Les Chroniques de J. Froissart (Tome Ier)
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Mme de Witt vient de nous donner une belle édition, abrégée des chroniques de Jean Froissart (1337-1410), le chroniqueur des chroniqueurs, comme on devrait l’appeler. Froissart, on l’accorde, n’égale Commynes ni pour la force de la réflexion ni pour la dignité de la pensée, mais comme conteur, ou, mieux encore, comme coloriste plutôt que comme écrivain, il lui est incomparablement supérieur. On retrouvera, dans le volume de Mme de Witt, les plus célèbres endroits des Chroniques. Nous ne saurions trop louer, pour nos vieux écrivains, ce genre de publication par fragments, par morceaux choisis, par épisodes qu’il faut connaître. C’est le vrai moyen de les mettre à la portée de tout le monde. Ajoutez que Mme de Witt ne s’est pas contentée de revoir le texte de Froissart, elle a pris la peine de le traduire ou tout au moins de rapprocher son français de celui que nous parlons.Il serait difficile, sans cette précaution, de persuader au public de le lire. C’est dommage, mais il faut bien s’accommoder au temps. Tout cela, d’ailleurs, a été fait avec beaucoup de discrétion, beaucoup de goût, et le plus scrupuleux respect de tout ce que l’on pouvait conserver de l’original sans risquer d’arrêter le lecteur moderne ; de très belles illustrations, d’après les manuscrits, toutes authentiques, par conséquent, et quelques-unes d’une délicatesse d’exécution tout à fait rare, de nombreuses gravures dans le texte, choisies dans le même esprit de représentation fidèle des hommes et des choses du temps animent cet intéressant volume, et parmi les livres d’étrennes en font l’un des plus instructifs et des plus beaux pour 1881 (extrait d’un article de presse, 1881).


Entièrement recomposé, cet ouvrage (de plus de 800 pages dans son édition originale) est proposé en deux tomes. Une édition qui ravira tous les amateurs de l’histoire du Moyen Âge et particulièrement de cette folle période de la Guerre de Cent-Ans que Froissart parvint à couvrir aux deux-tiers !


Henriette-Elizabeth de Witt (1829-1908) est l’une des deux filles de François Guizot, homme politique et historien. On lui doit de nombreux ouvrages de vulgarisation historique ; elle collabora également aux ouvrages de son père : Histoire de France depuis 1789 jusqu’en 1848 racontée à mes petits-enfants et Histoire d’Angleterre, depuis les temps les plus reculés jusqu’à l’avènement de la reine Victoria, racontée à mes petits-enfants.

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EAN13 9782824054629
Langue Français
Poids de l'ouvrage 18 Mo

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Exrait




Mme de Witt vient de nous donner une belle édition, abrégée des chroniques de Jean Froissart (1337-1410), le chroniqueur des chroniqueurs, comme on devrait l’appeler. Froissart, on l’accorde, n’égale Commynes ni pour la force de la réflexion ni pour la dignité de la pensée, mais comme conteur, ou, mieux encore, comme coloriste plutôt que comme écrivain, il lui est incomparablement supérieur. On retrouvera, dans le volume de Mme de Witt, les plus célèbres endroits des Chroniques. Nous ne saurions trop louer, pour nos vieux écrivains, ce genre de publication par fragments, par morceaux choisis, par épisodes qu’il faut connaître. C’est le vrai moyen de les mettre à la portée de tout le monde. Ajoutez que Mme de Witt ne s’est pas contentée de revoir le texte de Froissart, elle a pris la peine de le traduire ou tout au moins de rapprocher son français de celui que nous parlons.Il serait difficile, sans cette précaution, de persuader au public de le lire. C’est dommage, mais il faut bien s’accommoder au temps. Tout cela, d’ailleurs, a été fait avec beaucoup de discrétion, beaucoup de goût, et le plus scrupuleux respect de tout ce que l’on pouvait conserver de l’original sans risquer d’arrêter le lecteur moderne ; de très belles illustrations, d’après les manuscrits, toutes authentiques, par conséquent, et quelques-unes d’une délicatesse d’exécution tout à fait rare, de nombreuses gravures dans le texte, choisies dans le même esprit de représentation fidèle des hommes et des choses du temps animent cet intéressant volume, et parmi les livres d’étrennes en font l’un des plus instructifs et des plus beaux pour 1881 (extrait d’un article de presse, 1881).


Entièrement recomposé, cet ouvrage (de plus de 800 pages dans son édition originale) est proposé en deux tomes. Une édition qui ravira tous les amateurs de l’histoire du Moyen Âge et particulièrement de cette folle période de la Guerre de Cent-Ans que Froissart parvint à couvrir aux deux-tiers !


Henriette-Elizabeth de Witt (1829-1908) est l’une des deux filles de François Guizot, homme politique et historien. On lui doit de nombreux ouvrages de vulgarisation historique ; elle collabora également aux ouvrages de son père : Histoire de France depuis 1789 jusqu’en 1848 racontée à mes petits-enfants et Histoire d’Angleterre, depuis les temps les plus reculés jusqu’à l’avènement de la reine Victoria, racontée à mes petits-enfants.

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LES CHRONIQUES DE J. FROISSART
édition abrégée avec texte rapproché du français moderne
tome I er



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Tous droits de traduction de reproduction
et d ’ adaptation réservés pour tous les pays.
Conception, mise en page et maquette : © Éric Chaplain
Pour la présente édition :
© edr/ ÉDITION S des régionalismes ™ — 2017/2020
EDR sarl : 48B, rue de Gâte-Grenier — 17160 cressé
ISBN 978.2.8240.0565.2
Malgré le soin apporté à la correction de nos ouvrages, il peut arriver que nous laissions passer coquilles ou fautes — l ’ informatique, outil merveilleux, a parfois des ruses diaboliques... N ’ hésitez pas à nous en faire part : cela nous permettra d ’ améliorer les textes publiés lors de prochaines rééditions.




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M me DE WITT née GUIZOT


LES CHRONIQUES DE J. FROISSART
édition abrégée avec texte rapproché du français moderne
tome I er





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AVERTISSEMENT
, est assurément l’un des charmes les plus séduisants de l’étude de l’histoire, que d’en rechercher les sources originales et de trouver dans les documents contemporains la peinture vivante du passé. Ce plaisir n’est malheureusement pas facile à tous et les difficultés d’une langue vieillie arrêtent beau- coup de lecteurs sur le seuil même de ces Chroniques qui devancèrent l’histoire et qui lui servent encore de base. Dans l’espoir de remédier à cet inconvénient, plus d’un essai a été tenté pour rendre abordable la lecture de nos chroniques françaises. Grâce à M. Natalis de Wailly, chacun peut goûter les beautés animées et graves du récit de Villehardouin ou le charme spirituel et naïf de la Vie de saint Louis par Joinville. Jehan Froissart, le premier des chroniqueurs du moyen âge par l’étendue et l’importance historique comme par l’irrésistible attrait de ses écrits, ne pouvait manquer d’attirer l’attention laborieuse des plus savants investigateurs. Les éditions de ses œuvres se succèdent, chefs-d’œuvre de patientes et ingénieuses recherches ; mais la valeur même de ces travaux les renferme nécessairement dans le cercle de l’érudition. Nous avons donc cherché à en faire profiter le public, à rendre intelligible la langue de Froissart sans la dépouiller de son charme, et à conserver l’ensemble de ses récits en supprimant les longueurs (1) . Il est bon et utile de pouvoir mettre dans toutes les mains et de rappeler à tous les esprits le souvenir des maux extrêmes que notre pays a pu endurer naguère, sans succomber dans la lutte et sans jamais perdre la force et l’espoir du relèvement.
La publication du choix des Chroniques de Froissart réclamait un genre d’illustration spécial, ayant un carac- tère presque entièrement rétrospectif, c’est-à-dire nous rendant les hommes et les choses de son époque d’après les monuments que cette époque même a laissés. Leur reproduction devait être faite non seulement avec une fidélité absolue, mais encore avec le sentiment qui leur est propre, et sans lequel la copie la plus exacte ne dit rien.
L’ornementation s’est donc inspirée de manuscrits datés du quatorzième siècle. Si nos lettres ornées sont de l’année 1518, c’est parce qu’elles appartiennent à l’une des premières éditions gothiques de Froissart. Leur anachronisme s’excuse donc par ce seul fait.
Nos chromolithographies ont été faites sur les photo- graphies des plus beaux manuscrits de Froissart conservés aux bibliothèques Nationale et de l’Arsenal. Nos autres reproductions de miniatures ont été également dessinées sur photographies, d’après les manuscrits de Paris et de Besancon.
Après les scènes historiques, il convenait de donner une place aux armes, aux machines de guerre, aux monnaies et à divers objets mobiliers du temps. Le Musée d’ar- tillerie, le Cabinet des médailles et le Musée de Cluny nous ont ici fourni les éléments de reproduction. Des vues de villes et de châteaux formaient le complément nécessaire des scènes de mœurs et de combats reproduites dans les miniatures. Pour les retrouver, nous avons fait appel aux estampes les plus anciennes, et surtout aux précieux recueils de Chastillon et de Tassin, gravés à une époque où les nouveaux systèmes de fortification n’avaient pas encore modifié l’aspect de nos cités et de nos forteresses. A côté des gravures anciennes, il conve- nait de reproduire ceux de nos monuments que le temps avait respectés. Sur ce point encore, nous avons employé la photographie avant de recourir à la gravure sur bois.
Quant aux scènes dont aucun monument ne pouvait donner une idée, nous avons eu recours au crayon d’ar- tistes alliant le talent de la composition au respect de la tradition historique.
Enfin nous avons largement usé de la riche collection de sceaux conservés aux Archives nationales. Là, en effet, se trouvait le moyen unique de faire revivre les types chevaleresques du quatorzième siècle, si merveil- leusement mis en scène par Froissart. A une époque où le portrait et la médaille n’existaient pas encore, où la miniature elle-même ne se pique pas de reproduire exactement les traits ni les costumes des personnages, leurs sceaux originaux offraient la plus précieuse des garanties ; ils ont été copiés avec le plus grand soin et la fidélité la plus scrupuleuse.
Nous espérons être arrivés ainsi à constituer un en- semble digne du modèle, aussi bien par sa sincérité que par son originalité naïve.
Paris, le 1 er novembre 1880.

(1) Les extraits empruntés aux Chroniques de Froissart sont reliés ensemble de manière à résumer les principaux évènements des passages omis, à l’aide de phrases presque toujours tirées de Froissart lui-même.





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Prologue



fin que les grandes merveilles et les beaux faits d’armes qui sont ad- venus pendant les grandes guerres de France et d’Angleterre et des royaumes voisins, par le fait des rois et de leurs conseillers, soient bien enregistrés et vus et connus dans les temps présents et à venir, je me veux mettre en peine de les ordonner et mettre en prose, selon les véritables informations que j’ai
eues des vaillants hommes, écuyers et chevaliers, qui les ont accomplis, et aussi de certains rois d’armes, et de leurs maréchaux qui par droit sont et doivent être les inquisiteurs et rapporteurs de telles besognes.
Il est vrai que messire Jean Le Bel, jadis chanoine de Saint-Lambert de Liège, en fit une chronique en son temps, selon son bon plaisir, et j’ai recueilli ce livre et l’ai ajouté au mien, à la relation des faits sus dits, sans prendre parti et sans rien colorer l’un plus que l’autre, sinon que les hauts faits des bons, de quelque pays qu’ils soient, qui se sont distingués par prouesses, y sont pleinement vus et connus, car ce serait péché et chose mal séante de les oublier ou négliger, puisque les exploits d’armes sont si chèrement conquis et achetés, comme le savent ceux qui y travaillent, qu’on n’y doit nullement mentir pour complaire à autrui, ni enlever la gloire et renommée des bien faisants pour la donner à ceux qui n’en sont pas dignes.
Or j’ai mis au début de mon prologue que je veux parler et traiter de grandes merveilles ; vraiment tous ceux qui liront et ouïront ce livre se pourront et devront bien émerveiller des grandes aventures qu’ils y trouveront, car je crois que, depuis le commencement du monde et qu’on commença à s’armer, on ne trouverait en nulle histoire tant de merveilles de grands faits d’armes comme il en est advenu dans les guerres sus dites, tant par terre que par mer, et dont je vous ferai mention.




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Mais avant que je commence à en parler, je veux un peu traiter et suivre le propos de la prouesse, car c’est une si noble vertu et de si grande recommandation, qu’on ne la doit jamais passer trop brièvement, car elle est la mère matérielle et la lumière des gentilshommes, et comme la bûche ne peut brûler sans feu, le gentilhomme ne peut venir à parfait honneur ni à la gloire en ce monde sans prouesse.
Aussi doivent tous les jeunes gentilshommes qui veulent avancer, avoir un ardent désir d’acquérir le fait et la réputation de prouesse, afin d’être mis et comp- tés au nombre des preux. Ils doivent aussi considérer comment leurs prédécesseurs dont ils tiennent leurs héritages et portent peut-être les armes, sont honorés et recommandés par leurs hauts faits. Je suis assuré que s’ils regardent et lisent en ce livre, ils y trouveront autant de grandes actions et de belles apertises d’armes, de rudes rencontres, de vifs assauts, de fières batailles et de tous autres maniements d’armes qui descendent des membres de Prouesse qu’ils en pourraient rencontrer en aucune histoire dont on puisse parler, tant ancienne que nouvelle. Et ce leur sera matière et exemple de s’encourager en bien faisant, car la mémoire des bons et la gloire des preux excitent et embrasent naturellement le coeur des jeunes bacheliers qui tendent à toute perfection d’honneur dont la prouesse est la source et l’origine.
C’est pourquoi je ne voudrais pas qu’aucun bachelier fût dispensé de s’armer et de servir sous les armes par défaut de fortune et de ressources, s’il a le corps et les membres capables et propres pour le faire ; je veux au contraire qu’il s’y adonne de bon courage et de grande volonté ; il trouvera bientôt des nobles et grands sei- gneurs qui le secourront et l’aideront, s’il le mérite, et pourvoiront à son avancement selon ses belles actions. Et dans les armes il advient tant de grandes merveilles et de belles aventures, qu’on n’oserait ni ne pourrait penser ou imaginer les fortunes qui s’y trouvent. Vous verrez et vous trouverez dans ce livre, si vous le lisez, comment plusieurs chevaliers et écuyers se sont faits eux-mêmes et avancés en ce monde, plus par leur prouesse que par leur lignage. Le nom de preux est si haut et si noble et la vertu si éclatante et si belle, qu’elle resplendit en ces salles et dans ces lieux où il y a assemblée et foison de grands seigneurs ; il est remarqué par-dessus tous les autres ; on se le montre au doigt et on dit : « Voilà celui qui mit en train cette chevauchée ou cette armée, qui ordonna si bien cette bataille et la gouverna si sagement, et qui jouta du glaive si rudement, et qui transperça deux ou trois fois les lignes des ennemis, et qui combattit si vaillamment, et qui entreprit cette besogne si hardiment, et qui fut trouvé entre les morts et les blessés, cruellement atteint sans qu’il eût daigné fuir du lieu où il se trouvait ».
Voilà de quels grains et quelles semences sont servis et recommandés les vaillants hommes par leur vaillance. Aussi voit-on le preux bachelier assis à grand honneur
à la table des rois, des princes, des ducs et des comtes, là où les plus nobles et les plus riches ne se sont jamais assis. Car, comme les quatre évangélistes et les douze apôtres sont plus proches de Notre Seigneur que tous les autres, ainsi les preux sont plus près d’honneur et plus honorés que les autres, et cela est juste, car ils ac- quièrent et conquièrent le renom de prouesse à grand peine, par leurs sueurs, leurs labeurs, leurs soins, leurs veilles, leurs travaux jour et nuit sans repos. Et quand leurs hauts faits sont vus et connus, ils sont conservés et racontés, comme il est dit ci-dessus qu’ils sont écrits et enregistrés dans les livres et chroniques. Car c’est dans les livres qu’on retrouve la mémoire des hommes bons et vaillants de jadis, comme les neuf preux qui s’ouvrirent une route par leur prouesse, les douze chevaliers com- pagnons qui gardèrent le passage contre Saladin et sa puissance, les douze pairs de France qui demeurèrent à Roncevaux et qui si vaillamment y combattirent et vendirent leur vie, et aussi tous les autres que je ne puis nommer ni raconter ou rappeler leurs hauts faits, ce qui me détournerait trop de ma principale matière. C’est ainsi que le monde est différent et divisé en ses besognes. Les vaillants hommes travaillent leurs membres en armes pour avancer leurs corps et accroître leur honneur. Le peuple recorde, raconte et devise de leur état et de leur fortune. Et quelques clercs écrivent et enregistrent leurs actions et faits d’armes.
J’ai souvent réfléchi sur l’état de la Prouesse, com- ment elle a régné et tenu seigneurie et domination, et comment elle a passé d’un pays à l’autre. Dans ma jeu- nesse, j’ai bien ouï parler et deviser de ses ordonnances par maints vaillants hommes et bons chevaliers qui s’en émerveillaient comme je le fais maintenant, et je vous en veux dire quelque chose. La vérité est, selon les anciennes Écritures, qu’après le déluge, lorsque [Noé] et sa génération eurent repeuplé le monde, et qu’on commença à s’armer, à courir et à se piller l’un l’autre, la Prouesse régna premièrement dans le royaume de Chaldée, par le fait du roi Ninus qui fit fonder et édifier la grande ville de Ninive qui contenait trois journées de long, et aussi par la reine Sémiramis, sa femme, qui fut dame de grande valeur. Après, Prouesse se remua et vint régner en Judée et à Jérusalem par le fait de Josué, de David et des Macchabées. Et quand elle eut régné là un temps, elle vint demeurer et régner au royaume de Perse et des Mèdes par celui de Cyrus le grand roi, par Assuérus et par Xercès. Après, revint Prouesse régner en Grèce, par le fait d’Hercule, de Thésée, de Jason, d’Achille et des autres preux chevaliers ; après, à Troie, par le roi Priam, par Hector et par ses frères ; après, en la cité de Rome et entre les Romains, par les nobles sénateurs et consuls, tribuns et centurions. Et ceux-ci et leurs générations furent en telle puissance, environ cinq cents ans, et soumirent presque tout le monde à leur payer tribut, jusqu’au temps de Jules César, qui fut



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le premier empereur de Rome et de qui tous les autres sont descendus et venus.
Après, les Romains se lassèrent de Prouesse, et elle s’en vint demeurer et régner en France par le fait première- ment du roi Pépin et du roi Charles, son fils, qui fut roi de France et d’Allemagne et empereur de Rome, et par les autres nobles rois ensuivant. Après, a régné Prouesse un grand temps en Angleterre, par le fait du roi Édouard et du prince de Galles son fils, car sous leur règne les che- valiers anglais et ceux qui marchaient d’accord avec eux ont fait autant de belles apertises d’armes et de grandes bacheleries et de hardies entreprises qu’aucuns chevaliers peuvent faire, comme il vous sera déclaré dans ce livre.
Or ne sais-je pas encore si Prouesse veut cheminer hors d’Angleterre ou revenir par le chemin qu’elle a fait ; car,
ainsi qu’il est dit ci-dessus, elle a cherché et. environné ces royaumes et ces pays plus haut nommés, et régné et conversé entre les habitants, tantôt plus, tantôt moins, à son gré ; le peu que j’en ai dit a été pour toucher aux merveilles de ce monde. Je m’en tairai maintenant, et je retournerai à la matière dont j’ai parlé au commen- cement, et je déclarerai d’abord par quelle manière et dans quelles conditions la guerre s’éleva premièrement entre les Anglais et les Français. Et pour qu’au temps à venir on puisse savoir qui a mis en train cette histoire et qui en a été auteur, je me veux nommer. On m’appelle, quand on me veut ainsi honorer, sire Jehan Froissart, natif de la comté de Hainaut et de la bonne, belle et agréable ville de Valenciennes.





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LIVRE PREMIER PREMIÈRE PARTIE





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CHAPITRE PREMIER
Ci commence à parler du roi Édouard III d’Angleterre et du roi Édouard II son père. Et comment ce dit dernier roi fut déchu de son trône par ses barons et seigneurs, par la haine qu’ils avaient contre son favori, messire Hugues le Despenser.
remièrement, pour mieux entrer en la matière et histoire dessus dite, il est vrai que lorsque le beau roi Philippe (1) eut marié sa fille en Angleterre au roi Édouard (2) , ce roi d’Angleterre ne fut pas de si grand sens ni de si grande prouesse comme l’avait été le bon roi Édouard son père qui avait eu tant à faire aux Danois et aux Écossais, qu’il défit plusieurs fois en bataille, sans qu’ils pussent jamais avoir victoire sur lui.
Car assez tôt après que ce jeune roi fut couronné, le roi Robert Bruce, qui était roi d’Écosse et qui par plusieurs fois avait moult donné à faire au bon roi Édouard, che- vaucha hardiment contre lui et reconquit toute l’Écosse et la bonne cité de Berwick, et brûla et ravagea une grande partie du royaume d’Angleterre, bien quatre ou cinq journées dans le pays, après quoi il déconfit le roi et tous les barons d’Angleterre en une place en Écosse qu’on dit Stirling (3) , dans une bataille rangée. Le beau roi Philippe de France eut trois fils avec cette belle fille madame Isabelle, qui fut reine d’Angleterre, et ces trois fils furent beaux et grands chevaliers. L’aîné eut nom Louis, et du vivant du roi son père il fut roi de Navarre et on l’appela le roi Hutin. Le second eut nom Philippe (4) , et le troisième Charles (5) . Et furent tous trois rois de France après la mort du roi Philippe leur père.
Il est bien vrai que le roi d’Angleterre, père de ce roi Édouard qui fait la matière de notre histoire, gouverna mal son royaume et fit plusieurs fois mauvaise justice d’après le conseil et avis de monseigneur Hugues dit le Despenser, avec lequel il avait été nourri dès l’enfance.
Et messire Hugues et son père en avaient tant fait qu’ils étaient les plus grands barons d’Angleterre, de fortune et de richesse. Et surtout messire le fils avait tellement mené et gagné le roi à ses opinions, que rien

(1) Philippe le Bel.
(2) Édouard II.

(3) Bataille de Bannockburn, près de Stirling.
(4) Philippe le Long.
(5) Charles le Bel.



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Sceau du roi Édouard II.
Archives nationales, n° 10 020 ; grandeur du sceau original, 0 m 103.


ne se faisait sans lui, et que par lui tout était fait, en sorte qu’on le croyait roi plus que tout autre. Et ces deux seigneurs Despenser voulaient maîtriser et surmonter tous les seigneurs et barons d’Angleterre. Ce pourquoi il advint ensuite au pays et à eux-mêmes de grands maux et tourments. Car, après la grande déconfiture de Stirling, grande haine et grand murmure s’élevèrent au pays d’Angleterre entre les nobles barons et le conseil du roi, surtout contre monseigneur Hugues le Des- penser. Et on l’accusait d’avoir amené par son conseil la défaite, car, étant favorable au roi d’Écosse, il avait tenu le roi d’Angleterre en négligence, si bien que les Écossais avaient reconquis la bonne ville de Berwick, et les avaient déconfits en bataille et mis en chasse, ce qui leur avait porté très grand dommage. Là-dessus les barons d’Angleterre se réunirent plusieurs fois pour aviser et regarder à ce qu’ils pouvaient faire, desquels le comte Thomas de Lancastre était le premier et le chef. Car les usages que le roi avait pris lui déplaisaient fort et il en parla deux ou trois fois assez ouvertement au dit Despenser.
Alors messire Hugues, s’aperçut qu’on murmurait contre lui et ses officiers. Et il se douta bien que mal lui en adviendrait, ce qui fut vrai, mais ce ne fut pas encore si tôt, et il avait auparavant fait encore bien des choses dommageables au pays, ainsi que vous l’enten- drez ci-après.
Comme il était bien avec le roi, aussi proche qu’il voulait et plus cru à lui tout seul que le reste du monde, il s’en vint au roi et lui dit que tous les seigneurs avaient fait alliance contre lui et qu’ils le mettraient hors de son royaume s’il n’y prenait garde. Tant il fit par ses conseils et ses adroites menées que le roi fit un jour prendre tous ces seigneurs dans une réunion où ils étaient tous as- semblés, et fit décoller sans délai et sans connaissance de cause vingt-deux des plus grands barons d’Angleterre, et en premier lieu le comte Thomas de Lancastre, qui était son oncle, prudhomme et saint homme et qui fit depuis de grands miracles au lieu où il avait été décollé. Par ce fait, messire Hugues s’attira la haine de tout le pays et en particulier de la reine d’Angleterre et du comte de Kent, qui était le frère du dit roi.
Cependant le dit messire Hugues ne cessa pas d’ex- horter le roi à mal faire.
Et quand il s’aperçut qu’il était mal avec la reine et le comte de Kent, il mit par sa malice si grand désaccord entre le roi et la reine, que le roi ne voulait point venir où elle était, et ce désaccord dura longtemps. Et fut dit secrètement à la reine et au comte de Kent que, s’ils de- meuraient au pays, le roi par violents conseils et fausses informations leur ferait souffrir des maux en leur corps, d’après ce qu’on avait entendu.
Quand la reine et le comte de Kent ouïrent ces nou- velles, ils furent inquiets, car ils sentaient le roi emporté et mal dirigé, et messire Hugues faisait de lui tout ce qu’il
voulait sans avis et sans raison. Là-dessus s’avisèrent la dite dame et le comte de Kent qu’ils iraient en France voir le roi Charles, que la reine, sa sœur germaine, n’avait pas vu depuis qu’elle avait été envoyée en Angleterre et qu’elle emmènerait avec elle son jeune fils Édouard, laissant le roi et le Despenser s’arranger comme ils voudraient. Peut-être leur état s’amenderait-il bientôt, et. Dieu y pourvoirait d’aide et de conseil.
Bien secrètement la dame et le comte de Kent tinrent ces propos et ordonnèrent leurs besognes, et ils en- voyèrent la plus grande partie de leurs bagages par la rivière de la Tamise sur des navires en Flandre. Et la dite dame prit pour prétexte d’aller en pèlerinage à Notre-Dame de Boulogne et s’en alla d’Angleterre avec une petite suite, son jeune fils avec elle, le comte de Kent, son beau-frère, et messire Roger de Mortimer. Et arrivèrent ainsi jusqu’à Paris, où le roi Charles très bien les accueillit.
Cependant messire Hugues le Despenser croissait tous les jours en amour et en puissance auprès du roi d’Angle- terre, et regardèrent certains barons et sages hommes du pays que la chose n’était plus à souffrir ni ses outrages et méchancetés à supporter. Ils tinrent donc, secrètement conseil, et ils eurent avis et volonté qu’ils rappelleraient leur dame la reine d’Angleterre, qui déjà avait demeuré à Paris tout près de trois ans. Et lui écrivirent et mandèrent que si elle pouvait trou- ver voie ou moyen pour rassembler une compagnie de gens d’armes de mille armures de fer ou environ, et qu’elle voulût ramener son fils et toute sa compagnie au royaume d’Angleterre, ils viendraient tous à elle et lui obéiraient ainsi qu’à son fils comme à leur seigneur, car ils ne pouvaient ni ne voulaient plus supporter le désordre que le roi mettait au pays par le conseil de monseigneur Hugues et de ceux qui étaient de son parti.
D’abord à ce propos avait volontiers entendu le roi Charles, mais on ne le put tenir si secret que messire Hugues le Despenser ne le sût. Et il fit tant par ses messages, ses dons et ses promesses, que le roi Charles de France fut entraîné par son conseil, et il manda sa sœur, la dite reine Isabelle, qui se tenait à son hôtel avec ses gens, et il lui ordonna, le plus haut et le plus sévère- ment qu’il put, de demeurer en repos et de renoncer à ce qu’elle avait entrepris. Et quand la dame entendit le roi son frère, elle fut tout ébahie et confondue, et ce ne fut point merveille. Car elle s’aperçut bien que son frère



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Sceau de la reine Isabelle.
Archives nationales, n° 10.021 ; grandeur du sceau original.


était mal informé, mais rien de ce qu’elle lui dit ne lui put servir ou aider. Elle s’en alla donc toute triste et navrée, et revint à son hôtel, et ne renonça pourtant pas à ses préparatifs. Le roi son frère le sut, et en fut courroucé. Il défendit donc, d’après le conseil qu’il eut, que, sous peine du corps et des biens, personne de son royaume ne se mît en mouvement pour aller avec la reine sa sœur. Et quand la dame sut ce, elle fut encore plus triste que devant, ce qui était bien raison.
Or ne demeura guère de temps qu’on lui dit, fiablement et à grand bien, que si elle ne se gardait sagement, le roi son frère la ferait prendre et ramener en Angleterre pour relivrer à son mari, le roi d’Angleterre, et détiendrait son fils auprès de lui, car il ne lui plaisait plus qu’elle restât ainsi éloignée de son mari. Et de ces nouvelles fut la dame encore plus troublée, car elle eût mieux aimé être morte et mise en pièces que de venir au pouvoir de son mari ou du Despenser. Elle s’avisa donc qu’elle partirait de France et s’en irait en Hainault pour voir le comte et monseigneur Jean de Hainault son frère, qui étaient seigneurs pleins de tout honneur et de grande renommée. Peut-être trouverait-elle en eux consolation et secours, car elle leur était cousine fort prochaine.
Si fit tant la dame par ses journées qu’avec son fils en l’âge de quinze ans environ, avec le comte de Kent et le sire de Mortimer, elle passa France, Vermandois et Cambrésis, et vint en Hainault, à un château nommé Buignicourt, dont messire Nicolas d’Aubrécicourt était seigneur, qui la reçut bellement avec ses gens ; et vint là tout promptement, dès qu’il le sut, messire Jean de Hainault, seigneur de Beaumont, et fit à la dite dame tout l’honneur et révérence qu’il put, car bien le savait faire. La dame, qui était triste et égarée, privée de tout conseil, hors de Dieu et de lui, commença à se plaindre au dit seigneur de Beaumont, lui racontant en pleurant moult piteusement toutes ses dures aventures, et com- ment elle s’était enfuie en son pays, comme ne sachant où trouver consolation ni appui.
Et quand le gentil chevalier messire Jean de Hainault eut ouï la dame se plaindre si tendrement, fondant en larmes et en pleurs, il en eut grand pitié, et lui dit bien doucement pour la consoler : « Certes, dame, voici votre chevalier qui ne vous fera point défaut jusqu’à la mort, quand tout le monde vous ferait défaut. Je ferai de tout mon pouvoir pour vous conduire ainsi que votre fils et vous remettre en votre état en Angleterre, auprès de vos amis qui sont par delà la mer, comme vous le dites. Et moi et tous ceux que j’en pourrai prier, nous y aventu- rerons nos vies, jusqu’à ce que vous soyez au-dessus de vos besognes ».
Et quand la dame. lui ouït prononcer une si haute et si, noble parole et si consolante, elle qui était assise et messire Jean de Hainault devant elle, elle se leva et voulut s’agenouiller pour le remercier de la grande joie et grâce qu’il lui offrait ; mais le gentil chevalier ne l’eût jamais
souffert et, prenant la dame entre ses bras, il dit « Ne plaise à Dieu que la reine d’Angleterre ne fasse ainsi ou n’ait en pensée d’ainsi faire de s’agenouiller devant son chevalier. Mais, dame, réconfortez-vous et votre gent aussi, car je vous tiendrai mes promesses. Vous viendrez voir monseigneur mon frère et madame ma sœur, votre cousine, la comtesse de Hainault, qui vous en prient, et suis chargé de vous le dire et de vous amener auprès d’eux ». Et la dame le promit et dit : « Certes, sire, je trouve en vous plus de confort et d’amour que dans tout le monde. Et de ce que vous me dites et offrez, cinq cent mille mercis. Jamais ne vous avons desservi, moi ni mes fils ; mais si le temps vient que nous soyons en notre état, comme je l’es- père bien par le confort et grâce de Dieu et de vous, vous en serez grandement récompensé ».
Donc fut la dame bien accueillie du comte et de la comtesse de Hainault. Et messire Jean faisait écrire des lettres bien affectueuses aux chevaliers et compagnons auxquels il se fiait le plus, en Hainault et en Brabant, et les priait tant qu’il pouvait et chacun sur son amitié qu’ils vinssent avec lui en cette entreprise, et il y en eut grand nombre de l’un et de l’autre pays qui y allèrent pour l’amour de lui et grand nombre qui n’y allèrent pas, comme qu’ils en fussent priés. Et même le dit messire Jean en fut durement repris de son frère et d’aucuns de son propre conseil, parce qu’il leur semblait que l’entreprise était si haute et si périlleuse, selon les désaccords et les grandes haines qui étaient alors entre les hauts barons et les communes d’Angleterre, et selon ce, que les Anglais sont communément jaloux de tous les étrangers, que chacun avait peur que le dit mes- sire Jean ni ses compagnons n’en pussent jamais revenir.
Mais quoiqu’on le blâmât, le gentil chevalier ne s’en voulut jamais départir. Il était alors au commencement de sa carrière et dans la droite fleur de sa jeunesse, et dit qu’il n’avait qu’une mort à souffrir, qui était à la volonté de Notre Seigneur, mais qu’il avait promis à cette gentille dame de la conduire jusqu’en son royaume, et ne lui ferait défaut qu’à la mort. Et autant valait recevoir la mort avec cette noble dame qui était ainsi persécutée, que nulle autre part, si mourir devait. Car tous chevaliers doivent aider à leur loyal pouvoir toutes dames et damoiselles dans leurs besoins, spécialement quand ils en sont requis.
Ainsi cinglèrent par mer venant de Dordrecht en Hol-



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lande. Et il avait été entendu et avisé qu’ils prendraient terre à un port où ils avaient intention d’aller, mais ils ne purent. Car une grande tourmente les prit en mer, qui les mit hors de leur chemin tellement, que pendant deux jours ils ne surent où ils étaient. En quoi Dieu leur fit grande grâce. Car, s’ils se fussent débarqués à ce port ou tout auprès, ils étaient perdus d’avance et tombaient aux mains de leurs ennemis, qui savaient leur venue et les attendaient en cet endroit pour les tous mettre à mort, ainsi que le jeune roi et la reine. Mais Dieu ne le permit pas, et les fit par un vrai miracle détourner de leur chemin, ainsi que vous avez ouï.
Or advint que, au bout des deux jours, la tourmente cessa, et les mariniers virent terre en Angleterre. Si s’en approchèrent joyeusement et prirent terre sur le sable et sur le rivage de la mer sans havre et sans nul port. Ils demeurèrent donc sur la plage pendant trois jours, à court de provisions de vivres, et déchargeant leurs chevaux et leurs harnais ; et ne savaient en quel endroit d’Angleterre ils étaient arrivés, au pouvoir d’amis ou ennemis. Au quatrième jour, ils se mirent en chemin, à l’aventure de Dieu, comme gens qui avaient été mal à l’aise par la faim et le froid de nuit, sans compter les grandes peurs qu’ils avaient eues et avaient encore. Si



Jean de Hainault faisant révérence à la reine Isabelle.
Bibliothèque de l’Arsenal, Ms., n° 5187, f° 6 v.



Arrivée de la reine Isabelle en Angleterre.
Bibliothèque nationale, Ms., n° 2643, f° 7 v.



Supplice de Hugues le Despenser.
Bibliothèque nationale, Ms., n° 2643.



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chevauchèrent tant amont et aval qu’ils trouvèrent quelques petits hameaux, et puis après une abbaye de moines noirs qu’on appelle Saint-Aymon. Ils s’y logèrent et s’y rafraîchirent pendant trois jours. Et firent prendre soin de leurs chevaux bien et fort, car ils pensaient bien en avoir prochainement affaire.
Les nouvelles se répandirent par le pays tant qu’elles parvinrent à ceux par l’assurance et le mandement desquels la dite dame était repassée. Si s’appareillèrent du plus tôt qu’ils purent, afin de venir vers elle et vers son fils qu’ils voulaient avoir à seigneur. Et le premier qui vint au-devant d’elle et qui donna le plus de satis- faction à ceux qui l’avaient accompagnée, fut le comte Henri de Lancastre au Tors Col, qui fut frère du comte Thomas de Lancastre qui fut décollé, ainsi que vous avez ouï ci-dessus, et fut père au duc de Lancastre qui fut si bon chevalier et si recommandé, comme vous pourrez voir en cette histoire, si vous en venez à la conclusion. Le comte Henri de Lancastre dessus dit vint avec une grande compagnie de gens d’armes, et après tant d’uns et d’autres vinrent, comtes, barons, chevaliers et écuyers avec tant de gens d’armes, qu’il leur sembla bien qu’ils fussent hors de tout péril.
Si eurent conseil entre eux, madame la reine et les barons, chevaliers et écuyers qui étaient venus au-devant d’elle, qu’ils iraient droit à Bristol à tout leur pouvoir, car là se tenaient le roi et les Despenser, et la ville était bonne, grande, riche et bien fermée, et elle était assise sur un bon port de mer. Et il y a, donnant sur la mer, un château très fort, autour duquel flotte la mer. Là se tenait le roi, messire Hugues le Despenser père qui avait tout près de quatre-vingt-dix ans, messire Hugues le fils, principal conseiller du roi, qui lui conseillait toutes les mauvaises résolutions et les mauvaises actions, le comte d’Arundel, qui avait épousé la fille de messire Hugues le jeune, et aussi plusieurs chevaliers et écuyers qui se tenaient auprès du roi et de la cour, comme les gens d’état se tiennent volontiers auprès de leurs seigneurs. Si se mirent madame la reine et toute sa compagnie, messire Jean de Hainault, les comtes et les barons d’Angleterre avec leurs troupes en chemin pour aller à Bristol. Et par toutes les villes où ils entraient on leur faisait fête et honneur. Et tous les jours leur venaient des gens à droite et à gauche de tous côtés. Et tant firent par leurs journées, qu’ils parvinrent devant la ville de Bristol. Et aussitôt y mirent le siège.
Le roi et messire Hugues le Despenser fils se tenaient dans le château. Le vieux messire Hugues et le comte d’Arundel se tenaient dans la ville avec plusieurs qui étaient de leur parti. Quand ces chevaliers-là et les gens de la ville virent le pouvoir de la dame si grand et si fort et que presque toute l’Angleterre était avec eux, en sorte que le péril était évident, ils résolurent de se rendre et la ville avec eux, pour sauver leurs vies, leurs membres et leur avoir. Ils envoyèrent donc traiter et parlementer
avec la reine et son conseil, qui ne s’y voulurent point accorder ainsi, à moins que ladite dame ne pût disposer à son gré de monseigneur Hugues et du comte d’Arundel, car pour les détruire elle était venue.
Quand les hommes de la ville de Bristol virent qu’au- trement ils ne pouvaient obtenir la paix ni sauver leurs biens et leurs vies, dans leur embarras ils consentirent et ouvrirent les portes, si bien que madame la reine, messire Jean de Hainault et tous les barons, chevaliers et écuyers entrèrent céans et prirent leurs quartiers dans la ville de Bristol et ceux qui ne s’y purent loger campèrent dehors. Là furent pris le dit messire Hugues le père et le comte d’Arundel, et amenés devant la reine pour en faire sa pure volonté. Et aussi lui furent amenés ses autres jeunes enfants, messire Jean son fils et ses deux fillettes qui furent trouvés en la garde de messire Hugues. De quoi la dame eut grande joie quand elle vit ses enfants qu’elle n’avait pas vus depuis si longtemps, et ils en eurent aussi, car point n’aimaient les Despenser. Et s’il y avait grande joie entre eux, de même pouvait-il y avoir grand deuil chez le roi ...

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