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L'Histoire

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Description

I. PERSONNE n’ignore qu’il se trouve au pays des Lugnagians des hommes qui ne meurent jamais. On appelle cette espèce de gens, Strutelbrugs. Voici ce qu’en dit le fameux Gulliver , auteur si connu par son amour pour la vérité.« On voit assez fréquemment naître des enfans, avec une marque rouge et circulaire au milieu du front. Cette marque, espèce de brevet d’immortalité, presque imperceptible dans le principe, va toujours croissant.Fruit d’une sélection réalisée au sein des fonds de la Bibliothèque nationale de France, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques dans les meilleures éditions du XIXe siècle.

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EAN13 9782346129942
Langue Français

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Exrait

À propos de Collection XIX
Collection XIX est éditée par BnF-Partenariats, filiale de la Bibliothèque nationale de France.
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Ignacy Krasicki
L'Histoire
PRÉFACE DE L’AUTEUR
E NTRE Bilgoraï et Farnogrod, se trouve, au milieu d’un bois, un cabaret, où je m’arrêtai pour me rafraîchir. J’étais assis sur un banc à me reposer. J’aperçus sur un autre un Cosaque, dont la pipe venait de s’éteindre. Il se lève, va à l’écurie, prend un morceau de papier qu’il chiffonne et plie entre ses doigts, l’allume par un bout, puis le porte à sa pipe. Quand il l’a rallumée il jette le papier à terre, monte sur son cheval et part. Comme le papier n’était pas entièrement brûlé, je le ramassai, et lus sur le petit morceau qui restait, les mots suivans : Quand donc nous eumes passé la rivière, Sech se tournant vers les si...... Curieux de voir la suite, je courus à la place où j’avais vu le Cosaque, et je trouvai sous une mangeoire, dans un tas de foin, cette histoire, Qui pourrait s’attendre à découvrir un pareil trésor entre Bilgoraï et Farnogrod ?
LIVRE PREMIER
I. PERSONNE n’ignore qu’il se trouve au pays des Lugnagians des hommes qui ne meurent jamais. On appelle cette espèce de gens, Strutelbrugs. Voici ce qu’en dit le fameux Gulliver  1 , auteur si connu par son amour pour la vérité.
« On voit assez fréquemment naître des enfans, avec une marque rouge et circulaire au milieu du front. Cette marque, espèce de brevet d’immortalité, presque imperceptible dans le principe, va toujours croissant. De l’âge de douze à vingt-cinq ans, elle est de couleur verte, puis elle devient bleue ; à quarante-cinq ans elle est noire comme le charbon, et de ce moment elle ne change plus. La vie de ces sortes de personnes jusqu’à trente ans n’a rien qui la distingue de celle du reste des hommes. On les voit tomber alors dans une mélancolie extraordinaire, qui augmente de jour en jour ; et parvenues à quatre-vingts ans, elles éprouvent tous les inconvéniens de la décrépitude. L’affreuse conviction que leur état ne peut changer les désespère, et les rend insupportables à eux-mêmes et aux autres. »
Je suis un de ces hommes, moi qui me propose d’écrire ici mes aventures. Je naquis au pays des Lugnagians, dans la ville de Gangnapp. Dès que mes parens aperçurent à mon front le signe fatal, ils furent inconsolables d’avoir donné le jour à une créature aussi infortunée. Je vécus jusqu’à quatre-vingts ans dans ma patrie. Je m’étais marié à vingt-cinq. Mon épouse heureusement se trouva stérile, et me délivra de la triste perspective de déplorer la mort de tous mes descendans. Elle mourut à l’âge de soixante-dix neuf ans. Comme ses excellentes qualités avaient extrêmement adouci l’amertume de mon existence, ce fut proprement alors que je commençai à éprouver le poids insupportable d’une vie que je savais être sans bornes. Les compagnons de ma jeunesse, mes parens, mes amis moururent. La différence d’âge et de façon de penser faisaient fuir ma société à leurs enfans. Ceux qui, partageaient avec moi la triste prérogative d’être immortels, ayant les mêmes défauts en partage, me haïssaient peut-être encore plus que je ne les haïssais moi-même. Enfin, inutile fardeau sur la terre, à charge à moi-même, insupportable aux autres, je faisais consister le souverain bonheur dans la mort, que mes vœux ne pouvaient obtenir.
Je passai trente-deux ans dans cette déplorable situation : succombant, pour ainsi dire, sous le faix du mépris général dont j’étais l’objet, je résolus de quitter la société des hommes et d’aller vivre parmi les animaux sauvages, espérant bien devenir la proie de leur voracité. N’ayant aucun but fixe de voyage, je dirigeai mes pas vers le midi. Après avoir traversé une foule de villes et de villages, je m’enfonçai insensiblement dans d’affreux déserts, dans des forêts impénétrables. J’avais la douleur de voir que mon cachet d’immortalité donnait aux animaux une espèce d’éloignement pour ma personne. Les lions, les sangliers et les tigres se promenaient à mes. côtés, jetant sur moi des regards de mépris, mais sans aucune intention hostile.
Je continuai ma marche, passant à la nage sans aucun danger, des fleuves larges et rapides ; gravissant les rochers escarpés, et franchissant la profondeur des abîmes. L’air embrasé de ces, contrées commençait à m’incommoder excessivement : je changeai de direction et marchai vers le nord. J’aperçus bientôt un endroit, dont l’aspect me séduisit. C’était une jolie vallée, entre deux chaînes de rochers, et traversée par un ruisseau, qui roulait sur des cailloux une onde rapide et transparente. Des cèdres antiques et majestueux jetaient un ombre qui tempérait les ardeurs du soleil. J’aperçus au flanc d’un rocher voisin, une caverne qu’on eût dit travaillée de la main des hommes. Je jugeai cet endroit convenable pour me reposer et me mettre à l’abri des injures de l’air. Je passai quelques années dans cet endroit, aussi heureux que je pouvais l’être dans ma situation, lorsqu’un jour, errant à travers les rochers, j’aperçus un ruisseau qui, de la cime d’un des plus élevés, se précipitait avec fracas dans la vallée. Ce bruit m’invita au sommeil ; je me couchai à l’ombre d’un petit arbre, et m’endormis profondément.
Quand je me réveillai, je me mis à examiner cet arbre, dont l’espèce m’était entièrement inconnue. Je remarquai que de quelques endroits de son écorce découlait une espèce de gomme, semblable à de la poix. J’en pris un peu que je portai à mes lèvres ; j’en trouvai le goût exquis. Au moment même, je ne sais si ce fut sommeil ou défaillance, mais je perdis entièrement connaissance. Je m’éveillai au point du jour. Il devait être à peu près midi, quand j’avais goûté cette liqueur ; je conclus que j’avais passé une dixaine d’heures dans cette espèce de léthargie.
A mon réveil, j’éprouvai une espèce de changement, une révolution intérieure. A peine pouvais-je en croire mes sensations. Moi, qui précédemment ne pouvais marcher qu’à l’aide d’un bâton, je me levai brusquement et me trouvai ferme sur les jambes. A peine revenu de mon premier étonnement, je m’élançai vers le ruisseau, et découvris en moi, dans le cristal de ses eaux, un jeune homme de quinze à seize ans, sans rides et sans cheveux blancs ; et ce qui mit le comble à mon bonheur, je n’avais plus sur le front cet horrible cachet d’immortalité. Mon cœur pouvait à peine contenir l’excès de sa joie. Quand les premiers transports en furent calmés, je me jetai la face contre terre, et adorant l’Etre suprême, je le remerciai de cette faveur incomparable. Je retournai sur-le-champ à mon arbre miraculeux. Je recueillis avec le plus grand soin tout ce suc précieux, et en remplis un flacon assez grand, dans l’espoir de me rajeunir de nouveau, quand la vieillesse viendrait couvrir ma tête de cheveux blancs. J’examinai s’il ne s’en trouvait pas de semblable dans le voisinage, mes recherches furent inutiles.
J’éprouvai bientôt un désir extrême de me retrouver parmi les hommes. Je repris donc, à ce qu’il me semblait, le chemin qui m’avait conduit en ces lieux. Je marchai pendant trois mois, sans rencontrer figure humaine. Enfin, j’allais à l’aventure, quand, après un long voyage, je remarquai que j’étais dans un pays habité.
II. Je sentis une émotion singulière. Séparé depuis bien des années du commerce des humains, je désirais, d’un côté, d’en renouveler, pour ainsi dire, la connaissance ; de l’autre, je ne pouvais me défendre d’un sentiment de frayeur, en pensant aux amertumes que j’avais jadis éprouvées. Ne sachant en outre dans quelle contrée, chez quelle espèce d’hommes je me trouvais, je flottais entre l’inquiétude et la curiosité.
Au premier coup d’œil, le pays me parut beau et peuplé, les terres bien cultivées. Je voyais de loin une ville, dont les édifices élevés et magnifiques me faisaient croire que j’étais dans un pays où régnaient l’agriculture et les arts. A peu de distance de la ville, j’aperçus quelques maisons plus basses et moins apparentes, que je jugeai être des habitations de paysans. Je m’y rendis. Mon costume extraordinaire étonna tout le monde. Les enfans épouvantés s’enfuirent, en poussant de grands cris, et se cachèrent. Alors je fus abordé par un vieillard, qui me tendit amicalement la main, et m’adressa la parole ; mais nous ne pouvions nous comprendre. Il me fit entrer chez lui. Sa maison était proprement et commodément arrangée. Il m’y reçut avec beaucoup d’affection, et me fit asseoir à sa table. Le repas fini, je compris par son geste qu’il me priait de l’attendre chez lui jusqu’à son retour de la ville ; je le lui promis, et il partit. Vers le coucher du soleil il revint, amenant avec lui cinq hommes, dont quatre devaient être des soldats, car ils avaient un arc à la main et des flèches dans un carquois. Le cinquième, leur chef apparemment, me fit signe que je devais les accompagner à la ville ; et il ajouta, aussi par signe, qu’il me prenait sous sa protection, que je n’avais rien à craindre. Je partis donc avec eux.
La ville était assez grande, régulière et jolie ; les maisons d’une forme différente des nôtres, mais agréables et commodes. On me conduisit dans une, qui était beaucoup plus grande que les autres. Je m’imaginai que c’était la résidence du souverain, ou celle du gouverneur. Je ne fus pas sur-le-champ admis à l’audience, mais on me fit entrer dans une pièce séparée. On mit en sentinelle à la porte un des soldats qui m’avaient conduit. Bientôt après je vis arriver un vieillard, qui me fit entendre par signe qu’il m’apprendrait la langue du pays. J’en ressentis une joie extrême et la lui témoignai.
Mon maître venait deux fois le jour. Dans l’espace de quelques semaines, je fus en état de comprendre la conversation ; et bientôt après j’appris à parler passablement. Après quatre mois de leçon je comparus devant le gouverneur : je satisfis à toutes ses questions, mais je me gardai bien de lui révéler le secret de mon immortalité, et les propriétés de mon baume. Le flacon qui le renfermait était d’or. Craignant que la valeur de ce précieux métal ne fût un objet de tentation pour les habitans du lieu, j’en commandai un autre, d’un métal ordinaire, et fis cadeau du premier à mon maître, après en avoir scrupuleusement extrait jusqu’à la dernière goutte du précieux spécifique.
Le nom de ce pays était Poro-Stan, celui du monarque Poo-Roch. Les Grecs l’appelaient Porus. Il se préparait à la guerre, car le bruit s’était répandu dans ces contrées que de l’Occident était sortie une nation belliqueuse, conduite par un chef habile et entreprenant ; qu’après avoir subjugué une foule d’autres nations, elle s’approchait de l’Inde.
On me prit pour un espion de cette armée, et conséquemment on me garda à vue. Quand on considéra cependant que j’étais venu d’un côté tout opposé, les magistrats m’envoyèrent au roi. Il n’était pas dans sa capitale. Il s’était rendu à la tête de son armée, sur les bords de l’Hydaspe, pour les défendre. C’est-là qu’il voulait arrêter cette horde de brigands et leur chef ; car c’est ainsi que ce peuple grossier traitait les Macédoniens, et Alexandre si fameux en Europe.
Quand je comparus devant le roi, il ne s’amusa point à me faire des questions ; mais, après m’avoir fait passer sous une toise, il remarqua que j’avais cinq pieds un pouce et demi, et me plaça dans son régiment. On me donna un arc et des flèches, deux lances, une grande et une petite. Comme j’avais beaucoup de peine à me remuer avec ce nouveau costume, le bas officier, chargé de m’instruire, sut user du bâton avec tant de succès pour me dresser, que dans peu de jours je fus un héros achevé, et passé maître dans ma profession. Cette manière de dresser les hommes n’est pas en usage dans notre pays, mais aussi nous ne sommes pas des héros.
Notre armée se mit en mouvement sous peu de jours, parce que nous eumes la confirmation qu’Alexandre, après avoir vaincu Taxile, marchait pour nous attaquer. Une partie de nos troupes, sous le commandement de Nazardin, frère du roi, se plaça sur les bords de la rivière. Porus, convaincu qu’en pareil cas la présence du monarque est de la plus haute importance, s’était hâté de concentrer son armée, le plus possible, pour empêcher le passage du fleuve. Quint-Curce, historien d’Alexandre, passe fort légèrement sur cette circonstance. Comme cet auteur est rempli de négligences semblables, en ma qualité de témoin oculaire, je me crois obligé de tirer d’erreur ses lecteurs, racontant scrupuleusement ce qui se passa, le temps et les circonstances. Je suppose que l’exactitude de ma narration engagera des personnes éclairées et amies de la vérité, à donner une nouvelle édition de son ouvrage. Ce sera la meilleure, car elle sera fidèle.
Quint-Curce rapporte que l’armée de Porus était composée de trente mille hommes d’infanterie, nous n’en avions que vingt-deux mille ; de quatre vingt cinq éléphans, nous n’en avions que trente-deux. Il prétend que nous avions trois cents chariots ; je ne me souviens pas du nombre : mais en quoi cet historien est véritablement répréhensible, il ne dit pas un mot de notre cavalerie, et nous avions six mille chevaux. Il dit, en parlant de Porus, qu’il était d’une taille gigantesque, ajoutant : par animus robori corporis, et quanta inter rudes poterat esse sapientia. L’Inde n’était point un pays barbare. L’auteur oublie qu’il a fait l’éloge de la sagesse des Brachmanes ; enfin, s’il est question de barbarie, je ne sais qui est plus barbare, de celui qui, sans aucun droit, vient troubler la tranquillité des nations, ou de celui qui défend sa propriété.
Quint-Curce ajoute : « qu’Alexandre usa de stratagème pour vaincre Porus, ayant fait dresser ses tentes sur un endroit auprès du fleuve, où il n’avait pas le projet de passer, et qu’il avait posté dans cet endroit Attale, qui lui ressemblait, l’ayant fait revêtir de ses habits royaux : que les Indiens, persuadés qu’Alexandre allait passer le fleuve dans cet endroit, avaient porté toutes leurs forces sur la rive opposée, et que cependant il passa d’un autre côté. » Cette narration n’a pas l’ombre de vraisemblance. Alexandre, audacieux et superbe, ne voulait pas être redevable de la victoire à un stratagème, comme il s’en était expliqué peu auparavant avec Parménion ; et Attale n’avait aucune ressemblance avec le monarque. Il était beaucoup plus grand, et avait sur le nez une verrue qui l’enlaidissait singulièrement.
Nous fumes vaincus, je n’en disconviens pas ; mais l’entretien d’Alexandre et de Porus, sur le champ de bataille, est de la fausseté la plus grande. Ici l’historien est en contradiction avec lui-même. Il dit qu’on fit descendre Porus plus mort que vif de son éléphant, et qu’on l’apporta dans la tente d’Alexandre. Un homme en cet état ne recherche guères les entretiens, surtout quand les deux monarques n’avaient aucune notion de la langue l’un de l’autre. Il est vrai que Porus fut traité en roi. Qnand il fut rétabli, son vainqueur le visita, mais j’ignore absolument ce qui se dit dans cette entrevue, car nous ne fumes point introduits dans la tente. Alexandre avait amené avec lui quelques-uns de ses premiers généraux, et un interprète.
Qu’il me soit permis ici de fixer un instant l’attention des lecteurs sur la légéreté, la témérité des historiens, qui rapportent les entretiens des grands personnages, comme s’ils en avaient été témoins, quand ces entretiens se passent pour l’ordinaire dans un tête à tête, ou seulement en présence de quelques ministres ou courtisans discrets, qui connaissent toute l’importance d’un secret.
Cette réflexion peut s’appliquer aux harangues qu’on met dans la bouche des généraux d’armée, avant une bataille. L’histoire de Tite-Live en est remplie. Le lecteur judicieux ne doit les regarder que comme des amplifications d’un écrivain qui veut faire voir que non-seulement il est un historien parfait, mais un grand orateur.
III. Après cette défaite, moi qui me trouvais à l’arriere-garde, et fort heureusement en sentinelle devant la tente de Porus, je fus fait prisonnier par Euridique, capitaine au régiment de Ptolomée, qui depuis fut roi d’Egypte. Ce capitaine me conduisit à son chef. J’eus le bonheur de lui plaire au premier coup d’œil ; et quand on rendit la liberté aux soldats indiens, Ptolomée me fit demander si je ne voudrais pas rester auprès de lui. J’acceptai la proposition avec reconnaissance, et je fus compté parmi les officiers de sa maison.
Alexandre ne tarda pas à faire embarquer son armée ; mais il voulut auparavant visiter le pays de Pambor, dont Quint-Curce, je ne sais trop pourquoi, appelle les habitans Sophistes  2 .
Bientôt après, le héros macédonien éprouva, pour la première fois, l’indiscipline de son armée. Il voulait la conduire au-delà du Gange ; il fut tellement effrayé des mutineries des soldats, qu’il fut obligé de retourner, la honte et le désespoir dans l’ame. Lenus ou Lennus, chef des révoltés, et l’orateur des soldats auprès d’Alexardre, mourut quelques jours après, d’une fièvre dont on parla diversement.
  3 Au rapport de Plutarque, Alexandre, dévoré de la soif de la gloire, avait fait construire, à l’endroit même où il avait campé, des mangeoires pour ses chevaux, d’une grandeur extraordinaire, afin que la postérité crût que des hommes d’une taille gigantesque l’avaient accompagné dans cette expédition. Quint-Curce dit aussi qu’il fit laisser des lits énormes, qui semblaient. être des lits de soldats. Alexandre avait trop de bon sens, pour s’occuper de pareils enfantillages. S’il eût voulu effectivement éblouir la postérité, ne valait-il pas mieux laisser des mangeoires pour les chevaux, des lits pour les soldats, d’une proportion beaucoup plus petite que ceux qu’on fait d’ordinaire ? La postérité se fût étonnée, à plus juste titre, que des nains, sous la conduite d’Alexandre, eusseut fait la conquête du monde, et se fussent mesurés avec des peuples aguerris. Je fus parfaitement traité dans le partage du butin, faveur que, selon l’usage universel des cours, j’attribuai beaucoup plus à la protection du maître, qu’à ma bravoure et à mes services. Je reçus deux cent quarante-cinq daryks d’or, un vase d’argent et trente-neuf marcs du même métal, trois beaux tapis de Perse, une pièce de mousseline des Indes et deux chameaux.
Depuis ce moment nous discontinuâmes de faire la guerre, et notre retour à Babylone ne fut qu’une marche triomphale. La mort d’Ephestion vint un instant interrompre notre alégresse. Quoique mon maître ne pût souffrir ce favori de son vivant, après sa mort il laissa croître sa barbe et se fit couper les cheveux, en signe de deuil : ce qui lui valut une partie très-considérable de la succession du défunt. Il me revint à moi une coupe d’or, parce que j’avais fait l’inventaire du mobilier, par ordre de mon maître.
Suivit immédiatement après le retour d’Alexandre, et son entrée à Babylone. Le gouverneur de cette ville, qui avait pressuré les habitans, et détourné, disait-on, à son profit, la grande majorité des trésors qu’on lui avait confiés, craignant qu’on ne portât un regard curieux sur les détails de son administration, engagea les devins, à force d’argent, à déclarer que le roi mourrait s’il rentrait à Babylone. La prédiction en effet se vérifia. Mais Ptolomée, qui voulait établir son frère dans ce poste important, donna une somme d’argent considérable à Bagoas, qui jouissait alors de la plus haute faveur, pour qu’il fît secouer au roi ces craintes puériles, de sorte que, malgré les avis, les prédictions et les instances, Alexandre fit son entrée triomphante à Babylone. Le gouverneur conserva sa place, quoique le monarque mourût bientôt après. Plutarque donne des détails assez étendus, mais peu dignes de foi sur les circonstances de cette mort, comme il arrive quelquefois à cet historien trop crédule.
C’est un usage qui appartient à tous les siècles et à tous les pays, d’attribuer à quelque circonstance extraordinaire la mort des grands personnages qui ont été sur le trône, ou dans les postes éminens, ou qui ont commandé les armées, si cette mort est prématurée et imprévue. La célébrité d’Alexandre était trop grande pour que la sienne fût exempte de suppositions ; de là cette fable de poison, introduit à Babylone dans le sabot d’un mulet ; de là ces soupçons sur Antipater, Aristote, sur la mère même d’Alexandre. Je regrettai ce prince comme les autres. Quoique je ne connusse ni sa mère, ni son gouverneur, j’ose affirmer hautement qu’il ne fut point empoisonné.
Dès que nous fumes de retour à Babylone, la mode s’établit à la cour de boire outre mesure. Les courtisans qui, pour plaire à leur maître, se seraient fait tordre le cou, voyant qu’il supportait très-bien le vin dans un repas, se mirent à prôner ce singulier privilége d’une heureuse constitution ! de là cette noble émulation, à qui pourrait le mieux imiter le maître. L’un d’eux, pour cette raison, après avoir bu, d’un trait, la valeur de trois bouteilles d’un vin vieux. expira sur la place. Un autre perdit entièrement la raison, à la suite d’un défi. Moi-même, après avoir bu largement, je fus attaqué d’une fièvre quarte, qui peut-être eût dégénéré en fièvre maligne, juste prix de mon extravagance, si nous n’avions eu un excellent médecin dans la maison.
Alexandre, ce conquérant, ce vainqueur des nations, accoutumé à se voir partout le premier, trouvait qu’il était de sa gloire d’être aussi le premier dans l’art de boire. Philippe, le même médecin qui lui sauva la vie, après le bain pris dans le Cydnus, qui le conduisit aux portes de la mort, s’étant un jour présenté à la salle du festin, se mit à prêcher au monarque la sobriété. Le prince, prenant en main une coupe de vin exquis, résolut de convertir Philippe. Si vous êtes curieux de savoir comment se termina la séance, on emporta de table le docteur et le souverain, pour les mettre au lit l’un et l’autre, et ils le gardèrent le lendemain toute la journée. Philippe, qui n’avait pas l’habitude de boire, resta deux jours sans connaissance. Alexandre, ayant cuvé son vin, se mit à boire de plus belle, et avec tant d’excès, qu’on le porta de nouveau au lit, d’où il ne se releva plus. Philippe fit tout son possible pour le sauver, mais son tempérament épuisé rendit infructueuses toutes les ressources de l’art. Alexandre mourut dans les accès d’une fièvre maligne. Il ne put désigner son héritier, car pendant tout le temps de sa maladie il fut sans connaissance.
IV. Les bons historiens s’appliquent d’abord à présenter aux yeux un tableau exact et détaillé des actions des grands hommes, ils donnent ensuite une idée de leur caractère, de leur manière d’agir et de penser. Le lecteur, par ce moyen, connaît parfaitement le personnage dont il lit l’histoire. Il pénètre dans les replis les plus secrets de son ame, et démêle toutes ses passions. Son jugement découvre de lui-même quels ont été les motifs qui l’ont fait agir dans diverses circonstances. L’histoire, sous ce point de vue, est l’école des mœurs.
Jamais personne ne mérita plus qu’Alexandre de fixer l’attention des lecteurs sages et éclairés. Il a eu plusieurs historiens dans des temps plus ou moins reculés. Les uns en ont fait un dieu, les au tres lui font à peine l’honneur de le compter parmi les hommes. L’excès du blâme et de la louange est suspect, on peut croire avec sûreté un temoin oculaire et auriculaire.
Je passe sous silence les prodiges, qui précédèrent la naissance de ce héros. Le crédule Plutarque en a suffisamment rassasié les lecteurs ; et les plaisanteries, qu’il s’est permises sur le pronostic de l’embrasement du temple de Diane à Ephèse, la nuit même où naquit Alexandre, ont eu fort peu de succès. Olympias était jeune et jolie, Philippe vieux et estropié. C’est pour ces raisons sans doute que les historiens ont mis, sur le compte d’un serpent, ce qui probablement était l’œuvre de quelqu’un des courtisans.

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