Les Grandes Hazelles
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Description

Nous sommes au lendemain de 1870, dans l'Ardenne des forêts profondes. La guerre franco-prussienne vient de se terminer, et le pays, malgré ses séquelles, se relève de ses profondes blesures. Le labeur et ses bruits concomitants reprennent dans les vallées de la Meuse, aux échos sourds de la lutte des classes propagés par Jean-Baptiste Clément. Ce livre retrace une saga ardennaise, alimentée par des faits réels, un récit qui nous plonge au coeur des traditions locales dans leur prosodie et nous entraîne dans la nature de ce pays si attachant.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 janvier 2011
Nombre de lectures 76
EAN13 9782336250250
Langue Deutsch

Informations légales : prix de location à la page 0,0135€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Roman historique
Collection dirigée par Maguy Albet
Dernières parutions
Nelly DUMOUCHEL, Au temps du canal du Panama , 2010.
Stéphanie NASSIF, La Lointaine, Le sacrifice de la Nubie , 2010.
Anne GUENEGAN, Les psaumes du Léopard , 2010.
Tristan CHALON, Le prêtre Jean ou Le royaume oublié , 2010.
Jean-Claude VALANTIN, La route de Qâhira ou l’exilé du Caire , 2010.
Didier MIREUR, Le chant d’un départ , 2010.
Ambroise LIARD, Dans l’ombre du conquérant , 2010.
Marielle CHEVALLIER, Dans les pas de Zheng He , 2010.
Tristan CHALON, Le Mage, 2010.
Alain COUTURIER, Le manuscrit de Humboldt , 2010.
Jean DE BOISSEL, Les écrivains russes dans la tourmente des années 1880 , 2010.
Dominique PIERSON, Sargon. La chair et le sang , 2010.
René LENOIR, Orages désirés , 2010.
Philippe CASASSUS, Philippe, le roi amoureux , 2010.
Jean-Claude FAUVEAU, Joséphine, l’impératrice créole , 2009.
Roger BOUCHAUD, L’homme du Sahel , 2009.
Tristan CHALON, L’homme-oiseau de l’île de Pâques , 2009.
Danièle ROTH, Marie Roland, Sophie Grandchamp : deux femmes sous la Révolution , 2009.
Luce STIERS, En route vers le Nouveau Monde. Histoire d’une colonie à New York au 17° siècle , 2009.
Michel FRANÇOIS-THIVIND, Agnès de France. Impératrice de Constantinople , 2009.
Petru ANTONI, Corse : de la Pax Romana à Pascal Paoli , 2009.
Christophe CHABBERT, La Belle Clotilde. Le crime du comte de Montlédier , 2009.
Michèle CAZANOVE, La Geste noire I, La Chanson de Dendera , 2009.
Tristan CHALON, Sous le regard d’Amon-Rê , 2009.
Yves CREHALET, L’Inconnu de Tian’Anmen , 2009.
Jean-Eudes HASDENTEUFEL, Chercheur d’or en Patagonie , 2009.
Jacques JAUBERT, Moi, Caroline, « marraine » de Musset , 2009.
Alexandre PAILLARD, La Diomédée , 2009.
Bernard JOUVE, La Dame du Mont-Liban , 2009.
Bernard BACHELOT, Raison d’État , 2009.
Marie-Hélène COTONI, Les Marionnettes de Sans-Souci , 2009.
Les Grandes Hazelles

Paul Dunez
Du même auteur
Economie et solidarité (ec) L’éco-civisme (essai) France Empire 1985 Histoire du libre-échange en France Université Sorbonne Institut Social de France 1993 Mondialisation et délocalisation Mission officielle d’études en Asie Ministère du Travail Ed. Organisation 1997 L’Affaire des Chartreux 1 re enquête parlementaire 1902 L’Harmattan 2001 L’Orante, l’Arlésienne antique (roman L’Harmattan 2003 Les Crépitements du Diable (roman) L’Harmattan 2004 L’Écuyer du Colisée Féodal (roman) L’Harmattan 2007 Biographie de Julien Lauprêtre Président du Secours Populaire Français Préface de Patrick Poivre d’Arvor L’Harmattan 2009 En préparation : Le Cyprès et l’Olivier
© L’Harmattan, 2010
5-7, rue de l’École-polytechnique ; 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr
9782296138759
EAN : 9782296138759
Un témoignage
Mais en quelle année est né Paul Dunez ? L’auteur a vécu au temps de son histoire, j’en suis persuadé, tant il vit son sujet ! C’est d’ailleurs pourquoi on ne connaît pas son âge ! La manière dont ce récit est décrit témoigne de son intense travail de recherches ainsi que d’une parfaite connaissance de nos vallées dans lesquelles il a grandi. Son roman nous plonge très vite dans le dur labeur de nos arrières grands-parents du XIXème siècle avec les stigmates des souffrances de la guerre de 1870. Nos aïeux ne pouvaient imaginer qu’un conflit encore plus sanglant impliquerait leurs fils ; nos grands-parents ! Merci donc à Paul de nous faire connaître la réalité de la vie quotidienne, celle de chez nous, celle d’hier. Une période finalement proche de nous.
Pierre Cordier , maire de Neufmanil Vice-président du Conseil Général des Ardennes
Note de l’auteur
Ce récit est construit autour d’évènements réels d’un passé laborieux encore bien vivant.
Les traces de nos anciens et le souvenir de leur labeur sont toujours présents dans nos paysages d’aujourd’hui.
Tous les personnages de mon histoire sont purement fictifs et imaginaires. Toute ressemblance avec des personnes existantes ou ayant existé ne saurait être que fortuite, comme d’ailleurs un certain nombre de lieux qui n’existent que dans mes rêves ! J’ai recueilli tous les menus vestiges de cette histoire, tous glanés patiemment dans la mémoire des anciens. Ce sont des épis dispersés dont j’ai essayé de faire une petite gerbe de souvenirs dans l’espoir de vivifier la solidarité intergénérationnelle.
Pour les jeunes qui veulent savoir,
Pour les anciens qui se souviennent,
Pour les autres lecteurs, amoureux de l’Ardenne.
Un pays qui oublie son passé est un pays sans avenir.
Un passeur de mémoire
A Liliane Capitolis Pelet et à Virginie Bressand, pour leur patience et leur compétence.
Préface
Exigence amicale faisant loi de nécessité, me voici congrûment au pied du mur d’un pré-texte se voulant impartial. Ce roman est, disons-le d’emblée étonnant ! L’auteur nous offre un récit où l’on trouve intimement mêlés une certaine tragédie de Racine et un nouveau guide bleu des traditions locales dans sa prosodie ardennaise.
Comme dans la pensée proustienne , «à la recherche du temps perdu», l’auteur réveille lui aussi avec passion et obsession une mémoire engourdie sous les ciels ardoisés de la belle et profonde forêt d’Ardenne. Il restitue avec bonheur pour les nouveaux épigones, leurs ancêtres cloteux, un passé enfoui dans l’âme des paysages boisés. Marchant dans les chemins presque abandonnés, menant partout et évidemment nulle part, l’écrivain devenant poète, glane d’épis de blé en épis d’orge, et de marguerites en bleuets, les souvenirs épars pour en faire des bouquets fleuris d’espoir.
L’architecture de l’ouvrage, bien tracé dans les règles de l’art, est à l’image sereine de l’humble chaumière d’un sympathique braconnier. L’ami Paul prend même la liberté de quelques détours historiques bien séduisants qui enrichissent l’intrigue dans son authenticité sans alourdir le thème suzerain. C’est aussi une saga dans un pays où se racontent les gens et les évènements à travers un microcosme à l’écoute d’un monde très présent, mais si éloigné ! C’est enfin une histoire vraie où la tendresse triomphe toujours dans les monts des Grandes Hazelles.
Franz Van der Motte, Directeur de Collection Avocat et écrivain.
Sommaire
Page de titre Du même auteur Page de Copyright Un témoignage Note de l’auteur Dedicace Préface Introduction - L’Ardenne ou les Ardennes 1 - Souvenirs réveillés 2 - Les vallées mélancoliques 3 - Soupirs et gémissements 4 - Trois générations plus tard
Introduction
L’Ardenne ou les Ardennes
Sous la plume de l’auteur, les vallées silencieuses de la Haute Ardenne vont pour un instant, l’instant de cette lecture, reprendre vie, faisant ressurgir les bourdonnements familiers de la fin du XIX ème siècle. Ces bruits multiples résonnaient, de concert, le long des vallées sylvestres en particulier sur les rives bucoliques de la large Semoy, et sur les rives sinueuses de l’étroite Goutelle. Ces rivières sont les affluents d’un fleuve mythique ; la Meuse. Celle-ci est témoin et surtout inspiratrice d’épopées héroïques ou merveilleuses au Moyen Age. Ensemble, ces guirlandes d’eaux vives, couleur d’acier trempé, offrent depuis toujours aux randonneurs le cadre somptueux d’une brillante émeraude : la forêt magique des Hazelles. Ce pur joyau de la nature sauvage, peuplé de fées bienveillantes, est enchâssé dans une large mosaïque de paysages.
La course puissante et tranquille de la Meuse, la Mosam antique, prend sa source sur le froid plateau de Langres, pays du grand chef gaulois Sabinus. Elle traverse l’Ardenne sur toute sa longueur. En entrant dans le royaume des sangliers, devenue adulte et navigable, se sentant bien chez elle, la Meuse montre alors amplement ses larges courbes onduleuses de maîtresse sereine parcourant collines vertes et creux vallons. Elle s’épanouit dans les plaines escarpées bordées de gras pâturages de l’Argonne ardennaise, puis s’engage hardiment, un peu guindée, dans son nouveau et profond corsage boisé. Après avoir contourné les ruines de la tour du Waridon, la Meuse pénètre dans le lourd massif primaire, caractérisé en premier chef par le rocher des Grands-Ducs à Joigny. Dans cet énorme bloc forestier du Septentrion, les monts schisteux tombent drus dans les eaux tranquilles où se reflétaient en ces temps-là, depuis Charleville, le vert-jaune du sarrasin, le vert-bleu de l’avoine et le vert-gris du seigle. Ces maigres céréales poussaient dans les quelques arpents arables coincés entre le piémont des coteaux et le fleuve salvateur ponctué d’anciennes pêcheries de saumons. La Meuse alors déroule ses courbes et offre ses gorges serrées, semblant chercher le chemin à suivre pour s’engager vers d’autres conquêtes amoureuses, vers la Belgique. Au creux de l’une des boucles, comme un accroche-cœur délicat, on aperçoit presque soudainement quatre grands rocs ; ce sont les quatre acteurs statufiés de la plus belle des légendes ardennaises, les quatre fils Aymon : Renault, Allard, Guichard et Richard. Cette belle légende est enveloppée du souvenir de l’empereur Charlemagne en son pays, et du halo d’or de l’enchanteur Maugis ; le protecteur de la fratrie unie sur le cheval-fée nommé Bayart !
Sur les sommets dominant la Meuse, par-delà le hameau haut perché des Hautes-Buttes, si cher à l’écrivain Julien Gracq, le promeneur d’hier, comme celui d’aujourd’hui peut parcourir des champs pentus tapissés de jonquilles naines et de violettes veinées de nacre sous des ciels souvent brouillés de brume. Plus haut encore, se dresse le toit ultime de l’Ardenne : la Croix-Scaille. Ce mont blanc ardennais avec son grand balcon fleuri de vert l’été, et de roux l’automne, est entouré de nombreux et étranges petits marais tourbeux appelés des fagnes, bordés de mousse aquatique appelées les sphaignes. Leur décomposition est à l’origine d’une tourbe très particulière de la Haute Ardenne. Les pourtours des eaux stagnantes sont festonnés de lys sauvages, de l’arnica à fleurs jaunes et de la canneberge aux baies rouges, sous les yeux brillants de gourmandise d’un tétras-lyre ; un petit coq de bruyère glougloutant de plaisir sur la branche d’un haut bouleau. Au milieu de cette nature, les oiseaux musiciens égayent les sous-bois de leurs douces trilles.
C’est dans ces paysages agrestes que notre histoire réveillera les échos des métiers d’hier tombés au champ d’honneur du progrès. De cette mémoire engourdie renaîtront les silhouettes en activité enfouies dans l’humus de l’oubli : celles qui animèrent les bois touffus, les champs essartés et les boutiques de fer. Tous ces mouvements, tous ces bruits engendraient la vie dans le pays des Ardennais.
Comme les péleux, ces hommes des bois qui pelaient l’écorce des chênes de la belle forêt de Signy-l’Abbaye afin d’en extraire le tanin pour obtenir un cuir de qualité dans les tanneries de Givet… Comme les vanneux qui travaillaient l’osier gluant de leurs mains crevassées dans la froidure des Rièzes autour de Rocroi… Comme les écailleux, au passé glorieux, qui fendaient entre leurs jambes noueuses les belles et fines ardoises des toits d’églises, des manoirs, puis des maisons ; écailles ou ardoises violettes de Fumay, tantôt bleues de Rimogne ou gris-vert de Deville…
Et encore comme les célèbres cloteux, ces prolétaires de l’impossible espoir, oeuvrant l’été sur leurs sarts où ils récoltaient de maigres récoltes ; ils étaient des paysans-forestiers, un peu braconniers ! L’hiver, ils rejoignaient l’atelier familial, baptisé « boutique » où l’on entendait continuellement les bruits clairs et rapides du marteau sur l’enclume dans leur minuscule atelier. Au pied de la forge s’étalaient les grappes de clous de toutes formes ; ils devenaient alors des artisans-cloutiers, un peu contrebandiers ! Les deux métiers étaient complémentaires et nécessaires… Enveloppé dans sa bannette de gros cuir, le cloteux forgeait des milliers de clous seul au fond de son antre fuligineux, éclairé seulement par la flamme du foyer. Il était aidé par un chien, un fidèle auxiliaire de travail qu’il nommait communément son « moteur à puces » ou encore son tournebroche . Cet aide-ouvrier canin tournait sans cesse, en litanie, dans une roue en bois qui, par un système simple mais ingénieux, alimentait en air le soufflet de la forge.
L’Ardenne, l’Arduinna, un nom claquant fort comme une oriflamme au vent de Borée, un nom qui vient des profondeurs de l’histoire celtique matinée du souffle d’un romantisme germain. Nos ancêtres les Gaulois, Eburons et Trévires, appelaient leurs grands bois montagneux et escarpés Ar Duenn. Les conquérants Romains qui séjournaient le long de la « Mosam », s’étaient installés sur le site gaulois de Mosadunum, le plateau de Berthaucourt surplombant le fleuve, après la défaite du chef Ambiorix. Les Latins adaptèrent ce terme à leur langue, Arduenn Sylva qui signifiaient pour eux, forêt haute et profonde. Ils construisirent sur les pentes de cette place gauloise, un verrou militaire sur la Meuse ; un castrum, qui a donné le nom à un grand fief ; Castrice ! Ainsi naîtra également la cité de Montcy-Saint-Pierre. Par syncrétisme religieux Arduinna du panthéon celtique désignera pour eux la déesse Diane, la divinité chasseresse, la reine des forêts et des mythes fabuleux. Au Moyen Age, les Francs du preux Charlemagne appelaient ce massif giboyeux l’Ardane, forêt pentue et hardie, en parenté peut-être avec le mot ardoise ?
L’Ardenne a forgé les Ardennes par sa diversité, dans sa géographie, dans ses métiers, dans ses différents terroirs au sein d’une même unité culturelle. Avec des horizons infinis par-delà l’Aquilon, ce petit bout du monde aux confins des frontières de France, veillant sur ses Marches, impose partout sa trinité : la pluie, le froid et… l’ardoise. Tout ceci sous le règne omniprésent de ses génies protecteurs.
1
Souvenirs réveillés

Barnabé Raulin, le « moblot » ardennais
Nous sommes dans la matinée du dimanche 4 septembre 1870. Depuis deux jours, l’armée française encerclée à Sedan s’est rendue ! Le général Mac-Mahon, blessé à la jambe à La Moncelle, est remplacé par le général Ducrot. L’empereur Napoléon III vaincu, a présenté son épée à l’empereur allemand Guillaume 1 er , près du village de Donchéry.
Depuis, un silence de mort plane sur la forteresse de Mézières toute proche désormais en première ligne du front. Autour de la citadelle historique où s’était illustré le chevalier Bayard, quelques unités combattantes ont pris position face à la puissante armée prussienne. Cette dernière semble étonnement hésiter dans sa stratégie de bataille… La ville capitale et les villages à l’entour accueillent le mieux possible les colonnes de rescapés revenant de la cité de Turenne à la proie des flammes. Les soldats français affamés, fuyant la barbarie teutonne, s’égarent dans les grandes forêts. Des cadavres, encore habillés de bleu, marquent de rouge leur chemin de croix, celui des quelques douze kilomètres qui séparent les deux grandes villes ; douze stations de souffrance !
Dans une attente fébrile, des lanciers campent à l’ouest de Charleville et des chasseurs à pied, shatos vissés sur la tête, se préparent à résister sur les collines environnantes. En face, en position de combat, se trouvent les redoutables batteries allemandes établies sur des hauteurs entourant la ville de Mézières. Tous, habitants et troupiers inquiets, attendent la suite des évènements et les décisions de la capitale en pleine effervescence.
À Paris justement, la population gronde et s’impatiente. Un jeune moblot 1 ardennais de vingt-deux ans a quitté de bonne heure le parc de Saint-Maur où campe le premier régiment des gardes-mobiles. La guerre est mal engagée. Il court des bruits sinistres sur les armées de l’Est, en particulier l’armée de Bazaine encerclée à Metz. Avec bon nombre de ses camarades, le soldat ardennais, stupéfait de cette incertitude générale, se rend dans le centre de Paris pour avoir des nouvelles ! Il promène son képi à bandes rouges et son pompon fringuant à travers les badauds qui s’amassent autour des Tuileries, rue Royale et sur la place de la Concorde. Le ciel est limpide, les esprits tourmentés et les âmes en grande exaltation. On crie partout : à bas la camarilla 2 des Tuileries, liquidons ce gouvernement de mensonges et débarrassons-nous de la clique des généraux de cour !
Il faut sauver l’honneur de la France ! Ainsi pense le jeune troupier. Pendant des heures, il circule parmi les foules : on se presse partout, on court de-ci, de-là. Tandis que le peuple s’entasse et s’énerve, l’avenue des Champs-Élysées, paradoxalement, est calme et champêtre ; elle présente l’aspect d’un dimanche ensoleillé. Les enfants jouent paisiblement sous les arbres avec leurs nurses morvandelles, et le père Guignol ne fait pas relâche. Vers deux heures de l’après-midi, les cordons d’agents de police qui barraient le pont de la Concorde se rompent d’eux-mêmes. On s’engouffre sur ce pont pour se heurter à la grille fermée de l’Assemblée Nationale.
Soudain, celle-ci est entrouverte ; alors la foule se précipite à l’intérieur de l’hémicycle. Les députés viennent tout juste d’achever leurs délibérations. Ils décident d’aller proclamer la République, la Troisième, à l’Hôtel de Ville. Une colonne se forme en tête de laquelle se montrent Léon Gambetta, Jules Ferry et quelques personnalités comme Eugène Spuller ou Étienne Arago, maire de Paris. La mer humaine s’ouvre lentement pour leur faire un large passage. Cette foule compacte arrive sur le parvis de l’Hôtel de Ville, place de Grève, sans rencontrer d’obstacles en criant : vive la République ! Vive la République !
À dix-sept heures, le général Trochu, gouverneur de la place de Paris, accepte la présidence provisoire de la nouvelle République. Une heure plus tard, Léon Gambetta, installé place Beauveau, rédige une circulaire adressée à tous les préfets pour leur notifier le changement de régime. Rapidement, de Paris assiégé, une soixantaine de ballons plus ou moins dirigeables, pilotés par des aéronautes formés à la hâte, s’envolent dans les différents horizons de l’hexagone. Le 7 octobre 1870, Gambetta s’envole justement sur l’Armand Barbès, au milieu d’une foule massée au pied de la Butte Montmartre pour rejoindre Tours. Témoin du départ de ce grand ballon jaune piloté par Nadar, Victor Hugo écrira :
Il faisait beau, dans un doux soleil, sous le ballon pendait une grande flamme tricolore…
Un autre ballon, la République Universelle, parti de la gare d’Orléans, à Paris, se retrouvera au-dessus de la forteresse de Mézières pour atterrir dans sa banlieue nord, près du village de Lonny !
Le soldat qui déambule ainsi dans Paris, sans bien comprendre ce charivari, s’appelle Barnabé Raulin. Il est cloutier de métier, et braconnier par nature. Il s’était engagé dans les gardes-mobiles deux mois auparavant ; un peu par patriotisme et beaucoup pour combattre… une mélancolie d’amour ! Ses compagnons de régiment le surnommaient Tournebroche , parce qu’il parlait souvent d’un ami fidèle qui lui manquait : son chien Adonis. Ce dernier était un co-équipier efficace dans son travail de cloutier et un fin limier, toujours sus aux sangliers dans les bois touffus de son pays.
Deux jours après la naissance de la nouvelle République de Gambetta, Barnabé Raulin reçut l’ordre de rejoindre immédiatement et rapidement son pays natal. Il eut pour mission d’intégrer un groupement d’éclaireurs locaux parlant le même patois ; une nécessité absolue pour trouver et guider à travers la population locale les soldats encore perdus dans l’immense forêt entourant Sedan. Ces troupiers s’étaient éparpillés après la triste défaite et on devait trouver et réunir tous ce qui était épars.
Des associations libres d’éclaireurs, des unités spéciales allaient être les auxiliaires indispensables aux Corps réguliers en campements fixes autour de la forteresse. Elles s’organisèrent en corps de combat, appelées brigades franches et furent encouragées au plus haut niveau par le gouvernement provisoire. Ces Francs-Tireurs devaient assurer les liaisons de communication sur les chemins difficiles de la Haute Ardenne. Ils feront également de nombreuses opérations de commandos entre les lignes de front, en harcelant l’ennemi allemand.
Pendant quatre mois, entre la chute de Sedan et la reddition de la citadelle de Mézières, les Prussiens et les Bavarois étaient dans cette courte période en posture d’attente sur la ligne de front ardennais. Rapidement, après la déroute des armées françaises à Sedan, des groupements de Francs-Tireurs s’illustrèrent vaillamment. En particulier la Compagnie des « Pisteurs » du commandant Vigour de Charleville, la Compagnie des « Éclaireurs » du capitaine Wuillemet, la Brigade des « Vengeurs » sous les ordres de Pierre-Louis Jacquemart, les « Destructeurs » de Ferdinand Goffinet et surtout la célèbre Compagnie du lieutenant Herque, les « Sangliers Ardennais de la Semoy », les fameux et authentiques S.A.S. Cette Compagnie s’établira sur une colline, à la frontière franco-belge : le balcon des Dolimarts.
Le moblot Barnabé Raulin, devenu Franc-Tireur, sera un véritable guerrier des bois et l’un des meilleurs guides des S.A.S. Il éclairera tout d’abord le chemin pour les nombreux soldats français perdus dans les bois, puis conduira de belles escarmouches contre les Allemands avant de participer à des engagements plus violents le long d’une limite imprécise autour de la capitale des Ardennes.
De par leur situation, les populations de Gespunsart en France et de Pussemange en Belgique, assises sur la frontière, seront une aide précieuse pour les colonnes de soldats français exténués mais aussi pour les réfugiés civils désemparés. À Corbion, les autorités locales belges installeront une antenne médicale malgré les menaces allemandes.
Les Francs-Tireurs, soldats des fourrés profonds, étaient souvent accompagnés de leurs chiens, presque tous d’anciens tournebroches  ; c’étaient des braques métissés, résistants et silencieux. Messagers entre les Corps francs, ils transportaient sur leur dos, de lourds sacs bien sanglés, du courrier ou autres objets. Plus tard ces chiens véhiculeront des ballots de contrebande contenant du tabac, du chocolat ou du café vert.
Dès le 1 er septembre 1870, après les tous premiers rescapés de l’enfer de Sedan, les populations des communes avoisinantes vont fuir en désordre devant l’avancée de l’armée allemande. Ils allaient demander asile en Belgique et toutes les routes autour des villages frontaliers étaient encombrées de charrettes et de troupeaux de bestiaux.
Le 2 septembre, des troupes françaises arrivèrent par petits groupes, échappées des champs de bataille, égarées au milieu des forêts, harassées par les fatigues d’une marche aventurière à travers des chemins inconnus. Le patriotisme des habitants des villages frontaliers suppléa à l’insuffisance des secours organisés ; Sedan venait de tomber !
Le 3 septembre, les Prussiens campèrent à Bosseval et quelques cavaliers Ulhans se présentèrent en reconnaissance au village de Gespunsart, verrou français sur la frontière. Ils enfoncèrent les portes des maisons, brisèrent les fenêtres, prirent toutes les provisions, s’enivrèrent en complément, puis déguerpirent le soir même. Dès le lendemain, la jeunesse du village répondant à l’appel des premiers Francs-Tireurs locaux de Neufmanil et de Nouzon, celle du Val de la Goutelle, va réagir. Trente jeunes sous les ordres de Pierre-Louis Jacquemart formèrent une brigade franche avec un adjoint de poids, Orphéon Leroy. Les « Vengeurs » vont s’organiser avec les S.A.S et la compagnie franche de Vigour.
Le 5 septembre, venant de Paris, Barnabé Raulin rejoint immédiatement les Éclaireurs du capitaine Wuillemet, puis avec le lieutenant Herque il organise la compagnie des Sangliers Ardennais de la Semoy.
À partir du mois d’octobre, il n’y a plus sur les champs de bataille que les Francs-Tireurs et les gardes-nationaux. Les troupes régulières sont retranchées et cantonnées bien au chaud dans les casemates de Mézières ou dans des abris enterrés de Rocroi. Le reste des soldats français, non faits prisonniers à Sedan, va rejoindre des corps d’armée dans l’Aisne qui se réorganisaient.
On peut citer quelques actions des Francs-Tireurs parmi lesquelles les héros de notre histoire, Barnabé Raulin et Orphéon Leroy se distinguèrent.
Le 7 octobre 1870, un violent accrochage se produisit au lieu dit les Effonds près du village de Gespunsart. Une escouade de Francs-Tireurs de la brigade des Sangliers Ardennais de la Semoy, conduite par Barnabé Raulin attaquera un détachement de liaison allemand qui se rendait vers un poste d’appui avancé. L’escouade franche les attendait près de l’étang de la Lutinière, un endroit très marécageux. Lors de cette action, il y eut quelques victimes côté allemand et les Francs-Tireurs firent trois prisonniers. Toujours en octobre, deux brigades, celle des Sangliers et celle des Destructeurs vont se réunir pour une expédition commune contre un poste de communication prussien établi au village de Launois, pas très loin de Signy-l’Abbaye. Le lieutenant Herque, déguisé en paysan, se rend un après-midi dans une auberge où se trouvaient réunis quelques Prussiens attablés. Il se mit à discuter avec l’un des leurs parlant français devant un bock de bière ; ainsi il le fit parler pour connaître leurs habitudes quotidiennes, puis regagna sa petite troupe en attente. Vers huit heures du soir, Herque, son adjoint Raulin et une dizaine d’autres Francs-Tireurs se glissèrent vers le poste retranché des Prussiens à la périphérie de Launois. Le lieutenant courageux se présenta brutalement à l’entrée, pistolet au poing, puis salua les quelques soldats surpris par ces mots : prisonniers ou capout ! Il s’ensuivit une belle empoignade ; la force de physique de Barnabé fit merveille ; il y eut plusieurs blessés de part et d’autres et le commando fit quelques prisonniers allemands, laissant la vie aux blessés. Ce fait d’armes ouvrait ainsi la place aux soldats français réguliers en campement à l’ouest de Mézières. Mais ceux-ci reçurent l’ordre de la forteresse de ne pas bouger. Dès le lendemain, les Prussiens cantonnés à Boulzicourt reprirent vite l’avant-poste de Launois.
Le même jour, d’autres brigades franches avec un certain Orphéon Leroy, natif de Gespunsart, attaquèrent un convoi de chevaux entre les villages de Mohon et les Ayvelles au sud de Mézières. Ce violent accrochage mit hors de combat quelques ennemis ; ce jour-là les soldats de l’ombre parviennent à capturer une douzaine de chevaux qu’ils remirent à la garnison ainsi que sept prisonniers allemands. Du côté français on déplora quelques victimes dont trois hommes tués et également sept prisonniers français qui furent transportés au cantonnement prussien de Boulzicourt.
Un accord d’échange fut signé et les sept soldats allemands furent vite libérés par les autorités militaires du colonel Blondeau, gouverneur de la Place. Mais hélas, la partie adverse teutonne traîna les pieds et l’ordre fut donné de fusiller les sept Francs-Tireurs ardennais. Les corps des malheureux furent ramenés par les habitants des fermes environnantes. Il y eut de très jeunes hommes patriotes comme Boin, Gentil et cinq autres jeunes 3 de Charleville. Cette violation de la parole donnée, aussi indigne que barbare, ne fera qu’augmenter le contingent des compagnies franches.
Le 22 octobre 1870, l’aérostat la « République Universelle » atterrit par hasard près de Lonny au nord-ouest de la capitale ardennaise. Les trois aérostiers, sains et saufs et le chargement furent récupérés par une section mixte de gardes nationaux et de Francs-Tireurs. Le ballon postal transportait outre des nouvelles ordinaires quelques missives officielles, des pigeons-voyageurs, également quelques sacoches en cuir remplies de pièces d’or, des Louis d’or à l’effigie de l’empereur Napoléon III. Ces fonds spéciaux étaient destinés aux différentes forces combattantes. L’ensemble du courrier fut acheminé vers la place forte de Rocroi par l’éclaireur Franc-Tireur Barnabé Raulin. L’autre partie du chargement, plus brillante, un magot doré tombé du ciel, véritable petit trésor fut perdue lors de son acheminement et ne fut jamais retrouvée…
Le 26 octobre 1870, la Première Compagnie des éclaireurs du capitaine Wuillemet vint en force au secours des habitants de Rimogne, de Tournes et de Lonny. Ces villages étaient constamment sous la menace prussienne qui menait de violentes incursions sur ce territoire encore non occupé.
Ce n’était pas seulement qu’un sentiment d’insécurité ; en effet, à chaque coup de main, les soldats allemands cantonnés aux alentours pillaient, violaient, battaient, tuaient et incendiaient des maisons. Ces habitants vont alors accueillir très chaleureusement les Francs-Tireurs venus les aider et mettre à leur disposition les locaux de la mairie.
De nombreux éléments de partisans vinrent renforcer la Première Compagnie des éclaireurs ; plus de deux cents hommes armés et décidés à faire voir aux officiers de la forteresse de Mézières comment on peut se défendre et même attaquer l’ennemi !
Le capitaine Wuillemet à la tête d’une centaine d’hommes épaulés par le sergent Istace, de la Compagnie Vigour, du caporal Mogue 4 de la Compagnie des Destructeurs et de l’éclaireur Raulin des S.A.S se lancèrent à l’assaut du camp allemand retranché à Rouvroy coupant la voie départementale de communication entre Signy-l’Abbaye et la place forte de Rocroi. En entonnant le « Chant du départ » d’Étienne Méhul, les Francs-Tireurs vont libérer le village. Hélas les renforts attendus de la garnison de Mézières n’arriveront pas ; les Prussiens reprirent Rouvroy le lendemain. Les Francs-Tireurs se retirèrent emportant leurs dix hommes tués, laissant sur le terrain une vingtaine de Prussiens blessés ou tués.
Le capitaine Wuillemet souligna le peu de courage, sinon la lâcheté de certains officiers supérieurs de la garnison de Mézières et à leur tête le colonel Blondeau, qui étonnamment deviendra général ? Ces officiers resteront tranquillement dans leurs abris lors du bombardement général sur Mézières.
Toutes ces escarmouches de plus en plus téméraires des Francs-Tireurs inquiétèrent vivement l’état-major du maréchal Moltke qui écrira au gouverneur général basé à Reims :
Il est important, et de plus en plus urgent, de détruire les bandes de maquisards, nombreuses autour de Mézières, tuant nos soldats des avant-postes et harcelant nos liaisons, avant d’occuper la forteresse et la ville.
En novembre, les « Vengeurs » de Gespunsart conduits par Louis Jacquemart firent prisonniers deux Ulhans qui faisaient le service de correspondance avec le village de Gernelle, aux mains des Allemands. Le 21 décembre, plusieurs dizaines de chasseurs bavarois se présentèrent au lieu-dit la Cachette. Après une escarmouche avec les partisans des S.A.S et les gardes-forestiers arrivant par-delà les Grandes Hazelles, ils se replièrent sur La Granville.
Le jour de Noël, très précisément, une aventure peu banale se produisit au village de Neufmanil. Un bataillon de renfort allant de nouveau vers La Cachette conquérir Nouzon, traversa le petit bourg, sous une épaisse couche de neige, à l’heure de la messe, quand soudain une volée de cloches retentit. C’était un bruit attendu par les fidèles appelant les ouailles du lieu à leur devoir de chrétiens ; ils étaient invités à rejoindre l’office divin. Aussitôt, le capitaine Karl Osmeyer, accompagné de quelques soldats, se précipita vers l’église, puis furieux monta quatre à quatre au clocher de l’église. Il s’empara violemment des deux proposés au carillon, dont un mendiant de service, un « clochard » qui assurait par ce travail son repas du jour. Le capitaine arrêta le curé René Canon, puis le maire du village Gilbert Calteaux. Ce dernier fut mis à la tête de la colonne martiale allemande pour servir de bouclier humain, puis la troupe entière se dirigea vers le bourg voisin de Nouzon.
Étonnamment, « les doryphores », comme les appelaient les paroissiens du coin supposèrent que la sonnerie des cloches était destinée à prévenir les Francs-Tireurs nouzonnais installés sur les pentes des collines environnantes à l’affût des calots noirs ?… Ceux-ci étaient déjà en place depuis la dernière tentative prussienne d’atteindre la Meuse et ouvrirent un feu nourri sur les Allemands. Dans un combat acharné mais bref il y eut des victimes de part et d’autres. Douze allemands furent tués et plusieurs blessés ; côté français, il y eut également des victimes comme le maire Colteaux blessé légèrement et deux hommes tués dont Jean-Baptiste Roynette, un grand oncle du poète Théophile Malicet.
Pour impressionner les habitants de Nouzon, toujours vindicatifs à l’égard des barbares d’Outre-Rhin, les soldats tirèrent quelques obus sur la ville. Trois de ceux-ci se figèrent dans le pignon d’une maison bordant une rue de l’autre côté de la Meuse, où un patriote enflammé et téméraire avait déployé un drapeau tricolore ; depuis cette rue fut appelée la rue des « Trois obus ».
C’est avec une grande poêle à frire et une pesante louche que seront annoncés les douze coups de la messe de minuit en ce noël de 1870. Les cloches reprirent leur service que bien plus tard pour annoncer le décès du curé Tribut, doyen du village de Gespunsart. Quatre jours plus tard, la veille du bombardement de la forteresse de Mézières, l’abbé Canon reçut l’ordre du commandant prussien Friedrich Fenckel de remplacer le maire Calteaux déporté en Allemagne. Cet officier précisa dans cet ordre que s’il n’obéissait pas il serait lui-même prisonnier de guerre et en outre si ses soldats faisaient l’objet de tirs des Francs-Tireurs, son village serait brûlé et ses habitants déportés. Devant ce type de représailles barbares, les partisans, arrêtèrent leurs actions de commandos progressivement. La Compagnie des Sangliers Ardennais de la Semoy sera constamment sur la brèche des combats jusqu’à la reddition de la forteresse de Mézières. La ville et sa cathédrale seront bombardées, écrasées sous un déluge de feu laissant une population exsangue, meurtrie sous un froid sibérien d’une rigueur exceptionnelle. Le lendemain matin, le 1 er janvier 1871, la capitulation de la citadelle macérienne signée par le colonel Blondeau renforcera les inquiétudes des habitants. Ces derniers allaient souffrir de l’occupation des casques à pointe ; ils entendront mugir ces féroces soldats pendant trois longues années !
Si les officiers supérieurs de la garnison furent mis à l’index après la guerre, le capitaine Wuillemet de la première Compagnie des Éclaireurs, ainsi que le capitaine Fortemps, de la Garde nationale et le lieutenant Trichot, de la Garde mobile, reçurent tous trois la légion d’honneur. L’éclaireur Barnabé Raulin comme d’autres braves francs-tireurs, et les valeureux sapeurs-pompiers s’illustrant lors du grand incendie de Mézières reçurent les félicitations de la République.
La guerre terminée, Barnabé Raulin, l’ancien moblot, retrouvera sa sérénité dans les forêts giboyeuses entourant son village apaisé. L’homme des bois, solitaire et amoureux de la nature sauvage, ce hors-la-loi sympathique et loyal, va reprendre ses habitudes avec toujours une mélancolie sans fin… Le nez au vent, il parcourra de nouveau les sentiers forestiers connus de lui seul, déposant ses collets dans les brumes fantomatiques des marais, tendant ses pièges aux passantes d’octobre, ces grives ventrues si nombreuses, remontant les vallées. La forêt, c’était son territoire, sa vie. Il respirait à pleins poumons tous les brouillards légers, s’enivrant de l’eau fumante des étangs ; c’étaient ses drogues qui forçaient son imagination et guérissaient son âme meurtrie. Le braconnier sera connu dans tous les pays pour son courage dans la chasse aux sangliers ; en hardes compactes, ils peuvent être redoutables. Son brave Adonis trouvera une mort glorieuse sous les coups de boutoirs d’un solitaire, laissant son jeune chiot orphelin, Pyrame. Celui-ci deviendra la doublure inséparable de Barnabé. Le braconnier sera enfin et surtout admiré pour ses exploits dans sa guerre aux loups, encore si nombreux en ces temps-là.

Note
La période de guerre entre 1870 et 1871 fut le temps de la révélation d’Arthur Rimbaud. Il écrira de nombreux poèmes comme, Le Bateau Ivre , Le Cabaret Vert , et le plus poignant : Le Dormeur du Val . Ce fut la découverte d’un jeune soldat français tué dans un fossé du Val de Villiers, sur la Meuse. Ce jour-là, Arthur Rimbaud revenait d’une fugue où il se fit passer pour un Franc Tireur auprès des paysans de Boulzicourt près de Charleville.

C’est un trou de verdure où chante une rivière Accrochant follement aux herbes des haillons D’argent ; où le soleil de la colline fière Luit : c’est un petit val qui mousse de rayons
Un jeune soldat, bouche ouverte, tête nue, Et la nuque baignant dans le frais cresson bleu, Dort ; il est étendu dans l’herbe sous la nue, Pâle dans son lit vert où la lumière pleut.
Les pieds dans les glaïeuls, il dort. Souriant comme Sourirait un enfant malade, il fait un somme : Nature, berce-le chaudement : il a froid
Les parfums ne font pas frissonner sa narine ; Il dort dans le soleil, la main sur sa poitrine Tranquille. Il a deux trous rouges au côté droit.

Arrêt sur mémoire
Barnabé Raulin commençait seulement à marcher lorsque son père Jean-Louis Raulin, un paysan du village de Thilay sur la Semoy, vint à lui manquer cruellement. Un matin, alors qu’il s’apprêtait à jeter du sommet de sa grange les gerbes de blé noir qu’il comptait battre dans la journée, une planche vermoulue céda sous ses pieds. Aussitôt un craquement sinistre se fit entendre et le paysan fut précipité la tête la première sur l’aire plane et dure de la cour. On le releva raide mort ; l’affreuse camarde avait fait son œuvre dans l’instant et sa faux acérée ruina l’espérance d’une petite famille laborieuse. Sa maman, Marie-Eugénie Roynette ne demeura pas à l’abri de cette cruelle épreuve d’un homme qu’elle adorait. Cependant la jeune femme possédait quelques petits biens venant de sa défunte tante Jeanne Thomé ; c’était peu mais suffisant pour se nourrir avec le petit Barnabé. Et puis, comme toutes les paysannes ardennaises, Marie-Eugénie était courageuse devant l’adversité ; alors elle travailla sans relâche. Toujours debout dès l’aube, elle allait et venait, bêchait, plantait, sarclait, recueillait les fruits de son jardin, rentrait sa maigre récolte les jours de soleil. Quand le temps était pluvieux ou neigeux, elle cousait, ravaudait et filait son chanvre au coin de l’âtre bienfaisant.
L’enfant de son côté grandissait, prenait de la force, s’accrochant à ses jupes et suivait partout sa mère pour l’aider. Du reste, très remuant, il était intelligent, vif, interrogeant sans cesse le pourquoi des choses. Parfois, il séchait d’un gros baiser sonore une larme qui perlait sous la paupière de la jeune veuve.
Les journées se passaient calmes, paisibles et le petit Barnabé faisait de son mieux pour aider sa mère dans les travaux ménagers. Tous deux ne recevaient jamais de visites, sauf une pauvre et vieille voisine, Augustine Gervaise, native de Bohan qu’on appelait mémère. Elle venait parfois filer une quenouille, avec un vieux fuseau, en silence auprès du feu bienveillant de Marie-Eugénie. C’était pour la jeune veuve plus qu’une bonne action de charité chrétienne ; c’était la nécessaire solidarité humaine. C’était aussi un brin de gentillesse posé sur un cœur à l’écorce abîmée, un zeste de tendresse qui accompagnait la tasse de leur café chicorée. Ce simple regard de bonté suffisait à calmer la tristesse silencieuse d’Augustine trop souvent seule, lui permettant ainsi et encore de tenir la morte-saison. La mère et l’enfant vivaient donc retirés, mais heureux l’un près de l’autre. Le petit Barnabé adorait sa maman, et comme le père n’était plus là, Marie-Eugénie aimait son fils pour deux. Parfois une étrange et sourde angoisse l’oppressait dans ce monde en conflit perpétuel. Le père de Marie-Eugénie avait participé aux campagnes de Napoléon 1 er . Il était grenadier dans la vieille garde, un combattant brave et sans recul ; présent à l’Ulm, à Austerlitz et à Waterloo… On le ramassa à moitié mort sur ce dernier champ de bataille couvert de blessures, au pied du Mont-Saint-Jean dans la forêt de Soigne. Il fut chargé sur une charrette au milieu des mourants et fut sauvé in extremis par un compagnon de combat. Il avait perçu un petit souffle de vie de son ami dans le tombereau qu’il conduisait vers Charleroi, le 20 juin 1815.
Marie-Eugénie avait donc peur qu’un jour le garde-champêtre appela les jeunes du pays à partir dans une nouvelle guerre qu’on percevait à travers un sentiment d’insécurité persistant. Alors, on pourrait lui prendre un jour son petit Barnabé ?
Hélas, un matin d’octobre, sous un ciel plombé, se fut la mère qui partit ! Elle fut emportée hors de ce monde par un vent malin chargé de miasmes d’une épidémie non connue, qui remplissait l’atmosphère du pays.
La douce maman Raulin eut beau lutter, se débattre farouchement, la maladie fut la plus forte. Presque tous les petits biens furent engloutis par les soins qui lui étaient prodigués.
Comme elle sentait arriver sa fin, la pauvre jeune femme eut une consolation. La fille d’un vieux cousin, Marie-Joséphe Arsène et son mari Auguste, dont ce dernier avait eu un léger différend avec son époux, étaient venus la réconforter affectueusement, lui promettant de l’aider une fois guérie et, en cas de malheur de veiller sur le petit Barnabé. Alors rassurée et tranquillisée par cette promesse, la jeune femme ne se débattit plus contre la maladie qui la torturait. Résignée et souriante même, elle ferma doucement ses beaux yeux de maman comme pour s’endormir tenant très fort la petite main de son fils effondré, puis les rouvrit à demi, un court instant, comme pour dire au revoir et s’endormit pour ne plus se réveiller. Fidèle à la parole donnée, Marie-Josèphe recueillit le garçon orphelin. Enfin, grâce à la vente de la modeste maison de Marie-Eugénie Raulin, Auguste put acheter une parcelle de terre supplémentaire et étendre sa petite chènevière, espérant une récolte plus abondante de chanvre.
À cette époque, on trouvait souvent une parcelle de chanvre près de la maison ouvrière ou paysanne. D’ailleurs, c’était un spectacle étonnant de voir les tiges, de chanvre, d’une hauteur toujours égale et leurs feuilles finement dentelées, formant une couronne d’un beau vert-foncé. Les tiges mâles fournissaient la filasse que l’on écrouissait et les tiges femelles, les graines de chènevis destinées aux pêcheurs. L’activité du tissage de ce chanvre occupait les femmes lors des longues soirées d’hiver ; c’était un travail de grande patience, effectué à la chandelle. Beaucoup de villageois se vêtaient d’habits confectionnés sur place avec cette matière ancestrale ; fabrication des cordages bien sûr, mais aussi élaboration de grosses toiles et de forts torchons.
Malgré cet apport supplémentaire, la famille recomposée de Marie-Josèphe était pauvre ; Barnabé était souvent livré à lui-même. Alors pour aider ses parents adoptifs bienveillants et pour ne pas rester complètement à leur charge, le jeune garçon maraudait des fruits sur les bas-côtés des jardins, avec l’œil complice du propriétaire se faisant bienveillant.
Le jeune garçon grandissait vite, l’été il se joignait à un groupe de bûcheron du village et partait au cœur des bois ; il devenait comme eux un camp-volant, un nomade forestier, et apprenait à construire son habitation temporaire, un cul-de-loup. Pendant deux ou trois mois, il était donc éloigné de son village, dans la solitude des coupes forestières ; une vie âpre, fatigante avec très peu de moments de repos.
Le soir, on voyait depuis les vallées encaissées des légères volutes de fumées blanches provenant de petites souches, des socquettes sèches, et des branchages verts qu’on allumait pour cuire une soupe de légumes et griller une gélinotte bien grasse de passage. La nuit, le jeune garçon dormait à poings fermés dans la fraîcheur humide de l’été dans sa hutte. Barnabé avait gravé dans sa mémoire les visages durs des bûcherons, aux traits tirés, qui se penchaient le nez en avant dans le brouet des écuelles en bois. Les mains étaient écorchées ou râpées par la lourde hache ou la scie à doubles poignées. Ces hommes n’étaient pas des causeux , pas bavards du tout ; les quelques mots échangés étaient suffisants néanmoins pour maintenir la solidarité et l’unité du groupe pour éviter l’accident ou les incidents domestiques. Les cendres quotidiennes étaient parfois répandues sur le sol, éclaircies d’herbes, pour nourrir le sart ainsi créé en vue d’une future culture sur brûlis ; ainsi, on pouvait récolter à la saison suivante un peu de seigle ou de sarrasin. Toute la journée, les coups sourds et répétés de la cognée retentissaient dans les lourds silences du massif des Hazelles, entrecoupés de temps en temps du glouglou d’un ruisseau limpide tout proche. Ce travail commun des bûcherons durait jusqu’aux premiers brouillards de l’automne.
Les bois devinrent pour l’enfant orphelin un autre chez soi ; il vivait dans les buissons au milieu des grands arbres, complètement mêlé à l’animalité qui les remplissait. Il était devenu lui-même un jeune animal nourri des sèves de la terre, dans l’odeur de l’humus et des bruits multiples des bêtes sauvages. Son corps endurci d’épreuves devenait insensible au mal ; puis progressivement, Barnabé acquit la maladie des sauvageons futés pour déjouer les ruses des bêtes de la forêt. Il était patient dans l’effort et contemplatif dans l’attente. À l’affût, ses yeux farouches se fixaient sur ses proies. Une nouvelle volonté naissait : il sera le chasseur de ces rôdeurs furtifs.
Quand il était au milieu des roseaux d’un étang, il se postait rigide, muet, occupé seulement à gauler les grenouilles. Il les pêchait avec quelques bouts de tissu rouge qui pendaient à sa tige de noisetier ; les « guernazelles » vertes, grosses, jaillissaient de l’eau, accrochées à l’hameçon, les cuisses gigotant, leurs gros yeux ronds étonnés, avant d’être occises rapidement sur le rebord d’un tronc d’arbre.
À douze ans, Barnabé en paraissait beaucoup plus ; il trouva un emploi dans une boutique qui fabriquait des clous pour la marine : il devint cloutier. Après son labeur de cloteux , il colletait des lièvres à la lisière des bois et s’appropriait les œufs de quelques canards sauvages. Toujours téméraire, il débarrassa un jour pour l’un de ses voisins un haret hargneux, un chat énorme redevenu sauvage qui pillait allègrement sa basse-cour.
Devenu adolescent, le jeune Barnabé se spécialisa progressivement dans les grands fauves : les sangliers, les cervidés et surtout les loups. Ces féroces carnivores faisaient d’énormes ravages dans les troupeaux de moutons et de chèvres. Déjà le démon du braconnage le possédait. Il partait le matin de son petit logis près de la Maison-Blanche, entre les villages de Neufmanil et Gespunsart. Il disparaissait plusieurs jours pour parcourir les tourbes des Hautes-Buttés, comme les landes du bois des Aisances, comme la forêt de la Havetière dont la couleur du lieu, gris-terre d’antan, devenait pour lui un kaléidoscope aux multiples couleurs.
Jeune homme de dix-sept ans en 1865, Barnabé avait acquis les qualités du monde sauvage qu’il côtoyait : la vue perçante du renard, l’ouïe du faucon, les jambes nerveuses du cerf, la ténacité du sanglier et l’ardeur infatigable d’un loup en quête d’une proie. Vivre constamment dans les bois lui valait une santé que rien n’altérait, et une force peu commune. Son intelligence était doublée d’un sens inné de l’observation qui allait faire de lui un éclaireur exceptionnel lors des combats dans la guerre des deux empereurs, quelques années plus tard. Il connaissait de mémoire tous les chemins des bois, les sentiers des landes et savait éviter les nombreux étangs, comme d’ailleurs les mille petits marais fangeux très dangereux, surtout la nuit.
Barnabé Raulin n’avait pas son pareil pour identifier les cris des nombreux oiseaux de la forêt qui l’avertissaient d’un danger, et pour comprendre l’instinct des animaux sauvages. Il était souvent accompagné par Pyrame. Ce dernier, fils d’Adonis, était un bâtard des plus fidèles. Il courait sur la piste d’un sanglier en donnant de la voix comme un limier ; il marquait les arrêts francs comme un pointer et avait la force du braque wallon. Le « brakko » ou le « braco ». Ce terme désignait dans les temps anciens le valet ou le veneur qui s’occupait des chiens de chasse, avant que ce nom devienne celui d’un chasseur chassant sur les terres d’autrui : le braconnier ou plus familièrement le braco ! Rares les personnes qui pouvaient caresser le chien de Barnabé ; les deux chasseurs, l’homme et le chien, étaient inséparables.
C’est le 5 juillet 1870, à vingt-deux ans, dans un élan patriotique peut-être, que Barnabé Raulin, cloutier et braconnier, s’enrôla dans les gardes-mobiles, à Paris. Il espérait par ce geste calmer son tourment silencieux, celui créé par un amour qu’il pensait sans espoir. Revenu de son devoir national l’année suivante il aimait encore et toujours une belle arlésienne ardennaise. Il reprit donc ses anciennes habitudes, celles de passer et de repasser devant la maison de sa Belle, qui à dix huit ans, s’était épanouie en grâce !
2
Les vallées mélancoliques
Un quidam, le dos un peu voûté, marche d’un pas pesant dans le chemin d’un creux vallon où coule doucement en zigzagant l’eau limpide de la Goutelle. Par-delà des broussailles enchevêtrées sur une terre pentue, deux cabanes sombres et trapues aux toits ardoisés, abritent quelques pauvres gens. À l’entour, des carrés de seigle et d’avoine mûrissent dans les maigres sillons, creusés encore à l’araire. Le long du chemin, des haies touffues, cachette de la fauvette à tête noire, bordent les près de gâtines ; royaume des lapins agiles et peureux. Parfois, on peut voir dans des clairières essartées en damier, des semis de sapins qui entament ça et là les landes aux genêts conquérants.
Quelques canards sauvages au repos s’envolent brusquement, au bruit des sabots cloutés de l’homme martelant le sol rocailleux. Ce sol est si minéral que ce chemin prenait sous la lumière une teinte bronze ardoisée, provoquant à chaque pas des étincelles oranges et blanches semblables aux « pétons » de la forge que ce cloutier allait peut-être rejoindre.
Au détour d’un sentier, entre deux rangées de frênes et de bouleaux unis et entrelacés par un fouillis de ronces aux mûres déjà mûres, on aperçoit un miroir immobile et luisant ; c’est l’un de ces innombrables marais dont les eaux s’endorment douillettement entre des plages tapissées de mousses spongieuses.
Une pastourelle, la tête couverte d’un léger capuchon de lin noué sous le menton, surveille nonchalamment un troupeau de brebis. Elle lève ses yeux timides, un peu farouches aussi, vous salue d’un geste amical, avant de disparaître au milieu de cette houle blanche moutonnée à travers des breuils mal peignés. Masse ondulante, ce petit monde laineux se déplace lentement sous la garde de cette bergère au rythme des clochettes en cuivre tintinnabulant à l’unisson des bêlements sans fin, en litanie !
Dans cet environnement paisible, on aperçoit un filet de fumée blanche indiquant l’humble toit d’un sabotier. L’envol de deux perdrix, couleur ramier, surprend et émerveille à la fois. Quelque chose de placide et de grave est dans l’air par-delà des horizons vaporeux s’élevant de l’humus forestier de la dernière ondée. Il s’y mêle un sentiment indéfinissable de tristesse vague qui n’est pas sans charme, et l’on se prend à aimer ces contrées pauvres et rustiques de la Haute-Ardenne. Tout dans ce pays invite à la méditation et à l’amour de la nature primaire. L’œil s’y plonge avec un certain ravissement, pendant que l’esprit s’y perd dans les rêveries où se confondent mystères, légendes et magie. Le charbonnier bougon du bois de Gely, et le bûcheron ronchon du bois du Chêne Ferré en subissent le charme sans le comprendre vraiment.
La population vivant dans ce terroir se fond harmonieusement dans le paysage dont elle a pris le caractère agreste et serein. Au milieu de ces solitudes où les brouillards légers se promènent au ras des arbres, de nombreux ruisseaux limpides coulent dans les clairières et se multiplient. Ils dévalent les collines, toujours vers la Meuse, et baptisent parfois un village de son imprimatur comme Aiglemont : le mont des eaux, ou encore les Ayvelles : les petites eaux.
L’Ardennais, est bien typé, par son langage comme par son physique. Il n’est pas très grand ; il a des jambes noueuses et bien équilibrées pour se maintenir sur les pentes. Il a le front haut, les pommettes rondes parfois rosées par l’effort, l’arrière du crâne est un peu plat comme celui des Sicambres. Son visage est taillé à la hache et son corps est sec comme une trique. Ses yeux très mobiles sont toujours expressifs. C’est un homme des bois qui possède un grand esprit d’entraide dans son clan. La solidarité n’est pas un vain mot, surtout dans l’adversité. Les habitants de cette terre âpre, peu généreuse, sont durs à l’ouvrage. La dureté du climat et des temps les accoutume à une ténacité lente et à un entêtement sans bornes. Ils luttent pour un travail continu contre la pauvreté et s’y soumettent par lassitude, par fatalisme aussi. Avec leurs cousins des plaines crayeuses, les Champenois, ils partagent les croyances divines aux mêmes racines. Néanmoins, ils diffèrent dans les habitudes issues d’une civilisation distincte. Les tribus Rèmes de la Champagne pouilleuse furent vites romanisées. Alliées de Rome avec leur capitale, la pétillante Durcotorum, la ville de Reims est symbolisée par un arc de triomphe martial.
L’emplacement était stratégique pour les légions de César. Celui-ci craignait beaucoup les montagnards sauvages du massif ardennais, habité par les Éburons gaulois. Ceux-ci étaient trop indépendants pour s’incliner devant les faisceaux romains ; les forêts profondes ardennaises étaient l’angoisse des légions romaines.
- À l’époque de cette histoire, on voyait par delà des épais taillis, le village de Neufmanil où se serraient très fort des maisons sombres et rabougries, assises lourdement et toutes entourées de minuscules jardins. À proximité de ce village, serpentait le ru de la Goutelle qui se jette dans la Meuse toute proche par un étroit goulot.
À la sortie de ce village s’élevait une chaumière d’artisan appelée La Petite Rabotière, appartenant à un brave et honnête homme : le sabotier Zéphiron Hénon. Cette maison n’avait qu’un rez-de-chaussée surmonté d’un grenier où une roue de fer et sa chaîne rouillée pendaient désespérément, attendant quelque marchandise qui n’arrivait plus. Les murs tristes s’ornaient d’étroites fenêtres entourées de parements en briques vertes vernissées, donnant un peu de couleur à la maison. Dans le jambage du mur extérieur était scellé un fort décrottoir ; un grattoir à sabots, bien entendu ! Au milieu de la demeure sobre, bien campée, la porte d’entrée en chêne massif était armée d’une cliche oscillante ; un loquet en fer. C’était une poignée qu’on déclenchait vivement du mentonnet pour ouvrir. Cette porte crissait bruyamment en s’ouvrant, raclant un sol garni de tommettes vermillonnées et usées qui débouchaient directement sur la pièce commune. Au centre de celle-ci se trouvait une longue table également en chêne, à la surface étonnamment lisse et brillante, entourée de quatre chaises en jonc tressé.
À gauche de l’entrée, on pouvait voir une immense cheminée au fond noirâtre, où la suie s’était imprimée définitivement sur la pierre, avec sa crémaillère conçue pour de lourdes marmites en fonte. Le feu de l’âtre suffisait généralement à éclairer l’espace de vie, accompagné le soir d’une lumière vacillante, celle de la bobèche , l’antique lampe gallo-romaine modernisée. L’allumage de la grosse mèche de lin se faisait encore par un briquet à pierre à feu, donnant plus de petits bleus sur les doigts que d’étincelles sur la mèche ou l’amadou. Contre une petite fenêtre de la cuisine se trouvait encastré un évier en grès où l’eau s’écoulait dehors par un glacis extérieur. Cette eau souvent poisseuse alimentait la mare aux canards. Dans un coin retiré de la minuscule cuisine, un petit linge en toile appelé une toilette pendait au-dessus d’une large cuvette émaillée juste à côté du broc en zinc, pour se laver le bout du nez, le matin ou le soir.
À la mort du sabotier, quelques éléments de mobilier furent ajoutés, modifiant l’harmonie première et simple, un peu frustre même, de la pièce commune. Trois tabourets se tenaient dans le vaste manteau de la cheminée. De chaque côté étaient suspendus les symboles du pays. A droite, une tête de cerf à douze cors qui épanouissait largement son bois ; à gauche, une hure expressive de sanglier avec ses énormes boutoirs. Sur un mur, quelques massacres de chevreuils servaient de porte-casquettes et planté au-dessus de la cheminée, un gros clou de forgeron supportait allègrement le fusil d’un chasseur ou d’un braconnier?… Un peu à l’écart, un vieux fauteuil de cuir de couleur brun-fauve, rendu luisant par les séants des temps passés, attendait le maître des lieux momentanément absent. Un buffet rustique s’ornait de belles portes sculptées, un travail de ciseleur sur bois ; ouvrage des célèbres menuisiers de Gespunsart, les Aubry.
Près d’une fenêtre, s’ouvrant sur le chemin, trônait immobile depuis toujours une chaise en osier ayant appartenue à la grand-mère, Mélanie Toupet. À hauteur des yeux de cette chaise se trouvait une petite ouverture ovale, genre œil-de-bœuf, appelée une beuquette . Cette ouverture permettait de regarder les passants sans être vu.
Sur un autre clou, plus petit à côté de ce siège de repos, pendait un vestige du passé ; un tablier. Celui-ci était devenu un trophée, le témoignage d’une vie ; il était un élément de décoration sacré… Ah ! ce tablier de Mélanie, c’était bin yauque , c’était quelque chose, vraiment ! Il avait servi à tout. C’est vrai, ce tablier en avait vu de toutes les couleurs et senti toutes les odeurs. Bien sûr, il avait servi à protéger sa longue robe noire et ses nombreux jupons blancs, mais il était utilisé aussi à bien d’autres choses : à retirer une casserole brûlante de la cuisinière Godin, à essuyer les larmes d’un tout petit, qui parfois se mouchait sur les bords fleuris, à nettoyer les frimousses sales avec un peu d’eau et parfois même avec de la salive ; ce tissu protecteur était encore un abri rassurant pour les enfants timides voulant se cacher… Tante Mélanie utilisait aussi son tablier comme un récipient souple pour recueillir les œufs du poulailler ou ramasser quelques patates ou topinambours du jardin… Et puis également, ce grand mouchoir portatif venait à son secours quand elle épluchait les oignons de Givet pour éponger ses propres larmes ou des gouttes trop salées de la sauce qu’elle allongeait. Vite, un coup de vent de son tablier sur un meuble ou sur la table, et la poussière n’existait plus… et avec quelle rapidité on la voyait retirer son sert à tout quand un visiteur arrivait. Jamais elle ne rendit son tablier !
Au fond de la grande salle à manger, se trouvaient deux armoires d’une banalité extrême, l’une contre l’autre. La première renfermait des vieilleries que l’on gardait par habitude, en souvenir de quelque chose ou de quelqu’un, telle cette pipe en écume mise en évidence. Là encore, cette pipe était un bien sacré, celui d’un grognard de Napoléon Bonaparte. Comme beaucoup de grands-pères à cette époque ; le père du sabotier défunt avait combattu lui aussi à Waterloo en 1815.
En ouvrant l’une de ces armoires, une étrange odeur de camphre mélangée à celles de fleurs séchées montait des boîtes rondes en cartons bouilli ; peut-être des anciennes boîtes à chapeaux ? Sur des étagères, il y avait des perles de pacotille, un nécessaire de couture, et un petit crucifix en ivoire de Dieppe. C’était en fait, mille reliques modestes qui toutes paraissaient être les unes et les autres de précieux trésors. Une boîte de fer blanc dont l’étiquette portait la mention « petits bouts de ficelle », qui ne servait plus du tout, se trouvait sur la deuxième étagère. On gardait tout, même ce qui semblait ne pouvoir être d’aucun usage. Mais en dehors de toutes ces choses sans valeur on était surpris de voir le peu de linge dans les rayons d’étagères sur lesquelles étaient déposés quelques draps accompagnés de quelques berloquins , des petits objets nomades, sans intérêt, se promenant incognito dans les racoins , les petits coins du meuble.
À côté de la maison, une cabane à lapins servait de réserve pour les outils du jardinier. Tout devant, un escadron de canards caquetant sans cesse, passait et repassait dans tous les sens du matin au soir puis rejoignait la petite mare recevant les eaux de vaisselle. Enfin, dans le fond du jardin, il y avait une tinette , un petit cabinet en bois de charme, un lieu fleuri d’aubépines tout près du ru des Aisances, le bien nommé.
Le braconnier, le fusil sur l’épaule qui passait devant La Petite Rabotière, croisa le quidam, le dos toujours un peu voûté ; Barnabé le salua, celui-ci lui rendit son bonjour et chacun suivit son chemin, vers son destin !

Fleuriane, la « contesse »
Fleuriane Hénon du village de Neufmanil venait d’hériter de la maison de son père, le sabotier défunt. La Petite Rabotière. La jeune fille s’assumait elle-même par les revenus de son propre travail ; des ouvrages de couture pour des notables de l’endroit et pour les « riches » patrons de la vallée de la Meuse.
Sa jeunesse avait la fraîcheur d’une matinée d’avril et son caractère la gaîté d’un oiseau sur la branche. Nul ne travaillait avec plus d’ardeur durant la semaine, nul ne dansait avec plus de joie et d’abandon le dimanche et les jours de fêtes lors des ducasses ardennaises. On dirait que ses pieds allaient aussi vite que ses mains ; qu’elle était soignée comme une fleur de printemps. Il y avait toujours un sourire sur ses lèvres gourmandes qui faisaient deviner son goût pour la fraise sauvage ; pour le plaisir de vivre ! Fleuriane avait aussi dans sa boîte à malice, un répertoire de vieilles chansons et surtout elle connaissait les légendes de son pays. Elle était souvent demandée dans les fermes des environs ou dans les chaumières du village, lors des grandes veillées d’hiver. Elle égayait les assemblées familiales par sa joie communicative, pendant que les grands-mères filaient la laine ou cordaient le chanvre à la lueur des chandelles fumantes et vacillantes ; la salle commune devenait un véritable décor de théâtre, pour Fleuriane. Au milieu de cette minuscule scène, en représentation, elle faisait rêver les enfants assis par terre, autour d’elle, buvant ses paroles ; des histoires toujours merveilleuses bien sûr où l’Enchanteur illuminait leurs yeux. Pour Fleuriane, la « contesse », comme l’appelait les enfants, les nymphes et les fées de son pays étaient toujours gentilles et pleines de grâce. La jeune fille racontait souvent comment ces fées sont arrivées dans les vallées et disait d’une voix douce et mystérieuse :
-Il y a bien longtemps, pour la première fois, un bébé se mit à rire aux éclats pour manifester sa joie d’être avec sa maman. Ce rire explosa en un million de petits brillants qui sautèrent un peu partout, surtout dans les bois des Hazelles au milieu des mille noisetiers ; ce fut là, il y a bien des siècles, l’origine de nos fées ardennaises, les plus belles du royaume de France !
La jeune fille aimait les légendes de son pays si nombreuses comme celle des Dames de Meuse. Tous les enfants l’écoutaient la bouche grande ouverte, les yeux fixés sur les lèvres magiques de Fleuriane. Celle-ci racontait l’un de ses récits préférés :
-Un jour, au Moyen Age, vers l’an 1100, un seigneur de la Meuse, le comte d’Hierges, Manassès II laissa partir aux croisades d’Orient ses trois fils, Herribrand, Geoffroy et Vauthier avec l’armée des Francs de Godefroy de Bouillon. En leur absence les trois femmes esseulées trompèrent leurs époux avec des chevaliers de Chimay. Quelque temps plus tard, le jour même où les Croisés prirent Jérusalem, les trois jeunes femmes furent transformées en trois grands rochers sombres et moussus : ce sont les trois collines du village de Laifour… Depuis ce temps, Hodierne, Berthe et Inge, les infidèles, trompent leur ennui et le temps qui passe en regardant s’écouler la toujours fidèle Meuse.
La belle Fleuriane concluait toujours cette légende peu banale avec un sourire moqueur, un tantinet incrédule quant à la certitude de l’histoire !
Pourtant sous cette apparence aimable, parfois futile et puérile, Fleuriane possédait un jugement d’adulte de bon aloi et une logique à toute épreuve. D’autre part, elle avait le cœur sur la main, toujours prête à aider ses voisins à toute demande. Elle était comme le duvet qui tapisse le nid de la mésange ; la surface soyeuse et douce, mais le fond solide. Une promesse de Fleuriane valait toutes les signatures d’un notaire.
Évidemment, les garçons la regardaient ; parmi ceux-ci, deux prétendants paraissaient les mieux en vue pour la conquête de son cœur, d’après les voisins toujours bien informés. Ces deux jeunes hommes bien placés étaient très amoureux de Fleuriane. Tout d’abord, un aubergiste de Gespunsart de bonne réputation, l’estimé Orphéon Leroy et un braconnier de Neufmanil de grande renommée, le célèbre Barnabé Raulin. Ces deux garçons bien connus semblaient résolus à ne rien s’épargner afin de gagner le cœur de Fleuriane.
La guerre terminée et la paix étant revenue, chacun avait repris ses activités, mais rien n’avait changé quant à leur désir de conquérir la Belle. Leur rivalité sans violence semblait cependant inégale dans ce tournoi d’amour courtois.
En effet, le premier possédait la stabilité dans son travail ; il avait une intelligence fine, rusée, et suffisamment d’argent pour fonder durablement et correctement une douce famille. Orphéon Leroy possédait l’auberge la mieux achalandée du pays, la plus appréciée pour sa cuisine du terroir. Cette table était reconnue par ses deux assiettes d’argent décernées par le journal local, le Petit Ardennais de Georges Corneau, un journaliste humaniste, mais surtout un épicurien gourmand et gourmet.
L’aubergiste de Gespunsart avait également des habitudes d’ordre, complétées par une activité laborieuse qui l’aidait à faire fortune. On le voyait debout le matin, dès Potron-Jacquet, tout à la fois à l’écurie, au cellier et bien sûr dans sa grande cuisine aux cuivres luisants. Entouré de ses deux aides cuisinières, des parfaits marmitons, rien n’échappait à sa surveillance de maître-queue car il voulait sa troisième assiette d’argent. De plus, dans une affaire où le droit n’était pas bien éclairé, il avait l’art et la manière d’interpréter les textes à son avantage pour faire parfois jurisprudence auprès des tabellions du pays. Dans son village, il était l’un des dirigeants de la nouvelle société de gymnastique appelée « Effort et Tradition » ; on nommait ses membres : les Blancs!
Le second prétendant, disons plutôt soupirant, avait pour lui un physique agréable et imposant. Son visage s’éclairait toujours d’un sourire lumineux et rassurant ; il portait sur lui un énorme ballot de gentillesse. Il était le plus habile des chasseurs, le garçon le plus hardi et le plus franc du beau pays des cloutiers ; à ce propos, il soutenait toujours la cause sociale des travailleurs ; dans leurs misères et leurs combats. Mais lui… il n’avait qu’un fusil et son chien Pyrame. On disait de lui qu’il était le meilleur braconnier des Ardennes et tous reconnaissaient qu’il méritait cette réputation peu flatteuse. À l’inverse de son rival, il soutenait avec force et vigueur une autre société locale appelée « Raison et Laïcité » et ses membres étaient nommés : Les Bleus ! Un jour que Barnabé passait par le chemin qui longeait la maison de Fleuriane, sifflant comme à l’accoutumée avec son chien, toujours son fusil sur l’épaule, un voisin le héla pour le saluer. Le braconnier répondit d’un signe de la main à son salut sans s’arrêter. Une bise froide soufflait fort et il tombait même quelques flocons de neige. Barnabé averti d’une alerte aux loups, s’en allait d’un pas rapide vers le bois de Grucy où une meute était annoncée sur la lisière des champs. Des paysans avaient aperçu des traces toutes fraîches de loups et inquiets appelaient à l’aide.
En hiver, ces carnassiers rôdent continuellement aux abords des fermes et des villages. Toujours à l’écoute, les oreilles dressées, ils sont prévenus d’un danger par les cris des paysans ou par les aboiements des chiens. À la moindre alerte, les loups rentrent furtivement se cacher dans les fourrés ; alors, seuls les bons chasseurs peuvent les débusquer de leurs tanières.
S’adressant à Fleuriane, un voisin Célestin Fuzelier lui dit d’un trait, en souriant, convaincu de ses propos :
-Ah ! Celui-là, il est braconnier dans l’âme, rien ne le corrigera, ni les gendarmes, ni même le mariage !
Fleuriane que Barnabé n’avait pas vue, se trouvant derrière un tas de bois, rougit fortement et répliqua vivement au voisin :
-Oui, mais… si une jeune fille pouvait le comprendre, je pense que le mariage serait la solution à son instabilité…
Célestin Fuzelier étonné, regarda la jeune fille sur ce propos ambigu dans le ton, sans le moindre soupçon dans la voix… Au même moment quelques brebis traversèrent le chemin ; alors le père Célestin s’exclama :
-Tiens, regarde Fleuriane, dans ce troupeau il y a un mouton noir. Même si on le lavait à grande eau, il resterait noir !
Elle demeura dubitative devant cette parabole facile de son cher voisin ; elle ne répondit pas mais se dit qu’après tout, elle aurait bien envie d’essayer de prouver le contraire !
Évidemment Fleuriane était flattée d’inspirer une si belle passion à un si grand chasseur. Elle le savait brave et généreux et aurait bien voulu donner son cœur à Barnabé et le prendre pour époux. Mais elle ne voulait pas que ce mari restât braconnier. La jeune femme voulait créer une famille dont les enfants pourraient être fiers de leur père.
Dans ce duel d’amoureux, Orphéon avait vraiment une avance ; d’ailleurs il menait campagne en dénigrant son adversaire. Il faisait courir le bruit que l’homme et la bête ne faisaient qu’une personne. Le déchaînement des propos acides d’Orphéon sur Barnabé eut peu d’effet sur ses propres espérances. La tante de Fleuriane, la douce Ludivine Poquet qui habitait tout près de La Petite Rabotière, venait souvent la visiter ; elle égrenait devant sa nièce amusée la liste des prétendants possibles et incidemment, comme par hasard, le nom d’Orphéon Leroy revenait.
Il est vrai que ce dernier n’était pas un ingrat. Il offrait comme ça, mine de rien, à la tante Ludivine quelques bonnes bouteilles de vin, du « Saint-Elie », qu’elle appréciait beaucoup.
À travers tous ces commentaires qui parvenaient aux oreilles fines de Barnabé, celui-ci ne disait rien, ne cherchait pas à se défendre de telle ou telle accusation, mais son air abattu parlait pour lui. Il pensait n’avoir aucune chance de se faire aimer de la fille du sabotier.
Un dimanche d’avril, le cœur chaviré de Fleuriane n’y tint plus. Lors d’une fête, une ducasse appelée la Grande Cavalcade des Jonquilles, au village des Hautes-Rivières, voyant la haute stature de Barnabé, elle décida de lui parler. Justement celui-ci allait s’éloigner de la kermesse ne voulant pas participer comme on le lui demandait au célèbre « Jeu de l’ Oie » ; ce jeu était le clou de la fête. C’était en fait un jeu cruel où une oie, tuée préalablement, était attachée par le cou à une haute branche d’arbre. Pour gagner ce pauvre volatile, il fallait le décapiter par des jets de tiges de fer. Le braconnier n’aimait pas ce jeu dans lequel l’oie décapitée était en très mauvais état…
Il avait alors décidé de faire une balade dans les bois sur les hauts du village, vers la Roche Margot surplombant la vallée et offrant aux promeneurs un magnifique panorama sur la Semoy.
Allant à sa rencontre, et arrivée près de lui, Fleuriane lui prit amicalement le bras et dit d’un air résolu et impatient :
-Mais où vas-tu donc Barnabé ? Tu es triste comme un jour de pluie, alors que le ciel est bleu et que les oiseaux chantent partout pour nous rappeler que le printemps est venu ! Regarde sur la haie, derrière-toi, il y a une fauvette ; on dirait qu’elle nous regarde ? Pour moi, c’est un signe de chance et de bonheur !
Se libérant d’un poids trop lourd à porter, le braconnier solitaire, surmontant sa timidité, répondit dans un souffle :
-Évidemment, toi tu peux être heureux par ce beau soleil… et puis… je sais que tu vas bientôt te marier ?
-Bien sûr que je vais me marier, et alors ? N’est-ce pas le désir de toutes les jeunes filles voulant fonder une famille ? Mais la question en ce qui me concerne est de savoir avec qui?
-Bah ! On le sait que trop dans nos villages de la Goutelle, même ici, à Hautes-Rivières. On sait bien allez, qu’Orphéon ne te quitte pas des yeux !
-Mais encore une fois, reprit Fleuriane, pourquoi cela te contrarie-t-il ?
Barnabé le hardi, l’ancien courageux Franc-Tireur, le fier braconnier, haussa les épaules et répondit le cœur battant la chamade, prêt à éclater par l’effort et l’émotion :
-Mais écoute… ce n’est un secret pour personne ici, sauf peut-être pour toi Fleuriane, si tu n’as pas encore ouvert les yeux !
-Parle donc plus clairement, Barnabé, que veux-tu dire ?
- À quoi bon t’expliquer… disons qu’il est riche et moi… moi je n’ai rien !
-J’ai une maison, moi ! Laisse t-elle partir imprudemment de sa bouche, tout en rougissant comme une pivoine, surprise elle-même de sa réaction.
Étonné de ce propos, baissant la tête de lassitude, Barnabé reprit :
-Ce n’est pas la peine de jouer avec moi Fleuriane ; puisque tu sembles avoir compris la raison de ma tristesse, alors pourquoi me faire souffrir maintenant ? Pourquoi me donner de l’espoir s’il ne doit rien avoir après ? Il ne peut rien y avoir, tu le sais bien…
Le cœur de Fleuriane s’était emballé, il battait à une cadence folle. Dans un souffle d’amour, elle s’écria :
-Barnabé, puisque tu me contrains à faire les premiers pas, et cela est peut-être nécessaire puisqu’il semble que je sois la plus aisée dans la pauvreté commune, réponds-moi franchement Barnabé ; tu m’aimes alors, tu m’aimes vraiment n’est-ce pas ?
-Oui ! Oh oui, de tout mon cœur Fleuriane ; il saigne tous les jours, je n’arrive plus à dormir en imaginant ton mariage avec Orphéon. C’est à cause de toi que je suis parti m’engager à Paris, pensant revenir en héros et avec de l’argent… mais je n’ai toujours rien !
-Alors, il ne dépend que de toi qu’Orphéon ne soit pas mon mari !
Barnabé sentait ses jambes qui tremblaient. Il la regardait dans un tourbillon de tendresse qui lui faisait mal, inquiet et dubitatif, il dit en retenant sa respiration :
-Dis-moi vite ce que je dois faire ?
L’homme des bois se sentait prêt à décrocher la lune pour sa bien-aimée !
-Eh bien, Barnabé, tu dois mettre le fusil au clou, et ton chien en laisse.
-Quoi ! Ne plus chasser ?
Fleuriane fit un signe de tête positif ; son regard ferme et décidé semblait correspondre à sa décision ; pour elle c’était une condition unique et essentielle.
Barnabé hésita un court instant, plus par surprise que pour un moment de réflexion sur la demande de Fleuriane.
Les trois secondes d’attente parurent un siècle pour la jeune fille qui s’écria :
-Tu vois bien que tu ne m’aimes pas vraiment, dit-elle en frappant du pied par désespoir, les larmes lui venant tout doucement aux yeux !
-Non, non Fleuriane, non, ne dis pas cela, j’étais perdu dans un nuage blanc, tout là-haut ; l’homme, le chien et le fusil, tout est à toi, je ferai ce que tu me demanderas. Je te le promets, de tout mon cœur.
À ces propos si attendus, Fleuriane sécha ses yeux qui brillèrent comme des diamants, sauta de joie sans retenue et prit la main de Barnabé. Son grand escogriffe amoureux se pencha vers elle et l’embrassa avec une passion retenue, dans un océan de tendresse : les fiançailles étaient faites ! Et la fauvette cachée dans la haie s’envola d’un battement d’ailes vers le bleu du ciel.
Le lendemain matin, Fleuriane alla réveiller sa tante au petit jour et lui déclarant en l’embrassant :
-Mon choix est fait tante Ludivine, j’épouse Barnabé !
Un peu déçue, la tante soupira, mais finalement se dit heureuse pour elle et consentit à l’approuver, souhaitant d’abord le bonheur de sa nièce. Néanmoins, elle dit en plaisantant avec un léger sourire entendu :
-L’auberge d’Orphéon aurait été plus commode pour la noce. Enfin, Barnabé est un fort et beau garçon. Et puis, La Petite Rabotière est suffisamment grande pour héberger une famille. Ton père, paix à son âme, aurait tellement été content de te voir mariée, lui qui a tant travaillé… et aussi ta pauvre maman, partie si jeune, emportée par la « malaria » ; ce mauvais air des marais, morte comme tant de gens de nos villages.
Et le chapitre des remontrances de tante Ludivine n’alla pas plus loin. Le mariage eut lieu trois mois plus tard sous le Dôme nuptial de Neufmanil. Dès le troisième jour de leur union Fleuriane accompagna son époux chez un grand propriétaire du voisinage dont l’épouse fut une cliente des plus aimables de son défunt père. C’était le baron Hyacinthe Duplessis de la Motte des Moines, habitant le domaine de la Gentillerie dans les environs de Charleville, la ville créée exnihilo par Charles de Gonzague.
Le baron était un homme riche et de bon commerce, cultivé, avec un léger fond de vanité comme il est d’usage et de convenance à tous les aristocrates des provinces françaises et bien entendu celle de l’Ardenne. Il était apparenté, d’après les on-dit, à la famille des Moreton de Chabrillon, fils du marquis Charles-Fortuné, dernier seigneur du château-fort de Montcornet. Ce château est une vieille forteresse sur les limes de la Neustrie ; elle fut bâtie sur les fondations d’un ancien pavillon de chasse de Charlemagne paraît-il ?
-Mené par un fort cheval, la carriole des époux Raulin installés à La Petite Rabotière, partit bon train vers l’espoir d’un emploi stable pour Barnabé. La jeune femme ne se départait pas de sa bonne humeur et de sa joie de vivre. Elle rappela sa promesse d’amour ; il ne fallait pas laisser passer l’occasion de travailler chez le baron. Elle lui fit la leçon sur ses idées d’avant-garde de la société, qu’il ne fallait pas mettre trop en avant chez des propriétaires aux traditions bien établies. Barnabé trouverait dans son emploi la nature qu’il aime tant et un salaire confortable, avec peut-être quelques gratifications éventuelles ? Madame la Baronne qui avait apprécié le père de Fleuriane, l’accueillit avec empressement. Elle était contente du mariage de sa protégée à qui elle confiait des ouvrages de couture si délicats à réaliser. Elle fut très satisfaite de la conversion du beau païen qu’était le braconnier. Le châtelain, quant à lui, parlait peu, drapé dans le manteau silencieux de sa noblesse ; il ajustait souvent sa large cravate en soie, piquée d’une épingle en argent. Il passait souvent la main sous son gilet de tissu fin, de couleur bleu de France, en prenant des attitudes hautaines. Mais bon juge, il donna la place d’intendant à Barnabé qui jura en son for intérieur de ne plus songer, ni aux lièvres, ni aux sangliers et encore moins aux loups. La baronne Astrid, fille du vicomte de Castrice, eut le mot de la fin de l’entretien :
-Je crois que la gentillesse est la première qualité de l’intelligence, je crois donc en notre cher Barnabé !
Fleuriane était toute joyeuse en regagnant sa chaumière et pensa affectueusement à son père… et puis Célestin, le voisin, s’était bien trompé dans ses prédictions et son histoire de brebis noire… Allons donc ! À cette dernière pensée, la jeune femme se réjouissait sans retenue.
Barnabé entra en fonction dès le jour suivant sa visite au manoir de La Gentillerie. Le pays tout entier apprit avec étonnement que le célèbre braconnier du canton, ce beau ténébreux solitaire, allait devenir un régisseur ombrageux et intransigeant sur les terres du Baron. Il allait le montrer !
Orphéon Leroy, beau joueur en apparence, fut le premier à complimenter son rival. Tout alla donc pour le mieux. Barnabé était toujours le premier à l’ouvrage. Il donnait l’exemple à tous par son exactitude dans toutes choses. Rien n’échappait à son contrôle actif, ni à l’étable, ni à l’écurie, ni à la grange du baron. Il dirigeait les cultures et surtout les coupes de bois où sa surveillance était des plus attentives ; de même il organisait la métairie du châtelain en homme avisé.
L’amour qu’il portait à sa Fleuriane faisait sa force et sa stabilité. Quelques fois en automne, quand le vent frais du matin venant des forêts si proches lui apportait les sons affaiblis émis par les animaux aux lisières des bois, surtout le soir, en particulier les sons si caractéristiques des loups, il tressaillait… Il regardait alors dans le lointain s’il pouvait apercevoir au milieu des bruyères un chien limier à la poursuite d’un lièvre. Alors la poitrine de Barnabé se gonflait par l’envie de se fondre dans la nature sauvage qui l’appelait encore et encore… En décembre, il s’attardait sur la rive silencieuse et calme des étangs. Malgré lui, ses yeux cherchaient dans le ciel nuageux les vols des canards sauvages.

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