Le temps des sardanes
59 pages
Français

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Description

Dans les années cinquante, trois sœurs, dix, neuf, huit ans sont envoyées pour les vacances de Pâques dans les Pyrénées Orientales, à Céret chez leurs oncle et tantes, tous trois célibataires, cousins germains de leur mère. Elles vivent des moments de bonheur complet au cœur de deux maisons remplies « d'âme », sous le regard bienveillant du notaire et de ses sœurs, dans une atmosphère de gaieté, de joies simples. L'imagination enfantine a le loisir de se déployer sans contrainte auprès de la présence légère et de l'amour sans faille de ces « grandes personnes » respectueuses de la liberté des enfants avides de jeux et de fantaisie mais aussi de protection affectueuse et de moments de repos et de poésie. Ces moments de bonheur dans un lieu typique, unique, marqué de pittoresque, ensoleillés de faconde, bardés de tendresse marqueront pour toujours les trois sœurs et aussi toute la famille. Devenus parents, les enfants des années cinquante transmettront ce bonheur précieux comme un trésor, à leur descendance.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 24 novembre 2014
Nombre de lectures 0
EAN13 9791029001741
Langue Français

Extrait

Le temps des Sardanes










Les Éditions Chapitre.com
123, boulevard de Grenelle 75015 Paris
© Les Éditions Chapitre.com, 2014
ISBN : 979-10-290-0174-1
Germaine de Pompignan
Le temps des sardanes
1
La cour de Céret
Tante Bébelle trottine vivement sur les pavés de Céret, dans la ruelle qui mène à l’église. Derrière elle, à quelques pas, je la suis, fascinée par les hauts talons pointus qui se tordent de temps en temps, se redressent, repartent gaillardement. À nouveau, l’équilibre se rompt, à nouveau, les vaillants talons attaquent la pierre rude. Mon regard remonte le long de Tante Bébelle, à peine plus grande que mes dix ans. Avec sa mantille noire sur la tête, son dos un peu courbé, son paroissien bien serré sous le bras, elle ressemble à une fourmi qui se dépêche.
« Ces talons me tueront !
– Pourquoi les mets-tu ? »
Ses épaules remontent, elle pouffe, elle étouffe un début de rire. En courant un petit peu, je la rattrape :
« Pourquoi les mets-tu ?
– Eh ! Que veux-tu ! je suis si petite ! Il faut souffrir pour être belle ! »
Elle dit « souffrrrir » ! Elle rit. J’insiste parce que j’aime trop quand elle rit et quand elle dit « souffrrrir ». Elle rit avec les yeux plissés, les lèvres à peine ouvertes, c’est un rire étouffé qui n’éclate pas à l’extérieur mais qui jubile de l’intérieur.
« Mais quand même, ça n’est pas la peine de mourir pour être belle !
– C’est parce que j’ai dit : ils me tueront ! Tu es drôle Mégnagues ! »
Elle rit encore en roucoulant. Je recueille tous les mots avec des « R » : « mourir », « souffrir », « tueront » comme des fruits savoureux et ronds.
Cette Tante Bébelle, qu’avait-elle à vouloir se grandir à huit heures du matin, en semaine, sur le chemin de l’église ? Personne d’important ne la voyait. Les petites dames qui pouvaient la croiser la connaissaient. Elles savaient qu’elle était petite, alors ?…
Elle trottine, de ci de là, elle répond à un salut :
« Eh bonjourrr ! »
Ça chante sur le « jourrr » ! Parfois, elle ajoute :
« Nous sommes pressées, nous allons à la messe »
Elle a peur que la boulangère sur le pas de la porte, ne l’interpelle et ne la retarde. De loin, elle aperçoit une forme noire, elle me souffle très vite :
« Oïe ! Oïe ! la Marie ! »
Elle se rapproche à sa hauteur ; elle file avec un sourire désarmant. Elle entonne son :
« Eh bonjourrr ! », qu’elle accompagne d’un clignement d’yeux tellement complice, tellement gai, que l’autre en reste sur place, la bouche ouverte, toute ravie le broc à la main au bout de ses bras ballants.
Bras dessus, bras dessous, nous poursuivons notre route. Je me retourne, la Marie est repartie, le fichu sur la tête, de travers, les espadrilles usées râpant le sol.
Cette promenade matinale me fait plaisir. Le soleil joue au-dessus des rues étroites. Il brille très haut derrière les platanes.
Nous atteignons la fontaine de la place… Des enfants remplissent leur cruche.
Toutes les petites dames en noir sont les copines de mes tantes.
Je surprends entre elles des hochements de tête :
« C’est leur nièce de Paris.
– Ah ! C’est leur nièce ! »
On me scrute, on me pèse, on me mesure.
J’imagine :
« Ah ! Comme elle a grandi !
– Elle a bien changé ! »
Ça m’agace un peu, mais je suis tellement contente d’être en vacances à Céret avec mes sœurs, que je ne suis pas vraiment troublée.
Dans l’église, je trempe jusqu’au poignet ma main droite dans un gros bénitier. Je me baigne le front avec délectation.
« Clic clac ! »
L’église est sombre. Tante Bébelle la traverse énergiquement et se jette à genoux sur un prie-Dieu. Immédiatement, elle enfouit son visage dans ses mains. À travers ses doigts, je vois ses lèvres bouger très vite. Elle s’enfonce dans la prière. Parfois, elle lève la tête, me lance un coup d’œil affectueux et replonge dans la prière. Devant nous l’office se déroule. À côté d’elle, je commence une méditation sereine. Je suis coite. Peut-être suis-je en prière ? En adoration ?…
Dès la sortie de l’église, le soleil nous chauffe. Nous sommes bien. Cette fois, nous retournons à la maison en passant par le grand boulevard. On le remonte, et à mesure qu’on gagne l’intérieur de la ville, celle-ci se love en un nid douillet. La lumière, vive et crue sur le boulevard, s’adoucit jusqu’à devenir pénombre. Les bruits qui éclatent en bas : circulation, activités des cafés, se retiennent en haut, bruissant seulement à travers les maisons. Les platanes dispersés se resserrent peu à peu comme pour se communiquer une chaleur et emboîter de leur force les quartiers bourgeois.
Plus de magasin, ni de commerce, mais de larges façades avec de grandes fenêtres à barreaux aux persiennes presque fermées Elles sont discrètes, ces maisons sur la rue, le matin toutes presque closes, toutes alignées pour faire croire qu’elles sont pareilles. Elles essaient de garder leur intimité, mais le soir, elles se trahissent : tout le monde est dehors sur des chaises et des bancs à bavarder, la porte de l’entrée souvent béante.
Pour le moment, entre la rue et les maisons, le ruisseau vif toujours courant libère son eau claire. Je m’amuse à le sauter à pieds joints. Avant que Tante Bébelle ne brandisse la clef, j’atteins le poing qui sert de heurtoir. Je soulève cette main, à la fois délicate et ferme et la balance de toutes mes forces sur la porte du boulevard Arago. Dans le couloir, le coup résonne. J’aime ça, je dérange un peu la maison, j’ai l’impression d’exercer un petit pouvoir sur elle.
Nous pénétrons dans l’entrée fraîche. La bonne lave le sol rouge et blanc. Elle nous accueille, le torchon en bandoulière. Pendant que se clame le salut catalan entre Tante Bébelle et Incarnation, je risque un coup d’œil au salon. Quelle sinistre pièce ! grise, collet monté, au seuil de cette maison vivante.
C’est le salon du notaire de Céret, mon oncle Pierrot après mon grand-oncle Charles. C’est là que sont reçus, peut-être, les visiteurs de marque ; pas les simples clients ni les amis, mais… des gens intermédiaires, des clients mondains à qui il fallait faire une fleur !
C’était le seul endroit où la conversation avait un ton sage.
Des plateaux de jus de fruits circulaient, la présence de mes tantes était souhaitée, mais fluctuante. Elles entraient et sortaient avec des mines ennuyées et conspiraient à propos des personnes introduites. Ce manège nous intriguait beaucoup. Nous nous demandions selon quel critère, tel ou tel était introduit dans la lugubre pièce. Nous y entrions rarement. Le seul objet lumineux est une Vierge en bois doré. Avant tous les départs en voiture, de la porte entre ouverte, on invoque hâtivement sa protection.
Il règne ici un ordre morne. Deux gros fauteuils encadrent la fenêtre. Sur les dossiers, des carrés de dentelle adhèrent au velours vert. Quand on est assis, on voit le crâne des passants. Quelques tables gigognes dans un coin attendent d’être dépliées pour servir. Un gros lustre de cristal pend.
Je m’imagine qu’il coifferait un jour, une personne honorable, la couvrant d’un lourd diadème de cristaux clinquants.
Les murs, tapissés de fleurs sans odeur et sans couleur répondent à un tapis beige, épais, onctueux. Un petit frisson me saisit. Vite, je cours au fond du couloir. J’ai le choix : à gauche, loin, c’est l’étude. En face, une large porte cloutée cache la cour. J’entends mes sœurs jouer. La porte vitrée, à droite, m’attire. C’est elle qui conduit au cœur de la maison. Elle claque et grince en un même cri : un cri de bienvenue, un cri de « coucou me voilà ! » Je happe en vrac l’atmosphère : bouffées de cuisine généreuse, éclats de bavardage, bruits de pas, odeur de cire. L’escalier luit.
Je m’illumine. Je me précipite dans la salle à manger. J’y trouve Tante Madou. Son baiser a toutes les saveurs : c’est un bouquet de verveine, de lavande. Le mercredi et le vendredi, il sent terriblement l’ail ! Parce que, pour faire pénitence, Tante Madou frotte une gousse d’ail sur son pain à la place des tartines de beurre des autres jours, qu’elle préfère, dit-elle Elle me serre à m’étouffer. Je n’aime ça qu’à moitié, mais elle… je l’aime beaucoup. Elle m’appelle : « Mainou, Mainouchette ! » et m’enveloppe de ses bras doux et un peu flageolants.
Tante Bébelle arrive, vive et menue. Elles s’entretiennent de rumeurs ménagères. Je m’échappe. Je cours rejoindre mes sœurs !
« Tricheuse !
– Dis donc ! Tu as marché sur mon trait !
– Mais non ! Tu es bigleuse !
– Allez !

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