La comtesse du Barry
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Description

Jeanne Bécu, dite Mlle de Vaubernier, devenue par son mariage la comtesse du Barry, fut la dernière favorite du roi Louis XV. Sa jeunesse agitée et ses origines roturières suscitèrent des pamphlets mensongers diffusés à outrance dans tout Paris. Rien de tel pour gêner les débuts de son ascension à la Cour.
Cependant, ignorant les calomnies qui courent à son sujet, le roi Louis XV, vieillissant, est fou amoureux d’elle et la comble d’honneurs, malgré le mépris de la jeune Marie-Antoinette et les attitudes arrogantes des trois « Filles de France », les filles du roi.
Hélas, sa gloire n’est pas très longue. La mort soudaine du monarque provoque son exil. Puis, libérée, elle mène une vie écartée de la Cour et tombe de nouveau amoureuse. Dix-sept ans plus tard, la Révolution éclate. Accusée d’aider la fuite à l’étranger de plusieurs aristocrates, l’échafaud la conduit à la mort.

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Nombre de lectures 29
EAN13 9782374533193
Langue Français

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Exrait

Jocelyne Godard
Les amours des femmes célèbres
La Comtesse du Barry De frère Ange à Louis XV
Page 38
1.
Une petite enfance peu commune
Jeanne Bécu, fille naturelle d’Anne Bécu, naquit dans un foyer chaleureux, mais fantaisiste. Couturière de métier, Anne tenait un petit commerce qu’elle faisait marcher avec soin et suffisamment d’organisation pour vivre décemment avec sa fille.
Elle travaillait aussi pour un couvent de religieux qui se trouvait non loin de chez elle. Ce couvent abritait des moines pénitents du tiers ordre de Saint-François. Or l’un de ces moines, qui se nommait Jean-Jacques Gomard de Vaubernier, plus communément appelé au sein de son couvent « Frère Ange », tomba sous le charme de la jolie couturière, un jour qu’il la vit ramener du linge qu’elle avait rapiécé.
La séduisante Anne Bécu, devant la prestance de Frère Ange, ne dédaigna pas ses avances, bien au contraire. Il en résulta que la petite Jeanne, qui naquit en 1743, se révéla, sans peu de doute, être sa fille. Du moins en toute confidence Anne Bécu l’affirmait, d’autant plus que Frère Ange ne fuyait pas la petite fille même si sa condition de moine lui laissait peu de possibilités pour venir plus fréquemment. Sans pouvoir exercer un rôle de père, il put suivre de près sa petite enfance.
Dès qu’il pouvait rejoindre sa maîtresse, Frère Ange passait la nuit avec elle et retournait dans son monastère aux premières heures du jour.
Il était doux, sensible, attentionné au moindre désir d’Anne. Et s’il n’avait pas les finances pour lui faire une vie matérielle plus agréable, il la comblait de baisers et de caresses, et les nuits d’amour qu’il passait avec elle, lorsqu’il pouvait se dégager sans se faire voir, comblaient Anne de bonheur. Frère Ange s’était engagé dans cette relation amoureuse comme il aurait accompli une seconde vocation.
Quand il la serrait dans ses bras et qu’il sentait son parfum de femme amoureuse, il était emporté au-delà de toute contrainte monastique, saisi par une émotion intense lui faisant murmurer, dans un souffle qu’elle entendait à peine, qu’elle était la seule coupable du péché qu’il commettait à lui donner le plaisir qu’elle attendait de lui.
Dans la petite pièce à côté, Jeanne dormait tandis qu’une bougie vacillait au centre de la lanterne en jetant ses ombres mouvantes sur les murs. Et, dans la nuit, entre deux longues et voluptueuses étreintes, Frère Ange se levait et allait s’assurer que la petite fille dormait bien. Il la regardait un instant, fier d’avoir fait une aussi belle enfant, remontait la couverture sur elle, puis éteignait la bougie et revenait auprès d’Anne.
Elle te ressemble, disait-il en la reprenant dans ses bras afin qu’elle sommeille collée contre lui et que son odeur l’imprègne jusqu’à pouvoir l’emporter et la respirer encore quand il serait seul dans sa cellule. Elle te ressemble tant que, plus tard, elle sera aussi belle que toi.
Il était vrai que mère et fille avaient toutes les deux le regard d’un bleu de porcelaine et un visage à la peau douce et satinée comme un pétale de rose. Leurs cheveux soyeux et blonds étaient aussi les mêmes, surtout quand un reflet de soleil venait les éclairer en y laissant des éclats couleur de blé mûr.
Et, souvent, Anne disait à sa fille en prenant son visage entre ses doigts :
Ma chérie, il faudra que tu gardes tes jolis yeux, ta belle bouche et tes cheveux blonds et soyeux pour un homme de qualité.
Et la petite Jeanne, dont le regard candide fixait celui de sa mère, répondait, un grand sourire aux lèvres :
Oui, maman.
Mais Anne Bécu était volage et, quelques années plus tard, elle mit au monde un autre enfant illégitime, un garçon dont le doux et brave Frère Ange ne put, cette fois, assumer la paternité tant il était assuré qu’il n’était pas de lui.
La double inconduite d’Anne, dont la première avait pu passer sans trop de scandale dans son proche entourage, ne réussit pas, cette fois, à faire de même. Les habitants de Vaucouleurs, qui avaient su fermer les yeux sur l’identité du géniteur de la petite Jeanne, murmurèrent tout ce que l’on peut raconter, de vrai ou de faux, en une telle récidive.
Ce n’était sûrement pas le premier avatar dans la vie d’Anne Bécu qui avait trente ans à la naissance de Jeanne et tout un passé derrière elle. Sa beauté n’avait certes pas attendu jusque-là pour attirer des galants. Ses aventures d’antan l’avaient plus d’une fois obligée à changer d’air, de manières et même de style de vie, car elle devait chaque fois s’adapter aux circonstances.
De simple lingère, elle était passée couturière, encore qu’elle effectuât plus souvent des travaux de raccommodage plutôt que coudre de jolies robes comme elle aimait tant le faire.
L’urgence réclamait cette fois qu’elle déménageât encore. Son bébé avait quelques mois et l’on jasait dans tout le village. Anne devait réagir. Autant la situation de son amant, père de la petite fille, n’avait pas fait trop de remous, alors qu’elle aurait pu être sulfureuse, autant cette fois, le scandale la cernait et ne lui permettait plus de rester là. Frère Ange n’étant pas intimement lié à cette nouvelle naissance, elle devait s’installer ailleurs.
Anne avait eu beaucoup de tendresse pour cet homme qui s’était écarté du chemin de sa Foi et de sa fidélité à l’Église. Elle l’avait aussi profondément aimé parce qu’il n’avait pas écarté Jeanne de son cœur. Mais elle se doutait bien qu’un jour ou l’autre elle serait dans l’obligation de partir avec sa fille chercher une vie plus prestigieuse. Leur chemin devait se séparer et la naissance de son second enfant lui en donnait l’occasion.
Hélas, en restant à Vaucouleurs, quelle opportunité d’avenir aurait-elle ? Quelles chances la vie lui donnerait-elle de sortir de sa trop modeste condition et quelle heureuse destinée préparerait-elle à ses enfants ?
Après avoir réfléchi, elle décida de s’installer comme couturière à Paris. Elle connaissait ses talents qui dépassaient de bien loin ses travaux de ravaudage. Elle aurait une autre clientèle composée de femmes vivant dans l’aisance. Elle se ferait connaître en se mettant au goût du jour, au goût de la mode parisienne.
Malheureusement, à peine installée à Paris, son fils mourut en très bas âge d’une de ces maladies qu’attrapent souvent les nouveau-nés d’une façon brutale sans que hélas on n’y puisse rien faire. Jeanne, elle, ses quatre ans bien sonnés, se portait à merveille !
Anne dut se remettre promptement de sa peine pour survivre. Ses économies rassemblées, auxquelles Frère Ange avait ajouté quelque argent conservé qu’il destinait plus tard à sa fille, lui permirent de louer une boutique minuscule dans un quartier que fréquentaient les dames d’une société plus élevée que la sienne.
Comme Anne avait une certaine classe, ajoutée à une distinction naturelle, un raffinement qu’elle savait cultiver pour se mettre en valeur, de la grâce et de l’élégance, elle put s’adonner à des travaux de couture qui donnaient dans la dentelle, les satins, les soieries, les brochés, les velours et toutes ces belles étoffes qui lui amenèrent une clientèle féminine aisée.
Très vite, cette situation dont elle sut profiter lui donna l’avantage de côtoyer des hommes de la plus belle société.
C’est ainsi qu’elle reçut la protection d’un grand financier Claude Billard-Dumonceaux qui fut charmé autant par la beauté resplendissante de la mère que par les grâces et les belles manières de sa fille qui, à quatre ans, savait déjà jouer avec le regard des hommes.
C’est une jolie fillette, souligna-t-il en soulevant le menton de Jeanne d’un doigt finement ganté.
Le regard bleu porcelaine de la petite lui arriva droit dans les yeux et le sourire qu’elle lui fit était éblouissant.
Billard-Dumonceaux se tourna vers sa mère :
C’est un véritable petit ange. Elle sera très belle plus tard.
Je sais, murmura Anne en lui souriant elle aussi.
Mais, ma chère, dit-il en lui retournant son sourire, elle tient tout simplement de vous. Vous être ravissante.
Malgré ses presque trente-cinq ans, Anne était encore très séduisante.
Ma chère Anne, dit Billard-Dumonceaux, en prenant de l’aisance auprès de sa compagne, si vous le désirez, je vous emmène chez moi et, en tout bien tout honneur, je prends aussi votre fille. Je me propose d’être pour elle comme un père. Vous ne serez point séparée d’elle et vous poursuivrez votre activité de couturière avec le plus beau monde qui soit et que je reçois chez moi.
Ce fut donc très vite que mère et fille quittèrent leur petit logis parisien pour s’installer chez le sieur Billard-Dumonceaux dans un luxueux hôtel particulier situé au cœur d’un des plus beaux quartiers de Paris. Un étage leur fut affecté, tandis qu’un autre était occupé par une courtisane qu’on appelait « la Francesca », célèbre dans tout Paris.
Anne Bécu entrait dans un monde qu’elle ne connaissait pas, un milieu élégamment stylé, riche, mais de mœurs légères, peu scrupuleux sur les moyens et les occasions de faire fortune. Mais ce point-là ne la dérangeait pas et elle s’y adapta fort vite et fort bien.
Elle eut aussi cette chance d’arriver à une époque où la jeunesse et la beauté de « la Francesca » commençaient à décliner, ce qui permit de ne pas entretenir entre elles une jalousie qui aurait causé le départ d’Anne et de sa fille.
Et, d’ailleurs, qui pouvait dire que « la Francesca » était encore la maîtresse de Billard-Dumonceaux ? Quoi qu’il en fût, il n’y eut ni colère ni hurlement, emportement ou fureur pour envenimer l’atmosphère du bel hôtel particulier de Billard-Dumonceaux et celui-ci poursuivit les mondanités auxquelles il était attaché.
Or, non seulement « la Francesca » se montra favorable à l’entrée d’Anne sur les lieux du sieur Billard-Dumonceaux, mais elle s’enticha de la petite Jeanne qui, à chaque instant, lui décochait de grands sourires et se comportait avec elle avec des grâces et des manières qui l’émerveillaient.
Tout comme le banquier, « la Francesca », les domestiques, les servantes et le divers personnel de l’hôtel étaient tous tombés sous le charme de la fillette.
L’engouement que portait la vieille maîtresse de Billard-Dumonceaux à la séduisante petite Jeanne, qui s’adaptait si facilement à tout ce beau monde avec des grâces incroyablement innées, arrangeait les affaires d’Anne, laquelle bien entendu n’avait pas été longue à partager le lit de celui qui devenait désormais son protecteur.
Le riche banquier, souvent absent pour ses affaires, galant et libertin, se révélait être aussi un homme de goût et d’esprit, affable et généreux, toujours disposé à bien faire. Il avait conservé comme beaucoup de ses semblables les mœurs relâchées de la Régence qui n’étaient pas très éloignées de son époque.
Tout dans cet hôtel relevait de la galanterie. Les soupers étaient tardifs et magnifiquement préparés. Ils offraient, outre les plaisirs de la table copieusement arrosée, des nuits d’amusements joyeux où les tabliers et les bonnets des jeunes et jolies soubrettes volaient par-dessus leurs têtes aussi vite que les dessous de dentelles de leurs maîtresses. On se mêlait volontiers, on se caressait, on riait, on jouissait, tout était gai et coutumier dans la grande maison de Billard-Dumonceaux que tenait en main de maître « la Francesca ».
Anne était cependant plus discrète. Elle se contentait du plaisir qu’elle prenait avec son amant seule à seul. Mais elle bénéficiait des faveurs de toutes ces dames qui lui réclamaient sans cesse de leur coudre de beaux sous-vêtements et de jolis déshabillés faits de dentelles et de soie.
Regarde, ma chérie, disait-elle souvent à sa fille qui contemplait parfois sa mère piquer l’aiguille dans les dentelles d’Alençon, de Bruges, de Calais, de Valenciennes, regarde, elles sont toutes plus belles les unes que les autres.
Anne cousait délicatement ces dentelles sur les pièces de soie qu’elle pouvait directement obtenir à domicile. Elle en faisait de véritables œuvres d’art. Un beau déshabillé de dentelle et de soie, laissant filtrer la perfection d’un corps en transparence, n’était-il pas plus osé et licencieux qu’un nu intégral ? Ces messieurs en raffolaient tous.
Parfois, quand Jeanne se faisait plus pressante auprès de sa mère et qu’elle prenait précautionneusement une dentelle entre ses doigts enfantins, sa mère ne pouvait s’empêcher de lui dire :
Si cette dentelle te plaît, je vais en prendre un bout et le coudre sur le col de ta jolie robe de satin rose. J’y ajouterai des petits rubans de velours bleu et tu seras la plus jolie petite fille du salon.
C’est ainsi que la petite Bécu fut très vite habituée à porter des soieries et des dentelles alors qu’elle n’avait que quatre ans.
Consciente de son charme naissant, elle lisait déjà dans les yeux des hommes attachés sur sa petite personne une admiration qu’elle devait apprendre à cerner plus tard au mieux de ce qu’elle pourrait en tirer.

***

Deux années se passèrent ainsi. La fillette était ravie, gaie, rieuse, toujours de belle humeur, et charmante avec tous ceux et celles qu’elle croisait dans les pièces, les couloirs, les annexes de l’hôtel. Même les domestiques la cajolaient en lui offrant un sourire, un mot gentil, un compliment, une caresse sur la joue du bout des doigts ou une friandise enrobée de sucre glacé. Mais, ici, comment ne pas avoir l’humeur joyeuse quand les domestiques ne rechignaient pas, eux non plus, devant une aventure galante à saisir.
Ce père qu’elle avait eu, souvent absent, mais toujours attentif, en la personne de Frère Ange qu’elle aimait bien et avec qui elle riait souvent parce qu’il était de nature joyeuse, avait été remplacé par ce père de substitution, le banquier Billard-Dumonceaux, très attentionné auprès d’elle et qui ne cherchait que son bonheur.
Billard-Dumonceaux n’était pas spécialement beau. Son visage était un peu long, mais bienveillant, ses yeux un peu gros, mais d’une couleur douce reflétant la bonté, et sa bouche un peu grande marquait un appétit de vivre sous des dehors pouvant fort bien ne pas le laisser paraître. Tel était le caractère du riche et puissant banquier Billard-Dumonceaux.
Il avait de la prestance parce qu’il était toujours habillé avec recherche. Il portait des cravates bordées de dentelle, des manchettes de velours galonnées d’or, des bas de soie et des souliers à boucles d’argent.
Anne vivait dans un luxe qu’elle n’avait pas réclamé, mais qu’on lui avait spontanément offert. Sa chambre était grande et claire, tout comme celle de sa fille qui jouxtait la sienne et à laquelle elle pouvait accéder par une porte de communication.
Des napperons brodés en fils de soie tapissaient le dessus de ses meubles, des flacons de parfum, des boîtes à poudre, des peignes décorés, tous ces objets étaient posés sur sa coiffeuse devant laquelle chaque matin elle prenait plaisir à se préparer. Et, contre la glace qui lui faisait face et lui renvoyait son image parfaite, une coupelle en cristal enfermait les quelques bijoux que lui avait offerts Billard-Dumonceaux.
Deux fauteuils et quelques chaises tapissées de velours gaufré dans son petit salon permettaient de s’y détendre.
De ses fenêtres, Anne apercevait une rangée de buis taillés en boule qui bordait le grand jardin. Au fond un immense sapin plusieurs fois séculaire laissait tomber ses branches aux épinettes retombantes dont les plus basses touchaient le sol le balayant quand un coup de vent les poussait.
Parfois, Jeanne allait s’y cacher et personne ne la voyait. Elle en riait de plaisir et davantage encore quand elle écartait les branches souples et qu’elle voyait tout jusqu’à l’immense perron qui, une fois les trois marches grimpées, accédait à la grande salle d’entrée, là où vivait madame Francesca entretenue par le sieur Billard-Dumonceaux.
Anne qui aimait passionnément son métier cousait encore, mais à présent on lui demandait de tailler plus volontiers de jolis et affriolants déshabillés de satin et de soie agrémentés de dentelles, de rubans et de toutes fioritures attirantes pour séduire ces messieurs.
Anne était heureuse, mais elle n’était pas amoureuse de son amant Dumonceaux et elle désirait à présent vivre dans ses meubles. Celui-ci, souvent absent, car il avait d’autres maîtresses – et d’autres maisons –, n’en fut pas choqué et lui fit épouser Nicolas Rançon, un domestique qu’il gratifia d’un bon poste dans ses bureaux avec le titre prestigieux de « garde magasinier » pourvu d’un bon salaire.
Nicolas Rançon était un bel homme et, ce qui ne gâtait rien, il parlait bien, était à l’aise, honnête, et bon travailleur. Plutôt ravi qu’on le mariât à une si jolie femme, et qu’on lui donnât de surcroît un bon emploi, il ferma les yeux sur les antécédents de cette belle épouse qui lui tombait soudainement du ciel.
Parfois, Frère Ange, qui ne cachait à personne que Jeanne était sa fille – Anne non plus d’ailleurs ne cherchait pas à dissimuler qui était le père de Jeanne –, venait voir la fillette pour constater qu’elle n’était pas malheureuse et, bien au contraire, choyée, appréciée et admirée de tous. Et quand il sut qu’on l’appelait « mademoiselle Lange » et que le protecteur de sa mère, Billard-Dumonceaux, talentueux dessinateur à ses heures, avait fait le portrait de la fillette, il fut pleinement rassuré.
D’ailleurs, le banquier avait demandé à le recevoir lorsqu’il était venu la première fois, et il l’avait rassuré en lui affirmant qu’il prenait en quelque sorte la relève et qu’il ferait éduquer l’enfant comme s’il était un second père.
Quand Jeanne Bécu eut atteint ses sept ans, l’âge de raison, cet opulent financier, trésorier-payeur des rentes de l’Hôtel-de-Ville, charge à laquelle venaient s’en ajouter plusieurs autres, et non moindres, il se mit en effet à penser à l’éducation de la fillette. Aussi, fit-il la proposition suivante à son ex-maîtresse qu’il abandonnait volontiers à son nouveau mari :
Il faut mettre cette enfant dans une institution. Elle doit acquérir les connaissances qui lui seront utiles plus tard.
Mais, je n’ai pas les moyens de payer ce genre d’éducation, se défendit mollement Anne.
Ne vous inquiétez pas, ma chère Anne, je pourvoirai à toutes les dépenses. Ce n’est pas parce que vous prenez un époux que je laisserai tomber votre fille. Je garderai toujours un œil sur elle. D’ailleurs, je l’ai promis à Frère Ange.
La stupéfaction d’Anne se transforma promptement en un vif contentement et elle remercia son ex-amant en lui adressant le plus merveilleux des sourires.
C’est très généreux de votre part, et je vous en serai toujours reconnaissante.
Plongeant ses yeux dans les siens, le banquier l’observa quelque temps. Était-elle amoureuse de ce mari qu’il lui avait en quelque sorte imposé ? Il ne voyait dans son regard nulle contrariété, nulle gêne, nulle envie de faire marche arrière.
Il lui avait permis d’emporter tout ce dont elle avait profité chez lui, y compris ses bijoux, et elle avait pu meubler joliment et confortablement la grande maison qu’il avait laissée généreusement au couple marié.
Anne était tout simplement ravie. Elle n’aurait pu rêver mieux. Donner à sa fille une éducation soignée de grande demoiselle lui plaisait infiniment.
Billard-Dumonceaux ne servait pas personnellement le roi, mais il était de ses proches et il se préoccupait beaucoup de sa vie galante. À ce titre, il savait qu’il commençait à se lasser de sa maîtresse, madame de la Tournelle et courtisait une certaine madame d’Etiolles. Tous les amours étaient permis à ce roi dont la beauté était légendaire, et toutes les femmes qu’il approchait étaient folles à l’idée qu’il poserait peut-être un regard sur elles.
Mais si Anne était soulagée de la proposition de Billard-Dumonceaux, Jeanne l’était beaucoup moins. Elle avait cessé de sourire quand sa mère lui avait appris la nouvelle. Mais elle dut se faire à cette idée. Elle irait étudier dans un couvent, et son instruction faciliterait son entrée dans le monde lorsqu’elle serait en âge, avec toutes les jeunes filles bien nées, de trouver le meilleur des partis pour se marier.
Et Jeanne soupirait ! Comment allait-elle faire pour sauter directement du jour où elle tenait encore ses poupées entre ses bras au jour où elle se retrouverait enfermée dans une institution sévère qui ne la laisserait plus jamais rire et s’amuser ?
Depuis quelque temps, la fillette ne savait plus que penser. Elle aurait pu manquer de père comme n’importe quelle petite bâtarde, riche ou pauvre, mais voilà que Jeanne Bécu qu’on appelait « mademoiselle Lange » se trouvait à présent avec trois pères : le délicat Frère Ange pour qui elle garderait toujours la première tendresse, le bienveillant banquier Billard-Dumonceaux qui financerait ses études et son éducation et le brave Nicolas Rançon qui, attaquant avec conscience et ferveur son nouveau poste, se disait que chaque soir, il aurait sa jolie femme dans son lit.
2.
Adolescence et premières amours
Jeanne laissait couler sa tristesse en silence. Il était dur de passer si brutalement à un environnement qui ne lui offrait plus la détente et le luxe dont raffolaient toutes ces dames dans le grand salon du banquier Billard-Dumonceaux. Un salon mondain tenu avec un goût extrême qu’entretenait « la Francesca » en y ajoutant l’art et la manière de se faire valoir de son riche protecteur. La courtisane était toujours la favorite du banquier tandis qu’Anne ne l’était plus, confortablement rangée à présent parmi les dames mariées à un époux convenable.
Ce salon du banquier, Jeanne le connaissait bien, car ces dames réclamaient souvent la présence de la fillette, si gracieuse à leurs yeux, les après-midi où elles s’y réunissaient pour discuter, rire, plaisanter et raconter les derniers ragots qui filtraient de la Cour de Louis XV.
De ce fait, l’enfant était plus à l’aise avec les dames du monde qu’avec les fillettes de son âge, enfermée dans un lieu qu’elle haïssait déjà.
Car Jeanne ne faisait qu’y songer. Qu’allait-elle devenir parmi toutes ces petites filles qu’elle ne connaissait pas. La frayeur de se retrouver seule lui amenait les larmes aux yeux. Elle les refoulait pourtant, ne voulant pas les montrer à sa mère qu’elle ne reverrait peut-être plus. Et rien qu’à cette idée, ses deux bras qui enserraient sa grande poupée de chiffon aux yeux de verre et aux cheveux en laine bouclée, celle qu’elle préférait, tremblaient un peu.
Peu de temps avant de partir, elle avait eu une pensée pour Frère Ange en se disant qu’elle avait encore le temps de fuir pour aller le retrouver. Mais il n’avait pas de maison et ne pourrait pas l’accueillir. Or, elle ne voulait pas dormir dehors, dans le froid et la peur. Certes, Frère Ange pourrait la cacher dans la chapelle et, en venant chaque jour y prier, il lui apporterait à manger. Puis, elle pensa au chagrin de sa mère qui, effrayée et malheureuse, chercherait désespérément sa fille et elle ne pensa plus à sa fuite.
Quand Anne la conduisit au couvent de Sainte-Aure, elle était accompagnée de Billard-Dumonceaux qui tenait à expliquer à la supérieure que sa décision était de financer l’intégralité de ses études.
Jeanne qui, de temps à autre, jetait un regard inquiet à sa mère, n’était guère rassurée, ignorant encore quel sort on lui réserverait dans cette institution qu’elle persistait de haïr à l’avance. Il fallait dire que le visage de sa mère était d’une tragique gravité tant elle se désolait de cette séparation. Jamais encore mère et fille ne s’étaient quittées un seul jour.
Quand Jeanne fut devant la Supérieure aux petits yeux noirs qui happa son regard comme un vautour prêt à saisir sa proie, elle fut saisie de peur.
Tu retourneras chez tes parents à Pâques, aux grandes vacances et à Noël, prononça-t-elle d’une voix tranquille, moins terrible que ne l’aurait pensé la fillette. Et, si tu es une petite fille sage, soumise et obéissante, tu te plairas ici, parmi nous.
Ses yeux noirs et rétrécis semblèrent un peu s’adoucir à présent qu’elle était entrée en communication avec la fillette. Le principal était d’avoir laissé une première impression d’autorité et de domination.
Nous t’inculquerons les bonnes manières qui te seront nécessaires quand tes parents te chercheront un mari, puis les connaissances qui te serviront quand tu seras une épouse et une mère au foyer.
Se tournant vers Anne et le banquier Billard-Dumonceaux, elle poursuivit d’un ton toujours aussi calme :
Les sœurs de Sainte-Aure sont d’excellentes éducatrices. Elles sont sévères, mais justes.
Puis s’adressant à Anne :
Votre fille devra obéir, sinon nous vous la renverrons. Nos règles d’éducation sont strictes et nous n’y dérogeons pour personne.
Droite, raide et un peu sèche, assise devant son bureau, la supérieure attendait de la compréhension de la part des parents de ses élèves. Mais elle revint à la fillette et s’enquit avec une lueur d’intérêt dans les yeux :
As-tu envie de savoir lire et écrire ? Puis connaître beaucoup d’autres choses ?
Oui, fit timidement Jeanne.
Oui, ma Mère ! reprit avec autorité la supérieure. Allons répète !
Oui, ma Mère.
Tu as un joli visage et de beaux yeux, mais ne sois jamais dépendante de ta beauté. Oublie-la avant qu’elle ne soit un piège pour toi.
La fillette tremblait, sa main dans celle de sa mère.
Ici, reprit la supérieure, tu ne seras ni belle, ni laide, tu seras exactement comme les autres, vêtue de la même robe et portant la même cape.
C’est sous le nom de Jeanne de Vaubernier, le nom de Frère Ange, que la fillette entra dans cette austère institution. Elle avait encore l’esprit plein de ses souvenirs de joies, de fêtes et de plaisirs. Jusqu’à ce jour, elle n’avait connu que le bonheur de vivre.
Cette communauté de filles avait été fondée par le curé de Saint-Etienne-du-Mont pour abriter et éduquer les filles « repenties » tombées dans le libertinage ou les filles nées modestement, ou plus pauvrement encore, qui pour survivre avaient été obligées d’en passer par le plus vieux métier du monde en monnayant les services de leur corps.
Jeanne avait apporté au couvent un trousseau complet, draps, serviettes, torchons et tout son linge personnel, chemises et chaussettes, plus l’argent qu’il fallait pour payer l’uniforme de serge blanc, la cape, le voile pour la chapelle et les sandales.
Billard-Dumonceaux n’aurait pu mieux choisir. Si Jeanne gardait le souvenir de ces dames qui s’adonnaient à des plaisirs de toutes sortes, à Sainte-Aure, elle apprendrait au moins à réfléchir et, plus tard, saurait faire la différence entre qui elle pourrait fréquenter et qui elle devrait éviter. Et c’est ici qu’on le lui enseignerait.
La Supérieure expliqua en détail les matières qu’elle suivrait avec ses compagnes. Certes, c’était un savoir de base, celui qu’on inculquait aux filles, mais c’était complet et assez varié pour intéresser au maximum les élèves. Des connaissances religieuses avant tout, avec messes et prières. Des connaissances ménagères utiles pour chacune qui les utiliserait plus tard en fonction de sa position sociale. Puis couture, broderie, chant, musique, dessin et enfin l’enseignement scolaire qui comprenait géographie, histoire et calcul.
Jeanne qui n’était pas une enfant timide, frustrée ou sauvage, fut rapidement conquise par quelques-unes de ses compagnes gaies et rieuses. Elle oublia vite ses frayeurs.

Au fil des années, elle comptait plusieurs bonnes amies, avait appris à réfléchir, méditer, raisonner et avait acquis des notions d’ordre et de méthode, à suivre lorsqu’une femme à son foyer doit tenir les comptes de ses dépenses quotidiennes.
Très scrupuleux et surveillant de près l’éducation de Jeanne, Billard-Dumonceaux lui répétait sans cesse que l’empreinte d’une éducation reçue dans sa jeunesse marquait toute la vie.
Elle suivait comme les autres les contraintes de la discipline du couvent. La vie était austère et ne divergeait que lors des fêtes religieuses annuelles. Mais quotidiennement, rien ne changeait aux habitudes. Un lever tôt et une messe à 7 heures dans l’église privée du couvent. Puis, une journée d’études coupée par le repas de midi et le souper de 6 heures. Et après les prières du soir, une religieuse passait entre les rangées des lits et ordonnait l’extinction des lumières.
Élève studieuse et obéissante, on ne lui faisait guère de reproches. C’est ainsi qu’elle demeura à Sainte-Aure et qu’elle en ressortit quelque dix ans plus tard à la demande de son beau-père qui préférait la voir travailler et qui lui demanda de prendre, désormais, le nom de Rançon.
Au couvent de Sainte-Aure, elle avait acquis des connaissances bien supérieures à celles des autres. Intelligente, réfléchie, séduite par le plaisir d’apprendre et de savoir, elle pouvait démarrer dans un monde où elle pourrait tirer le bénéfice de tous ses atouts.
Elle savait écrire et tourner une lettre selon son destinataire et l’objet de sa missive. Son écriture était fine et élégante et son orthographe parfaite.
C’est dans la bibliothèque de Sainte-Aure qu’elle découvrit le plaisir de la lecture et qu’elle prit le goût des choses de l’esprit. Elle aimait chanter, et avait une jolie voix. Et elle aimait dessiner parce qu’elle avait bien souvent admiré les esquisses et les croquis d’amateur que se plaisait à faire Billard-Dumonceaux et qu’il ne manquait pas de lui montrer.
Jeanne quitta donc le couvent à seize ans. En principe, les jeunes filles n’en sortaient que pour se marier. Mais nul mariage n’attendait Jeanne Bécu puisqu’Anne refusait tous les partis que proposait son époux Nicolas Rançon. Pas assez bien, disait-elle, pour sa fille. Alors ce dernier, en désespoir de cause, décida de la voir travailler.

***

Ce fut par l’intermédiaire de « la Francesca », toujours dévouée à la petite Jeanne qui offrait à présent l’image d’une jeune fille avec des charmes déjà bien avancés, qu’elle trouva sa première place dans l’univers du travail en attendant le mari souhaité.
Elle fut donc présentée à l’une de ses amies dont le fils exerçait le métier de coiffeur spécialisé dans « l’art de friser ».
Mais ce n’était pas le souhait de Jeanne qui n’aimait guère le métier de coiffeuse. Les frisures à faire sur la tête des autres ou sur les perruques ne la motivaient guère. Elle aurait tellement préféré le métier de sa mère qui continuait toujours à coudre pour les dames de la haute société qui ne cessaient de réclamer les plus jolies choses à porter sur leur corps.
Le jeune coiffeur s’appelait Lametz. Pour s’attirer les bonnes grâces de Jeanne qui boudait la « frisure », mais non le personnage plutôt séduisant et bien fait de sa personne, il proposa de lui donner des leçons particulières, autrement dit des leçons « en chambre ».
Qu’à cela ne tienne, c’était chose possible, mais comment faire ? Lametz vivait chez sa mère qui refusait de recevoir la fille d’une ancienne courtisane et Jeanne ne pouvait amener un jeune homme chez sa mère et son beau-père qui réclamaient un semblant de respectabilité en refusant de cautionner ce genre de situation.
Alors, consentants l’un et l’autre, ils se débrouillèrent comme ils purent et s’en furent travailler ailleurs et d’une autre manière la coiffure « en chambre ».
Jeanne n’était pas sans se douter que les formes de son corps avaient changé. Chaque fois qu’elle revenait chez ses parents, elle s’observait longuement dans une grande glace en restant stupéfaite de la métamorphose progressive de ce corps qui lui appartenait. D’année en année, elle voyait ses jambes s’allonger, ses cuisses se galber, son buste mince s’étoffer et, surtout, ces deux petits bourgeons roses qui pointaient à peine, mais qui, dans quelque temps, sauraient prendre leur place dans une jolie poitrine qu’elle dresserait fièrement.
Les leçons de maintien qu’elle avait suivies dans le courant des deux dernières années passées à Sainte-Aure lui servaient, à présent, à se tenir droite dans une posture majestueuse et digne d’une reine. La seule chose qui lui manquait était de savoir danser. Mais elle comptait bien apprendre aussi vite qu’elle le pourrait les pas des danses à la mode. Pour l’instant, elle se détendait et vivait sa liberté retrouvée.
Cependant, les choses se gâtèrent. Voyant d’un mauvais œil leur idylle qui durait depuis plusieurs mois, la mère du jeune homme vint faire un scandale dans le quartier où vivaient les Rançon. Elle hurlait à qui voulait bien l’entendre que leur fille avait corrompu son fils en lui faisant dépenser tout l’argent qu’il économisait pour acheter plus tard le magasin de coiffure dont il rêvait.
Comme cette affaire portait les gens du quartier à rire plutôt qu’à plaindre le jeune homme, Mme Lametz fit un plus grand scandale en accusant les Rançon de prostituer leur fille pour en tirer bénéfice.
Anne était outrée. Elle rêvait d’un prince charmant pour Jeanne qu’évidemment elle rencontrerait un jour proche. Elle était si belle et les hommes se retournaient tant sur elle avec des mines admiratives ! Et voilà qu’elle se retrouvait avec sa fille, l’une accusée d’être maquerelle, et l’autre putain.
C’est du moins ce que criait l’horrible femme en les pointant du doigt chaque fois qu’elles passaient dans la rue. Quand elle en vint à crier sous ses fenêtres, la mère de Jeanne décida de porter plainte contre les calomnies de Mme Lametz.
L’affaire fut portée en diffamation. Cela dura quelque temps et Jeanne, sous le regard sombre de son beau-père, ne put faire autrement qu’attendre patiemment la fin de la procédure. Mais en attendant, Mme Lametz qui ne lâchait pas prise poursuivait ses attaques verbales sous les fenêtres des Rançon.
Poussée cette fois par les gens mécontents d’être ainsi dérangés, la police qui ne jouait pas avec les affaires de prostitution chercha quelque temps à démêler le vrai du faux. Le quartier avait fini par s’en mêler, jusqu’au curé de la paroisse qui, désirant veiller à la respectabilité de son fief, voulait en savoir davantage. Et s’il le fallait, il était prêt à faire chasser du quartier ces gens de mauvaise vie, voire demander à ce qu’on les jetât en prison si toutefois ces Rançon en faisaient partie.
Jeanne était habile. Elle sut jouer de son éloquence et de ses récents talents, entre autres celui d’avoir appris à dialoguer au cours de ses études.
Puis elle joua la candeur larmoyante et précisa, en essuyant d’un doigt délicat et léger ses pleurs invisibles, qu’elle s’était simplement et docilement laissée entraîner par le fils de Mme Lametz.
Ses mots convainquirent. La bonne tenue de Jeanne ne prêta pas à confusion. La plainte de sa mère fut déclarée recevable. L’affaire n’eut pas de suite.
Soulagée, Jeanne ne sembla pas très perturbée par cette rupture.
Aimais-tu ce garçon ? lui demanda plus tard sa mère.
Oh ! fit sa fille en haussant légèrement les épaules, je l’aimais bien. Il était gentil.
Ce fut tout. Anne n’en parla plus et Jeanne lui en sut gré. Mais après cette histoire qui avait failli tourner au vinaigre, Anne s’aperçut très vite que son époux ne voulait pas favoriser une récidive de ce genre. Or, Jeanne était très belle et ses formes harmonieuses reflétaient celle d’une jeune fille de dix-huit ou vingt ans.
Il va falloir travailler, ma fille, lui dit-il d’un ton qui n’admettait guère la réplique.
Anne ne répondit pas. Elle aurait bien gardé quelque temps sa fille, lui donnant juste des petits travaux de couture comme elle aimait les faire. Mais selon son mari qu’elle ne voulait pas contrarier, Jeanne était une bouche à nourrir et elle devait travailler pour aider aux dépenses quotidiennes.

***

Pour se rapprocher de Paris, Frère Ange avait quitté depuis longtemps son couvent de Vaucouleurs, là où il avait rencontré et aimé Anne.
Et pour ne pas s’écarter de sa fille et pouvoir la suivre de près, bien qu’elle n’en eût nullement besoin étant surveillée par ses deux pères de substitution, Frère Ange avait demandé une affectation à la paroisse Saint-Eustache qui lui avait été accordée.
Nicolas Rançon, malgré ses idées très arrêtées sur sa belle-fille qu’il voulait voir au travail pour apporter sa part financière au budget familial, n’empêchait pas son père géniteur de la voir aussi souvent qu’il le désirait.
Frère Ange avait accepté la demande de Mme de la Garde qui le voulait comme aumônier personnel dans son château de la Courneuve, près de Paris. Il s’occupait aussi des spectacles de théâtre d’amateur dont Mme de la Garde était friande.
C’est donc par l’intermédiaire de Frère Ange, qui avait repris son nom de Vaubernier, que Jeanne avait porté tout au long de ses études, qu’elle fut mise en rapport avec Mme de la Garde.
Celle-ci après l’avoir reçue et constaté sa bonne éducation, l’aisance de son élocution, ses connaissances et sa culture générale, l’engagea comme lectrice et dame de compagnie.
Cette fois, tout le monde semblait ravi. Anne était aux anges, heureuse et comblée de voir sa fille engagée dans un milieu aussi prestigieux qui ne pouvait que l’aider à trouver un mari digne de sa beauté. Puis, Nicolas Rançon respirait à l’idée de tout scandale écarté, car il se doutait qu’avec sa belle-fille, aussi joliment tournée et vivant chez lui, le risque de quelques autres éclats menaçants et tapageurs était à prévoir.
Et, pour en finir, Jeanne elle-même pourrait atteindre sans difficulté cette société pour laquelle elle était faite. Anne n’avait pas été sans constater la distinction et la grâce avec lesquelles sa fille évoluait dans le salon de ces dames qui réclamaient d’ailleurs très souvent sa présence. L’art de briller et d’être admirée était un art qu’elle avait su cultiver dès son enfance.
Quant à Frère Ange qui, à présent, se faisait appeler « l’abbé de Vaubernier », son bonheur était complet. Il avait réussi à installer sa fille au sein d’une société de qualité qui devait rester la sienne.
Habituée à la compagnie des salons où l’on discutait aisément, Jeanne trouva sa place. Mme de la Garde recevait des gens d’Église, de la Finance, de la Cour, des ducs, des barons et des comtes. En si bonne compagnie, Jeanne nageait comme un poisson dans l’eau. Elle voyait défiler le plus beau monde et portait particulièrement son attention sur les personnalités qu’on lui présentait et, surtout, celles qui fréquentaient la Cour de Louis XV.
Venez près de moi, ma petite Jeanne, que je vous présente la duchesse de Maubourg.
Parfois, c’était la comtesse de Rochebrune que Mme de la Garde lui faisait partager le débat et qui mettait toujours en cause l’un de ces auteurs contemporains dont monsieur Voltaire faisait souvent les frais. Mais les encyclopédistes parmi lesquels brillait monsieur Diderot étaient aussi à l’ordre du jour. Tout ceci entraînait des éloges ou des contestations.
Parfois, c’était la pétillante duchesse de Pontvallois qui, avec beaucoup de verve et d’imagination, lui contait les multiples péripéties de son dernier voyage. Elle ne tenait pas en place et, quand elle ne se trouvait pas à la Cour, elle sillonnait dans sa litière tirée à trois chevaux la Bretagne, l’Auvergne ou la Provence.
Et parfois, Jeanne écoutait attentivement la vicomtesse de Ligneul lui dispenser ses critiques ou ses idées sur la dernière pièce de théâtre qu’avaient mis en scène les comédiens attachés à Mme de la Garde.
Mais quand c’était la baronne de Brinvilles ou la duchesse de Villedieu, ou encore d’autres dames aussi bien titrées qui lui relataient une quelconque anecdote qui s’était passée à la Cour, elle écoutait avec un grand intérêt et la gardait en mémoire.
Mme de la Garde était charmante avec elle, généreuse, de belle humeur et se félicitait de l’avoir à son côté. En échange, Jeanne l’écoutait, souriait, dialoguait, la complimentait, totalement à son aise, le mot toujours bien placé et le sourire constamment au bord des lèvres.
Hélas, tout était trop bien huilé pour que cet état de grâce dure. Chaque fois qu’une mère veillait sur la bonne moralité de ses fils, Jeanne semblait débarquer comme le petit cygne noir dans une couvée de cygnes blancs.
Mme de la Garde avait deux grands fils mariés, jeunes encore, beaux garçons, et ce qui devait arriver arriva.
Quelques mois s’étaient passés sans que Jeanne les vît. Mais un beau matin, l’aîné arriva chez sa mère, seul, sans son épouse restée dans son château pour veiller à la bonne convalescence d’un de ses enfants qui sortait d’une mauvaise bronchite.
Ma mère a bien de la chance de vous avoir constamment auprès d’elle, susurra-t-il dès l’instant où il vit Jeanne dans les appartements du château.
Puis voyant fleurir un sourire sur les lèvres de la belle Jeanne, il poursuivit assuré de sa pleine séduction :
Elle m’avait dit combien vous lui étiez devenue indispensable, mais elle m’avait caché votre grande beauté.

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