Le déshonneur de la lady
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Description

DUne dame n’est rien sans sa réputation. Rejetée et humiliée par son ancien fiancé, lady Abigail Lacey est la risée de Londres. Pire encore, l’humiliation se reflète à présent fortement sur sa famille. Son frère, le duc de Manchester, est au désespoir… jusqu’à ce qu’il trouve une façon de sauver l’honneur entaché de sa soeur et la soutirer au regard désapprobateur de la société.
Il doit la marier rapidement.
Quand le pasteur Joseph Fox va visiter les Lacey, il n’avait certainement pas envisagé de partir fiancé à une amie de famille! Pourtant, même s’il n’aurait jamais cru pouvoir aspirer à sa main, lady Abigail lui avait toujours inspiré un désir interdit. Toutefois, Abigail émet une condition: leur mariage doit être dénué de passion et de plaisirs physiques une fois qu’elle tombera enceinte. Confronté à une union platonique de convenance, Joseph est déterminé à plonger dans une aventure sensuelle visant un seul but : séduire sa nouvelle épouse…

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 23 octobre 2017
Nombre de lectures 219
EAN13 9782897677190
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0020€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Copyright © 2014 Callie Hutton
Titre original anglais : The Lady’s Disgrace
Copyright © 2017 Éditions AdA Inc. pour la traduction française
Cette publication est publiée avec l’accord de Entangled Publishing, LLC.
Tous droits réservés. Aucune partie de ce livre ne peut être reproduite sous quelque forme que ce soit sans la permission écrite de l’éditeur, sauf dans le cas d’une critique littéraire.
Ce livre est une œuvre de fiction. Les noms, les personnages, les lieux et les incidents sont le produit de l’imagination de l’auteure ou sont utilisés de manière fictive. Toute ressemblance avec des événements, des lieux réels ou des personnes réelles, vivantes ou décédées, est fortuite.
Éditeur : François Doucet
Traduction : Lynda Leith
Révision linguistique : Féminin pluriel
Correction d’épreuves : Nancy Coulombe, Émilie Leroux
Montage de la couverture : Mathieu C. Dandurand
Photo de la couverture : © Heidi Stryker
Mise en pages : Sébastien Michaud
ISBN papier 978-2-89767-717-6
ISBN PDF numérique 978-2-89767-718-3
ISBN ePub 978-2-89767-719-0
Première impression : 2017
Dépôt légal : 2017
Bibliothèque et Archives nationales du Québec
Bibliothèque Nationale du Canada
Éditions AdA Inc.
1385, boul. Lionel-Boulet
Varennes (Québec) J3X 1P7, Canada
Téléphone : 450-929-0296
Télécopieur : 450-929-0220
www.ada-inc.com
info@ada-inc.com


Diffusion
Canada : Éditions AdA Inc.
France : D.G. Diffusion
Z.I. des Bogues
31750 Escalquens — France
Téléphone : 05.61.00.09.99
Suisse : Transat — 23.42.77.40
Belgique : D.G. Diffusion — 05.61.00.09.99
Imprimé au Canada


Participation de la SODEC.
Nous reconnaissons l’aide financière du gouvernement du Canada par l’entremise du Fonds du livre du Canada (FLC) pour nos activités d’édition.
Gouvernement du Québec — Programme de crédit d’impôt pour l’édition de livres — Gestion SODEC.
Catalogage avant publication de Bibliothèque et Archives nationales du Québec et Bibliothèque et Archives Canada
Hutton, Callie
[Baron’s betrayal. Français]
Le déshonneur de la lady
(Les mésaventures nuptiales ; 3)
Traduction de : The baron’s betrayal.
ISBN 978-2-89767-717-6
I. Leith, Lynda. II. Titre. III. Titre : Baron’s betrayal. Français. IV. Collection : Hutton, Callie. Mésaventures nuptiales ; 3.
PS3608.U872B3714 2017 813’.6 C2016-942470-7

Conversion au format ePub par: www.laburbain.com
Aux nouveaux mariés Scott et Jessica, qui, lorsque j’écrivais ceci, attendaient la naissance de leurs jumeaux.
Chapitre 1
Mai 1815
Londres
Lady Abigail Lacey soupira et roula sur le dos, fixant le ciel de lit au-dessus d’elle. Elle en avait assez de se sentir perdue. Elle était lasse de s’apitoyer sur son sort ; fatiguée de détester son ancien fiancé, Darius, le comte de Redgrave, et la femme avec qui il s’était enfui pour l’épouser deux semaines plus tôt. Mais, plus que tout, elle en avait assez de la prison à laquelle elle s’était elle-même condamnée. Comment Marion avait-elle pu endurer cela pendant deux ans alors qu’elle pleurait son mari ?
Elle-même était une personne bien trop énergique pour passer ses jours dans l’ennui. Au cours des deux semaines passées, elle avait traversé toutes les étapes du chagrin, de la rage et de la dépression. La peine de cœur l’accompagnerait encore pendant un long temps, mais à présent, elle voulait seulement poursuivre sa vie. Sauf qu’il n’y avait pas de vie à reprendre. Ses sœurs avaient cessé de passer la voir et de la tenir au courant de la parodie qu’était devenue sa réputation.
Elles ne le faisaient pas pour la torturer, elles l’aimaient trop. Cependant, Abigail avait insisté pour qu’elles lui racontent tout ce que le ton disait à propos de sa disgrâce. Elle souffla par les narines. Sa disgrâce ? Elle n’avait rien fait de mal, sauf de choisir un goujat sans valeur comme fiancé.
Apparemment, le ton était envahi de jalousie à l’égard des filles Lacey. Que l’une d’elles soit tombée si bas au point que son fiancé déguerpisse avec une autre femme en l’abandonnant pratiquement au pied de l’autel était vraiment trop. Les dames qui avaient considéré la richesse, la beauté et le succès de la famille avec envie trouvaient à présent drôle de s’amuser aux dépens de l’une d’elles. Il faudrait un très long moment avant que cet on-dit ne soit éclipsé.
Penser au mufle au centre de ce gâchis transforma encore une fois son apathie en douleur. Elle essuya une larme solitaire qui roula sur sa joue. Jamais elle n’aurait cru que l’homme qu’elle avait aimé, en fait, qu’elle avait attendu toute sa vie, la trahirait de cette façon.
Bien, une chose était sûre. Si elle pouvait inciter un homme de valeur à lui demander sa main dans le futur, elle sauterait sur l’occasion et elle n’attendrait plus l’amour — elle n’en voudrait plus. Plus question d’attendre l’apparition de l’homme idéal qui la charmerait. Elle avait déjà été charmée, et on l’avait laissée choir ignominieusement sur les fesses.
« Merci, non. »
Peut-être qu’un boutiquier ou un ramoneur accepterait de libérer son frère du fardeau qu’elle était pour lui — s’il le payait suffisamment. Elle roula sur le ventre et releva sa tête avec ses mains en soupirant encore une fois parce qu’elle recommençait à s’apitoyer sur elle-même. En tous les cas, si quelqu’un voulait d’elle, elle insisterait sur un mariage platonique.
Non, cela ne fonctionnerait pas. Si elle ne pouvait pas avoir un mariage d’amour, elle aurait au moins un foyer à elle et des enfants. Malheureusement, des rejetons naissaient seulement si l’on permettait à son mari de venir dans son lit. Elle allait devoir réfléchir plus soigneusement à cela. Sauf que, avec la réputation en miettes qui était la sienne en ce moment, elle doutait de toute façon que des offres intéressantes se présentent. De retour aux boutiquiers et aux ramoneurs. Peut-être un coureur de Bow Street ou un aubergiste.
Agitée, elle roula à nouveau sur le dos. Il y avait toujours l’an prochain. À ce moment-là, son scandale aura été remplacé par autre chose de plus excitant. C’est-à-dire, avec de la chance. Le ton avait la mémoire longue.
***
Le duc de Manchester fit claquer sa paume sur la table de travail, faisant sursauter sa femme et sa mère.
— Je n’accepterai pas cela ! Je refuse de laisser une autre sœur s’enfermer dans sa chambre. Nous avons toléré ces inepties pendant deux ans avec Marion, et je ne permettrai pas que la même situation se reproduise avec Abigail.
— Drake, chéri, calmez-vous. Je vous en prie.
Sa femme, Penelope, frotta doucement le dos du nourrisson qu’elle tenait tout contre sa poitrine.
— Vous allez perturber le bébé.
Drake poussa un énorme soupir et se laissa tomber dans son siège en faisant courir ses doigts dans sa chevelure.
— Désolé, mon amour. Mais cela fait deux semaines.
— Deux semaines de chagrin et d’humiliation pour votre sœur, lui fit remarquer la duchesse douairière de Manchester.
— Maudit soit ce Redgrave. Il ferait mieux de ne pas revenir de Gretna Green avec sa nouvelle épouse , sinon je vais devoir le réduire en bouillie pour ce qu’il a fait à Abigail. Que devons-nous faire ? Sa réputation est ruinée. Elle ne recevra plus jamais une autre offre convenable.
Il se tourna, sa mâchoire se contractant.
— Elle est devenue la risée du ton.
— Je suis certaine que ce n’est pas si pire que cela.
Les lèvres de sa mère se pressèrent, et sa contenance tendue démentit ses paroles.
— Oui, mère. C’est aussi mauvais que cela. Abigail n’a pas reçu le moindre visiteur décent depuis que Redgrave s’est éclipsé. Si un seul coureur de dot de plus se présente à ma porte, je vais personnellement le prendre par la peau du cou et le lancer en bas des marches.
Il repoussa sa chaise en arrière et commença à arpenter la pièce, l’estomac noué devant ce plus récent problème, encore une fois avec une autre des sœurs sous sa responsabilité.
Le soulagement qu’au moins l’une d’entre elles se dirige vers l’autel avait été éphémère. Fiancée une minute, abandonnée la minute suivante.
— Apparemment, le mot s’est propagé dans les cercles les plus distingués que la seule chose qu’Abigail a à offrir à un homme est sa dot. Enfer et damnation, la fille n’a rien fait de mal ! Et maintenant, Sybil et Sarah me disent qu’elles commencent à remarquer une baisse notable dans le nombre de visiteurs qu’elles reçoivent. Mary aussi.
— Bien, il n’y a qu’une chose à faire. Et nous savons tous ce que c’est, dit sa mère. Nous devons marier Abigail et la sortir de Londres.
— Madame, n’étiez-vous pas partie prenante quand votre fille a refusé une demande après l’autre au cours des trois dernières saisons ? Avez-vous oublié les nombreuses discussions à la table du dîner lorsqu’elle discourait poétiquement sur le fait d’attendre le mariage d’amour ? Et où, par le ciel, dois-je trouver ce parangon : un homme qui ne se soucie pas de sa situation embarrassante, ne s’intéresse pas seulement à son argent et la rendra sinon heureuse, du moins satisfaite ?
Drake s’affaissa sur sa chaise, et Penelope embrassa le dessus de son crâne.
— Chéri, vous vous mettez dans tous vos états. Tout finira par s’arranger. Vous et moi avons un mariage d’amour. Pourquoi vos sœurs ne devraient-elles pas espérer la même chose ? Je vais amener Robert à l’étage. Ensuite, j’organiserai le thé. Nous pourrions en discuter à ce moment-là, d’une façon calme.
Le regard de Drake suivit le doux balancement des hanches de sa femme tandis qu’elle sortait de la pièce, ses lèvres remuant quand elle se cogna un genou sur la table près de la porte.
— Je ne comprends pas pourquoi tout le monde ne cesse de déplacer les meubles, marmonna-t-elle alors qu’elle passait la porte en hâte, serrant bien fort son précieux paquet.
Sa mère et lui se sourirent. La maladresse de Penelope était légendaire, dans la famille.
— Est-ce si révoltant qu’Abigail veuille pour elle-même ce que vous avez avec Penelope ? lui demanda doucement sa mère.
— Elle a juste choisi le mauvais homme. Et quand je mettrai la main sur lui…
Incapable de s’exprimer en mots convenables pour les oreilles de sa mère, il se tut.
— Cela nous serait utile de commencer à dresser une liste d’époux possibles pour Abigail.
— Et qu’est-ce qui vous fait penser qu’elle acceptera ce plan étant donné son attitude au cours des quelques dernières années ?
— La situation a changé. Abigail est une femme intelligente. Elle sait que son attrait a baissé significativement en raison de sa situation malheureuse.
— Une situation sur laquelle elle n’a aucun contrôle.
— Nous appesantir là-dessus ne nous servira à rien — ni à elle. Nous devons régler le problème actuel.
Le majordome de la résidence Manchester, Stevens, entra silencieusement dans la pièce, une petite carte en main.
— Votre Seigneurie, un visiteur est ici.
Les sourcils de Drake se relevèrent, quand il lut la carte.
— Faites-le entrer, bien sûr.
Il jeta un regard à sa mère.
— Joseph Fox. Je ne l’ai pas vu depuis mon mariage.
— N’avez-vous pas voyagé avec lui jusqu’au manoir Manchester, quand Marion a fait sa première excursion hors de sa chambre l’an dernier ?
Drake hocha la tête. Il avait accompagné sa sœur et Penelope, son épouse à présent, au manoir quand ils étaient tombés sur le pasteur à l’auberge où ils s’étaient arrêtés pour le déjeuner. Marion avait passé deux ans dans sa chambre à pleurer son mari. Invitée de la maison pour la saison mondaine, Penelope s’était liée d’amitié avec sa sœur, et sous ses encouragements, Marion avait pris les mesures pour reprendre une vie normale.
Il fronça les sourcils quand il se souvint comme Joseph avait été sous le charme de Penelope pendant cette visite au manoir et avait, en fait, demandé la permission à Drake de lui présenter une demande en mariage. Le souvenir de la furieuse colère qu’il avait ressentie par rapport à la demande de Joseph faisait encore aujourd’hui se contracter ses muscles. Il aurait dû réaliser alors qu’il était déjà amoureux de Penelope. Bien que lorsque Joseph lui avait suggéré une telle chose, il ait explosé de colère. La panique, fort probablement, puisqu’à cette époque, il ne voyait pas l’utilité de l’amour.
— Manchester. C’est bon de vous revoir.
Joseph entra dans la pièce dans un tourbillon d’énergie et avec une attitude amicale. Il lui tendit la main.
— Je vois que la vie conjugale vous sied bien.
— En effet, c’est le cas.
Joseph se tourna et s’inclina devant la duchesse douairière et prit sa main levée.
— Un grand plaisir de vous revoir, Votre Seigneurie. Vous avez l’air bien, comme toujours.
— Merci, Joseph. Vous semblez vous-même très bien vous porter.
Drake s’assit tout en désignant une chaise à Joseph d’un geste de la main.
— À quoi devons-nous le plaisir de votre visite ?
— J’avais des affaires à mener en ville et comme j’avais un peu de temps libre, j’ai pensé arrêter voir comment vous vous portiez tous.
Ils se tournèrent quand la porte s’ouvrit, et un valet de pied apporta un plateau chargé de thé et de petits sandwichs.
— Voulez-vous rester pour le thé ? demanda la douairière.
— Absolument. J’adorerais une bonne tasse ; et comment va votre charmante épouse ? demanda Joseph tandis qu’il acceptait une tasse tendue par la douairière. J’ai appris de mes parents que vous êtes les heureux parents d’un fils ?
— Oui, en effet. Robert Cyril Lacey, marquis de Stafford, a fait connaître sa présence le troisième jour de mars de cette année. Lui et mon épouse vont bien.
Il marqua une pause et jeta un regard vers la porte.
— Ah, voici à l’instant ma duchesse.
— Joseph !
Dans l’enthousiasme de Penelope d’étreindre le pasteur, elle trébucha sur le pied à griffe du fauteuil de la douairière et s’écrasa sur le torse de Joseph.
— Oh, mon doux. Je vous en prie, excusez-moi.
Elle se redressa, lissant ses jupes et ajustant ses lunettes, le visage rouge vif.
Accoutumé à son absence de coordination, Joseph se contenta de sourire et s’empara de ses mains.
— Vous être plus belle que jamais, Votre Seigneurie. Et félicitations pour la naissance du nouvel héritier.
Elle se tapota les cheveux et s’installa à côté de sa belle-mère sur le sofa.
— Merci. Malheureusement, vous l’avez manqué. Je reviens à l’instant après l’avoir couché dans la pouponnière.
— Ah, oui. La famille qui s’occupe elle-même de ses propres enfants. Très rafraîchissant au sein de l’aristocratie.
Le rire dansa dans ses yeux.
— Qu’est-ce qui vous amène à Londres ? demanda Penelope.
Joseph déposa sa tasse sur la table basse devant lui et se cala dans son fauteuil, croisant un pied botté par-dessus son genou.
— J’ai décidé qu’il était temps pour les enfants de notre village d’avoir une école convenable. Je réalise qu’on a besoin de la plupart des jeunes pour aider à la maison, mais j’espère établir un horaire pour qu’ils puissent venir au moins quelques heures par jour.
— C’est une merveilleuse idée, Joseph !
Penelope accepta la serviette que Drake lui tendait et elle essuya son corsage là où son thé avait coulé.
— Merci. Le seul bémol, évidemment, est l’argent nécessaire pour construire l’école. Pour l’instant, je peux certainement faire la classe à plusieurs d’entre eux chez moi. Cependant, un bâtiment séparé qui leur appartiendrait encouragerait l’acceptation du projet par les parents et nous permettrait d’attirer plus d’enfants.
— Je serai extrêmement heureux de faire un don.
— Merci infiniment.
Joseph hocha la tête en direction de Drake.
— Je vais demander à mon chargé d’affaires de s’en occuper.
— J’ai fini par réaliser, à mesure que je plonge dans le projet, qu’une source de revenus régulière sera nécessaire pour payer les professeurs — éventuellement — et fournir les livres et les articles indispensables pour les élèves. Je ne veux pas que les parents portent le fardeau du coût. Je crains que s’ils devaient choisir entre les frais scolaires et la nourriture sur la table, comme tout parent raisonnable, ils choisissent d’abord la nourriture. Et bien que la propriété de ma grand-mère maternelle me fournisse un revenu modeste, il ne sera pas suffisant pour maintenir l’école à flot à long terme sans l’aide de mécènes.
***
Joseph étudia Penelope et Drake et les regards qu’ils se lançaient mutuellement, leur amour visible pour l’observateur. Un jour, il espérait avoir lui-même une épouse. Une qui le regarderait comme Penelope contemplait son mari.
— Comment vont toutes vos sœurs ? Marion ? Arrive-t-elle à mieux supporter son deuil ?
— Marion a repris une vie sociale normale. Mary, Sybil et Sarah sont toujours à la chasse aux soupirants.
Drake lui offrit un demi-sourire.
— Et Abigail ?
Le silence dans la pièce fut assourdissant. Les deux femmes se regardèrent furtivement, puis se perdirent dans la contemplation de leurs tasses de thé. Drake s’éclaircit la gorge et sembla chercher ses mots.
Alarmé, Joseph demanda :
— Abigail est-elle souffrante ?
— Non. Pas souffrante.
— Alors, qu’y a-t-il, mon ami ? A-t-elle été blessée ?
Il devint de plus en plus inquiet, quand personne dans la pièce ne sembla capable de formuler des réponses à ses questions. Il avait toujours considéré Abigail comme l’étoile la plus brillante des filles Lacey. Bien qu’il l’ait trouvée agaçante lorsqu’elle était une enfant et qu’ils grandissaient tous à Donridge Heath, il avait conversé plusieurs fois avec elle au cours des quelques dernières années chaque fois que la famille était revenue à la campagne. Elle était une femme charmante, toujours agréable, avec un tempérament enjoué. N’était la différence de rang social, il aurait demandé la permission de lui faire la cour.
— Abigail a eu un petit problème.
Les lèvres serrées, Joseph s’avança sur le bord de son fauteuil et indiqua à Drake de poursuivre en l’encourageant d’un hochement de tête.
— Elle s’est fiancée au comte de Redgrave en mars.
Joseph écarta sa déception sournoise.
— C’est une bonne nouvelle.
Voyant que personne ne confirmait sa remarque, il ajouta :
— N’est-ce pas ?
— Pas tout à fait. Il semble que, il y a deux semaines, Redgrave se soit enfui à Gretna Green avec lady Priscilla, la fille de lord Rumbold, pour l’épouser.
— Dites donc, il ne ferait pas quelque chose d’aussi ignoble !
— Je le crains. Apparemment — Drake s’interrompit et jeta un regard à sa femme et à sa mère —, il avait une relation avec la fille avant de se fiancer à ma sœur, et lady Priscilla est devenue en voie de famille.
Tout le sang se retira de son visage, laissant Joseph avec la tête un peu étourdie devant cette nouvelle. Autant il n’aimait pas songer à Abigail fiancée à un autre, autant c’était une chose terrible à se produire pour une fille. Elle devait être dévastée.
— Comment Abigail gère-t-elle cette situation ?
— Pas bien, je le crains. Quand elle a reçu le mot de Redgrave, elle s’est retirée dans sa chambre et elle y est depuis. La réclusion semble être la méthode préférée de mes sœurs pour gérer la douleur.
Joseph secoua la tête, incrédule. Déshonorer ainsi une dame — deux dames, en fait — était abject.
— J’avais l’intention de le provoquer en duel à son retour, mais mon intelligente épouse m’a rappelé mon devoir de famille, qui serait difficile à remplir si j’étais mort ou obligé de fuir le pays. Cependant, cela ne signifie pas que je ne puisse trouver un moyen de lui faire payer sa perfidie.
— Je ne sais pas quoi dire. Je me sens terriblement mal pour Abigail. Et je suis convaincu que cela a été le sujet de nombreux ragots.
— En effet. Pour le dire crûment, les perspectives de ma sœur ont faibli. Les seuls hommes qui se préoccupent d’elle aujourd’hui sont des chasseurs de dot qui croient qu’ils nous rendraient service en nous débarrassant d’elle.
Il sourit ironiquement.
— En mettant la main sur son argent.
— Vous devriez peut-être envoyer Abigail à la campagne.
— Cela réglerait le problème immédiat, mais j’ai besoin d’une solution à long terme. Je suis certain que d’ici la prochaine saison, les ragots se seront calmés, mais elle se rapprocherait d’autant d’une année vers le célibat à vie.
Le ventre de Joseph se contracta à la pensée que l’on considère Abigail comme une vieille fille, peu importe le nombre de saisons qu’elle vivait.
— C’est un système tellement barbare auquel sont soumises nos jeunes dames. Pourtant, on permet aux gentlemen d’éviter le mariage et cela, sans conséquence.
— Juste ciel, on croirait entendre mes sœurs.
— Vos sœurs sont de jeunes femmes très intelligentes, Manchester. Mais vous avez raison, bien sûr. Abigail se retrouve dans un petit dilemme. Si je puis faire quoi que ce soit, je vous en prie, dites-le-moi. Abigail a toujours été une de mes personnes préférées.
Manchester étudia maussadement le dessus de sa table de travail pendant quelques minutes, les seuls bruits dans la pièce étant ceux de la porcelaine qui s’entrechoquait. Soudainement, l’homme se redressa dans sa chaise et regarda Joseph droit dans les yeux avec un regard si perçant que ce dernier remua dans son fauteuil.
— Mère — Drake ne regarda pas le moindrement vers elle —, cela vous ennuierait-il, Penelope et vous, de nous laisser seuls quelques minutes ?
La douairière hésita légèrement, ses yeux se promenant entre les deux hommes.
— Bien sûr que non, cela ne nous ennuie pas.
Elle se tourna vers Penelope, et les deux femmes se contemplèrent, les sourcils levés.
Elles se levèrent de concert et, en ajustant leurs jupes, elles prirent congé, unissant leurs bras et leurs têtes tandis qu’elles conversaient en murmurant en direction de la porte.
Une fois celle-ci refermée, Drake quitta sa chaise et, serrant les mains derrière son dos, il contourna sa table de travail en poussant Joseph à pivoter et à tourner pour continuer à l’observer.
— Manchester, vous m’étourdissez.
Drake leva la tête, surpris. Presque comme s’il avait oublié la présence de Joseph.
— Désolé. Je rêvassais. J’essayais de régler les choses dans mon esprit.
— Je présume qu’il y a une raison pour laquelle vous avez prié votre mère et votre épouse de sortir ? Souhaitez-vous dire quelque chose sur Redgrave qui n’est pas convenable pour les oreilles des dames ?
Essayant d’alléger l’atmosphère soudainement grave, le sourire de Joseph s’effaça quand Drake continua de l’étudier comme s’il était un insecte sous le microscope.
— Parlez-moi un peu de votre église.
De toutes les choses auxquelles il aurait pu s’attendre, ce n’était certainement pas cette question qu’il aurait pensé entendre de son vieil ami.
Son église ? De quoi pouvait-il bien parler ?
Après avoir étudié Drake quelques instants, réalisant que l’homme était sérieux avec sa question, Joseph répondit.
— St. Gertrude est une paroisse florissante. Elle est à Addysby End, qui, vous le savez, est le village au sud du manoir Manchester. La plupart de mes paroissiens sont des fermiers et des commerçants.
Il s’interrompit et plissa les yeux.
— Où allez-vous ainsi ? Pourquoi, au milieu d’une discussion sur vos problèmes familiaux, voulez-vous en apprendre davantage sur mon église ?
Drake agita la main.
— Faites-moi plaisir encore un peu.
Il retourna à sa chaise en serrant les mains ensemble, puis il tapota ses lèvres avec ses index.
— Qu’en est-il de votre école ? À combien êtes-vous de la somme nécessaire à son établissement ?
— Mes bienfaiteurs sont peu nombreux. Toutefois, je commence tout juste à rendre visite à des mécènes potentiels. Si nécessaire, je pourrais plonger dans mes propres investissements, bien que le gros de la somme soit bloqué jusqu’à ce que je me marie ou atteigne ma trente-cinquième année.
Si ces questions avaient été posées par n’importe qui d’autre que le duc de Manchester, Joseph aurait été convaincu que l’homme avait perdu l’esprit. Cependant, Drake était trop brillant pour mener une conversation inepte si peu de temps après avoir confié la délicate situation de sa famille.
— Et je crois que vous avez mentionné une source de revenus régulière pour soutenir l’école ?
— Oui. Bien que je sois certain que mes paroissiens vont offrir des articles qui peuvent être échangés contre des fournitures scolaires. Ils ont trop de fierté pour accepter quelque chose gratuitement. En tous les cas, j’ai confiance que tout cela finira par fonctionner.
Quand Drake continua à fixer les papiers empilés sur sa table de travail, Joseph se risqua à poser une question.
— Puis-je vous demander la raison de cet intérêt soudain pour mon église et l’école ?
— En temps voulu.
Drake se cala dans sa chaise.
— Ai-je raison de supposer que vous ne vous êtes pas marié depuis notre dernière rencontre ?
Joseph fronça les sourcils et secoua la tête.
— Fiancé ?
— Nooon.
Il étira le mot, plus perplexe que jamais. Des questions sur son église, l’école et maintenant, son état civil ? S’il était dérouté avant, à présent il était totalement démonté. À moins que Manchester ne prenne une direction que n’aurait jamais pu imaginer Joseph. Ni espérer.
Son pouls s’accéléra.
— Comme vous le savez, ma famille vous a toujours tenu — vous et vos parents — en très haute estime.
Bien que son église soit dans le village à environ 75 kilomètres du manoir Manchester, le père de Joseph, le vieux monsieur Fox, était le pasteur de l’église de la famille Manchester, à Donridge Heath.
Joseph hésita.
— Je suis ravi d’entendre cela. Et tant moi que mes parents, nous avons toujours espéré que vous et votre famille nous considériez comme des amis. Malgré notre écart de rang social.
— Bien, bien. Ravi d’entendre cela.
— Que se passe-t-il ici, Manchester ?
Il releva brusquement la tête, manifestement étonné de voir ses pensées interrompues.
— Que voulez-vous dire ?
— Je veux dire que vous avez demandé à votre épouse et à votre mère de quitter la pièce. Vous m’avez assailli de questions sur mon église et l’école que j’espère bâtir. Ensuite, vous parlez de la relation entre nos familles. Je me demande ce que vous vous efforcez vivement de ne pas dire.
— Oui, vous avez raison. Je devrais simplement y arriver.
Drake joua avec sa plume, la sortant de son support pour la replacer immédiatement. Visiblement, l’homme était nerveux.
Assurément pas une situation habituelle pour Drake. Pouvait-il oser espérer que son ami d’école soit sur le point de suggérer à Joseph son désir bien dissimulé ?
— Que pensez-vous d’Abigail ?
— Je pense que c’est une femme exceptionnelle et je suis bouleversé par son malheur.
— Bien. Parce que je veux vous demander quelque chose.
« Finalement. »
L’estomac complètement noué, il fit un signe de la main à Manchester pour l’encourager à poursuivre. Essayant vivement de ne pas anticiper les paroles de Drake, il retint son souffle.
Manchester se pencha en avant, les coudes sur sa table de travail.
— Je vous en prie, réfléchissez sérieusement à ma suggestion.
— Je vous écoute.
— J’aimerais que vous épousiez ma sœur.
Joseph s’appuya sur le dos de son fauteuil, tout l’air ayant quitté ses poumons. L’euphorie mêlée à l’abasourdissement. Malgré ce qu’il avait espéré entendre de Drake, il n’aurait pas été plus surpris si l’homme avait bondi sur ses pieds, puis retiré tous ses vêtements et couru autour de la pièce en déclamant de la poésie.
Épousez Abigail ? L’unique femme qu’il avait cru ne jamais pouvoir être la sienne ?
Chapitre 2
Un petit coup à la porte de la chambre à coucher d’Abigail la tira de ses réflexions.
— Oui ?
La porte s’ouvrit, et Drake passa la tête à l’intérieur.
— Puis-je entrer vous voir ?
Abigail quitta le matelas et se leva en ajustant ses jupes.
— Certainement.
— Comment allez-vous aujourd’hui ?
Abigail sourit.
— C’est-à-dire : vous voulez savoir si je trempe encore mon oreiller de mes larmes.
Il grimaça devant son observation astucieuse.
— Plus de larmes, Drake. J’ai fini de m’apitoyer sur mon sort.
— C’est une bonne nouvelle. Je m’inquiétais que vous finissiez enfermée dans votre chambre comme Marion.
— Je ne suis pas Marion. Si je passais encore ne serait-ce qu’un peu de temps à mitonner ici, je serais une candidate pour Bedlam.
Il s’éclaircit la gorge et lui désigna le divan dans le coin de la pièce.
— Pouvons-nous nous asseoir un moment ?
Une fois qu’ils furent installés, il se tourna vers elle et lui prit les mains.
— J’ai une idée.
— Mon doux, vous avez l’air tellement sérieux. Vais-je être reléguée dans un couvent ?
Son cœur eut une ratée quand il ne rit pas. Sûrement, il ne suggérerait pas une abbaye ? Juste ciel, les choses avaient-elles dégénéré à ce point en dehors de cette pièce ?
— Non. Pas de couvent. Je… bien… mère et moi ; enfin, et Penelope aussi…
— Allez-vous poursuivre dans cette veine et mentionner tout le monde ? Je peux vous épargner cela. On dirait une chose sur laquelle la famille s’est entendue.
— Il est bon de voir que votre humour et votre esprit sont de retour.
Elle sourit ironiquement.
— Continuez, cher frère. Vous gagnez du temps.
— Oui. Bien. J’ai une idée pour vous faire sortir de Londres et vous installer là où vous serez, sinon heureuse, au moins satisfaite.
— Le couvent me revient à l’esprit.
— Je vous ai trouvé un mari, lâcha-t-il brusquement.
Elle le dévisagea, stupéfaite.
— Je n’avais pas conscience d’en avoir égaré un.
— Soyez sérieuse, Abigail.
— Je suis sérieuse. Parfaitement sérieuse. Je sais qu’il semble me manquer un fiancé, mais sûrement, vous n’avez pas fouillé toutes les rues de Londres pour trouver un remplaçant ?
— Vous rappelez-vous le pasteur d’Addysby End, Joseph Fox ?
— Évidemment que je me souviens de lui. Nous avons tous grandi ensemble. Son père est notre pasteur. Je l’ai vu de nombreuses fois au fil des ans. Qu’a-t-il à voir avec…
Elle s’interrompit abruptement.
— Oh, non. Non, non, non, non, non. Vous ne pouvez pas vouloir dire que ce mari que vous m’avez trouvé est Joseph ?
— C’est exactement ce que je veux dire.
Il se redressa.
— Qu’est-ce qui ne va pas avec cet homme ?
Trop abasourdie pour formuler des mots, Abigail se contenta de le dévisager.
Joseph Fox avait été son ennemi pendant des années. Lorsqu’elle était enfant, il lui plaisait tellement qu’elle les avait suivis, lui et Drake, partout jusqu’à ce qu’elle finisse par les agacer au point où ils l’avaient attachée à un arbre et avaient envoyé Sybil dire à leur mère où elle se trouvait.
Malgré leur différence de rang social, Joseph avait continué à fréquenter le manoir Manchester chaque fois que lui et Drake rentraient à la maison, en congé de l’université. Joseph était devenu un bel homme viril — avec une petite étincelle malicieuse dans les yeux, malgré sa noble vocation.
Les quelques rares fois où Abigail avait tenté d’attirer son attention alors que ses débuts dans le monde approchaient, il l’avait traitée comme une jeune sœur. Bien que ce rejet l’ait blessée, le tourbillon de sa première saison, avec tous les bals, les robes, les fêtes et les soirées musicales, lui avait fait tout oublier de son petit béguin.
Sauf les quelques fois où ils s’étaient rencontrés dans le village quand il était là pour rendre visite à ses parents. Il l’avait traitée avec respect, mais ses yeux semblaient toujours voilés, comme s’il tentait de lui cacher quelque chose.
Aujourd’hui, l’homme avait accepté de l’épouser. L’avait-il vraiment fait ?
Elle plissa les yeux en regardant son frère.
— Avez-vous parlé de cela avec Joseph ?
— Oui. Il est au rez-de-chaussée en ce moment même.
— Ici ? En bas ? En ce moment ?
— Très bien, Abigail. Il semble que votre capacité à répéter les mots et les phrases soit excellente.
Elle le considéra avec dégoût.
— Ne me dites pas que vous l’avez convoqué depuis Addysby End pour lui présenter cette offre ridicule ?
— Non, il est de passage à Londres et il a été assez gentil pour passer nous voir.
— Il a été « assez gentil pour passer nous voir » ? Vous voulez dire qu’il s’adonnait à passer, que vous l’avez invité pour le thé et lui avez servi votre sœur ?
— Cela suffit, Abigail.
Elle s’affaissa en fermant les yeux.
— Je suis désolée.
— Si vous voulez bien vous calmer, je vais maintenant vous expliquer comment tout cela s’est déroulé.
Elle haussa les épaules.
— Redgrave vous a placée dans une situation impossible.
Elle grogna d’une manière très peu féminine.
— Votre réputation a été ternie sans que vous en soyez le moins du monde responsable. Selon moi, vous pouvez essuyer la tempête et avec le temps, prendre votre place appropriée dans la société. Ce qui, aux vues de l’amour du ton pour les ragots, pourrait exiger un certain temps. Ou bien vous pouvez épouser une personne que vous aimez bien et respectez et vivre une vie confortable. On sait que l’amour peut naître de circonstances plus précaires.
— Je ne ressens aucun intérêt, aucun, pour l’amour. J’en ai eu ma dose.
— Alors, cette suggestion n’est pas si terrible ?
— Non. Je veux effectivement avoir mon propre foyer et des enfants. Mais, pourquoi Joseph ?
— Pourquoi pas ? Avez-vous quelque chose contre lui ?
Ne souhaitant pas déterrer ses vieux sentiments de rejet, elle secoua la tête.
— Alors, pourquoi ne pas songer à l’épouser ?
Le mariage avec Joseph ? En effet, elle l’aimait bien et le respectait. Mais, l’intimité du mariage pouvait très facilement transformer ces sentiments en quelque chose qu’elle ne voulait plus. Le chagrin que l’amour avait la capacité d’infliger à une personne ne valait pas le coût des quelques moments d’euphorie enivrante. Si elle acceptait ce projet fou de son frère, elle allait devoir se montrer extrêmement prudente avec son cœur.
— Quelle sorte d’incitation avez-vous fait miroiter à Joseph pour qu’il vous débarrasse de moi ?
Sûrement, l’homme qui la considérait seulement comme la petite sœur enquiquinante ne s’engagerait pas librement pour la vie sans un certain type d’avantage.
— Ce n’était pas tant une incitation qu’une manière de régler chacun de vos problèmes.
— J’attends.
— Joseph veut ouvrir une école pour les enfants du village. Il est à Londres pour lever des fonds pour ce motif précisément. Votre dot suffirait amplement à payer les coûts de l’école et à fournir un revenu pour soutenir financièrement cette entreprise.
— Joseph ouvre une école ?
Soudainement, l’idée devenait plus acceptable. Depuis quelque temps déjà, la ronde continuelle de fêtes et de bals était devenue pénible. Sa vie semblait manquer de raison d’être. Elle voulait faire autre chose avec son énergie que courir les boutiques pour acheter de nouvelles robes et des frivolités. Participer à un projet aussi important…
— Je vais y réfléchir. Mais, je veux d’abord discuter avec Joseph.
— Évidemment. Il vous attend dans la bibliothèque. Je lui ai dit que vous ou moi allions l’y rejoindre, selon le cas où vous étiez ou non bien disposée à l’égard de ce plan.
— Bien. Je vous en prie, dites-lui que je le verrai sous peu.
Drake hocha la tête et quitta la chambre.
Abigail prit une profonde respiration et posa les mains sur sa poitrine, là où son souffle se coinçait. Pour la première fois en deux semaines, elle se sentait en vie. Elle pouvait épouser Joseph et avoir son propre foyer. Rien d’aussi majestueux que le manoir Manchester, mais curieusement, cela ne semblait plus avoir d’importance.
Sa vie serait réussie en aidant les enfants à avoir une vie meilleure. En tant qu’épouse de pasteur, elle serait en position pour utiliser son énergie débordante à bon escient. Et un jour, elle aurait ses propres enfants. Ses réflexions s’interrompirent sur des chapeaux de roue quand son ventre exécuta une petite culbute. L’engendrement de ses enfants était certainement une chose qu’elle discuterait avec Joseph.
Oui. Tant qu’elle exposait les règles pour empêcher Joseph de croire que cet arrangement pouvait un jour mener à plus qu’une relation où deux personnes travaillaient ensemble, la fascinante suggestion de Drake pouvait en arriver à régler son dilemme. Elle se lava rapidement le visage et les mains et lissa sa chevelure en arrière avant de l’attacher à la nuque avec un ruban. Il était temps d’affronter son avenir.
***
Joseph était convaincu que le tapis sous ses pieds dans le bureau de Manchester allait être élimé avant qu’Abigail n’arrive. Il n’avait pas cessé de faire les cent pas depuis que Drake l’avait informé qu’Abigail était bien disposée à l’égard du projet et allait sous peu s’entretenir avec lui. Il semblait que dans seulement quelques instants, il allait proposer le mariage à une femme qui était bien au-dessus de son rang et qu’il s’attendait à ce qu’elle accepte. Il l’avait fermement chassée de son esprit quand, demoiselle rougissante, elle semblait avoir développé un sentiment tendre à son égard. Il n’y avait eu aucune raison de l’encourager, car à titre de fille d’un duc, sa famille allait s’assurer qu’elle fasse un bon mariage. Et cela ne voulait pas dire épouser un pasteur d’une modeste église d’un obscur village.
Un léger coup à la porte attira son attention. Abigail entra, tout d’abord hésitante. Il lui offrit un sourire chaleureux, essayant de la mettre à l’aise, même si son propre cœur battait la chamade dans sa poitrine.
Elle était aussi belle que dans son souvenir. Une chevelure châtain clair luisante, mêlée de mèches dorées. Ses grands yeux couleur de whisky regardaient le monde avec un mélange de curiosité et de gaieté, comme si elle connaissait un secret qu’elle brûlait de révéler. La petite fille s’était transformée en une femme sensuelle et bien faite. Sa bouche s’assécha, quand elle traversa gracieusement la pièce en allongeant un bras.
— Joseph, c’est bon de vous voir.
Prenant sa main, il effleura la peau soyeuse de ses lèvres, puis il la lâcha comme s’il avait été brûlé.
— Et vous, lady Abigail.
Elle pencha la tête d’un côté.
— J’imagine, étant donné ce dont nous devons discuter ici, que nous devrions mettre l’étiquette de côté. N’êtes-vous pas d’accord ?
Il hocha la tête et désigna d’un geste le canapé comme si l’hôte, c’était lui.
— Voulez-vous vous asseoir ?
Abigail lui jeta un regard de biais, puis elle sourit et s’installa sur le canapé en lissant ses jupes.
— Mon frère me dit que vous avez le projet d’établir une école pour les enfants du village.
— Oui. Cela est mon désir depuis un moment déjà. Je pense qu’il est important, même pour les classes inférieures, de savoir lire, écrire et calculer. Cela leur ouvrira de nouvelles possibilités lorsqu’ils seront des adultes.
— Et ma dot veillera à ce que vous puissiez accomplir cela.
Une fois encore, elle l’avait déstabilisé. À peine remis de la décharge électrique qu’il avait reçue en lui tenant la main, elle le plongeait à présent dans un tourbillon d’émotions. Était-elle en colère que sa dot aille à sa cause ? Le considérait-elle uniquement comme un chasseur de dot, impatient de s’emparer de son argent, la prenant pour épouse dans ce seul but ?
— Il est vain de le nier, n’est-ce pas ? dit-il.
— Peu importe. D’après ce que Drake m’a dit, nous obtenons tous les deux quelque chose de cet arrangement.
Joseph prit sa main dans la sienne.
— J’ose espérer que cet arrangement nous apportera un peu de bonheur à tous les deux. Je suis au courant de votre récente déception et j’en suis extrêmement désolé pour vous.
— Oui. Bien. Si nous allons de l’avant avec ceci, nous avons quelques questions à discuter.
Elle retira sa main et commença à faire les cent pas devant lui.
Il fut étonné par son brusque changement de sujet. Même s’il pensait que cela la chagrinerait de parler de la supercherie de son fiancé. Drake avait mentionné qu’Abigail avait attendu l’amour. Elle avait sans aucun doute le cœur brisé et ne souhaitait pas s’appesantir sur ce qu’elle avait perdu.
— Je dois d’abord vous dire que je penserai toujours à vous comme à un ami. Franchement, je ne veux pas davantage de ceci… ce mariage.
Pas trop enchanté de la direction qu’elle semblait prendre, il se contenta de la dévisager.
— J’aimerais également dire clairement que je n’ai aucun intérêt pour le lit conjugal.
— Quoi ?
Elle se redressa et cessa sa ronde infernale.
— Ce mariage doit en être un de convenance.
Joseph prit sa main et la tira sur le canapé à côté de lui.
— Non.
— Que voulez-vous dire par non ?
— Ce n’est pas un mot difficile. Trois lettres, une signification. Non.
— J’insiste pour que…
Ne sachant pas comment la faire taire autrement, il se pencha en avant et il l’embrassa. Ses lèvres charnues étaient chaudes et humides et avaient bon goût. Sa surprise provoqua sa raideur, puis pendant le plus bref des instants, elle se détendit et répondit à son baiser. Puis, elle posa les mains sur le torse de Joseph et le poussa.
— Arrêtez.
— Pas de mariage de convenance.
Elle s’appuya sur le dos du canapé et lissa sa chevelure.
— Vous ne m’avez pas laissée terminer.
Elle se déplaça pour s’éloigner de lui en laissant beaucoup d’espace entre eux. Craignait-elle que ses paroles provoquent un second baiser ? Il se prépara pour ce qui allait suivre.
— Je veux des enfants.
Joseph se cala dans le sofa et croisa les bras en s’efforçant de dissimuler son hilarité.
— Abigail, je sais que vous êtes une demoiselle innocente, mais je ne crois pas du tout que vous ne soyez pas au courant de la manière dont on fait des enfants.
— Bien sûr que je le sais.
Son joli teint prit une intéressante nuance de rouge.
— Alors, comment pouvez-vous dire d’un souffle que vous voulez un mariage de convenance et immédiatement après parler d’enfants ?
— Ce que je voulais dire était que je permettrais vos attentions jusqu’à ce que je sois en voie de famille. Ensuite, j’espère qu’en gentleman, vous respecterez mes désirs de ne pas continuer à… vous savez.
Elle agita la main entre eux deux.
Il n’avait jamais rien entendu d’aussi absurde de toute sa vie. Avoir des relations sexuelles jusqu’à ce qu’elle conçoive, puis se serrer la main et s’en aller joyeusement chacun de son côté ?
« Dans quoi me suis-je embarqué ? »
Le simple fait d’être aussi près d’elle avait déjà fait des ravages dans ses sens. Maintenant qu’il savait qu’il pouvait avoir cette femme comme épouse, son corps était impatient de s’y mettre. Bien qu’elle soit au-dessus de sa condition, son frère approuvait — non, il voulait — cette union.
— Et si je ne voulais pas un mariage de convenance ?
— Sottises. Évidemment que vous le voulez. Vous ne ressentez aucun désir pour moi. Je sais que c’est mon argent qui vous intéresse.
Il recula brusquement comme si elle venait de le gifler.
— Ce n’est pas vrai.
— Oh, je vous en prie. Ne commençons pas avec des mensonges entre nous. Pouvez-vous honnêtement dire que vous seriez ici à organiser un mariage avec moi si l’on ne vous avait pas fait miroiter ma dot ?
Joseph s’accorda un moment pour se calmer, résistant à l’envie d’étrangler cette fille.
— Ce que vous dites est partiellement vrai. J’admets que, lorsque je suis arrivé ce matin pour rendre visite à votre frère, un mariage avec vous était la chose la plus éloignée de mon esprit. Cependant, depuis que Drake m’a confié ce qui vous est arrivé récemment et qu’il a offert de permettre un mariage entre nous — si vous acceptez —, alors oui : je vais admettre qu’il y a d’autres choses que l’argent qui me rendent cet arrangement attrayant.
Elle inclina légèrement la tête en guise de question. Comme il savait qu’Abigail n’était pas le moins du monde faussement pudique, il supposa qu’elle voulait une réponse sincère. Une fois de plus, il prit sa main dans la sienne.
— Vous êtes une belle femme intelligente et animée. Qui ne voudrait pas de vous pour épouse ?
— Apparemment, lord Redgrave, dit-elle ironiquement.
— L’homme est un imbécile. Mais je ne le suis pas. Nous nous connaissons depuis l’enfance. J’aime penser que nous sommes déjà des amis. Un mariage entre nous est une idée hors pair. Évidemment que votre dot y joue un rôle ; mais j’avais pleinement l’intention de solliciter des dons de mes amis, ici, à Londres. De plus, il y a ma propre propriété et l’héritage que je recevrai une fois que je serai marié.
— Ce que vous tentez de me dire est que si je venais sans aucune dot, vous entretiendriez encore l’idée de m’épouser ?
Il se donna une minute pour réfléchir à sa question. Abigail était une femme que la majorité des hommes aimeraient épouser. Belle, intelligente et dotée de courbes que même un homme d’Église désirait. Elle avait été formée pour être une épouse avantageuse pour un gentleman titré. Elle était élégante, spirituelle et élevée au sein de l’aristocratie. L’énergie irradiait d’elle, même en ce moment, elle faisait crépiter l’air sous sa vitalité. Avoir toute cette énergie pendant toute sa vie — et dans son lit — ferait de lui un homme chanceux, vraiment. Sauf qu’elle cherchait à imposer des restrictions sur la partie au lit de l’affaire. Il soupira. C’était une chose qu’il allait devoir débrouiller.
— Oui, je le ferais.
— Alors, vous avez tort. Vous êtes un imbécile.
— Comment cela ?
— Parce que je ne veux pas d’un mariage qui est plus que celui de deux amis travaillant ensemble pour créer quelque chose de louable. J’ai attendu pendant trois ans pour ce que je pensais être une union d’amour. Mais apparemment, ce n’était pas le cas. Donc, tout ce que je veux à présent, c’est un foyer à moi, des enfants et l’occasion de me sentir utile.
Bien qu’elle le transperçât d’un regard décidé, ses yeux brillaient de larmes. Ses entrailles se contractèrent en voyant l’expression de vide sur son visage qui en était absente plus tôt. Comme il avait toujours été à moitié amoureux d’elle, mettre des restrictions sur leur relation pourrait s’avérer difficile à vivre. Cependant, il n’était pas prêt à laisser passer cette chance d’avoir Abigail comme épouse.
— Je vais respecter vos souhaits, si c’est ce que vous voulez réellement.
— Ce l’est.
Joseph glissa en bas du canapé et mit un genou à terre et prit sa main dans la sienne.
— Donc, lady Abigail, me ferez-vous l’honneur de faire de moi le plus heureux des hommes et de consentir à devenir ma femme ?
Au début, il pensa qu’elle allait refuser. Puis, elle pencha la tête d’un côté et dit doucement :
— Oui, Joseph Fox. J’accepte.
Il se leva et l’aida à se lever à son tour et il entoura sa taille de ses bras. Penchant la tête pour l’embrasser, il reçut encore une fois une décharge électrique devant les émotions qui affluèrent en lui. Ses mains remontèrent très lentement sur son bras jusqu’à ce qu’elles s’arrêtent sur son épaule. Il prit en coupe l’arrière de sa tête et il approfondit le baiser, se servant de sa langue pour la taquiner jusqu’à ce qu’elle lui permette d’entrer. Après avoir goûté son nectar sucré, il recula.
— Nous devrions peut-être parler à votre frère.
Abigail hésita un moment avec des yeux rêveurs ; puis elle sembla reprendre ses esprits.
— Oui, bien sûr. Je vais lui demander de venir nous rejoindre.
***
Abigail traversa la pièce en hâte et quitta rapidement la bibliothèque en fermant la porte derrière elle. Elle s’appuya contre le mur et prit une profonde respiration en mettant les doigts sur ses lèvres gonflées. Son cœur battait violemment, comme si elle avait couru. Ses mains tremblaient, et son ventre valsait.
« Enfer et damnation. Dans quoi me suis-je embarquée ? »
Chapitre 3
Abigail regarda par la fenêtre la roseraie enveloppée de la lumière pâle du jour. Au-delà de ce spectacle, la saleté et l’odeur de Londres, un jour chaud d’été formait un contraste sévère avec la paix et la sérénité sous sa fenêtre. Le bout de son doigt dessina un cœur sur la vitre, et elle soupira. Le jour de son mariage, le jour auquel rêvent toutes les jeunes filles.
Comme sa vie serait différente à présent aux vues de la voie qu’elle avait choisie. Ou plus précisément, qui lui avait été imposée. En grandissant, elle avait toujours compté sur une union d’amour, présumant qu’elle épouserait un gentleman titré et continuerait sa vie comme elle l’avait toujours menée. Un manoir à la campagne, une maison de ville à Londres, la saison mondaine, les fêtes, les bals, les soirées musicales, le théâtre.
Son union d’amour lui avait fait défaut, et au lieu de tout cela, elle épousait un ami d’enfance. Un pour qui elle craignait maladivement de développer des sentiments indésirables. Sa vie n’en serait pas une de travail acharné, pas du tout : mais l’épouse d’un pasteur ne menait pas non plus une existence oisive. Cette pensée la remplit d’énergie, d’excitation.
Depuis un certain temps déjà, toute la saison mondaine était devenue ennuyeuse. Elle avait déjà éconduit la majorité des gentlemen convenables. Chaque année, elle désirait ardemment l’homme qui deviendrait son véritable amour, son partenaire de vie. Elle avait cru l’avoir trouvé en Redgrave, mais apparemment non. Malgré toute sa réticence à l’admettre, son amour n’était pas tout à fait mort. Même si, en son for intérieur, elle était reconnaissante d’avoir découvert le mufle qu’il était avant de l’avoir épousé.
Redgrave était beau, charmant — et, à l’évidence, un grand imposteur. Ainsi qu’un scélérat. D’un autre côté, Joseph Fox était un homme honorable. Loyal et fiable et déterminé à agir correctement. Des qualités qu’elle avait jugées ennuyeuses chez ses prétendants précédents. Leçon apprise.
— Abigail, vous êtes belle !
Sa mère sembla entrer en flottant dans la pièce, dans un tourbillon de soie bleu foncé.
— Merci, mère.
Elle se leva et franchit la distance entre elles et elle prit les mains de sa mère dans les siennes.
— Est-ce que je fais la bonne chose ?
— Oh, ma chérie. Venez, assoyons-nous.
Abigail serra fortement les mains de sa mère. Cela n’arrêta quand même pas leurs tremblements.
— Devrais-je faire ce pas qui changera tellement ma vie ?
— Vous avez pris une sage décision. J’ai regardé grandir Joseph, changé du petit enfant turbulent en un homme bon et dévoué. Il éprouve un profond attachement pour les gens de son village et de son église. Il vous sera fidèle. Il n’y a pas réellement bien plus à exiger d’un mariage. Vous vous entendez bien, et moi, je peux vous imaginer tous les deux, travaillant dans un même but et accomplissant beaucoup.
Abigail sourit tendrement.
— Je remarque que vous avez omis l’amour.
— Parce que je ne voulais pas que vous me rabrouiez, dit ironiquement sa mère en lissant ses jupes.
— Je suis décidée à éviter l’amour. Je ne me replacerai plus jamais dans une position où je peux être blessée.
— Bien, chérie, nous avons déjà eu cette discussion. En fait, tant de fois récemment qu’il n’y a réellement plus rien à ajouter sur le sujet. À présent, il est temps de partir pour l’église. Drake attend en bas pour vous escorter.
Elle attira Abigail dans ses bras pour l’étreindre près de son cœur.
— Soyez heureuse, ma fille.
Plusieurs heures plus tard, Abigail jeta un autre coup d’œil au jonc de mariage à sa main gauche. Elle était assise en face de Joseph, qui contemplait le paysage tandis que leur carrosse grondait en roulant vers son nouveau foyer à Addysby End. Elle fit tourner la bague en or ornée d’émeraudes autour de son doigt. C’était fait. Elle était à présent lady Abigail Fox, épouse du pasteur Joseph Fox. Que cela fût la bonne chose à faire ou non pour elle, cela n’importait plus. Elle avait une nouvelle existence devant elle et elle était décidée à en tirer le meilleur.
Des nuages s’accumulant jetaient sur la fin de l’après-midi une pâleur grise. Ils étaient sur la route depuis quelques heures, le mariage étant déjà comme un brouillard dans son esprit.
— Êtes-vous suffisamment à votre aise ? demanda Joseph.
— Oui.
Un silence lourd planait dans l’air. Ils avaient déjà mené une conversation guindée sur le mariage, la nourriture et le changement de paysage entre Londres et la charmante campagne. Abigail était rarement à court de mots, mais malgré tous ses efforts, elle n’arrivait pas à trouver une seule chose à dire à son nouvel époux. Un moment de panique la saisit tandis qu’elle pensait à la possibilité des années de silence engourdissant chaque fois qu’elle et Joseph seraient seuls.
Ils pouvaient à nouveau discuter de l’école, mais sa planification était presque complétée, et il ne restait pas grand-chose à considérer jusqu’à ce qu’ils s’entretiennent avec l’entrepreneur qui construirait le bâtiment.
Elle lui jeta un regard furtif sous ses cils. Au début, il lui sembla détendu, mais après une inspection plus minutieuse, elle réalisa qu’il se tenait avec raideur, comme s’il attendait un coup. N’étant plus capable de supporter le silence, elle lâcha brusquement :
— Allons-nous faire le trajet d’une seule traite ?
Tiré sans prévenir de ses réflexions, Joseph dit :
— Non. Il y a une auberge où j’ai séjourné plusieurs fois. Elle est située à un peu plus de la moitié du chemin entre Londres et Addysby End. Ils ont de la nourriture ordinaire, mais savoureuse et des lits confortables. Je suis certain que la cuisine et le confort ne seront pas du tout comme ce à quoi vous êtes habituée, mais je crains que ce soit le mieux que nous puissions nous permettre.
Ses yeux s’ouvrirent brusquement.
— J’ai déjà séjourné dans des auberges auparavant et je suis familière avec leurs services. Je suis convaincue que ce sera bien.
La critique dans sa voix provoqua une légère rougeur sur le visage de Joseph. Abigail regretta immédiatement son ton, mais, franchement, cet homme croyait-il qu’elle n’avait jamais voyagé ? Et sa supposition qu’elle trouverait, sans trop savoir pourquoi, l’hébergement inadéquat la vexait. Cela n’augurait pas bien pour ce mariage s’il présumait qu’elle ne pouvait survivre qu’avec l’opulence à portée de main.
Elle appuya la tête contre le dos de la banquette et ferma les yeux. La tension des quelques dernières semaines avait laissé des traces. Cela ne lui ressemblait pas d’être brusque avec les gens, et donner l’impression d’être une mégère n’était pas la manière dont elle voulait entamer leur relation.
Le carrosse de Joseph n’était pas aussi luxueux que le véhicule de sa famille. Elle changea légèrement de position pour être plus à son aise.
— Je suis désolé pour le carrosse. J’en possède bien un plus grand, mais j’utilise habituellement celui-ci pour les trajets plus longs. En particulier parce que je suis presque toujours seul.
— Il est bien.
Abigail tenta d’étouffer sa colère grandissante. S’il disait une seule autre chose pour indiquer qu’il la considérait comme snob et incapable de supporter le moindre inconvénient, elle retirerait une chaussure et la lui jetterait à la tête. Cela allait certainement le détromper de son idée qu’elle était une princesse.
Elle pouvait bien être la fille d’un duc, enfant, elle avait passé suffisamment de temps à courir partout et à jouer comme n’importe quelle autre gamine. Et s’il y avait une personne qui devrait savoir cela, c’était son époux. N’était-ce pas lui et son frère à elle qui l’avaient attachée à un arbre ? Elle sourit à ce souvenir. Non, il n’y avait certainement rien de snob chez sa famille.
***
Joseph aurait voulu se mordre la langue. Qu’est-ce qui pouvait bien clocher chez lui ? Il savait très bien que les membres de la famille Lacey ne se croyaient pas au-dessus de tous les autres. Mais, à présent qu’il avait Abigail assise en face de lui, faisant le trajet jusque chez lui pour commencer leur mariage, son cerveau semblait déconnecté de sa bouche.
Le mariage avait été rapide. Pendant qu’ils attendaient l’apparition de la future mariée, il avait essayé de bavarder avec son père, qui était son témoin, mais cela n’avait pas fonctionné. Il ne pouvait pas encore croire qu’il était sur le point d’épouser lady Abigail. La femme qu’il avait fermement chassée de son esprit des années auparavant. Malgré ce qu’il lui avait fait croire à cette époque, lui aussi avait ressenti l’attirance entre eux deux, mais il savait que cela ne pouvait mener nulle part.

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