Les représentations de l altérité dans l Histoire Générale des voyages de l abbé Prévost
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Description

L’Histoire générale des voyages de l’abbé Prévost, traduction de la compilation anglaise A New General History of Voyages and Travels, comble un manque dans le paysage des écrits de voyages français du XVIIIe siècle. À l’inverse de l’Angleterre, la France accuse alors un retard dans la production de compilations de ce type. La traduction réalisée par l’abbé Prévost arrive à point nommé, ce qui explique en partie son succès.

Cet inventaire nouveau et en français des voyages extra-européens implique un réseau de représentations dont la strate traduite ne constitue qu’un élément. Que cette traduction soit le fait de Prévost, romancier reconnu, interroge : la littérature de voyage exige en effet d’abord la vérité des faits. Intervient également la transposition – ou la traduction – des illustrations, médiatrices privilégiées de l’ailleurs. Dans une société qui privilégie l’accès au savoir par l’observation, leur impact s’avère conséquent même s’il demeure indissociable des effets textuels.
Centrée sur les sept premiers tomes traduits de l’Histoire générale des voyages, cette étude vise à réinterroger une œuvre en plaçant l’accent sur ce qu’elle est d’abord : une traduction.

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Publié par
Date de parution 01 juillet 2017
Nombre de lectures 0
EAN13 9782304046595
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0025€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Antoine Eche
Représentations de l’altérité dans l’ Histoire générale des voyages
Traduction, réécriture et illustrations
Réseau Lumières
Éditions Le Manuscrit Paris


© juin 2017, Éditions du manuscrit
ISBN 9782304046588 (version imprimée)
ISBN 9782304046595 (version numérique)


Du même auteur
Lectures de Jean-Jacques Rousseau – Sélection, mimétisme et controverses, Éditions du manuscrit, 2014


Quoiqu’à la rigueur nous puissions trouver dans nos auteurs seuls de quoi nous rendre très savants, il ne faut pas croire que ceux de nos voisins n’aient rien qui mérite notre attention. Les Anglais diffèrent encore plus de nous par le caractère de leur génie, que par leur gouvernement. Ils ont une infinité d’écrits où règne un tour d’esprit qui leur est propre, et qui ne peuvent pas être rendus avec succès dans notre langue.
Pour et Contre , xviii , nombre 266.
[…] however well satisfied the Collector may be with the Reception given his Work by the French in general, he has reason to complain of those concerned in preparing it.
New General Collection of Voyages and Travels , t. iv , p. viii
Il m’a paru important de réveiller […] la confiance et l’attention des lecteurs.
Histoire générale des voyages , t. i , p. 21.


Introduction
Dans des pages désormais classiques, Paul Hazard a relevé le rôle essentiel du voyage dans le basculement psychologique qui fait passer la France de la fin du xvii e siècle de la stabilité au mouvement 1 . Récits de voyages et romans exotiques connaissent un succès tel que les récits de voyages finissent par occuper le devant de la scène, passant pour être, selon le mot de Furetière dans son Dictionnaire , « les romans des honnêtes gens » 2 . Pour les auteurs et les lecteurs du xviii e siècle, les récits de voyages associent le fameux diptyque horacien du plaisir et de l’instruction. À ce titre, tant les écrits de voyageurs français qu’étrangers intéressent les lecteurs (philosophes, savants, curieux) friands de curiosités exotiques, d’informations ethnologiques, historiques, idéologiques ou bien d’informations simplement pratiques (comme dans les guides de voyage) 3 . La traduction et la circulation de récits de voyages au xviii e siècle, période où « la France traduit sans doute le plus massivement » 4 , sont donc conçues comme une nécessité d’ordre épistémologique. Dans ce champ littéraire (au sens large), les recueils existent depuis le xvi e siècle, servant de « guides » 5 aux lecteurs. Ceux utilisés dans la première moitié du xviii e siècle datent un peu comme la collection de Thévenot, sont soit géographiquement spécialisés ( Recueil des voyages du Nord ), soit mono-nationaux ( Recueil des voyages des Hollandais ; Histoire des découvertes et conquêtes des Portugais ), ou bien perçus comme trop idéologiquement marqués ( Lettres édifiantes ) 6 .
C’est dans ce cadre que l’ Histoire générale des voyages 7 de l’abbé Prévost trouve toute sa signification et son importance. Son histoire est complexe et semble avoir occupé l’esprit de Prévost bien avant la parution du premier tome en 1746. Jean Sgard a relevé que dès 1733 Prévost avait manifesté l’intérêt de voir un jour publier en français une compilation de récits de voyages à la manière de celles qu’il lui avait été donné de voir en Angleterre :
Il ne serait rien de plus utile qu’un choix exact des meilleurs voyages, dont on pourrait augmenter les relations par des notes fidèles de ceux qu’on n’imprimerait pas, pourvu que cela fût fait avec beaucoup de choix et d’exactitude. On pourrait parler des religions, des coutumes, des lois, des événements extraordinaires de chaque pays, des caractères des peuples, de leur commerce, de leurs mœurs, de ce que chaque pays produit ; enfin de tout ce qui pourrait les faire bien connaître, et d’y ajouter des planches des choses qu’on décrirait. Par là, les particuliers tireraient une grande utilité de ces collections, et sans sortir de leur cabinet, ils feraient des voyages aussi agréables qu’utiles 8 .
Prévost n’aura pas l’occasion de créer en tant qu’auteur une telle compilation : il devra se satisfaire bon gré mal gré du rôle de traducteur d’une compilation anglaise en quatre volumes in-4 o , la New General Collection of Voyages and Travels , attribuée à l’Anglais John Green 9 . Cette production apparaît donc comme une réalisation plutôt tardive et, de prime abord, non personnelle.
En tant que somme, l’ Histoire générale des voyages est souvent comparée à l’ Encyclopédie de Diderot et d’Alembert au moins pour quatre aspects : d’abord pour leur tentative d’unifier des textes divers (articles des encyclopédistes composés à partir d’autres textes ; histoire et description de zones géographiques issues de la compilation et du croisement de récits de voyages) ; ensuite pour leur approche méthodologique avec la mise en place d’un appareil critique et le croisement des sources ; pour leur finalité (éclairer les lecteurs) ; et enfin pour la période à laquelle ces œuvres commencent à prendre forme 10 . Cette comparaison a pourtant des limites.
En effet, la version française de cette compilation ne peut être appréhendée comme un bloc uniforme, et il en est de même pour le rôle de Prévost. En effet, l’édition de l’ Histoire générale des voyages se distingue par trois phases : d’abord la traduction des quatre volumes de la collection anglaise qui correspondent aux sept premiers tomes in-4 o de l’édition Didot ainsi qu’une soixantaine de pages du huitième tome (1746-1750) ; puis une période de transition dans les tomes huit à onze (1750-1753) ; enfin la période des tomes douze à quinze où Prévost concrétise le plan qu’il avait en tête depuis le début du projet (1754-1759) 11 .
De plus, la spécialisation de la matière quasi exclusive constituant la collection française (le voyage) se distingue de la pluralité des savoirs encyclopédiques. À cela, il faut ajouter que le rôle de Prévost diffère dans son exécution. En effet, il ne rassemble pas différents articles, eux-mêmes synthèses d’une pluralité de sources rédigées par des collaborateurs choisis, mais il doit d’abord traduire en français une œuvre de langue anglaise, elle-même reposant en partie sur la traduction en anglais de textes écrits en français, en anglais, en espagnol ou en italien. C’est-à-dire qu’il subit les contraintes d’une matière déjà sélectionnée et organisée. Nous y reviendrons plus loin. De plus, Prévost travaille a priori seul sur les textes. Il s’entoure néanmoins de collaborateurs comme le cartographe Bellin ou l’illustrateur Cochin fils pour la composante visuelle 12 , élément jugé de plus en plus indispensable dans la composition et la production du livre au xviii e siècle. L’observation est en effet au cœur de l’épistémologie des Lumières, et le goût croissant pour les livres illustrés en est l’une des expressions les plus manifestes 13 .
Notre étude, volontairement centrée sur la traduction des volumes anglais, a pour objectif l’examen de la première phase éditoriale de la version française et ne peut donc prétendre à l’exhaustivité. Elle constitue plutôt une invitation à considérer l’ Histoire générale des voyages , et par extension, ce type de texte, à la croisée de différentes approches : l’analyse littéraire, la traductologie, les études visuelles et l’histoire culturelle. L’idée directrice est de considérer l’ Histoire générale des voyages comme un carrefour d’altérités, élément indissociable du vocabulaire critique de la littérature de voyages. Si une relation centrée sur un pays met en scène une altérité géographique et humaine, dans le cas de l’ Histoire générale des voyages , cette altérité est plurielle : de par la nature des sources mêmes, provenant de différentes périodes et de voyageurs distincts. Mais aussi et peut-être surtout par le fait même de la traduction. Il est évident que la notion d’altérité s’articule complètement à celle de la traduction qui, à cette époque, pour les auteurs de l’ Histoire des traductions en langue française , ne constitue pas pour autant « […] une mainmise culturelle du français sur les autres langues [mais] une ouverture parfois inédite vers l’autre et l’ailleurs » 14 . S’appuyant sur les notions de génie national et de génie des langues qui « […] permett[e]nt de mettre en lumière les tensions qui traversent la pensée et la pratique de la traduction » aux xvii e et xviii e siècles, ces auteurs mettent en évidence, au-delà des tensions entre l’ancien et le moderne, la règle et l’aspiration à la liberté, une
[…] actualisation historique spécifique de la tension entre identité et altérité qui se joue au sein du phénomène du traduire : plutôt qu’« ethnocentrées » ou « francocentrées », les traductions en langue française, au cours de cet « âge du génie », pourraient être dites « polycentrées » : c’est-à-dire, à la fois conscientes de l’identité culturelle et linguistique dans laquelle elles s’ancrent (la langue cible, le français), et ouvertes à une relation avec d’autres « centres » (les autres langues et leurs « génies ») qu’elles reconnaissent comme tels, et dont elles cherchent à la fois à saisir et à transmettre l’essentiel, sans perturber outre mesure les habitudes du public auquel elles s’adressent 15 .
En traduisant de l’anglais au français la New General Collection of Voyages and Travels de Green, Prévost, traducteur français, se confronte à un ouvrage rédigé dans une autre langue, bref un livre-autre, lui-même résultat d’une semblable opération. Si « la traduction implique fondamentalement l’existence d’une dualité » 16 , celle-ci se voit donc démultipliée dans le cas qui nous occupe. La notion d’altérité, au cœur de la littérature de voyage, doit être ici pensée en termes de niveaux d’altérités, que l’on peut voir dans la diachronie comme des strates successives : rêverie sur l’ailleurs et sur l’autre préalable au voyage 17 , mise en récit et en images, sélection par un éditeur, traduction en anglais le cas échéant, retraduction en français. Ce carrefour d’altérités n’est pas un ensemble stable mais dynamique tant il s’est construit et se montre à chaque lecture comme un rapport dialectique entre d’une part, le voyageur, le monde et le langage, et d’autre part le traducteur et le texte source.
C’est en partie pour cette raison que nous refusons de considérer les sept premiers tomes de l’ Histoire générale des voyages comme « une simple traduction ». Or c’est souvent ainsi que cette première séquence éditoriale a été considérée tout en reconnaissant paradoxalement la présence de certaines transformations 18 . Nous entendons montrer que les modifications apportées par Prévost sont loin d’être minimes et qu’elles dépassent largement les limites du cadre épistémologique des Lumières que l’on associe généralement à cette collection. Pour ce faire, il convient de replacer l’ Histoire générale des voyages pour ce qu’elle se donne, c’est-à-dire une traduction d’un certain genre de texte.
Évoquer la traduction sous l’Ancien régime fait inévitablement surgir le terme de « belles infidèles » 19 . Toutefois l’application de cette expression dans le champ des études de traduction au xviii e siècle a été récemment révisée 20 , ce qui est sans doute imputable au renouveau d’activité de la discipline depuis une trentaine d’années 21 . De plus, la récente parution de l’ouvrage collectif Histoire des traductions en langue française xvii e - xviii e siècles permet de comparer usage et pratique de la traduction sur deux siècles. Cette parution permet aussi de montrer qu’à l’époque, l’expression « traduction libre » est plus fréquente et que la catégorie des
[…] « belles infidèles » circonscrit peut-être les pratiques dominantes de la traduction tout au long des siècles classiques, mais forme une catégorie trop floue pour en saisir les caractéristiques d’un moment précis de l’histoire des « théories » de la traduction 22 .
Il ne faudrait cependant pas en déduire abusivement que l’idée d’un écart plus ou moins grand entre le texte source et le texte cible constitue une norme partagée par tous les praticiens de la traduction à cette époque. En effet, la question de la traduction au xviii e siècle se manifeste entre autres sous la forme d’un débat, comme dans le cas du récit de voyage, portant sur la notion de fidélité, ramenée à la notion de conformité à la vérité 23 . C’est ainsi que le Nouveau Dictionnaire de l’Académie de 1718 entérine une association qualitative entre une traduction et le texte source, en héritant d’une tradition lexicographique remarquée d’abord chez Furetière 24 : « [fidélité] signifie aussi vérité, exactitude, sincérité. Cet historien écrit avec une grande fidélité, cet auteur est traduit avec fidélité, faire un rapport avec beaucoup de fidélité » 25 . L’adjectif « fidèle » est aussi associé dans les exemples aux mêmes types de texte ainsi qu’à l’image : « récit fidèle, rapport fidèle, histoire fidèle, copie fidèle, traduction fidèle, miroir fidèle, portrait fidèle » 26 . Il y a un rapport posé entre d’un côté la fidélité et de l’autre des types de texte ayant en commun le fait d’être postérieurs à l’objet qui conditionne leur existence. Un genre comme l’histoire, c’est-à-dire un genre factuel, se doit d’être fidèle aux événements relatés. De même, l’on sait bien maintenant que dans le cas du récit de voyage, la référentialité du texte implique une rhétorique de la vérité établissant que le rendu de l’expérience de la mobilité est fidèle à l’expérience même 27 . Dans le cadre d’un récit de voyage authentique, le voyageur doit avoir voyagé et doit le montrer.
Qu’il y ait un débat plus ou moins semblable concernant la traduction et l’écriture factuelle n’implique cependant pas directement que la traduction d’un genre factuel doive être fidèle au texte source. En effet, la notion de fidélité en traduction dans la première moitié du xviii e siècle ne se conçoit pas seulement vis-à-vis du texte source et de la culture dont il est issu mais également vis-à-vis de la culture cible : sera également fidèle une traduction qui correspond au polysytème français 28 . Elle pose donc le traducteur et son projet au centre de l’attention 29 . C’est cette question qui focalise les débats lors de la Querelle d’Homère entre Mme Dacier et Houdar de la Motte, et qui partage le lectorat lors de la réception de la traduction de l’ Essai sur l’homme d’Alexander Pope, texte poétique pour les uns, philosophique pour les autres.
En fait, il existe un discours prônant la conservation d’une « teinture nationale » dès les années 1720, au point de devenir une « antienne du discours sur la traduction » au mitan du siècle 30 . Ce discours, nourri par le développement du discours sur le déterminisme climatique, apparaît chez l’abbé Desfontaines qui déclare dans une préface ambiguë n’avoir pas transformé les Voyages de Gulliver de Swift en ouvrage français car « Un étranger est toujours un étranger ; quelque esprit et quelque politesse qu’il ait, il conserve toujours un peu de son accent et de ses manières » 31 .
Majoritairement évoquée dans le domaine de la fiction, la question de la fidélité semble toutefois dépasser les genres consacrés pour infiltrer des genres nouveaux tels que la revue culturelle d’opinion : les traductions du Spectator ou du Free-Holder de Joseph Addison le montrent bien 32 . Mais si on observe à cette époque une « différenciation entre deux types de traducteurs : ceux qui s’occupent des (belles) lettres et ceux qui s’occupent des sciences », on se demande encore « où classer les traductions des philosophes et des historiens » 33 .
À ce titre, force est de constater qu’en dépit du renouveau des études de traduction, les écritures factuelles demeurent un parent pauvre de cette réflexion 34 , comme elles le furent d’ailleurs lors du développement des études sur le récit fictionnel 35 . De plus, il est frappant de remarquer dans ces travaux la faible présence, voire parfois l’absence totale de références critiques à des travaux spécialisés portant sur la traduction des récits de voyages, preuve de la relative nouveauté de ce champ d’investigation, mais aussi de l’isolement dans lequel ces travaux, sont effectués, ce qui n’est pas sans rappeler l’isolement du saint patron des traducteurs 36 .
Les études concernant l’activité traductrice de Prévost se sont donc longtemps limitées aux romans 37 . Lorsque ceux-ci, comme Clarissa et The History of Sir Charles Grandisson de Richardson furent édités pendant la période de publication de l’ Histoire générale des voyages (respectivement en 1751 et 175-1754), certains ont pu établir un parallèle entre deux pratiques de la traduction. Mais n’étaient ici en question que la compétence linguistique et l’esprit méthodique du traducteur, et la traduction de l’ Histoire générale des voyages n’apparaissait que comme un exercice préparatoire 38 , voire une gêne à la traduction de l’ Histoire de Clarisse Harlove 39 . La part de traduction dans son activité journalistique dans le Pour et Contre a également retenu l’attention des critiques au point d’en faire la pierre de touche du genre 40 , ce qui a permis entre autres l’analyse du discours de Prévost sur la traduction de nouvelles présentées comme authentiques.
Si comparer chaque page de la traduction réalisée par Prévost au texte de Green peut sembler être la seule méthode véritablement exhaustive pour comprendre le passage d’un texte à l’autre et les enjeux à l’œuvre, il nous faudra pourtant reconnaître d’emblée que tel ne sera pas le cas ici. Pour des raisons pratiques, nous avons fondé notre approche sur la base de travaux déjà existants et ciblés sur certaines portions du texte. Ces études ont eu le mérite de mettre en évidence certaines pratiques de traduction qui seront recherchées ailleurs dans le texte mais aussi mises en relation entre elles. En dehors des lignes qu’y consacrent Michèle Duchet et Jean Sgard, nous avons dénombré trois études faisant référence à la traduction de l’ Histoire générale des voyages . Un premier article, qui ne porte pas directement sur la traduction, ambitionne néanmoins de « dresser une typologie générale » à partir de l’exemple du traitement des voyages portugais dans l’ Histoire générale des voyages 41 . La deuxième étude, axée sur la traduction, propose elle aussi un travail ciblé mais sans ambition généraliste 42 . La troisième et la plus récente, est elle aussi centrée sur la traduction. Focalisée sur les relations de voyages aux Indes orientales, elle cherche à mettre en évidence la fidélité et l’infidélité de Prévost par rapport au texte de la collection de John Green 43 .
Ces études de cas seront mises à contribution dans une logique qui vise à restituer l’activité et l’expérience de Prévost-traducteur dans sa chronologie. La raison est qu’il nous semble que la parution en 1747 d’une édition hollandaise reprenant la traduction de Prévost tout en annonçant explicitement en pallier les défauts va contraindre Prévost à développer plus avant le discours donné dans l’Avertissement du traducteur du premier tome de l’ Histoire générale des voyages 44 . Il s’agira alors de légitimer son entreprise, non pas par son ambition qui est d’aller « un peu plus loin dans la voie des lumières » 45 mais par sa méthode, et plus exactement par le pacte de lecture qui lie le lecteur à l’éditeur-traducteur 46 . En effet, parce que la collection compile un genre de récit référentiel, le récit de voyage, sur le mode d’un autre genre référentiel, le récit historique, le projet hérite d’une double contrainte générique dans un climat de réception où le récit de voyages et l’histoire font débat 47 . Prévost devra donc donner des garanties sur la probité de sa traduction. Mais aussi cet « incident » révèle la nature dynamique du discours auto-référentiel du traducteur et invite donc à mettre ce dernier en perspective : quel était le discours de Prévost sur la traduction de textes référentiels avant 1746 ?
La mise en évidence de cette dynamique épitextuelle signale d’emblée que toute réflexion sur cette traduction ne pourra être menée sans au préalable avoir interrogé le contexte socioculturel dans lequel le texte cible s’inscrit, contexte dont le traducteur fait bien évidemment partie intégrante. Suivant les réflexions du traductologue Anthony Pym, il s’avère donc indispensable de se tourner d’abord vers le traducteur 48 pour mettre en lumière « qui fait la médiation, pour qui, au sein de quels réseaux et avec quels effets sur la société » 49 . Tous ces éléments ne sont pas inconnus. Au contraire. Toutefois les études centrées sur la traduction de l’ Histoire générale des voyages ne mentionnent que trois d’entre eux à savoir le ou les commanditaires et partant les fonctions qu’ils occupent, ainsi que l’impact de cette somme sur les philosophes et hommes de lettres des Lumières. Ainsi, depuis les travaux pionniers de Michèle Duchet et de Jean Sgard 50 , on sait que la traduction de l’ Histoire générale des voyages est une commande officielle du ministre Maurepas et du chancelier d’Aguesseau 51 , ce qui confère au texte cible une visée idéologique coloniale. Celle-ci a surtout été distinguée dans les derniers tomes de l’ Histoire générale des voyages , volumes non pas traduits de la collection anglaise mais compilés par Prévost lui-même au début de la guerre de Sept Ans 52 . On sait également quel rôle a pu jouer l’ Histoire générale des voyages dans la réflexion des encyclopédistes, notamment dans l’élaboration du Discours sur l’origine et des fondements de l’inégalité parmi les hommes de Jean-Jacques Rousseau, dans la pensée de Voltaire ou de Buffon, de Raynal, auteur d’une autre somme incontournable ou encore de Jean-Nicolas Demeunier 53 .
Si les commanditaires et les effets de la traduction sont connus, la question de l’auteur de la médiation en relation à sa traduction n’a jamais fait l’objet d’une étude précise. L’intérêt récent pour la figure du traducteur dans les travaux de traductologie a permis de définir les traducteurs (les médiateurs) au travers de trois approches : biographique, socioprofessionnelle et textuelle 54 . Et c’est sur la base de cette triade que nous fonderons notre approche. En effet, si la biographie de Prévost faite par Jean Sgard permet de resituer l’ Histoire générale des voyages dans la vie de Prévost, il nous semble essentiel d’articuler celle-ci à la figure discursive créée au niveau du paratexte. La dimension épitextuelle du paratexte sera abordée dans la diachronie de manière à englober chaque élément du discours développé par Prévost sur la traduction de récits factuel avant l’ Histoire générale des voyages . Le but est de resituer la figure de Prévost traducteur de récits de voyages au sein d’une classe générique plus large, celle du récit factuel.
Nous aborderons donc le texte source lui-même dans son projet (chapitre i ) et dans sa réalisation (chapitres iii et iv ), l’expérience préalable de la traduction de Prévost (chapitre ii ), la dimension épitextuelle du discours tenu dans les avertissements placés au seuil des tomes i , iii , v et viii (chapitre iii ) 55 . Nous comparerons les « discours » du traducteur à sa pratique effective, ainsi qu’à un discours critique contemporain portant sur la traduction du récit de voyages. C’est au cœur du texte que nous pourrons examiner l’étendue de la réécriture 56 du texte source dans une approche nécessairement comparative et descriptive sans pour autant limiter notre perspective au texte seul. C’est pour cela qu’en tant que composante intégrante du texte, l’illustration, véritable « truchement entre l’inconnu et le familier » 57 et pendant visuel de l’écriture de l’ailleurs 58 , sera abordée sous l’angle de la traduction (ou transposition 59 ) dans une logique comparative et archéologique afin d’exposer les changements et les permanences du réseau visuel cible (chapitres v et vi ). La question de la transposition des images en littérature est assez récente, et au sein des textes référentiels encore plus 60 . Dans le cas du récit de voyage, la transposition des illustrations redouble en quelque sorte l’altérité des réalités représentées. Elle peut aussi la présenter sous un jour inédit, absent du texte ou du réseau visuel source, ou la conforter (chapitre vii ).
Mais avant de nous aventurer dans la « forêt spacieuse » 61 que constitue, selon Prévost, l’ Histoire générale des voyages, il nous semble impérieux d’examiner le profil du texte source et de son auteur, John Green.


1 Paul Hazard, La Crise de la conscience européenne , Paris, Le Livre de poche, 1994.

2 Cité par Francine Dominique-Liechtenham, « Le voyagiste ou peregrinationum scriptor ; un homme de métier à la fin du Grand Siècle » dans Gyorgy Tverdota (éd.) É crire le voyage , Paris, Presses de la Sorbonne Nouvelle, 1994, p. 151.

3 Odile Gannier, « Récits de voyages », dans Yves Chevrel, Annie Cointre, Yen-Maï Tran-Gervat (dir.) Histoire des traductions en langue française xvii e - xviii e siècles 1610-1815 , Paris, Verdier, 2014, p. 726-729. (Désormais HTLF)

4 Shelly Charles, « Traduire au dix-huitième siècle », The Eighteenth Century Now : Boundaries and Perspectives , SVEC , n o 10, 2005, p. 133.

5 Numa Broc, « Voyages et géographie au xviii e siècle », Revue d’histoire des sciences , vol. 22, n o 2, 1969, p. 139.

6 Voir Michèle Duchet, Anthropologie et histoire au siècle des Lumières , Paris, Albin Michel, 1995, p. 75-81.

7 Paris, Didot, 1746-1759. (Désormais HGV dans les notes et références.)

8 Pour et Contre , vol. ii , 1733, p. 70-71, cité par Jean Sgard dans Vie de Prévost , Québec, Presses de l’université Laval, 2006, p. 201.

9 Londres, Astley, 1744-1747. (Désormais NGCVT dans les notes et les références.)

10 Voir Jean Sgard, « Prévost : de l’ombre aux Lumières (1736-1746) », Studies on Voltaire and the Eighteenth Century , vol. 27, 1963, p. 1484-1486 ; Sylvianne Albertan-Coppola « Constitution, célébration et métamorphose du savoir dans l’ Histoire générale des voyages de Prévost » dans La Revue française , Dominique Lanni (éd.), La Culture des voyageurs à l’âge classique, Regards, savoirs et discours.
http://revuefrancaise.free.fr/Albertan.htm (consulté le 4 novembre 2016)

11 Michèle Duchet, « L’ Histoire des voyages : originalité et influence », dans L’abbé Prévost . Actes du colloque d’Aix-en-Provence, 20 au 21 décembre 1963 , Publication des Annales de la Faculté des Lettres d’Aix-en-Provence, Ophrys, 1965, p. 147, n o 1 ; Sylviane Albertan-Coppola, « Les voyages portugais », Dix-huitième siècle , n o 31, 1999, p. 491-506 ; et « Constitution, métamorphose et célébration du savoir ».

12 Le Catalogue de la Bibliothèque Lebaudy recense 27 illustrateurs et graveurs (Paris, 1958, t. ii , p. 76).

13 Il nous semble inutile de revenir ici sur l’ampleur du livre illustré à cette période.

14 Chevrel, Cointre, Tran-Gervat, « Bilan », HTLF, p. 1297.

15 Chevrel, Cointre, Tran-Gervat, « Bilan », HTLF, p. 1285-1286.

16 Shelly Charles, Récit et réflexion : poétique de l’hétérogène dans le « Pour et Contre » de Prévost , Studies on Voltaire and the Eighteenth-Century , n o 298, 1992, p. 212.

17 Voir Jean-Didier Urbain, Secrets de voyage : menteurs, imposteurs et autres voyageurs invisibles , Paris, Payot et Rivages, 1998, p. 31.

18 Voir plus loin chapitres III et IV.

19 Georges Mounin, Les Belles infidèles , Paris, Cahiers du Sud, 1955 (rééd. Lille, Presses universitaires de Lille, 1994).

20 Annie Rivara, La traduction des langues modernes au XVIII e siècle, ou, La dernière chemise de l’amour , Paris, Champion, 2002. Voir par ailleurs le compte-rendu de cet ouvrage en 2003 par Shelly Charles dans Eighteenth-Century Fiction , vol. 16, n o 1, article 10.

21 Shelly Charles, « Traduire au dix-huitième siècle », p. 133-147. S. Charles considère pourtant que la culture du XVIII e siècle est « encore largement ces ‘belles infidèles’ » ( ibid ., p. 147). Voir également la présentation de Michel Ballard et Lieven D’hulst à leur La Traduction en France à l’âge classique , Lille, Presses universitaires du Septentrion, 1996, p. 9-10.

22 Yen-Maï Tran-Gervat, Frédéric Weinman « Discours sur la traduction », HTLF, p. 252. Voir également dans le même ouvrage Yen-Maï Tran-Gervat, « Penser la traduction », p. 379-383.

23 Pour le débat sur le récit de voyages, voir les ouvrages désormais classiques de Percy Adams : Travelers and Travel Liars 1600-1800 , New York, Dover, 1980 ; et Travel Literature and the Evolution of the Novel, Lexington, The University Press of Kentucky, 1983, p. 81-102. Voir aussi Jean-Michel Racault, L’Utopie narrative en France et en Angleterre. 1675-1761 , Studies on Voltaire and the Eighteenth Century , vol. 280, Oxford, The Voltaire Foundation, 1991 ; ainsi que notre article « Les récits de voyages fictifs : expérience d’une manipulation », dans Jean-Marie Goulemot (dir.) Expérimentation scientifique et manipulation littéraire au siècle des Lumières , Paris, Minerve, 2014, p. 93-112.

24 Benoit Léger, « Soumission et assujettissement : la fidélité chez les traducteurs et « théoriciens » de la traduction française dans la première moitié du xviii e siècle », TTR : traduction, terminologie, rédaction , vol. 9, n o 2, 1996, p. 82-83.

25 Nouveau Dictionnaire de l’Académie , Paris, Jean-Baptiste Coignard, 1718, t. i , p. 660.

26 Ibid .

27 Et l’on sait bien que les voyages fictifs et imaginaires usent également des mêmes procédés.

28 Léger, « Soumission et assujettissement », p. 83.

29 Ibid ., p. 96.

30 Tran-Gervat, Weinman « Discours sur la traduction », HTLF, p. 292-302.

31 Voyages de Gulliver , Paris, Gabriel Martin et al. 1727, t. i , p. 27 .

32 Léger, « Soumission et assujettissement », p. 85-87.

33 Chevrel, Cointre, Tran-Gervat, « Bilan », HTLF, p. 1286.

34 Voir le volume édité par Annie Cointre et Annie Rivara, La Traduction des genres non romanesques au xviii e siècle , Metz : Centre d’études de la traduction, 2003. Dans cette classification, la poésie, le théâtre, l’histoire et le récit de voyage ne sont pas distingués . Shelly Charles note que c’est la « prolifération d’études sur la traduction de romans, études qui semblent dominer aujourd’hui le champ » qui détermine la « désignation de la traduction d’autres genres », « Traduire au dix-huitième siècle », p. 135 et p. 135, note 8.

35 Voir Gérard Genette, Fiction et diction , Paris, Seuil, 1991, p. 65-94.

36 Nous avons dressé un bref état des lieux de la question dans notre article « L’abbé Prévost (1697-1763) et Marc-Antoine Eidous (1724-1790) : esquisse comparée de traducteurs de récits de voyages au xviii e siècle », Convergences francophones , vol. 2, n o 2, 2015, p. 13-14. http://mrujs.mtroyal.ca/index.php/cf/index (consulté le 6 juin 2016).

37 Voir Henri Roddier « L’Abbé Prévost et le problème de la traduction au xviii e siècle », Cahiers de l’Association internationale des études françaises, n o 8, 1958, p. 173-181 ; François Jost « L’Abbé Prévost traducteur de Richardson », Revue des langues vivantes , vol. 39, n o 4, 1973, p. 346-359 ; Shelly Charles « De la traduction au pastiche : l’ Histoire du chevalier Grandisson », Eighteenth Century Fiction, vol. 13, n o 1, 2000, p. 19-40. ; Pierre Berthiaume, « Prévost traducteur de Frances Sheridan », dans Annie Rivara (éd.), La Traduction des langues modernes au XVIII e siècle ou « La Dernière Chemise de l’Amour » , Paris, Honoré Champion, 2002, p. 57-84 ; Ellen Moerman, « Traduire le geste : Sidney Bidulph , Sheridan, Prévost et Robinet », dans Annie Rivara (éd.), La Traduction des langues modernes au XVIII e siècle ou « La Dernière Chemise de l’Amour » , Paris, Honoré Champion, 2002, p. 85-108. Il faut toutefois noter dans ce panorama romanesque une étude sur la traduction faite par Prévost de la pièce All for Love de l’Anglais Dryden : Ellen Moerman, « Les larmes de Ventidius », dans Marie Viallon (éd.) La traduction à la Renaissance et à l’âge classique , Saint-Etienne, Publications de l’université de Saint-Etienne, 2001, p. 173-190.

38 « Il connaissait bien l’anglais pour son époque et, peu de gens travaillèrent avec autant de méthode. Chargé par d’Argenson de traduire l’ Histoire des voyages , il avait composé un répertoire où il ‘jetait par écrit les mots obscurs ou douteux à mesure qu’il avait l’occasion de les éclaircir’ Roddier, « L’Abbé Prévost et le problème de la traduction au xviii e siècle », p. 176.

39 Ibid ., p. 175. Si le critique se demande pourquoi l’on a étudié Prévost que comme « adaptateur » de Richardson et non pas traducteur d’œuvres dramatiques, il est aussi facile de s’étonner du fait que l’HGV n’ait pas fait à ce titre l’objet d’un questionnement antérieur. Dans les deux cas, il faut sans doute y voir un effet du prestige du roman sur les autres genres.

40 Charles, Récit et réflexion , p. 208-209. Voir également Paul Pelckmans et Jan Herman (éds.), Prévost et le récit bref , Amsterdam, Rodopi, 2006.

41 Voir Albertan-Coppola, « Les voyages portugais ».

42 Ellen Moerman, « Les pirates dans l’ Histoire générale des voyages : traduction commerciale, romanesque et philosophique », dans Sylvie Requemora et Sophie Linon-Chipon (éds.), Les tyrans de la mer : pirates, corsaires et flibustiers , Paris, Presses de l’université Paris-Sorbonne, 2002, p. 231-242.

43 Florence D’Souza, « Les représentations de l’Inde et des Indiens dans l’ Histoire générale des voyages de l’abbé Prévost : le rôle de la traduction en français à partir d’un original anglais dans l’accumulation des savoirs », Annales historiques de la Révolution française , vol. 375, janvier-mars 2014, p. 27-48.

44 Voir plus loin, chapitre iii , 6.

45 Jean Sgard, « Prévost : de l’ombre aux lumières (1736-1746) », p. 1486.

46 Pour une synthèse sur cette notion, voir Odile Gannier, La littérature de voyage , Paris, Ellipses, 2001, p. 45-59.

47 En plus des références déjà indiquées pour le cas du récit de voyages, voir, pour le débat sur l’histoire, l’ouvrage de Jean-Marie Goulemot, Le règne de l’histoire , Paris, Albin Michel, 1996, p. 345-382 ; ainsi que le volume dirigé par Muriel Brot, Les philosophes et l’histoire au xviii e siècle , Paris, Hermann, 2011.

48 « Humanizing Translation Theory », Hermes - Journal of language and Communication Studies , n o 42, 2009, p. 23-48.

49 « […] who is doing the mediating, for whom, within what networks, and with what social effects », Anthony Pym, « On the social and cultural in translation studies », dans Anthony Pym, Miriam Shlesinger, Zuzana Jettmarova (éds.), Sociocultural Aspects of Translating and Interpreting , Amsterdam, John Benjamins Publishing Company, 2006, p. 4 (nous traduisons). Sur l’importance du traducteur, voir aussi Jean Delisle (éd.) Portraits de traducteurs , Ottawa, Presses de l’université d’Ottawa, 1999.

50 Duchet, « L’ Histoire des voyages : originalité et influence », p. 147-148 ; Sgard, « Prévost : de l’ombre aux lumières (1736-1746) ».

51 Jean-Paul Mas, « Avertissements de l’ Histoire générale des voyages », dans Jean Sgard (éd.), Œuvres de Prévost , Grenoble, Presses universitaires de Grenoble, t. vii , 1985, p. 398.

52 Voir Albertan-Coppola, « Les images dans l’ Histoire générale des voyages de l’abbé Prévost » (Étude de lettres, n o 1-2, 1995, p. 91.) et notre article, « L’espace américain chez l’abbé Prévost : fiction, voyages et images », dans Georges-Henri Laffont, Arlette Gautier, Denis Martouzet, Nicolas Bernard et Gilles Chamerois (éds.) L’espace du nouveau monde. Mythologies et ancrages territoriaux , Rennes, PUR, 2013, p. 60-62.

53 Voir entre autres George Pire, « Jean-Jacques Rousseau et les relations de voyages » RHLF , n o 3, 1956, p. 355-378 ; Duchet, Anthropologie et histoire au siècle des Lumières ; Muriel Brot, « L’abbé Raynal, lecteur de l’ Histoire générale des voyages : de la description à la démonstration. » Studies on Voltaire and the Eighteenth Century, vol. 333, 1995, p. 91-104 ; Edna Hindie Lemay, « Histoire générale des voyages : Démeunier et l’abbé Prévost. » SVEC , n o 11, 2000, p. 345-353.

54 Lieven D’hulst, « The figure of the translator revisited : a theoritical overview and a case study », Convergences francophones , vol. 2, n o 2, p. 3-4. (consulté le 9 février 2016)

55 En prenant garde bien sûr de ne pas céder aux subtilités rhétoriques, voire pragmatiques du paratexte, ce « […] discours [à] l’intérêt indéniable [mais] qui a ses stratégies et sa rhétorique propres et [qui] doit être manié avec précaution. L’utiliser au premier degré, s’en servir comme d’une grille de lecture pour les textes traduits eux-mêmes, est une démarche trop courante et qui risque de ne nous faire voir dans le texte traduit que ce que le traducteur veut bien explicitement nous montrer. », Shelly Charles, « Traduire au dix-huitième siècle », p. 144-145. Voir également Lieven D’hulst, Cent ans de théorie française de la traduction. De Batteux à Littré (1748-1847) , Lille, Presses universitaires de Lille, 1990, p. 103-106.

56 Sur la traduction en tant que récriture, voir André Lefevere (éd.) Translation Studies : Translation/History/Culture : A Sourcebook , London, US, Routledge, 2002, p. 11 .

57 François Moureau, Le théâtre des voyages . Une scénographie de l’âge classique , Paris, Presses de l’université Paris-Sorbonne, 2005, p. 512.

58 Julia Thomas, « Seeing a Difference : Spe ctacles of Otherness dans Eighteenth-Century Illustrated Travel Books », Journeys : the International Journal of Travel and Travel Writing , vol.4, n o 2, 2003, p. 28.

59 Benoît Tane , « L’œuvre offerte : esthétique de la transposition et littérature comparée (traduction, réécriture, illustration) », Loxias n o 10, 2005. http://revel.unice.fr/loxias/index.html?id=697 . (consulté le 6 juin 2016)

60 Voir Nathalie Ferrand, Traduire et illustrer le roman au xviii e siècle , SVEC , n o 5, 2011.

61 HGV, t. i , p. x.


I/ John Green et la New General Collection : spécificités du texte source
La figure de John Green reste largement méconnue en France alors que son nom accompagne inéluctablement en note de bas de page toute mention de l’ Histoire générale des voyages . Réduit au statut de « simple » auteur du texte original, aucun élément de la recherche anglo-saxonne n’a semble-t-il filtré en France, l’analyse e reportant encore jusqu’à peu à la traduction de la « Préface des auteurs anglais » fournie par Prévost dans le premier volume. Il semble pourtant nécessaire de revenir sur ce compilateur-traducteur-cartographe et son approche pour au moins deux raisons : afin de mettre en lumière la particularité de la New General Collection of Voyages and Travels dans le monde de l’imprimé tant en Angleterre qu’en France et aussi d’éclairer la dynamique liant le texte-cible au texte source en (s’)interrogeant au préalable (sur) le texte source même.
1. Bradock Mead, alias John Green
La tradition bibliophile a longtemps associé le nom de John Green (? – 1757) à la New General Collection of Voyages and Travels publiée par le libraire Astley mais l’information n’a pu être corroborée qu’au milieu du xx e siècle par le géographe anglais Gabriel Crone dans une série d’articles dont les lignes qui suivent lui sont largement redevables 62 . John Green était un cartographe surtout connu pour avoir produit dans les années 1750 quelques cartes des Amériques pour l’éditeur et géographe royal Thomas Jefferys (1719-1771), à savoir : « Chart of North and South America » (Londres, 19 février 1753) accompagnée du seul ouvrage signé John Green, Remarks, In Support of the New Chart of North and South America (Londres, Thomas Jefferys, 1753) ; « New Map of Nova Scotia, and Cape Britain » (Londres, mai 1755) accompagné d’un autre mémoire non signé, Explanation for the New Map of Nova Scotia and Cape Britain (Londres : Thomas Jefferys, 1755) ; ainsi que « Map of the most Inhabited Part of New England », (Londres, 29 novembre 1755).
En recoupant les stipulations méthodologiques concernant la cartographie et la toponymie qui apparaissent dans les préfaces, il a pu être établi que John Green était l’auteur d’un récit de voyage en Syrie agrémenté d’un exposé sur les Maronites – A Journey from Aleppo to Damascus (Londres, 1736) signé J. G. – et qu’il avait également traduit (anonymement) en anglais la Description géographique, historique, chronologique, politique et physique de l’empire de la Chine et de la Tartarie chinoise (Paris, 1735) du père Du Halde – A Description of the Empire of China and Chinese Tartary […] from the French of P.J.B. du Halde, Jesuit : with notes geograpphical, historical, and critical ; and other improvements, particularly in the maps (Londres, Edward Cave, 1738-1741). Cette dernière identification a permis de confirmer l’identité du compilateur-traducteur responsable de la New General Collection of Voyages and Travels , dont le quatrième tome consacré à la Chine, repose pour beaucoup sur l’ouvrage de Du Halde.
Une lettre du géographe Thomas Jefferys a enfin révélé que John Green était le pseudonyme d’un certain Bradock Mead, irlandais né aux alentours de 1688, qui s’était installé à Londres entre 1713 et 1717 et qui vivait (ou avait vécu) d’expédients 63 . Vers 1728, il fut impliqué dans une affaire de mariage forcé qui avait pour but de capter l’héritage d’une jeune irlandaise, ce qui eut pour conséquence de lui faire connaître la paille du cachot tandis que son complice était exécuté en Irlande. Il est à noter que pendant cette période des plus troubles, on attribue à Mead la publication anonyme d’un traité de géographie intitulé The Construction of Maps and Globes 64 . L’anonymat et la discrétion de Green pendant sa carrière anglaise sont ainsi souvent expliqués par le besoin ou la nécessité pour le cartographe de dissimuler un passé peu glorieux. Il se suicidera en 1757.
2. Du projet initial à sa réalisation
L’attribution de The Construction of Maps and Globes à Green est capitale en ce qui concerne la genèse de la future New General Collection of Voyages and Travels et donc sa version française 65 . L’ouvrage est divisé en deux parties principales : la première traite des différents types de projections et de la fabrication des globes, la seconde consiste en un appendice divisé en huit chapitres dont la liste permet de juger de son importance pour notre propos.
I. Of the value and progress of geography
II. Some observations upon our modern maps and map makers
III. Advice to map-makers ; with some directions for making correct maps
IV. Remarks upon our modern books of geography, shewing wherein they are principally defective
V. Advice to geographers, with directions for rectifying geographical systems and dictionaries
VI. Some observations upon travelers ; their negligence, and the defects of their accounts ; with a catalogue of the best that treat of any part of Asia, Africa and America
VII. Instructions for travelers in making their observations; with a request to merchants, and missioners into foreign parts; in whose power it is to be very serviceable to geography
VIII. Shewing the defects of our great collections of travels; with rules for making a compleat collection of all the voyages and travels extant in any language in a moderate compass 66
La dimension critique et polémique est évidente : pour l’auteur, la géographie en tant qu’objet de savoir semble cruellement souffrir d’un manque d’exactitude et de méthodologie 67 . Green se place donc en homme providentiel, trait psychologique qui semble bien correspondre avec le portrait qu’en a fait le géographe anglais Thomas Jefferys dans la lettre citée plus haut. Mais surtout c’est la dernière section qui attire l’attention car s’y retrouve exposé le plan pour une collection complète de relations de voyages. On peut d’ailleurs se demander si c’est à ce point en particulier que l’auteur fait référence lorsqu’il indique dans la dédicace que le dédicataire, Samuel Molyneux, avait montré un intérêt certain pour l’Appendice 68 .
Dans le texte même de l’appendice, Green annonce également ce projet en le reliant directement à la cartographie :
I propose in some time, for the benefits of geographers and students in the science, as well as travellers, to publish a book of all the known roads into the several parts of Asia, Africa and America, with proper maps adapted to them, according to the method I have here recommended, being a collection of the journals of several hundred travelers out of diverse languages 69 .
Gabriel Crone avait déjà souligné une certaine similitude entre cette idée et la démarche suivie par Green dans la New General Collection of Voyages and Travels mais sans toutefois rentrer dans les détails. Afin de mesurer écarts et permanences entre le projet initial et ce qui peut être considéré comme sa réalisation, il est utile de distinguer et de comparer trois thèmes principaux : le positionnement du projet par rapport aux collections précédentes, les arguments destinés à la légitimation du projet, et les principes méthodologiques.
Ainsi, les deux textes passent en revue les grandes compilations anglaises (celle de Hakluyt 70 , de Purchas 71 , de Harris 72 et des frères Churchill 73 ) pour surtout critiquer la manière dont les relations y ont été abrégées (surtout chez Purchas et Harris). Il est à noter que la perception de la compilation des frères Churchill se dégrade encore plus dans la compilation de Green. La première partie des titres de ces deux compilations étant identiques à un adjectif près (« new »), il semblerait que Green cherche à se démarquer de la concurrence de plusieurs façons et en même temps à légitimer la nouveauté de son entreprise. Si le compilateur accordait une certaine valeur à la présence de nombreuses traductions de relations dans son ébauche de 1717 (qui ne l’exemptait d’ailleurs pas des défauts des autres collections), il fustige maintenant la piètre qualité des traductions et exclut même l’ouvrage du genre des compilations de voyages 74 . Cette mise à l’écart n’est sans doute pas étrangère au fait que la parution de sa compilation en 1745 est en concurrence directe avec la parution d’une troisième édition augmentée de la compilation des frères Churchill 75 . Il est également intéressant de relever dans les deux descriptions de projets que l’auteur juge dépassé le savoir des collections existantes, et ce dès 1717, soit environ 10 ans après la dernière compilation anglaise parue :
Tho’most of the foregoing collections were complete enough for their time, yet now they are become defective for want of the later discoveries 76 .
Notwithstanding there are so many collections of voyages already extant, yet as material for this purpose are continually increasing, and new discoveries daily made, there will always be the same necessity from time to time of publishing new collections ; or at last, additions to the old. […] a great number of curious voyages and travels have appeared which want to be collected […] for [this] reason the author of the present undertaking judged a new general collection to be necessary […] 77
Si l’affirmation de 1717 peut être comprise comme un faux argument visant à démontrer l’impérieuse nécessité de ce projet auprès d’éventuels mécènes, elle peut aussi témoigner d’une certaine impatience éditoriale et lectoriale dans un marché où la production de récits de voyages s’affirme de plus en plus. La reprise de ce même argument en 1745 semble plus attendue et peut aussi s’expliquer par le contexte éditorial anglais de l’époque qui voit la réédition de la compilation des frères Churchill (1744-1746) et de celle du Dr Harris par John Campbell (1744-1748) mais ne connaît pas de publication d’ouvrages inédits.
Dans le projet de 1717 et la préface de 1745, Green se montre soucieux de passer en revue les compilations précédentes et les mêmes noms d’auteurs reviennent avec toutefois deux différences. Tandis que la préface de 1745 distingue entre deux ensembles de compilations, à savoir les anglaises (Hakluyt, Purchas, Harris) et les autres (De Bry, Ramusio, Thevenot) 78 , le texte de 1717 ne comprend qu’une liste avec quelques noms en plus (Ogilby, Churchill) sans critère linguistique ou national de distinction 79 . Cette première différence montre un souci méthodique et peut-être nationaliste plus grand dans le texte de 1745, ainsi que le suggère la seconde différence à l’œuvre. Dans la préface de 1745, Green indique clairement que son œuvre s’intègre dans un continuum de compilations anglaises :
[…] the author of the present undertaking judged a new general collection to be necessary, which he proposed to execute according to the following plan: First, to insert the relations from Hakluyt and Purchas omit ed in Harris’s collection, as well as those taken from them. Secondly, to restore all the authors castra ed in Harris, as well those maimed by: Purchas, so far as he hath been able to come at the originals. Thirdly, to take-in not only some English travellers omitted by Purchas, but also several others published since Purchas, and omitted in Harris. Fourthly, to add the travelers of any note, which have appeared in our language since 1705, when Dr Harris’s collection was published. Fifthly, to enrich this collection with a considerable number of foreign itineraries, which were never made in English before 80 .
Sa démarche affiche une visée corrective et exhaustive : il s’agit de compléter les compilations précédentes et dans le choix des textes et dans les traductions qui en ont été faites. Il s’agit aussi de rendre accessible en anglais des textes jusqu’alors non traduits. Le texte de 1717 ne place pas le projet explicitement dans ce continuum national et n’expose pas la visée exprimée plus haut. La préface de la compilation montre donc une réflexion sur les modèles antérieurs plus aboutie, voire plus engagée.
Les arguments évoqués pour justifier les deux projets connaissent aussi une évolution. Leur position dans les textes est déjà inversée : la préface de 1745 en place une partie au tout début du texte alors que dans le projet de 1717, on les retrouve tous à la fin. Ensuite leur division en deux parties en 1745 semble indiquer une distinction de nature. Green évoque en premier lieu des arguments tenant à la noblesse du savoir :
It would be needless to expatiate on the advantages of works of this kind. Everybody knows that their use is to preserve valuable books from being lost; to render scarce books common ; and to bring the best authors relating to all parts of the world into one body 81 .
Il mentionne plus loin trois autres avantages à ce type de compilation : un aspect pratique (un ouvrage en rassemble plusieurs et élimine les répétitions), un aspect économique (le coût d’un ouvrage serait moindre que celui de plusieurs ouvrages), et enfin un autre aspect pratique tenant à l’ambition exhaustive de l’ouvrage :
Besides these considerable advantages ; other great benefits flow from this way of collecting. In the first place, the reader, by finding all that relates to the same things in the several authors brought together, will be saved the trouble of turning from one to the other, in order to collect their scattered remarks on every subjects; as well as avoid being tired with reading, or charged with paying for the same things several times over in different authors. At the same time, instead of a great many imperfects accounts, which the authors separately afford, he will be furnished with one complete description, compiled from them all. And thus our collection becomes a system of modern geography and history, as well as a body of voyages and travels, exhibiting the present state of all nations, in the most concise, yet comprehensive manner 82 .
Ces arguments figurent tous déjà dans le projet de 1717 : préservation des textes, accessibilité à un plus grand nombre, aspect économique, aspect pratique (y compris pour les voyageurs et les géographes) 83 . La référence au système de géographie et d’histoire n’apparaît pas encore telle quelle mais y ressemble fort puisque Green désigne ce projet comme « […] the most complete geography that could possibly be contriv’d, as containg all the geographical and historical discoveries that have been at any time made » 84 . À la différence de la préface de 1745, Green mentionne la présence d’un index qui transformerait l’ouvrage en « dictionnaire de géographie » 85 . Ces arguments ne sont cependant pas divisés en deux catégories mais apparaissent sous la forme d’une liste numérotée qui ne semble pas suivre un ordre d’importance : les arguments touchant à la cartographie apparaissent en quatrième position et l’argument économique en première position avec celui de la préservation du patrimoine. Encore une fois, la préface de la New General Collection of Voyages and Travels se présente comme plus structurée, cette fois au niveau de la réflexion personnelle de l’auteur.
Les principes méthodologiques exposés en 1717 et que l’on retrouve en 1745 témoignent aussi de changements, d’approfondissements, voire d’une clarification. Ainsi en 1717, Green souhaite qu’à chaque volume corresponde une région du monde divisée en royaumes et pays 86 . Or un bref coup d’œil au plan général annoncé dans l’introduction et au contenu des quatre tomes de la compilation anglaise montre que l’organisation de la matière n’est plus la même et que l’ambition restrictive qui fait correspondre un tome à une région n’est pas réaliste. Le plan général de la compilation, établi en six points, devait suivre l’ordre des voyages suivants :
First, those to the East-Indies by the South-East and Cape of Good Hope till the Europeans settled there. Secondly, those to the West Indies and other parts of the Eastern Coasts of America to the same period. Thirdly, those by the South-West to the East Indies, or round the globe, containing the first circumnavigations. Fourthly, those to the several parts of the known world promiscuously, since the time of the first discoveries and settlements, chiefly n account of commerce. Fifthly, those to the North-East, for discovering a passage that way to the West Indies. Sixthly, those to the North-West on the same design 87 .
Il ne s’agit donc plus d’un simple découpage géographique en royaumes et pays mais de séquences de voyages (vers l’est, puis vers l’ouest, puis autour du monde d’ouest en est, puis au nord-est et enfin au nord-ouest) organisées selon une chronologie d’abord coloniale, comme le montre le vocabulaire utilisé (« settlements », « commerce »), puis exploratrice.
Ce plan n’a jamais pu être complété 88 . Le contenu des quatre tomes publiés entre 1745 et 1747 montre à quel point Green était loin du compte :
Tome I
Premiers voyages des Portugais aux Indes orientales, 1418-1546.
Premiers voyages des Anglais en Guinée et aux Indes orientales 1552-1598.
Premiers voyages des Anglais aux Indes orientales entrepris par les marchands, 1600-1620.
Voyages en différentes parties d’Afrique et aux îles adjacentes, 1455-1721.
Tome II
Voyages maritimes et terrestres en Afrique occidentale, 1637-1735.
Voyages maritimes et terrestres en Guinée et au Bénin, 1666-1726.
Description de la Guinée.
Tome III
Voyages maritimes et terrestres en Guinée, au Bénin, Kongo et en Angola.
Description de Loango, Kongo, de l’Angola, de Benguela, et des pays adjacents.
Description des pays le long de la côte orientale de l’Afrique, depuis le Cap de Bonne-Espérance au Cap Guardafui.
Voyages maritimes et terrestres en Chine, 1655-1722.
Tome IV
Description de la Chine, de la Corée, de la Tartarie orientale et du Tibet.
Voyages en Tartarie, au Tibet et en Bukarie, vers et depuis la Chine, 1246-1698.
Le projet s’arrête donc en Asie, toujours inscrit dans la première séquence des voyages à l’ouest. La principale raison de cet abandon est, semble-t-il, financière, ainsi qu’il l’évoque dans la préface du quatrième et dernier tome. La concurrence avec la nouvelle édition de la compilation de Harris par Campbell semble en effet affecter la réputation et les ventes de l’œuvre de Green 89 . Mais l’Anglais souligne également une différence culturelle entre les lectorats anglais et français en ce qui concerne la réception des ouvrages scientifiques : Green déplore le fait que les ouvrages anglais soient mieux appréciés par les puissants en France que dans leur pays de production. Dans la mesure où son œuvre a été traduite et publiée en France et rééditée en Hollande, signe incontestable de la valeur de sa compilation, Green renvoie la responsabilité des difficultés de son entreprise à une erreur intellectuelle quasi-nationale 90 . Faute de souscripteurs et d’un lectorat suffisant, gage de rentrées financières, il se voit donc contraint de restreindre ses ambitions 91 . L’auteur juge donc préférable de réduire l’espace géographique par rapport au plan originel dans le but de maintenir la qualité des informations contenues dans la compilation :
[…] the complete substance of all the best authors with the proper accompaniments, to a few parts of the world, rather than an imperfect abstract of a few to all parts, as had been done in former collections, which for that reason were in no esteem with persons of discernment or taste 92 .
Green avait déjà fustigé les compilations précédentes pour leur tendance à ne pas maîtriser la qualité des informations par rapport au volume textuel alloué : la Chine et le Tibet ont donc le triste honneur de conclure l’aventure éditoriale de Green tout en conservant à l’ensemble déjà réalisé son caractère exhaustif revendiqué.
Au niveau de l’organisation du texte, l’auteur tente dans le même temps de préserver, voire d’affiner un principe déjà évoqué en 1717 : celui de la séparation des aventures des voyageurs de leurs itinéraires et observations sur les pays traversés.
[…] there is no necessity for introducing more of each author than the pure topography and history abstracted from all adventures, and other circumstances which have no business in a work of this nature, where the design is in as little room as may be, to bring many authors 93 .
Pour l’auteur, l’exclusion de l’aventure au profit de l’inventaire tient essentiellement à la contrainte générique formelle de la concision. Le récit jugé le plus complet servirait de trame narrative 94 sur laquelle viendraient se greffer des informations complémentaires ou divergentes tirées d’autres voyageurs identifiés dans la marge. Green insiste en effet sur le croisement des sources dans le but de faire ressortir les différences :
The journal of the travels which are to precede the history, are not to be inserted separately one after another but intermix’d according to the roads […] 95
In collecting the journals after this manner, begin with the most exact, augmenting the description of the intervening place out of the rest ; and for every additional remark not the author’s name in the margin, then insert the rest in order, with their several observations of the bearing or distance of places, and all other occurrences, that the difference between the several authors may the more distinctly appear 96 .
L’apparente complétude du projet et l’ambition critique affichée laissent néanmoins filtrer quelques zones d’ombre. Green évoque en effet deux parties : une partie historique, qui doit être précédée des journaux des voyageurs, ramenés à leurs itinéraires et visiblement réduits au statut de successions de coordonnées spatiales et d’observations géographiques. La séparation des contenus implique nécessairement un travail de réécriture qui n’est pas abordé. La seule référence faite au compilateur indique que celui-ci se doit d’éclaircir les informations géographiques et historiques ainsi que de donner des conseils sur les itinéraires 97 . Concernant les contenus informatifs, les observations touchant aux productions naturelles de la faune et de la flore seront extraites des relations et rassemblées dans une partie annexe et classer par ordre alphabétique 98 . En revanche, les informations géographiques des villes et des populations feront partie d’un ensemble tenant à la description des pays 99 . Aucune justification n’accompagne cette logique. De plus, s’il faut retenir le récit le plus complet pour le compléter par d’autres, il est clair qu’une telle séparation des contenus privilégie avant tout l’information géographique, érigée en tant que critère essentiel et discriminant de la compilation.
La préface de 1745 reprend donc l’idée de la séparation de l’aventure de l’inventaire mais n’exclut pas l’aventure de la compilation : elle sera abrégée pour ne pas augmenter le texte avec de la « matière superflue ».
Although our design is much more extensive than that of any collection hitherto published, yet we propose to execute it in less room than any of the former. To effect this, we have deviated from the common method of collecting, and instead of giving each author entire in the order he was published, we separate his journal and adventures from his remarks on countries: the first we give by itself ; the latter we incorporate with the remarks of other travellers to the same parts. The adven ures of travellers are generally very tedious; often trifling, and therefore admit of large retrenchments; and as several travellers visiting the same parts must necessary repeat the same things, it is certain, that by this way of collecting them, a vast deal of superfluous matter will be expunged […] 100
La distribution de l’aventure diverge elle aussi du projet de 1717. Alors que les journaux devaient être fusionnés, ils sont maintenant donnés individuellement, et ce sont les observations sur les pays qui doivent être rassemblées. Green ne se limite pas à cette seule distinction et précise le plan qu’il entend mettre en œuvre. Les journaux, contenant les aventures (abrégées) avec les descriptions de lieux non communes avec d’autres voyageurs forment ce qu’il nomme des « abstracts ». Ces parties sont précédées d’une notice bio-bibliographique et critique concernant le voyageur et sa production. Les observations des voyageurs concernant le pays, les habitants et ses productions naturelles sont rassemblées pour former des « igests ». Dans les deux cas, les contenus sont référencés par rapport aux originaux 101 .
3. Le rôle du compilateur-traducteur
Green se montre très conscient de la dimension critique qu’apporte sa méthode à la lecture des relations de voyages. En même temps, l’explication de cet aspect critique l’amène à définir son rôle de compilateur d’une manière plus précise que dans le projet de 1717 :
This method has likewise contributed not a little to render the work more perfect and accurate: for by having the remarks of several authors before him in one view, a collector is best able to see their errors and defects ; and consequently, to adjust, correct, and supply them. By this means likewise he can best discover the fictitious relations from the genuine, the copy from the original, and trace the heft through a series of authors to the fountain-head […] 102
En rassemblant les textes, le compilateur doit donc évaluer leurs qualités et surtout leurs défauts, auxquels il doit suppléer : corrections mais aussi ajouts sont attendus. Cette démarche se retrouve aussi dans le traitement de la dimension visuelle de la compilation. Seules les images jugées les meilleures sont gardées, les doublons étant rejetés afin d’éviter les phénomènes de répétitions visuelles. La qualité semble ici dépendre de l’habileté reconnue de l’illustrateur et/ou du voyageur :
For instance, Herbert, Struys, Gemelli, Chardin, Kaempfer, and le Bruyn have given draughts of Persepolis: but o admit those of the first three, would be doing an injury to the work, as being either spurious or trifling ; and to insert those of the last three would superfluous, since of them, le Bruyn’s, might serve 103 .
De même sont exclues toutes les représentations historiques de batailles et de sièges, tributaires de l’imagination de l’artiste et destinées, selon Green, à augmenter le prix du livre 104 . Le compilateur de réalités étrangères se doit cependant d’illustrer son propos : au lieu d’images historiques fictives, il se propose d’inclure des représentations de la faune, de la flore et des usages des populations là où elles font défaut dans les relations utilisées. La source de ces images ne semble pas restreinte à la seule production visuelle extraite de relations de voyages mais à une base visuelle ethnographique plus large, sans que celle-ci soit clairement identifiée : les images suppléantes « […] proviennent des meilleures estampes publiées jusqu’à maintenant 105 ». En ce qui concerne les cartes, les critères semblent plus précis : les cartes recopiées sur des cartes erronées ou bien dessinées « sans habileté » sont exclues au profit de celles réalisées par les voyageurs sur le lieu même ou bien copiées sur celles établies par les populations locales. Pour éliminer les répétitions, Green décide cette fois soit d’améliorer la meilleure des cartes d’un même lieu sur la base des autres, soit d’en dresser une nouvelle en fusionnant toutes les informations cartographiques 106 . Comme en 1717, le compilateur note que les cartes, même de valeur, sont incomplètes : de nouvelles cartes délimitant les côtes maritimes et les pays ont donc été réalisées sur la base d’informations tant externes qu’internes à la compilation. Et l’auteur ajoute qu’il a pris soin d’indiquer les routes et les villes, la localisation de ces dernières ayant été établie selon des relevés astronomiques 107 . On retrouve ici exactement la proposition initiale figurant dans The Construction of Maps and Globes que nous avons cité plus haut. Si des divergences apparaissent donc entre le projet de 1717 et la préface de 1745, celles-ci semblent donc plus porter sur la partie textuelle que sur la dimension cartographique (géographique) de l’ouvrage.
La recherche de la précision et de la justesse des informations s’avère constituer un fil rouge méthodologique commun aux deux textes mais aussi créateur d’une dynamique porteuse d’un nouveau principe de méthode : la recherche de la justesse des informations l’amène également à la question de la toponymie. En effet, les mêmes lieux sont souvent orthographiés différemment dans la même langue et bien sûr d’une langue à une autre. Ce faisant Green déplace la question du rôle du compilateur vers celle du traducteur. Sa démarche est d’angliciser les toponymes d’une manière cohérente basée sur la prononciation anglaise et donc d’orthographier ces toponymes selon la langue anglaise. Lorsque le doute subsiste sur certains toponymes, la version originale sera laissée dans le texte et la version anglicisée figurera dans la marge 108 . Cette remarque qui occupe une page et demie dans la préface montre ainsi la porosité des rôles tenus par Green. Dans le même temps, elle dévoile comment s’opère la double réduction de l’altérité des textes ainsi que sa raison d’être : l’éclaircissement des données passe par leur uniformisation linguistique et donc culturelle. Le savoir des Lumières ne semble pas pouvoir être constitué autrement et sa finalité conditionne son mode de production. C’est ainsi que doit se comprendre l’ambition globale de cette compilation telle que Green la définit à la fin de la préface :
By the present undertaking we have had the improvement of geography, navigation and natural history, principally in view, by bringing together a sufficient quantity of materials, for making accurate maps, charts and descriptions of foreign countries 109 .
La nouveauté du savoir, la méthode, l’ampleur géographique et l’exhaustivité revendiquées par Green ont peut-être pu attirer les commanditaires français de la traduction. Le fait que cette compilation, réalisée par un Anglais, visait également à compléter les meilleures compilations anglaises précédentes a pu aussi jouer un certain rôle dans l’appréciation de la valeur de ce projet : une compilation de voyages issue d’une nation à la réputation voyageuse et éclairée avait en effet de quoi séduire.


62 Gabriel Crone et R. Skelton, « English collections of Voyages and Travels, 1625-1846 » dans Edward Lynam (éd.), Richard Hakluyt and his successors, Nendeln/Liechtenstein, Klaus Reprint, 1967, p. 98-109 ; Gabriel Crone, « John Green. Notes on a Neglected Eighteenth Century Geographer and Cartographer. » Imago Mundi, n o 6, 1949, p. 85-91 ; « Further Notes on Bradock Mead, Alias John Green, an Eighteenth Century Cartographer. » Imago Mundi , n o 8 , 1951, p. 69-70.

63 Sur les dates, voir Matthew Edney, « John Green, Geographer » (2012), Osher Map Library and Smith Center for Cartographic Education, University of Southern Maine.
http://www.oshermaps.org/special-map-exhibits/percy-map/john-green (consulté le 17 novembre 2015).

64 Londres, T. Horne, 1717.

65 L’intérêt géographique de l’ouvrage, souligné par Crone, est développé par Matthew Edney. Nous nommons désormais l’auteur par le pseudonyme qu’il a adopté.

66 Green, The Construction of Maps and Globes , Londres, n.p.

67 Crone utilise d’ailleurs ce texte pour résumer la situation de la géographie en Angleterre au début du xviii e siècle. « Notes on a neglected 18th geographer and cartographer », p. 86-87.

68 « It would be in vain for me conceal the satisfaction it gave me […] when I perceiv’d you had a favourable opinion of the Appendix ; which being an attempt unpresidented before, that I know of, I had all the reasons in the world to be dubious of the success of it, ‘till it had your approbation. » Green, The Construction of Maps and Globes , « Dedication », n.p.

69 Ibid ., p. 138.

70 The Principall Navigations, Voiages, and Discoveries of the English Nation , Londres, George Bishop et Ralph Newberie, 1589.

71 Hakluytus Posthumus or Purchas his Pilgrimes, contayning a History of the World in Sea Voyages and Lande Travells, by Englishmen and others , Londres, Henrie Fetherstone, 1625.

72 Navigantium atque Itenerantium Bibliotheca, or a Complete Collection of Voyages and Travels , Londres, Thomas Bennett, 1705.

73 A Collection of Voyages and Travels , Londres, Anshawn et John Churchill, 1704.

74 NGCVT, t. i , p. v.

75 Sur la compilation des frères Churchill, voir Crone , « English collections of Voyages and Travels, 1625-1846 », p. 80-89.

76 Green, The Construction of Maps and Globes , p. 209.

77 NGCVT, t. i , p. v-vi.

78 NGCVT, t. i , p. v.

79 Green, The Construction of Maps and Globes , p. 206-208.

80 NGCVT, t. i , p. vi.

81 Ibid ., p. v.

82 NGCVT, t. i , p. vii.

83 Green, The Construction of Maps and Globes , p. 214-215.

84 Ibid. , p. 215.

85 Ibid.

86 Green, The Construction of Maps and Globes , p. 214.

87 NGCVT, t. i , p. viii.

88 Ainsi, que le projet de Green n’ait pu aboutir n’implique en rien que Prévost, parce qu’il continue la compilation au-delà des quatre tomes produits par Green, manifeste « une divergence de méthode [passant par] une tentative plus grande chez [lui] de construire une vue d’ensemble des différentes parties du globe qu’il traite (l’Asie, les Amériques, les pays du Nord, les voyages autour du monde) à partir des récits de voyages individuels qu’il rassemble. » (D’Souza, « Les représentations de l’Inde et des Indiens dans l’Histoire générale des voyages », p. 30-31). En fait, Prévost continue selon le plan original anglais. Il n’y a pas différence de méthode mais de moyens.

89 Crone, « English Collections of Voyages and Travels », p. 108.

90 NGCVT, t. iv , p. vii-viii.

91 Ibid ., p. vii.

92 Ibid ., p. xii.

93 Green, The Construction of Maps and Globes , p. 210.

94 Ibid ., p. 211.

95 Ibid ., p. 211-212.

96 Ibid ., p. 212.

97 Ibid ., p. 212-213.

98 Ibid ., p. 214.

99 Ibid ., p. 213.

100 NGCVT, t. i , p. vii.

101 Ibid ., p. viii.

102 NGCVT, t. i , p. vii.

103 Ibid ., t. i , p. x.

104 Ibid .

105 Ibid ., p. x. (nous traduisons)

106 Ibid ., p. x-xi.

107 Ibid ., p. xi.

108 NGCVT, t. i , p. ix-x.

109 Ibid ., p. xi.


II/ L’abbé Prévost de 1733 à 1746 : l’expérience de la traduction
Faire débuter Prévost en tant que traducteur en 1733 est bien sûr arbitraire et historiquement faux. Il s’agit plutôt ici d’utiliser cette date comme un point de départ à sa pratique de la traduction de l’anglais ainsi qu’à la mise en scène d’un discours sur la traduction applicable à cette langue 110 . Toutefois, en guise de préambule, un bref rappel de sa formation initiale à la traduction permettra d’éclaircir la période qui nous occupe plus précisément.
1. Les premiers pas
Ellen Moerman suppose « qu’il a appris la traduction comme tout le monde : à partir du latin et cela très probablement dès sa jeunesse 111 » dans le cadre de son éducation, même fragmentaire, chez les jésuites 112 . Prévost évoque en fait cette formation dans le Pour et Contre ainsi que les bénéfices qu’il a pu en retirer plus tard 113 . Si la formation initiale de Prévost n’est différente des autres au xviii e siècle, il convient de s’attarder sur la suite de son « parcours académique ». À cette formation classique, il faut ajouter celle reçue lors de son séjour chez les bénédictins de la Congrégation de Saint-Maur, spécialisée dans l’édition critique et l’histoire où il reçoit l’enseignement de Dom Charles de La Rue à Rouen pour l’édition savante 114 . Jean Sgard a levé l’illusion qui consisterait à croire que ce changement drastique dans la vie de Prévost serait celui du choix d’une carrière savante. C’est à cette période que Prévost rédige et fait déjà circuler son premier roman, Les Aventures de Pomponius, chevalier romain, ou l’histoire de notre temps , dans un climat assez houleux 115 . Néanmoins, c’est très peu de temps après, lors de son séjour à l’abbaye de Sées, qu’il participe au projet avorté de la traduction en français de l’ Histoire universelle de M. de Thou par M. de Monguillon 116 . Lorsqu’il reprend ce projet presque dix ans plus tard, Prévost fait toujours montre de cet esprit critique lorsqu’il demande à Prosper Marchand de vérifier certaines sources 117 . Bien plus, cet esprit critique est revendiqué, sans doute pour conférer à son travail un argument commercial fort, mais aussi pour affirmer son autorité d’homme de lettres : le projet a traîné, au grand dam de ses éditeurs Pierre Gosse et Jean Néaulme, un projet concurrentiel avec Desfontaines est en cours à Paris, et cette période, dite des « folies de La Haye », le voit jongler entre ses affaires de cœur, sa ruine toute proche et l’engagement de livrer le tome v de Cleveland 118 .
De par le statut particulier de De Thou, considéré comme un quasi égal des historiens antiques, traduire l’ Historia sui temporis s’inscrivait dans une logique traductive singulière. Comme le note la critique, « c’était faire œuvre 119 ». La traduction du premier tome de l’ Historia sui temporis se voit dotée d’une séquence paratextuelle en trois actes avec l’annonce de l’avant-projet dans la Gazette d’Amsterdam (23 janvier 1731), le « Projet d’une nouvelle traduction de l’Histoire de M. de Thou » dans le Journal littéraire de La Haye la même année, et enfin la « Préface à l’Histoire de M. de Thou », datée de 1732 et publiée dans le premier et seul volume traduit par Prévost 120 . Ces textes sont bien connus de la critique car s’y trouvent exposés le discours du traducteur et aussi celui de l’éditeur critique, doté d’une méthode faisant montre d’une certaine maîtrise que l’on peut attribuer à ses « noires » années. Prévost s’y présente sur un double registre : celui de la minoration de son rôle de traducteur privé du privilège de l’invention, selon le topos en vigueur, quand il écrit « Je ne suis que traducteur, c’est-à-dire que je n’ai point eu à m’embarrasser, ni du choix des matières, ni du soin de leur arrangement, ni en un mot de ce qui concerne le fond de la narration 121 » ; celui de la valorisation de ce qu’il nomme ses « remarques », c’est-à-dire l’appareil critique qu’il intègre à la traduction. En effet, après avoir évoqué le style, seul espace de liberté à ses yeux dans la traduction, il établit lui-même la hiérarchie : « Quelque nécessaire que fût ce court éclaircissement sur mon style, il l’était encore moins que celui qu’il me reste à donner sur mes remarques 122 ». La voie lui avait peut-être déjà été ouverte par la parution en 1727-1730 d’une Histoire de Polybe traduite par le bénédictin D. Vincent Thuillier, traduction notable pour l’étendue de son appareil critique contenant entre autres les remarques du chevalier de Folard sur les questions militaires 123 . Toutefois, il faudrait prendre garde à ne pas surestimer son intérêt pour la dimension critique de son travail dans la mesure où cette hiérarchisation intervient dans un contexte particulier, celui du dernier acte paratextuel précédant sa traduction. Or il faut rappeler que les annonces de projet faisaient l’objet de comptes rendus dans la presse. Ainsi l’avant-projet de 1731 avait été passé au crible par les auteurs de la Bibliothèque raisonnée . Le « Projet d’une nouvelle traduction de l’Histoire de M. de Thou » était déjà une réponse-défense aux critiques émises et la version publiée en France sera « citée longuement, et critiquée ligne par ligne, dans le Nouvelliste du Parnasse par Desfontaines 124 ». La « Préface », dont Jean Sgard a remarqué « l’ampleur inusitée », constitue le dernier moment d’une entreprise de légitimation : « Il s’agit pour lui de sauver une entreprise déjà menacée et de faire miroiter aux yeux des lecteurs l’originalité et la supériorité de son entreprise par rapport à celle de Desfontaines 125 ». Dès 1731, les auteurs de la Bibliothèque raisonnée ne semblent pas convaincus par la nécessité de ce travail critique, au point d’exposer la « rhétorique de la préface » et de juger cette traduction bien présomptueuse :
Avec de telles qualités toutes nécessaires à un historien et toutes estimables quoique moins essentielles dans un simple traducteur, on ne doit pas étonner que M. Prévost ne s’inquiète point de toute autre traduction qui pourrait paraître […] 126
Et plus loin
Après ces recommandations préliminaires, nécessaires autant du moins pour l’intérêt des libraires, qui se sont engagés avec le traducteur, que pour se concilier à lui-même la bonne opinion du public ; il annonce les conditions auxquelles se débitera son ouvrage, conditions bien hautes […] 127
Ce premier texte critique se trouve à l’origine d’un écheveau textuel en partie évoqué par Henry Harisse 128 et Jean Sgard. Il n’est pas inintéressant de schématiser cette dynamique épitextuelle à neuf temps qui semble expliquer pour beaucoup l’accentuation de la dimension historique de son travail dans la fameuse préface. Ainsi que nous le verrons plus loin, Prévost devra faire face à une situation quelque peu analogue lors de la publication de l’ Histoire générale des voyages 129 .
1. Prévost : Avant-projet publié dans la Gazette d’Amsterdam (23 janvier 1731)
2. Prévost : « Projet d’une nouvelle traduction » dans le Journal littéraire (La Haye, P. Gosse et J. Neaulme, 1731, 1 re partie, t. xvii , p. 252-268)
3. Desmaiseaux ( ?) : critique de (2) dans la Bibliothèque raisonnée (Amsterdam, Weitsteins et Smith, 1731, t. vi , 2 nde partie, p. 454-461)
4. Prévost : réponse à (3) par la parution de la « Remarque communiquée aux imprimeurs de ce journal » dans le Journal littéraire (1731, 2 e partie, en fin de volume, non répertorié dans la table des articles ni dans l’index)
5. Desfontaines ( ?) : évocation de la traduction de La Haye dans le Nouvelliste du Parnasse (Paris, Chaubert, 1731, t. i , lettre xii , p. 300)
6. Desfontaines : compte rendu et critique de (2) dans le Nouvelliste du Parnasse (1731, t. ii , lettre xviii , p. 25-37)
7. Prévost : répond à (6) par la diffusion en France de la « Copie d’une lettre écrite par l’auteur de la nouvelle traduction de l’Histoire de M. de Thou, à un de ses amis en France. À La Haye, 18 juin 1731 »
8. Desfontaines : répond à (7) par le compte rendu et la critique de (7) dans le Nouvelliste du Parnasse (1731, t. ii , lettre xxix , p. 289-300)
9. Prévost : « Préface à l’Histoire de M. de Thou »
La dynamique du dialogue critique précédent la parution du premier tome est évidente. Circonscrit entre les deux bornes que constituent l’avant-projet et la préface, ce dialogue rend ainsi compte du jeu de certaines contraintes socioculturelles pesant sur le traducteur (les interventions sont publiques et émanent des « institutions de la vie littéraire 130 »). S’y lit également le développement du discours du traducteur, forcé de justifier son approche d’une manière de plus en plus détaillée au point que la préface, par sa longueur, peut être vue comme le point d’orgue de l’argumentation « théorique » de l’abbé Prévost, autorité traductive et éditoriale malmenée.
Il développe alors dans la préface un discours focalisé sur la dimension critique de son travail, au point d’escamoter en partie l’activité traductrice, ce qui peut-être a amené Erik Leborgne à voir dans cette préface « non une théorie de l’Histoire mais une poétique et une épistémologie du genre 131 ». Ainsi Prévost expose en trois points la démarche suivie pour établir ses « remarques » qui passe par la collation de données et leur vérification dans le but d’éclairer le fait historique par son contexte. Cet effort dans l’édification d’un savoir raisonné se voit aussi accompagné d’une dialectique entre texte source et texte cible et leurs auteurs respectifs : si Prévost concède à M. de Thou la primauté de l’invention (qui passe par la sélection des matériaux et de leur organisation), il revendique le même degré de reconnaissance, sinon plus, en ce qui concerne le style 132 au point de devenir « une copie fidèle de M. de Thou » 133 . La métaphore picturale est assez intéressante ici car si elle renvoie au xviii e siècle à « l’exemple à ne pas suivre » « du ‘peintre qui s’assujettit à copier’ 134 », elle s’accompagne chez Prévost du rejet de la préface de M. de Thou à la fin de l’ouvrage, la sienne précédant maintenant le texte 135 . La servilité du traducteur a donc ici des limites assez claires.
La critique insiste généralement sur le fait que cette démarche sera celle de toutes ses traductions, ce qui dénote le sérieux du traducteur, voire une certaine exceptionnalité. J. Sgard note ainsi que
Devant une œuvre aussi vaste et complexe, Prévost se comporte d’emblée, comme il le fera avec l’ Histoire des voyages et même avec les romans de Richardson, en architecte : il divise la matière, éclaire les grandes masses, prévoit la répartition des notes, des sommaires, des index de noms de lieux, de personnes, etc. 136
Si l’on en croit Batteux, la méthode de Prévost qui passe par le développement d’un appareil critique est finalement celle attendue de tout traducteur : « Quand on traduit, la grande difficulté n’est point d’entendre la pensée de l’auteur : on y arrive communément avec le secours des bonnes éditions, des commentaires et surtout en examinant la liaison des choses 137 ».
Toutefois cette approche n’est pas du goût des contemporains et détracteurs de Prévost comme Desfontaines pour qui l’érudition ne doit pas l’emporter sur le texte source. Celui-ci, qui lui aussi traduit l’ Histoire universelle mais dans son intégralité, évoque Prévost sans le nommer dans la préface. Il lui oppose d’une part la déraison d’un projet solitaire face à un texte d’une ampleur conséquente mais surtout un étalage d’érudition qui empiète sur, voire masque, le texte source :
Nous aurions pu à son exemple [celui de Prévost] charger notre traduction d’un grand nombre de remarques et de citations ; mais ce n’a point été notre objet. Nous n’avons prétendu donner au public que l’ouvrage de M. de Thou, et si nous avons fait quelquefois des notes, ce n’a été presque toujours que dans la vue d’éclaircir ou de concilier le texte, et jamais d’étaler de l’érudition ; ces notes servent souvent à faire connaître que nous avons trouvé des fautes de dates, et d’autres défectuosités dans le texte, que nous avons jugé à propos de corriger dans la traduction, qui par cet endroit aura un avantage sur l’original, auquel nous reconnaissons qu’elle est d’ailleurs fort inférieure

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