LA Rebellion tranquille
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Description

Le livre de Martine Tremblay constitue la première tentative de poser un regard global et indépendant sur l'histoire du Bloc québécois. Il décrit d'abord le contexte, l'environnement et les conditions qui ont présidé à sa naissance en 1990 avant de dérouler la trame des événements qui ont jalonné son existence. L'ouvrage se termine avec l'élection de mai 2011, qui a mis fin à la domination exercée par ce parti fédéral au Québec.
L'histoire du Bloc québécois, entre 1990 et 2011, c'est avant tout l'histoire de deux hommes: Lucien Bouchard et Gilles Duceppe. Ils ont tour à tour imposé leur personnalité, leurs valeurs et leur style à une formation politique confinée par nature au rôle d'opposition.
Le lundi 21 mai, quand il se rend à Ottawa, sa lettre est déjà écrite. Sentant venir le coup, certains tentent de le dissuader de commettre le geste irréversible. Ni le greffier Paul Tellier ni l’ancien chef de cabinet du premier ministre, Bernard Roy, un ami personnel venu expressément de Montréal pour le voir, ne réussissent à l’ébranler.
« Ce fut une scène terrible, raconte Lucien Bouchard. Paul Tellier et Bernard Roy n’avaient jamais pensé que je démissionnerais. Ils craignaient bien plus des gens comme Benoît Bouchard, Marcel Masse et Gilles Loiselle. J’étais fatigué, tendu, je souffrais en plus du décalage horaire. Bernard Roy m’a demandé : “Vas-tu voir Brian ?” Je lui ai répondu : “Non !” “Ça ne se fait pas de partir sans le voir.” “Est-ce qu’il a cherché à me voir, lui, pour m’informer de ce qui allait arriver ?” »
Il n’a pas le temps [N1] de quitter le bureau de Paul Tellier qu’il reçoit un appel l’informant que le premier ministre veut le rencontrer. Lucien Bouchard raconte la scène qui s’est ensuite déroulée au 24 Sussex, résidence officielle du chef du gouvernement fédéral. Quand il s’assoit devant Brian Mulroney, il voit que ce dernier a eu le temps de se composer un personnage. S’engage alors un dialogue de sourds :
« Des amis de 25 ans, ça ne se sépare pas comme ça ! Comme premier ministre, il faut que je te dise que je ne peux pas accepter le télégramme. Je dois t’adresser une réprimande.
— Un instant ! Le télégramme, tu sais très bien qu’il n’y a rien là, que c’est normal de souligner à quel point René Lévesque était un grand démocrate. Le problème, c’est pas le télégramme, c’est l’accord du Lac Meech que tu es en train de jeter au panier.
— Tu sais ce que ça fait, une démission ? Pense à Jean Marchand. Ç’a juste fait un “plouf” dans l’eau[i].
— Un “plouf” si je démissionne ? »
« Plus il parlait, plus il me mettait du gaz dans le moteur, raconte l’ancien ministre. Je lui ai remis ma lettre sans hésiter. Il l’a lue devant moi et m’a demandé deux corrections que j’ai accepté de faire, soit éliminer une comparaison que je faisais entre lui et Pierre Elliott Trudeau et la dater du 21 mai. On s’est serré la main. Je savais que c’étaient 25 ans d’une vraie amitié qui se terminaient. On était devenus des frères qui s’étaient aidés l’un l’autre, selon le cas.
« Comme j’allais quitter, il m’a suggéré que je pourrais peut-être demeurer dans le caucus. Surpris, je n’ai pas répondu sur le coup. Mais une fois rentré à la maison, Audrey m’a dit : “Ne fais pas ça ! Tu ne peux pas le laisser t’envoyer sur le banc et le voir se péter les bretelles en montrant qu’il t’a puni[ii] !” » Micheline Fortin confirme qu’il y a sérieusement songé. Elle lui déconseille fortement de le faire elle aussi : « Tu vas être dans une position impossible, harcelé par les uns, bâillonné par les autres, lui dit-elle. Tu dois quitter complètement la politique[iii]. » Lucien Bouchard informe donc rapidement le premier ministre qu’il démissionne aussi du caucus conservateur.
Dans sa lettre d’acceptation de la démission, Brian Mulroney cherche à minimiser le désaccord qui le sépare de son lieutenant : « Il est d’ailleurs regrettable que votre absence du pays vous ait empêché de suivre d’aussi près que vous l’auriez voulu l’évolution quotidienne de ce dossier qui nous tient tant à cœur à tous les deux. Je suis persuadé que, si vous aviez été en mesure de siéger au comité ministériel durant la période critique des derniers jours, nous aurions pu répondre à vos inquiétudes[iv]. »
Mais Lucien Bouchard n’est déjà plus au stade des inquiétudes dont parle son ex-patron. « Je siégerai comme indépendant à la Chambre des communes, a-t-il écrit dans sa lettre de démission. J’userai de ma liberté de parole, pleinement retrouvée […]. Je crois profondément qu’il faut repenser ce pays. Il faut cesser de s’acharner à faire entrer le Québec dans le moule d’une province comme les autres […]. Seul un État québécois démocratiquement nanti d’un mandat clair, fondé sur la récupération de ses pleines attributions, disposera de l’autorité politique nécessaire pour négocier l’association canadienne de demain[v]. »
Dans sa déclaration au Parlement, le mardi 22 mai, il ne cache pas la difficulté de sa situation : « […] je me vois contraint de quitter le gouvernement, avec douleur, avec déchirement, aussi bien que le caucus conservateur, pour siéger comme député indépendant. » Mais il retrouve vite les accents passionnés qu’il affectionne tant dans ses discours et, pour la première fois, de son siège de député fédéral, il s’adresse directement à Robert Bourassa et l’implore de résister aux pressions fédérales. « J’adjure le premier ministre du Québec, dit-il, d’éviter le traquenard qui se trouve ainsi tendu pour lui. »

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 20 août 2015
Nombre de lectures 0
EAN13 9782764428573
Langue Français
Poids de l'ouvrage 40 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0950€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

De la même auteure
Derrière les portes closes : René Lévesque et l’exercice du pouvoir (1976-1985) , Éditions Québec Amérique, 2006.


Projet dirigé par Pierre Cayouette, éditeur et conseiller littéraire en collaboration avec Raphaelle D’Amours, adjointe à l’édition

Conception graphique : Nathalie Caron
Mise en pages : Pige communication
Révision linguistique : Martin Duclos et Chantale Landry
En couverture : © Jacques Grenier, Le Devoir
Conversion en ePub : Marylène Plante-Germain

Québec Amérique
329, rue de la Commune Ouest, 3 e étage
Montréal (Québec) H2Y 2E1
Téléphone : 514 499-3000, télécopieur : 514 499-3010

Nous reconnaissons l’aide financière du gouvernement du Canada par l’entremise du Fonds du livre du Canada pour nos activités d’édition.
Nous remercions le Conseil des arts du Canada de son soutien. L’an dernier, le Conseil a investi 157 millions de dollars pour mettre de l’art dans la vie des Canadiennes et des Canadiens de tout le pays.
Nous tenons également à remercier la SODEC pour son appui financier. Gouvernement du Québec – Programme de crédit d’impôt pour l’édition de livres – Gestion SODEC.



Catalogage avant publication de Bibliothèque et Archives nationales du Québec et Bibliothèque et Archives Canada

Tremblay, Martine
La Rébellion tranquille : une histoire du Bloc québécois (1990-2011)
(Dossiers et documents)
Comprend des références bibliographiques.
ISBN 978-2-7644-2850-4 (Version imprimée)
ISBN 978-2-7644-2856-6 (PDF)
ISBN 978-2-7644-2857-3 (ePub)
1. Bloc québécois - Histoire. 2. Partis politiques - Canada. 3. Québec(Province) - Histoire - Autonomie et mouvements indépendantistes.4. Canada - Politique et gouvernement - 1993-2006. 5. Canada - Politiqueet gouvernement - 2006- . I. Titre. II. Collection : Dossiers et documents(Éditions Québec Amérique).
JL197.B56T73 2015 324.271’0984 C2015-941006-1

Dépôt légal, Bibliothèque et Archives nationales du Québec, 2015
Dépôt légal, Bibliothèque et Archives du Canada, 2015

Tous droits de traduction, de reproduction et d’adaptation réservés

© Éditions Québec Amérique inc., 2015.
quebec-amerique.com



À mes enfants, Isabelle et Jean-Olivier, la journaliste et le philosophe.


AVANT-PROPOS
Aujourd’hui encore, les anglophones et les francophones du Canada entretiennent des conceptions différentes, voire incompatibles de leur pays 1 .
Kenneth McRoberts, 1999
Le Québec n’a pas de meilleur atout politique que ce parti qui, un jour, s’est introduit dans le parlementarisme canadien et a altéré la dynamique des partis fédéralistes et du fédéralisme lui-même. L’adversaire est dans la place 2 !
Pierre Vadeboncœur, 2007
L’idée d’écrire ce livre m’est venue à la fin de l’année 2009, à la veille des célébrations du vingtième anniversaire du Bloc québécois. Par-delà les réflexions et les commentaires qu’aura suscités cet anniversaire, il m’est apparu qu’il serait intéressant de chercher à comprendre les raisons de la longévité d’un parti qui avait pourtant bel et bien inscrit dans son acte de naissance qu’il ne durerait pas plus d’une campagne électorale. Ce n’est pas tant la création du Bloc québécois (BQ) qui étonne – quand on se remémore les dramatiques rebondissements qui ont résulté de l’échec de la ratification de l’accord du Lac Meech –, que son extraordinaire ascension et son impressionnante résilience après le départ de son chef fondateur, Lucien Bouchard, en 1996. Il s’agit là d’un phénomène unique dans l’histoire canadienne et, sans doute, en Occident. À titre d’exemple, le parti indépendantiste écossais, le Scottish National Party, fondé en 1934, n’a jamais eu plus de onze députés au Parlement de Westminster au cours de ses quatre-vingts premières années d’existence.
Il y a eu, bien sûr, d’autres périodes où le Québec a fait sentir sa différence à Ottawa, les deux expériences les plus dignes de mention étant celles du Bloc populaire, dans les années 1940, et du Ralliement créditiste, dans les années 1960-1970.
Le Bloc populaire canadien 3 est né en 1942 de la colère suscitée au Québec par la décision du gouvernement fédéral d’imposer la conscription obligatoire pour le service outre-mer 4 . Un parti bicéphale, actif aux niveaux fédéral et provincial, a alors été créé, codirigé par l’ancien député libéral Maxime Raymond, pour la section fédérale, et par le journaliste André Laurendeau, pour son pendant provincial. D’un côté, le Bloc populaire défendait une conception nationaliste du Canada dans le but de mettre fin à l’assujettissement du pays aux caprices et à l’emprise toujours présente de la Grande-Bretagne. De l’autre, il prônait une véritable autonomie provinciale à l’intérieur d’un régime fédéral qui devait garantir l’égalité des « deux races fondatrices du Canada ». Mais cette formation fut incapable de structurer et de financer une organisation capable de concurrencer les partis traditionnels, si bien qu’elle ne réussit pas à s’imposer aux élections, ne faisant élire que quatre députés à Québec, en 1944, et deux à Ottawa, en 1945. Le parti est donc disparu cinq ans seulement après sa fondation, miné par les disputes, par une rivalité féroce entre Québec et Montréal et par les habiles manœuvres partisanes du chef de l’Union nationale, Maurice Duplessis.
Deux décennies plus tard, un politicien populiste de l’Abitibi, Réal Caouette, a pris la tête de l’aile québécoise du Crédit social du Canada et a fait élire 26 députés aux élections fédérales de 1962, alors que le parti n’en comptait que quatre provenant du reste du pays. Il a rapidement provoqué le renversement du gouvernement minoritaire conservateur de John Diefenbaker et l’élection du libéral Lester B. Pearson. Peu après, Réal Caouette s’est détaché du parti dirigé par l’Albertain Robert Thompson pour fonder le Ralliement créditiste. Mais il n’a jamais réédité ses succès électoraux de 1962, même si son parti a fait élire des députés à Ottawa jusqu’en 1979. Se fondant sur une doctrine économique et monétaire formulée dans l’Ouest canadien par Clifford Douglas, selon laquelle l’État devait verser un « crédit social » aux citoyens pour améliorer leur pouvoir d’achat, le parti de Réal Caouette n’a jamais réussi à pénétrer les milieux urbains du Québec. Il n’a jamais non plus été proche de la mouvance nationaliste québécoise, en forte croissance au cours de ces années, sauf en 1979-1980, lorsque le Beauceron Fabien Roy a pris la tête du parti et s’est momentanément allié au gouvernement péquiste de René Lévesque en se prononçant pour le OUI au référendum.
Dans les années 1980, répondant à l’appel du ministre péquiste Marcel Léger, des ténors et militants souverainistes ont défendu l’idée de créer une force politique fédérale rattachée au Parti québécois (PQ), mais l’opposition de René Lévesque a empêché le projet de se concrétiser 5 .
L’émergence du Bloc québécois, en 1990, survient donc comme un phénomène tout à fait inattendu qui ne se réclame ni des précédents que nous venons d’évoquer ni du projet caressé dans les années 1980. Au surplus, ce parti n’est pas le fait de gens qui s’étaient jusque-là affichés ouvertement comme des souverainistes. Sa progression fulgurante et sa durabilité n’en sont que plus remarquables.
Jusqu’à aujourd’hui, deux livres ont été consacrés à l’histoire du Bloc québécois. Le premier a été publié à Toronto en 1995, juste avant la tenue du référendum, sous la plume de la journaliste Manon Cornellier. Or, cet ouvrage n’a jamais été traduit en français. En 2010, à l’occasion du vingtième anniversaire du parti, une conseillère proche du chef Gilles Duceppe, Marie-France Charbonneau, a produit, dans le cadre de ses travaux de maîtrise, une synthèse sur le Bloc québécois précédée d’un texte introductif du politologue Guy Lachapelle. L’idée centrale de l’auteure consistait à démontrer l’influence exercée par le Bloc sur les politiques fédérales sur une période de vingt ans. Outre le fait qu’il ne s’agit pas d’une histoire du parti à proprement parler, nous avons ici affaire à une publication autorisée, c’est-à-dire réalisée sous la supervision du Bloc et de ses dirigeants.
Le présent ouvrage constitue donc la première tentative de poser un regard global et indépendant sur l’histoire du Bloc québécois. Il décrit d’abord le contexte, l’environnement et les conditions qui ont présidé à sa naissance en 1990, déroule la trame des événements qui ont jalonné son existence et se termine avec les élections de mai 2011, qui ont mis fin à la domination continue exercée par ce parti fédéral au Québec.
Pour y arriver, je me suis nourrie de sources aussi nombreuses que diverses et complémentaires. Ont d’abord été consultés plusieurs ouvrages portant sur l’évolution du fédéralisme canadien et sur les relations Québec-Canada, de même que des essais sur des épisodes marquants de cette période, des biographies et des mémoires relatifs aux principaux acteurs politiques évoqués dans ce livre.
J’ai aussi eu accès à un corpus de documents conservés au Centre de documentation du Bloc québécois à Ottawa et au Centre de documentation du Parti québécois à Québec. Certaines personnes m’ont également transmis des archives personnelles. À ce chapitre, il me faut déplorer le fait qu’un nombre de plus en plus restreint de gens prennent aujourd’hui le temps de conserver des traces écrites de leur expérience, souvent parce qu’ils en sous-estiment la portée et la valeur. Il faut dire que l’utilisation de plus en plus intensive des supports électroniques est loin d’arranger les choses.
Enfin, j’ai procédé à une longue chaîne d’entrevues avec quelque 70 personnes qui ont vécu, à un titre ou à un autre, l’expérience bloquiste. Un petit nombre d’autres acteurs ont décliné mon invitation, et je respecte leur décision. Au fil de mon enquête, j’ai moi-même été amenée à faire des choix dont j’assume l’entière responsabilité. On notera au passage que j’ai veillé à donner la parole à de très nombreux collaborateurs des chefs et des élus. Beaucoup moins connus que ces derniers, agissant la plupart du temps dans l’ombre, ils constituent à mes yeux des acteurs incontournables et des sources irremplaçables d’information, compte tenu, bien sûr, de leur rôle, de leur place dans la hiérarchie, de leur degré de proximité avec les dirigeants et de la durée de leur présence auprès d’eux. Ils rendent compte plus particulièrement de la complexité des choix politiques et du poids déterminant d’un certain nombre de personnes sur l’évolution des choses.
Je me suis interdit toute forme de réécriture ou de scénarisation des témoignages recueillis, de sorte que les citations retenues, dans la mesure du possible, reprennent mot pour mot les phrases prononcées. C’est là leur principal intérêt puisqu’elles sont à la fois la relation d’un événement ou d’un épisode et le souvenir d’une expérience individuelle souvent teintée d’émotions ou d’humeurs. Pour les événements les plus importants ou les plus sensibles, j’ai veillé à confronter les souvenirs et les angles de vision, de manière à rendre compte le plus fidèlement possible de ce qui s’est passé. En effet, il serait illusoire d’espérer que les témoins et les acteurs – surtout les plus importants – m’aient confié tout ce qu’ils savent ou pensent. Par ailleurs, bien que j’estime que la plupart d’entre eux se sont livrés avec franchise et sincérité, je garde toujours à l’esprit cette phrase de l’écrivain Gabriel García Márquez selon qui « la vie n’est pas ce que l’on a vécu mais ce dont on se souvient et comment on s’en souvient 6 ». Cela n’enlève évidemment rien à la valeur des témoignages obtenus, et je sais gré à toutes les personnes rencontrées de leur disponibilité et de leur collaboration, qui m’ont été d’autant plus précieuses qu’elles me les ont consenties dans l’absolu respect de ma liberté de réflexion et de mon autonomie d’écriture.
Au fil de ma rédaction, j’ai puisé abondamment aux sources écrites et aux reportages produits par les médias, y compris Internet. Les journalistes et les chroniqueurs font partie intégrante de l’histoire politique en raison non seulement de l’influence qu’ils exercent au quotidien sur les débats et sur l’opinion publique, mais aussi de l’interaction continuelle qu’ils imposent aux hommes et aux femmes politiques.
Mon ouvrage est un livre d’histoire, fondé sur une démarche bien précise. Il n’a pas pour fonction de plaider ou de convaincre. Il cherche simplement à décrire le mieux possible et à faire comprendre le déroulement des événements et les choix qui y ont présidé. Il permet d’entrer dans la vie de femmes et d’hommes qui ont été placés au cœur de l’action politique pendant vingt ans, de mettre en perspective leurs attitudes et leurs choix et d’expliquer leurs succès et leurs échecs.
Il n’est pas nécessairement aisé de préciser la contribution d’un parti politique qui n’a pas connu l’expérience du pouvoir. Faute de bilans mettant en relief des réalisations concrètes qui affectent au quotidien la vie des citoyens, il faut tenter de cerner la place qu’a néanmoins occupée ce parti dans l’espace démocratique et préciser de quelle manière il a pu influer, jusqu’en 2011, sur le cours des choses. S’il n’a pas gouverné, le Bloc québécois a toutefois marqué de son empreinte la vie politique canadienne et québécoise pendant deux décennies.
Au terme de cet exercice, il reste encore du terrain à défricher. Privilégiant les acteurs qui ont été placés au cœur ou en périphérie immédiate de l’action du Bloc, je n’ai pas exploré à fond le point de vue du Canada anglais, dans toute sa diversité, ni celui des principaux acteurs politiques qui ont eu à affronter le Bloc. Par ailleurs, nous sommes encore relativement proches des faits rapportés. Il faut souhaiter que d’autres regards soient portés ultérieurement sur la période 1990-2011, de manière à en compléter le portrait d’ensemble et, le cas échéant, à relater la suite de l’histoire.


1 . Kenneth McRoberts, Un pays à refaire – L’échec des politiques constitutionnelles canadiennes , Montréal, Boréal, 1999, p. 47.
2 . Pierre Vadeboncœur, « Analyse – Le Bloc québécois, un phénomène », Le Devoir , 18 octobre 2007.
3 . Voir Paul-André Comeau, Le Bloc populaire 1942-1948 , Montréal, Québec Amérique, 1982, 478 p.
4 . Au milieu de la Seconde Guerre mondiale, en 1942, le premier ministre canadien William Lyon Mackenzie King a fait voter la Loi sur la conscription obligatoire, revenant ainsi sur la promesse faite en 1939 de ne pas l’imposer. Pour se délier de son engagement, il a organisé un plébiscite à l’échelle du Canada. Toutes les provinces ont accepté massivement la proposition du premier ministre fédéral, sauf le Québec, qui l’a rejetée à plus de 70 %.
5 . Voulant à tout prix empêcher la réélection des libéraux, René Lévesque a choisi, en 1984, de favoriser les conservateurs de Brian Mulroney. En désaccord avec son chef, Marcel Léger a quand même créé le Parti nationaliste, qui a présenté des candidats aux élections de 1984 mais qui n’a obtenu que 2,5 % des voix. La formation a été dissoute en 1987.
6 . Gabriel García Márquez, Vivre pour la raconter , Paris, Grasset, 2003, phrase liminaire.

CHAPITRE 1
Le déclencheur
1.1 Robert Bourassa, Brian Mulroney et l’accord du Lac Meech
Tous pensaient bien, en avril 1987, alors que les 11 premiers ministres canadiens signaient solennellement l’accord du Lac Meech, que la question constitutionnelle était réglée ou à tout le moins mise de côté pour plusieurs années.
C’est à l’initiative du premier ministre du Québec Robert Bourassa que s’étaient engagées les négociations qui devaient mener à cette entente. Dès après son élection en décembre 1985, il avait voulu donner suite à son engagement électoral de réussir là où le gouvernement de René Lévesque avait précédemment échoué : obtenir des concessions du Canada anglais qui permettraient au Québec d’adhérer formellement à la Constitution canadienne.
Depuis le rapatriement de cette Constitution, en avril 1982, à la suite d’une longue période de négociations fédérales-provinciales qui s’était conclue par l’isolement du gouvernement québécois 7 , l’Assemblée nationale était restée unanime dans son refus de reconnaître l’accord arraché aux autres provinces par Pierre Elliott Trudeau. La signature du Québec n’était donc toujours pas apposée au bas du document.
Mais en 1986, Robert Bourassa avait repris confiance. Celle-ci reposait principalement sur deux facteurs. En tout premier lieu, personne au Canada anglais et à Ottawa ne pouvait mettre en doute ses convictions fédéralistes. Contrairement aux souverainistes, il ne cherchait pas, lui, à détruire le pays.
Son autre motif d’optimisme se fondait sur la détermination affichée à cet égard par le premier ministre fédéral, son ami Brian Mulroney, qui avait promis, en 1984, de tout faire pour que le Québec revienne dans la famille canadienne « dans l’honneur et l’enthousiasme » 8 .
Robert Bourassa avait donc posé cinq conditions minimales qui allaient servir de base aux discussions et conduire à l’accord conclu à la résidence d’été du premier ministre fédéral sur les rives du lac Meech, dans le parc de la Gatineau.
Essentiellement, le document signé contenait les dispositions suivantes 9 : • La reconnaissance du Québec comme société distincte. Sous forme de clause interprétative à l’usage des tribunaux, elle était toutefois assortie de dispositions, à l’égard de la dualité canadienne et du partage des pouvoirs, qui en limitaient considérablement la portée. • Des pouvoirs accrus en matière d’immigration. Il s’agissait ici de constitutionnaliser des pratiques instaurées en 1977 à la suite de la signature d’une entente administrative entre Ottawa et Québec, dite « entente Cullen-Couture ». • Une limitation du pouvoir fédéral de dépenser dans les champs de compétence provinciale grâce à l’introduction d’une clause de retrait de tout nouveau programme fédéral avec une « juste » compensation financière. • L’encadrement du processus de nomination des neuf juges de la Cour suprême : pour le tiers des postes à pourvoir, le gouvernement fédéral devrait choisir à partir d’une liste de candidats fournie par le gouvernement du Québec. • La modification à la formule d’amendement qui procurait au Québec un droit de veto sur certaines catégories de changements constitutionnels.
Ce projet a rapidement été dénoncé par les ténors du mouvement souverainiste. Le chef du Parti québécois, Pierre Marc Johnson, a parlé de « monstre du lac Meech 10 », y voyant surtout un recul en matière de protection des droits linguistiques. Ancien ministre des Affaires gouvernementales canadiennes dans le gouvernement Lévesque, Pierre Marc Johnson avait lui-même élaboré, en 1984, une proposition à soumettre au gouvernement canadien à la suite de l’ouverture faite par Brian Mulroney au lendemain de son élection. Or, l’accord signé par Robert Bourassa se situait bien évidemment à des lieues du document du PQ et des revendications historiques du Québec.
La plupart des observateurs à l’époque ont d’ailleurs jugé bien modestes les gains réalisés par le Québec dans cette entente. Le professeur Stéphane Dion dira lui-même, en 1995, après l’échec de Meech et avant de faire le saut en politique, que ce n’était « qu’un amendement du statu quo 11 ».
De tout cela, Robert Bourassa était bien conscient en 1987. Cependant, comme l’a rapporté son principal conseiller de l’époque, Jean-Claude Rivest, il était prêt à se contenter d’une « entente qui ne diminuait pas les pouvoirs du Québec et qui ne bloquait pas l’avenir 12 ».
Ce pragmatisme du premier ministre va peu à peu rallier plusieurs experts, comme le politologue Léon Dion qui, tout en jugeant « insuffisantes » les dispositions de l’accord, considérait néanmoins « qu’il accordait au Canada et au Québec un sursis avant d’avoir à reconsidérer l’ensemble du problème constitutionnel plus à fond 13 ». Même l’ancien premier ministre René Lévesque a d’abord refusé, au grand dam de ses anciens collègues, de condamner l’accord, allant jusqu’à qualifier de « trouvaille peu adéquate » l’image utilisée par le chef du PQ 14 .
La population va alors elle aussi donner raison au premier ministre Bourassa. Un sondage réalisé dans les semaines qui ont suivi la signature révèle en effet que 61 % des Québécois approuvent l’accord et qu’à peine 16 % s’y opposent 15 .
À l’été 1987, Robert Bourassa peut donc estimer qu’avec l’aide de Brian Mulroney, il a livré la marchandise. « L’accord est la plus grande victoire politique du Québec depuis deux siècles 16 », dira-t-il avec enthousiasme au lendemain de sa ratification par l’Assemblée nationale.
Hélas, son bonheur sera de courte durée.
1.2 Les fossoyeurs
Pour Lucien Bouchard, c’est un véritable « miracle » que Brian Mulroney a accompli en 1987 quand il a obtenu l’accord de tous les premiers ministres 17 . Même au Canada anglais, malgré les réserves exprimées par de nombreux observateurs, certains n’ont pas hésité à parler de « moment magique » pour le premier ministre fédéral 18 .
Le problème, c’est que, conformément à la Loi constitutionnelle de 1982, l’entente du Lac Meech ne peut entrer en vigueur que si elle est entérinée par le Parlement fédéral et par les assemblées législatives de toutes les provinces. Le délai fixé pour l’ensemble du processus d’approbation est de trois ans. Au-delà de cette limite, l’accord est périmé.
Or, l’encre est à peine séchée au bas du document d’avril 1987 que l’ancien premier ministre fédéral Pierre Elliott Trudeau tire les premières salves. Traitant Brian Mulroney de « pleutre » et estimant que le Canada est désormais gouverné par des « eunuques 19 », il entreprend de diaboliser et de démolir un accord dans lequel il voit la négation de la vision centralisatrice qu’il a imposée et défendue avec vigueur pendant quinze ans à la tête du pays.
C’est la disposition sur la société distincte qui le heurte le plus parce qu’elle empêche, selon lui, le gouvernement fédéral d’être le seul gouvernement national de tous les Canadiens.
Ses interventions contribueront largement à faire évoluer l’opinion canadienne-anglaise, au début plutôt favorable à l’accord, vers un rejet massif, au fur et à mesure que s’écoule la période prévue pour les processus de ratification.
L’autre grande difficulté rencontrée en cours de route vient du fait que des élections ont lieu dans trois provinces qui placent à leur tête trois nouveaux premiers ministres : Frank McKenna au Nouveau-Brunswick en 1987, Gary Filmon au Manitoba en 1988 et Clyde Wells à Terre-Neuve en 1989.
N’étant pas personnellement signataires de l’accord, ces trois chefs de gouvernement se sentent beaucoup moins liés à son contenu que leurs prédécesseurs et vont donc être davantage influencés par la campagne négative menée par Pierre Elliott Trudeau et par l’hostilité grandissante exprimée par leurs électeurs que par les pressions de Brian Mulroney et de Robert Bourassa.
Leurs prises de position, en particulier celles de Gary Filmon et de Clyde Wells, vont avoir pour conséquence de repousser jusqu’à l’extrême limite l’approbation de l’accord par leurs parlements respectifs.
À Terre-Neuve, même si l’Assemblée législative a déjà ratifié l’accord en 1988, le nouveau premier ministre appelle à un deuxième examen de la question par les parlementaires en 1990. Le vote n’aura finalement jamais lieu puisque, au Parlement du Manitoba, l’obstruction du député autochtone Elijah Harper 20 , entre le 12 et le 22 juin, empêchera les députés de se prononcer avant l’expiration du délai imposé.


7 . De juin 1980 à novembre 1981, le gouvernement du Québec s’est énergiquement opposé au projet fédéral de rapatriement et d’amendement de la Constitution canadienne. Pendant 18 mois, un front commun de six puis de huit provinces a réussi à empêcher Pierre Elliott Trudeau d’aller de l’avant. Cependant, lors de la Conférence constitutionnelle de novembre 1981, notamment lors de l’épisode dit de « la nuit des longs couteaux », le premier ministre fédéral a réussi à venir à bout de la résistance des premiers ministres récalcitrants du Canada anglais et à isoler le Québec. Le premier ministre René Lévesque a refusé d’adhérer à l’accord et, quelques jours plus tard, l’Assemblée nationale du Québec a unanimement appuyé ce rejet.
8 . Discours de campagne électorale prononcé à Sept-Îles, le 6 août 1984.
9 . Pour une analyse détaillée des dispositions et de la portée de l’accord, voir Kenneth McRoberts, Un pays à refaire – L’échec des politiques constitutionnelles canadiennes , Montréal, Boréal, 1999, p. 258-277.
10 . Jean-Jacques Samson, « Bourassa a cédé aux pressions (Johnson) », Le Soleil , 2 mai 1987.
11 . Robert Bourassa, Gouverner le Québec , Montréal, Fides, 1995, p. 272.
12 . Cité dans Marie-France Charbonneau et Guy Lachapelle, Le Bloc québécois – 20 ans au nom du Québec , Montréal, Richard Vézina éditeur, 2010, p. 53.
13 . Léon Dion, Le Duel constitutionnel Québec-Canada , Montréal, Boréal, 1995, p. 194.
14 . Gilbert Brunet, « L’étude juridique de l’accord du Lac Meech se fera sans l’opposition péquiste », La Presse , 5 mai 1987.
15 . Andrew Phillips, « Voice of the People », Maclean’s , 15 juin 1987.
16 . La Presse , 25 juin 1987.
17 . Entrevue avec Lucien Bouchard, 18 juin 2012.
18 . Paul Gessel, « Mulroney’s Magic Moment », Maclean’s , 15 juin 1987.
19 . La Presse , 27 mai 1987.
20 . Le député Elijah Harper a refusé de donner son assentiment pour que l’Assemblée législative du Manitoba puisse étudier et ratifier l’accord avant l’ajournement de ses travaux. Il s’y opposait parce que le projet ne comportait aucune clause sur les droits ancestraux des Premières Nations.

CHAPITRE 2
La secousse sismique de 1990
L’année 1990 restera à jamais l’une des plus mouvementées de l’histoire politique canadienne.
Pendant les six premiers mois, la perspective de plus en plus réelle de l’échec de l’accord du Lac Meech servira de toile de fond à une multitude d’opérations de coulisses et d’interventions dramatiques, ponctuées par un nombre invraisemblable de changements de camp, de ruptures, voire de « trahisons ».
Fascinants pour les uns, déstabilisants pour les autres, les événements et les soubresauts politiques qui jalonnent ce début d’année 1990 vont fatalement finir par s’entremêler. Mais dans un premier temps, jusqu’à ce que l’accord du Lac Meech soit bel et bien enterré par le Parlement manitobain, en juin, chaque camp va vivre sa propre histoire et chacun des principaux protagonistes va naviguer à sa manière, souvent à vue, alimentant ainsi une sorte de maelström qui fera les délices des journalistes et déroutera par son intensité la plupart des observateurs.
2.1 Les souverainistes s’activent en coulisses
La « mission » de Bernard Landry
Au début de 1990, Bernard Landry, ancien ministre dans le gouvernement de René Lévesque, est vice-président du Parti québécois. Tous les lundis matin, depuis quelques mois déjà, il participe à une réunion plus ou moins secrète de stratégie dans les bureaux montréalais du chef de l’opposition, Jacques Parizeau. Y assistent aussi, outre ce dernier, le leader parlementaire Guy Chevrette et le second vice-président du parti, Paul Bégin, de même que les cadres Jean Royer, Hubert Thibault et Pierre Boileau. Le caucus des députés du parti n’est pas dans le coup.
Le groupe surveille bien sûr attentivement l’évolution du dossier constitutionnel. Les difficultés de plus en plus grandes rencontrées dans le processus de ratification de l’accord signé en 1987 ne sont évidemment pas pour déplaire à ses membres. L’entourage de Jacques Parizeau sait pertinemment que, même si Meech ne contient rien qui réponde de manière satisfaisante aux revendications historiques du Québec face à Ottawa, son acceptation définitive par le Canada anglais risquerait de figer pour longtemps la dynamique constitutionnelle.
Une majorité de Québécois semble prête, en effet, à se contenter des gains modestes arrachés par Robert Bourassa, ce qui complique singulièrement la tâche de « Monsieur 21 », dont le premier objectif comme chef de parti est de déclencher, dès son élection à la tête du gouvernement, un deuxième référendum sur la souveraineté.
Les membres du comité du PQ sont également bien au fait que de nombreux députés conservateurs québécois à Ottawa observent avec angoisse les événements qui se déroulent sous leurs yeux. Ces députés fédéraux sont bien conscients que leur élection, en 1984 comme en 1988, a été largement tributaire du ralliement et du soutien d’un fort contingent d’électeurs péquistes 22 .
Au surplus, plusieurs parmi eux sont bien connus des milieux nationalistes. En vertu d’une compilation faite par l’un d’entre eux, Louis Plamondon, « sur 57 députés conservateurs québécois, 31 ont voté OUI lors du référendum de 1980 sur l’accession à la souveraineté 23 ». C’est le cas notamment du député de Roberval et ministre des Transports, Benoît Bouchard. Quant au ministre d’État aux Finances, Gilles Loiselle, son passé de haut fonctionnaire québécois lui a permis de tisser des liens avec plusieurs personnes associées au PQ.
Bernard Landry n’a jamais cessé, depuis 1984, d’entretenir de bonnes relations avec ces membres du caucus québécois de Brian Mulroney. Il a d’ailleurs fait personnellement campagne en faveur du Traité de libre-échange canado-américain, en appui au gouvernement conservateur, en 1988.
La conjonction de tous ces éléments fait ressurgir l’idée, au sein du groupe du lundi matin, de provoquer l’émergence d’un noyau de députés souverainistes à Ottawa. Au début des années 1980, le Parti québécois était passé bien près de créer une aile fédérale. Mais René Lévesque avait ultimement refusé de donner son feu vert à un tel projet.
Bernard Landry est persuadé qu’il faut maintenant passer à l’action. « Tous les États qui voulaient l’indépendance avaient à l’époque une représentation dynamique dans les parlements des pays dont ils voulaient se séparer, les Écossais, les Catalans, les Basques. Même avant l’échec de Meech, moi, je croyais qu’il fallait y aller 24 », raconte le principal intéressé.
Pour le pragmatique Jean Royer, le but de l’opération de 1990 était plus simplement de déstabiliser le caucus conservateur. « On cherchait, précise-t-il, des gestes d’éclat qui nourriraient l’atmosphère de l’époque. On ne pensait qu’à des individus, sans les voir comme un groupe 25 . »
Un autre ancien ministre du gouvernement Lévesque, Marc-André Bédard, accepte, à la demande expresse de Jacques Parizeau, de donner un coup de main. Ami personnel de Lucien Bouchard, il connaît lui aussi plusieurs députés conservateurs.
Bernard Landry est donc mandaté pour prendre contact avec des députés à partir d’une liste déjà établie. Cela lui est d’autant plus facile qu’il se rend une fois par semaine donner un cours à l’Université du Québec en Outaouais. Sur sa liste ne figure aucun député libéral et le nom de Lucien Bouchard n’y apparaît pas non plus. On juge ce dernier beaucoup trop proche de Brian Mulroney. « Il n’a jamais fait partie des plans, au contraire 26 … », affirme catégoriquement Jean Royer, comme pour suggérer en même temps qu’on ne le souhaitait pas vraiment.
Il y aura donc des rencontres à Hull, dans des hôtels ou des restaurants, avec quelques personnes ciblées. Et chaque lundi, le « missionnaire » présente son rapport au groupe.
Mais la récolte est loin d’être à la hauteur des espoirs entretenus par les deux principaux « agents recruteurs ». « Aucun de ceux qu’on avait identifiés, notamment Benoît Bouchard, Gilles Loiselle et Monique Vézina, ne va démissionner du caucus conservateur 27 », se rappelle Jean Royer.
Selon Louis Plamondon, il n’y aurait finalement eu que deux ou trois rencontres. Lui-même a refusé d’être mis en contact avec l’émissaire du PQ, même s’il savait que le ministre Benoît Bouchard avait, lui, accepté 28 . Ce dernier s’était d’ailleurs fait vertement tancer par son chef à la suite d’un article paru dans Le Devoir du samedi 5 mai, dans lequel Bernard Landry confirmait ses démarches informelles 29 .
En fin de compte, le 18 mai, un seul député, celui de Mégantic-Compton-Stanstead, François Gérin, répondra à l’appel du PQ et quittera son caucus pour siéger comme indépendant. Il sera le seul à le faire avant que Lucien Bouchard ne vienne complètement brouiller les cartes quelques jours plus tard.
Pour Bernard Landry, ce dernier a simplement « donné un coup d’accélérateur à quelque chose qui existait déjà, puisque je savais qu’une bonne dizaine d’autres députés étaient prêts à déserter 30 ». Au contraire, pour Marc-André Bédard, le geste inattendu de Lucien Bouchard va en freiner plusieurs 31 .
Quoi qu’il en soit, à la fin de mai 1990, le Parti québécois va lui-même se retrouver bousculé à son tour. Non seulement il perdra le contrôle de l’opération de déstabilisation du caucus conservateur qu’il avait lancée quelques mois plus tôt, mais il cessera également d’être le seul catalyseur de la « résistance » québécoise.
L’activisme de Gérald Larose
Le mouvement syndical québécois suit attentivement ce qui se passe lui aussi. Mais c’est la Confédération des syndicats nationaux (CSN) qui manifeste l’intérêt le plus vif.
Au début de 1990, Gérald Larose est président de la CSN depuis 1983. Sous le règne de son prédécesseur, Norbert Rodrigue, la centrale a adopté et maintenu une politique systématique d’affrontement avec le gouvernement du PQ de l’époque. « L’élection de René Lévesque en 1976 avait déstabilisé profondément la CSN, raconte l’ex-syndicaliste Monique Simard. Habituée à faire face à des patrons et à des gouvernements supposément hostiles, la structure syndicale se retrouvait avec des amis, des anciens collègues, des proches au pouvoir 32 . » Face aux projets de loi progressistes du gouvernement péquiste, notamment celui sur la santé et la sécurité du travail, la centrale a alors choisi de pratiquer la ligne dure et de rendre impossible tout compromis.
Même attitude en ce qui concerne la question nationale, alors que la CSN a refusé de se prononcer au référendum de 1980, préférant utiliser la campagne référendaire comme un moyen d’accroître son rapport de force dans les négociations en cours dans le secteur public. Louise Harel confirme que la centrale était très agitée par l’extrême gauche à cette époque. « Ils se méfiaient de tous ceux qui étaient plus ou moins associés au PQ 33 », précise-t-elle.
La crise économique du début des années 1980 n’a évidemment rien arrangé. Ces années ont été marquées, d’une part, par des affrontements brutaux avec un gouvernement aux prises avec une détérioration sérieuse des finances publiques et, d’autre part, par des négociations extrêmement ardues dans le secteur privé.
En 1986, à la suite du rachat du Manoir Richelieu par l’homme d’affaires Raymond Malenfant, qui refuse de reconnaître le syndicat des 350 employés de l’hôtel, affilié à la CSN, ceux-ci déclenchent une grève qui sera le théâtre de nombreux actes de vandalisme et d’interventions musclées de l’escouade antiémeute, entraînant même la mort d’un travailleur. La CSN et son président sortent affaiblis de ce long conflit, qui se termine par une victoire de Raymond Malenfant devant les tribunaux.
Au tournant des années 1990, Gérald Larose semble avoir tiré les leçons de cette période difficile pour le mouvement syndical, d’autant qu’il cherche à replacer sa centrale au cœur des courants et des débats qui agitent alors la société québécoise. Le contexte particulier du début de l’année 1990 va lui fournir l’occasion de le faire.
Ce n’est pas la première fois qu’il tente d’infléchir les positions politiques de la CSN. « Je suis entré dans le syndicalisme par devoir 34 », rappelle-t-il. En 1974, en effet, on a sollicité ce travailleur social au Conseil central de Montréal pour qu’il empêche les maoïstes d’y prendre le pouvoir. À l’époque, le Parti communiste ouvrier (PCO) est sur-représenté dans les diverses instances. Ses membres, parmi lesquels se trouve un certain Gilles Duceppe, pratiquent systématiquement l’« entrisme », c’est-à-dire qu’ils se mêlent à la base ouvrière pour faire de l’agitation politique et la mettre au service de leur idéologie radicale. Les hôpitaux, tous syndiqués à la CSN, sont leur territoire de prédilection. Ils s’y font engager dans les cafétérias et les buanderies, se font nommer délégués syndicaux et grimpent peu à peu les échelons qui mènent au Conseil central ou à la Fédération des affaires sociales.
Pour Gérald Larose, ces militants du PCO n’étaient que « des adolescents attardés [sur le] plan politique ». Mais il reconnaît en même temps que leur engagement leur a fait acquérir un solide sens de l’organisation : « Quand la coquille idéologique casse, ça peut faire de très bons militants 35 . » C’est manifestement le cas de Gilles Duceppe en 1990. Recyclé en négociateur dans le secteur de l’hôtellerie, il a la réputation de livrer la marchandise. « Il était vu comme un “régleux” et certains le considéraient même comme trop pragmatique 36 », se rappelle Pierre Paquette.
Quand une élection partielle est déclenchée dans la circonscription fédérale de Laurier–Sainte-Marie, devenue vacante à la suite du décès du député libéral Jean-Claude Malépart 37 , et que Gilles Duceppe fait connaître son intérêt à se présenter comme député souverainiste indépendant, Gérald Larose décide de tout faire pour lui faciliter les choses.
« À la CSN, j’avais fait le tour et j’avais le goût de faire de la politique 38 », raconte le futur chef bloquiste. Or, au Parti québécois, qui avait déjà entrepris de parachuter son propre candidat souverainiste dans la bataille électorale, « il [était] clair que Gilles Duceppe arrivait comme un cheveu sur la soupe 39 ».
Pour le président de la CSN, il y a là une superbe occasion de participer concrètement et de manière substantielle au débat politique et constitutionnel, et ce, sans être enrégimenté par un parti politique existant.
2.2 Le travail de sape de Jean Chrétien
À l’autre bout du spectre politique, le Parti libéral du Canada (PLC) est lui aussi perturbé par l’accord du Lac Meech, mais pour des raisons opposées à celles des souverainistes québécois.
En 1987, John Turner, alors chef de l’opposition libérale à la Chambre des communes, avait appuyé sans hésiter l’accord signé par les premiers ministres. Il avait même quitté son siège et traversé la Chambre des communes pour aller serrer la main du premier ministre Mulroney. Il avait ainsi fait preuve de beaucoup de courage compte tenu des déclarations de Pierre Elliott Trudeau sur le sujet et de l’opposition de la très grande majorité des députés de son propre caucus.
« Turner a appuyé Meech envers et contre tous parce que, parmi les députés québécois, seuls Gilles Rocheleau, Jean-Claude Malépart et moi étions d’accord avec lui, se rappelle Jean Lapierre. On passait pour des fous, continue-t-il, parce que, pour les autres députés libéraux, si Mulroney réussissait à sauver Meech, il serait au pouvoir pour dix ans de plus 40 . »
Or, l’annonce de la démission de John Turner en avril 1989, à la suite d’un second échec électoral, va changer la donne. À partir de janvier 1990, en effet, la course à la chefferie libérale fédérale sera complètement dominée par le retour en force de Jean Chrétien, un irréductible partisan de la vision centralisatrice de Trudeau. Son intransigeance sur la question constitutionnelle va fournir d’abondantes munitions aux trois premiers ministres qui refusent de se sentir liés par la signature de leur province en 1987.
L’autre prétendant sérieux à la succession de John Turner, Paul Martin, cherchera quant à lui à se démarquer de son rival et ne s’opposera pas à Meech, même s’il le fait sans grand enthousiasme. Un influent conseiller de Jean Chrétien, Eddie Goldenberg, révèle en effet dans un livre publié en 2007 qu’il s’agissait là, pour Paul Martin, d’une position purement tactique, celui-ci lui ayant confié en privé qu’il était lui aussi contre l’accord. Mais comme il était convaincu que le processus de ratification n’avait aucune chance d’aboutir, il préférait le soutenir publiquement, parce que cela pouvait favoriser le Parti libéral fédéral au Québec 41 . Jean Lapierre confirme l’interprétation de Goldenberg, les pro-Martin étant eux aussi divisés sur la question. « J’ai fait des tournées pour Paul Martin dans tout le Canada avec Iona Campagnolo, et alors que moi je défendais Meech, elle crachait littéralement dessus 42 . »
Quant à Jean Chrétien, il va s’employer activement à torpiller l’accord pendant plusieurs semaines jusqu’à ce qu’on le consulte formellement sur les propositions de compromis échafaudées en mai 1990 par le conservateur Jean Charest dans le but de rallier les premiers ministres provinciaux dissidents. Cela amènera le caucus des députés libéraux fédéraux à donner son appui au texte amendé.
Pris entre deux feux, Jean Chrétien terminera sa campagne à la chefferie en adoptant une position totalement ambiguë, refusant de se prononcer publiquement sur le rapport Charest mais rassurant secrètement, en coulisses, les opposants sur le peu de conséquences qu’aurait au Canada l’échec de l’opération.
Le co-président de la campagne de Paul Martin, le député Jean Lapierre, s’en prend alors violemment à Jean Chrétien, qu’il décrit comme « un éléphant transformé en ballerine souffrant d’un dédoublement de personnalité 43 ». En fait, il s’agit là d’un simple baroud d’honneur : à quelques semaines du vote des délégués libéraux, Jean Chrétien a une bonne longueur d’avance. Il mène aussi au Québec, où la position pro-Meech de Paul Martin n’a rien changé. « J’ai compris rapidement qu’on s’en allait dans le mur, raconte Jean Lapierre. L’équipe Martin avait la plus belle revue de presse mais Pietro Rizzuto ramassait les délégués pour Chrétien, y compris dans le comté de Gilles Rocheleau, qui s’était fait littéralement voler toute sa “slate” par l’organisation rivale 44 . »
La légèreté dont Jean Chrétien fait preuve le soir de son élection à la tête du Parti libéral fédéral, à Calgary le 23 juin, soit le jour même où l’accord est définitivement enterré, s’appuie sur sa conviction que la Terre n’arrêtera pas de tourner et que l’échec de Meech n’aura aucune conséquence grave. Avant même que les résultats du vote ne soient connus, tous ont d’ailleurs pu voir le nouveau chef donner une chaleureuse accolade au premier ministre de Terre-Neuve, Clyde Wells, un des fossoyeurs de Meech, venu tout spécialement de sa province pour célébrer la victoire de Jean Chrétien.
Le raisonnement quelque peu cynique de son proche conseiller, Eddie Goldenberg, aide à comprendre son état d’esprit : « Dans les années 1990 […], nous savions pertinemment que devant l’obligation de se prononcer, les Québécois finissent toujours par se ranger du côté du Canada, et ce, même lorsque les fédéralistes de la province adoptent des positions tranchantes 45 . »
Le désarroi des députés conservateurs québécois
La situation est bien différente chez les conservateurs. Pour les députés québécois de ce parti, l’accord du Lac Meech apparaissait, en 1987, comme la preuve qu’on pouvait à la fois défendre avec conviction les intérêts du Québec et servir le Canada. Fiers de leur chef, Brian Mulroney, qui avait rempli sa promesse aux Québécois, ils savouraient jusque-là une deuxième revanche sur les libéraux fédéraux qui, eux, s’étaient toujours montrés totalement insensibles à la « question » québécoise.
Le député Louis Plamondon se souvient très bien de l’état d’esprit qui régnait à l’époque. « Même si le contenu de l’accord pouvait paraître décevant pour les plus nationalistes d’entre nous, ce n’était pas rien non plus, plaide-t-il. Avec un gouvernement solide à Québec, ça permettait d’avancer. Et puis, on était confiants que Brian Mulroney, le fin négociateur, allait réussir 46 . »
Au début de 1990, l’enthousiasme fait peu à peu place aux tensions et à l’angoisse.
Au sein du caucus conservateur, les réactions face à la campagne anti-Meech varient beaucoup. Les députés des autres provinces sont bien sûr agacés par la tournure des événements, mais aucun d’entre eux n’a envie de déchirer sa chemise, d’autant que les électeurs qu’ils représentent sont loin d’être entichés du sujet. Parmi les députés québécois, tous ne sont pas concernés de la même manière. Certains, très fédéralistes, voient d’abord et avant tout dans la ratification un moyen de remiser pour longtemps le dossier constitutionnel. L’échec de l’opération leur pose moins un problème de conscience qu’il contrarie leur souhait de passer à autre chose.
Pour une vingtaine d’autres, la perspective d’un échec est ressentie beaucoup plus profondément. Benoît Bouchard, alors ministre des Transports, apparaît comme le plus tiraillé. « Si ça échoue, je ne resterai pas un jour de plus 47 », avait-il annoncé au caucus. Il avait même dit aux quelques députés libéraux restés fidèles à Meech : « En tout cas, si ça ne passe pas, fiez-vous sur nous autres 48 ! »
Au sein du caucus québécois, Louis Plamondon fait partie du groupe de députés qui se sentent complètement coincés entre leur loyauté envers Brian Mulroney et leur fidélité au Québec. « Tout le monde aimait Mulroney. On savait qu’il avait vraiment essayé. Si on le lâchait, on avait l’impression de le poignarder dans le dos en mettant Chrétien à sa place. En même temps, depuis 1987, on avait pris nos distances par rapport au PQ, qui s’était opposé à Meech 49 . »
C’est en bonne partie grâce aux pressions et aux appels à l’unité du ministre Lucien Bouchard, le lieutenant québécois de Mulroney, que le ciment tiendra jusqu’à la fin du mois de mai. « C’est Meech qui nous a amenés à Ottawa », leur dira-t-il à l’occasion d’un caucus particulièrement mouvementé en avril. Après un long tour de table où tous ont l’occasion de s’exprimer, il les exhorte de ne pas perdre espoir. « La raison prévaudra sûrement 50 », ajoute-t-il pour les rassurer.
Au cours des jours qui suivent ce caucus, le député de Champlain, Michel Champagne, qui y avait tenu les propos les plus menaçants en cas d’échec de Meech, est nommé secrétaire parlementaire du ministre des Forêts. « Il est devenu beaucoup plus doux », se rappelle Louis Plamondon 51 .
En réalité, les députés conservateurs ne savent pas encore que le premier ministre a déjà perdu le contrôle de la situation. Ils sont surtout très loin de saisir l’ampleur de la crise de conscience que vit, dans une solitude presque absolue, le ministre chargé de les rassurer et de garder la famille unie.
2.3 Un ministre tourmenté
Au début de 1990, Lucien Bouchard est un des ministres conservateurs les plus influents à Ottawa. Ami personnel de Brian Mulroney, qui l’avait d’abord nommé ambassadeur à Paris en 1985, il a fait son entrée en politique fédérale par la grande porte en mars 1988, quand le premier ministre, dont le gouvernement était malmené dans les sondages, le place à la tête du Secrétariat d’État 52 .
Il confie aujourd’hui qu’il a accepté cette charge sans grand enthousiasme : « Le Secrétariat d’État, je ne savais pas trop ce que c’était. Moi, c’était la Justice que je voulais. C’était dans mes cordes et c’était le ministère concerné par la ratification de Meech 53 . » Mais le premier ministre n’a pas voulu lui faire ce cadeau parce qu’il était encore, du moins dans certains milieux, perçu comme un souverainiste.
En tout état de cause, l’exercice de son premier mandat ministériel, qui lui conférait la responsabilité des langues officielles au Canada, se révélera encore plus périlleux que prévu et lui causera ses premières vraies difficultés politiques. « Chaque assurance donnée aux francophones du Québec me valait des semonces de la presse anglophone 54 . » À l’inverse, le rôle qu’il était appelé à jouer à Ottawa était loin de plaire aux nationalistes du Québec. « À cette époque, mon frère Gérard n’était pas toujours de bonne humeur avec moi 55 », se rappelle Lucien Bouchard en riant.
La situation est rapidement devenue insoluble. Peu de temps après la réélection des conservateurs, à la fin de 1988, le gouvernement libéral québécois recourt à la clause dérogatoire (communément appelée « clause nonobstant ») pour valider sa décision d’imposer l’unilinguisme français dans l’affichage à l’extérieur des commerces. Lucien Bouchard déroge alors à la position officielle de son propre gouvernement et défend fermement la position québécoise.
Les anglophones du Québec se déchaînent contre lui. Le président du groupe de pression Alliance Québec 56 , Royal Orr, demande publiquement au premier ministre fédéral de le muter à un autre ministère 57 . Furieux contre son ami, Brian Mulroney ne se fait pas prier longtemps.
Le 30 janvier 1989, Lucien Bouchard est nommé ministre de l’Environnement. Soulagé de ne plus avoir à arbitrer les querelles Canada-Québec, il se plonge dans ses dossiers avec enthousiasme. Il s’est même permis d’affirmer, quelques jours seulement après avoir pris ses nouvelles fonctions, que désormais, lorsque des considérations environnementales entreront en conflit avec la dimension économique, les premières prévaudront 58 . Il consacre dès lors l’essentiel de son temps à l’élaboration d’un projet de politique appelé le Plan Vert et, bien que son zèle se heurte à l’indifférence de la plupart de ses collègues pour les questions d’écologie, il y trouve un réel plaisir.
Il faut dire que Lucien Bouchard fait toujours partie du cercle restreint des ministres influents du cabinet Mulroney. Comme l’a expliqué le journaliste Jeffrey Simpson dans un article coiffé du titre « Where the real power is » , il existe à cette époque un groupe de huit ministres, dont Lucien Bouchard, qui composent un comité dit « des opérations », lequel concentre l’essentiel du pouvoir à Ottawa 59 .
Le ministre de l’Environnement s’est aussi fait confier, au lendemain de la réélection du gouvernement conservateur, en 1988, le poste de lieutenant politique du Québec. Micheline Fortin, qui est entrée quelques mois plus tard dans son équipe de conseillers politiques, se souvient qu’il n’était pas très présent au sein de l’appareil et aux réunions du parti mais qu’il jouissait d’une écoute très attentive de la part du premier ministre dans tous les dossiers qui concernaient le Québec 60 . Il a même rédigé lui-même plusieurs discours de Brian Mulroney.
Fort de cette confiance, il a été, parmi les membres du Cabinet, l’un des plus ardents défenseurs de l’accord du Lac Meech, au Canada anglais comme au Québec. « À l’exclusion du premier ministre, personne au cabinet n’a soutenu aussi intensément que moi le combat de Meech 61 », a-t-il lui-même affirmé dans un livre publié en 1992. Pendant la campagne électorale de l’automne 1988, alors que les autres ténors du parti martelaient le thème du libre-échange avec les États-Unis, lui continuait à défendre Meech. « J’en parlais tellement, dit-il aujourd’hui, que les gens de mon comté ont fini par me dire de lâcher le Lac Meech et de leur parler du Lac-Saint-Jean 62 ! »
Ses discours sur le sujet ne laissent flotter aucun doute sur l’importance qu’il accorde au contenu du document et à l’aboutissement du processus. À Moncton, en novembre 1989, il se permet même quelques envolées lyriques pour décrire l’événement historique d’avril 1987, parlant de premiers ministres « inspirés par une sorte de moment de grâce dans notre vie nationale et sentant sur eux le souffle de l’Histoire […], onze hommes de bonne volonté [qui] ont jeté un pont sur nos différences et posé un acte de générosité ». Continuant sur sa lancée, il ajoute que, contrairement à ce qui s’était passé en novembre 1981, « cette fois, ils sont restés ensemble, du même côté de la rivière, jusqu’au lever du soleil qui a éclairé un lendemain de solidarité, d’espoir et d’ouverture sur l’avenir 63 ».
Deux semaines plus tard, à Toronto, devant l’Association canadienne-française de l’Ontario, il insiste lourdement sur les conséquences possibles d’un échec. « Le Québec pourrait cultiver sa différence par son indifférence envers le Canada », lance-t-il en guise d’avertissement. Puis, il va encore plus loin : « Peut-être y a-t-il encore une majorité au Québec en faveur d’un renouvellement du fédéralisme canadien. Mais sa patience est à bout 64 . » Il n’a pas non plus cessé de multiplier les mises en garde contre la tentation de vouloir modifier l’accord de quelque façon que ce soit. Déjà, à Halifax, en 1988, il avait prévenu que l’accord du Lac Meech constituait « un minimum au-dessous duquel le Québec aurait raison de ne pas vouloir aller 65 ».
Ces propos traduisent clairement le dilemme dans lequel Lucien Bouchard s’est enfermé à la suite de la signature de Meech. Si, pour l’essentiel, ses discours portaient volontiers la marque d’un ministre fédéral loyal qui défend bec et ongles les actions de son premier ministre et de son gouvernement, ils étaient par ailleurs régulièrement truffés d’évocations des positions et des perceptions québécoises qu’il faisait siennes, ce qui laissait présager que l’échec de Meech le conduirait à de déchirantes réflexions.
Certains l’ont accusé après coup d’avoir constamment tenu un double langage, en public comme en privé 66 . Une seule chose est certaine : il souhaitait sincèrement et farouchement la ratification d’un accord qui légitimerait, aux yeux des Québécois et, surtout, des milieux nationalistes qu’il avait fréquentés, le parcours qu’il avait emprunté en 1984 aux côtés de Brian Mulroney. Loin d’être devenu, comme la plupart le souhaitaient à Ottawa, un fédéraliste inconditionnel, il était un « allié » profondément tourmenté, qui affichait sans pudeur ses hauts et ses bas.
Quoi qu’il en soit, il ne faut pas s’étonner qu’au bureau du premier ministre, on ait commencé à le surveiller plus étroitement. En février 1990, alors qu’il devait prendre la parole à l’Empire Club de Toronto, on lui a imposé à la dernière minute de nombreuses corrections au texte qu’il avait préalablement soumis. Forcé d’adopter un ton plus neutre et beaucoup moins menaçant que dans ses interventions antérieures, il est ressorti d’autant plus frustré de l’expérience que son discours n’a pas eu le moindre retentissement dans les médias 67 .
L’ultime compromis
Au mois de mars 1990, les choses s’accélèrent. Alors que l’inquiétude grandit à Ottawa, tout particulièrement au sein du caucus des députés conservateurs québécois, quant au sort qui sera réservé à Meech, l’un des opposants, le premier ministre libéral du Nouveau-Brunswick, Frank McKenna, propose, le 21, une « résolution d’accompagnement » qu’il présente comme un effort pour « sauver » l’accord de 1987. Sorte d’entente parallèle qui devrait, selon son auteur, être annexée à Meech une fois qu’elle aurait été adoptée par toutes les provinces, elle comporte onze clauses, dont une qui posera bientôt problème, soit l’obligation pour le gouvernement fédéral de faire la promotion de la dualité linguistique dans tout le pays, y compris au Québec.
Dans un premier temps, Lucien Bouchard n’apprécie guère l’initiative de Frank McKenna. À ses yeux, « le pyromane voulait tout d’un coup éteindre le feu qu’il avait lui-même allumé 68 ». Mais le premier ministre Mulroney s’empresse d’attraper cette bouée de sauvetage et crée aussitôt un comité parlementaire spécial chargé d’étudier la proposition 69 . La présidence en est confiée au député de Sherbrooke et protégé du premier ministre, Jean Charest. Les autres membres sont choisis par chacun des partis représentés à la Chambre des communes.
Le Parti libéral prend bien soin d’écarter de sa liste le nom de Jean Lapierre, perçu comme un inconditionnel de l’accord signé en 1987. Indigné par la manœuvre, celui-ci démissionne aussitôt de son poste de critique de son parti en matière de relations fédérales-provinciales. « Ils m’ont remplacé par André Ouellet, farouchement opposé à Meech, qui va complètement enfirouaper Jean Charest 70 », raconte Jean Lapierre.
Lucien Bouchard se sent alors d’autant plus coincé que le gouvernement du Québec manifeste de l’ouverture envers l’initiative de Brian Mulroney. Le ministre consent donc à y voir lui aussi un moyen de sauver Meech. Appuyant sans réserve la nomination de Jean Charest, qu’il a lui-même sollicité, il défend publiquement l’initiative de son premier ministre dans les jours qui suivent. Pour lui, ce qui importe d’abord et avant tout, c’est de faire adopter l’accord « tel quel », c’est-à-dire sans en changer un mot, quitte à accepter que des textes viennent ultérieurement en préciser la portée.
Dans son livre publié en 1992, l’ancien ministre conservateur revient sur cet épisode qui sera déterminant pour la suite des choses. Il y précise son état d’esprit du moment : « […] on me représentait qu’il ne s’agissait que d’un processus visant à susciter un dialogue et que l’objectif restait de s’en tenir à la substance de Meech. Autrement dit, on ne me demandait pas de me jeter dans le hache-viande mais de n’y introduire qu’un petit bout de la cravate. Qui veut démissionner pour un bout de cravate 71 ? »
Il lui faut cependant calmer le jeu au sein du caucus québécois. « Les députés tenaient mordicus à ce que Meech soit ratifié tel quel, se rappelle-t-il. Pour eux, je faisais partie de l’establishment autour de Mulroney. Les plus radicaux, parmi lesquels on trouvait Michel Champagne, Benoît Bouchard et André Harvey, se méfiaient un peu de moi et me sommaient de ne pas ramollir 72 . »
Qu’à cela ne tienne : une autre tuile s’abat bientôt sur le gouvernement Mulroney. Le 5 avril 1990, le Parlement de Terre-Neuve, sous la pression de son nouveau premier ministre, le libéral Clyde Wells, annule le vote de ratification qu’il avait consenti deux années auparavant. Sans doute inspiré par la très forte réaction du premier ministre Bourassa qui menace de mettre fin aux relations économiques entre les deux provinces, Lucien Bouchard, à l’occasion d’un point de presse à Québec, sort de ses gonds et prévient que « le Canada anglais aura à choisir entre Québec et Terre-Neuve 73 ».
Mais quand il rentre à Ottawa après cette déclaration, il sent bien que les choses sont en train de mal tourner pour lui : « C’est le bordel à Ottawa. Je sens que ça ne va pas bien, mon affaire 74 … »
De fait, il subit d’abord une attaque en règle de la part de certains premiers ministres d’autres provinces, notamment Bill Vander Zalm, de la Colombie-Britannique, et David Peterson, de l’Ontario. À la Chambre des communes, l’opposition libérale est déchaînée. Le fougueux député de Terre-Neuve Brian Tobin harcèle et provoque le ministre de l’Environnement pendant trois jours dans le but de le déstabiliser. Dans l’une de ses interventions, il le traite de « pleutre » qui « manque de courage » et qui « se cache dans les jupes du premier ministre », ce qui fait littéralement exploser Lucien Bouchard. « Sortons de la Chambre et nous réglerons cette affaire », commence-t-il par dire avant de déclarer fermement qu’il ne retirera pas un seul mot de ses propos sur Terre-Neuve 75 .
Devant pareille expression de colère, certains sursautent, y compris dans son propre camp. « Franchement, tu n’aurais pas dû réagir comme ça », lui glisse peu après, dans les coulisses du Parlement, un Jean Charest beaucoup moins nerveux que lui. « Mais il s’agit de mon honneur ! », tonne le ministre, courroucé. « Christ, ton honneur ! On est tous des putains, ici ! », réplique l’autre sur le même ton 76 .
Cela n’empêche pas Lucien Bouchard de récidiver deux semaines plus tard en réaction aux propos d’un autre député libéral, l’Ontarien John Nunziata, candidat à la direction de son parti, qui avait profité d’un rassemblement à Halifax pour traiter les séparatistes québécois de traîtres et de racistes. Le ministre de l’Environnement s’offre une longue envolée dans laquelle il évoque René Lévesque, son sens démocratique et le « beau risque », en même temps qu’il défend la légitimité du Parti québécois. « Ne nous demandez pas d’oublier que nous sommes québécois, finit-il par dire, ne nous demandez pas d’oublier que nous sommes issus d’une société qui ne doit sa survivance qu’à un combat perpétuel 77 . »
Le journaliste du Globe and Mail Graham Fraser a eu l’occasion d’échanger longuement avec Lucien Bouchard pendant ces journées déchirantes. « Il avait envie de se vider le cœur, raconte-t-il. Je n’ai même pas eu besoin de poser de questions. Je l’ai tout simplement laissé parler. Il était très émotif. Après, je n’ai eu qu’à le citer. Mais il m’en avait tellement dit que je me suis demandé ce qu’il penserait des papiers que j’ai faits à partir de ses confidences. Il ne m’en a jamais reparlé. »
Pour l’ancien journaliste, « on ne peut expliquer la naissance du Bloc sans relier directement le phénomène à la personnalité de Lucien Bouchard et au drame personnel qu’il a vécu 78 ».
De Bergen à Paris à Alma
Mais l’attention du ministre conservateur est bientôt sollicitée ailleurs puisqu’il doit se rendre à Bergen, en Norvège, où se déroule, au début de mai, une conférence internationale sur l’environnement. Il doit y arriver le 12 pour la partie ministérielle et plus politique de l’événement.
La veille de son départ, il a une longue conversation téléphonique avec Brian Mulroney. Le climat est tendu et Lucien Bouchard supplie de nouveau son ami de « garder Meech tel quel ».
Le 11 mai, avant de prendre la route pour l’aéroport, il accepte de rencontrer le greffier du Conseil privé, Paul Tellier, qui souhaite faire le point avec lui sur les travaux du comité Charest. Benoît Bouchard a lui aussi été invité à cette rencontre mais ne s’y est pas rendu. Lucien Bouchard apprend alors que le gouvernement a établi des contacts avec le très probable futur chef du Parti libéral fédéral, Jean Chrétien, pour tenter de négocier les conditions qui permettraient aux premiers ministres provinciaux dissidents de se rallier à Meech.
Depuis plusieurs semaines en effet, sans qu’il ait été mis dans le coup, des discussions secrètes ont lieu entre des représentants du premier ministre et l’entourage de Jean Chrétien. Selon ce que rapporte le journaliste André Pratte dans sa biographie de Jean Charest, c’est à l’initiative de Paul Desmarais que le rapprochement s’est effectué 79 . Comme on le constatera par la suite, bien plus que la tournée pancanadienne des quinze députés qui composent le comité Charest, ce sont ces pourparlers en coulisses qui vont déterminer les éléments essentiels du rapport.
André Pratte révèle également dans son livre que la résolution McKenna, qui fut à l’origine de la création du comité Charest, avait elle-même été concoctée avec la complicité d’Ottawa. « Chaque virgule, écrit-il, […] avait été négociée avec Ottawa 80 . »
Lucien Bouchard confiera quelques années plus tard que l’alliance avec Jean Chrétien constituait pour lui le seuil à ne pas franchir. « Après des mois de parties de cache-cache et d’assurances lénifiantes, le chat sortait du sac : il fallait faire un deal avec Jean Chrétien, qui incarnait tout ce que j’abhorrais en politique 81 . »
« Paul Tellier a été très correct avec moi, dit l’ancien ministre. Il voulait que j’accepte la situation parce qu’il fallait absolument traiter avec Jean Chrétien. Ce fut très difficile, j’ai réagi fortement 82 . » Il essaie donc une nouvelle fois d’influer sur le cours des choses en réitérant au greffier, pour lequel il a une grande estime, son opposition ferme à toute modification susceptible de restreindre la portée déjà très limitée de l’accord du Lac Meech. Il s’envole ensuite pour Bergen.
Là-bas, au milieu des nombreuses activités associées à la conférence à laquelle il participe, il entreprend la rédaction d’un télégramme à l’intention des membres du Conseil national du Parti québécois qui doit se tenir à Alma, dans sa circonscription, le 19 mai. C’est David Cliche, consultant en environnement pour le cabinet du ministre fédéral mais aussi un militant péquiste proche de Jacques Parizeau et de Bernard Landry, qui le lui a suggéré quelques semaines auparavant.
Quand il avait décidé de s’adresser au Conseil national du PQ, il s’agissait pour lui d’un geste de courtoisie auquel il ne fallait pas attribuer de signification particulière. Après tout, il avait conservé plusieurs amis dans ce parti, notamment Marc-André Bédard et Guy Chevrette. Il côtoyait aussi régulièrement le député provincial du comté, Jacques Brassard, qui l’avait aidé à se faire élire en 1988, le Parti conservateur ne disposant d’aucune organisation véritable dans la circonscription. « Tous les nationalistes d’Alma étaient avec moi ; le PQ là-bas, c’était ma gang, clame-t-il. On avait les mêmes organisateurs, Jacques et moi. Probablement que je serais allé les saluer si j’avais été là 83 . » Il souhaitait aussi marquer son immense respect pour le chef fondateur René Lévesque, d’autant que les membres du PQ devaient souligner le dixième anniversaire du référendum de 1980.
Micheline Fortin, qui était avec lui quand les premières versions ont été rédigées à Bergen à partir d’une ébauche élaborée par David Cliche, se souvient qu’un collègue anglophone du cabinet du ministre fédéral de l’Environnement, également présent, s’est montré surpris du contenu. « Monsieur Bouchard, il me semble que vous y allez un peu fort en parlant de René Lévesque. » « Voyons donc, rétorque le ministre, M. Lévesque, tout le monde l’aime, au Québec 84 ! » Lucien Bouchard se rappelle pour sa part que Pierre Marc Johnson, présent lui aussi dans la délégation canadienne à Bergen 85 et consulté au sujet du télégramme, lui a conseillé de mentionner Jacques Parizeau, par courtoisie, et pas seulement René Lévesque 86 .
La rédaction du texte n’est toujours pas terminée quand il part pour Paris, où il doit rejoindre sa femme Audrey et leur jeune fils Alexandre, pour un séjour de deux jours, avant de rentrer au pays. C’est là qu’il apprend le contenu du rapport Charest, qui doit être rendu public le jour même. Il n’en revient tout simplement pas : non seulement le rapport a retenu la proposition du premier ministre McKenna d’attribuer au gouvernement fédéral la responsabilité de promouvoir la dualité linguistique dans tout le Canada, mais il va encore plus loin en assujettissant formellement à la Charte canadienne des droits et libertés l’article sur la reconnaissance du Québec comme société distincte. Autrement dit, on vient d’anéantir toute possibilité que l’accord signé en 1987 ait quelque portée que ce soit à l’avenir.
C’est dans cet état d’esprit que Lucien Bouchard termine la rédaction de son télégramme destiné au Conseil national d’Alma. Son humeur du moment l’amène à appuyer davantage sur le crayon :
Chers compatriotes de partout au Québec,
Alma vous accueille avec son hospitalité ouverte et chaleureuse. C’est de tout cœur que je m’associe aujourd’hui à mon collègue, le député de Lac-Saint-Jean à Québec, Jacques Brassard, pour souhaiter à M. Jacques Parizeau et à vous tous le plus fécond des séjours chez nous, dans ce qui est aussi notre comté de Lac-Saint-Jean.
Pendant ce Conseil national, vous aborderez, entre autres, la question de l’environnement. L’avenir des peuples et de notre planète est en grande partie lié aux succès de la nécessaire lutte à la pollution. Vous saisissez l’importance de l’enjeu. Nous partageons votre engagement et votre détermination à la préservation de notre patrimoine national.
Votre réunion soulignera aussi le dixième anniversaire d’un temps fort de l’histoire du Québec.
Le référendum nous concerne tous très directement comme Québécois. Sa commémoration est une autre occasion de rappeler bien haut la franchise, la fierté et la générosité du OUI que nous avons alors défendu, autour de René Lévesque et de son équipe.
La mémoire de René Lévesque nous unira tous en fin de semaine. Car il a fait découvrir aux Québécois le droit inaliénable de décider eux-mêmes de leur destin 87 .
L’auteur charge alors Micheline Fortin d’expédier sa missive en lui demandant de le faire à l’insu de celui qui l’héberge à Paris, le conseiller d’ambassade Marc Lortie. Elle s’exécute et adresse le télégramme, comme convenu précédemment, à David Cliche. Celui-ci doit ensuite le livrer à l’exécutif du PQ le vendredi soir à Alma. Le conseiller anglophone du ministre Bouchard, Martin Green, a par la suite raconté avoir réussi à soutirer le texte à Micheline Fortin et, au vu de ce qu’il contenait, être immédiatement rentré au Canada sans attendre son patron 88 .
Or, la version que David Cliche a plus tard donnée de l’événement laisse planer un doute sur les intentions véritables de Lucien Bouchard. Selon cette version, « rien n’a été improvisé » puisque le ministre lui aurait confié dès le début du mois de mai – donc bien avant que le rapport Charest ne soit connu – qu’il voulait se rapprocher du Parti québécois 89 .
Selon Lucien Bouchard, David Cliche a voulu jouer une game sans lui en parler. Il a d’ailleurs appris après coup que c’était l’entourage de Jacques Parizeau qui avait rédigé le premier jet du télégramme remis par Cliche avant son départ 90 . Micheline Fortin est elle aussi catégorique : David Cliche ne devait pas parler aux dirigeants du PQ avant l’envoi du télégramme. C’est pourtant ce qu’il a fait et « ce n’est pas correct 91 », dit-elle.
Quant à Jacques Parizeau, il réagit presque avec brusquerie à l’information que lui apporte l’émissaire de Lucien Bouchard à son bureau de Montréal. Il la trouve même invraisemblable. « Ne nous faites pas marcher 92 ! », lui dit-il. Il n’éprouve en effet aucune sympathie pour le ministre conservateur, qu’il a bien connu par le passé. « Je me méfie […] de lui comme de la peste 93 », dira-t-il à son biographe, le journaliste Pierre Duchesne.
Mais quand le télégramme aboutit dans les mains de « Monsieur » à Alma, son humeur a radicalement changé. « Je me sens comme un chat qui vient d’avaler un canari 94 », confie-t-il, euphorique, aux membres du Conseil exécutif du parti qui se réunit le vendredi soir. La lecture du télégramme devant les membres du Conseil national, le 19 mai, suscite, il va sans dire, une immense réaction. « On pensait que les murs allaient sauter 95 », se souvient Guy Chevrette.
Pendant ce temps, à Paris, Lucien Bouchard se prépare à rentrer au pays, refusant de répondre aux multiples appels téléphoniques que l’ambassade du Canada reçoit d’Ottawa. Seul le greffier du Conseil privé, Paul Tellier, réussit à lui parler. S’engage alors un dialogue de sourds, avec le rapport Charest d’un côté et le télégramme au PQ de l’autre 96 .
Quand il débarque à l’aéroport de Montréal, le dimanche, le ministre est attendu par une meute de journalistes. Micheline Fortin cherche un moyen de le protéger des micros. « Il était trop émotif. Il ne fallait pas qu’il parle aux journalistes 97 », raconte-t-elle. Elle jette un regard du côté d’Audrey Best, qui porte son fils Alexandre, lui enlève le bébé et le dépose dans les bras de Lucien Bouchard, ce qui a pour effet de tenir les micros et les caméras à distance et de lui permettre de filer sans prononcer un mot.
Mais il sent d’ores et déjà que la situation est devenue irrécupérable.
2.4 La démission
Le lundi 21 mai, quand il se rend à Ottawa, sa lettre est déjà écrite. Sentant venir le coup, certains tentent de le dissuader de commettre le geste irréversible. Ni le greffier Paul Tellier ni l’ancien chef de cabinet du premier ministre, Bernard Roy, un ami personnel venu expressément de Montréal pour le voir, ne réussissent à l’ébranler.
« Ce fut une scène terrible, raconte Lucien Bouchard. Paul Tellier et Bernard Roy n’avaient jamais pensé que je démissionnerais. Ils craignaient bien plus des gens comme Benoît Bouchard, Marcel Masse et Gilles Loiselle. J’étais fatigué, tendu, je souffrais en plus du décalage horaire. Bernard Roy m’a demandé : “Vas-tu voir Brian ?” Je lui ai répondu : “Non !” “Ça ne se fait pas de partir sans le voir.” “Est-ce qu’il a cherché à me voir, lui, pour m’informer de ce qui allait arriver ?” »
Il a à peine le temps de quitter le bureau de Paul Tellier qu’il reçoit un appel l’informant que le premier ministre veut le rencontrer. Lucien Bouchard raconte la scène qui s’est ensuite déroulée à la résidence officielle du 24 Sussex. Quand il s’assoit devant Brian Mulroney, il voit que ce dernier a eu le temps de se composer un personnage. S’engage alors un dialogue de sourds :
« Des amis de 25 ans, ça ne se sépare pas comme ça ! Comme premier ministre, il faut que je te dise que je ne peux pas accepter le télégramme. Je dois t’adresser une réprimande.
Un instant ! Le télégramme, tu sais très bien qu’il n’y a rien là, que c’est normal de souligner à quel point René Lévesque était un grand démocrate. Le problème, c’est pas le télégramme, c’est l’accord du Lac Meech que tu es en train de jeter au panier.
Tu sais ce que ça fait, une démission ? Pense à Jean Marchand. Ç’a juste fait un “plouf” dans l’eau 98 .
Un “plouf” si je démissionne ? »
« Plus il parlait, plus il me mettait du gaz dans le moteur, raconte l’ancien ministre. Je lui ai remis ma lettre sans hésiter. Il l’a lue devant moi et m’a demandé deux corrections que j’ai accepté de faire, soit éliminer une comparaison que je faisais entre lui et Pierre Elliott Trudeau et la dater du 21 mai. On s’est serré la main. Je savais que c’étaient 25 ans d’une vraie amitié qui se terminaient. On était devenus des frères qui s’étaient aidés l’un l’autre, selon le cas.
« Comme j’allais le quitter, il m’a suggéré que je pourrais peut-être demeurer dans le caucus. Surpris, je n’ai pas répondu sur le coup. Mais une fois rentré à la maison, Audrey m’a dit : “Ne fais pas ça ! Tu ne peux pas le laisser t’envoyer sur le banc et le voir se péter les bretelles en montrant qu’il t’a puni 99 !” » Micheline Fortin confirme qu’il y a sérieusement songé. Elle lui déconseille fortement de le faire elle aussi : « Tu vas être dans une position impossible, harcelé par les uns, bâillonné par les autres, lui dit-elle. Tu dois quitter complètement la politique 100 . » Lucien Bouchard informe donc rapidement le premier ministre qu’il démissionne aussi du caucus conservateur.
Dans sa lettre d’acceptation de la démission, Brian Mulroney cherche à minimiser le désaccord qui le sépare de son lieutenant : « Il est d’ailleurs regrettable que votre absence du pays vous ait empêché de suivre d’aussi près que vous l’auriez voulu l’évolution quotidienne de ce dossier qui nous tient tant à cœur à tous les deux. Je suis persuadé que, si vous aviez été en mesure de siéger au comité ministériel durant la période critique des derniers jours, nous aurions pu répondre à vos inquiétudes 101 . »
Mais Lucien Bouchard n’est déjà plus au stade des inquiétudes dont parle son ex-patron. « Je siégerai comme indépendant à la Chambre des communes, a-t-il écrit dans sa lettre de démission. J’userai de ma liberté de parole, pleinement retrouvée […]. Je crois profondément qu’il faut repenser ce pays. Il faut cesser de s’acharner à faire entrer le Québec dans le moule d’une province comme les autres […]. Seul un État québécois démocratiquement nanti d’un mandat clair, fondé sur la récupération de ses pleines attributions, disposera de l’autorité politique nécessaire pour négocier l’association canadienne de demain 102 . »
Dans sa déclaration au Parlement, le mardi 22 mai, il ne cache pas la difficulté de sa situation : « […] je me vois contraint de quitter le gouvernement, avec douleur, avec déchirement, aussi bien que le caucus conservateur, pour siéger comme député indépendant ». Mais il retrouve vite les accents passionnés qu’il affectionne tant dans ses discours et, pour la première fois, de son siège de député fédéral, il s’adresse directement à Robert Bourassa et l’implore de résister aux pressions fédérales. « J’adjure le premier ministre du Québec, dit-il, d’éviter le traquenard qui se trouve ainsi tendu pour lui 103 . »
Le « traître » ?
Dans le camp de Brian Mulroney, on a par la suite fait beaucoup de reproches à Lucien Bouchard, à commencer par celui de s’être permis de passer deux jours à Paris, les 17 et 18 mai, alors que le rapport Charest était sur le point d’être rendu public. Dans sa biographie de Jean Charest, André Pratte se fait l’écho de cette perception : « Alors qu’il sait le dénouement proche, écrit-il, il reste éloigné du cœur de l’action pour prendre quelques jours de congé avec sa famille 104 ! »
Ces reproches sont, bien sûr, à la mesure du choc ressenti dans le clan conservateur. Mais ils servent aussi à étayer la thèse qui sera développée, bien des années plus tard, sur la « trahison » de Lucien Bouchard.
Même s’il se refuse à prendre au pied de la lettre toutes les accusations proférées par ceux pour qui « Lucien est devenu Lucifer », André Pratte confronte, en 1998, les versions de diverses personnes qui ont été témoins des événements. Pour plusieurs d’entre elles, notamment Luc Lavoie 105 , la frustration de plus en plus grande ressentie par le ministre fédéral de l’Environnement au cours des premiers mois de 1990 doit être bien davantage reliée à un « conflit » personnel avec le chef de cabinet de Brian Mulroney, Stanley Hartt, qu’au rapport Charest 106 .
Un an après sa démission, dans une entrevue accordée à Graham Fraser, du Globe and Mail , Lucien Bouchard confirme qu’il ne tenait pas Stanley Hartt en haute estime et que le chef de cabinet est en partie responsable de la détérioration progressive des relations entre Brian Mulroney et lui-même : « Hartt became a thorn in my side […] 107 . » Au fond, comme le rappelle Brian Mulroney dans ses Mémoires , le climat avait commencé à se refroidir entre les deux hommes au moment de l’affaire de la clause dérogatoire, dès le mois de décembre 1988 108 .
Pour sa part, dans sa biographie de Jacques Parizeau, le journaliste Pierre Duchesne revient, en 2004, sur l’épisode du télégramme expédié de Paris au Conseil national du PQ à Alma. À partir de la version fournie par David Cliche, l’émissaire de Lucien Bouchard, l’auteur affirme que ce dernier a « minutieusement » préparé « sa sortie du gouvernement » et que « rien n’a été improvisé 109 ».
Selon cette version des faits, le ministre conservateur aurait confié à David Cliche, dès le début du mois de mai, sa grande frustration face au comité Charest et lui aurait demandé de l’aider à se « rapprocher du Parti québécois ». Le consultant en environnement s’est donc rendu au bureau de Jacques Parizeau le 14 mai, quelques jours avant la parution du rapport tant décrié, pour informer le chef souverainiste de l’envoi probable d’un télégramme. Cela fait dire à Pierre Duchesne que le dépôt du rapport Charest n’a été qu’un prétexte, contrairement à ce que prétend Lucien Bouchard dans son livre paru en 1992.
Il n’en fallait pas plus pour que Brian Mulroney voie dans les propos de David Cliche la preuve irréfutable de la « déloyauté » de son ancien ministre et ami. Cela lui permet en tout cas d’échafauder un scénario de complot qu’il expose avec force détails dans ses Mémoires , parus en 2007. Recoupant divers témoignages d’anciens conseillers et députés, il fait remonter à janvier 1990 l’organisation de cet acte de « trahison ». Selon ce scénario, Lucien Bouchard aurait très tôt établi le contact avec le Parti québécois et aurait même été mêlé à l’opération de maraudage menée par Bernard Landry pendant plusieurs mois. Brian Mulroney en conclut que la démission de Lucien Bouchard « fut une machination complète », à l’opposé des nobles principes invoqués par ce dernier en mai 1990 110 .
Lucien Bouchard récuse avec force une telle version des faits et ne mâche pas ses mots : « Mulroney, ce qu’il dit dans ses Mémoires sur le complot, c’est de la m… 111 ! »
Micheline Fortin, qui a vécu au jour le jour ces événements aux côtés de Lucien Bouchard, n’en revient pas de toutes ces interprétations. Selon elle, il n’y a eu aucune manœuvre en catimini de la part de son ancien patron au printemps 1990. « Lucien est un grand émotif, qui a réagi comme il le sentait au moment où les choses arrivaient, tout simplement 112 », affirme-t-elle.
Il faut bien reconnaître que la théorie d’un complot orchestré depuis des mois, telle que l’a présentée Brian Mulroney, souffre de beaucoup d’incohérences. Il paraît en effet totalement invraisemblable, surtout quand on connaît la suite, que Lucien Bouchard ait cherché à se rapprocher du Parti québécois et de son chef, Jacques Parizeau, avec qui il n’a jamais été capable d’établir la moindre complicité.
La réaction du chef du PQ, le 14 mai, et les témoignages de ceux qui l’entouraient à l’époque vont tous dans le même sens. Si les dirigeants du PQ souhaitaient vivement la démission de plusieurs députés et ministres conservateurs, personne dans ce camp n’a vu venir la sortie dramatique du ministre fédéral de l’Environnement.
Même chose à Ottawa, où tout le monde pressentait un geste radical, mais on surveillait d’autres membres du caucus conservateur qui étalaient leurs états d’âme dans les médias, notamment Benoît Bouchard. « Pour nous, Lucien Bouchard était le bras droit de Mulroney qui s’acquittait de sa mission de calmer le jeu 113 », confirme Louis Plamondon. « Il était bien trop proche de Mulroney pour qu’on pense qu’il ferait quoi que ce soit », renchérit Jean Lapierre.
En revanche, il est clair que la décision du futur chef du Bloc québécois a été le résultat d’une série de péripéties, de soubresauts et de revirements qui ont commencé bien avant le mois de mai et qui se sont déroulés sur plusieurs semaines au printemps de1990. Tout au long de cette période, Lucien Bouchard ne s’est d’ailleurs pas gêné pour afficher publiquement, y compris dans des discours préparés d’avance, ses angoisses et ses craintes que l’accord du Lac Meech ne soit pas ratifié « tel quel ». En privé, il a manifestement confié à des proches, à de multiples reprises, ses doutes, ses désillusions et son envie de jeter l’éponge.
En ce sens, au moment de son départ pour la conférence de Bergen, alors qu’il se savait tenu à l’écart des grandes manœuvres orchestrées par le premier ministre, il entrevoyait sans doute déjà que sa carrière ministérielle était à toutes fins utiles terminée. L’envoi d’un télégramme au Conseil national du PQ, dans pareil contexte, ne saurait être réduit à un simple geste de courtoisie. Il en saisissait toute la portée.
En parallèle, force est de reconnaître qu’il n’a pas ménagé ses efforts, de janvier à mai, pour convaincre les récalcitrants du Canada anglais qu’il fallait permettre au Québec de signer la Constitution « dans l’honneur et l’enthousiasme ». Il a aussi pleinement joué son rôle de lieutenant québécois de Brian Mulroney en maintenant la cohésion du caucus des députés conservateurs. Informé des rencontres que tenait Bernard Landry à Hull avec certains de ses collègues, il s’est employé sans relâche à garder les troupes unies et à empêcher toute défection.
Selon Graham Fraser, qui a réalisé à l’époque une longue entrevue avec lui pour le compte du Globe and Mail , il n’avait pas du tout l’air de quelqu’un qui se préparait à démissionner. « Il voulait vraiment que Meech soit ratifié 114 . »
Il n’y a donc eu ni stratégie élaborée d’avance ni complot. Pendant ces longs mois, Lucien Bouchard a simplement navigué en solitaire, sans aucun équipage et sans complice, profondément tiraillé entre sa loyauté à son chef et son allégeance québécoise, soufflant alternativement le chaud et le froid.
Jusqu’à la résolution McKenna, il aura oscillé entre ces deux postures. Le rapport Charest n’aura été que la goutte de trop.


21 . Surnom dont les péquistes ont affublé Jacques Parizeau en raison de son apparence et de ses manières aristocratiques.
22 . En 1984, sur la foi de l’engagement de Brian Mulroney de ramener le Québec dans le giron constitutionnel et dans le but de mettre fin au très long règne du Parti libéral du Canada à la tête du pays, les dirigeants du Parti québécois avaient donné à leurs membres la consigne de voter pour les candidats progressistes-conservateurs. En 1988, le gouvernement Mulroney a fait campagne sur le thème du libre-échange avec les États-Unis, ce qui lui a de nouveau assuré l’appui des souverainistes québécois et une majorité de sièges au Québec.
23 . Entrevue avec Louis Plamondon, 15 juin 2012.
24 . Entrevue avec Bernard Landry, 21 décembre 2011.
25 . Entrevue avec Jean Royer, 6 avril 2011.
26 . Idem.
27 . Idem.
28 . Entrevue avec Louis Plamondon, 15 juin 2012.
29 . Pierre O’Neill, « Le PQ courtise des députés conservateurs », Le Devoir , 5 mai 1990.
30 . Entrevue avec Bernard Landry, 21 décembre 2011.
31 . Pierre Duchesne, Jacques Parizeau, tome 3 : Le régent – 1985-1995 , Montréal, Québec Amérique, 2004, p. 144.
32 . Entrevue avec Monique Simard, 10 février 2012.
33 . Entrevue avec Louise Harel, 21 novembre 2012.
34 . Entrevue avec Gérald Larose, 15 septembre 2010.
35 . Idem.
36 . Entrevue avec Pierre Paquette, 19 janvier 2012.
37 . Le député libéral Jean-Claude Malépart est décédé le 21 novembre 1989 à l’âge de 50 ans.
38 . Entrevue avec Gilles Duceppe, 3 novembre 2011.
39 . Entrevue avec Pierre Boileau, 16 novembre 2011.
40 . Entrevue avec Jean Lapierre, 19 novembre 2012.
41 . Eddie Goldenberg, Comment ça marche à Ottawa , Montréal, Fides, 2007, p. 30.
42 . Entrevue avec Jean Lapierre, 19 novembre 2012.
43 . Guy Taillefer (Presse canadienne), « Lapierre demande à Chrétien de “sortir de sa tanière” », La Voix de l’Est , 15 juin 1990.
44 . Entrevue avec Jean Lapierre, 19 novembre 2012.
45 . Eddie Goldenberg, op. cit. , p. 162.
46 . Entrevue avec Louis Plamondon, 15 juin 2012.
47 . Propos rapportés par Louis Plamondon, 15 juin 2012.
48 . Entrevue avec Jean Lapierre, 19 novembre 2012.
49 . Entrevue avec Louis Plamondon, 15 juin 2012.
50 . Cité dans Brian Mulroney, Mémoires , Éditions de l’Homme, 2007, p. 873.
51 . Entrevue avec Louis Plamondon, le 15 juin 2012.
52 . Créé au début de la Confédération, le ministère du Secrétariat d’État s’est fait attribuer diverses responsabilités au fil des décennies, notamment celles ayant trait à des questions échappant aux compétences prévues par la Constitution (affaires indiennes, terres de la Couronne, GRC, fonction publique, etc.). En 1988, le Secrétariat d’État était principalement responsable de l’application de la Loi sur les langues officielles, adoptée en 1969. En 1993, le Secrétariat d’État a été aboli et ses fonctions ont été confiées au ministère du Patrimoine canadien.
53 . Entrevue avec Lucien Bouchard, 18 juin 2012.
54 . Lucien Bouchard, À visage découvert , Montréal, Boréal, 1992, p. 268.
55 . Entrevue avec Lucien Bouchard, 18 juin 2012. Son frère Gérard est un historien et un sociologue souverainiste très en vue au Québec.
56 . Alliance Québec est un organisme créé en mai 1982 pour défendre les droits des anglophones du Québec.
57 . Patricia Poirier, « Remove Bouchard, Mulroney is told by Alliance Quebec », The Globe and Mail , 17 janvier 1989.
58 . Cité dans « Mr. Bouchard’s greener pastures », The Globe and Mail , 30 mars 1990.
59 . Jeffrey Simpson, « Where the real power is », The Globe and Mail , 31 janvier 1989.
60 . Entrevue avec Micheline Fortin, 27 mars 2012.
61 . Lucien Bouchard, op. cit. , p. 297.
62 . Entrevue avec Lucien Bouchard, 18 juin 2012.
63 . Centre de documentation du Bloc québécois (CDBQ), « Notes pour l’allocution de l’honorable Lucien Bouchard, ministre de l’Environnement, Université de Moncton, le 4 novembre 1989 ».
64 . CDBQ, « Notes pour une allocution de l’honorable Lucien Bouchard, ministre de l’Environnement et ministre chargé de la Francophonie – Rassemblement 1989 (ACFO) – Toronto, le 18 novembre 1989 ».
65 . CDBQ, « Notes pour une allocution de l’honorable Lucien Bouchard, secrétaire d’État du Canada, devant la Société nationale des Acadiens, Halifax, le 28 mai 1988 ».
66 . Lawrence Martin, The Antagonist – Lucien Bouchard and the Politics of Delusion , Toronto, Viking, 1997, p. 124.
67 . Cet épisode est relaté dans Lucien Bouchard, op. cit ., p. 299-300, et dans Lawrence Martin, op. cit. , p. 183.
68 . Entrevue avec Lucien Bouchard, 18 juin 2012.
69 . Outre Jean Charest, ce comité était composé de huit députés conservateurs, de quatre députés libéraux et de deux députés néo-démocrates.
70 . Entrevue avec Jean Lapierre, 19 novembre 2012.
71 . Lucien Bouchard, op.cit ., p. 304.
72 . Entrevue avec Lucien Bouchard, 18 juin 2012.
73 . Rhéal Séguin et André Picard, « Meech rejection called provocation », The Globe and Mail , 7 avril 1990.
74 . Entrevue avec Lucien Bouchard, 18 juin 2012.
75 . Débats de la Chambre des communes , 10 avril 1990, p. 10 440-10 441.
76 . Entrevue avec Graham Fraser, 28 mai 2012. Cet échange lui a été rapporté par Jean Charest lui-même.
77 . Débats de la Chambre des communes , 25 avril, p. 10 655-10 658.
78 . Entrevue avec Graham Fraser, 28 mai 2012.
79 . André Pratte, L’Énigme Charest , Montréal, Boréal, 1998, p. 126.
80 . Idem , p. 127.
81 . Lucien Bouchard, op.cit. , p. 310.
82 . Entrevues avec Lucien Bouchard, 18 juin 2012, et Jacques Brassard, 28 octobre 2014.
83 . Idem.
84 . Entrevue avec Micheline Fortin, 27 mars 2012.
85 . Pierre Marc Johnson était à l’époque un avocat-conseil spécialisé dans le droit de l’environnement.
86 . Entrevue avec Lucien Bouchard, 18 juin 2012.
87 . Reproduit dans Lucien Bouchard, op. cit. , p. 313.
88 . Lawrence Martin, op. cit. , p. 203.
89 . Pierre Duchesne, op. cit. , p. 145-146.
90 . Entrevue avec Lucien Bouchard, 18 juin 2012.
91 . Entrevue avec Micheline Fortin, 27 mars 2012.
92 . Entrevue avec Jean Royer, 6 avril 2011.
93 . Pierre Duchesne, op. cit. , p. 147.
94 . Entrevue avec Carole Lavallée, 17 février 2014.
95 . Entrevue avec Guy Chevrette, 12 avril 2011.
96 . Lucien Bouchard, op. cit. , p. 315.
97 . Entrevue avec Micheline Fortin, 27 mars 2012.
98 . Jean Marchand a été ministre fédéral dans les gouvernements de Lester B. Pearson et de Pierre Elliott Trudeau entre 1965 et 1976. En juin 1976, il a démissionné pour protester contre une décision de son gouvernement concernant l’usage du français dans les communications entre les pilotes d’avion et les contrôleurs aériens au pays (ce qu’on appellera la « crise des gens de l’air »). En octobre de la même année, il s’est présenté comme candidat libéral dans le comté de Louis-Hébert aux élections québécoises, mais le péquiste Claude Morin a remporté la victoire.
99 . Entrevue avec Lucien Bouchard, 18 juin 2012.
100 . Entrevue avec Micheline Fortin, 27 mars 2012.
101 . CDBQ, lettre de Brian Mulroney à Lucien Bouchard, 21 mai 1990.
102 . CDBQ, lettre de Lucien Bouchard à Brian Mulroney, 21 mai 1990.
103 . Débats de la Chambre des communes , 22 mai 1990, p. 11 663.
104 . André Pratte, op. cit. , p. 147.
105 . Luc Lavoie est un ancien chef de cabinet adjoint de Brian Mulroney.
106 . André Pratte, op. cit. , p. 148-156.
107 . Graham Fraser, « Lucien and Brian », The Globe and Mail , 18 mai 1991.
108 . Brian Mulroney, op. cit. , p. 765.
109 . Pierre Duchesne, op. cit. , p. 145-149.
110 . Brian Mulroney, op. cit. , p. 870-893. Dans une biographie de Brian Mulroney publiée en 2014, le journaliste Guy Gendron mentionne que la divulgation du contenu de la lettre de démission, publiée dans Le Devoir le 21 mai 1990 à la suite d’une indiscrétion de Chantal Hébert, a contribué à ancrer la thèse du complot dans l’esprit du premier ministre conservateur.
111 . Entrevue avec Lucien Bouchard, 18 juin 2012.
112 . Entrevue avec Micheline Fortin, 27 mars 2012.
113 . Entrevue avec Louis Plamondon, 15 juin 2012.
114 . Entrevue avec Graham Fraser, 28 mai 2012.

Chapitre 3
La naissance du Bloc Québécois (1990)
3.1 La mort de Meech
Traître à Ottawa, héros au Québec
Le mardi 22 mai, au moment même où Lucien Bouchard annonce solennellement sa démission à la Chambre des communes, sa conseillère Micheline Fortin, qui a décidé de quitter la politique en même temps que lui, téléphone d’urgence à Paule Doré, directrice générale de la Chambre de commerce de Montréal. Elle doit annuler la conférence que l’ex-ministre de l’Environnement devait prononcer au déjeuner du lendemain.
« Écoute, Paule, lui annonce-t-elle, Lucien ne peut pas y aller, il n’est même plus ministre ! » « Vous ne pouvez pas me faire ça, lui répond l’autre, tous nos billets sont vendus. On ne peut pas perdre tout cet argent. Il faut que tu le fasses changer d’idée. »
Micheline Fortin s’emploie donc à convaincre son patron de fournir un dernier effort. Lucien Bouchard est fatigué, désabusé. Il ne pense qu’à quitter la politique le plus rapidement possible et à retourner à la pratique du droit. Il n’a surtout pas envie de se retrouver devant un parterre de gens d’affaires qui ont toujours été très majoritairement insensibles, voire hostiles à la cause nationaliste. « Écoute, il était prévu que tu leur parles d’environnement. Parle-leur de l’environnement politique. Tu ne seras pas vraiment en dehors du sujet… C’est l’occasion aussi d’expliquer ce que tu as fait. On règle ça, puis on s’en va à Alma tout de suite après 115 . »

Le nouveau député indépendant avec son adjointe, Micheline Fortin, devant le Parlement à Ottawa, en mai 1990. © Archives Micheline Fortin
Comme il n’a plus de chauffeur, Lucien Bouchard quitte Ottawa le matin du 23 mai à bord de la petite Toyota de son adjointe, jetant quelques notes sur un bout de papier. « On improvisait, je me sentais mal préparé, se rappelle-t-il. Dans ces affaires-là, tu doutes. Je sais que je suis un gars impulsif, qui s’emporte rapidement, je me méfie de mon tempérament. C’étaient les piliers du fédéralisme au Québec qui m’attendaient là. Quelle ligne allais-je utiliser 116 ? »
Or, dès son entrée dans la salle pleine à craquer, il est accueilli par une ovation debout. D’abord sous le choc, puis galvanisé par l’enthousiasme de cet auditoire de « 700 hommes d’affaires et industriels, dont de nombreux anglophones », il va livrer un discours enflammé. Après avoir rappelé son combat des dernières semaines pour empêcher la dilution de l’accord du Lac Meech, il demande encore une fois au premier ministre du Québec, Robert Bourassa, de ne pas tomber dans le piège des négociations sur le rapport Charest. Puis il lance un appel à l’union sacrée de tous les courants politiques au Québec. Il faut absolument, dit-il, « bâtir un véritable rapport de force face au Canada anglais » et « obtenir du peuple québécois un mandat fort et clair pour négocier une forme de souveraineté-association 117 ».
« J’ai vu des fédéralistes connus se lever et applaudir à tout rompre », raconte André Sormany, présent dans la salle 118 . Graham Fraser parle quant à lui d’un « accueil ahurissant 119 ».
Jusque-là enfermé dans la bulle politique d’Ottawa, Lucien Bouchard commence à mesurer la portée de son geste au Québec. Micheline Fortin raconte le trajet qu’ils ont fait ensuite jusqu’à Alma, où chaque arrêt, pour manger ou prendre de l’essence, est l’occasion d’effusions et d’expressions d’admiration. Elle dit à son patron : « Si le monde réagit comme ça à Alma, on est dans la m… 120 . » À Alma, bien entendu, c’est la folie furieuse. Quelques jours plus tard, le 7 juin, Lucien Bouchard est de nouveau ovationné au Congrès du Barreau qui se tient au Manoir Richelieu, à Pointe-au-Pic. Il comprend qu’il se passe quelque chose au Québec et que son retour à la vie normale d’avocat n’est peut-être pas pour tout de suite.
Il n’est d’ailleurs pas le seul à se poser des questions. Comme l’écrivait fort justement l’éditorialiste Raymond Giroux dans Le Soleil dès le 23 mai, « le nouvel [ sic ] héros, pourtant, dérange. Le paysage politique québécois s’interroge sur les visées de cet encombrant nouveau venu 121 ».
On s’interroge aussi à Toronto : « The question now is who among its leaders speaks for Quebec 122 ? » , peut-on lire dans l’influent Globe and Mail le 24 mai.
Il en faut quand même plus pour émouvoir l’expérimenté Robert Bourassa. Il va donc s’employer à démontrer, au cours des semaines qui le séparent de la date limite établie pour la ratification de Meech, qu’il demeure, envers et contre tous, le seul véritable interlocuteur du Québec face à Ottawa et au Canada anglais. Rejetant l’appel lancé par Lucien Bouchard, le premier ministre indique qu’il est prêt à retourner discuter à Ottawa si cela permet de sauver l’accord. « Les absents ont toujours tort 123 », déclare-t-il d’entrée de jeu. En même temps, il précise que, s’il est disposé à discuter de certaines recommandations du rapport Charest qui n’affectent pas le Québec, par exemple la reconnaissance des droits des autochtones, il maintient son refus de voir diluer les éléments essentiels de l’accord du Lac Meech, à commencer par la clause sur la société distincte.
S’engage alors une course contre la montre, ponctuée de nombreuses rencontres bilatérales entre Brian Mulroney et chacun des premiers ministres provinciaux. Une conférence de la dernière chance est convoquée pour le 3 juin à Hull. Après une longue semaine de discussions à huis clos, les premiers ministres arrivent à s’entendre et, surtout, arrachent à Clyde Wells l’engagement de soumettre l’accord à l’Assemblée législative de Terre-Neuve avant la date limite du 23 juin.
Robert Bourassa a confié par la suite que plusieurs séances ont été extrêmement houleuses. En particulier, les discussions portant sur la société distincte ont fini par l’exaspérer à un point tel qu’il a menacé de claquer la porte si on persistait à remettre cette clause en question 124 . Sa marge de manœuvre était alors d’autant plus limitée qu’une bonne partie de l’opinion québécoise lui enjoignait de ne pas plier. Dans un débat d’urgence tenu à l’Assemblée nationale, à la demande du PQ, le 8 juin, le député Jacques Brassard s’en est pris sans ménagement à un premier ministre soupçonné de s’être littéralement « effondré » et de s’être mis « à quatre pattes » pour sauver ce qui restait de l’entente 125 .
L’accord de six pages, signé solennellement devant les caméras de télévision le samedi 9 juin en soirée, comporte en effet quelques ajouts d’importance, dont une réforme du Sénat et une section sur les futures négociations constitutionnelles. Il comprend aussi plusieurs annexes, dont un avis juridique sur la clause concernant la société distincte.
Alors qu’experts et observateurs n’ont pas vraiment le temps d’évaluer sérieusement la portée des changements apportés à l’entente, les événements se précipitent. Au moment où l’Assemblée législative du Nouveau-Brunswick ratifie l’accord, le 15 juin, le processus est déjà entravé au Manitoba, depuis le 12, par l’obstruction systématique du député autochtone Elijah Harper. Malgré les pressions exercées sur lui, le premier ministre Gary Filmon renonce à utiliser sa majorité pour imposer une modification des règles de procédure de son assemblée, seul moyen de contourner l’obstacle. La situation ainsi créée au Manitoba permet à Clyde Wells de ne pas donner suite à son engagement, malgré le déplacement spécial à Terre-Neuve du premier ministre du Canada, qui ne voulait pas relâcher la pression.
Le 22 juin, l’accord du Lac Meech est enterré pour de bon.
À l’Assemblée nationale du Québec, le même jour, le premier ministre Bourassa, qui avait espéré un autre dénouement jusqu’à la dernière minute, fait une déclaration qui se termine par une envolée : « M. le président, le Canada anglais doit comprendre d’une façon très claire que, quoi qu’on dise et quoi qu’on fasse, le Québec est, aujourd’hui et pour toujours, une société distincte, libre et capable d’assumer son destin et son développement. »
Le chef de l’opposition officielle, Jacques Parizeau, n’en revient tout simplement pas de voir son vis-à-vis, d’habitude si mesuré et si calculateur, faire montre d’une telle passion. Il se lève à son tour : « […] je dis, Monsieur le président, à mon premier ministre : Essayons de nous retrouver […]. Il faut que nous puissions trouver une autre voie. Et je dis, Monsieur le président, à mon premier ministre : Je vous tends la main […]. Puisque ce soir nous nous retrouvons tous ensemble, entre nous, acceptons simplement de pouvoir nous retrouver entre nous et discuter entre nous […] de notre avenir […] 126 ».
C’est du jamais vu. Tant les accents nationalistes de Robert Bourassa que la main tendue de Jacques Parizeau vont susciter une commotion dont les effets vont se faire sentir pendant plusieurs mois.
La fin du « beau risque » conservateur
Les députés conservateurs québécois observent eux aussi avec consternation ce qui se passe à l’Assemblée nationale du Québec. Depuis la démission de Lucien Bouchard, un mois plus tôt, ils ont affiché une solidarité sans faille à l’endroit de leur premier ministre, qui continuait à se battre pour sauver Meech.
Il y a bien eu un autre départ, le 22 mai, soit celui de Gilbert Chartrand, député de Verdun–Saint-Paul. Mais tous les autres ont serré les rangs.
Il faut dire que le ministre le plus ouvertement tourmenté par la saga de Meech, Benoît Bouchard, a été promu par Brian Mulroney au rang de lieutenant québécois en remplacement de son célèbre homonyme. Le soir de la démission de Lucien Bouchard, à la réunion du caucus québécois, assis à côté du chef du gouvernement, il s’était empressé de lui dire tout haut : « M. le premier ministre, nous sommes tous derrière vous 127 ! »
Louis Plamondon garde un souvenir particulier de cette rencontre pleine d’émotions au cours de laquelle Brian Mulroney a fondu en larmes en évoquant la « trahison de son ami Lucien, qu’il avait tant aidé dans le passé », avant de rassurer tout le monde quant aux chances de survie de l’accord. « Après cette scène, plusieurs députés ont préféré penser que Lucien avait eu tort en quittant le bateau. Moi, je me suis dit qu’il était préférable d’attendre la fin du processus avant de poser un geste 128 . »
De toute manière, Lucien Bouchard avait convenu avec le premier ministre, au moment où il lui remettait sa lettre de démission, qu’il ne ferait pas de prosélytisme et n’appellerait personne du caucus. Louis Plamondon considère qu’il a de ce fait commis une erreur. « S’il avait demandé à rencontrer le caucus pour expliquer son geste, une vingtaine de députés l’auraient suivi immédiatement. Mais il a choisi de se cacher 129 », déplore-t-il.
Quand Meech est définitivement enterré, le 22 juin, plusieurs pensent encore une fois à remettre en cause leur allégeance. Entre le vendredi et le lundi, jour du défilé de la Saint-Jean, Lucien Bouchard est sollicité par un certain nombre d’anciens collègues. Le plus tiraillé pendant ces journées fatidiques est certainement le ministre d’État aux Finances, Gilles Loiselle.
Au moment où le défilé va se mettre en branle à Montréal, le lundi 25, Lucien Bouchard, flanqué des deux autres députés conservateurs démissionnaires, François Gérin et Gilbert Chartrand, aperçoit son ami Loiselle sur le trottoir. Ce dernier est fortement tenté de se joindre au petit groupe. « Es-tu sûr de ton affaire 130 ? », lui demande Lucien. Prenant peur, le ministre quitte finalement les lieux sans dire un mot.
Le défilé attire une foule monstre de 200 000 à 300 000 personnes et se termine par un grand spectacle à ciel ouvert sur l’île Sainte-Hélène. Le comédien Jean Duceppe, très affaibli par la maladie, y prononce un court discours : « On n’a rien vu du Québec qui s’en vient […]. Le Québec est notre seul pays 131 ! », clame-t-il avec le peu de force qu’il lui reste.
« Meech n’est pas mort seul. Il emporte, mêlé aux siennes, les cendres du beau risque 132 », écrira Lucien Bouchard le lendemain dans Le Devoir .
Ce même jour, trois autres députés conservateurs peu connus du grand public, Louis Plamondon (Richelieu), Benoît Tremblay (Rosemont) et Nic Leblanc (Longueuil), se joignent à Lucien Bouchard. Aucun des ministres fédéraux québécois réputés les plus nationalistes, qui ont étalé leurs états d’âme depuis des mois, y compris dans les médias, ne va quitter le gouvernement. En ce sens, Brian Mulroney, qui a personnellement téléphoné à plusieurs d’entre eux pour les supplier de rester, aura évité le pire pour son parti au Québec.
Mais le chef de la petite coalition issue de l’échec de Meech sait déjà qu’une recrue de taille va bientôt s’ajouter à son équipe. Et cette recrue ne vient pas du caucus conservateur.
Le libéral Jean Lapierre
Quand Lucien Bouchard annonce sa démission du gouvernement, le 22 mai, le député libéral de Shefford, Jean Lapierre, est aussi étonné que tout le monde : « Lucien Bouchard, pour moi, c’était d’abord et avant tout un proche de Mulroney, et je n’ai pas cessé de l’attaquer durement en Chambre 133 . »
Lapierre réfléchit depuis déjà quelques semaines à son avenir politique. Co-organisateur de la campagne à la chefferie de Paul Martin, il voit bien que ce dernier n’a aucune chance de battre le favori, Jean Chrétien. Au surplus, il n’a pas cessé de se prononcer publiquement en faveur de la ratification de l’accord du Lac Meech, à l’encontre de la position quasi unanime de ses collègues du caucus libéral. « En 1980, explique-t-il, Trudeau avait dit que voter NON signifiait un oui au changement. Or, le rapatriement et la réforme de 1982 étaient une œuvre incomplète. Mulroney était en train de finir le travail. Il fallait l’appuyer. Mais pour mes collègues, à l’époque, c’est l’intérêt du parti qui primait 134 . »
Il a eu l’occasion, au cours de ce même mois de mai, d’échanger avec le journaliste et essayiste Paul-André Comeau, auteur d’un livre sur le Bloc populaire 135 . Dans le même esprit, à la suite d’un souper avec son ami Jacques Bouchard, éditeur du journal La Voix de l’Est de Granby, il s’est mis à étudier la mission et l’organisation du Mouvement jurassien 136 . « C’est là que m’est venue, pour la première fois, l’idée de constituer un “bloc” de députés à Ottawa, même si, à ce moment-là, j’étais seul avec Gilles Rocheleau 137 », confie-t-il. Il a aussi rencontré le seul député à avoir quitté le caucus conservateur, François Gérin, et a échangé avec lui sur le concept 138 .
La démission de Lucien Bouchard fournit donc à Jean Lapierre l’occasion de mettre sérieusement son idée à l’épreuve. Il se précipite au bureau de l’ex-ministre, à Ottawa, alors que ce dernier commence à peine à remplir ses boîtes. Les deux hommes ne se connaissent pas du tout sur le plan personnel. « Monsieur Bouchard, lance tout de go le député de Shefford, je vous annonce qu’après le congrès de Calgary, Gilles Rocheleau et moi, on s’en va. Pourquoi ne pourrait-on pas faire des choses ensemble sur une base temporaire 139 ? »
Lucien Bouchard, sollicité de toutes parts à l’époque, n’a pas gardé de souvenir particulier de cette première rencontre avec celui qui va rapidement devenir son ami. Quoi qu’il en soit, trois semaines plus tard, à quelques jours du congrès qui doit décider de son avenir, le député de Shefford confie à un journaliste qu’il parle régulièrement à Lucien Bouchard 140 .
Personne n’est donc surpris de le voir claquer la porte de son parti dès que Jean Chrétien devient officiellement chef du Parti libéral du Canada, le 23 juin, à Calgary. Qualifiant cette victoire de « deuxième tape sur la gueule des Québécois » après celle infligée par l’échec de la ratification de Meech, il se dit incapable de « s’associer à un leader qui a piétiné le Québec 141 ». Un autre député libéral, Gilles Rocheleau (Hull), quitte le parti en même temps que lui.
Le mercredi 27 juin, Jean Lapierre est accueilli en héros dans son comté de Shefford. Trois cents personnes viennent l’ovationner, parmi lesquelles se trouvent plusieurs militants libéraux qui déchirent ostensiblement leur carte de membre. C’est à cette occasion que le nouveau député indépendant utilise pour la première fois l’expression « coalition arc-en-ciel » pour décrire le groupe de députés dissidents qui vient de se former à la suite de l’échec de Meech 142 .
S’il fait l’affaire de Lucien Bouchard, l’activisme de Jean Lapierre est loin de déplaire au premier ministre du Québec, Robert Bourassa.
3.2 Une constellation hétéroclite
Les calculs de Robert Bourassa
Ulcéré par l’échec de Meech, Robert Bourassa doit composer avec les éléments les plus nationalistes de son propre parti. « Avec le triomphe de Jean Chrétien au PLC, la démission de Jean Lapierre et la célébration de la Saint-Jean au Québec, ça braillait au caucus du PLQ », se souvient Mario Dumont.
« On avait reçu une claque sur la gueule, il fallait réagir 143 », ajoute-t-il. Avec ses collègues de la Commission jeunesse du parti, il prépare le congrès du mois d’août, qui doit servir de tremplin pour le Congrès général du PLQ, prévu en mars 1991, au cours duquel le parti doit se donner une nouvelle plate-forme constitutionnelle.
Parmi les députés libéraux, plusieurs ont commencé à confier publiquement leurs états d’âme dès qu’est apparue la perspective d’un échec du processus de ratification de Meech, notamment après la démission de Lucien Bouchard, en mai. Ainsi, le député de Roberval et ministre du Loisir, de la Chasse et de la Pêche, Gaston Blackburn, « se pose des questions sur l’ensemble de l’évolution de toute cette situation ». Quant à Liza Hébert 144 , Michel Pagé et Yves Séguin, ils expriment du « respect pour quelqu’un qui prend une décision comme celle-là 145 ».
En fait, le contexte créé par l’échec de Meech fait surtout craindre deux choses à Robert Bourassa.
La première, c’est que les députés démissionnaires à Ottawa abandonnent aussi leur siège de député. Avec le niveau d’impopularité des conservateurs, au Québec comme au Canada anglais, les comtés ainsi devenus vacants auraient de fortes chances de passer, à court terme, aux mains des libéraux de Jean Chrétien. Le rapport de force du Québec face à Ottawa serait vite réduit à néant. Il faut donc tout faire pour que les huit indépendants restent députés le plus longtemps possible.
L’autre danger qui pointe à l’horizon pour le premier ministre, c’est que Lucien Bouchard soit tenté de passer de la scène fédérale à la scène québécoise. Ce mouvement pourrait prendre deux formes, également risquées pour le Parti libéral : ou bien Bouchard accède à la direction du PQ, ou bien il forme un nouveau parti souverainiste, plus modéré et plus rassembleur que le PQ. « Robert Bourassa n’avait pas une vision hégémonique de la politique, précise Mario Dumont. Il n’avait pas besoin de contrôler ce qui se passait à Ottawa. Il voulait juste rester premier ministre du Québec 146 . »
Il voit donc dans la démission de Jean Lapierre du PLC l’occasion de contrer les deux menaces qu’il a soigneusement analysées. En contact étroit avec le député de Shefford depuis déjà plusieurs semaines, il va l’encourager fortement à donner suite à son projet de constituer, autour de Lucien Bouchard, un groupe de députés déterminés à faire entendre la voix du Québec sur la scène fédérale.
À la mi-juillet, tout le monde sait, y compris au PQ et dans l’entourage immédiat de Lucien Bouchard, que Lapierre et Bourassa se parlent presque tous les jours. « Bourassa m’appelait en fin de soirée pour me demander comment ça se passait avec Lucien 147 », raconte Jean Lapierre.
Le premier ministre va aussi s’employer lui-même à courtiser et à encourager vivement Lucien Bouchard. À un point tel que ce dernier ne saura pas vraiment, dans un premier temps, comment interpréter cette attitude et croira possible que Bourassa se décide à prendre la tête d’une alliance des forces du Québec face à Ottawa. Déjà, le 28 mai, on pouvait lire dans The Gazette que Lucien Bouchard n’écartait aucun scénario : « We’re not too sure who the leader will be. It could be Mr. Bourassa, it could be Mr. Parizeau 148 . »
Au cours d’une réunion secrète au restaurant Le Continental, à Québec, trois députés libéraux, Jean-Guy Lemieux (Vanier), Michel Després (Limoilou) et Georges Farrah (Îles-de-la-Madeleine), échangent avec Lucien Bouchard, Jean Lapierre et l’ex-chef du NPD Québec, Jean-Paul Harney, sur la suite des événements. « M. Bourassa sait qu’on est ici », ont-ils dit d’entrée de jeu à leurs compagnons de table. Présent à la rencontre, le communicateur François Ducharme évoque l’atmosphère qui régnait ce soir-là : « Tous étaient convaincus que Robert Bourassa était prêt à foncer. On ne discutait pas de l’objectif. On était sur le comment, sur la mécanique 149 . »
En réalité, Robert Bourassa va s’employer pendant plusieurs mois à souffler le chaud et le froid. Naviguant avec élégance entre les éléments nationalistes et les fédéralistes inconditionnels de son parti, il s’assure ainsi de garder le contrôle sur le cours des choses et, surtout, de gagner du temps. Il en a d’autant plus besoin qu’il lui faut bientôt affronter une autre crise, celle provoquée par les Warriors mohawks de la réserve d’Oka. Entre le 11 juillet et le 26 septembre, en effet, le premier ministre devra gérer une situation potentiellement explosive qui nécessitera l’intervention de l’armée 150 .
Bref, il est impossible de nier que Bourassa ait joué un rôle déterminant dans la création du Bloc québécois. C’est d’ailleurs la thèse défendue par Jean-François Lisée dans son livre intitulé Le Tricheur 151 .
Robert Bourassa reviendra lui-même sur le sujet, en 1995, en cherchant à minimiser sa contribution : « On a dit que j’avais aidé à fonder le Bloc québécois. C’est exagéré 152 . » L’ancien premier ministre ne voulait surtout pas s’arroger, cinq années après les faits et juste avant le deuxième référendum québécois, la paternité d’un mouvement souverainiste qui avait déjà duré beaucoup plus longtemps que prévu et qui était même devenu l’opposition officielle à Ottawa.
Le flou créateur
Si Robert Bourassa a pu maintenir des liens aussi étroits avec Lucien Bouchard, plus particulièrement au cours de l’été 1990, c’est que les huit députés indépendants ont du mal à trouver leurs marques. « À la parade de la Saint-Jean à Montréal, le 25 juin, raconte Jean Lapierre, on ne savait pas trop ce qu’on faisait là, on se sentait un peu perdus, comme des orphelins à la recherche d’une famille d’accueil 153 . »
En réalité, ces députés ont démissionné de leur caucus les uns après les autres, sans s’être concertés. Lucien Bouchard connaît très peu les cinq autres conservateurs démissionnaires. À l’époque où il était ministre, il ne fréquentait pas ses collègues du caucus. Il ne se sent donc pas d’affinités réelles avec ces personnes qu’il n’a pas lui-même recrutées et qui viennent d’horizons et de courants de pensée assez divers.
Le seul ciment, c’est lui. À Québec le 27 juin, lors d’un déjeuner organisé par la Chambre de commerce de Sainte-Foy, tout le monde veut approcher Lucien, lui parler. « On sentait déjà une sorte de vénération. Il semblait porté par quelque chose d’inattendu, qu’il n’avait pas calculé 154 », rapporte Line-Sylvie Perron.
Les six ex-députés conservateurs tiennent néanmoins une première réunion formelle le 29 juin, à Longueuil, au bureau de comté de Nic Leblanc. Il ont alors décidé de ne pas créer de nouveau parti politique et de former plutôt « un bloc parlementaire cohérent mais non partisan ». Précisant qu’il consultera des spécialistes des communications pour trouver une dénomination au groupe ainsi formé, Lucien Bouchard parle d’une « véritable équipe parlementaire non partisane et pluraliste » qui sera à Ottawa « le prolongement et la tête de pont de cet exercice démocratique qui est en cours au Québec et qui veut définir un nouvel ordre politique 155 ». Le programme est donc assez vague.
L’arrivée de Jean Lapierre dans le groupe ne simplifie pas les choses, du moins dans un premier temps. Issu d’un parti qui est l’ennemi irréductible des conservateurs depuis plus de cent ans, il n’a pas vraiment envie de fraterniser avec ces anciens adversaires qu’il trouve par ailleurs ternes, sans relief et qui ne tirent leur force, selon lui, que de leur nouvelle proximité avec le très populaire Lucien Bouchard 156 .
« Rapidement s’est posée la question de la légitimité du Bloc, confirme aujourd’hui Lucien Bouchard. On n’avait pas d’étiquette. On ne savait même pas si on allait rester députés, encore moins si on allait se représenter aux prochaines élections. Je me sentais dans une sorte de no man’s land . On ne se définissait pas comme souverainistes, il y avait des fédéralistes parmi nous 157 . »
La question est d’autant plus lancinante que le député de Lac-Saint-Jean se trouve en même temps dans une situation financière personnelle plus difficile que jamais. Habitué depuis 1985 au confort des ambassades, puis à celui des limousines et autres privilèges ministériels, il se retrouve soudainement avec les conditions beaucoup plus modestes de simple député. Il n’a ni maison ni bureau à Montréal et sa circonscription se trouve à plus de 400 kilomètres de là.
À la fin du mois de juin, grâce à un arrangement négocié par Jean Lapierre, il s’installe avec sa femme Audrey, enceinte, et son jeune fils Alexandre dans une petite suite de l’Hôtel Le Reine Elizabeth, au centre-ville de Montréal. C’est là que se tiendront la majeure partie des rencontres que Lucien Bouchard aura pendant l’été 1990. La fidèle Micheline Fortin y travaille avec lui et se transforme, à l’occasion, en gardienne d’enfant pendant qu’Audrey fait des courses. André Sormany se souvient de réunions organisées dans le salon de la suite alors qu’on entendait le bébé pleurer dans la chambre à côté. Comme il partait en vacances en août, il a prêté sa maison à la famille Bouchard, qui a ainsi pu vivre un peu plus normalement pendant quelques semaines 158 .
Micheline Fortin n’a pas oublié cette période de misère. « Tout le monde s’accrochait à Lucien. On sentait qu’on n’avait pas le choix de continuer un peu, mais on n’avait pas une cenne. Je ne pouvais pas l’abandonner dans pareille situation 159 . »
L’argent manque aussi au groupe en formation. Un comité s’est constitué, « Les amis de Lucien Bouchard », dont fait partie l’avocat Yvon Martineau, chargé de recueillir des fonds à gauche et à droite.
Tous ses amis confirment que le député de Lac-Saint-Jean était très tourmenté à cette époque. « Tout le monde le poussait à s’engager beaucoup plus à fond, y compris moi, raconte Louise Beaudoin, mais il hésitait beaucoup. Et la question financière y était pour quelque chose 160 . » Il avait même confié à Louis Plamondon, à la fin de juin, que s’il restait député pendant l’été, c’était surtout parce qu’il avait besoin de son salaire et qu’il devrait absolument se chercher un autre emploi à l’automne 161 .
Mais Jean Lapierre a d’autres idées pour celui qui est rapidement devenu son ami. Le député de Shefford trouve toujours essentiel que les députés indépendants restent au Parlement fédéral pour éviter des élections partielles et ainsi aider Robert Bourassa à conserver son rapport de force face à Ottawa. Il va donc s’employer très activement à tracer le plan de match de son nouveau groupe.
Ni fédéralistes ni souverainistes ?
« Lucien et moi, on a écrit le texte de la mission du Bloc ensemble au Reine Elizabeth », raconte l’ancien député de Shefford 162 . Ce texte, ils le rendent public le 25 juillet, en même temps que Lucien Bouchard rend officielle l’adhésion de Jean Lapierre au nouveau Bloc québécois.

Le groupe de députés du Bloc québécois, lors de la publication de leur manifeste, le 25 juillet 1990. Derrière Lucien Bouchard et Jean Lapierre (assis), François Gérin, Nic Leblanc, Gilles Duceppe (candidat dans Laurier-Sainte-Marie), Benoît Tremblay et Gilbert Chartrand. Absent de la photo : Louis Plamondon. Archives Le Devoir : ©Jacques Nadeau
Dans le communiqué qui accompagne le texte de la mission, on met en relief les éléments de base qui vont guider l’action des sept députés à Ottawa au cours des mois à venir : • Défense fidèle de leurs électeurs dans le respect de la démocratie ; • Allégeance nationale québécoise, protection et promotion de la langue et de la culture françaises et de la souveraineté québécoise ; • Reconnaissance de l’Assemblée nationale du Québec comme instance suprême par laquelle le peuple québécois doit exercer son autorité souveraine ; • Prolongement à Ottawa de la démarche visant à l’épanouissement global de la nation québécoise ; • Exercice libre du droit de vote à la Chambre des communes ; • Contribution à la prospérité et à la stabilité économiques du Québec en exigeant d’Ottawa la part qui lui est due ; • Fidélité aux valeurs démocratiques et sociales avec un préjugé favorable envers les personnes les plus démunies de notre société 163 .
Insistant sur le fait que le Bloc nouvellement formé n’est pas « un parti officiel, où chacun doit voter comme le chef 164 », Lucien Bouchard annonce tout de même qu’il confie au député de Shefford l’importante fonction de leader parlementaire du groupe au Parlement d’Ottawa. Cette décision rapide est d’ailleurs reçue assez froidement par les autres membres de la coalition. « Nous, on n’était plus dans le portrait. On voyait bien que Lapierre voulait prendre toute la place 165 », raconte Louis Plamondon.
Incontestablement, Jean Lapierre s’est placé d’entrée de jeu en situation de contrôle des grandes orientations du Bloc et de son action aux Communes. Ce faisant, il a permis au premier ministre libéral du Québec, Robert Bourassa, de rester lui aussi maître du jeu. Il a d’ailleurs rencontré longuement ce dernier à la mi-juillet pour discuter de son rôle au sein du Bloc en formation. Ils sont restés en contact par la suite, même si les communications passaient surtout par le conseiller Jean-Claude Rivest et par l’organisateur Pierre Bibeau 166 . « Je leur ai montré le projet de mission du Bloc, raconte-t-il. Ils ont trouvé ça très bien 167 . »
Le député de Shefford joue aussi les entremetteurs. C’est lui qui présente Mario Dumont à Lucien Bouchard lors d’un souper au restaurant Milos, à Montréal. Est-ce un hasard si le chef de cabinet de Robert Bourassa, John Parisella, mange à une autre table dans le même restaurant ? « Faut le faire ! En tout cas, Parisella était bien fier de me signaler qu’il nous avait vus ensemble 168 », raconte Mario Dumont.
Naviguant avec habileté entre Lucien Bouchard et Robert Bourassa, Jean Lapierre s’est donc assuré de laisser les options ouvertes pour l’avenir et de ne bloquer aucun scénario. Est-il devenu souverainiste pendant un certain temps ? Il jure aujourd’hui que non : « Moi, je n’ai jamais parlé de souveraineté. Ce que je voulais, c’est créer un nouveau rapport de force pour le Québec. C’est avec ça que j’étais à l’aise et c’est pour ça que même les vieux “rouges teints” me suivaient à l’été 1990 169 . »
Pourtant, le député de Shefford aura souvent prononcé le mot « souveraineté », non seulement au cours de l’été 1990 mais aussi pendant toute la période où il fut député du Bloc québécois. Dès le 29 juillet, dans un article coiffé du titre « Shefford maintenant représenté par deux souverainistes », un journaliste de Granby rapporte ces propos de Jean Lapierre : « Maintenant, nous [le député péquiste Roger Paré et lui-même] aurons chacun nos forums où nous pourrons faire la promotion de la souveraineté 170 . »
En novembre de la même année, Jean Lapierre donne une longue entrevue au journal La Voix de l’Est . Se définissant comme un « libéral en exil », il insiste sur le caractère temporaire du Bloc dans le contexte où les Québécois devraient normalement se prononcer à brève échéance sur leur avenir par référendum. « S’ils optent pour la souveraineté, ce qu’il croit d’ailleurs, le Bloc québécois pourra, dit-il, poursuivre son travail durant la période de transition 171 . »
Il faut dire que le 19 septembre, un autre ancien député libéral, Gilles Rocheleau, lui aussi furieux de l’échec de Meech et de l’arrivée de Jean Chrétien à la tête du Parti libéral fédéral, s’est joint au Bloc. La conversion de cet irréductible fédéraliste qui se vantait naguère de se réveiller la nuit pour haïr les « séparatistes » en étonne plusieurs, d’autant que, tout comme Jean Lapierre, il ne craint pas d’évoquer clairement la souveraineté, se disant désireux de travailler désormais à « sortir le Québec du Canada 172 ».
En 1991, Jean Lapierre continue de parler de souveraineté. Dans son bulletin de comté, au printemps, il est on ne peut plus clair : « La démonstration est faite, écrit-il, que le fédéralisme actuel très coûteux n’est plus réaliste avec le chevauchement et le dédoublement des services. C’est donc par nécessité économique que la souveraineté du Québec s’impose 173 . » Il est également vrai qu’à de nombreuses autres occasions, selon l’auditoire auquel il s’adresse, il se fait volontairement plus vague, privilégiant des expressions comme « nouveau rapport de force » ou encore « nouveau contrat politique » avec le Canada.
En réalité, le pragmatique Jean Lapierre ne pouvait surtout pas, au cours de cette période, exclure une option dont la popularité atteignait des niveaux historiques. Lui-même porté par des sondages très favorables dans son propre comté, il se situait forcément dans le sillage des enquêtes d’opinion qui, à l’échelle du Québec, révélaient un appui substantiel à la souveraineté 174 .
Chose certaine, ce libéral bon teint aura eu bien du mal à adopter un vocabulaire qu’il avait jusque-là férocement combattu. « That was difficult for me. The word stuck in my throat 175 » , confiera-t-il en 1994.
Mais en 1990, Lucien Bouchard n’a cure des dilemmes de son compagnon de route. Après tout, le texte même de la mission du Bloc, qui est clairement une œuvre à quatre mains, parle à la fois de la démarche d’accession pour le Québec « à la plénitude de ses attributions », de « l’émergence d’un rapport de force au bénéfice du Québec » et de « la mise en œuvre d’un nouvel arrangement politique avec le partenaire canadien 176 ». Fidèle au mandat qu’il s’est fixé et à l’image qu’il veut projeter, Bouchard fuit le dogmatisme et l’absolutisme que certains irréductibles indépendantistes voudraient bien lui voir épouser, préférant définir le Bloc comme « une concentration de toutes les tendances souverainistes 177 ».
Manifestement, en juillet 1990, Lucien Bouchard n’est pas mécontent de ce qui se passe. La présence de Jean Lapierre dans son petit groupe l’aide en tout cas à se tenir loin du Parti québécois.
Comment garder ses distances avec le PQ ?
« On a tous besoin de Lucien Bouchard », avait solennellement lancé Jacques Parizeau au lendemain de la démission de ce dernier, le 23 mai 1990. Le chef du Parti québécois proposait alors lui-même une coalition des grandes tendances politiques présentes au Québec. Bien sûr, il se disait prêt à accueillir à bras ouverts Lucien Bouchard au Parti québécois mais en prenant bien soin de préciser qu’il respecterait son choix « s’il décidait de cheminer en parallèle 178 ». Sage précaution quand on sait à quel point les deux hommes éprouvaient peu d’affection l’un pour l’autre.
Leur première vraie rencontre aura lieu un mois plus tard, à l’occasion de la réception organisée dans le cadre du défilé de la Saint-Jean, le 25 juin. « Il y avait un malaise certain, raconte Jean Royer, même si Jacques Parizeau faisait des efforts réels pour détendre l’atmosphère 179 . »
En réalité, Lucien Bouchard n’a jamais eu l’intention de se joindre au PQ. Conscient que certains de ses collègues démissionnaires se sont rapprochés de ce parti – principalement François Gérin, Benoît Tremblay et Nic Leblanc –, il cherchait clairement, lui, à s’en démarquer.
Il était évidemment conforté dans son attitude par de nombreux libéraux et conservateurs, tentés de rejoindre ou à tout le moins d’appuyer son mouvement à la condition expresse qu’il ne devienne pas une succursale du Parti québécois. « Pas question d’entrer dans une chapelle péquiste », avait clamé haut et fort Jean Lapierre.
Au cours de cet été 1990, les alignements politiques traditionnels vacillent. L’activisme des libéraux Jean Allaire et Mario Dumont ainsi que la présence auprès de Lucien Bouchard de Jean Lapierre, doté d’un vaste réseau dans le milieu des affaires, brouillent les pistes habituelles. « Tout le monde parle à tout le monde, raconte François Ducharme, la patinoire s’est agrandie, même si on ne sait pas très bien qui joue sérieusement et dans quelle équipe. Les gens d’affaires parlent d’autant plus librement que la position de Robert Bourassa a eu pour effet de marginaliser le PQ et Jacques Parizeau 180 . »
Lucien Bouchard se retrouve de ce fait dans une sorte de flou sur le plan des idées. Pour alimenter sa réflexion, il s’était mis à consulter à gauche et à droite dès le mois de mai, en dehors des filières partisanes. L’éditeur Pierre Péladeau, l’un des rares hommes d’affaires québécois à se dire nationalistes, est un des premiers à avoir été approché 181 .
À gauche, le député de Lac-Saint-Jean va solliciter le président de la CSN, Gérald Larose. Leur face-à-face déchirant du début des années 1980, alors qu’ils étaient respectivement négociateurs patronal et syndical dans le grave conflit entre le front commun des centrales syndicales et le gouvernement Lévesque, ne semble pas avoir laissé de traces. Ils se sont même revus sur une base informelle quelques années plus tard, alors que Lucien Bouchard était ambassadeur à Paris.
Gérald Larose est impatient de plonger dans le débat politique. « J’avais déjà mon propre comité à la CSN, formé de gens de l’extérieur de la centrale, comme Pierre Fournier et Roch Denis, professeurs à l’UQAM, raconte-t-il. Il nous fallait désormais consolider la démarche de Lucien, l’aider à foncer, à aller plus loin. Il avait besoin de tester ses idées et voulait s’assurer qu’il y avait un mouvement social derrière lui, avec des répondants dans les organisations. On avait aussi compris qu’il réfléchissait en termes pluriels et espérait rallier des libéraux 182 . »
« Il était bien sûr plus conservateur que nous et on n’oubliait pas le négociateur patronal qu’il avait été mais, en même temps, on avait du respect pour un homme qui s’était placé en situation de rupture et qui prenait beaucoup de risques sur le plan personnel 183 », précise l’adjoint principal du président de la CSN, Normand Brouillet, qui a été très actif au cours de cette période.
Lucien Bouchard parle aussi à Claude Béland, le président du Mouvement Desjardins, qu’il a déjà consulté comme ministre de l’Environnement. Claude Béland et Gérald Larose deviennent vite les deux principaux pivots du brassage d’idées souhaité par le député de Lac-Saint-Jean.
À cette fin, ils vont réunir des personnalités comme Jean Campeau, qui termine tout juste son mandat de président-directeur général de la Caisse de dépôt et placement du Québec, Roger Nicolet, président de l’Union des municipalités régionales de comté, Rita Dionne-Marsolais, économiste et ancienne déléguée générale du Québec à New York, et l’environnementaliste Pierre Dansereau. Sont également conviés aux séances de réflexion les présidents des grandes centrales syndicales, soit Louis Laberge (Fédération des travailleurs du Québec – FTQ), Lorraine Pagé (Centrale de l’enseignement du Québec – CEQ), Jacques Proulx (Union des producteurs agricoles – UPA) et Serge Turgeon (Union des artistes – UDA) 184 .
Selon Micheline Fortin, les travaux de ce regroupement, qui s’est donné le nom de Forum Québec, ont été déterminants dans la réflexion politique de son patron : « Ils tentaient de répondre aux grandes questions que se posait ce dernier. Que veulent les Québécois ? Que peut-on faire pour changer la donne politique 185 ? »
En même temps qu’il se dote de moyens pour mieux cerner les aspirations des Québécois et pour préciser sa pensée sur les grands enjeux politiques du temps, Lucien Bouchard sollicite d’autres types de conseils. « Comment on fait ça, fonder un parti ? », demande-t-il candidement à un petit groupe de personnes réunies pendant quelques jours dans un chalet des Laurentides. En plus de Micheline Fortin sont présents Jean Fournier, Isabelle Courville et Stéphane Le Bouyonnec. Ils ont en commun d’avoir été proches de Pierre Marc Johnson alors qu’il était chef du PQ et d’avoir quitté le parti en même temps que lui, en 1987 186 .
Un expert en communication, Yves Dupré, qui a participé à toutes les campagnes électorales du PQ depuis 1981, a aussi été invité à la réunion. Il rencontre Lucien Bouchard pour la première fois et est frappé par la vulnérabilité du personnage. « Il était encore tout croche après ce qu’il avait fait, nous parlait sans gêne de ses problèmes d’argent. On le sentait vraiment seul, sans gang. J’ai aussi compris à quel point il détestait Parizeau 187 . »
D’autres anciens conseillers de Pierre Marc Johnson sont sollicités à cette époque, notamment pour organiser des collectes de fonds. Jean Fournier organise au Mount Stephen Club 188 des rencontres auxquelles participe notamment l’avocat Yvon Martineau. Quant à André Sormany, il donne régulièrement des conseils en matière de communication.
Il va sans dire que l’entourage de Jacques Parizeau surveille attentivement le va-et-vient autour de Lucien Bouchard. S’ils voient d’un bon œil la création de Forum Québec, ils se méfient beaucoup de ces johnsoniens qui se considèrent comme la garde rapprochée du nouveau leader. Rétrospectivement, Gilbert Charland, qui était en 1990 recherchiste pour le Parti québécois à l’Assemblée nationale, reconnaît qu’« il y a eu, pendant une courte période, une possibilité d’une vraie troisième voie, d’une nouvelle manière, plus rassembleuse, de parler de souveraineté 189 ».
Dans l’esprit de plusieurs acteurs et observateurs de l’époque, il était clair en effet que les difficultés du projet souverainiste tenaient largement à cette incapacité chronique du PQ, principal porteur du flambeau, à élargir sa base et à rallier les gens qui raisonnaient dans des termes différents et qui étaient moins militants que ses partisans. Cela avait été le cas en 1980, malgré la personnalité et les efforts de René Lévesque. C’était encore plus vrai en 1990 avec un chef comme Jacques Parizeau, qui ne craignait pas de s’appuyer sur les éléments les plus radicaux de son parti.
Or, un autre événement va permettre à Lucien Bouchard de démontrer clairement qu’il n’est pas à la solde du PQ.
3.3 L’élection partielle dans Laurier–Sainte-Marie
Une élection partielle doit avoir lieu le 13 août dans le comté fédéral de Laurier–Sainte-Marie, devenu vacant à la suite du décès du député libéral Jean-Claude Malépart, en novembre 1989. Aussi nationaliste que Jean Lapierre, cet ouvrier de formation s’était surtout distingué, pendant toute sa carrière politique, par son engagement social et communautaire et par une présence de tous les instants auprès des plus démunis.
Et des démunis, il y en a beaucoup dans cette circonscription du centre-sud de Montréal, qui comprend notamment le Plateau Mont-Royal et le Village gai.
Le candidat
Depuis 1970, les électeurs de ces quartiers ont régulièrement élu des députés péquistes à l’Assemblée nationale. Jacques Parizeau est donc fortement tenté d’exploiter la déconfiture de Meech pour parachuter un candidat souverainiste à une élection partielle fédérale.
La question est discutée au comité de stratégie qui se réunit tous les lundis matin et qui a piloté le démarchage de Bernard Landry auprès des députés conservateurs en début d’année. Au moment où Lucien Bouchard entre en scène, la décision est déjà prise, et on s’est même entendu sur une candidature, celle de Denise Leblanc-Bantey, ancienne députée des Îles-de-la-Madeleine et ministre du gouvernement de René Lévesque.
Or, ils ne sont pas les seuls à s’activer. Quelqu’un d’autre a aussi décidé de se présenter dans cette partielle : le syndicaliste Gilles Duceppe, fortement encouragé par Gérald Larose et par une partie de l’establishment de la CSN. « C’est à notre génération de prendre la relève 190 », a plaidé le futur candidat auprès d’eux.
Outre l’appui de ses patrons, Duceppe dispose d’un atout qui s’avérera déterminant par la suite. Au fil de ses nombreuses années de militantisme dans le milieu étudiant et au sein du Parti communiste ouvrier (PCO), de même que dans le cadre de son travail de négociateur à la CSN, il a noué de solides amitiés, notamment avec quelques organisateurs patentés qui lui sont restés fidèles même si leurs chemins se sont écartés depuis quelques années.
Pierre-Paul Roy figure indiscutablement en tête de cette liste d’amis. Les deux hommes se sont connus à l’université en 1967. Ils ont milité brièvement dans le PQ de Montréal-Centre, puis ont gravité dans divers mouvements populaires de gauche montréalais, au début des années 1970, avant de bifurquer ensemble, en 1977, vers la Ligue communiste et vers le PCO. C’est à cette époque que Gilles Duceppe travaille comme aide-infirmier à l’Hôpital Royal Victoria.
Les deux amis ont difficilement vécu le référendum de 1980. « Il y a eu des débats déchirants au PCO, raconte Pierre-Paul Roy. Il faut dire que la direction était anglophone, proche de l’Université McGill. On s’est donc abstenus, mais pas de gaieté de cœur 191 . » Quelque temps après, ce jeune éducateur spécialisé entreprend de gravir les échelons de la CSN, accédant d’abord à la présidence de son syndicat, puis à celle de la puissante Fédération des affaires sociales (FAS). C’est d’ailleurs lui qui fait engager Gilles Duceppe comme permanent à la CSN. Cependant, à la grande déception de ce dernier, Roy quitte la centrale en 1987. « J’ai alors coupé tout lien avec le milieu syndical, raconte-t-il, parce que, pour moi, les syndicats étaient devenus une compagnie d’assurances pour leurs salariés 192 . »
Voulant vraiment tourner la page, Roy part peu de temps après en République dominicaine, où il se lance, en compagnie de deux autres associés, dans la construction et l’exploitation d’un complexe hôtelier. Cela ne l’empêche toutefois pas de garder des liens étroits avec son ami Duceppe. Lors d’un souper chez ce dernier en mai 1990, Roy apprend son intention de se présenter comme candidat souverainiste dans Laurier–Sainte-Marie. Il accepte alors sans hésiter de lui donner un coup de main.
La démission de Lucien Bouchard et la place qu’il occupe sur la scène politique au mois de juin suivant brouillent d’abord les cartes. L’ancien ministre s’est vu remettre confidentiellement les résultats de deux sondages, l’un effectué par les libéraux du Québec et l’autre par le PQ, qui révèlent tous deux que près de 70 % des électeurs du comté ont l’intention de voter pour le « candidat de Lucien Bouchard ». « C’est là que je me suis activé 193 », raconte ce dernier.
S’engage alors un véritable marathon de rencontres dans la suite du Reine Elizabeth. Selon Micheline Fortin, une bonne quarantaine de personnes sont venues proposer leurs services, parmi lesquelles plusieurs anciens députés du PQ. « Dans les entrevues, Lucien les questionnait sur leur intégrité, sur leur sens de l’éthique et même sur leur vie personnelle 194 », raconte-t-elle.
« Mon premier choix au départ, c’était David Cliche, mais il m’a dit que Jacques Parizeau avait d’autres vues pour lui, en prévision des élections québécoises à venir 195 », se rappelle Lucien Bouchard. Prêt à se rabattre sans enthousiasme sur Denise Leblanc-Bantey s’il ne trouve pas d’autre solution, il se fait suggérer par Louise Harel de ne rien faire avant de consulter Bob Dufour.
Ce dernier fait aussi partie du cercle d’amis qui s’est constitué autour de Gilles Duceppe à la fin des années 1960. Bob Dufour et Pierre-Paul Roy se sont même connus auparavant, pendant leurs années de collège. Le clan comprenait aussi à l’époque Louise Harel, Claude Charron et Jean Doré.
Afin de payer ses études, Bob Dufour a travaillé comme débardeur au port de Montréal. Il s’y est initié à la vie syndicale. Toutefois, contrairement à Roy et à Duceppe, qui ont bifurqué dans les mouvements d’extrême gauche, lui a choisi de militer activement au PQ, se mettant tour à tour au service de Robert Burns, de Claude Charron et de Guy Bisaillon. Il sera ensuite secrétaire de comté de ce dernier pendant ses deux mandats de député, entre 1977 et 1985. Guy Bisaillon oubliera d’ailleurs de lui retourner l’ascenseur lorsqu’il appuiera une candidate du NPD et fera battre le candidat péquiste Bob Dufour lors de l’élection de 1985 dans le comté de Sainte-Marie. Déçu, l’organisateur fait une pause politique et devient, en 1986, propriétaire d’une brasserie de la rue Ontario, un milieu d’ouvriers et de débardeurs.
C’est là qu’il reçoit un appel de Lucien Bouchard un vendredi soir. Il n’est pas vraiment étonné : Louise Harel l’a prévenu de la démarche. Pierre-Paul Roy l’a lui aussi rencontré précédemment. Quand celui-ci lui a parlé de travailler à faire élire Gilles Duceppe, Dufour a d’abord exprimé un doute : « Un ancien marxiste-léniniste recyclé dans la CSN, c’est pas ben bon, il va se faire planter », a-t-il répondu. Il a fallu plusieurs bières et l’acharnement de Pierre-Paul Roy pour le convaincre 196 .
« On me dit que vous êtes le gars à qui je dois parler. Est-ce qu’on peut se rencontrer ? », lui demande Lucien Bouchard. « Dans ce cas-là, venez maintenant », se fait-il répondre. « Comment je fais pour me rendre chez vous ? » « C’est pas compliqué, prenez un taxi. »
Lucien Bouchard, qui ne connaissait de Montréal, jusque-là, que les hôtels du centre-ville, arrive à la brasserie de la rue Ontario accompagné du député Benoît Tremblay. « Il fait chaud cette journée-là, je suis fatigué et tanné. J’arrive cravaté, comme à l’habitude. Il fait noir comme chez le diable là-dedans. Je distingue à peine, dans le fond de la salle presque vide, un gars attablé devant un paquet de grosses bières. Il me crie de m’approcher », raconte l’ancien ministre.
Dans cette atmosphère un peu glauque s’engage alors un dialogue assez direct, dénué de toute sentimentalité et de la moindre formule de politesse :
« Ça me prend un candidat, dit Bouchard.
J’en ai un : Gilles Duceppe.
Qu’est-ce qui vous fait dire qu’il va gagner ?
Les autres candidats proposés par le PQ, ils ne savent même pas faire la différence entre le pont Victoria et le pont Jacques-Cartier. Gilles Duceppe, lui, il habite dans le coin, il connaît le monde. Et puis, ici, entre le boulevard Saint-Laurent et le fleuve, n’importe qui, s’il est parent avec Jean Duceppe ou Maurice Richard, va gagner une élection, que ce soit comme conseiller municipal ou député, à Québec comme à Ottawa. C’est la même chose pour quelqu’un qui s’appelle Bronfman ou Molson à l’ouest du boulevard Saint-Laurent. Pis moi, il faut que j’aime le monde avec qui je travaille.
Est-ce que je peux le rencontrer, votre candidat ?
Il est bien occupé, ces jours-ci. Il est en négociation intensive. Mais avez-vous de l’argent ?
J’ai à peu près 20 000 dollars.
Ça va vous en prendre 50 000. »
Même s’il se sent traité comme « un gars en culotte courte, qui ne connaît rien à la politique », Lucien Bouchard comprend que Bob Dufour a ce qu’il faut pour organiser l’élection. « Je vois bien aussi que c’est un bon gars », dit-il.
L’autre a également une bonne impression. Lui qui avait refusé, l’année précédente, d’aller travailler pour Jacques Parizeau, dans son comté de L’Assomption, parce qu’il ne pouvait pas supporter son style, entrevoit la possibilité d’avoir une relation plus chaleureuse avec Lucien Bouchard, même s’il n’hésite pas à dire qu’il l’a détesté comme ministre fédéral 197 .
En réalité, il est bien difficile de trouver deux personnages plus dissemblables que Lucien Bouchard et Bob Dufour. Le premier vient certes d’un milieu modeste, mais il a passé le plus clair de sa vie adulte dans les bureaux d’avocats et les officines gouvernementales avant d’accéder au confort des ambassades, des suites ministérielles et des grands hôtels. Le second, qui n’a jamais terminé ses études de droit, est resté constamment dans le même milieu d’ouvriers et de gens simples, où l’engagement communautaire sert à résoudre les problèmes concrets du quotidien bien avant les grandes questions nationales ou internationales.
L’action politique met souvent en présence des gens qui, au départ, n’ont rien en commun. La plupart du temps, le côté viril et intense de la vie politique, en même temps que le risque qui y est associé, crée le rapprochement. C’est manifestement ce qui est arrivé à Lucien Bouchard et à Bob Dufour, ce vendredi soir de juillet 1990, dans une brasserie de la rue Ontario.
Mais le marché ne peut être conclu que si le courant passe aussi entre Gilles Duceppe et l’ancien ministre. Et le temps presse. Une assemblée d’investiture du candidat est prévue le 11 juillet, quelle que soit la personne qui sera choisie.
Le 6 juillet, Gilles Duceppe se pointe à la suite du Reine Elizabeth. Il est engagé dans le sprint final des négociations dans le secteur de l’hôtellerie et n’a à peu près pas dormi depuis trois jours. Son téléphone portable n’arrête pas de sonner. Il se confond en excuses. « Non, non, c’est ta job, je sais ce que c’est », lui dit Lucien Bouchard, qui s’adresse ensuite à sa femme, Audrey : « Regarde, c’est comme ça que ça se passait dans les derniers milles, quand j’étais négociateur pour le gouvernement 198 . »
En entrevue avec son futur chef, Gilles Duceppe tient d’abord à parler de son passé maoïste, ce qui déroute un peu Lucien Bouchard. « À Jonquière et à Alma, des maoïstes, il n’y en avait pas 199 », rapporte-t-il.
Mais il voit bien que l’activiste du PCO s’est depuis longtemps mué en négociateur syndical efficace et organisé. Le président de la CSN l’a aussi rassuré à ce propos : « En 1990, ça faisait une dizaine d’années qu’il avait changé. Il était reconnu comme un bon technicien, un bon conseiller, et il aimait travailler avec le monde 200 », dit Gérald Larose.
Lucien Bouchard est manifestement conquis par le personnage, mais il reste un problème important à résoudre : Gilles Duceppe ne veut absolument pas interrompre son processus de négociation alors qu’il touche presque au but. Il lui est donc impossible de garantir qu’il sera prêt pour la date fatidique du 11 juillet. Après avoir hésité un moment, Lucien Bouchard cède aux pressions de Gérald Larose et de Bob Dufour : il décide de prendre le risque d’attendre encore quelques jours avant d’annoncer son choix. Le 9 juillet, la négociation est terminée et Gilles Duceppe est prêt à s’engager dans l’élection partielle.
Micheline Fortin est ravie. Son patron a résisté aux « vieux » du PQ et opté pour une nouvelle figure, dans la jeune quarantaine, « le candidat parfait pour concrétiser l’idée d’un nouveau regard sur le Québec 201 ».
Il reste à en informer la direction du PQ. L’organisateur Pierre Boileau réagit d’abord assez froidement. Mais il comprend que son parti n’a pas le choix. On se console au moins à l’idée que Lucien Bouchard n’a pas recruté un johnsonien.
Avec l’arrivée de Gilles Duceppe, le député de Lac-Saint-Jean peut, lui, respirer à l’aise. Il vient en effet d’hériter d’un forfait tout compris. Non seulement il a trouvé un candidat crédible, qui a un père célèbre et qui est profondément enraciné dans le comté, mais il obtient en prime deux solides organisateurs politiques qui vont rapidement devenir les piliers de sa jeune organisation. Et tout s’est fait sans le concours direct du PQ. Un rêve !
Une campagne facile
La campagne est officiellement lancée lors d’une assemblée publique dans le sous-sol de l’église Saint-Louis-de-Gonzague le mercredi 11 juillet. L’organisation du rassemblement a été confiée, quelques semaines auparavant, au Mouvement souverainiste du Québec (MSQ), un petit groupe né en novembre 1989 qui rassemble tout au plus quelques dizaines de personnes.
« Seriez-vous prêts à organiser une assemblée publique qui servirait à présenter un candidat indépendant dans la partielle de Laurier–Sainte-Marie ? », avait demandé le député François Gérin aux membres du mouvement. Parmi eux se trouvait un jeune militant, Bernard Bigras, qui se fera lui-même élire député du Bloc quelques années plus tard. Il se rappelle les conditions particulières dans lesquelles l’opération a été montée : « À une semaine et demie de l’assemblée on ne connaissait pas encore le scénario de la soirée 202 . »
De toute manière, les organisateurs n’ont pris aucun risque. On a placé des encarts dans les journaux locaux où il est simplement question d’une « assemblée publique sur la souveraineté avec M. Lucien Bouchard ». La rencontre, qui s’est transformée sur place en assemblée d’investiture, n’en a pas moins attiré plus de mille personnes, certaines n’ayant même pas pu trouver place à l’intérieur de la salle.
Ce succès a toutefois été complètement éclipsé dans les médias par la mort, le même jour, d’un policier lors d’un échange nourri de coups de feu entre les forces de la Sûreté du Québec et les Warriors de Kanesatake, ce qui va déclencher une énorme crise politique qui durera plus de deux mois 203 .
Quoi qu’il en soit, l’équipe de campagne de Gilles Duceppe se met en branle avec les moyens du bord. On s’installe dans des locaux vacants situés au-dessus de la brasserie de Bob Dufour et on utilise les deux téléphones publics qui se trouvent dans la brasserie elle-même. « J’étais installé à une table située près d’un téléphone avec une boîte de 25 ¢ pour faire mes appels 204 », raconte Pierre-Paul Roy, qui a concocté en quelques jours une plate-forme électorale de plusieurs pages.
En plus de Roy et de Dufour, on trouve dans le noyau de base deux personnes prêtées par le PQ : un organisateur proche de Bernard Landry, François Leblanc, et une communicatrice, Carole Lavallée. Micheline Fortin est quant à elle chargée par Lucien Bouchard de surveiller les dépenses et d’approuver les factures pour éviter tout dérapage. Peu à peu, l’argent entre dans les coffres et les bénévoles se mettent à affluer.
Quant à Gilles Duceppe, il endosse sans problème ses habits de candidat. Énergique, convivial et d’un abord facile, il met aussi à profit l’expérience d’organisateur acquise au cours de ses nombreuses années de militantisme. Ces qualités compensent ses faiblesses à d’autres chapitres. « Il avait du mal à lire un discours ; quand on l’observait de près, on le voyait changer de ligne 205 », raconte Carole Lavallée.
Lucien Bouchard, également très présent dans la campagne, est pour sa part rattrapé par les réalités du comté. « J’ai vu ce que c’était, l’est de Montréal, les maisons délabrées, la misère. Gilles m’a aussi emmené dans des bars du quartier gai. Je n’avais jamais mis les pieds dans ce type d’endroit, fréquenté même en plein jour. » Il garde un souvenir particulièrement vif de sa visite à l’hôpital pour voir Jean Duceppe, déjà très malade. « Il était tellement fier de son fils 206 », raconte-t-il.
De toute manière, la campagne se déroule sans problème. On sent assez vite que le candidat de Lucien Bouchard a le vent dans les voiles. Il bénéficie au départ de l’appui des députés du PQ de la région de Montréal, de celui de quelques députés libéraux, comme Jacques Chagnon (Saint-Louis), et du soutien du NPD Québec. Comme si ce n’était pas assez, en fin de course, la veuve de Jean-Claude Malépart désavoue le candidat libéral Denis Coderre, qui s’était permis de s’autoproclamer publiquement fils spirituel du député décédé, pour se prononcer en faveur de Gilles Duceppe.

Lucien Bouchard en campagne électorale dans Laurier–Sainte-Marie, en août 1990, en compagnie du candidat Gilles Duceppe et du député Benoît Tremblay. © Archives Gilles Duceppe
Les résultats vont donc dépasser les attentes. Le 13 août, Gilles Duceppe est élu député de Laurier–Sainte-Marie avec près de 67 % des suffrages 207 . C’est la première fois dans leur histoire que les Québécois envoient à Ottawa un député ouvertement souverainiste. Dans La Presse , l’éditorialiste Pierre Gravel parle d’« un message clair au Canada anglais » et d’un « Québec qui se met en marche 208 ». Pour Lucien Bouchard, cette victoire donne une légitimité nouvelle à son action et à son groupe. « S’il y avait eu d’autres élections à cette époque, on les aurait toutes gagnées 209 », affirme-t-il aujourd’hui.
Indiscutablement, le Bloc québécois est né le 13 août 1990. Et le bébé est en grande forme, même si on ne parle pas encore de parti politique au sens classique du terme.
Jean Lapierre est ravi. L’élection de Gilles Duceppe comporte en effet quelques indéniables avantages additionnels. Dans son esprit, l’arrivée de Bob Dufour et de Pierre-Paul Roy devrait notamment permettre de « tasser » les députés conservateurs démissionnaires, pour lesquels il a peu d’estime 210 . À partir de la fin du mois d’août, tous les lundis soir, a lieu une réunion au bureau du nouveau député de Laurier–Sainte-Marie à laquelle prennent part, outre Gilles Duceppe et Jean Lapierre, Bob Dufour, promu responsable du bureau de comté, et Pierre-Paul Roy, qui accompagnera son ami dans la capitale fédérale 211 . Ils composent le noyau dur désormais chargé d’alimenter et de conseiller Lucien Bouchard.
La nouvelle réalité fait aussi d’autres heureux. Tout d’abord, Gérald Larose n’est pas peu fier de ses initiatives des derniers mois. Non seulement il a obtenu un vote en faveur de la souveraineté au dernier congrès de la CSN, au début de mai, mais il a également mis tout son poids dans la balance pour rendre possible l’entrée en politique de Gilles Duceppe, en plus de figurer lui-même parmi les personnalités de la société civile les plus écoutées de Lucien Bouchard.
Le premier ministre libéral Robert Bourassa est pour sa part satisfait de la tournure des événements. L’élection de Gilles Duceppe barre temporairement la route au parti de Jean Chrétien et légitime son intention d’exercer des pressions sur le Canada anglais en vue d’une reprise des négociations.
Enfin, Jacques Parizeau ne boude pas son plaisir lui non plus. Il n’a peut-être pas réussi à imposer « sa » candidate dans Laurier–Sainte-Marie, mais l’arrivée de Bob Dufour et de Pierre-Paul Roy, tous deux proches du PQ, dans l’entourage de Lucien Bouchard le rassure totalement.
Il est vrai que les événements du mois d’août, en orientant plus clairement l’action de Lucien Bouchard vers la scène fédérale, soulagent Jacques Parizeau d’un dangereux concurrent potentiel au Québec. Non seulement le député de Lac-Saint-Jean ne constitue plus une menace, mais il est également en voie de constituer une force politique capable d’appuyer efficacement le combat souverainiste du PQ.
On est quand même loin du projet caressé par de nombreux ténors et apparatchiks péquistes depuis une dizaine d’années : créer un parti fédéral contrôlé et tenu en laisse par la maison mère de Montréal. Lucien Bouchard est plus déterminé que jamais à faire en sorte que le Bloc québécois ne soit d’aucune manière inféodé au PQ. Il sera un allié, certes, mais d’égal à égal.


115 . Entrevue avec Micheline Fortin, 27 mars 2012.
116 . Entrevue avec Lucien Bouchard, 18 juin 2012.
117 . Pierre O’Neill, « Lucien Bouchard acclamé par des gens d’affaires montréalais », Le Devoir , 24 mai 1990.
118 . Entrevue avec André Sormany, le 19 décembre 2011.
119 . Entrevue avec Graham Fraser, le 28 mai 2012.
120 . Entrevue avec Micheline Fortin, 27 mars 2012.
121 . Raymond Giroux, « La douche écossaise », Le Soleil , 23 mai 1990.
122 . « Responding to Quebec nationalism », The Globe and Mail , 24 mai 1990.
123 . Michel David, « Bourassa prêt à aller à Ottawa », Le Soleil , 23 mai 1990.
124 . Robert Bourassa, Gouverner le Québec , Montréal, Fides, 1995, p. 226.
125 . Assemblée nationale du Québec, Journal des débats , vol. 31, p. 2977.
126 . Assemblée nationale du Québec, Journal des débats , 22 juin 1990, p. 4134.
127 . Entrevue avec Louis Plamondon, 15 juin 2012.
128 . Idem.
129 . Idem.
130 . Entrevue avec Lucien Bouchard, 18 juin 2012.
131 . Voir le site http://www.fetenationaleduquebec.com.
132 . Lucien Bouchard, « Le vrai pays », Le Devoir , 26 juin 1990.
133 . Entrevue avec Jean Lapierre, 19 novembre 2012.
134 . Idem.
135 . Paul-André Comeau, Le Bloc populaire 1942-1948 , Montréal, Québec Amérique, 1982, 478 p.
136 . Le Mouvement autonomiste jurassien est né en 1947 pour lutter contre la germanisation et la discrimination exercées par le gouvernement de Berne à l’égard des francophones en Suisse. La question du statut du canton du Jura est toujours l’objet de litiges au sein de la Confédération suisse.
137 . Entrevue avec Jean Lapierre, 19 novembre 2012.
138 . Manon Cornellier, The Bloc , Toronto, James Lorimer & Company Ltd., Publishers, 1995, p. 12.
139 . Entrevue avec Jean Lapierre, 19 novembre 2012.
140 . Entrevue avec Lucien Bouchard, 14 octobre 2014 ; Pierre Dupuis, « Je ne veux pas boire plus d’eau que de vin, dit Lapierre », La Voix de l’Est , 18 juin 1990.
141 . Jacqueline de Bruycker, « L’élection de Chrétien et la mort de Meech – Lapierre quitte le PLC », La Voix de l’Est , 26 juin 1990.
142 . Isabelle Simard, « Jean Lapierre reçoit un appui unanime de ses électeurs », Le Plus , 1 er juillet 1990.
143 . Entrevue avec Mario Dumont, 3 novembre 2011.
144 . Liza Frulla portait ce nom à l’époque.
145 . André Forgues, « Les libéraux du Québec sont partagés, les péquistes contents », Le Soleil , 23 mai 1990.
146 . Entrevue avec Mario Dumont, 3 novembre 2011.
147 . Entrevue avec Jean Lapierre, 19 novembre 2012.
148 . The Gazette , 28 mai 1990.
149 . Entrevue avec François Ducharme, 15 juillet 2014.
150 . Le 11 juillet 1990, la Sûreté du Québec est intervenue pour forcer les guerriers mohawks (les Warriors) de Kanesatake et de Kahnawake à lever les barrages qu’ils avaient érigés afin de bloquer des routes dans la région de Montréal. Les Mohawks voulaient ainsi empêcher l’agrandissement du terrain de golf d’Oka, qui devait empiéter sur des territoires ancestraux revendiqués par leur nation. Lors de cette intervention de la SQ a éclaté une fusillade au cours de laquelle un caporal, Marcel Lemay, a été tué. La crise qui en a résulté a duré jusqu’au 26 septembre.
151 . Jean-François Lisée, Robert Bourassa et les Québécois, tome 1 : Le tricheur – 1990-1991 , Montréal, Boréal, 1994, 578 p.
152 . Robert Bourassa, op. cit. , p. 298.
153 . Entrevue avec Jean Lapierre, 19 novembre 2012.
154 . Entrevue avec Line-Sylvie Perron, 27 octobre 2011.
155 . Michel Van de Walle, « Les indépendants ne formeront pas un parti », La Voix de l’Est , 30 juin 1990.
156 . Entrevue avec Jean Lapierre, 19 novembre 2012.
157 . Entrevue avec Lucien Bouchard, 18 juin 2012.
158 . Entrevue avec André Sormany, 19 décembre 2011.
159 . Entrevue avec Micheline Fortin, 27 mars 2012.
160 . Entrevue avec Louise Beaudoin, 25 novembre 2010.
161 . Entrevue avec Louis Plamondon, 15 juin 2012.
162 . Entrevue avec Jean Lapierre, 19 novembre 2012.
163 . CDPQ, « La mission des députés du Bloc québécois à Ottawa », communiqué publié le 25 juillet 1990.
164 . « Le Bloc convertit le député de Shefford », La Presse , 26 juillet 1990.
165 . Entrevue avec Louis Plamondon, 15 juin 2012.
166 . Jean-Claude Rivest, conseiller politique au cabinet du premier ministre Robert Bourassa de 1985 à 1993, a plus particulièrement été responsable du dossier des négociations constitutionnelles. Pierre Bibeau a été responsable de l’organisation électorale au sein du Parti libéral du Québec jusqu’à ce qu’il devienne, en 1985, conseiller spécial du premier ministre. Bien que nommé président-directeur général de la Régie des installations olympiques en 1989, il a continué à faire partie des proches conseillers de Robert Bourassa.
167 . Entrevue avec Jean Lapierre, 19 novembre 2012.
168 . Entrevue avec Mario Dumont, 3 novembre 2011.
169 . Entrevue avec Jean Lapierre, 19 novembre 2012.
170 . Ghislain Allard, « Shefford maintenant représenté par 2 souverainistes », La Nouvelle Revue , 29 juillet 1990.
171 . Donat Valois, « Jean Lapierre, “un libéral en exil” – Il attend que les Québécois choisissent la souveraineté », La Voix de l’Est , 26 novembre 1990.
172 . Gilles Paquin, « Gilles Rocheleau travaillera à “sortir le Québec du Canada” », La Presse , 20 septembre 1990.
173 . CDPQ, « Franc-parler de Jean Lapierre, député de Shefford », mars 1991.
174 . Les sondages réalisés depuis le début de 1990 donnaient tous une majorité de OUI à un éventuel référendum sur la souveraineté, certains dépassant même les 60 %. En juin, un sondage CROP- La Presse révélait que 42 % des libéraux se disaient favorables à la souveraineté. Voir à ce sujet Pierre Fournier, Autopsie du Lac Meech , p. 113-114, et Édouard Cloutier, « L’opinion politique québécoise en 1990-1991 », dans L’Année politique au Québec 1990-1991 , Presses de l’Université de Montréal, 1991.
175 . Manon Cornellier, The Bloc , 1995, p. 26.
176 . CDPQ, « La mission des députés du Bloc québécois à Ottawa », op. cit .
177 . Lucien Bouchard, À visage découvert , Montréal, Boréal, 1992, p. 337.
178 . Bernard Descôteaux, « Parizeau lance un appel à l’unité », Le Devoir , 24 mai 1990.
179 . Entrevue avec Jean Royer, 6 avril 2011.
180 . Entrevue avec François Ducharme, 15 juillet 2014.
181 . Entrevue avec Lucien Bouchard, 18 juin 2012.
182 . Entrevue avec Gérald Larose, 15 septembre 2010.
183 . Entrevue avec Normand Brouillet, 10 mai 2011.
184 . Voir Manon Cornellier, The Bloc , op. cit. , p. 4, et Pierre Duchesne, Jacques Parizeau, tome 3 : Le régent – 1985-1995 , Montréal, Québec Amérique, 2004, p. 176-177.
185 . Entrevue avec Micheline Fortin, 27 mars 2012.
186 . Au Congrès du Parti québécois de juin 1987, dans la foulée du « beau risque » de René Lévesque (1984), Pierre Marc Johnson a fait adopter « une démarche d’affirmation nationale » à l’intérieur du système fédéral canadien, tant que l’objectif de réaliser la souveraineté n’était pas atteint. Ce concept a par la suite été de plus en plus durement attaqué par les tenants d’une position plus radicale en faveur de la souveraineté. À l’automne 1987, peu après le décès de René Lévesque, le chef du PQ, ouvertement contesté par un noyau de députés, a annoncé sa démission et quitté le parti.
187 . Entrevue avec Yves Dupré, 27 septembre 2012.
188 . Le Mount Stephen Club est un club privé anglophone de l’ouest de Montréal qui a fermé ses portes en 2011 après 85 ans d’existence.
189 . Entrevue avec Gilbert Charland, 27 mai 2010.
190 . Entrevue avec Pierre Paquette, 19 janvier 2012.
191 . Entrevue avec Pierre-Paul Roy, 7 septembre 2011.
192 . Idem .
193 . Entrevue avec Lucien Bouchard, 14 octobre 2014.
194 . Entrevue avec Micheline Fortin, 27 mars 2012.
195 . Entrevue avec Lucien Bouchard, 18 juin 2012.
196 . Entrevues avec Pierre-Paul Roy, 7 septembre 2011, et Bob Dufour, 20 janvier 2011.
197 . Entrevues avec Lucien Bouchard, 18 juin 2012, et Bob Dufour, 20 janvier 2011.
198 . Entrevue avec Gilles Duceppe, 3 novembre 2011.
199 . Entrevue avec Lucien Bouchard, 18 juin 2012.
200 . Entrevue avec Gérald Larose, 15 septembre 2010.
201 . Entrevue avec Micheline Fortin, 27 mars 2012.
202 . Entrevue avec Bernard Bigras, 7 juin 2011.
203 . Voir note 36.
204 . Entrevue avec Pierre-Paul Roy, 7 septembre 2011.
205 . Entrevue avec Carole Lavallée, 17 février 2014.
206 . Entrevue avec Lucien Bouchard, 18 juin 2012.
207 . Les résultats furent les suivants : Gilles Duceppe (BQ), 66,9 % ; Denis Coderre (PLC), 19,1 % ; Louise O’Neill (NPD), 7,2 % ; Christian Fortin (PC), 4,5 %.
208 . Pierre Gravel, « Un message clair au Canada anglais », La Presse , 18 août 1990.
209 . Entrevue avec Lucien Bouchard, 18 juin 2012.
210 . Entrevue avec Jean Lapierre, 19 novembre 2012.
211 . Entrevue avec Bob Dufour, 20 janvier 2011.

CHAPITRE 4
BOURASSA L’ÉTEIGNOIR (1990-1991)
Quelques jours seulement après l’échec de la ratification de l’accord du Lac Meech, à la fin de juin 1990, le premier ministre Robert Bourassa n’a pas le choix : il lui faut à tout prix passer rapidement à l’action. Il décide donc de créer une commission parlementaire élargie, chargée de définir une nouvelle position constitutionnelle pour le Québec, à laquelle il associe immédiatement le chef de l’opposition officielle, Jacques Parizeau, si bien que l’annonce en est faite conjointement dès le 29 juin.
Le chef du PQ a ainsi accepté de renoncer au plan qu’il avait proposé antérieurement et qui comportait trois étapes : la tenue d’états généraux, la rédaction d’une constitution et l’appel au peuple par voie de référendum. Au fond, Parizeau poursuit sa politique de la main tendue au premier ministre. Il sait bien qu’il ne peut agir autrement, ne serait-ce que parce que le gouvernement libéral a été réélu il y a moins d’un an, avec une forte majorité de députés, et que Robert Bourassa a beaucoup de temps devant lui.
4.1 La commission Bélanger-Campeau
La Loi instituant la Commission sur l’avenir politique et constitutionnel du Québec est donc adoptée à l’unanimité le 4 septembre suivant. Co-présidée par Michel Bélanger et par Jean Campeau, qui terminent leurs mandats respectifs à la tête de la Banque Nationale du Canada et de la Caisse de dépôt et placement du Québec, elle a pour mandat officiel « d’étudier et d’analyser le statut politique et institutionnel du Québec et de formuler, à cet égard, des recommandations 212 ».
Le geste n’est pas banal. Courant dans la sphère fédérale, ce type d’initiative est inhabituel au Québec. Depuis la commission Tremblay 213 , créée par Maurice Duplessis en 1953, aucun premier ministre du Québec n’a en effet cru bon de recourir à ce mécanisme pour traiter de questions constitutionnelles.
Mais à la fin de juin 1990, Robert Bourassa a compris qu’il lui faut poser un geste fort pour bien marquer le caractère dramatique de la situation créée par l’échec de Meech et s’assurer ainsi de rester au diapason de l’humeur populaire. Toutes les enquêtes d’opinion réalisées au cours des mois précédents reflètent un courant de mécontentement généralisé à l’endroit des institutions fédérales et du Canada anglais. Quant à l’appui à l’option de la souveraineté, il n’a jamais été aussi élevé, y compris parmi les sympathisants du Parti libéral du Québec 214 .
Quant aux leaders d’opinion, y compris les éditorialistes et les chroniqueurs des grands médias, qui avaient majoritairement souhaité la ratification de Meech, ils se font maintenant l’écho de cette grogne et du désir de changement des citoyens.
La composition de la commission répond d’ailleurs à la volonté de la société civile d’être partie aux discussions. Sur les 35 membres prévus par la Loi, il y a bien 19 députés, dont trois siègent au Parlement fédéral, mais il y a aussi 16 représentants des corps constitués, provenant principalement des milieux municipal et syndical ainsi que du monde des affaires. La liste a été approuvée par Robert Bourassa et par Jacques Parizeau à la suite d’un travail de sélection accompli par un noyau de quatre personnes, soit Jean-Claude Rivest et John Parisella, pour le Parti libéral, ainsi que Hubert Thibault et Jean Royer, pour le Parti québécois.
Dans l’ensemble, la création de la commission est reçue favorablement par l’opinion québécoise, malgré les réserves de quelques-uns. L’éditorialiste du Devoir Lise Bissonnette, qui préférait la formule d’une commission d’enquête, ne cache pas sa déception, estimant que la commission parlementaire élargie « ne sera guère plus qu’un arbitrage entre clans, une collection de partisaneries en trêve plutôt qu’un groupe au-dessus de tout soupçon 215 ».
Nonobstant ces objections et les craintes de plusieurs de ses proches, Jacques Parizeau, lui, a confiance dans le processus. « C’est la première fois depuis l’effondrement du référendum de 1980, dira-t-il, que l’on peut débattre officiellement, dans un organisme public, de la possibilité que le Québec devienne un pays indépendant 216 . »
Mais le plus satisfait de tous, en cette fin d’été 1990, est certainement Lucien Bouchard. Quelques jours à peine après l’annonce conjointe du 29 juin, il a reçu un appel du premier ministre Bourassa, qui a dit souhaiter le voir très rapidement. Lors de la rencontre, ce dernier lui a affirmé qu’il voulait en faire « sa » première nomination au sein de la commission, alors même que la négociation avec Jacques Parizeau n’était pas terminée et que les deux co-présidents n’étaient toujours pas désignés. Il se retrouve immédiatement en conférence de presse, aux côtés de Robert Bourassa et ne cache pas son enthousiasme pour la démarche : « Elle s’inscrit très clairement, me semble-t-il, dans le sens du vœu le plus ardent de la population du Québec. »
Se sentant en terrain solide, le député de Lac-Saint-Jean va alors jusqu’à souhaiter la tenue, le plus rapidement possible, d’un référendum sur le projet qui sortira des travaux de la commission. Mais le premier ministre s’empresse aussitôt de rétorquer que la question est prématurée : « En autant que je suis concerné, on va faire la commission, on va examiner ses conclusions, puis on avisera par la suite 217 . »
La prudence de Robert Bourassa n’étonne pas Lucien Bouchard, mais elle va renforcer sa résolution quant à l’attitude à adopter et à la manière de définir sa contribution aux travaux de la commission Bélanger-Campeau.
Les « non-alignés » de Lucien Bouchard
Fidèle à la ligne qu’il a adoptée depuis son départ fracassant d’Ottawa, Lucien Bouchard va continuer à se situer en marge du PQ et de son chef, tout en sachant très bien la difficulté que cela va représenter pour ce dernier. « Parizeau était furieux de me voir en conférence de presse assis à côté de Bourassa, se rappelle-t-il, mais à l’époque, je n’étais pas membre du PQ et je n’étais pas en contact avec son chef 218 . »
En réalité, la création de la commission l’avait amené à suspendre temporairement les activités de son groupe de réflexion, Forum Québec, afin de « ne pas court-circuiter le rapprochement entre Robert Bourassa et Jacques Parizeau » et parce qu’il voyait dans cette commission « un instrument beaucoup plus approprié pour la réalisation des objectifs envisagés par Forum Québec 219 ». Lucien Bouchard est d’autant plus à l’aise d’agir ainsi que sept des membres de son groupe de réflexion vont de toute manière être appelés à siéger à cette commission. Loin d’être isolé, il se retrouve très vite en terrain connu.
On va dès lors assister à la formation, autour du député de Lac-Saint-Jean, d’un noyau de huit personnes qui vont convenir de travailler étroitement ensemble au sein de la commission. « On était assis côte à côte à la table où se déroulaient les séances. Il est clair qu’on ne voulait pas être associés ni soumis au PQ 220 », raconte Lucien Bouchard. L’étiquette de « non-alignés » leur sera rapidement accolée par les journalistes avant de passer dans le vocabulaire courant 221 .
En plus des présidents des grandes centrales syndicales – Gérald Larose (CSN), Louis Laberge (FTQ), Lorraine Pagé (CEQ) et Jacques Proulx (UPA) –, on trouve aussi dans cette coalition Serge Turgeon, président de l’Union des artistes, Claude Béland, président du Mouvement Desjardins, Roger Nicolet, président de l’Union des municipalités régionales de comté (UMRCQ), et Jean-Claude Beaumier, vice-président de l’Union des municipalités (UMQ) 222 .
Deux d’entre eux vont vite s’imposer comme les piliers du groupe : Gérald Larose et Claude Béland. Le premier, on l’a vu précédemment, occupe beaucoup de place auprès de Lucien Bouchard depuis que celui-ci a démissionné, le 22 mai précédent. Avec lui, Lucien Bouchard dispose d’un allié qui partage non seulement sa manière d’envisager le regroupement des forces souverainistes, mais aussi son goût pour la négociation. Et le président de la CSN n’a pas, tout comme lui, d’atomes crochus avec le chef du PQ.
Quant à Claude Béland, il représente pour le député de Lac-Saint-Jean la caution économique du groupe. En fait, le grand patron du Mouvement Desjardins a tenu à protéger ses arrières avant de plonger dans l’aventure. « Quand Robert Bourassa m’a demandé de siéger [à] la commission, raconte-t-il, j’ai tenu à avoir l’aval des membres de mon conseil d’administration. Ils ont unanimement approuvé. Je leur ai ensuite demandé quelle position j’allais défendre. Ils m’ont alors renvoyé à un sondage réalisé auprès des directeurs de caisse, qui révélait que 86 % étaient en faveur de “l’autonomie” du Québec 223 . »
Le mémoire présenté à la commission par le Mouvement Desjardins affichera d’ailleurs cette couleur autonomiste voulue par les dirigeants. Sur un ton conciliant, le texte rejette le statu quo mais se montre vague sur la solution de rechange à proposer, appelant simplement le Québec à « découvrir la formule qui lui permette de durer et de progresser 224 ».
Comme il y a une cohérence à construire pour donner aux non-alignés un rapport de force suffisant face aux autres membres de la commission, Lucien Bouchard confie à Gérald Larose la fonction de whip. Il sera ainsi chargé d’organiser les réunions, de coordonner les travaux et de négocier avec les autres clans.
Si la CSN fournit une bonne part du soutien en matière de recherche, les autres commissaires du groupe vont aussi s’adjoindre des ressources issues de leurs organisations respectives. En plus de Pierre Bonin, de la CSN, sont recrutés notamment à cette fin Guy de Grandpré, du Mouvement Desjardins, et Yvan Loubier, économiste en chef de l’UPA. Ce dernier se fera rapidement assigner la tâche de présenter tous les matins aux neuf non-alignés une analyse-synthèse des mémoires déposés à la commission et des études réalisées par les nombreux experts sollicités. Lucien Bouchard bénéficie pour sa part de la présence de l’ex-sous-ministre Yves Martin, qui a accepté de lui donner un coup de main.
Micheline Fortin, toujours aussi présente auprès de son patron, se souvient de la somme de travail exigée et de ce que cela représentait pour le chef du Bloc. « Les autres avaient tous des chauffeurs, se rappelle-t-elle. Nous autres, c’est dans ma Toyota qu’on faisait l’aller-retour Québec-Ottawa, avec des arrêts fréquents à Montréal 225 . » Claude Béland raconte que Lucien Bouchard affichait souvent une grande lassitude devant eux, lors des repas qu’ils prenaient ensemble, en particulier quand la commission faisait la tournée des régions. « Il nous disait qu’il était tanné, qu’il ne s’éterniserait pas en politique, qu’il devrait lui aussi penser à faire de l’argent… On lui répondait qu’on avait besoin de lui, qu’il fallait qu’il reste 226 . »
Il lui arrive aussi d’être soupe au lait lors des débats de la commission. Le député du Parti Égalité Richard B. Holden se sert un jour de son droit de parole pour reprocher à Lucien Bouchard ce qu’il a fait à Mulroney, « sans qui le chef du Bloc québécois et la plupart de ses membres élus seraient aujourd’hui de parfaits inconnus en politique ». « C’est une attaque personnelle ! C’est inacceptable et je veux y répondre ! », s’écrie Lucien Bouchard avant d’être rappelé à l’ordre 227 .
Mais les dérapages sont plutôt rares à la commission, dont les séances se déroulent dans la bonne humeur, malgré les divergences profondes qui séparent certains clans.
Il faut dire que le début des travaux justifiait amplement les espoirs de ceux qui rêvaient à l’élaboration d’un projet ralliant une bonne majorité de commissaires. Le mot d’ouverture prononcé par le co-président Michel Bélanger, pourtant réputé fédéraliste inconditionnel, fait état du caractère historique du mandat : « Une nouvelle définition de la relation entre le Québec et le Canada, de la place du Québec au sein ou à côté du Canada, est l’objet de notre démarche », déclare-t-il.
Le premier ministre Robert Bourassa n’est pas en reste dans ses propos introductifs : « Ce qui est en cause, c’est le statut constitutionnel et politique du Québec et l’Assemblée nationale demande à cette commission une contribution historique pour en définir les principaux éléments 228 . »
Les premiers mémoires déposés, y compris ceux des chambres de commerce de Québec et de Montréal, font écho à cette volonté quasi unanime de changements en profondeur. « Le Canada ne fonctionne plus », déclare d’entrée de jeu la présidente de la Chambre de commerce du Montréal métropolitain, Nycol Pageau-Goyette, ajoutant que « si nos institutions ne permettent pas le changement, elles doivent être remplacées 229 […] ».
C’est sur ce sentiment d’échec partagé par tous que Lucien Bouchard base son argumentaire souverainiste. Dans l’allocution qu’il prononce au début des travaux, il établit clairement ses marques : « Après ce que nous venons de vivre, nous n’avons pas le droit d’exposer le Québec à une autre rebuffade, pas le droit de soumettre notre économie à une période additionnelle d’incertitude et de stagnation 230 . »
On retrouve là les accents chers à Robert Bourassa et aux milieux d’affaires. Mais surtout, le chef du Bloc se démarque du discours inconditionnellement souverainiste du PQ, qui s’est opposé dès le début à l’accord du Lac Meech et a toujours refusé tout compromis avec sa propre « doctrine ». « Notre défi, rappelle Gérald Larose, était d’atteindre la frange nationaliste qui votait pour d’autres partis que le PQ et de [la] rallier 231 . » Même s’il s’est toujours montré critique à l’endroit de la stratégie des non-alignés, Jean-François Lisée reconnaît que « certaines des personnes ciblées par ces derniers ne se seraient de toute façon jamais jointes à Parizeau 232 ».
Pour donner encore plus de force à leur action, Lucien Bouchard et Gérald Larose décident de faire renaître Forum Québec en lui donnant désormais l’appellation de Mouvement Québec 91. Le but avoué de l’opération consiste à maintenir la pression sur le premier ministre pour qu’il déclenche un référendum avant la fin de l’année 1991 233 . Les principaux animateurs du mouvement sont François Leblanc, militant du PQ de Laval, et Pierre Paquette, secrétaire général de la CSN. Non rassuré par la présence de Leblanc, le PQ prend ombrage de la présence de johnsoniens au sein du mouvement. « On voulait absolument “dépéquiser” », confirme Pierre Paquette 234 .
« Pour la première fois, la direction du PQ constatait que le parti n’avait plus le monopole de la souveraineté 235 », observe Lucien Bouchard.
De toute manière, et quoi qu’en dise Jacques Parizeau, cette coalition élargie était vue par les non-alignés comme le seul moyen de forcer la main à Robert Bourassa. « Il fallait se rendre à l’évidence que c’était lui, le boss , il venait d’être réélu, c’est lui qui avait la légitimité pour bouger », plaide Claude Béland 236 .
4.2 Le pari de la confiance en Robert Bourassa
Pendant plusieurs mois, Lucien Bouchard et les siens vont croire possible de convaincre le premier ministre de bouger dans le bon sens. D’ailleurs, le principal conseiller de ce dernier, Jean-Claude Rivest, qui sert de relais entre les non-alignés et son patron, donne des signaux positifs. Jean Lapierre s’active également en coulisses.
Certains députés libéraux membres de la commission ne se gênent pas non plus pour faire passer des messages. Claude Béland s’est ainsi fait dire à plusieurs reprises par l’un d’eux : « Monsieur Béland, vous autres, les non-alignés, il ne faut pas que vous lâchiez. Ça n’a pas de bon sens, ce qui se passe 237 . » Jean Allaire, qui préparait le rapport à soumettre au Congrès du Parti libéral concernant une nouvelle plate-forme constitutionnelle, a pour sa part confié à divers interlocuteurs qu’il croyait son chef capable d’aller loin.
Ces échanges informels ont pris d’autant plus d’importance que le premier ministre a dû s’absenter aux États-Unis pendant plusieurs semaines en novembre et en décembre pour y subir une intervention chirurgicale majeure 238 .
L’activisme de Lucien Bouchard et de son groupe ne fait évidemment pas que des heureux. Les tractations incessantes entre ces derniers et l’entourage de Robert Bourassa sont jugées sévèrement par Jacques Parizeau et les tensions deviennent de plus en plus vives entre les non-alignés et le PQ. Le chef de l’opposition n’a que faire de l’approche de négociation privilégiée par Lucien Bouchard et Gérald Larose. Lui-même prône la clarté et n’acceptera pas n’importe quel compromis pour obtenir l’unanimité des commissaires.
Il se sent d’autant plus à l’aise d’aborder les choses de cette façon qu’un sondage réalisé à la fin de novembre révèle « une poussée souverainiste inégalée ». La souveraineté-association reçoit en effet l’appui de 66 % des répondants 239 . Le chef du PQ saute sur l’occasion pour presser le premier ministre de tenir un référendum sur la souveraineté le plus tôt possible, à défaut de quoi il devra déclencher des élections. Devant ses partisans, il se permet même d’ironiser : « La vie d’un fédéraliste au Québec, à l’heure actuelle, n’est pas très drôle 240 . »
« M. Parizeau se peinturait systématiquement dans le coin 241 », raconte Pierre-Paul Roy. À la fin d’une séance de la commission qui se tenait en soirée, le chef du PQ demande, sans avoir prévenu personne, que chacun des membres se prononce pour ou contre la souveraineté. « On va pouvoir se compter », dit-il d’un ton décidé. À la fin du tour de table, tous attendent que les deux co-présidents s’expriment eux aussi. Sans hésiter une seconde, Michel Bélanger se déclare fédéraliste, mais Jean Campeau décontenance tout le monde en déclarant : « Je m’abstiens. » Résultat : l’opération se solde par un match nul. « Il fallait voir le visage déconfit de Parizeau, qui n’en revenait pas de voir celui qu’il considérait comme son protégé se comporter de la sorte 242 », se souvient Lucien Bouchard.
Bien évidemment, les exigences de clarté de Parizeau ne modifieront en rien la donne et les non-alignés devront continuer à déployer une énergie considérable pour tenter de produire un rapport favorable à la souveraineté qui rallie le maximum de commissaires. Gérald Larose et Claude Béland sont particulièrement engagés dans cette démarche et fortement contrariés par la rigidité de Parizeau.
Un soir, Bouchard et Béland sont convoqués par le chef du PQ. Ils se font dire : « Écoutez, la souveraineté, ça s’en vient. Mais il n’y aura de référendum que celui que je ferai. » « Monsieur Parizeau, répond Claude Béland, ça fait des mois qu’on travaille pour obtenir un rapport unanime, on ne va pas refuser ça si ça marche. » « Non, rétorque Parizeau, je ne dirai pas oui à ça, je vais demander encore plus. » Dans l’esprit de Claude Béland, « Monsieur » était totalement incapable d’envisager qu’un autre que lui-même soit aux commandes d’un prochain référendum. Lucien Bouchard est moins tranché dans son interprétation des propos de Parizeau : « Moi, j’ai surtout compris qu’il ne croyait pas Bourassa capable d’aller jusqu’au bout 243 . »
Jean Royer convient que son patron n’a jamais cru une seconde que Bourassa ferait la souveraineté mais, contrairement à Claude Béland, il affirme que « M. Parizeau était bien conscient qu’il ne pouvait pas laisser l’impression de ne pas être capable de suivre le chef libéral si ça arrivait 244 ».
Parmi les députés péquistes membres de la commission, certains adoptent sans hésiter la ligne dure de leur chef, notamment Jacques Léonard et Louise Harel. Celle-ci s’est d’ailleurs toujours montrée particulièrement méfiante à l’endroit du groupe de Lucien Bouchard. « Ce qui était décevant, dit-elle, c’était que les non-alignés se comportaient comme s’ils allaient rester non alignés 245 . » D’autres députés, tels Jacques Brassard et Guy Chevrette, proches du chef du Bloc, se montrent plus flexibles. « Il est vrai, raconte Jacques Brassard, que Chevrette et moi étions plus proches des positions de Lucien. On s’est même concertés quelquefois avec le groupe des non-alignés sur les questions à poser aux intervenants 246 . » « Mes liens amicaux et anciens avec Guy Chevrette et Jacques Brassard furent souvent mis à contribution », a écrit Lucien Bouchard 247 .
Pendant ce temps, au bureau du premier ministre, on observe avec intérêt ce qui se passe. « L’entourage de M. Parizeau ne voulait pas que Bélanger-Campeau réussisse, que ça fonctionne. Au bunker, on voyait bien le fossé qui s’était creusé entre le PQ et les non-alignés là-dessus », raconte Éric Montigny 248 .
Ce dernier, qui gravite autour de Mario Dumont, sait pertinemment que le Parti libéral va bientôt donner de précieuses munitions aux non-alignés.
Le rapport Allaire
Depuis l’échec de Meech, le premier ministre Bourassa a souvent évoqué à voix haute divers modèles auxquels le Québec pourrait se référer dans sa recherche d’un nouveau partenariat avec le Canada anglais. Il s’intéresse surtout à l’expérience européenne, ce qui lui permet notamment de souhaiter le maintien d’un Parlement commun, sorte de superstructure qu’il définit de manière suffisamment floue pour que chacun y trouve son compte.
Avec sa manière bien personnelle de laisser toutes les portes ouvertes, y compris celle qui mène à la souveraineté, Robert Bourassa a ainsi grandement facilité le travail de ceux qui, au sein de son parti et plus particulièrement parmi les jeunes libéraux, étaient les plus déterminés à sortir du système fédéral canadien.
Le groupe de militants réunis autour de l’avocat Jean Allaire, président du comité constitutionnel du PLQ, a eu d’autant plus de marge de manœuvre, à la fin de 1990, que le premier ministre a passé une bonne partie de l’automne à Boston, où il a été traité pendant plusieurs semaines pour un cancer.
À son retour au Québec, Robert Bourassa est informé des grandes lignes du document en préparation, qui doit être soumis à l’approbation du congrès du parti en mars 1991. « J’ai quand même été surpris de constater à la fin de décembre, lors d’un premier échange téléphonique avec les dirigeants de mon parti, a-t-il raconté par la suite, que l’on faisait une proposition de souveraineté pour le Québec. » Voyant le danger, il négocie avec le président du comité « un compromis difficile et très laborieux » qui lui permet d’éviter d’avoir à s’engager de manière trop tranchée dans un sens ou dans l’autre 249 . Robert Bourassa force également les auteurs à repousser l’échéance fixée au gouvernement fédéral pour donner suite aux propositions québécoises, la faisant passer de six à dix-huit mois.
Le rapport du comité, rendu public le 29 janvier 1991, est pourtant loin d’être perçu comme un compromis. En introduction, Jean Allaire tient en tout cas des propos qui traduisent une ambition certaine. Décrivant son mandat comme « le plus exigeant et le plus important de toute l’histoire du parti », il parle de la nécessité d’un « nouveau pacte » et d’une « nouvelle façon de vivre avec le reste du Canada 250 ».
Le rapport propose en fait un nouveau partage de compétences qui représente la somme des demandes traditionnelles du Québec. En vertu de ce scénario, le Québec disposerait de 22 compétences exclusives, accaparant l’essentiel des responsabilités en matière culturelle, sociale et économique. Dix domaines feraient l’objet d’un partage avec le gouvernement fédéral, notamment la fiscalité, l’immigration et la politique étrangère. Enfin, Ottawa ne conserverait l’exclusivité du pouvoir qu’en matière de défense, de douanes et de politique monétaire, en plus de rester maître de la péréquation 251 . « Encore un peu et la liste serait plus longue que celle à laquelle pensait René Lévesque lorsqu’il a fondé le Mouvement souveraineté-association 252 », a-t-on pu lire dans un livre paru peu de temps après.
Jean Lapierre ne cache pas son enthousiasme, parlant de « profession de foi que le Parti libéral du Québec vient de faire sur la route de la souveraineté ». Selon lui, « le parti de la Révolution tranquille va devenir celui de la Souveraineté tranquille ». Il voit aussi dans le rapport Allaire un renforcement de la raison d’être du Bloc à Ottawa : « Notre mission prend encore plus d’acuité 253 . »
Il va de soi que la publication du rapport Allaire modifie quelque peu la dynamique des échanges à la commission Bélanger-Campeau. Lucien Bouchard raconte que les députés et ministres libéraux pouvaient, à partir de ce moment, donner le change aux souverainistes et au PQ. « Acceptez de différer le référendum d’un an et nous pourrons signer avec vous le rapport de la commission », disaient-ils en substance

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