Newton : La Science du complot
275 pages
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Description

Et si Isaac Newton avait changé le cours de l'Histoire ?
À la fin de XVIIe siècle, l’Angleterre connaît une période trouble ; un complot se dessine à l’endroit de Charles II. À cette époque, Isaac Newton n’est encore qu’un obscur professeur à l’université de Cambridge qui se passionne en secret... pour l’alchimie. Au travers de ses relations avec une société secrète qui s’intéresse à cet «art hermétique», Newton aura vent du complot contre la monarchie. Aidé de son acolyte, le jeune Edmond Halley, il tâchera de contrecarrer les plans des conspirateurs... grâce à ses aptitudes de philosophe naturaliste!

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 26 septembre 2012
Nombre de lectures 0
EAN13 9782764422588
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0750€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Collection dirigée par Anne-Marie Villeneuve
NEWTON
LA SCIENCE DU COMPLOT
Catalogage avant publication de Bibliothèque et Archives nationales du Québec et Bibliothèque et Ar chives Canada

Farnsworth, Matthew
Newton : la science du complot
(Tous continents)
ISBN 978-2-7644-2075-1 (Version imprimée)
ISBN 978-2-7644-2259-5 (PDF)
ISBN 978-2-7644-2258-8 (EPUB)
1. Newton, Isaac, 1642-1727 - Romans, nouvelles, etc. I. Titre. II. Collection : Tous continents.
PS8611.A756N48 2012 C843’.6 C2012-941875-7
PS9611.A756N48 2012



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Dépôt légal : 3 e trimestre 2012
Bibliothèque nationale du Québec
Bibliothèque nationale du Canada

Projet dirigé par Isabelle Longpré en collaboration avec Anne-Marie Fortin et Ophélie Delaunay
Mise en pages : Karine Raymond
Révision linguistique : Andrée Michaud et Chantale Landry
Conception graphique : Nathalie Caron
Illustrations intérieures : Anouk Noël
Photographie en couverture : © Socrates / Dreamstime.com
Conversion au format ePub : Studio C1C4 Pour toute question technique au sujet de ce ePub : service@studioc1c4.com

Tous droits de traduction, de reproduction et d’adaptation réservés

© 2012 Éditions Québec Amérique inc.
www.quebec-amerique.com
MATTHEW FARNSWORTH

NEWTON
LA SCIENCE DU COMPLOT
ROMAN HISTORIQUE
À mes sœurs Louise, Michelle et Nicole
Un des meurtres non résolus du dix-septième siècle, à une époque où tous étaient endurcis à l’idée de la mort, concernait un homme connu sous le nom d’Edmund Berry Godfrey. Il fut trouvé en 1678 à un endroit appelé aujourd’hui Primrose Hill, transpercé par sa propre épée, mais « aucune trace de sang sur ses vêtements ou autour de lui » n’a été trouvée et « ses souliers étaient propres ».
Peter Ackroyd, London, the Biography
Ce samedi 12 octobre 1678, Edmond Halley et moi som mes allés trouver le juge de paix sir Edmund Berry Godfrey à sa résidence pour lui exposer le terrible secret qui m’avait été accidentellement révélé.
Note tirée d’un calepin récemment retrouvé dans les archives de l’Université de Cambridge et dont l’auteur a été identifié comme étant sir Isaac Newton.
Prologue Trinity College, Cambridge, automne 1668
Isaac avait consacré trois jours à préparer le montage de son expérience. Pour l’appareillage, il avait — à son grand regret — dû improviser. Il avait réuni tous les instruments dont il avait besoin sur sa table de travail. Des creusets achetés à la foire de Stourbridge. Un mortier et un pilon empruntés à l’une des cuisines de l’université. Des fioles et des bouteilles diverses dont l’origine lui échappait. Cela n’avait plus guère d’importance. Il parcourut du regard la panoplie hétéroclite qu’il avait rassemblée et se dit que s’il avait l’intention d’aller plus loin et de ne pas seulement se tremper les orteils dans cette science ancienne, il avait intérêt à améliorer la qualité de son équipement. La précarité de son installation présentait un contraste gênant avec l’importance de ce qu’il escomptait en tirer.
Une chandelle. Il faisait chauffer son creuset avec une chandelle qu’il avait eu toutes les misères du monde à faire tenir droite dans le petit support en cuivre. Mais il était fatigué et il se dit que le montage — selon son interprétation des textes — était conforme aux indications contenues dans ces textes. Branlant, peut-être, mais c’est ce qu’il avait sous la main pour l’instant et il devrait s’en contenter pour commencer. Et puis il était anxieux de connaître l’issue de l’expérience.
Réussir à assembler le matériel était une chose, mais encore fallait-il réaliser l’expérience, et cela, avec une absolue discrétion. Ce qui serait évidemment impossible si l’on tenait compte de la présence de son compagnon de chambre, John Wickins. Ce dernier avait d’ailleurs remarqué qu’Isaac était étrangement absorbé depuis plusieurs semaines et il fut étonné lorsque celui-ci lui demanda s’il pouvait loger ailleurs pour quelque temps. Wickins se plia néanmoins de bonne grâce à la demande d’Isaac et trouva un hébergement temporaire dans la chambre attenante. Inquiet, Wickins, au bout d’une journée, était allé cogner à la porte d’Isaac pour savoir si tout allait bien. Il avait été froidement accueilli par ce dernier, qui n’avait ouvert que partiellement la porte pour le prier de ne plus le déranger.
Isaac retourna son sablier. Quand il l’aurait retourné cinq fois, il pourrait retirer le creuset du feu et passer à l’étape suivante. Il alluma une lampe, car la nuit était tombée et la lumière de la chandelle insuffisante pour qu’il puisse bien voir ses notes. Quelques minutes s’écouleraient avant le prochain retournement de sablier. Il s’accorda donc une petite pause. Il approcha une chaise et y prit place. Il regarda par la fenêtre.
Aut inveniam viam aut faciam
« Ou je trouverai la voie ou je l’inventerai. » Isaac savait qu’il était fatigué lorsqu’il surprenait son esprit à régurgiter sans prévenir de telles locutions, lues ou entendues en des circonstances maintenant oubliées. Depuis trois jours, il avait très peu mangé et dormi moins encore. Pendant ces trois jours, il n’était sorti de sa chambre qu’une fois pour aller chercher du pain.
« Ou je trouverai la voie ou je l’inventerai. » Il admettait que cette formule était parfaitement appropriée pour décrire ce qu’il essayait de faire à l’instant même. Le cerveau humain peut avoir des façons étranges de fonctionner s’il n’est pas soumis à une certaine discipline. Isaac songea que si l’humanité avait tant tardé à concevoir le phénomène expliquant comment un caillou échappé d’une main tombait directement sur le sol, on n’était pas sur le point de comprendre les mécanismes de la pensée. Et là, il se rendit compte qu’il avait laissé de nouveau son esprit errer. Ce n’était pas le moment de manquer de concentration alors qu’il était sur le point de toucher au but.
Qu’est-ce que la matière ? Question qui avait pour corollaire : qu’est-ce que le vide ? Voilà les sujets qui préoccupaient Isaac à cet instant même. Et qui exigeaient toute son attention. C’était la seule façon de faire avancer les choses. Discipline et persévérance. Il en avait été ainsi lorsqu’il avait repoussé les limites des sciences mathématiques et il en serait ainsi pour cette nouvelle question.
Il avait passé les dernières semaines à réunir tous les textes anciens qu’il jugeait pertinents. De ses lectures, il avait déduit que des philosophes de l’Antiquité avaient découvert le secret qu’il voulait à son tour percer, mais que l’humanité, apparemment, avait égaré la connaissance primordiale qui en découlait. Cependant, à l’opposé des indications laissées par Euclide ou Pythagore, les textes de Thomas d’Aquin, de Cosimo de Medici et d’Albert le Grand étaient loin d’être explicites.
Et pourtant, la vérité se trouvait là, dans ces manuscrits. Après avoir mis la main sur ces précieux documents, il avait travaillé jour et nuit, passant le plus clair de son temps à lire, à traduire et à décoder, espérant établir une procédure lui permettant de transmuer la matière. Si les atomistes grecs avaient raison — et Isaac croyait que c’était le cas —, il pourrait transformer la matière.
Qu’est-ce qui lui faisait croire qu’il découvrirait quelque chose ? Sa croyance n’était fondée sur aucune science, aucune théorie, et il ne pouvait fournir d’explication au sentiment qu’il éprouvait. Même le mot « inspiration » ne rendait pas justice à cet état de grâce. Il ferma les yeux un instant.
« Que ne donnerais-je pour une muse de feu ! » Cette pensée lui était venue subitement au moment où il avait fermé les paupières. Une autre formule toute faite sortie d’il ne savait où.
O for a muse of fire !

Dans son rêve, il y avait une haute montagne dont un des versants était dénudé et au-dessus duquel la Lune se levait. Il se trouvait au pied de la montagne, au milieu de ce qui semblait être une forêt de pins. Il regarda la Lune et vit que celle-ci disparaissait lentement derrière un nuage. Il comprit que le nuage n’était en fait que de la fumée montant de la forêt. Car celle-ci était en feu.
Il se réveilla brusquement et se rendit compte qu’il ne pouvait respirer qu’avec difficulté. Sa chambre était remplie de fumée et la seule lumière provenait des flammes s’échappant de ce qui avait été — il n’y avait qu’un instant pourtant — son installation expérimentale. Une ombre gesticulante déambulait dans la pièce et pendant un court moment, il fut pris d’un accès de panique. Une nouvelle tentative de respiration provoqua chez lui une quinte de toux incontrôlable.
— Isaac ! Isaac ! Es-tu là ? cria l’ombre.
Il reconnut la voix de John Wickins. Ce dernier s’approcha de lui, saisit son bras et l’entraîna sans ménagement hors de la pièce. Isaac toussait encore et marchait avec difficulté. Bientôt, ils furent à l’extérieur. John Wickins laissa Isaac à proximité d’un arbre. Transférant son appui de Wickins à l’écorce rugueuse du chêne, Isaac retrouva progressivement son souffle.
Pendant ce temps, Wickins était retourné à l’intérieur. Il réapparut au bout d’environ quinze minutes. Isaac respirait un peu mieux maintenant mais conservait une désagréable odeur de fumée dans ses narines. Il vit que John portait une chemise de nuit. Wickins s’approcha d’Isaac.
— Est-ce que ça va Isaac ? J’ai réussi à éteindre le feu avec les couvertures de ton lit. Mais il y a encore plein de fumée.
Wickins fit une pause pour tousser un peu. Isaac demeurait silencieux.
— Pour l’amour de Dieu, fit John, veux-tu me dire ce que tu fabriques depuis trois jours ?
Pas de réaction. Wickins continua.
— Je n’arrivais pas à fermer l’œil. Quand j’ai senti la fumée, je me suis précipité dans le couloir pour voir d’où provenait l’odeur.
Comme son collègue ne réagissait toujours pas, John Wickins dirigea plutôt son regard vers l’est, au-delà du petit jardin attenant à Trinity College. Les premières lueurs de l’aube commençaient à poindre. Il ramena son regard vers Isaac.
— Dans une demi-heure, continua Wickins, l’évêque va avoir terminé ses prières du matin, j’irai le voir pour lui dire ce qui s’est passé. Il voudra coordonner les réparations.
L’évêque en question était John Pearson, master désigné de Trinity College. Wickins fit mine de s’en aller.
— Non, John ! Attends ! cria soudainement Isaac.
En prononçant ces mots, Isaac s’était précipité sur Wickins et lui avait saisi le bras. Cette réaction vive et inattendue fit sursauter ce dernier.
— Quoi ? Non ? Comment ça, non ? répondit Wickins.
Isaac considéra longuement son collègue.
— Écoute, fit Isaac, retourne te coucher. Je vais ouvrir ma fenêtre et aérer la pièce. Je suis certain que je peux réparer moi-même les dégâts.
Voyant l’incompréhension s’installer sur le visage de Wickins, Isaac précisa.
— Je ne veux pas que Pearson… en fait, je ne veux pas que personne sache ce que j’ai fait.
Wickins fronça les sourcils.
— Isaac, les dommages ne sont peut-être pas si graves. Mais si tu ne t’étais pas réveillé ou si je n’avais pas été là, on aurait pu avoir un sérieux incendie sur les bras.
— Je sais, je sais et je te remercie de m’avoir sorti de là. Mais je dois te demander de garder le silence sur cet incident. Si Pearson apprend ce qui s’est passé, il va me rendre la vie impossible. Et je n’ai pas besoin qu’il surveille mes activités de plus près.
John Wickins secoua la tête en se demandant s’il devait acquiescer à la demande d’Isaac. D’un côté, il n’aimait pas faire des cachotteries aux directeurs de l’université. D’un autre, il n’aimait pas contrarier Isaac, qui avait une certaine réputation auprès des autorités de Trinity College. Et puis il avait froid, car il était pieds nus — il n’avait même pas pris le temps d’enfiler des chaussettes —, et se disait qu’il serait beaucoup plus à l’aise dans son lit. Il poussa un soupir.
— D’accord, fit Wickins, je ne dirai pas un mot et j’irai t’aider à réparer. Mais promets-moi une chose.
— Quoi donc ?
— Je veux que tu m’expliques ce que tu manigances.
Isaac ne répondit pas mais inclina la tête, ce qui parut suffire à Wickins. Il s’était juré de n’en parler à personne tant qu’il n’aurait pas de résultats, mais là, il était coincé. Et il savait que John ne parlerait pas. Cependant, il crut bon d’ajouter :
— Une dernière chose : n’en parle pas non plus à Isaac Barrow. Je peux compter sur toi ?
Wickins fit signe que oui puis retourna dans le vieil édifice afin de profiter — si c’était encore possible — des derniers moments de la nuit. Isaac le suivit peu après. Quand ce dernier pénétra dans son local, son odorat fut vivement agressé par l’odeur de fumée rémanente. Il alla tout de suite ouvrir sa fenêtre, à travers laquelle l’air frais s’engouffra immédiatement. Il examina sa table de travail. Les dommages matériels n’étaient effectivement pas si importants. La table serait facilement réparée et il faudrait remplacer une chaise. Le plancher de bois avait souffert un peu lui aussi. L’odeur âcre serait probablement tenace pendant quelque temps, mais elle aussi finirait par se faire oublier. La perte des textes originaux était plus sérieuse. Et il ne restait rien des traductions qu’il avait patiemment effectuées : pas la moindre trace des semaines passées à décoder ces impénétrables dialectes anciens. Tout serait à recommencer.
Le support du creuset avait dû lâcher — peut-être sous l’effet de la chaleur — et faire tomber la chandelle, qui avait alors mis le feu aux manuscrits oubliés là. C’est probablement ce qui s’était passé.
La muse de feu ne s’était pas manifestée de la façon espérée au départ. Mais elle était néanmoins intervenue pour le ramener à l’ordre. Il ne suffirait pas de quelques semaines de travail pour résoudre l’énigme à laquelle il s’était attaqué.
Qu’est-ce qui lui avait fait croire qu’il allait découvrir quelque chose ? Rétrospectivement, il comprenait avoir péché par négligence, imprudence, et peut-être un peu par vanité. La Nature ne révélait pas ses secrets aussi facilement. D’abord frustré par son échec, il comprenait maintenant où il avait erré. Il allait pouvoir réparer. Réparer, puis recommencer. Corriger, réparer et recommencer. Encore et encore. Jusqu’à ce qu’il trouve la voie ou qu’il l’invente.
Première partie : 1675-1678 Où les protagonistes en vinrent à découvrir les dangers d’en savoir trop.
Chapitre I Londres, septembre 1675
Dans la chaise à porteurs qui le véhiculait sur The Strand, Isaac Barrow supputait ses options. Il s’était donné une mission : révéler au monde entier les remarquables talents de son protégé. Barrow avait longtemps été professeur de mathématiques et de physique, matières auxquelles il avait apporté quelques contributions. À Cambridge, il avait été le premier détenteur de la chaire lucasienne 1 de mathématiques. Récemment, il avait abandonné ce poste pour se consacrer presque entièrement à l’étude de la divinité.
Dans de nombreuses lettres échangées avec son vieil ami Henry Oldenburg, Barrow avait évoqué l’absence actuelle d’un philosophe anglais de grande envergure. En réalité, la scène scientifique anglaise ne manquait pas de philosophes naturels 2 ni de mathématiciens. Mais les plus éminents, tels John Wallis ou Robert Boyle, commençaient à se faire vieux et leurs contributions importantes étaient loin derrière eux. Plus jeune que ces derniers, John Locke semblait s’intéresser davantage à la théorie politique qu’à la philosophie naturelle. Barrow lui-même savait que sa propre carrière était sur son déclin et qu’il était temps de laisser la place à une nouvelle génération. Robert Hooke était un cas intéressant qui s’était montré plein de belles promesses en publiant un traité étonnant sur la microscopie intitulé Micrographia , mais depuis le Grand Feu de 1666, tout son temps était employé à la reconstruction de Londres en général et de la cathédrale Saint-Paul en particulier. Parmi les nombreux autres chercheurs qui se désignaient eux-mêmes comme philosophes naturels, il y en avait de très bons mais malheureusement aucun qui soit du calibre des prolifiques savants continentaux, tels l’Allemand Gottfried Wilhelm Leibniz ou le vieillissant Hollandais Christiaan Huygens.
Après des mois d’hésitation, Barrow avait conclu que le jeune homme qui, une dizaine d’années plus tôt, était venu le voir pour solliciter son aide pourrait bien être celui qu’ils cherchaient. Le timide garçon du Lincolnshire, à qui il avait enseigné la base des mathématiques, était devenu un homme capable d’une pensée remarquable et originale et d’une extraordinaire ingéniosité. Lorsque Barrow s’était retiré de la chaire lucasienne de mathématiques, il avait recommandé que son successeur soit son ancien élève et l’université ne s’était pas opposée. Cet étudiant exceptionnel s’appelait Isaac Newton.
Il avait cependant fallu des mois avant que Barrow ne se décide à suggérer le nom de Newton à Henry Oldenburg, le secrétaire de la Société royale 3 . La source de ses hésitations se trouvait dans le caractère même de Newton.
Le jeune savant était timide et se gardait bien d’exprimer ses opinions tant sur le plan personnel qu’universitaire. En autant que Barrow le sache, Newton ne discutait sérieusement de ses trouvailles qu’avec lui et avec quelques étudiants. La chaire lucasienne exigeait de son titulaire qu’il enseigne les mathématiques d’avant-garde et exigeait aussi de lui qu’il produise des textes sur toutes les nouveautés mathématiques qu’il pouvait découvrir, mais personne ne lisait les textes de Newton excepté Barrow. En fait, ces documents ne constituaient qu’une fraction de la quantité phénoménale de découvertes philosophiques que Newton, au désarroi de Barrow, se contentait de transcrire dans de nombreux cahiers personnels qui ne quittaient jamais sa chambre. Cette situation convenait parfaitement au principal intéressé, car ce dernier détestait l’idée même d’avoir à présenter et, pire, à débattre des fruits de sa recherche. Barrow savait fort bien que convaincre Newton de faire connaître ses travaux en mathématiques ou en optique à un groupe d’érudits qui argumenteraient à n’en plus finir serait une tâche énorme. La première fois qu’il lui avait présenté l’idée, Newton l’avait immédiatement rejetée. Ce dernier ne désirait rien d’autre que de poursuivre tranquillement ses travaux et demeurer dans l’anonymat.
Barrow avait aussi découvert qu’il existait un côté plus sombre au jeune savant. Un aspect qui pouvait, en partie, expliquer son penchant pour le secret. Barrow ne savait comment ni à quel moment cela avait commencé, mais discrètement, Newton avait équipé ses quartiers de fourneaux de fonte, de cornues, d’alambics, de creusets et de Dieu sait quoi encore. Il occupait une partie de ses nuits à moudre des poudres, à faire fondre du cuivre et à mélanger divers matériaux avec du mercure. Isaac Newton s’adonnait à l’alchimie.
À cette époque, tout chercheur respectable fronçait les sourcils à la mention de l’art hermétique. Les autorités, religieuses et séculières, en prohibaient la pratique. Les premières parce qu’elles y voyaient une forme de croyance occulte inadmissible et les secondes parce que nombre d’escrocs pouvaient en faire leurs choux gras. Barrow s’y objectait pour les deux motifs. Au mieux, l’alchimie était perçue comme un équivalent de sorcellerie, au pire comme l’outil du charlatan pour abuser les personnes crédules et leur extorquer de l’argent. Newton n’avait pu dissimuler éternellement la vérité à son mentor. Barrow avait alors réprimandé son ancien élève et l’avait sommé de cesser immédiatement ces activités indues. Newton avait répliqué qu’il se méprenait sur ses intentions, qu’il ne désirait que découvrir un secret fondamental de la nature. Il l’avait assuré que personne ne serait lésé par ses recherches alchimiques et qu’il ne soutirerait pas d’argent à qui que ce soit. Selon Newton, ses découvertes en mathématiques et en physique pâliraient à côté de ce que l’alchimie allait lui révéler. « Vraiment ? » avait rétorqué Barrow, « et alors, le laisserez-vous savoir à quiconque ? » rappelant à son interlocuteur sa réticence à publier ses résultats. Lorsque Barrow lui adressait ce genre de remarque, Newton se repliait rapidement sur lui-même et demeurait invisible pendant quelques jours.
Barrow était l’ami de Newton et supposait que ce dernier le considérait aussi comme son ami. Probablement le seul dont le jeune homme pouvait sérieusement se réclamer. À l’opposé, il avait parfois l’impression que Newton voyait en lui une sorte de substitut de père. Bien que Barrow n’eût pas d’enfant, n’ayant jamais été marié, il avait remarqué que certains fils refusaient parfois obstinément de suivre le chemin tracé par leur père. Dans l’entêtement affiché par Newton à ne pas s’engager dans la voie suggérée par Barrow, ce dernier se demandait s’il n’y avait pas un peu de cette attitude en jeu. Néanmoins, en tant que « père adoptif », Barrow avait décidé qu’il était temps de pousser Newton hors de son confortable cocon universitaire. Affronter le monde réel des débats scientifiques renforcerait sa confiance et le guérirait une fois pour toutes des vaines recherches auxquelles il s’adonnait en prêtant foi à l’hermétisme. C’est ce que Barrow souhaitait. D’une façon ou d’une autre, il était hors de question que son mentor regarde le miracle newtonien s’épanouir et en demeure le seul témoin. Le monde devait savoir. Barrow n’était pas de ceux à utiliser le mot « miracle » à la légère, et il s’agissait bien de cela ici. Les ancêtres de Newton appartenaient à la petite noblesse terrienne, confortable mais illettrée. Newton était le premier de cette lignée à savoir lire et écrire. Néanmoins, pour Barrow, il était le philosophe naturel le plus doué qu’il ait jamais connu.
Alors, comment faire connaître cet être d’exception ? Pour Barrow, la réponse était évidente. En dehors des universités, la Société royale était l’association scientifique la plus en vue en Angleterre. Dédiée à la promotion et à la diffusion des connaissances tirées de l’expérimentation, elle était le forum principal des discussions philosophiques d’avant-garde. Ses publications étaient du plus haut calibre. Pour quiconque aurait connu Isaac Newton à cette époque, il aurait été clair que la Société royale et lui étaient faits l’un pour l’autre.
Pour quiconque, sauf pour le principal intéressé.
Barrow avait suggéré à son ancien étudiant l’idée de joindre la Société royale il y avait de cela quelques mois. Après avoir rejeté à maintes reprises l’idée de participer aux activités de cette association et de présenter ses découvertes à ses membres, Newton avait finalement partiellement cédé en laissant son mentor exposer lui-même ses trouvailles à l’assemblée scientifique londonienne. Ce dernier avait même convaincu Newton de lui confier le petit télescope qu’il avait construit de ses mains. L’instrument témoignait à lui seul de la maîtrise de l’optique par son concepteur. Barrow était convaincu que la démonstration du petit mais puissant appareil épaterait le plus blasé des membres de la Société royale.
Il espérait que cette rencontre serait le point de départ, le tremplin pour ce qu’il envisageait pour son protégé. Barrow était persuadé qu’il allait créer une formidable impression et, une fois l’appui de deux ou trois membres influents acquis, ceux-ci exerceraient ensuite la pression nécessaire sur Newton pour lui forcer la main. Restait à savoir comment introduire celui-ci auprès des membres de la Société sans qu’il fût physiquement présent. Comment les membres de la Société royale réagiraient-ils si le professeur Newton n’assistait pas à la démonstration ? Il allait devoir trouver une excuse plausible. Il ne voulait pas non plus donner l’impression de forcer la note. La Société royale avait entendu sa part d’affirmations fantastiques soutenues par des hâbleurs de tout acabit. Trop souvent, ces affirmations s’avéraient totalement absurdes. Il était important pour Barrow de tenir la bride à son propre enthousiasme et de laisser les faits qu’il allait présenter parler d’eux-mêmes. De plus, en tant qu’un des tout premiers participants à la Société royale, l’autorité de Barrow avait un certain poids auprès de ses membres. Et aujourd’hui, il avait l’intention d’utiliser son influence.
Comme sa chaise à porteurs s’approchait d’Arundel House, le siège de la Société royale à l’époque, Barrow aperçut un groupe d’enfants en haillons qui jouaient dans la rue. Une petite fille récitait joyeusement une comptine :
Oranges and Lemons, say the bells of St Clement’s
You owe me five farthings ; say the bells of St Martin’s,
When will you pay me ? Say the bells of Old Bailey
When I grow rich ! Say the bells of Shoreditch
When will that be ? Say the bells of Stepney
I do not know, say the Great bell of Bow
Here comes a candle to light you to bed
And here comes a chopper to chop off your head !
« Oranges and Lemons, say the bells of St Clement’s », répéta Barrow dans sa tête, alors qu’ils passaient justement devant la vieille église. Ils prirent à gauche en direction du fleuve. Arundel House faisait face à la Tamise et avait son propre accès à l’eau. Les porteurs déposèrent la chaise dans la cour de l’imposant édifice. Barrow les paya et ils disparurent.
Il fut accueilli par le secrétaire de la Société royale, Henry Oldenburg. Bien qu’établi en Angleterre depuis vingt-cinq ans, ce dernier n’était pas totalement parvenu à se débarrasser de son accent allemand. Barrow l’aimait bien et s’adressait parfois à lui en utilisant son prénom original, Heinrich. Tout comme Barrow, Oldenburg était un vétéran de la Société royale.
— Mon cher Isaac, je ne devrais pas vous dire ça, mais votre présentation est fort attendue. Et je suis malheureusement en grande partie responsable d’avoir créé cette attente. Voyez-vous, dans vos communications, vous m’avez parlé en si grand bien de monsieur Newton. Votre enthousiasme a été communicatif… et… et qu’est-ce que ceci ?
Oldenburg pointait la boîte munie d’une poignée que transportait Barrow.
— J’ai apporté pour l’occasion un extraordinaire petit instrument dont les capacités devraient fortement intéresser nos amis.
— Vous voulez faire une démonstration ?
Le cran d’Oldenburg était toujours mis à l’épreuve lorsque des expérimentations comprenaient des dissections où le sang humain ou animal risquait de couler à flots, même s’il essayait toujours de ne rien laisser paraître. Il fut soulagé d’apprendre que la présentation de Barrow ne touchait que le domaine de l’optique. Ils entrèrent dans une petite salle où se tenaient une douzaine de personnes occupées à discuter. Barrow connaissait la moitié d’entre eux : John Flamsteed, le premier astronome royal, Christopher Wren, l’architecte responsable de la reconstruction de Londres, les gentlemen John Collins, Samuel Pepys, sir Paul Neile et, bien entendu, Robert Hooke, le curateur des expériences de la Société royale. Ils furent rejoints quelques instants plus tard par le président de l’association, le vicomte Brouncker.
La réunion commença avec Christopher Wren et Robert Hooke, qui firent un compte rendu de la reconstruction de la ville. Neuf années après le Grand Feu, les travaux progressaient rapidement, à l’exception notable de la cathédrale Saint-Paul. Wren se plaignit qu’il devait retravailler la conception du bâtiment sacré car ses deux premières propositions avaient été rejetées par le conseil de la ville comme étant trop papistes, trop catholiques. Puis ce fut au tour de Barrow.
Il débuta en précisant que le matériel qu’il allait présenter n’était pas le sien, qu’il n’avait qu’indirectement contribué à sa production en nourrissant l’esprit de l’homme à l’origine de ces innovations philosophiques et mathématiques. Tout ceci, précisa-t-il, est le fruit des gestations de monsieur Isaac Newton. Après ce préambule, il présenta le premier concept, qui se rapportait au calcul de la tangente à tous les points d’une fonction arbitraire. Il désigna le concept en question du nom choisi par monsieur Newton, « fluxion ». Il poursuivit en montrant que l’utilisation des fluxions permettait de déterminer des propriétés importantes des courbes. L’architecte Wren opinait du bonnet alors que la mine de Flamsteed trahissait un effort de concentration. Le reste du groupe se contentait d’écouter poliment. Puis Barrow mit fin à la partie mathématique de son exposé pour attaquer le sujet qui allait rejoindre la majorité des gens présents, l’optique.
— Avant d’aborder mon second sujet, j’aimerais procéder à une petite démonstration.
Il défit les loquets de la boîte qu’il avait apportée et en sortit un petit appareil trapu reposant sur un socle. La partie fonctionnelle de l’instrument était formée de deux cylindres concentriques pouvant glisser l’un dans l’autre. Une vis située à une extrémité du cylindre externe permettait de positionner exactement les deux cylindres. Le tout était rattaché à un simple mais ingénieux mécanisme pivotant qui permettait d’orienter l’objet dans la direction désirée. Il déposa l’appareil sur une table, devant une large fenêtre qu’il ouvrit. Barrow jeta un coup d’œil à l’extérieur afin de repérer quelque chose à l’horizon sur quoi il puisse diriger le télescope. Au bout d’un moment, son regard se fixa sur un objet qui semblait satisfaire son intérêt. Il orienta son petit télescope dans cette direction et prit quelques secondes pour ajuster le foyer de l’instrument. Les membres de l’assemblée utilisèrent cette pause pour débattre de ce dont ils allaient bientôt être témoins. Plusieurs avaient deviné qu’il s’agissait d’un télescope, quoique d’une forme plutôt inhabituelle. Barrow invita le vicomte Brouncker à apprécier le premier les vertus du petit appareil.
« Grand Dieu ! Est-ce bien la tour de St Mary Overie que je vois ? » On ne pouvait se méprendre sur l’église à laquelle faisait allusion le président de la Société royale, avec sa tour carrée surmontée de quatre pinacles. Cet ancien temple était situé à environ un mille d’Arundel House, mais pour quiconque regardait dans l’oculaire du petit télescope de Newton, elle apparaissait comme étant à moins de cent pieds. « Je vous en prie, Barrow ! Expliquez ceci ! Expliquez comment ce minuscule appareil peut fournir un tel agrandissement », demanda Brouncker pendant que les autres membres de l’assistance essayaient tour à tour l’appareil.
Depuis l’époque où Galilée avait songé à tourner son télescope vers les étoiles, les images d’objets lointains grossis optiquement n’étaient plus exactement une nouveauté. Mais les télescopes comme celui du savant italien obéissaient à une règle incontournable : la longueur de l’appareil augmentait avec l’agrandissement désiré. Or, à leur grand étonnement, les membres de la Société royale découvraient à travers ce compact instrument que cette règle venait d’être irrémédiablement brisée. La réaction était exactement celle que Barrow avait espérée. Les questions fusèrent de partout, mais il attendait que soit posée celle qu’il avait anticipée : « Et comment faites-vous pour obtenir une image aussi nette ? » Ils avaient mordu à l’hameçon, ne restait qu’à les ramener à bord de la chaloupe.
Barrow répéta qu’il n’était que le messager, qu’un émissaire. Avant de poursuivre, il jeta un coup d’œil sur l’assemblée, tentant de saisir le regard d’un participant en particulier : Robert Hooke. Pendant toute la partie de son exposé sur les idées de Newton au sujet des fluxions, cet homme était demeuré étonnamment discret, silencieux. Barrow n’avait pas manqué, à son grand dam, de noter l’apparente indifférence d’un des acteurs principaux de la Société royale. L’un de ceux qu’il devait convaincre prioritairement. Aussi avait-il été étonné par le brusque changement de Hooke dès la minute où il avait sorti le télescope de son coffret. Avant que Barrow ne puisse continuer son exposé, Hooke intervint.
— Ce télescope utilise des miroirs, n’est-ce pas Isaac ?
Tout le monde se retourna vers le curateur des expériences, qui s’avérait être une source intarissable de connaissances pratiques, qualité qui était jumelée à l’habileté d’un orfèvre. Tous savaient que c’était à lui que Robert Boyle devait le succès de sa pompe à vide. Ses aptitudes et sa réputation lui avaient valu un rôle important dans le grand plan de reconstruction de la capitale.
— C’est exact, Robert. Comment savez-vous cela ?
— Je sais cela parce qu’il n’y a rien de neuf dans cette conception. James Gregory 4 en a eu l’idée originale. Une idée que j’ai moi-même perfectionnée.
Cela n’annonçait rien de bon. Barrow ne s’était pas attendu à ça. Robert Hooke était en train de tirer le tapis sous lui. Pire, il venait de semer le doute parmi les membres de l’assemblée. Newton avait assuré Barrow que la conception de son télescope était bien la sienne, mais peut-être avait-il vu des documents rédigés par Gregory. Il aurait à vérifier cette question auprès de son ancien étudiant. Pour l’instant, il devait finir le travail et essayer de sauver sa présentation.
— Vous seriez fort aimable, Robert, de m’indiquer dans quel document de Gregory je pourrais trouver la description de son télescope.
— Certainement, Isaac, avec plaisir. Mais je vous en prie, continuez. Je vous ai interrompu.
Cette fois, c’est Henry Oldenburg, sachant ce qui était en jeu, qui intervint.
— Oui, continuez Isaac. Mais avant, j’aimerais apprendre de Robert comment il se fait que cette auguste assemblée, avant aujourd’hui, n’a jamais vu un tel télescope si son invention est déjà établie depuis quelque temps.
Hooke fronça les sourcils en entendant le commentaire du secrétaire. Il songea que c’était tout à fait le genre d’intervention qu’Oldenburg pouvait faire, uniquement pour le vexer. Entre ces deux-là, il n’y avait toujours eu qu’une coopération polie, aucune animosité ouverte, mais aucun iota d’amitié non plus.
— Ma foi, bien qu’il puisse en revendiquer l’invention, je crois me souvenir que Gregory m’a écrit qu’il n’avait jamais pu faire construire un prototype fonctionnel. Quant à moi, j’avais un modèle sur papier dès 1665, mais depuis le Grand Feu, je n’ai jamais trouvé le temps de le construire.
— Je vois, fit Oldenburg. Je vous en prie, Isaac, continuez. Désolé pour cette nouvelle interruption.
Barrow était reconnaissant envers Oldenburg pour son intervention. Que James Gregory ait été le premier à concevoir ce type de télescope était une chose — un fait qui restait d’ailleurs à vérifier —, mais que Newton soit le premier à avoir réalisé un modèle physique utilisable accordait à son concepteur une dose appréciable de crédibilité.
L’ancien professeur de Newton montra que, ainsi que l’avait deviné Hooke, la pierre angulaire du télescope était un miroir. Que sa concavité devait se conformer à une section conique précisément moulée afin d’obtenir le surprenant agrandissement que les membres de la Société royale pouvaient observer.
— Oui, mais à propos de la netteté de l’image ? redemanda un membre de l’audience.
Jusqu’à présent, Barrow avait l’impression que la partie de sa présentation portant sur les fluxions avait soulevé un peu d’intérêt chez certains, mais rien de plus. Son exposé avait provoqué davantage d’enthousiasme avec la démonstration du télescope, mais cet élan avait presque été ruiné par Hooke. Maintenant, il était sur le point de discuter des idées de Newton sur la lumière et les couleurs. Ces idées clarifieraient la question de la netteté de l’image créée par le télescope. Plus important encore, ces nouveaux concepts établiraient — Barrow l’espérait — les qualifications de Newton en tant que philosophe naturel respectable. À moins que Hooke ne joue de nouveau les sceptiques et jette un doute sur l’originalité de ces idées, ainsi qu’il l’avait fait avec le télescope. D’une façon ou d’une autre, il allait bientôt le découvrir.
— La clé pour comprendre la question de la netteté de l’image, commença Barrow, réside dans la nature de la lumière et de son comportement lorsqu’elle traverse des milieux différents tels que l’air ou le verre.
Une large feuille d’un épais papier était épinglée au mur faisant face à l’assemblée. Barrow fit un signe à l’un des commis présents, qui lui remit un morceau de fusain. Il dessina un triangle isocèle pointé vers le haut. « Si un étroit rayon de lumière blanche touche un prisme… » Tout en parlant, Barrow traça une ligne droite touchant le triangle sur le côté gauche, illustrant ainsi ce qu’il venait d’énoncer : « … le prisme brise ce trait de lumière en un faisceau dévié multicolore… » À l’intérieur du prisme, il dessina deux traits divergents émanant du trait de lumière blanche. Lorsque ces deux traits sortirent du prisme après y avoir touché le côté droit, il les fit dévier davantage. Il inscrivit le mot « rouge » près du premier, et le mot « bleu » près de l’autre.
« Je suis persuadé que vous connaissez tous ce simple exercice d’optique qui permet d’obtenir un petit arc-en-ciel. La nouveauté réside ici dans l’interprétation de ce phénomène. Monsieur Newton propose tout simplement que toutes les couleurs de l’arc-en-ciel sont contenues dans la lumière blanche originale. En fait, elles s’additionnent pour composer la lumière blanche. Le prisme ne fait que décomposer les couleurs constituantes de la lumière incidente… »
— Permettez-moi de vous arrêter sur-le-champ, Isaac, l’interrompit Hooke. Cela fait des lunes que nous savons que la couleur de la lumière est modifiée par son passage dans le verre, et non par la présence dans la lumière blanche des couleurs de l’arc-en-ciel. Clairement, votre monsieur Newton est dans l’erreur.
— Mon cher Robert, je suis parfaitement conscient de ce point de vue traditionnel, mais je crois malheureusement qu’il est faux.
Cette fois, un murmure se fit entendre dans la salle. Barrow se demandait s’il aurait pu être un peu moins brusque avec l’influent curateur des expériences. Il était cependant préparé à soutenir son affirmation.
— Et je le sais parce que monsieur Newton me l’a démontré. Un arc-en-ciel n’apparaît à la sortie du prisme que si une lumière blanche le pénètre…
Pointant du doigt les traits de couleur, il ajouta :
— … mais faites-y pénétrer un rayon de couleur rouge ou bleue, il en ressortira dévié, certes, mais exactement de la même couleur que lorsqu’il y est entré. Rouge ou bleu.
Le murmure s’intensifia alors que les membres de l’assemblée chuchotaient en spéculant sur ce que Hooke allait ou devait lui répondre. Mais avant que ce dernier n’émette le moindre son, Barrow avait repris son morceau de fusain et s’attaquait de nouveau à son croquis.
Au dessin original, il ajouta un triangle inversé dans la course des traits rouge et bleu. À l’intérieur de ce nouveau prisme, il fit maintenant converger les deux traits, qui se réunirent à la sortie du deuxième prisme en un seul trait qu’il prolongea. Barrow expliqua cet ajout au diagramme.

— De plus, si vous insérez un prisme inversé dans le chemin de l’arc-en-ciel, les différentes composantes de l’arc-en-ciel vont se regrouper pour former un rayon d’un blanc pur.
Sa démonstration entraîna de nombreuses questions auxquelles Barrow essaya de répondre du mieux qu’il pouvait avant de prier l’audience de communiquer directement avec monsieur Newton. Celui-ci serait en mesure de fournir toutes les réponses. Profitant de l’enthousiasme suscité par l’exposé de Barrow, Oldenburg songea à la prochaine étape.
— Messieurs, messieurs. Si je puis avoir votre attention. Nous venons d’assister à une remarquable présentation de notre éminent collègue de Cambridge. Vous serez d’accord avec moi pour dire qu’il y a ici suffisamment de matériel pour justifier un temps de réflexion. Par ailleurs, je propose que nous invitions monsieur Newton à venir à Londres afin de nous fournir davantage de précisions sur toutes ces questions et de nous donner une chance de discuter en personne avec lui.
Oldenburg avait prononcé cette dernière phrase tout en fixant Hooke qui semblait être absorbé dans ses pensées. Le secrétaire continua.
— Pour ma part, j’en ai assez vu aujourd’hui pour être convaincu que monsieur Newton a tout le potentiel pour devenir une authentique autorité philosophique et je propose qu’en plus de lui demander de venir rencontrer les membres de la Société royale, nous l’encouragions à rejoindre nos rangs.
Certains acquiescèrent d’un signe de tête, d’autres exprimèrent directement leur assentiment. Pour Barrow, cela se traduisit par « mission accomplie ». Comme Robert Hooke demeurait silencieux, Oldenburg et Barrow supposèrent qu’il n’avait pas d’objection à l’invitation qu’on se proposait de lancer à Isaac Newton. Malheureusement, Robert Hooke n’avait pas terminé.
— Pas si vite, Henry. Je suis reconnaissant envers notre ami Barrow d’avoir porté à notre attention les idées de son protégé, mais je crois qu’il serait un peu prématuré de faire de monsieur Newton un membre de notre groupe. Je crois qu’il devrait être capable de présenter et de défendre ses trouvailles lui-même. J’avoue être un peu perplexe devant le fait que, en supposant que ses inventions soient réellement authentiques et neuves, vous n’ayez pas jugé bon, Barrow, de l’emmener avec vous. Je ne peux poser de jugement sur son matériel mathématique car, pour être franc, je n’y ai pas compris grand-chose, mais il serait impératif que cela soit mis sur papier de telle sorte qu’une tierce partie indépendante puisse l’évaluer. De plus, j’ai de sérieuses réserves à propos de ses vues sur l’optique.
Jusqu’à cet instant, Barrow avait l’impression que la majorité de l’assemblée percevait Newton de façon positive et que les propositions d’Oldenburg seraient facilement acceptées. Et voilà qu’en une seule réplique, Hooke venait de tout compromettre. Oldenburg intervint :
— Robert, je suis certain qu’il y a des raisons valables et personnelles à l’absence de monsieur Newton et ce n’est pas à nous de mettre en doute le bien-fondé de celles-ci. Cependant, nous respectons tous votre jugement pour ce qui touche la philosophie naturelle. Vous avez utilisé le mot « prématuré ». Dois-je comprendre que si monsieur Newton vient nous présenter lui-même son matériel en mathématiques ou en physique ou qu’il rédige à notre intention un article sur ces sujets, vous n’auriez alors pas d’objection à ce qu’il devienne membre de la Société royale ?
Hooke regarda tour à tour Oldenburg et Barrow et esquissa un léger sourire.
— Je ne veux absolument pas être une entrave à l’adhésion de monsieur Newton à notre groupe. Une telle attitude contreviendrait à l’esprit d’ouverture de la philosophie naturelle. Je tiens seulement à ce que les procédures appropriées soient suivies. Je crois que vous serez tous d’accord avec moi.
Barrow et Oldenburg échangèrent un regard.
— Mais bien entendu, Robert, répliqua Oldenburg. Que penseriez-vous si nous demandions à monsieur Newton de nous fournir un article sur l’optique ? Vous pourriez le réviser vous-même.
— J’en serais ravi, Henry.
— Alors la question est réglée. Isaac, je vais mettre cette invitation sur papier et j’imagine que je peux compter sur vous pour la faire parvenir à son destinataire.
Barrow demeura songeur. Bien qu’il eût l’impression que la réunion avait été un succès, les embûches qu’il n’avait jusqu’à présent qu’envisagées étaient soudainement devenues plus réelles. Non seulement il serait problématique, voire impossible de convaincre Newton de se conformer à la suggestion d’Oldenburg mais, même s’il acceptait, il trouverait sur son chemin un Robert Hooke passionnément rébarbatif et qui n’aurait aucune difficulté à être aussi têtu que lui. Connaissant Hooke et Newton, Barrow pouvait imaginer sans peine que si les chemins des deux hommes venaient à se croiser, il y aurait des feux d’artifice…
Chapitre II Londres, septembre 1675
Elle était seule dans la chambre. Elle déposa les feuilles sur le lit, se plaça directement face au miroir, ajusta sa posture, se concentra puis formula sa réplique.
— Quel type de beauté aimez-vous ?
— Juste une beauté telle que la vôtre !
Elle sursauta car c’était la voix d’un homme qui avait fait écho à la sienne dans la chambre. Elle se retourna pour s’apercevoir que son amant était enfin arrivé.
— Majesté, vous m’avez fait peur !
— Désolé Nell, vous répétiez Dryden ?
Laissant la pauvre comédienne se remettre de ses émotions, Charles II Stuart s’approcha du lit pour regarder les feuillets de la pièce. Sur le premier, on pouvait lire ceci :
Secret Love : Or, The Maiden Queen 5
— C’est bien cela, je connais cette pièce par cœur ! s’exclama le monarque. Désolé de t’avoir fait peur, Nell.
— Charles, si vous n’étiez pas roi, vous pourriez être acteur, se moqua gentiment Nell.
Nell Gwynn était née alors que prenait fin la guerre civile anglaise. Un an seulement s’était écoulé depuis l’exécution capitale du père de Charles (qui s’appelait aussi Charles). Elle avait grandi dans l’austère société puritaine instaurée par le Lord protector Oliver Cromwell : le travail acharné pendant la semaine et la prière le dimanche, voilà à peu près ce à quoi se résumait l’Angleterre de Cromwell. Le théâtre et la danse étaient évidemment interdits. Dieu sait ce qu’aurait été l’avenir de Nell si Cromwell n’avait pas eu la bonne idée de mourir, ouvrant ainsi la voie à la restauration monarchique et à un retour à des mœurs moins rigides. Car Nell était une artiste. Chanteuse, danseuse, mais surtout comédienne, sa vie avait tourné autour du théâtre. Outre sa beauté, cette prédilection pour les arts avait tout pour plaire à celui que son peuple surnommait « le Joyeux Monarque ». C’est sur la scène du Drury Lane Theater que Charles II avait vu Nell pour la première fois. Ils étaient devenus amants peu après.
Avec de vigoureux coups de jambe, Charles fit voler ses souliers dans un coin de la chambre avant de s’asseoir sur le lit. L’actrice sentit que le roi n’avait pas la tête au théâtre. Le souverain se laissa tomber lourdement sur le lit et fixa le baldaquin.
— Vous semblez soucieux, Charles, fit l’actrice.
— Oh ! Nell, c’est le lot des rois de subir des ennuis. Que dit-on déjà ? D’un sommeil tourmenté, repose la tête couronnée.
— Alors, racontez-moi tout, Votre Majesté.
Charles se tourna vers sa maîtresse et esquissa un léger sourire.
— Depuis combien de temps nous connaissons-nous ?
Nell regarda vers le plafond, cherchant quel souvenir lui permettrait de répondre précisément au roi. Elle interrompit ses réflexions lorsqu’elle se rendit compte que la question n’était peut-être pas si innocente.
— Pourquoi demandez-vous cela ? Sa Majesté est-elle fatiguée de moi ?
— Qu’est-ce que tu vas chercher là ? Mais non, bien au contraire, rassure-toi. Tu es irremplaçable.
Cette fois, c’est Nell qui sourit tranquillement. Elle connaissait bien le pouvoir qu’elle avait sur le royal galant. Un pouvoir que peu d’individus dans les trois royaumes de Charles pouvaient revendiquer. Pas même la reine.
— Irremplaçable, dites-vous ? Pourtant, on vous voit souvent en compagnie de la duchesse de Portsmouth ces jours-ci.
— Ne commence pas, Nell, tu sais bien comment ça fonctionne. Des duchesses, des comtesses, des baronnes, j’en côtoie tous les jours. Souvent ce sont leurs maris qui les poussent dans mes bras. Elles me font les yeux doux et rient de mes blagues, espérant ainsi que je favorise la promotion de leur mari à la cour. Les choses vont rarement plus loin.
— Rarement ? Votre réputation de joyeux monarque n’est donc pas totalement surfaite ?
Réalisant qu’il avait mal choisi ses mots, Charles poussa un soupir d’exaspération.
— Le Joyeux Monarque ! Tu parles d’un sobriquet ! Comment se fait-il que le roi de France, lui, change de maîtresse chaque semaine et que son peuple l’appelle « le Roi-Soleil »…
En prononçant ces mots, Charles avait fait un geste emphatique de la main et regardait vers le haut comme s’il avait lu le surnom de Louis XIV dans un ciel imaginaire. Adoptant maintenant un ton plus dérisoire, il continua :
— … alors que moi, qui ne me permets qu’une petite aventure galante à l’occasion, je suis devenu « le Joyeux Monarque ». J’inspire des sobriquets dans le style « le joyeux ramoneur » ou « le palefrenier chantant ». Toi-même, lors de notre dernière rencontre, tu m’as appelé « Old Rowley ».
— Et ?
— C’est un cheval !
— Un étalon, nuança Nell, vous devriez être flatté.
Le roi marmonna quelque chose que Nell ne put saisir correctement.
— Cela fait six ans, précisa-t-elle.
— Quoi ? fit Charles, ayant oublié la question originale. Ah oui, six ans tu dis ? C’est bien ce que je croyais.
Charles se rassit sur le lit et prit un air renfrogné.
— Juste avant de venir te rejoindre, j’ai eu un entretien avec l’ambassadeur de France.
— Des problèmes en vue ?
— Peut-être. Louis XIV me croit un roi faible qu’on peut acheter et manipuler à sa guise.
— L’ambassadeur a dit ça ?
— Non, évidemment, mais c’est implicite dans les messages qu’il me transmet de la part de son souverain. Il me demande de justifier ceci ou cela comme si je lui devais quelque chose. Louis me prend pour son vassal.
— Et de quand date cette vilaine attitude ?
— D’il y a six ans.
— Quoi ? Essayez-vous de dire que j’en suis responsable ?
— Bien sûr que non.
Charles s’étendit sur le ventre et Nell commença à lui masser la nuque.
— Alors laissez-moi deviner ce que veut le roi de France, demanda Nell. Voyons, il veut savoir quand vous enverrez de nouveau vos navires de guerre combattre les Hollandais à sa place.
Il y a cinq ans, Charles avait signé une entente à Douvres avec la France pour fournir à Louis XIV des navires de guerre et un soutien dans son conflit avec la Hollande. Deux ans après avoir signé l’entente avec les Français, l’Angleterre s’était battue à leurs côtés pour neutraliser la flotte hollandaise, mais la participation anglaise au conflit s’était progressivement étiolée jusqu’à ce que les Anglais se retirent complètement. Ces batailles avaient coûté excessivement cher en vies humaines et en argent aux Anglais. Charles avait mis fin à la participation de son pays aux hostilités en ramenant ses navires à la maison et en signant un traité de paix séparé avec la Hollande.
— Non, nous avons vécu cette crise-là l’année dernière. Il a fallu des trésors de diplomatie pour faire comprendre aux Français qu’au rythme où nos navires étaient détruits, nous serions très vite ruinés, et que j’avais perdu plus d’argent que ce qu’ils m’avaient versé pour signer l’entente originale. Mon parlement n’était déjà pas enthousiaste par rapport à ce traité, puisqu’il y voyait un rapprochement avec un pays catholique. Il était donc hors de question qu’il approuve de nouveaux fonds pour continuer la guerre. Je n’ai pas eu le choix.
— Alors que veulent-ils ?
Nell esquissa un mouvement de la main qui atteignit son objectif et Charles échappa un petit cri de délectation.
— Oh oui, c’est le bon endroit, encore un peu s’il te plaît. Que veulent-ils ? Ils veulent savoir quand je me convertirai au catholicisme afin de ramener l’Angleterre dans les bonnes grâces du pape.
— Quoi ! Vous plaisantez ?
Le roi se retourna et prit la main de Nell.
— Tu dois promettre de ne répéter à personne ce que je vais te dire. Le traité signé à Douvres était une mascarade.
Charles reprit sa position, Nell son massage.
— Une mascarade ?
— Oui, une mascarade. Ce traité officiel en cachait un autre. En réalité, le véritable accord contenait plusieurs clauses qui avaient été demandées par le Roi-Soleil, mais qui venaient probablement directement de Rome. La version officielle ne contenait que les clauses que le Parlement pouvait endosser.
— Mais une telle chose est impensable !
— Impensable, en effet, mais si je n’avais pas accepté ces conditions, Louis ne m’aurait jamais versé les sommes dont j’avais absolument besoin à l’époque. Ne t’arrête pas, c’est divin ce que tu fais.
— J’espère que vous n’avez pas l’intention de satisfaire cette requête du roi de France. Vous vous retrouveriez avec une véritable révolte sur les bras. Probablement une nouvelle guerre civile.
— Oui, je sais tout cela. Mais rassure-toi, mes négociateurs ont utilisé une petite astuce digne de Machiavel. Une astuce que les Français n’ont pas décelée avant de signer.
Voyant que Nell semblait sincèrement inquiète des conséquences de ce que Charles lui racontait, ce dernier précisa.
— Vois-tu, si tu veux éviter de remplir un engagement, il faut et il suffit d’exprimer celui-ci dans des termes vagues que personne ne pourra interpréter de façon rigide. C’est un des plus vieux trucs du métier.
Charles sentit un relâchement dans le massage prodigué par sa maîtresse. Il allait devoir aller au bout de son explication.
— Henry VIII nous en a fourni un exemple classique. Peut-être te souviens-tu que lorsque celui-ci avait décrété qu’il prenait la tête de l’Église en Angleterre, il avait calmé les membres du clergé légitimement tracassés par cette mesure en précisant que son autorité ne s’appliquerait « qu’en deçà de ce que permettait la loi du Christ. » Tu vois ce que je veux dire ?
— Je vois, dit Nell, mais rassurez-moi. J’aimerais savoir ce que vous aviez exactement inclus dans votre traité à vous.
— J’ai assuré le roi de France que je renoncerais à l’Église d’Angleterre et me convertirais à la « vraie » foi aussitôt que les conditions le permettraient.
Nell sourit d’appréciation et, au grand plaisir de Charles, elle reprit son massage de plus belle.
— Comme je le disais, Charles, vous pourriez être comédien, répondit-elle.
— Ça ne me déplairait pas d’être comédien. Toujours est-il que Louis n’est pas du tout content de la tournure des événements. Qu’il n’ait plus mes navires pour se battre contre les Hollandais est une chose. Que je tarde à me convertir au catholicisme peut l’agacer. Mais ce qu’il craint le plus, à mon avis, c’est que je change d’allégeance et que j’offre mon aide aux Hollandais.
— Lui avez-vous donné des raisons de croire qu’une telle chose pourrait se produire ?
— Mmoui… non… peut-être. Ce qui est sûr, c’est que ce serait une alliance plus naturelle qu’avec un monarque catholique.
Tout en écoutant les confidences de son amant, Nell avait maintenant commencé à le dévêtir. Rassurée quant aux intentions du roi, elle crut bon de l’encourager.
— Il semblerait que le roi de France ait de bonnes raisons d’être mécontent. Il ne doit pas aimer qu’on lui tienne tête. Pour ma part, je ne vois pas comme un signe de faiblesse le fait que Sa Majesté se soucie davantage de son peuple que des volontés du Roi-Soleil.
Charles esquissa un sourire. Qu’elle soit sincère ou non, Nell lui faisait du bien et c’est pour cette raison qu’il ne s’était jamais lassé d’elle depuis six ans. Une éternité pour une maîtresse royale. Bien que rassurée, Nell crut quand même bon de demander une précision.
— Alors, vous ne vous convertirez jamais ?
Le roi se retourna et regarda Nell dans les yeux.
— Je tiens toujours mes promesses.
— Charles, vous me faites peur. Vous savez…
Le roi posa doucement un doigt sur la bouche de Nell.
— Pas un mot de plus, ma douce, c’est le privilège des rois d’inspirer la crainte chez leurs sujets. Tout ce que je peux te dire pour l’instant, c’est que tout ira bien.
Chapitre III Les Flandres espagnoles, novembre 1675
Il était coutumier pour James Falconer de quitter les lieux de ses méfaits le dernier, à la façon d’un capitaine abandonnant son navire. Aujourd’hui ne faisait pas exception. Ce qui était différent cette fois, c’est qu’il s’était décidé à partir légèrement trop tard. Il se tenait dans un long corridor faisant partie d’une entrée secrète du Castillo Nuevo, une bastille espagnole de dimension moyenne sous la gouverne du capitán Menendez et qu’il était censé faire exploser. Et maintenant, conséquemment à ce retard inaccoutumé, Falconer se retrouvait coincé entre deux obstacles également déplaisants. À une centaine de pieds derrière lui étaient empilés une douzaine de barils de poudre dont la mèche se serait consumée dans environ dix minutes. Et dix pieds devant lui se tenaient quatre soldados et un homme élégamment vêtu, vraisemblablement un officier. Ce dernier cria : « Qui va là ? » Dans son meilleur espagnol, Falconer répondit : « Un fan tasma. » Son meilleur espagnol était néanmoins fortement accentué et l’origine de cet accent était facilement reconnaissable.
— ¡Madre de Dios ! El inglés .
L’esprit de Falconer ne pouvait maintenant s’empêcher d’imaginer l’impact que l’explosion aurait dans la galerie. Un court labyrinthe bordé de murs de pierres isolait le tunnel de l’endroit où avaient été déposés les explosifs, les répercussions ne seraient donc pas directes, mais l’onde de choc aurait un effet dévastateur.
— Écoutez, si nous ne sortons pas d’ici immédiatement, nous serons tous des fantômes dans un instant, dit Falconer. Si vous voulez vous battre, faisons cela dehors.
L’Espagnol ignora l’avertissement de Falconer. Il s’adressait maintenant à ses hommes.
— Messieurs, c’est votre jour de chance. Laissez-moi vous présenter le célèbre James Falconer qui, lorsqu’il se battait à nos côtés, s’appelait Diego Falconero, et qui maintenant, après avoir retourné sa veste, est mieux connu sous le nom de Jacques Fauconnier. Un homme qui possède de multiples noms mais un seul maître : l’argent.
Tous tirèrent leur épée. L’inquiétude de Falconer s’accrut lorsqu’il constata que l’Espagnol n’avait pas terminé sa diatribe.
— Vous voyez, mes amis, monsieur Falconero ici présent n’est pas un soldat comme vous. C’est un mercenario , un assassin grassement rémunéré. J’ajouterais même un des plus célèbres d’Europe. Et qui sera votre prochaine victime, monsieur l’assassin ?
— Nous tous, si nous ne quittons pas ce tunnel dès maintenant.
L’Espagnol semblait ne tenir absolument aucun compte des avertissements de Falconer.
— Le problème avec vous, les Anglais, c’est que vous vous battez toujours pour l’argent alors que nous, nous nous battons pour l’honneur, la gloire.
— Je crois que cela nous rend complètement similaires alors, répliqua un Falconer profondément exaspéré par l’insupportable officier. Car, de votre aveu même, nous combattons tous deux pour obtenir ce que nous ne possédons pas.
Cette fois, l’Espagnol sembla avoir entendu Falconer, car il s’élança vers lui l’épée pointée. Les lames en alliage d’acier eurent à peine le temps de se toucher qu’une formidable explosion se fit entendre, suivie immédiatement d’une implacable onde de choc qui souffla tout le monde sur son passage.
Lorsque Falconer se réveilla, il était étendu par-dessus le corps de l’officier espagnol, que l’explosion avait assommé. Au moins, l’insupportable bougre avait amorti sa chute. La lampe qu’il transportait lui avait échappé des mains lors de l’explosion et elle s’était vraisemblablement éteinte car il était maintenant dans le noir. Une obscurité baignant dans une poussière épaisse qui le fit tousser. Il essaya de se lever mais la vive douleur qu’il ressentit sur son côté gauche l’en dissuada. En tâtant sa cuisse, il réalisa que celle-ci avait été transpercée par l’épée de l’Espagnol. Il réunit suffisamment de forces pour retirer l’épée de sa chair et déchira un morceau de ses propres vêtements afin de l’appliquer sur la plaie. Combien de temps était-il resté inconscient ? Quelle quantité de sang avait-il perdu ? Il n’aurait su le dire. Il était étourdi, il avait la nausée et ses oreilles bourdonnaient. Il saisit sa propre épée et celle de l’officier espagnol et s’en servit comme béquilles pour faciliter sa progression dans la direction qu’il croyait être celle de la sortie. Après quelques minutes, il se retrouva sous un ciel étoilé. Il marcha encore un peu puis se laissa tomber sur un coin d’herbe et resta étendu un moment, essayant de réunir ses pensées et combattant l’idée qu’il était peut-être en train de mourir.
Cette blessure n’était évidemment pas la première qu’il subissait. Il avait passé les vingt-cinq dernières années sur les champs de bataille européens, son corps couvert de cicatrices le prouvait. Mais ce soir, il sentait la fatigue accumulée pendant toutes ces années. Vingt-cinq années de coups, de blessures, d’entailles, d’estafilades et autres traumatismes réclamaient en cet instant leur dû.
Couché dans l’herbe fraîche, il ne pouvait empêcher son cerveau de divaguer. Il avait toujours cru que, si un tel moment devait survenir, ses pensées seraient pour Rosemary mais, étonnamment, son esprit revenait sans cesse à son père. Son père, l’austère major Falconer. Son père, la fierté du clan Falconer. Son père, qui avait combattu sous les ordres du prince Rupert durant la guerre civile. Son père, qui l’avait chassé à cause de Rosemary.
La mère de Rosemary travaillait sur le domaine du major et elle emmenait parfois sa fille pour l’aider dans ses tâches. Celle-ci n’avait que seize ans et elle était la plus jolie créature que Dieu ait jamais mise sur terre. N’étant pas du genre à user de discrétion lorsqu’il s’agissait de ses sentiments, Falconer avait clamé bien haut son amour pour la jeune fille. Il avait alors été durement réprimandé par ses parents, qui n’y voyaient cependant qu’un de ces nombreux engouements de la jeunesse, rapidement oubliés. C’était mal connaître leur fils car, peu de temps après, les parents Falconer découvrirent que non seulement James n’allait pas laisser tomber Rosemary, mais que la jeune fille de modeste extraction était enceinte. L’acariâtre major Falconer avait alors chassé son fils en le reniant d’une façon non équivoque et sans appel. Les deux amoureux avaient quitté leurs familles respectives et James s’était trouvé du travail sur une ferme. Quelques mois plus tard, Rosemary avait rendu l’âme en accouchant de leur enfant mort-né.
Le cœur brisé, seul et rempli de rage, le jeune Falconer avait décidé d’aller chercher l’aventure sur le continent. Il avait hérité du tempérament guerrier de son père et savait où, avec une telle hérédité, il trouverait du travail. En 1650, l’armée espagnole était la plus importante d’Europe et, malgré la fin de la guerre de Trente Ans, était entièrement impliquée dans un conflit avec la France. Une guerre qui se jouait sur plus d’un front, dont les Flandres et la Catalogne. On se battait aussi dans le Piémont, où il avait offert ses services à un officier espagnol qui, sans plus de cérémonie, lui avait mis une pique entre les mains et donné comme directive : « C’est par là, fils. » À cette époque, les fantassins armés d’une pique étaient un élément stratégique important des armées, servant principalement à protéger les arquebusiers des charges de cavalerie. Lorsque quelqu’un eut l’idée d’accrocher une longue dague au bout d’un mousquet, les tacticiens militaires réalisèrent que la pique devenait en partie superflue et les mousquetaires gagnèrent ainsi en importance stratégique. Conséquemment, Falconer put échanger sa pique contre un mousquet et il découvrit qu’il en tirait une excitation plus enivrante que de pointer passivement un long bâton en direction d’un cheval en course. Cette exaltation dura jusqu’en 1655. À vingt-sept ans, il décida qu’il était temps pour lui de passer à autre chose. Il déserta.
Falconer avait tiré quelques leçons de son expérience dans l’armée espagnole : premièrement, la paie n’était pas à tout casser quand il y en avait une ; deuxièmement, il avait davantage envie de donner des ordres que d’en recevoir — apparemment il avait aussi hérité ce trait de son père ; troisièmement, il avait remarqué qu’une bonne portion de toute armée était composée de mercenaires qui offraient leurs services à l’employeur le plus généreux et, finalement, il s’était rendu compte que beaucoup d’objectifs militaires pouvaient être atteints plus efficacement par un petit groupe de combattants furtifs que par un encombrant bataillon. À la suite de ces réflexions, il avait approché cinq hommes qui avaient combattu à ses côtés et se trouvaient aussi désœuvrés que lui. Quatre d’entre eux étaient Anglais comme lui et avaient fui leur pays pour diverses raisons. Pendant quelques années, ils perfectionnèrent ensemble leur expertise en matière de combats dans une variété de conflits. Jusqu’en 1659, ils se battirent aux côtés des Français contre l’Espagne. Lorsque ce conflit prit fin, l’Espagne put se concentrer sur la rébellion des Portugais, à qui Falconer offrit ses services. Quand ses hommes et lui apprirent que l’empire des Habsbourg payait mieux que les Portugais, ils allèrent détruire des ponts et faire exploser des garnisons en Autriche et en Hongrie, des pays qui subissaient des assauts de l’Empire ottoman. Lorsque la menace turque se calma, ils revinrent au Portugal pour se battre cette fois-ci pour les Espagnols. Leur réputation grandit de même que leurs honoraires s’accrurent, si bien qu’en 1672, lorsque le monarque français Louis XIV décida de les engager pour sa campagne d’expansion contre les Hollandais, ils pouvaient exiger une petite fortune pour leurs services. En tant que chef du groupe, Falconer avait acquis une réputation enviable dans les cercles militaires. Comme l’avait mentionné l’officier espagnol, il était connu sous plusieurs noms : « Fauconnier » ou « Falconero », mais parfois aussi « il condottiere », ou « der kriegsherr » ou, plus simplement, « l’Anglais ». Son surnom préféré était toutefois « le fantôme ». Parmi ses hommes, son audace lui avait mérité le surnom de « nouveau Francis Drake 6 ». Il ne dédaignait pas cette comparaison. D’un autre côté, son penchant pour les explosifs lui avait aussi valu le sobriquet de « Guy Fawkes 7 ». Lorsque ses hommes l’affublaient de ce nom, la réplique ne se faisait pas attendre. « Fawkes était un incapable qui n’a réussi qu’à se faire prendre ! Il ne méritait rien de mieux que la corde ! »
Et maintenant, étendu sur l’herbe qui se colorait de son sang, entendant des cris lointains, il avait l’esprit hanté par une vie de douleurs, de succès et d’angoisses. Il porta son regard sur les étoiles, cherchant des motifs parmi les petits points scintillants. Comment les astrologues s’y prenaient-ils ? Voyaient-ils vraiment des choses dans les astres ou ne faisaient-ils qu’inventer purement et simplement ? Les gens riches les consultaient et les payaient même pour leurs conseils. Cela semblait une façon beaucoup plus aisée de gagner sa vie que de courir les conflits où le sang risquait toujours de couler. Son propre sang, entre autres, comme ce soir. Il s’imagina Rosemary cachée là-haut, le regardant, et cette image le calma. La douleur s’estompait. Peu après avoir évoqué le souvenir de Rosemary, il se réveilla d’un sommeil profond et se rendit compte qu’il avait perdu conscience. Il entendait des gens qui criaient son nom. Peut-être s’agissait-il du diable ou d’un de ses sous-fifres. « Certainement pas saint Pierre avec ce que j’ai sur la conscience. » Il comprit qu’il divaguait car, de toute façon, il ne croyait pas en ces superstitions. Peu à peu, il reprit suffisamment ses esprits pour réaliser où il était et ce qui s’était passé. C’est à ce moment précis qu’il fut envahi par une notion si nette, si précise, une idée qui semblait si évidente qu’il en fut ému. Cette pensée éclatante, cette certitude absolue, il fut même capable de la verbaliser et il s’exclama :
— Je suis trop vieux pour ce genre de merde !
Chapitre IV Cambridge, novembre 1675
L’humidité aux alentours de la rivière Cam était parfois implacable. Newton déposa une nouvelle bûche dans l’âtre de son petit foyer afin de contrer cette source de léger mais tenace inconfort. Les jours précédents, il avait accumulé dans sa chambre suffisamment de rondins pour ne pas être obligé d’interrompre son travail pour se mettre un manteau sur le dos, descendre au rez-de-chaussée, marcher jusqu’à la remise, saisir quelques maigres bûches dans ses bras, revenir à Trinity College, remonter à sa chambre, déposer son chargement, enlever son manteau, déposer un rondin dans le foyer, rallumer le feu, puisque celui-ci se serait sûrement éteint pendant son absence, et finalement retourner à ses activités. Lorsqu’il travaillait, rien ne l’agaçait plus qu’une interruption. Cependant, sa précaution s’avéra vaine, puisqu’un visiteur qu’il ne pouvait ignorer débarqua chez lui.
— Je ne vous dérange pas, j’espère ?
— Non, non. Pas le moins du monde.
Newton fit pénétrer son ancien mentor, Isaac Barrow, dans le local qui lui servait à la fois de chambre et de laboratoire. Barrow parcourut rapidement du regard les mortiers et autres fioles qui encombraient la table de travail de Newton, mais se garda de laisser paraître sa réprobation.
— Dites donc, il fait chaud chez vous, remarqua Barrow. Ah ! Je vois que vous avez fait une bonne provision de bûches.
— En effet. Et quelles nouvelles me ramenez-vous de la capitale ?
Barrow était revenu de Londres quelques jours plus tôt et venait maintenant rendre compte à son protégé du déroulement de la réunion de la Société royale. Il avait évité de se précipiter au local de Newton dès son retour afin de réfléchir clairement à la meilleure façon de lui présenter le compte rendu de cette réunion. Après mûre réflexion, il avait décidé de se contenter d’en rapporter les aspects positifs. Les points négatifs apparaîtraient d’eux-mêmes bien assez vite.
Il débuta en disant que l’assemblée entière avait été impressionnée par le calcul de la tangente des fonctions en tous points. En réalité, Barrow n’en était pas si sûr car, bien que plusieurs participants aient exprimé de l’intérêt pour ces idées, il n’était pas certain que ceux-ci avaient bien saisi les nuances de l’algèbre des fluxions. Le point saillant de son exposé avait été la partie sur l’optique et, bien entendu, la démonstration des possibilités offertes par le télescope de Newton. Il mit plusieurs minutes à décrire la réaction enthousiaste de leurs collègues philosophes devant ce superbe instrument.
Si Newton était heureux de ces nouvelles, il sembla n’afficher pour celles-ci qu’un modeste intérêt. Barrow n’avait toutefois pas terminé.
— Outre les membres de la Société royale, savez-vous qui d’autre a posé l’œil sur votre lunette ?
— Je vous en prie, maître Barrow, ne me laissez pas dans l’ignorance.
— Le roi.
Cette fois, Newton sembla réellement intrigué.
— Vous devez sûrement plaisanter. Comment une telle chose a-t-elle pu se produire ?
— Sachez, Isaac, qu’il se trouve parmi les membres de la Société royale des gens très influents : le vicomte Brouncker et sir Paul Neile, pour n’en nommer que deux. Des gens influents qui ont accès au roi. Sir Paul Neile a été tellement impressionné par votre télescope qu’il m’a demandé de lui prêter l’instrument afin qu’il fasse lui-même une démonstration au roi. J’ai pris la liberté de le lui confier. Il me l’a rapporté deux jours plus tard en indiquant que notre Joyeux Monarque en avait été absolument ravi.
Barrow connaissait son homme. Il savait qu’il avait besoin d’un énorme appât pour lui faire avaler ce qu’il allait bientôt lui demander. Un léger mouvement de la tête trahissait le déclenchement soudain d’une intense réflexion chez son ancien étudiant. Mais Barrow était habitué à ce genre de réaction de la part de son protégé. Il savait qu’il n’avait qu’à patienter. Quelques instants plus tard, Newton aurait quelque chose à dire.
— Je me demande ce que ma mère penserait de cela, elle qui s’est opposée bec et ongles à mon éducation. Elle aurait préféré avoir un fermier prospère qu’un philosophe comme fils. Probablement qu’elle le souhaite encore.
Barrow connaissait bien les origines de Newton. Son père, un cultivateur, était déjà mort au moment de sa naissance et, après avoir accouché, sa mère avait quitté la maison familiale pour épouser le pasteur de la ville voisine. La grand-mère de Newton avait alors hérité de la tâche d’éduquer son petit-fils. Lorsque, sept années plus tard, après la mort de son deuxième mari, sa mère était revenue, la relation avec celle-ci était demeurée tendue. Elle l’avait retiré de l’école car, à son avis, il était superflu d’avoir une éducation pour s’occuper de la ferme. Savoir lire et écrire était plus que suffisant pour s’acquitter de cette tâche et Newton était déjà compétent dans ces domaines. Malheureusement ou heureusement, les tièdes tentatives de Newton pour devenir fermier s’étaient avérées désastreuses et sa mère dut céder aux inclinations de son fils. Elle permit à son adolescent de retourner à l’école à condition que cela ne lui coûte pas trop cher. Elle se laissa même persuader de le laisser s’inscrire à l’Université de Cambridge, mais en lui imposant un budget strict et minimal. Ainsi, Newton s’inscrivit à la célèbre université en tant que subsizar 8 . C’est à ce moment, selon Barrow, que le miracle newtonien se produisit. Jusque-là, le jeune homme n’avait été qu’un étudiant moyen n’affichant aucun talent particulier. Cambridge bouleversa complètement cette destinée. Newton avait sollicité l’aide du détenteur de la chaire lucasienne d’alors, Barrow lui-même, pour qu’il lui apporte son soutien en mathématiques, et ce dernier avait accepté. Il avait montré au jeune homme tous les textes classiques, d’Euclide à Descartes. Très vite, son élève avait absorbé tout ce matériel et en avait voulu davantage. Barrow s’était surpris à discuter avec son élève de concepts avancés, d’idées nouvelles qui avaient évolué à partir de ses correspondances avec ses contemporains John Wallis et John Wilkins. Ils avaient argumenté en profondeur des propositions philosophiques de Francis Bacon, de Thomas Hobbes, de Pierre Fermat. Non seulement Newton faisait siennes toutes ces idées, mais il pouvait les pousser encore plus loin, découvrant ainsi des territoires scientifiques jusqu’alors inexplorés. Mathématiques, optique, mécanique, astronomie, tout y passa. Newton fut bientôt au fait de tout ce que la philosophie naturelle avait à offrir. Alors, qu’aurait pensé la mère d’Isaac de ce fils dont les inventions étaient montrées au roi d’Angleterre en personne ? Elle aurait dit que cela était fort bien mais n’aidait en rien à récolter la moisson.
— Pour ce qui touche la philosophie, l’appréciation de vos pairs a davantage d’importance que l’opinion de votre mère, répondit Barrow. Et à Londres, même si les membres de la Société royale n’ont eu droit qu’à un bref aperçu de vos théories, dans leurs réactions, je n’ai observé qu’un pur enthousiasme.
— N’usez pas de flatterie avec moi, maître Barrow, ou je croirai que vous cherchez à m’apaiser en me cachant le véritable motif de votre visite.
— Voyez vous-même.
Barrow sortit la lettre écrite par Henry Oldenburg à l’intention de Newton. Elle disait que les membres de la Société royale présents à la réunion avaient été stupéfaits par les révélations faites par Barrow. Que son télescope était une pure merveille. Ainsi que Barrow l’avait mentionné, ils avaient été entièrement enchantés et satisfaits. Mais ils en voulaient plus. Oldenburg demandait à Newton de mettre sur papier tous les détails de ses découvertes en optique et en mathématiques afin que, à la suite d’un court processus de révision, la Société royale puisse faire connaître ces importantes découvertes à la communauté philosophique internationale. Oldenburg insistait pour que cela se fasse le plus rapidement possible afin d’établir la paternité de ces inventions. La lettre était signée par Oldenburg et le vicomte Brouncker. Newton termina la lecture de la lettre puis la déposa sur sa table de travail.
— Je vois, dit Newton. Maître Barrow, j’apprécie votre générosité et votre dévouement, mais nous avons discuté de cette question auparavant et vous savez que je ne peux accéder aux demandes de la Société royale.
« Et voilà », songea Barrow. « Voilà la mule du Lincolnshire. »
— Que craignez-vous ? demanda l’ancien maître.
— Ce n’est pas tant que je craigne quoi que ce soit, mais je ne peux concevoir l’utilité de perdre mon temps à mettre mes idées par écrit d’une façon acceptable ou ce que je gagnerai à les présenter à un quelconque public. Et puis… enfin, j’imagine que je crains… d’avoir à perdre encore plus de temps à débattre, réfuter, argumenter et ainsi de suite.
Barrow demeura silencieux, signalant ainsi à Newton qu’il en attendait davantage, qu’il exigeait une meilleure réponse, une explication plausible. Newton ne voulait pas révéler ses peurs réelles, mais après un instant de réflexion, sentant qu’il était coincé, il laissa tomber ce bref commentaire :
— Et s’ils trouvaient des erreurs dans ce que j’ai fait ?
Au moment où ces mots quittaient sa bouche, il ne put s’empêcher de sentir un certain malaise, cette réplique semblait si boiteuse. Rien qui put convaincre son mentor, comme s’il avait fourni cette pitoyable réponse dans le seul but de fournir des munitions à Barrow pour que celui-ci s’en serve contre lui.
— Isaac, vous êtes le titulaire de la chaire lucasienne. Vous ne le réalisez peut-être pas, mais c’est une position fort prestigieuse. Je sais que c’est une situation confortable de n’avoir jamais à défendre vos idées mais vous le devez à l’université, j’irais même jusqu’à dire que vous le devez à votre patrie, mais d’abord et avant tout vous vous devez à vous-même de faire connaître au monde vos exceptionnelles trouvailles. Des fautes ? Des erreurs ? Je dis parfait ! Vous les corrigerez ! Cela fait partie du processus que nous appelons le progrès. Non, sérieusement, Isaac, il y a sûrement autre chose qui vous dérange.
En réalité, Newton croyait fermement que ses résultats en mathématiques et en physique ne comportaient aucune erreur. Ce qu’il redoutait par-dessus tout, c’était que les gens ne comprennent pas, qu’ils refusent obstinément de voir ce qui, pour lui, était évident. Il soupçonnait que même dans l’univers des philosophes naturels, où les gens étaient censés se confiner à la pensée rationnelle, les émotions influençaient trop souvent la conduite des débats. La petitesse d’esprit, la mesquinerie, la jalousie, l’envie, la mauvaise foi, voilà ce que Newton entrevoyait lorsque Barrow évoquait l’argumentation philosophique. Il pouvait pressentir ces choses, car il percevait parfois ce genre de sentiments en lui et il était certain qu’il les trouverait aussi chez autrui, peut-être en quantités abusives. Pas chez tous, évidemment, Barrow était là pour le prouver.
D’un autre côté, Newton savait que son ancien mentor avait raison, qu’il n’aurait éventuellement pas le choix d’étaler ses découvertes, de les offrir au jugement et au questionnement de tous. Il n’avait jusqu’à présent jamais réussi à rassembler assez de courage pour s’engager dans cette voie. En serait-il un jour capable ? Peut-être. En permettant à Barrow de présenter un aperçu de ses travaux à la Société royale, n’avait-il pas déjà posé le premier pas en ce sens ?
Voyant que son ancien étudiant ne pouvait lui soumettre une meilleure réponse, Barrow regarda autour de lui, examinant ce local qui servait aussi de laboratoire à Newton. Une large table soutenait tous les outils alchimiques que Newton avait rassemblés au cours des ans et, selon les apparences, une expérience avait récemment été réalisée. Barrow n’avait pas voulu soulever la délicate question avec son protégé, mais il lui pesait tellement de voir ce brillant philosophe gaspiller son temps dans ces vaines poursuites qu’il ne put s’en empêcher.
— Avez-vous peur que quelqu’un découvre vos petites activités ? fit Barrow tout en pointant les fioles et les creusets disposés sur sa table.
Newton soupira. Voilà une autre conversation qui n’était pas nouvelle.
— Je crois avoir déjà été très clair à ce sujet. Je réalise parfaitement que, tant que je n’aurai rien trouvé de significatif, il est risqué de réaliser ces expériences. Mais aussitôt que la nature me révélera ses secrets — et croyez-moi, cela va arriver —, tous, vous inclus, mettrez définitivement de côté vos appréhensions pour l’alchimie.
— Ne présumez pas de la réaction des gens à vos découvertes, à supposer qu’une découverte notable surgisse d’une de vos fioles. Je sais que ce n’est pas la même chose que de la sorcellerie ou de la magie noire, mais beaucoup ne se soucieront pas d’établir des nuances. Il existe encore des endroits où l’on brûle les gens pour ce genre de choses.
— Je doute que les maîtres de l’université me condamnent aussi durement !
— Vous avez raison, bien entendu. Mais vous perdriez votre position, vous seriez renvoyé et il vous serait impossible de trouver un autre poste dans le monde universitaire. Vous pourriez avoir à retourner à la ferme familiale et, finalement, réaliser le vœu de votre mère.
Ce dernier commentaire fit apparaître dans l’esprit de Newton des images désespérantes dans lesquelles il se voyait au milieu d’un champ boueux, une faux ou des ciseaux à tonsure à la main. Barrow savait comment frapper les bonnes — ou mauvaises — touches et jouer de son ancien apprenti comme d’une épinette bien ajustée. Cette capacité s’avérait une source récurrente de frustration pour Newton. Le vieux mathématicien réalisa la torture à laquelle il soumettait son ancien élève et il décida d’adoucir un peu son propos.
— Isaac, je peux vous garantir que si vous publiez les résultats que vous avez obtenus, ces articles produiront un tel choc dans le monde philosophique que plus personne n’osera vous déranger au sujet de vos inclinations pour l’alchimie. Vous pourrez vous adonner à toutes les fantaisies qui vous tiennent à cœur. Mais d’abord, vous devez faire l’exercice de mettre vos découvertes par écrit et de les soumettre à la Société royale. Vous découvrirez que le processus est beaucoup plus simple que vous semblez le croire.
Newton grimaça au mot « fantaisies ». Il ne voyait pas l’alchimie comme une extravagance. Il était persuadé qu’avec suffisamment de patience, il découvrirait par cette voie une vérité si fondamentale de la nature que toutes ses autres trouvailles en pâliraient. Néanmoins, il devenait évident qu’il en était à une croisée des chemins. Il avait maintenant trente-trois ans et s’il ne voulait pas que sa carrière au sein de l’université se termine abruptement et être forcé de retourner à la ferme, il devait acheter du temps. Il céda.
— J’imagine que la Société royale serait satisfaite d’un article sur l’optique.
Cambridge, janvier 1676
Newton avait réussi à rassembler ses idées dans un article intitulé « Théorie sur la lumière et les couleurs ». Pendant qu’il planchait sur son manuscrit, l’automne s’était éclipsé pour faire place à l’hiver. Durant cette période, il reçut fréquemment la visite d’Isaac Barrow, qui savourait chacune de ces rencontres ouvertes à la discussion de points précis de la philosophie naturelle. Lorsqu’il était à Londres, Barrow avait fait un premier sondage en vue d’évaluer l’effet des idées de Newton sur les membres de la Société royale. Il était donc en mesure de conseiller son ancien apprenti sur les objections qui pourraient être soulevées par ces idées. Après que Newton eut apporté les dernières retouches à son article, tous deux eurent l’impression que le papier contenait suffisamment d’arguments solides pour contrecarrer les principales critiques que Barrow avait entendues. L’article fut enfin expédié à la Société royale à l’attention de Henry Oldenburg. À cause de la nature du document, il était vraisemblable que Robert Hooke soit choisi pour en faire la révision en vue de sa publication. Barrow avait mentionné ce détail à Newton.
— Maître Barrow, vous connaissez bien ce Robert Hooke. Comment est-il ? s’enquit Newton.
— Oh ! Robert Hooke ? répondit Barrow en essayant d’avoir l’air détaché. Comme vous savez, c’est un des meilleurs philosophes que l’Angleterre ait produit et un chercheur futé. Vous devriez vous sentir flatté qu’un philosophe de cette stature soit choisi pour réviser votre article.
— Oui, c’est que cela, je le savais déjà à son sujet, mais comment est-il comme personne ? Honnête ? Juste ?
Barrow essayait de se construire une mine qui voulait dire que la question que posait Newton ne représentait qu’une vétille sans conséquence.
— Oh oui, oui, ne vous en faites pas mon garçon. Vous avez pondu un solide document. Le processus de révision devrait n’être rien de plus qu’une formalité.
Barrow croyait sincèrement que Robert Hooke était un honnête homme et un consciencieux savant. Mais à Londres, il avait expérimenté en personne l’entêtement du philosophe de l’île de Wight, exagérément fier de l’ampleur de ses connaissances. Et cette attitude pouvait s’avérer un formidable obstacle à l’acceptation des théories de Newton. Mais toujours est-il que l’article avait été envoyé et que les choses bougeaient dans la bonne direction. Au moins, pendant que Newton s’était consacré à l’écriture de ce document, il avait plus ou moins mis de côté ses travaux en alchimie. Si la Société royale acceptait de publier l’article de Newton sur l’optique, Barrow croyait que cela aurait pour conséquences heureuses de dévoiler les idées révolutionnaires de son protégé à un large public, de lui valoir la reconnaissance qu’il méritait et de lui faire abandonner une fois pour toutes ses recherches dans le domaine de l’hermétisme. Connaissant Hooke et Newton, il avait conscience qu’il pouvait y avoir des écueils à ce sujet, mais il pariait avec optimisme que ces problèmes se régleraient facilement en temps et lieu.
Si Newton, lui, s’attendait à des problèmes, il avait tout à fait raison, mais n’aurait jamais pu deviner la nature et la portée de ces difficultés, pas plus que Barrow, d’ailleurs.
Cambridge, avril 1676
Au printemps, une réponse arriva. Elle était de la main d’Oldenburg. Newton lut la lettre et devint de plus en plus agité à mesure que sa lecture progressait. Tel que cela avait été prévu, Oldenburg avait remis le manuscrit de Newton à Robert Hooke et la présente lettre contenait un compte rendu des critiques de ce dernier, qui ne facilitaient en rien cette lecture déjà pénible. Mais la nouvelle la plus déconcertante concernait Oldenburg qui, non content de confier l’article à l’opiniâtre curateur des expériences, avait jugé bon de le soumettre à une autre opinion. Newton saisit son manteau et prit le chemin du domicile d’Isaac Barrow.
Lorsque Newton fit son entrée dans le logement du vieux mathématicien, il alla droit au but, sans le moindre salut de courtoisie.
— Saviez-vous que votre ami Oldenburg allait envoyer une copie de l’article à Christiaan Huygens ?
— Quoi ? répondit Barrow, il a envoyé une copie à Huygens ? Mais c’est…
Christiaan Huygens faisait figure de géant dans le monde de la philosophie naturelle. Également qualifié en mathématiques, en physique et en astronomie, peu de philosophes pouvaient se targuer d’être les égaux du savant hollandais. Barrow croyait que Newton pourrait être l’un d’entre eux. Apparemment, cette même idée avait germé dans l’esprit d’Oldenburg. Pour l’instant, Barrow essayait d’absorber cette nouvelle et cogitait furieusement pour évaluer les conséquences de ce développement inattendu.
— … c’est une merveilleuse nouvelle, Isaac.
— Merveilleuse, vous dites ? Je n’en suis pas si sûr. Lisez plutôt.
Barrow saisit la lettre des mains de Newton. Elle contenait un sommaire des commentaires de Robert Hooke et de Christiaan Huygens. Chose étonnante, il en transpirait que les deux critiques avaient été désarçonnés par l’approche de Newton. Les remarques de Huygens n’étaient pas entièrement négatives et certaines pouvaient être interprétées comme un salut à l’ingéniosité de l’auteur de l’article. Mais ce dernier, comme tout auteur, créateur ou compositeur exposant son travail à un œil scrutateur, ne pouvait se concentrer que sur les réprobations. En gros, les deux philosophes reprochaient à Newton d’avoir confondu hypothèses et conclusions. Plus précisément, ils l’accusaient d’avoir d’abord choisi les conclusions qu’il croyait être justes, puis d’avoir ensuite formulé des hypothèses qui lui permettraient d’aboutir au résultat désiré.
— Prétendez-vous toujours qu’il s’agit d’une merveilleuse nouvelle ? demanda Newton.
Barrow sourit à son ami.
— J’ai eu de pires critiques alors que j’étais encore en herbe.
Le vieux maître fit signe à Newton d’enlever son manteau, de prendre une longue respiration et de se calmer. Ils utilisèrent les heures suivantes pour passer à travers les détails de la critique. À la lumière des commentaires de Hooke et de Huygens et en relisant l’article, ils découvrirent que quelques phrases du texte de Newton étaient formulées de façon ambigüe et avaient pu empêcher une interprétation correcte des résultats. Ils tentèrent de modifier la structure de l’article afin d’en augmenter la clarté. À la fin, tous deux étaient satisfaits des améliorations qu’ils avaient apportées au texte. Même le récalcitrant Newton était confiant qu’ils avaient accompli un excellent travail en répondant aux interrogations soulevées par Hooke et Huygens. Dans quelques jours, il pourrait expédier une copie révisée de son article à Oldenburg.
— Maître Barrow, fit Newton, vous avez utilisé une expression intéressante aujourd’hui. « J’étais encore en herbe. » J’imagine que cela veut dire lorsque vous étiez plus jeune.
— C’est exact, Isaac. « J’étais encore en herbe, mon jugement en bourgeon, mon sang encore tiède. » C’est une réplique tirée d’une pièce 9 de William Shakespeare.
— William Shakespeare ? Je crois que j’ai déjà entendu ce nom auparavant.
— Vous avez entendu ce nom auparavant ? Vraiment ? Nom de Dieu, Isaac ! Nous devons vous sortir de votre laboratoire plus souvent.
— Je suppose qu’il y a du vrai dans ce que vous dites. De toute façon, je me dois de vous remercier à nouveau pour l’aide que vous m’avez apportée dans la réécriture de mon article.
— Notez bien ce que je vous dis, Isaac. L’argumentation, la réécriture d’articles, tout ça fait partie des échanges normaux entre philosophes naturels. Je sais que vous ne l’admettrez pas, mais je suis certain que vous avez appris quelque chose de cette expérience.
— Maître Barrow, encore une fois, vous avez raison. Je n’admets rien du tout.
— Ha ! Je ne le sais que trop bien. Mais croyez-moi, bientôt vous en viendrez à aimer ce genre d’exercice.
Avec un sourire, Newton prit congé de son ami en pensant : « Ça, j’en doute fort. »

Deux jours plus tard, alors que Newton mettait la touche finale à son article, une autre lettre arriva. Cette fois l’auteur en était Robert Hooke lui-même. Elle était rédigée en des termes amicaux, voire élogieux. Hooke y reprenait les commentaires déjà transmis par Oldenburg. Il assurait Newton qu’il n’avait fait ces critiques que dans un esprit des plus constructifs et qu’elles ne devaient causer aucune inimitié entre eux. Curieusement, la majeure partie de la lettre concernait un problème de physique sur lequel Hooke s’était penché sans grand succès, et qu’il soumettait maintenant à Newton pour voir si ce dernier avait une solution. La question était énoncée de façon succincte : quelle serait la trajectoire jusqu’au sol d’un objet lâché d’une hauteur donnée ? Hooke ajoutait qu’un homme sans instruction dirait qu’à cause de la rotation de la Terre, l’objet atterrirait à une courte distance à l’ouest du point d’où il avait été lâché. Des chercheurs tels que Newton et lui pouvaient fournir une meilleure réponse mais, à son grand dam, il n’arrivait pas à exprimer correctement et mathématiquement la trajectoire exacte de l’objet. Il ajoutait la précision suivante : quelle serait la trajectoire de l’objet si la force d’attraction variait inversement avec le carré de la hauteur de cet objet ? Isaac Barrow ayant éloquemment démontré les habiletés mathématiques de Newton, Hooke avait conclu qu’il était la personne la mieux qualifiée pour résoudre ce problème.
La question semblait tout à fait innocente. Sans réfléchir davantage, Newton écrivit ce qu’il croyait être la bonne réponse et poussa le raisonnement un peu plus loin. Il ajouta : quelle trajectoire l’objet suivrait-il si la Terre était en fait une coquille vide et que l’objet traversait son enveloppe ? L’objet suivrait un chemin en spirale jusqu’au centre de la terre, écrivit-il.
Il prépara ensuite l’enveloppe contenant l’article révisé pour Oldenburg et celle contenant sa réponse à Hooke pour qu’elles soient expédiées par la Royal Mail. Newton était parfaitement satisfait de lui-même, mais à trente-trois ans, il avait encore des leçons à recevoir de la vie. L’une d’elles consistait à ne jamais répondre à Robert Hooke à la légère.
Londres, mai 1676
Henry Oldenburg se trouvait au coin de New Bedlam et Bishopsgate, où il s’était arrêté un instant pour acheter une pomme d’une jeune vendeuse itinérante. Il venait tout juste de quitter les locaux de Robert Hooke à Gresham College. Celui-ci n’y était pas et on lui avait répondu que les samedis après-midi, monsieur Hooke devait se trouver dans un des ses cafés préférés, autour de la rue Lombard, à quelques minutes de marche d’où se trouvait présentement Oldenburg. Il savait que les coffee houses de Londres étaient pour son curateur des expériences une extension de la Société royale et il pouvait facilement l’imaginer entouré d’admirateurs fascinés par ses explications sur le fonctionnement d’une partie du corps ou l’établissement d’un système de mesure universel. Oldenburg avait déjà excédé son quota d’exercice physique quotidien et le souper était encore loin. Il jeta un coup d’œil sceptique à la pomme. Ce fruit devrait suffire pour la dépense d’énergie supplémentaire qui s’annonçait. « Une pomme par jour garde le barbier chirurgien à bonne distance » après tout, disait l’adage. Il s’engagea sur Bishopsgate, direction sud, puis tourna à droite sur Lombard. Il entra d’abord au Lombard Coffee House , mais Hooke n’y était pas. À deux pas de là, il fit une nouvelle tentative, cette fois à l’ Albion Coffee & Gazette . Avant d’y entrer, Oldenburg fit une pause, le temps d’essuyer la sueur de son front. La pièce centrale était meublée de solides tables en chêne anglais où les clients pouvaient, ainsi que le suggérait le nom de l’établissement, consulter les gazettes locales tout en consommant une boisson ou en fumant une pipe. Après avoir laissé ses yeux s’habituer à la différence de lumière, Oldenburg repéra rapidement son homme. Hooke était au centre d’une discussion fort animée entre trois gentilshommes parmi lesquels Oldenburg reconnut Samuel Pepys, fonctionnaire de l’Amirauté et membre de la Société royale. Hooke aperçut Oldenburg et lui fit signe de les rejoindre.
— Oldenburg ! fit Hooke. Vous auriez dû arriver un instant plus tôt. J’expliquais à ces messieurs comment fonctionne l’attraction gravitationnelle, le mouvement des corps célestes, les marées et bien d’autres mystères de l’Univers.
Les hommes tenant compagnie à Hooke étaient d’une bonne humeur qu’Oldenburg ne voulut pas contrarier. Enfin, pas tout de suite. Il lança plutôt une boutade à Hooke.
— Mais qu’attendez-vous pour écrire l’article que je publierai et qui fera de vous le nouveau Ptolémée, de Londres, la nouvelle Alexandrie, et de la Société royale, son phare ?
Sans perdre son sourire, Hooke se cala bien au fond de son fauteuil et poussa un soupir de résignation.
— Eh bien Henry, c’est plus facile à dire qu’à faire. Des explications, j’en ai en abondance mais ce que je veux, c’est une preuve. Une théorie et une preuve. Et cela ne peut être obtenu que par les mathématiques. Malheureusement, je crains que les méthodes qui pourraient fournir cette preuve n’ont pas encore été inventées.
Oldenburg trouva cette réflexion incongrue de la part de Hooke. Il poussa un peu plus loin.
— Comment pouvez-vous être aussi sûr d’une telle chose ?
Hooke regarda Oldenburg droit dans les yeux.
— Comment je le sais ? Évidemment, je ne peux être certain de rien mais, voyez-vous Henry, j’ai demandé à celui qu’Isaac Barrow et vous saluez comme le nouveau prophète de la philosophie naturelle, monsieur Newton lui-même.
Le secrétaire de la Société royale n’était pas du tout amusé par le sarcasme de son curateur des expériences.
— Vous avez écrit à Newton ? Que lui avez-vous demandé exactement ?
Hooke résuma le contenu de la lettre qu’il avait adressée au professeur de Cambridge et expliqua qu’il s’était attendu à ce que Newton résolve son problème en utilisant ces « fluxions » dont Barrow avait parlé devant les membres de la Société royale.
— Mais au lieu de cela, continua Hooke, il m’a répondu avec un petit dessin et un semblant d’explication qui ne fait aucun sens. Ou plutôt, qui ne fait pas de sens pour quiconque s’intéresse aux travaux de Johannes Kepler, ce qui ne semble pas être le cas de monsieur Newton. Une réponse bien décevante, Henry. Très décevante, même, comme je venais de l’expliquer à mes amis.
Oldenburg dévisagea les amis de Hooke, tous membres de la Société royale.
— Est-ce que c’est ce que vous croyez aussi ? demanda-t-il sans viser personne en particulier. Que nous favorisons l’adhésion de Newton avec trop d’insistance ?
— Eh bien, répondit Samuel Pepys, ne le prenez pas mal, Henry, mais vous avouerez que vous et Barrow essayez de nous vendre sa candidature depuis, quoi, près de neuf mois maintenant ? Cependant, l’individu en question n’a pas jugé bon de nous rendre la moindre petite visite depuis.
Les sourires disparurent quand tous comprirent qu’Oldenburg était considérablement contrarié par les propos de Hooke et de Pepys. Toute gaieté dans le petit groupe s’était maintenant envolée par la fenêtre et flottait quelque part au-dessus de la rue Lombard. Pepys essaya de faire baisser la tension.
— Nous nous sommes amusés quelque peu aux dépens de monsieur Newton. Je confesse que ces plaisanteries sont inciviles. Mais en vérité, personne ici, incluant notre ami Robert, ne doute des compétences du professeur Newton. Il représente, après tout, la chaire lucasienne de Cambridge.
Lorsqu’il était question d’Isaac Newton, Robert Hooke avait depuis longtemps décidé qu’il ne mettrait pas de gants blancs. Quitte à contredire son ami Pepys.
— Un poste qu’il doit entièrement à Isaac Barrow, fit Hooke.
Oldenburg soupira mais se retint d’ajouter quoi que ce soit à cette discussion impromptue. Il n’avait pas retrouvé Hooke dans ce coffee house à cette fin.
— Messieurs, fit finalement Oldenburg, j’ai besoin de m’entretenir avec Robert quelques minutes. Puis-je ?
Hooke et Oldenburg se déplacèrent à une table isolée dans un coin de l’établissement. Le premier commanda des boissons chaudes pour les deux.
— Henry, on ne vous voit pas souvent traîner dans les parages. De quoi s’agit-il ?
— Robert, je n’ai pas l’intention de discuter davantage de votre perception d’Isaac Newton, mais j’ai besoin de savoir ce que vous pensez de son article révisé sur la lumière. Je suis ici pour recueillir vos commentaires et recommandations. Vous pouvez me les donner verbalement et me faire un compte rendu écrit lorsqu’il vous plaira.
Hooke prit une gorgée de café, porta son regard sur le plancher puis à la fenêtre, essayant de réunir ses pensées.
— Oui, l’article révisé. J’ai lu le nouveau document et j’avoue n’être toujours pas convaincu par ses explications. Toutefois, dans sa réponse à ma lettre, j’ai cru comprendre que vous aviez aussi soumis son article à Christiaan Huygens. Je ne me souviens pas que vous m’ayez mentionné ce détail auparavant, Henry.
Oldenburg rougit. Il avait espéré que Hooke n’apprenne ce fait qu’après que l’article eut été publié.
— Je n’ai soumis son article à Huygens que pour m’assurer de sa primauté sur toute autre théorie concurrente en provenance du continent. Si sa théorie sur la lumière s’avérait…
À ce moment, Hooke coupa net.
— Sa théorie est fausse ! Vous m’entendez, Henry ? Fausse ! À vos yeux, je ne suis peut-être pas aussi qualifié que Christiaan Huygens mais vous trouverez plusieurs membres de la Société royale qui pensent autrement et, à ceux-ci, je vais recommander un rejet de la théorie de monsieur Newton. D’ailleurs, je suis certain que Huygens est d’accord avec moi.
Ce soudain accès de colère attira l’attention de toutes les personnes présentes dans le coffee house, y compris celle du patron de l’établissement, qui jeta un coup d’œil impérieux vers Hooke et Oldenburg. Les querelles n’étaient pas inusitées dans les établissements publics tels que celui-ci. Cependant, l’objet de ces disputes était presque toujours à saveur politique et concernait rarement la philosophie naturelle.
— C’est là que vous vous trompez, Robert. Si vous n’avez pas compris les explications de Newton, Huygens, lui, en est satisfait. Bien qu’il ait été d’accord avec vous initialement, il admet, à contrecœur j’en conviens, mais il admet néanmoins qu’il ne peut présenter aucun résultat expérimental solide qui contredise les résultats de Newton.
Oldenburg laissa à Hooke quelques secondes pour absorber ce qu’il venait de dire, puis continua, avant que ce dernier puisse répondre.
— Néanmoins, je transmettrai au professeur Newton toutes les objections précises que vous avez par rapport à ses travaux, en vous demandant de ne pas lui en faire part par écrit.
Hooke prit une gorgée de café avant de répondre au secrétaire de la Société royale.
— Henry, j’ai bien peur qu’il soit trop tard pour cela.
Cambridge, mai 1676
Environ une heure après le souper, Isaac Barrow était assis dans sa chaise préférée, une copie de la Bible du roi James sur les genoux. Il essayait de lire des versets du livre des Psaumes, mais dépensait la plus grande partie de son énergie à combattre la somnolence. Le coup solide porté à sa porte le secoua et le sortit de son état semi-léthargique. « Maître Barrow ! Maître Barrow ! » disait une voix facilement identifiable de l’autre côté. Le maître en question fit pénétrer le visiteur inattendu.
— Isaac, pour l’amour du ciel, que se passe-t-il ? demanda Barrow.
C’est un Newton fort agité qui tendit une lettre à Isaac Barrow. La réplique de Robert Hooke à l’article révisé venait d’arriver. Newton se mit à faire les cent pas à travers la pièce pendant que Barrow lisait la lettre en question. Comme l’exigeait l’étiquette du temps pour tout document épistolaire, le style en était fleuri, charmeur même, étant entendu que les gens éduqués savaient comment interpréter, décoder et extraire le contenu réel d’une lettre peu importe le degré de cordialité avec lequel elle était écrite. Et dans le cas présent, l’interprétation était sans équivoque : Robert Hooke ne croyait pas en la théorie sur la lumière d’Isaac Newton et vouait à ce dernier un mépris condescendant.
— Maître Barrow, voilà exactement ce que je craignais depuis le début. Cet homme obtus qui se prétend un savant ne comprend rien à ce que j’essaie de faire et refuse le moindre effort pour voir au-delà de ses idées préconçues. Cet entêtement absurde est intolérable. Dire que, pendant un moment, j’ai cru que ces gens de la Société royale pouvaient être ouverts, prêts à admettre des idées neuves. Quelle déception !
— Robert Hooke n’est pas la Société royale. Dois-je vous rappeler qu’il s’agit uniquement de la réponse de Hooke et non pas d’un verdict final pour votre article.
Newton répondit qu’il n’avait encore rien reçu d’Oldenburg ni de Christiaan Huygens, mais que ça ne faisait aucune différence. Sa décision était prise. Cette lettre signifiait la fin de ses tractations avec la Société royale.
Les deux hommes débattirent ainsi pendant une heure encore. En vain, Barrow implora Newton d’attendre la lettre d’Oldenburg, de laisser passer quelques jours pour se calmer. Il invoqua tous les arguments auxquels il pouvait penser mais Newton n’écoutait plus : pour lui, Robert Hooke représentait un obstacle insurmontable.
« Hooke et Newton se ressemblent tellement », songea Barrow. Les deux avaient beau ne s’être jamais rencontrés et vivre à des lieues l’un de l’autre, les étincelles pressenties commençaient à jaillir. Newton était un miroir dans lequel Hooke aurait pu se reconnaître et il affichait ironiquement le même entêtement que celui qu’il accusait de fermeture d’esprit. Barrow ne manqua pas de souligner ce fait à son ancien étudiant. Ce qu’il oublia de mentionner — volontairement —, c’est que lui-même avait reçu une lettre d’Oldenburg. « Comment réagirait-il s’il savait que Hooke s’était moqué de ses théories devant d’autres membres de la Société royale ? Je n’ose l’imaginer », pensa Barrow. À la fin, le vieux professeur songea aux psaumes qu’il s’efforçait de lire juste avant que Newton n’apparaisse.
— Isaac, personne n’attend de nous, philosophes, professeurs, penseurs, que nous prenions l’épée et parcourions les champs de bataille, mais il est impératif que nous affichions un courage égal devant nos différends qui, quoique touchant des matières abstraites, n’en sont pas moins réels.
Puis il se mit à réciter :
Si une armée se campait contre moi,
Mon cœur n’aurait aucune crainte ;
Si une guerre s’élevait contre moi,
Je serais malgré cela plein de confiance.
Tous deux demeurèrent silencieux pendant quelques instants avant que Newton ne conclue.
— Citer les Psaumes ne me fera pas changer d’idée, maître Barrow. J’en ai fini avec la Société royale. Je suis désolé.
Newton prit congé de Barrow. Ce dernier sentit des vagues de mélancolie traverser son corps entier. Cependant, il n’allait pas leur donner prise. Pas cette fois-ci. Il s’assit à son bureau, saisit une plume et du papier et se mit à écrire. « Mein lieber Freund Heinrich … » commençait sa lettre, comme toutes celles qu’il adressait au secrétaire de la Société royale.
Chapitre V Versailles, mai 1676
Après une série de travaux d’agrandissement, le Roi-Soleil avait fait de Versailles sa résidence préférée.

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