Le manuscrit maudit  - Tome 1 : La quête
155 pages
Français

Vous pourrez modifier la taille du texte de cet ouvrage

Le manuscrit maudit - Tome 1 : La quête , livre ebook

-

Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus
155 pages
Français

Vous pourrez modifier la taille du texte de cet ouvrage

Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus

Description

Monte Cassino, Foggia, Bénévent... tout en greffant son histoire étrange, l'auteure nous transporte dans les batailles historiques qui eurent lieu en Italie... mais que l'on se garde bien de raconter. Mêlant les temps et les espaces en y faisant subrepticement participer une autre dimension, Ryna Monaca tente de redonner ses lettres de noblesse à une civilisation brillante, celle portée par l'Islam, que l'Occident, sans vergogne, a tenté de faire disparaître bien qu'ayant hérité de ses bienfaits, sans le reconnaître. Le Manuscrit maudit, qui n'est que le début d'une saga, tisse une toile captivante autour du lecteur, en haleine, le plongeant dans les mystères des quêtes historiques.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 24 janvier 2017
Nombre de lectures 27
EAN13 9791022501699
Langue Français
Poids de l'ouvrage 2 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,08€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Ryna Monaca
LE MANUSCRIT MAUDIT
1. LA QUÊTE
Distribution :
SOFIADIS
7 rue Henri François – 77330 OZOIR-LA-FERRIÈRE
Tél. 01 60 34 37 50 – Fax. 01 60 34 35 63
commandes@sofiadis.fr – www.sofiadis.fr
Diffusion :
SODDIL
16 Boulevard Saint Germain – 75005 PARIS
Tél. 01 60 34 34 30 – Fax. 01 60 34 35 63
soddil@soddil.com – www.soddil.com
Comptoirs de vente :
LIBRAIRIE DE L’ORIENT
18 rue des Fossés Saint Bernard – 75005 PARIS
(Face à l’Institut du Monde Arabe)
Tél. 01 40 51 85 33 – Fax. 01 40 46 06 46
orient-lib@orient-lib.com – www.orient-lib.com
LIBRAIRIE ALBOURAQ
91 rue Jean-Pierre Timbaud – 75011 PARIS
Tél. 01 48 05 04 27 – Fax. 09 70 62 89 94
librairie11@albouraq.com – www.albouraq.com

© Dar Albouraq
Tous droits de reproduction, d’adaptation ou de traduction par quelque procédé
que ce soit, sont réservés pour tous les pays à l’Éditeur.
1437-2016
ISBN 979-10-2250-169-9 — EAN 9791022501699
Ryna Monaca
LE MANUSCRIT MAUDIT

LIVRE PREMIER
LA QUÊTE
D escendante d’un sultan turc, Ryna Monaca est une authentique princesse qui n’en reste pas moins cosmopolite par son ascendance faite de Turcs, de Mongols, de Slaves et de Latins. Noble par le sang, elle l’est aussi par le cœur. Sa douceur, sa bonté, sa générosité font d’elle un personnage authentique, particulièrement attirant. Plus encore sa modestie qui la rend assez énigmatique et terriblement mystérieuse.
Ryna Monaca, auteure de nombreux travaux scientifiques, a écrit également un recueil de poèmes, des nouvelles, des essais et des romans dont le plus marquant est Le Manuscrit maudit .
NOTE DE L’AUTEURE

Le soleil d’Allah brille sur l’Occident de Sigrid Hunke reste une référence non seulement par la somme des révélations et des connaissances que l’œuvre apporte, mais aussi par la grande intégrité et l’honnêteté intellectuelle de son auteure.
C’est un livre qui m’a toujours fascinée parce qu’il est l’un des seuls, en Occident, à restituer la véritable histoire de ceux qui forgèrent notre civilisation et que l’on a méconnus beaucoup trop longtemps, de ceux qui nous apportèrent tant et tant mais que nous ignorâmes avec une inqualifiable arrogance, de ceux, enfin, à qui nous volâmes le savoir et que nous rejetâmes sans vergogne, sans pitié, sans reconnaissance avec une imperturbable et ignominieuse ingratitude.
La culture musulmane, car c’est d’elle dont il est question, à laquelle la nôtre doit beaucoup dans tous les domaines sans exception, fut brillante, sinon la plus brillante de toutes, non seulement par la science qu’elle apporta à l’Occident et au monde mais aussi par son intelligence. Elle sut en effet semer les germes du savoir qu’elle distribua à tous vents et ne manqua pas de les cultiver à travers le monde. Pour l’exemple, la Faculté de Médecine de Montpellier fut créée par Ibn Sina, le plus grand médecin de tous les temps.
Bien sûr, les esprits retors, les stériles mentaux, malades de leur racisme, dégoulinant de haine, affirmeront que les Musulmans ne rapportèrent que ce que les génies grecs découvrirent avant eux, nous donnant ainsi l’illusion de la notion de civilisation propre seulement à l’Occident, aux occidentaux et non aux autres ; toutefois, il faut savoir que les Serviteurs d’Allah, les musulmans, alors particulièrement ouverts à la science, restituèrent les écrits des Grecs en les améliorant sensiblement tout en innovant. Ils eurent néanmoins l’honnêteté de livrer les notes des auteurs hellènes, en les citant correctement, ne s’appropriant aucunement ce qu’ils découvrirent. Pouvons-nous en dire autant, sachant que les lois de Descartes en optique ne furent que celles, plagiées, d’Al Hazen 1 , les fables de La Fontaine, calquées sans vergogne sur Ibn El Mouqqafi’, la découverte de la Pénicilline, le fruit de l’intelligence des médecins arabes, les mises en évidence du diabète et de la circulation sanguine, celles d’Ibn Sina ?
Les Musulmans se comportèrent en véritables gentlemen alors que nous nous conduisirent envers leur héritage comme des pillards, des voleurs, des tricheurs, des maquilleurs de la vérité !
Lorsqu’on tente de réduire leur apport à une simple et stérile médiation, il faut avoir le courage de reconnaitre, néanmoins, que la Grèce se situait pourtant loin de l’Arabie alors que, nous, appartenions au même continent sans nous émouvoir de la production hellène et sans y être sensibles.
Notre aveuglement dura pourtant un millénaire pendant lequel l’obscurantisme, le fanatisme, l’extrémisme, la violence, la cruauté et le pillage furent nos seuls et uniques Credo et Bible. La preuve historique, que personne ne pourra nier, nous en est fournie par l’organisation des différentes Croisades auxquelles nous donnions une teinte religieuse alors qu’elles ne furent que mercantiles d’une part, et firent diversion, d’autre part, afin de taire les problèmes intérieurs.
Les Musulmans améliorèrent considérablement les sciences, personne ne pourra nier cette vérité à moins d’être d’une incorrigible mauvaise foi. Ils pensèrent plus fondamentalement et plus universellement par rapport aux Grecs. Ces derniers, par ailleurs, ne furent pas leur seule source puisque les Inspirés du Coran eurent aussi l’intelligence de puiser le savoir chez les Mésopotamiens, les Chinois, les Indiens, les Perses et même les Américains… Oui, car Christophe Colomb n’a rien découvert sachant que les Serviteurs d’Allah, à travers les marins arabes, accostèrent en Amérique au X e siècle, connurent des tribus autochtones avec lesquelles ils se lièrent par des pactes d’amitié, échangèrent marchandises et services, commercèrent, troquèrent, convertissant, même, certaines d’entre elles à l’Islam 2 .
À l’heure où l’on martyrise Musulmans et Arabes, les rendant tous deux coupables et comptables de tous les crimes commis sur la terre, comme on le faisait par le passé pour les Juifs, je voulais, par le présent ouvrage, restituer la vérité et montrer qu’ils furent à la pointe du progrès et qu’en cela ils méritent nos respect, reconnaissance et gratitude.
Je voulais aussi faire comprendre que les civilisations procédaient les unes des autres et que si les Musulmans s’inspirèrent des Grecs, ces derniers ne furent que les continuateurs des Égyptiens… chose que l’on ne reconnait jamais, toujours dans le seul dessein de faire croire que civilisation ne rime qu’avec Occident… et seulement avec lui, balayant ainsi d’un revers de main les autres contributions à l’évolution de l’humanité…
Nier les apports de nos prédécesseurs, c’est faire outrage à l’intelligence de l’homme. Corrompre l’histoire, la tourner à son avantage et oublier ce qui nous a été apporté et légué, c’est être éminemment injuste et profondément ingrat en prenant le risque de transmettre le virus de l’oubli aux générations qui viendront, les obligeant à nous effacer de leurs tablettes comme nous l’avons fait pour celles qui nous ont précédés au motif qu’elles n’avaient pas la même religion, ni la même couleur.
Notre civilisation n’est que la continuité de celle que les Musulmans surent établir…
– La pollution en moins, car nous savons que l’Islam interdit les destructions des espaces verts, tout comme nous savons que notre civilisation est la seule qui ne vit pas en harmonie avec la nature puisqu’elle l’a soumise à son diktat.
– Et l’humanité en plus, car les Musulmans créèrent des hôpitaux prenant en charge totalement les malades, des lieux d’assistance, des pensions pour veuves et orphelins, ainsi que des crédits spéciaux pour l’entraide sociale.
Qu’on le veuille ou non, l’Islam fut la seule religion qui lança un peuple, pourtant barbare, désorganisé et inculte sur la voie de la science et l’obligea au savoir. Le premier Commandement ordonné à Mohammed, le Prophète des Musulmans, ne fut-il pas : « Lis ! Lis au nom de ton Seigneur, Celui qui créa… » ordre obligeant chaque Croyant à s’instruire ?
Ryna Monaca
CHAPITRE 1

Les mains glissant délicatement sur une épaule déjà tremblante, aux contours amènes, ne pouvaient que frissonner de plaisir. Plus encore à la caresse des hanches majestueuses, aux formes marquées, superbement taillées, plaisantes, harmonieuses. Elles ne pouvaient que trépider à l’effleurement, au frôlement de la courbure du dos, de l’arc des reins, de la croupe enchanteresse, du galbe des jambes.
L’impression de sensualité, de ravissement, de délectation, de douceur, de délicatesse, de distinction était alors pénétrante pour l’homme accomplissant l’acte.
Agencée d’angles harmonieux, plaisants, glissants, crayonnée de traits fins, bien dessinés, gracieux, la tête bien faite, mais aussi bien pleine, paraissait dominante, supérieure à toutes les autres, altière, orgueilleuse, hautaine, presque arrogante.
Les yeux couleur châtaigne devenaient vifs, brillants, pénétrants, intelligents, coruscants, déterminés chaque fois qu’on les regardait, aussi le caractère ne pouvait-il être que fougueux, ardent, brûlant, enflammé, embrasé, intrépide, audacieux, parfois téméraire.
Quant à la chevelure, bien fournie, superbe dans sa texture, raide et ordonnée semblait néanmoins docile au vent, d’autant qu’elle avait été délicatement et affectueusement peignée.
La robe qu’elle portait était simple, belle, blanche, immaculée, lisse, semblant enduite d’un vernis glacé, pareille à celle d’une vierge offerte par les païens en sacrifice à leurs divinités.
Éminent, distingué, le chanfrein était noble, la ganache délicate, tracée par un Maître subtil et généreux, le garrot robuste, les naseaux fumants, crachant le feu, la croupe saillante, puissamment musclée, le poitrail tendu, bombé, bien dessiné, les pattes souples, harmonieuses.
Telle était la bête majestueuse et noble qui galopait à bride abattue dans cette région aride, dépeuplée, sèche, sans lendemain, soulevant derrière elle, sans s’en soucier aucunement, un nuage de poussière.
Le sol qu’elle foulait semblait s’écarter devant elle comme par magie, lui livrant inconditionnellement et respectueusement le passage. On aurait dit à la fois Pégase, le cheval ailé, tellement elle était belle, Bucéphale, l’étalon d’Alexandre le Grand, tellement elle était fière, ou la licorne, la bête fabuleuse, tellement elle était gracieuse. Plus encore lorsqu’elle tambourinait de manière cadencée, rythmée et subtile la terre sèche qu’elle effleurait à peine de ses sabots, majestueusement ceints de leurs couronnes, surmontées de paturons délicats aux boulets renflés, aux canons effilés supportant des jarrets fermes.
C’étaient la grâce, l’élégance, la beauté, la volupté qui, se conjuguant, galopaient toutes ensemble, mêlées sans discernement. Mais c’étaient aussi la force, la puissance et la vélocité qui dévoraient les lieues avec frénésie !
Le cheval était magnifique, mythique presque, la course féérique.
Le destrier avait encore plus d’allure sous son harnais.
Ainsi têtière, frontal, garnis de part et d’autre de deux cordelières rouges, œillères, montants, muserolle, sous-gorge joints par des boutons en argent, à l’instar du mors, étaient faits de cuir souple enrobé de tissu noir, afin de ne pas blesser le pur-sang. Le collier, en avant, bordé d’un liseré à lamelles jaunes, était formé d’une large bande à fond d’ébène, brodé de parures en fils d’or composant le nom de l’animal. Rejoignant au poitrail la fausse martingale, il se continuait par la sousventrière et les différentes sangles, s’accrochant au bracelet d’une selle richement ornée, de belle facture et cousue par le plus grand artisan de la région. Le seul caparaçon que le coursier possédait siégeait sous le quartier. C’était de la bure, rehaussée sur toute sa longueur par une doublure en soie noire sur laquelle se détachaient des motifs armoriaux représentant, au milieu d’arabesques et de lettres calligraphiées, un lion normand écrasant un dromadaire, le tout brodé de fils d’or.
De temps à autre, sans ralentir sa course, le cheval relevait la tête fièrement, soufflait, comme pour faire comprendre à celui qui le montait le besoin d’une caresse que son cavalier ne manquait jamais de lui donner.
La bête percevait ainsi, sous le gantelet de son maître, le frôlement affectueux lui dévoilant l’amour et l’affection que lui portait celui qui la montait. Elle redoublait alors d’efforts et d’ardeur.
L’animal galopait depuis longtemps mais, avec insolence, ne semblait montrer aucun signe de fatigue. Était-ce parce qu’il avait senti préalablement la fraîcheur de la mer et entendu le bruit des vagues s’écrasant sur les rochers qu’il avait surplombés avant de s’enfoncer dans une région aride et sèche ? Était-ce parce qu’il était rassuré en ce territoire ami ? Toujours est-il qu’il filait à vive allure, l’écume enflammée aux lèvres, le mors aux dents. Son cavalier, sans le blesser, le piquait des étriers de temps à autre, lui faisant sentir qu’il était pressé d’arriver là où il devait se rendre.
Tous deux avaient galopé depuis longtemps sans s’attarder, après avoir longé puis contourné les Apennins par le sud en partant de Lucera, la ville de lumière illuminant la région orientale d’Italie, la Capitanate qu’ils avaient quittée huit jours auparavant, subitement, sans avertir, s’enfuyant comme des brigands de grand chemin, comme s’ils avaient commis un larcin, un crime monstrueux.
Après avoir traversé d’un trait les Pouilles puis le duché de l’Ancienne Apulie, en évitant du mieux qu’ils pouvaient les impitoyables patrouilles, ils s’étaient arrêtés à Tarente, la ville d’où ils avaient embarqué subrepticement pour Crotone, leur temps étant compté. Continuant leur voyage par la terre, longeant la botte italienne dans sa partie baignée par la mer ionienne jusqu’à Reggio di Calabria, puis traversant le détroit de Messine, ils s’étaient rendus jusqu’à Palerme, la superbe capitale, le joyau de l’île, échappant à une longue poursuite par-ci, livrant un combat sans gloire qu’ils ne voulaient sûrement pas par-là.
Dans la capitale du Royaume de Sicile, qu’ils trouvèrent dans un grand émoi parce que soumise aux ineffables turbulences de l’histoire et aux incessantes convoitises des hommes, se mêlant discrètement à une foule désorientée et ne sachant à quel saint se vouer en raison des perturbations politiques, ils s’étaient reposés quelque peu, fatigués par les escarmouches, lesquelles n’avaient cessé de les retarder tout au long de leur parcours. Tentés de reprendre des forces, ils s’étaient permis un repos mérité puis avaient embarqué secrètement mais avec beaucoup de difficultés pour le continent dans lequel ils se trouvaient en l’instant.
La traversée avait été bonne sur une mer parfaitement calme, comme elle l’était habituellement à la fin du mois de mai, et sous un ciel bleu à l’infini, sans aucun nuage qui puisse déranger son azur.
À l’issue, les deux compagnons avaient débarqué sur une terre ferme qu’ils attendaient impatiemment, traversé une cité en ruines du fait de son antiquité mais qui chantait encore la grandeur d’une civilisation passée éteinte par des barbares, puis, bien que toujours pressés par un temps qui s’écoulait inexorablement et irrémédiablement, s’étaient arrêtés une demi-journée, tant pour reprendre des forces que pour visiter des parents, des amis de combat et pour établir le contact qu’ils cherchaient avec les notables locaux.
En ces lieux, ils n’avaient plus à craindre pour leur vie ni à livrer bataille, car en pays ami ils se trouvaient.
Le bain pris, les discrètes plaies pansées, les sobres ravitaillements en eau et en provisions faits, ils étaient repartis à bride abattue et avaient galopé toute la nuit en s’orientant à l’aide des étoiles, lesquelles devaient leur indiquer la route, cette route qui les mènerait là où ils devaient se rendre quoi qu’il en coûte, quelles que soient les circonstances, quels que soient les événements.
De jour, le cavalier trouvait son interminable chemin grâce à un instrument secret en forme de petite boîte qu’il tenait dans le creux de sa main, constitué d’une grosse aiguille aimantée enfermée sous un verre, instable en fonction des lieux et des situations, qui indiquait le Nord 3 .
Pour l’heure, les deux complices chevauchaient dans l’aube glaciale sans être aucunement indisposés par le féerique mais gênant lever du soleil qui commençait à poindre sur leur côté droit et qui restait fascinant par le spectacle magique qu’il ne cessait d’offrir.
Le matin était encore frais et rien ne semblait pouvoir arrêter ni l’homme ni l’animal. Ni la faim, ni la soif, ni le froid, ni la chaleur. Ni les humains, ni les bêtes, ni les éléments ! Seul Dieu pouvait le faire car les deux amis étaient habitués à toutes les situations, qu’elles fussent faciles ou difficiles, agréables ou dangereuses. Ils étaient aguerris.
Depuis deux années, pas loin de chez eux dans la merveilleuse Capitanate cédée par l’Empereur du Saint Empire germanique, à l’extrémité nord des Pouilles, ils n’avaient cessé de livrer d’innombrables combats dont certains, illustres, les avaient propulsés dans la légende.
À Monte Cassino, dans un relief raviné, crevassé, lugubre, dur, hostile, particulièrement difficile, ils avaient fait face à un ennemi dont ils avaient enfoncé les lignes, tous les deux, avec un courage hors du commun, sinon une témérité emportant l’admiration de tous.
À Foggia, à Troia, à Melfi, à Bénévent, ils en avaient fait de même, et enfin à Ponte Calore, lieu en lequel le cavalier reçut une flèche qui, heureusement, ne traversa que tangentiellement son épaule, perçant néanmoins son muscle principal sans toutefois atteindre les organes vitaux.
C’était un 26 février !
L’homme s’en rappellera jusqu’à la mort. Non point à cause de la blessure qui lui fut faite, mais parce qu’à cette date et en cet endroit, il perdit un ami, Manfred, sur lequel il avait, au père, fait le serment solennel de veiller.
Il s’en rappellera encore parce que, du Rio Verde, il recueillit son corps décomposé, affreusement mutilé, égorgé par un traître germain répondant au nom de Hans, lui donna une sépulture décente et chrétienne là où il chut, portant en épitaphe sur le granit :

ICI TOMBA, POUR NE PLUS SE RELEVER, LA FINE FLEUR DU SAINT EMPIRE GERMANIQUE. ET SUR CES RUINES, DE TEMPS À AUTRE, FULGURENT DES SOUVENIRS ÉPHÉMÈRES, QUI PRÉVIENNENT ET MENACENT, COMME LES VAGUES DE LA MER, SURGISSENT ET S’EFFACENT. 4
L’air devint plus chaud.
Le cheval, dans son galop effréné, poussa soudain un hennissement.
Le maître, comprenant que sa bête avait humé quelque chose d’insolite, tira sur le mors. L’animal s’arrêta net, puis se levant sur ses pattes postérieures, agita en l’air les antérieures, comme pour canaliser sa force soudain contrariée, tout en hennissant de plus belle.
Afin de le calmer, le cavalier le caressa au garrot puis sortit d’un étui accroché au pommeau d’argent de sa selle un instrument bizarre, lequel avait le pouvoir de rapprocher les choses à la visée et que les Arabes avaient baptisé « Jamil » 5 . C’était un objet circulaire, métallique, en cuivre, les deux bouts étaient operculés par du verre. Il les tira en sens opposés. Les éléments coulissèrent les uns sur les autres, l’outil s’allongea alors d’au moins un bras. Il le porta à son œil droit, scruta l’horizon et vit au loin quelques arbres frémissant au vent et le reflet de l’eau. Il sourit discrètement, caressa son cheval, replia la lentille, la remit dans son enveloppe, piqua des deux 6 et se dirigea vers l’endroit qu’il venait de discerner dans ce paysage hostile, stérile, envahi par une chaleur peu supportable.
Quelques instants plus tard, il s’y trouvait. Le lieu ressemblait à une sorte de petite palmeraie, tapissée d’une verdure de laquelle émergeaient des fleurs de différentes variétés plus jolies les unes que les autres et qui exhalaient des parfums enivrants. Au beau milieu, s’écoulait une eau fraîche cristalline sortant d’une source dont on ne devinait pas l’origine mais qui se jetait dans un petit lac où le liquide était aussi limpide que le plus beau des cristaux et qui laissait deviner un fond immaculé, apparemment vierge, semblable à la turquoise. On avait peine à croire qu’il pouvait exister un petit paradis dans cet immense enfer.
Le cheval se cabra encore une fois et poussa un long hennissement. Il avait l’habitude de se comporter de la sorte, de jouer comme un poulain, fou et capricieux lorsqu’il était heureux. L’intrépide et valeureux cavalier se laissa choir au même moment de manière fort habile, avec la souplesse, l’élégance, la beauté et l’agilité d’un félin dans son milieu naturel.
Une fois au sol, il reprit sa lunette, scruta à l’entour en décrivant un cercle complet et replaça le singulier et étonnant objet dans un étui en cuir dont il laça méticuleusement le bord supérieur après l’avoir fermé par un opercule qui portait le sceau des armoiries de la Maison qu’il servait.
Tout lui parut calme. Tout lui parut baignant dans une particulière, une extraordinaire sérénité.
Pas âme qui vive, pas âme qui vécut dans cet univers qui, pourtant, aurait dû attirer tous les voyageurs perdus dans une région si difficilement supportable que l’on avait peine à croire que des êtres humains pouvaient la fouler !
Le cavalier retira alors les gantelets de sûreté dont les doigts métalliques étaient articulés, épousant parfaitement la main et la protégeant. Puis il détacha sa cape pourpre et la jeta sur la selle. Il ôta ensuite son casque en posant les deux mains sur le timbre en argent, juste au-dessous de la pointe, puis en tirant vers le haut afin de dégager l’arête nasale, à l’avant, et le filet à mailles protégeant la nuque, à l’arrière. Il le posa à terre délicatement, se redressa, délia le baudrier ceignant sa taille, accrocha son épée recourbée à la selle, desserra cette dernière afin de libérer le cheval, lequel, avant de s’en aller boire, reçut dans les nasaux une pincée de tabac en poudre qu’il accepta parce que venant de son maitre mais aussi parce qu’elle avait la propriété de lui dégager les sinus par des éternuements répétés et de lui faire reprendre le souffle que les innombrables lieues parcourues avaient entamé quelque peu.
Le guerrier porta ensuite la main à son propre cou, fit coulisser un cran afin de relâcher le gorgerin jusqu’à la mentonnière puis ôta la cuirasse pectorale scintillante comme il retira les cubitières à pointe, les genouillères, la cotte de mailles, les bottes noires en cuir souple dont la pointe était légèrement recourbée, et enfin le pantalon pour ne rester qu’en pagne.
C’était un homme de belle taille aux muscles saillants, bien faits, se détachant les uns des autres, parfaitement galbés, bien proportionnés. Le corps, harmonieux, portait d’innombrables cicatrices, les unes plus profondes ou plus importantes que les autres, souvenirs indélébiles de batailles sanglantes.
Le teint du cavalier était blanc, mais la peau restait tannée par le soleil. Son visage, à forme anguleuse, n’en était que plus ferme, sinon rude et viril. Ses yeux bleus, hérités d’une lointaine ascendance anatolienne, donnaient un regard perçant, vif, intense, altier. Sa bouche fine, ses dents blanches bien agencées, son nez petit et fin, ses cheveux blonds fournis descendant jusqu’à la nuque lui conféraient une allure particulière. Sa moustache noire, émincée, prolongée par un bouc grisonnant, latéralement, autant que l’impériale à laquelle il était lié par une passerelle pileuse, accordait encore plus de sévérité et de relief au visage.
L’homme avait, incontestablement, de la prestance. C’était ce qui se dégageait de lui au prime abord. Cette allure distinguée, naturellement noble, émanait comme une sorte de lumière, d’aura, de nimbe qui enveloppe les personnages authentiques, sincères et dont la foi est grande.
Sur le pendentif en argent qu’il portait autour du cou, sous la cotte de mailles, et qui ne le quittait jamais, était inscrit son nom afin qu’il fût reconnu en cas de mort sur le champ de bataille. On pouvait y lire en lettres arabes : , Abdulrani Chalabi , dit « Al Nassir », signifiant « le Victorieux ». Pareil titre, lui avait été conféré après la dernière des batailles, remportée par le Prince germano-sicilien Manfred de Hohenstaufen sur le sanguinaire Charles d’Anjou, frère du Roi de France Louis, le neuvième du nom, dit Saint.
Al Nassir, connu comme le loup blanc sur les champs de bataille, s’y distingua par son courage extrême, son habileté au combat, sa dextérité au sabre et son armure en argent contrastant avec les vêtements sombres qu’il portait. On l’appelait « le Cavalier noir à l’armure d’argent » ! Les Chrétiens le nommaient « le vif Sarrazin » parce qu’il scintillait, il brillait comme un miroir au soleil, ce qui lui permettait d’avoir l’avantage sur ses ennemis aveuglés lorsqu’il les chargeait. Cette ruse, il l’avait tirée de la Bible rapportant l’astuce employée par le roi Salomon contre des ennemis pourtant supérieurs en nombre et quasiment vainqueurs.
Al Nassir piqua de la tête dans le lac dont l’eau, pourtant exposée aux rayons du soleil, était néanmoins fraîche par on ne sait quel mystère. Il nagea longtemps, se délassa avec grâce et volupté dans une onde qui semblait, à l’instar d’une amoureuse, caresser son corps, épouser ses moindres contours. Puis, récupérant dans une gibecière un savon d’Alep, il se lava à grande eau, achevant son bain par une toilette purificatrice rituelle. Il sortit enfin de l’eau, se sécha puis appliqua sur sa peau un mélange d’huiles végétales assorti d’essences aromatiques qu’il avait fabriqué lui-même afin de protéger son enveloppe des rayons du soleil. Il s’habilla, tira un autre instrument, une sorte de cadran, le dirigea vers le soleil, mesura la longueur de l’ombre et conclut que l’heure de la prière du « Dohr » 7 était arrivée. Il se tourna alors vers l’Est, étendit son tapis à l’ombre d’un palmier, fit sa génuflexion et pria le Souverain des Mondes visible et invisible.
Lorsqu’il acheva sa dévotion, il tira quelques provisions qu’il avala avant de se reposer sous un palmier, laissant son cheval pâturer. Après s’être assoupi quelques instants, il se releva, siffla son fidèle compagnon qui folâtrait dans la palmeraie, le sella et continua son chemin. Frais et dispos, le pur-sang arabe fendit l’air. On avait l’impression qu’il volait, c’est pourquoi son maître l’avait appelé « Altaïr » 8 et avait inscrit ce nom sur son frontail et sur son collier en magnifiques lettres arabes calligraphiées.
Altaïr et Al Nassir venaient de traverser dans sa partie africaine, et dans toute sa longueur, l’empire en faillite des Almohades. Partant des Pouilles, ils avaient parcouru la moitié de la botte latine que l’on appelle Italie, la Sicile, avaient débarqué à Carthage, cinglé en direction du sudouest, sur Biskra, s’étaient enfoncés plus profondément dans le désert, avaient contourné l’Atlas et remontaient maintenant vers le Nord, le cap sur Tanger dont il n’étaient plus qu’à quelques lieues. Tout au long du chemin, « le Cavalier noir à l’armure d’argent » avait été reçu par les gouverneurs des régions auxquels il transmettait un message.
Après quelques heures d’une course folle, Tanger apparut par miracle. Comme une image surgissant d’un autre monde, elle sembla sortir brutalement d’un néant abyssal et effrayant. Les maisons blanches se hérissèrent soudain à l’horizon. Les lèvres d’Al Nassir se décollèrent. Il esquissa enfin, mais discrètement, une sorte de sourire ressemblant plus à un rictus, trop heureux de toucher quasiment au but.
Décidant alors de faire une halte pas loin de la ville, dans une oasis, il s’arrêta, et après avoir délicatement nettoyé son cheval, il prit un bain, car l’extrême propreté allant jusqu’à la manie était l’une de ses nombreuses caractéristiques. Il mangea ensuite les dernières provisions qui lui restaient et se reposa à l’ombre des palmiers. Fatigué, il tenta de s’assoupir, se tournant et se retournant sur sa couche, mais le sommeil ne vint pas malgré ses efforts ! Il se remémora alors la dernière scène qu’il avait vécue à Lucera, sa ville natale.
CHAPITRE 2

— Que pourrais-je faire de ces âmes vagabondes, chaque instant tourmentées, inquiètes, agitées, qui hantent ce lieu ? se dit en lui-même l’homme venu d’on ne sait où, terriblement mystérieux, à la stature plus qu’imposante. Que pourrais-je en faire ?
Puis, le regard transfixiant, relevant la tête doucement et scrutant dans le ciel noir une pleine lune effroyablement livide qui s’en détachait lorsqu’elle n’était pas cachée par de gros nuages ténébreux, affolants, sombres et chargés, il répondit sous sa barbe, en ricanant :
— J’aviserai plus tard ! Oui… j’en aviserai plus tard ! Pour le moment, laissons ces esprits soucieux prendre quelque repos car ils en auront bien besoin. Oui… ils en auront bien besoin. Laissons-les jouir de ces instants qu’ils ne reverront plus jamais, car ils ne reviendront pas. Laissons-les jouir de la vie… de cette vie tellement difficile, tellement morne, tellement maussade, tellement fade qu’elle en devient insipide et diaphane mais pourtant à laquelle ils tiennent… peut-être autant qu’à la… vie !
L’homme partit d’un gros rire saccadé, rauque, éraillé, pour le moins terrifiant, qui fit trembler dans les chaumières. Il lança un regard de feu sur sa droite puis sur sa gauche, comme s’il voulait incendier, par son pouvoir ténébreux et conféré par une autre dimension, tout ce qui bougeait à l’entour. Puis il mit le pied à l’étrier, monta avec aisance sur son cheval, une bête étrangement nerveuse tenant difficilement en place, au tempérament enflammé, aux naseaux fuligineux, aux yeux fulgurants, et dont la robe tout entière était d’un blanc laiteux, immaculé, semblable à une neige dense, jamais foulée par le pied.
L’animal, piqué à vif par des étriers acérés lui déchirant les chairs jusqu'à les faire saigner, se mit à lancer, dans une obscurité pesante et effrayante, un hennissement qui résonna dans toute la vallée comme un cri sinistre, dressant les cheveux sur la tête des plus courageux et mettant en fuite corbeaux, chouettes, chauves-souris et autres animaux nocturnes. La terrifiante bête, dont la couleur contrastait mystérieusement avec les ombres qui se précipitaient autour d’elle, se cabra, presque querelleuse, agita en l’air ses deux pattes antérieures, les jeta à terre dans un claquement menaçant rappelant le sifflement inquiétant d’un fouet fendant l’air, puis se mit à avancer pas à pas, de manière ordonnée et dans une cadence effrayante comme si elle accomplissait une danse rituelle, une chorégraphie macabre, une marche funèbre… comme si l’image qu’elle renvoyait se déroulait au ralenti, se dépliait dans une autre dimension, abolissant l’espace mais aussi… le temps.
Les sabots enchantés du cheval fulgurant résonnaient grandement sur un pavé morne, froid, impersonnel et d’un autre âge. Leurs bruits retentissants et secs produisaient un écho sourd qui, dans les ténèbres, leur répondait, davantage amplifié par le silence absolu d’une nuit sombre et mystérieuse… d’une nuit d’automne, comme seul l’automne pouvait en produire, dans cette région effroyable et effrayante de par les légendes qui y couraient et se transmettaient, tout au long des années, à travers les générations qui se suivaient.
Sur sa monture endiablée, le cavalier quitta ces lieux obscurs et se glissa comme une ombre éphémère dans les nébulosités d’une nuit profonde, inquiétante et mystérieuse qu’il épousa sans peine. La tenue noire qu’il portait de pied en cap, sa grande taille, gigantesque par rapport aux frêles corps des lieux, sa forte corpulence qui en imposait, naturellement, à plus d’un, son air austère, rude, paraissant impitoyable, ne donnaient que plus de mystère au tableau. L’endroit, déjà peu engageant, semblait sinistre et plus encore le personnage, des lèvres duquel se détachait, comme un ricanement maléfique, un sourire sardonique prolongé par un rictus.
— Que la paix soit sur vous tous ! cria-t-il de sa voix de stentor en pénétrant dans la pitoyable et misérable auberge d’un village déshérité, miteux qui n’en finissait pas de vivre à tout le jour, dans un autre âge, dans un autre monde, dans un autre temps sans pouvoir s’en détacher.
Nul ne répondit au salut ironique et presque irrévérencieux, dans l’assistance déjà subjuguée, envoûtée par le personnage énigmatique sorti tout droit d’une autre dimension… sinon de l’au-delà.
C’était comme si des individus rudes assis paisiblement à une table venaient de voir s’ouvrir une porte brutalement, sans que rien ne l’annonce, et s’ériger sur son seuil un être étrange, un esprit, un fantôme, une apparition, un vampire sinon… Satan lui-même ! Sur les visages tendus, roides, froids, crispés et, certains même, affolés, la moiteur se dissipait, laissant la place à une sueur dégoulinante alors que la température ambiante n’était pas particulièrement chaude. On pouvait y lire la surprise, d’abord, puis la crainte et enfin la peur presque panique. Celle-ci était visible, tangible, palpable, renforcée par les terribles et effarantes fables qui couraient dans cette région tellement inhospitalière et si obscure.
Bâti douloureusement à flanc de montagne, dans un endroit d’accès singulièrement difficile, le rendant terriblement enclavé, le village était haut perché et dominait la plaine. Cette situation géographique particulière lui avait été donnée dans les temps reculés confondus avec l’histoire, afin de prévenir les attaques et les invasions ennemies. Les hivers rigoureux du lieu en faisaient un site inaccessible. Et ses étés ne le rendaient pas plus hospitalier, car noyé dans une roche grisâtre, froide, repoussante, absurde, mêlé à une verdure éparse, morne et sauvage, il n’apparaissait que par un ciel très clair.
À une situation essentiellement pénible au point de se demander où résidait l’intérêt d’élire domicile en pareil endroit, à une géographie malaisée s’ajoutait une architecture inquiétante. Aussi les rues étroites, sinueuses, gauches, escarpées de l’endroit, ses maisons vieillies par le temps, effacées par les siècles, chancelantes, rabougries, aux murs couverts d’une mousse antédiluvienne, prenaient-elles un aspect triste le matin, plus morne au crépuscule et franchement lugubre, la nuit.
Les habitants, peu accueillants, étaient bien présents en les lieux, mais personne, ou si peu, ne les voyait ou ne les rencontrait, encore moins l’étranger et pas plus le visiteur de passage pour un jour ou pour une nuit ; hommes peu fréquents et femmes rarissimes paraissaient des ombres furtives, fuyantes, mornes qui se dissolvaient, s’évanouissaient comme des esprits malsains, évanescents si, d’aventure, on les apercevait dans une nature fort peu engageante.
Dans cette atmosphère intensément sinistre, déjà froide, encore lugubre, mais toujours prenante, le nouvel arrivant, ce mystérieux cavalier d’une apocalypse paraissant déjà présente, devenait d’autant plus impressionnant, d’autant plus ténébreux qu’il était drapé dans sa longue et ample cape noire le recouvrant entièrement comme un linceul. Son regard, terriblement pénétrant, mordant, dur, tenace, fixait, transperçait même les individus, de sorte que chacun retenait son souffle, transpirait à grosses gouttes, avalait sa salive avec difficulté en le voyant.
L’invité, qui n’en était pas un mais que l’on devait accepter par crainte des enfers, celui qui n’était pas le bienvenu comme tous ceux qui n’appartenaient pas au terroir, regarda avec sévérité, presque méchamment, les hommes se trouvant là, en face de lui, tremblant de toute leur carcasse. Mais dès que la servante, une soubrette engageante, belle et fort aguichante par ailleurs, se présenta, l’étrange visiteur eut un sourire éminemment complaisant qui dévoila ses dents blanches bien alignées, les canines plus développées que les autres.
Ses yeux s’injectèrent de sang, un moment pendant lequel on croyait qu’il allait étendre sa cape et voler comme une chauve-souris jusqu’à elle afin de lui mordre les jugulaires et de sucer son sang chaud et vermeil. L’homme n’en fit rien. Certes, il étendit sa cape mais pour mieux l’ôter, montrant ainsi ses habits également noirs. Il s’assit, commanda une soupe locale sans ail, qu’il se fit servir tout en lorgnant la jouvencelle, et se mit à manger le plus normalement du monde. Lorsqu’il eut fini d’absorber sa pitance et de boire la piquette qu’on lui avait fournie, il sortit une pièce de sa poche, la posa sur la table, jeta un regard semblant dire à la femme : « Je reviendrai te visiter un soir ! », endossa sa large cape et partit.
Dès qu’il mit le pied dehors, que la porte claqua funestement sans aucune intervention humaine, un vent froid, glacial, à son image, se mit à souffler d’une manière lugubre, faisant grincer les girouettes, claquer les fenêtres et branler les calvaires.
L’homme, enfourchant son cheval à la crinière libre qui se mit à hennir en se cabrant, écorché jusqu’au sang par des étriers acérés, fut englouti par la nuit devenant de plus en plus noire dans ce village oublié par les hommes et peut être même par Dieu, mais non par le diable.

— Allez en paix, mes enfants, et que le Seigneur soit avec vous ! Qu’Il soit dans votre esprit mais aussi dans vos cœurs. Qu’Il vous accompagne dans tous les actes de votre vie, chaque jour, et vous donne Sa Grâce. In nommine patri et fili et spiritus sancti . Amen 9 !
L’ensemble de l’auditoire, plus ennuyé qu’intéressé par une oraison qu’il estimait monotone et monocorde, reprit le dernier mot instinctivement en chœur, sans enthousiasme ni ferveur.
À l’issue de la messe du dimanche, la seule qui eut lieu en réalité dans la semaine, en dehors de celles dites lors d’événements extraordinaires, les ouailles, agenouillées presque de force à l’occasion d’un office qu’elles estimèrent lent, se relevèrent rapidement, après s’être signées de bonne ou de mauvaise foi.
Elles quittèrent l’église, quelques-unes s’attardant à discuter avec le nouveau curé de la paroisse dans le but de prendre un rendez-vous pour une confession ou pour un baptême, les autres s’éclipsant doucement sans demander leur reste.
Le père Béranger-Saunière, un enfant de la région occitane qui naquit et grandit dans les environs, en pays de Languedoc, venait d’être affecté depuis peu dans le Roussillon, à la légendaire église Sainte Marie-Madeleine de Rennes-le-Château, un bien curieux village, historique, rude et austère, situé à flanc de montagne dans la région cathare au sud de la France.
L’homme, robuste, de grande taille, les traits forts comme taillés à la serpe, le regard brillant, intelligent, transperçant et peu supportable, portant une longue robe et une mitre noires, avait fait une forte, une bien forte mais aussi une bien étrange impression lors de sa cavalière venue en les lieux, un trente et un octobre de l’an de grâce mil huit cent quatre-vingt-quinze. Il était arrivé en pleine nuit drapé dans une cape noire sur un cheval blanc effrayant tous ceux qui le virent.
Bien qu’il fût en poste depuis plus de deux mois, les habitants de Rennes-le-Château ne parvenaient pas à s’adapter au personnage, dont le caractère assez renfermé, froid, austère, hautain, peu enclin aux discours, parfois même carrément sinistre ne leur convenait pas du tout.
Le curé avait hérité bon gré, mal gré, aux fins d’exercer son ministère, d’une vieille et pitoyable église complètement délabrée, dont le souvenir, que le peu de piété des habitants enfouit dans les abysses du temps, avait été balayé par le vent de l’oubli.
En outre, à la suite d’hérésie, de jacqueries nombreuses contre une Église orthodoxe, le Vatican, échaudé, ne souhaitait pas voir le monument restauré pour des raisons mystérieuses. Mais tous savaient aussi que le Pontife romain n’accordait aucune importance à l’édifice du seul fait qu’il était lié au nom de la femme qui fut la plus controversée de l’Église catholique sinon de la Chrétienté, simplement parce qu’elle était une femme, néanmoins proche du Christ et pouvant désavouer plus l’autorité de ceux qui bâtirent le « paulinisme » 10 puis le « constantinisme » 11 et enfin le catholicisme que celle des apôtres eux-mêmes.
Saunière, parce qu’originaire de la région, en enfant du pays, n’avait cessé de courir, de se battre, d’entreprendre des quêtes et des commémorations afin de tenter la réparation de l’édifice, mais en vain. Nulle porte ne s’ouvrit pour l’aider financièrement à concrétiser son projet, à croire que l’endroit, pourtant historique, laissait froids tous les donateurs, glacés tous les mécènes ! À croire, aussi, qu’il existait un secret que tout le monde connaissait et partageait, sauf le prêtre !
Utilisant son propre argent, égratignant lourdement sa cagnotte, le chef de la paroisse débuta quelques travaux de réfection après avoir pris le conseil d’un architecte. Il décida, de son propre chef et en fonction des fonds disponibles, de s’attaquer au plus important de l’édifice constitué par les fondations. Le labeur avança difficilement car il s’avéra fort pénible en raison du caractère rude du sol, fait d’une roche difficile à pénétrer. Le coffrage s’annonça particulièrement laborieux. Aussi, fallut-il, afin d’assurer une plus grande stabilité à l’édifice, élargir son assiette, étaler sa prise au sol en creusant une large galerie.
— Mon père ! Mon père ! Venez voir ! s’écria l’un des nombreux coffreurs qui, par un coup de pioche donné au hasard, venait de mettre au jour une bien grande et bien étrange curiosité.
Le prêtre s’approcha et, surplombant la trouvaille, après avoir d’un seul coup d’œil mesuré son importance, il congédia incontinent les artisans qui en avaient fait la découverte.
La longue et ténébreuse nuit venait de tomber, doucement, enveloppant sans qu’il s’en aperçoive le village de Rennes-le-Château. Dans la vieille église, sur le lieu des travaux qui avaient été commencés, à l’endroit dans lequel la trouvaille fut faite, une pâle et maigre flamme scintillait discrètement et… secrètement.
Sur le site, Saunière était présent. Il ne voulait pas de témoin, aussi se trouvait-il seul, tenant dans sa main droite une petite lanterne. Accroupi, il époussetait la découverte à l’aide d’une brosse et d’un pinceau fin, semblable à celui qu’utilisent les archéologues lors de leurs recherches. Il la visitait sous toutes les coutures. La grêle lumière émanant d’un vieux quinquet dont la flamme virevoltait doucement au gré des courants d’air, éclairait néanmoins assez pour montrer distinctement une large et épaisse plaque, une sorte de dalle scellée.
Sobre et simple dans sa conception, faite d’un seul bloc de couleur grise, en pierre froide ressemblant au granit, de forme rectangulaire, aux lignes bien tracées, elle mesurait approximativement deux mètres sur trois, s’enfonçant de trois centimètres dans le sol. Elle devait peser près de trois mille livres. Excepté sur un côté, elle semblait adhérer fortement au sol comme si elle y était ancrée depuis toujours. Elle portait en fronton une inscription qui paraissait écrite tant en langue latine qu’en celle d’oc :
VAE VICTIS ! MALDIT QUI TE CHERRA ! 12
— Seigneur ! s’écria le prêtre en la découvrant.
L’épigraphe, ressemblant aux anciennes exécrations et imprécations que les prêtres ou parents bienveillants affichaient souvent sur des sépultures, surtout celles de rois ou de notables de l’ancienne Égypte afin de les protéger du viol, l’effraya quelque peu au prime abord.
L’homme se leva. Il eut un léger mouvement de recul puis, se ravisant, il décida d’en savoir plus. Mais pour cela, il lui fallait surmonter la peur que suscitait toute malédiction, même fausse.
Saunière, fortement impressionné par le mystère qui se dressait soudain devant lui, se releva préoccupé. Ses pensées étaient désormais ailleurs, dans un autre monde, une tout autre dimension. Il fit quelques pas en arrière et ne prit pas garde à un caillou qui le fit trébucher et s’étaler de tout son long sur le sol que les travailleurs avaient remué préalablement.
L’abbé, agile malgré sa taille et son poids, se releva promptement mais, énervé, donna un coup de pied vengeur à l’obstacle qui le fit choir. Quelle ne fut sa surprise lorsqu’il vit apparaitre une anse cachée sous le caillou. Il la regarda quelques instants sans en connaitre la nature puis, intrigué, tenta délicatement de la tirer. N’y réussissant pas et de peur de la rompre, il creusa à l’entour pour enfin déterrer un objet vieux comme Mathusalem, apparemment bien conservé.
La chose, enfouie assez profondément dans la terre avait refait surface à l’occasion des fouilles et à l’insu des ouvriers. Froissée et pliée, elle ne possédait pas de forme pouvant l’appréhender ou à tout le moins, la comparer.
Saunière l’épousseta en soufflant dessus d’abord de manière instinctive. Il approcha la lampe plus près et devina que ce qu’il avait découvert était constitué par une substance dure mais plus ou moins souple par certains endroits. Il soumit la chose à la tendresse du pinceau et à la dureté de la brosse. Lorsqu’elle fut nettoyée de sa poussière millénaire et débarrassée des résidus qui s’étaient déposés à la périphérie et incrustés à la surface, au fil du temps, enfin lorsqu’elle devint présentable, Saunière crut reconnaitre ce qu’il avait entre les mains :
— Qu’est-ce que cela ? s’étonna-t-il. Mais… on dirait du cuir… un cuir ancien. Continua-t-il en le palpant.
Il examina l’objet avec une attention soutenue et l’étudia avec une grande concentration, le caressa, le tâta, le scruta pour le porter instinctivement à son nez et le sentir pleinement. Le relent qui s’en dégagea, difficilement supportable, le fit d’ailleurs éternuer car l’intérieur empestait le moisi. Saunière tenta d’y voir plus clair autant qu’il put, mais malgré tous ses efforts, ne discernant qu’à moitié l’objet, il décida de monter dans sa chambre afin de faire la lumière sur sa découverte. Glissant la trouvaille sous sa robe, scrutant méthodiquement les alentours comme s’il avait peur d’être surpris, comme s’il avait volé un objet précieux, il prit son quinquet et se dirigea vers ses quartiers.
Au fur et à mesure qu’il gravissait les escaliers le menant à sa chambre, son apparence, projetée sur le mur par la lampe qu’il tenait à la main, prenait une forme lui ressemblant de moins en moins. Elle grandissait démesurément jusqu’à prendre des proportions colossales. Elle s’accrut encore davantage, finissant par former une imposante ombre chinoise se propulsant en face de lui. Saunière, ahuri, prit peur. Il se plaqua à la rambarde et, dégoulinant de sueur, assista à une scène qui se déroula devant lui, une scène venue d’un autre temps, d’une autre contrée.
— Ce n’est pas possible ! se dit-il transi. Ce n’est pas possible… je rêve… je dois faire un cauchemar !
Suffoquant, il desserra le col de sa chemise afin de mieux respirer et se blottit en boule contre la balustrade. Il lui était difficile de croire ce qu’il voyait, se pensant victime d’une grave hallucination. Les images, défilant à une grande vitesse d’abord, se firent de plus en plus précises et, d’ombres qu’elles furent au début, prirent des couleurs et du relief en réfrénant leur vélocité jusqu’à se projeter au ralenti. C’était comme si un spectacle donné par des acteurs vivants sortant de la scène se déroulait soudain devant le prêtre effrayé, terrorisé, fiévreux jusqu’à en claquer des dents. L’homme le vivait et en ressentait les moindres perceptions, comme s’il y était, sans toutefois y participer.
CHAPITRE 3

— Tachez de me la garder confortablement au frais et faites en sorte qu’elle ne s’échappe pas. Vous en répondrez sur vos têtes ! cria Alida avec son discret accent italien, tout en enfilant, sur sa chemise en satin blanc rehaussé d’un jabot dentelé latéralement, la veste légère de son tailleur bordeaux et en jetant sur ses beaux yeux clairs, légèrement en amandes, des lunettes du dernier style.
— Mais bien sûr, ma tendre ! répondit l’assistante en chef, le sourire coquin aux lèvres. Il lui sera difficile de se lever à ta « belle », vue sa position !
La jolie Italienne aux longs cheveux d’un châtain clair, fournis et raides, le visage ovale, gracieux, maculé par quelques taches de rousseur qui n’en rajoutaient que davantage à son charme, esquissa un ravissant et sensuel sourire puis s’enfonça dans la Mercedes coupée, laissant deviner de superbes jambes parfaitement galbées. Elle démarra en trombe, dans un crissement de pneus à faire rougir un pilote de formule « un ».
Après avoir emprunté l’autoroute, qu’elle parcourut quelques instants, calmement, elle la quitta brutalement pour aborder une microstructure d’approche véhiculaire la menant à son lieu de rendez-vous.
Alida Balachi est une très belle femme. Un corps de rêve et une taille superbe faisaient d’elle une sorte de mannequin, de beauté qui ne pouvait passer inaperçue. Elle alliait à tout cela une élégance peu commune qui n’en rajoutait que davantage à son charme incendiaire. Son jeune âge ne l’a pas empêchée de collectionner les diplômes et de se retrouver, à moins de trente ans, responsable du centre de cryptoarchéologie 13 , science chargée d’élucider, en les reconstituant, les mystères de l’histoire. Sa jeunesse dans la spécialité qu’elle avait choisie, décriée néanmoins par ses pairs, avait été une gageure qu’elle releva, soutint et remporta. Sa branche faisait appel à une érudition certaine qu’elle acquit, mais aussi à un esprit scientifique qu’elle possédait déjà.
Belle, intelligente, stylée, Alida avait tout pour combler et rien pour déplaire. Elle aurait conquis n’importe quel homme, fut-il le plus difficile, le plus riche, le plus beau. Pourtant, du côté sentimental, ses capacités furent sérieusement limitées. Aucun mâle ne partageait sa vie ni sa couche et cela soulevait des questions. Était-ce parce que l’âmesœur ne s’était pas encore présentée à elle ? C’est du moins ce qu’elle croyait. C’est surtout ce qu’elle voulait que l’on pense afin d’éviter qu’on levât le voile sur sa vie antérieure. Elle était très discrète quant à ce sujet particulière et n’en discutait jamais, faisant toujours semblant de n’avoir que très peu de souvenirs, séquelles d’un accident de la circulation qu’elle aurait subi dans son enfance, comme elle le prétendait, mais qui ne convainquait personne.
Toutefois, la gracieuse latine fit une première rencontre par le passé, en première année de faculté, alors qu’elle était encore une très jeune étudiante. L’occasion se transformera très vite en une relation amoureuse, les sentiments très forts, profonds et sincères n’existant que de manière unilatérale… de son côté.
L’homme qu’elle connut, médecin spécialiste en pneumo-phtisiologie qui amorçait une carrière universitaire et préparait son agrégation de professeur en la matière, partagea deux années de sa vie pendant lesquelles la belle italienne crut connaître l’amour, le vrai, l’unique, le premier, celui que, dit-on, l’on n’oublie pas, l’on n’oublie jamais. Et, jamais elle ne l’oublia ! Mais, trop de différences physiques et mentales, de dissemblances dans l’éducation, dans les idées, dans les qualités, dans les défauts, dans les orientations politiques, dans le couple lui-même, soldèrent l’histoire sentimentale par un échec cuisant. Un revers qu’Alida vécut très mal et ressentit au plus profond de son âme. Une déception qu’elle trainera tout au long de sa vie et qui restera comme une grande plaie ouverte dans son cœur. La jolie latine ne s’en remit que très difficilement malgré la liaison éphémère qu’elle eût avec un capitaine d’aviation qu’elle quitta brutalement. Néanmoins, malgré toute la tendresse qu’affichera à son égard le deuxième homme, elle gardera toujours cette flamme particulière qu’une femme réserve au premier qu’elle a connu, même si un autre croit s’incruster véritablement dans sa vie.
La belle italienne était-elle trop exigeante ou trop absorbée par un travail qui prenait toutes ses heures, toute sa vie, toute son âme ? Toujours est-il, que pour l’heure, elle vivait encore seule dans un coquet petit logement en banlieue sud de la capitale française.
La jeune femme entra dans le grand amphithéâtre de la Sorbonne encadré et surveillé par les statues des anciens élèves que furent Richelieu, Pascal, Rollin, Lavoisier, Descartes, et du fondateur de l’Université, Sorbon.
L’orateur, contracté en raison de la thèse d’avant-garde qu’il avançait, avait les mains tendues, serrant latéralement le pupitre. Il tentait d’exposer, non sans embarras, sa théorie sur la crucifixion de Jésus. Aussi, jeta-t-il au public composé d’universitaires, de chercheurs, de théologiens :
— Le liquide blanc s’écoulant du flanc du Christ, soutint-il, comme il est dit dans le Nouveau Testament, pourrait être celui du péricarde, car c’est l’une des seules sérosités incolores de la région. Mais, à franchement parler, je ne le crois pas…
Alida chercha du regard une place vide. Elle la trouva proche de l’allée centrale. Après s’être frayé un passage à travers les invités, elle s’y installa.
Le sujet l’intéressait particulièrement car, par le passé, elle avait entrepris une étude sur la crucifixion. C’est pourquoi elle écouta l’exposé avec une grande attention.
— … car si l’on se rapporte à la position spatiale de Jésus sur la croix, surélevée par rapport à celle du soldat romain, Langinus pour certains, ou du grand prêtre du sanhédrin le Juif Caïphe pour d’autres, qui lui planta la lance dans le corps, celle-ci ne pouvait atteindre la région du cœur, les lances romaines étant courtes. L’objet ne se planta pas dans la région du cœur mais dans le flanc, ne pouvant toucher, par conséquent, que le foie ou le poumon. Or, de ces organes, il ne s’écoule de liquide autre que le sang sauf si…
Le théoricien racla sa gorge. Il prit un verre d’eau pour donner le change. En réalité, il avait peur d’exposer son point de vue sur la question, sachant que l’Église verrait d’un mauvais œil ses idées et que la Sorbonne n’était pas réputée pour être en faveur des concepts nouveaux ni des thèses pas très… catholiques. Alida comprit la difficulté qu’éprouvait l’intervenant. Elle se porta à son secours.
— Nous sommes impatients de connaître votre point de vue sur la question, professeur ! lança-t-elle.
Jean Le François lui répondit par un sourire nerveux et ses yeux, très expressifs, la remercièrent. Il continua avec plus d’assurance :
— … sauf si le liquide incolore n’est ni du sang ni de la lymphe et qu’il n’ait pas la caractéristique d’une sérosité, en somme, une substance étrangère à l’organisme comme le liquide… provenant… provenant… d’un kyste hydatique.
Une clameur gigantesque de réprobation envahit le grand amphithéâtre.
— Ce que vous affirmez là n’est rien de moins que scandaleux et blasphématoire ! cria l’un des auditeurs.
— C’est normal qu’il s’en prenne à la divinité du Christ puisque lui-même ne la reconnaît pas. Il est athée ! répondit un deuxième.
— Ou Juif, sinon Musulman. N’oublions pas qu’ils ont condamné le Seigneur ! jeta un troisième.
Alida, offusquée par de pareils propos, se leva :
— Est-il possible que des intellectuels puissent tenir un langage aussi vil et raciste à l’aube du vingt et unième siècle ? Respectons le point de vue de notre collègue et opposons-lui des idées… non des préjugés. Pour votre information… je ne suis ni Juive, ni Musulmane mais catholique de l’Église romaine.
Un tonnerre d’applaudissements, cette fois, souleva le grand amphithéâtre. Le François, réconforté par l’intervention d’Alida et par les acclamations, continua alors son exposé après avoir salué celle qui l’avait soutenu.
— La probabilité de la chose est renforcée par le fait que Jésus était un berger. Il aurait pu être contaminé par les moutons qu’il gardait, puisqu’on les sait vecteurs. L’intérêt de ce que j’avance réside dans la possibilité de corroborer le phénomène en pratiquant des analyses sur le Saint Suaire, recherchant la présence de calcifications ou d’éléments résiduels, attestant la présence d’échinocoque…
— Quelle serait la pratique pour y parvenir ? questionna Alida.
— Soit par écouvillonnage au niveau des empreintes laissées par la blessure à hauteur du flanc, soit par intervention directe sur le tissu, en utilisant la spectrophotométrie ou les ultraviolets, répondit Le François.
Alida avait la réponse aux questions qu’elle s’était posée. À l’issue de l’exposé, elle prit contact avec le professeur afin de l’inclure dans son équipe de chercheurs.

Damas croulait sous une chaleur accablante en ce printemps particulièrement chaud, car la température n’était pas de saison. Alida avait visité la somptueuse mosquée des Omeyyades attirée par le tombeau de Saint Jean-Baptiste trônant au milieu de la grande salle puis par celui du Sultan Saladin jouxtant l’édifice. L’heure de la conférence était proche.
La jeune femme était venue afin d’y assister, aussi se rendit-elle à la grande université de la capitale près de la gare des Barmakkides. Le professeur Birout Atama y donnait une conférence, la première du genre chez les musulmans, c’est pourquoi la jeune femme ne voulait pour rien au monde manquer pareille occasion qui, à coup sûr, allait faire couler beaucoup d’encre.
« La science a-t-elle des droits sur les sépultures des Prophètes ? », tel était le sujet. Il est vrai que, touchant au sacré, il paraissait éminemment osé, d’autant qu’il sous-entendait l’intervention des scientifiques sur ce qu’eux appellent « sites » mais que leurs adversaires nomment « sanctuaires ». Pour les premiers, l’entreprise n’était rien d’autre que de l’archéologie, alors que pour les seconds, c'était de la profanation. En conséquence, la porte était grande ouverte au conflit.
Lorsque le professeur fit son entrée dans l’amphithéâtre de l’université de Damas, il fut acclamé par une minorité et conspué par tous les autres. Mais d’un caractère trempé, Birout Atama n’avait cure de ce que l’on pouvait penser de lui. Son but étant d’imposer la science, c’était bien la seule chose qui comptait à ses yeux.
— Chers Confrères, commença-t-il, « chercher la science jusqu’en Chine et depuis le berceau jusqu’au tombeau » sont des préceptes chers à l’Islam que nous ne pouvons ni ne devons ignorer. Mais plus important encore est l’ordre que donna l’Archange Gabriel à notre Prophète Mohammed, que la paix et le salut soient sur lui : « Iqra ! » 14 fut le premier commandement, ce qui signifie que non seulement le premier devoir du Musulman est de s’instruire, mais qu’en ne le faisant pas il risque le courroux, sinon le reniement divin parce qu’il aura enfreint l’ordre d’Allah, l’Omniscient, le Très Haut. Le Prophète Adam n’était-il pas le plus savant des hommes puisqu’il fut plus instruit que les êtres de lumière ? Je pose ces questions afin de vous faire comprendre que la science tient la première place en Islam, c’est pourquoi nous nous devons à elle.
Après avoir introduit son sujet de la sorte, Atama sut qu’il venait de captiver l’attention de ses auditeurs en les mettant face à leur responsabilité de croyant qu’il avait su mêler à celle du scientifique. Il continua en s’attaquant directement à la question pour laquelle une conférence réunissant les savants du monde entier avait été organisée :
— Certes, les tombeaux des prophètes sont sacrés et méritent notre respect. Toutefois, est-il possible de faire semblant de méconnaître leur existence ? Et s’ils sont là, a-t-on le droit de laisser enfouis des secrets qui pourraient tant apporter à l’humanité et nous faire davantage connaître la puissance de ce Dieu que nous vénérons…
— Les tombes des Prophètes sont saintes ! Les toucher est un sacrilège ! cria un auditeur avec véhémence, le bras levé en l’air, menaçant.
— La science l’est plus encore pour les Musulmans ! répondit Atama, avec plus de conviction. Et si Dieu nous a laissé des sépultures, c’est probablement dans le but de nous montrer Ses Signes, sachant qu’il n’existera plus de Prophète après Mohammed, parce qu’il est le Sceau qui clôture l’Avertissement divin ! Ainsi, après lui, Allah ne nous enverra plus de Messager ! Aussi, devrions-nous comprendre Son Message en filigrane !
Alida paraissait fascinée par l’assurance presque insolente de l’auteur et par sa manière d’aborder un problème aussi épineux dans le monde musulman, où tout ce qui touche au sacré devient sacrilège. Elle buvait ses paroles. Bien que le sujet ait créé une vive polémique, Atama maîtrisait parfaitement la situation.
Il rajouta, afin de mettre fin à la controverse :
— N’oublions pas un verset essentiel du Coran !
— Auquel faites-vous allusion ? lança un participant.
— À celui qui fait mention de Pharaon !
— Quel rapport avec ce dont nous parlons ?
— Celui-ci ! Il est dit dans le verset [10:90] : « En ce jour Nous préservons ton corps afin que tu sois un signe pour ceux qui viendront après toi, même s’ils sont nombreux les gens qui ne prêtent aucune attention à Nos signes. » Les Tombeaux des Prophètes ne sont-ils pas, eux aussi, des signes ?
Atama, en ne s’écartant aucunement du religieux, venait de marquer un point. Il le savait. Ses adversaires eurent beau tergiverser, palabrer, vitupérer, leurs arguments n’émoussèrent pas la conviction de l’orateur.
L’agitation resta néanmoins très grande dans la salle.
À la fin de la conférence, Alida mit tout en œuvre pour rencontrer un homme dont l’esprit l’intéressait… mais pas seulement !

Lorsqu’elle se rendit à Tel-Aviv, la jeune savante ne pensait pas que le sujet du professeur Braun Mannerheim provoquerait une telle réaction chez les extrémistes religieux, qui le lapidèrent à la sortie du débat et incendièrent son véhicule. Mannerheim avait osé contester trois points essentiels et tabous de l’histoire de la Bible :
— Moïse, soutint le professeur, même s’il est révéré par les Juifs, les Chrétiens et les Musulmans, cela n’empêche qu’il n’apparait dans aucune œuvre historique, sur aucun papyrus, sur aucune stèle. Pourtant, s’il avait été élevé par Pharaon ou à ses côtés, s’il avait été aimé par lui comme un fils, comme il est écrit, il n’aurait pas manqué d’être mentionné par les scribes ! En outre, s’il avait été destitué ou déshérité par le Prince d’Égypte, son nom aurait été martelé. Mais… au moins… il aurait existé. Or, il n’y en a aucune trace, ni sur les murs, ni dans les écrits des scribes. Pourquoi ?
— Oserais-tu nier le Testament, mécréant ? s’écria un rabbin extrémiste.
— Je suis un scientifique, messieurs ! répondit calmement Mannerheim. Je ne m’abreuve ni de politique, ni de doctrine, ni d’idéologie, ni de ragots. Je quête ! Autre chose : autant que la vie de Moïse, son sauvetage des eaux ne peut être crédible !
Une clameur s’éleva dans la salle mais ne découragea aucunement le chercheur, qui développa sa thèse avec un calme inouï.
— Si les sauriens étaient respectés comme des dieux, et ils l’étaient dans l’ancienne Égypte, cela suppose qu’ils n’avaient pas de prédateurs, ce qui implique leur pullulation dans le Nil où l’on pouvait compter au moins un individu au mètre carré. Comment un enfant aurait-il pu traverser une longue distance pour arriver jusqu’à Pharaon sans encombre ?
— Et les miracles… sais-tu ce que c’est, renégat ?
— Oui… mais la science ne peut s’en contenter !
Alida voyant la polémique s’enfler prit la parole afin d’y mettre fin en tentant une diversion.
— Professeur ! interpella-t-elle. Si vous ne croyez pas en l’existence de Moïse, cela implique que les Hébreux n’ont pas connu l’esclavage. C’est bien d’ailleurs l’une de vos thèses, n’est-ce pas ?
— En effet ! Mademoiselle ?
— Alida Balachi !
— En effet, mademoiselle Balachi, un texte de Ramsès II s’adressant aux ouvriers d’Héliopolis illustre parfaitement bien les conditions des travailleurs et les avantages dont ils bénéficiaient. Plus encore, le célèbre « arrêt de travail » des ouvriers de Deir el-Médineh, appelé aujourd’hui « grève », en l’an 29 du règne de Ramsès III, relaté dans les documents. Cela prouve aisément que l’esclavage n’existait aucunement dans l’Égypte ancienne et que les travailleurs sémites étaient traités de la même façon que les autochtones. Christiane Desroches Noblecourt a parfaitement montré la chose dans l’exposition Toutankhamon qu’elle avait organisée en 1967.
Laissant la salle bouillonner, Alida réussit à prendre contact avec le professeur.

— Messieurs, je vous remercie d’avoir répondu à mon invitation…
C’est quatre semaines plus tard qu’Alida mit en relation, dans une Fondation, les trois savants qu’elle avait recherchés.
— … je vous ai réunis aujourd’hui parce que non seulement vous faites autorité dans vos domaines respectifs, mais vos thèses sur l’histoire sont d’avant-garde. Bien que certains d’entre vous soient croyants, ils sont néanmoins, et avant tout, scientifiques, c’est-à-dire objectifs. Ce sont les raisons pour lesquelles je vous ai choisis.
Les trois savants, assis autour du bureau, écoutaient avec attention.
Alida rajouta, comme un appel à l’aide :
— Messieurs ! J’ai besoin de vos compétences. En effet, l’organisme que je dirige est financé en grande partie par une personnalité fort riche, une mécène s’intéressant particulièrement à l’archéologie, plus encore à la cryptoarchéologie. Elle m’a demandé de former une équipe composée de chercheurs capables de résoudre le problème qui se pose à elle.

  • Accueil Accueil
  • Univers Univers
  • Ebooks Ebooks
  • Livres audio Livres audio
  • Presse Presse
  • BD BD
  • Documents Documents