Le Bois des serments , livre ebook
187
pages
Français
Ebooks
2014
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2014
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Publié par
Date de parution
01 juillet 2014
EAN13
9782812913761
Langue
Français
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Date de parution
01 juillet 2014
EAN13
9782812913761
Langue
Français
Un grognement d’homme riposte :
Aurélien ouvre les yeux. Penché au-dessus de lui, une espèce d’escogriffe barbu, sale, en loques, ôte prestement sa main libre de la poche qu’il fouillait. Quelques instants sont nécessaires au dormeur pour recouvrer ses esprits. Depuis combien de temps gît-il là, inanimé ? Blessé sans doute, meurtri c’est sûr, pas mort de toute évidence.
Mais le sort capricieux avait choisi le camp de l’ennemi : ce sont les troupes de Blücher qui surgirent sur la hauteur.
– De l’infanterie ? Où veux-tu que j’en prenne ?
Puis, heure après heure, sous la mitraille anglaise, hollandaise, prussienne, ce fut le désastre, l’extermination. Héroïque, écrasée, la Grande Armée avait combattu jusqu’au bout.
À l’extrême fin du crépuscule, Aurélien avait vu un groupe de cavaliers foncer sur lui. Ils avaient fait feu dans sa direction, les sifflements avaient frôlé sa tête mais, autant qu’il ait pu en juger, les balles l’avaient épargné. Il se souvint juste qu’au passage d’un cheval un violent coup de sabot avait heurté sa nuque. Il avait eu la sensation que son crâne s’était fracassé, et il avait perdu connaissance.
En ce soir du 18 juin, la nuit paraissait ne pas vouloir tomber. Les nuages avaient quitté le ciel, et un immense clair de lune s’était installé à la place du soleil couchant. Les morts et les mourants attendaient pourtant les ténèbres comme une délivrance.
La léthargie d’Aurélien avait duré trois ou quatre heures, et il gisait là, parmi les morts et la boue, lorsque le pilleur de cadavres était venu le détrousser.
– Que fais-tu là, misérable ? fit-il.
L’individu porta le doigt à ses lèvres.
– Chut !… Si les soldats de Wellington nous entendent, nous serons fusillés tous les deux.
– Alors rends-moi ma bourse, bandit, et va-t’en !
L’homme s’exécuta en maugréant. Un soudain rayon de lune éclaira son visage. Un visage étrangement étroit, en lame de couteau.
– Mais je te connais ! sursauta Aurélien. Tu es… tu es… Et puis ton accent… tu es du Sud-Ouest, comme moi…
Le maraudeur se recula, exécuta un demi-tour sur lui-même, et se mit à courir, avec son balluchon de rapines, vers un charreton qui l’attendait à quelques mètres.
Il se redressa, palpa son corps, sa peau : juste quelques égratignures, rien de grave. Mais la tête, oh la tête !… On aurait dit qu’elle allait exploser. Il voulut s’allonger à nouveau, mais pas au milieu de ce sang, de cette boue, de ces cadavres. Il s’écarta un peu, tenta de s’orienter et se dirigea vers un chemin creux qu’il avait repéré le matin. Cet encaissement constituerait un abri providentiel. Un moment il chercha, sans pouvoir le retrouver.
Né au milieu des bois, le rescapé connaissait les arbres et n’aurait pas confondu un chêne avec un autre, même dépenaillé par la mitraille.
La réalité finit par s’imposer : il n’y avait plus de chemin creux, parce que le dénivellement avait été comblé par les cadavres de soldats et de chevaux. C’est là qu’avait eu lieu le choc des cuirassiers.
Un étourdissement le saisit. Avant qu’un profond sommeil ne le gagne, il songea au sinistre personnage qui, sans le vouloir, l’avait tiré de sa torpeur.
Sans qu’il puisse répondre à ces interrogations, ses pensées se troublèrent. Il n’eut plus le choix et dut s’allonger entre deux morts à demi déchiquetés. Son esprit sombra de nouveau.
* * *
Aurélien rassembla ses forces, se redressa et se mit à courir par-dessus les cadavres, essayant tant bien que mal de les éviter et de poser ses pieds sur le sol.
– Il faut absolument que je m’éloigne du champ de bataille… Il le faut !…