Prix Jean Fanchette 2019 - Vent d Est
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Description

Fine et élégante, Aby, incarne sous sa varangue en bois, le doux parfum du passé. Rose, sa petite fille, est envahie par les histoires de famille qui se construisent et se délitent autour de sa grand-mère. Inondée par les pensées, elle s’épanche dans un journal. Entre le bruit des brisants et les plumeaux roses des champs de cannes, elle y restitue son enfance mauricienne à jamais perdue. Prix Jean Fanchette 2019 - Finaliste du Grand Prix du Roman Métis 2019. Les éditions L'Atelier des Nomades sont aussi lauréats du Prix de l'Édition Afrilivres 2020.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 janvier 2018
Nombre de lectures 52
EAN13 9782919300402
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,05€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

© Atelier des nomades, 2018
ISBN : 9782919300402
Aux habitants des Manguiers, des années 1970 à aujourd’hui.
Table des matières



Page de titre
Copyright
Dédicace
Exergue
Carnet rouge
Carnet bleu
Remerciement
Lexique
Dans la même collection
4e de couverture
Poste Lafayette.
Familièrement, ici on dit Le Poste.
Et la côte, Dieu merci, est toujours bien gardée.
Batteries et garnisons de France n’interdisent plus à l’Anglais l’accès de la Passe Canon, mais les vents sont toujours là qui ont pris la relève : pique-niqueurs et vacanciers ordinaires ne les aiment pas. Sans parler du touriste ! Surtout pas de vagues (même dans les piscines) semble être la règle d’or de l’hôtellerie des plages.
Alors on est tranquille.
Bien sûr, il y a l’accalmie de l’été – quand le brisant n’est plus que mince diadème d’écume sur l’émeraude du lagon – et l’incroyable douceur de la morte-eau à marée basse.
Mais la vérité du Poste, c’est, dans les filaos, la meute hurlante des alizés d’hiver.
Et la danse folle des pirogues à l’amarre de corps-morts.
Et le fracas de la houle aux récifs de la Grande Pointe.
Pour les romantiques de la mer, la belle saison.
Jean-Antoine Koenig, Vent d’Est
Carnet rouge
La pluie s’est enfin arrêtée de tomber.
Il fait chaud et humide, les averses torrentielles d’après-cyclone se sont enfin calmées et il monte maintenant du sol comme des vapeurs chargées d’humus. L’odeur des fleurs mouillées me rappelle celle du jardin de Léon et d’Aby, quand j’étais enfant. Il ne reste plus beaucoup de fleurs dans leur jardin, maintenant.
Sur une coupelle devant moi, quelques fruits tombés que j’ai réussi à sauver : mangues, letchis, longanes accumulés – leurs feuilles lustrées encore accrochées aux branches. Le soir va bientôt tomber, la montagne Ory se recouvre de mauve et se penche vers moi, aussi vivante qu’autrefois. Je brûle un peu d’encens pour éloigner les moustiques, pour chasser les fantômes aussi. Le muezzin ne va pas tarder.
En fuyant la pluie ce matin, j’ai fait une étrange découverte, dans le bureau de mon père : j’ai retrouvé dans une vieille valise tous mes anciens carnets, ceux du temps où j’allais au Lycée français, et les autres, tous ceux d’avant, les carnets bleus à motifs chinois que m’offrait Aby autrefois pour que j’y écrive mon journal. J’écrivais dans les arbres, sur le toit de la maison et dans les renfoncements du précipice – pendant que la rivière grondait et que les chats sauvages hurlaient. C’est peut-être de relire le carnet bleu à spirale, le dernier avant que je ne quitte Maurice, qui m’a décidée à me remettre à écrire aujourd’hui, après toutes ces années. Je ne sais plus exactement à quel moment je me suis arrêtée. Peut-être qu’à un certain moment, c’est le courage qui m’a manqué.
Et maintenant, assise sous la varangue près de la rivière, carnet de moleskine rouge sur les genoux, je suis inondée par les mots. Leurs flux et reflux coulent en moi sans que je puisse les stopper. C’est un peu comme une marée – ou plutôt un raz-de-marée. Essaient-ils de rattraper le temps perdu ? Étrangement, ils me remplissent de leur calme, d’une sorte de sérénité. Je ne sais pas d’où ils viennent, ni où je vais en commençant ce journal, mais je sais qu’il faut que j’écrive, avant que je n’oublie toute cette histoire.
En y repensant ce matin après ma découverte, je suis allée marcher au hasard dans les rues, à la recherche des ruines de Béthanie. Je n’ai rien reconnu, tellement tout a changé. Les allées, les avenues, les quartiers ont été entièrement remodelés – il paraît que c’est pour endiguer la surpopulation, depuis l’arrivée du métro léger. Je pense à cette grande promenade qui était autrefois le souffle de la ville, bordée de grands arbres – Intendances, Flamboyants, Mourouks aux fleurs rouges. Elle allait de la gare jusqu’à la maison de Léon et d’Aby et la nôtre, procurant de l’ombre à tous les passants et un peu d’harmonie au milieu du béton. Tout cela a été depuis si longtemps éventré.
J’ai maintenant un peu de mal à marcher, je m’essouffle vite. Et surtout, je suis devenue chez moi comme une espèce d’étrangère.
Rose-Hill
Chaque fois que je vois des longanes, je ne peux m’empêcher de penser à Jean-Antoine. Longanes , Jean-Antoine. Sa longue silhouette mince et un peu dégingandée, son rire nerveux, sa sévérité (et sa bouche mince.) Quel rapport entre ces petits fruits à la chair blanche et très sucrée et ce frère de ma mère – le seul – disparu trop tôt ?
Rose-Hill, peut-être. Il devait nous interdire de toucher à l’arbre de longanes de Léon, dans le petit bois d’eucalyptus. Ou peut-être la sonorité de ces deux mots nous les faisait répéter, enfants, quand nous scandions n’importe quoi à tue-tête, pour passer le temps.
La maison de Léon et d’Aby n’avait pas de nom. Généralement, à Maurice, toutes les grandes maisons de bois en ont un : Béthanie , La   Butte , Mon Repos , Mon Goût – je me souviens d’abord de ceux-là. Pourquoi n’avait-elle pas de nom ? Était-elle trop petite pour prétendre à une telle distinction ? Ou tout simplement, dans les complications engendrées par sa construction et le mariage de deux proches cousins, personne ne pensa à la nommer parce que cela paraissait complètement superflu.
Elle n’avait pas de nom, mais ne manquait pas de charme, pourtant. Sa varangue vitrée – un non-sens dans l’une des villes les plus chaudes, l’été –, son petit toit de bardeaux sans chien-assis mais bien proportionné, ses perrons de pierre grise et son air faussement sage de jeune fille rangée, tout cela encadré par quelques lataniers, letchiers, un énorme badamier, et bien sûr le frangipanier, au bord du Canal. Le Canal était en réalité un cours d’eau étroit et rapide au bout du jardin, mais nous l’avions surnommé assez pompeusement ainsi. De l’autre côté descendait presque à pic le précipice qui menait à la rivière, puis les champs de cannes d’Ébène et du Réduit – et la montagne Ory, veillant sur tout ce petit monde, d’un œil attentif.
 
La maison de Léon et d’Aby et la nôtre n’avaient pas de délimitation entre elles.
Pour y accéder de chez nous, il y avait plusieurs possibilités. On pouvait passer soit par la petite allée bordée de palmiers-bouteilles en bas du jardin, soit par le bois d’eucalyptus côté précipice, ou encore, si on était pressé, on pouvait couper par la Grande Plaine, c’est-à-dire un ancien tennis transformé en pelouse d’un vert anglais un peu triste. Ce trajet occupa mes journées jusqu’à l’âge de trois ans dès que je sus marcher, puis plus tard, quand je commençai à aller à l’école, chaque après-midi – ainsi que parfois, en douce, certains matins. Dans la rosée matinale, les toiles d’araignée minuscules entre les brins d’herbe recouvertes de gouttes innombrables se changeaient pour moi en palais de cristal, en robes de dentelle. La trace de mes pieds laissait apparaître derrière moi un sillage, un sentier.
Notre maison avait un nom, Les   Camphriers , écrit en lettres blanches sur le mur de notre longue allée bordée de palmistes . Dans un pays tropical où ces arbres venus d’Inde courent les rues, il nous paraissait assez banal ; mais plus tard, en écrivant ce nom devenu tout à coup si précieux sur des enveloppes-avion qui mettraient des semaines à arriver, je découvrirais qu’il ne l’était pas, vraiment pas du tout.
Aby était la personne que je chérissais le plus au monde. Sa voix douce, ses longues mains à la peau fine et soyeuse, ses yeux toujours bienveillants quand ils étaient posés sur moi me remplissaient d’un bonheur aussi profond que la rivière qui coulait en contrebas, jusqu’aux gorges de Sorèze. Elle s’appelait en réalité Agathe, mais tout le monde l’appelait Aby, à la suite de la nurse anglaise qui l’avait élevée, dans l’île Maurice des années 1910. Habillée le plus souvent de couleurs claires et de petites mailles fines qu’elle tricotait elle-même, sa silhouette s’était appesantie avec l’âge, mais son sourire gardait toujours la lumière et la fraîcheur de ses dix-huit ans. Prendre soin de ses rosiers et de ses parterres de fleurs – des petites fleurs bleues et veloutées dont j’ai oublié le nom – lui prenait beaucoup de temps, puis elle rentrait quand le soleil devenait trop fort, la capeline un peu penchée.
Léon l’attendait sous la varangue, le regard bleu acier. Il la quittait rarement des yeux depuis ses quinze ans. Mon grand-père me faisait un peu peur mais je l’aimais beaucoup aussi, car il faisait partie d’elle, partie de la maison, partie de Rose-Hill. Léon s’appelait vraiment Léon. Il était ce qu’on appelait alors un original , au milieu des convenances et des préjugés d’une société où tout le monde se ressemblait. Léon et Aby, eux, ne ressemblaient à personne.
 
Ma grand-mère Agathe, tout le monde donc l’appelait Aby, et ce diminutif lui correspondait parfaitement, car elle vouait à l’Angleterre une véritable vénération. Pour elle, tout ce qui venait de la lointaine île britannique ne pouvait qu’être bon, bien et de bon goût, en particulier les auteurs de la seconde moitié du XIX e  siècle : ceux-là en particulier, elle les connaissait par cœur. À l’entendre, on aurait dit que c’étaient des amis de très longue date, ou des voisins de palier avec lesquels elle conversait tous les matins, en allant enlever les feuilles sèches de ses rosiers. Keats, Lord Byron, Tennyson, Kipling, elle pouvait nous en parler pendant des heures, bien que nous n’y comprenions rien. L’âge du public importait peu, pourvu qu’il y en eût un.
 
Sunset and evening star
And one clear call for me!
And may there be no moaning of the bar,
When I put out to sea […]
Je n’imaginais pas que ces vers prendraient un jour une résonance si différente, un après-midi de janvier…
Les poètes anglais et la Chambre des lords .
Les Grey rabbits et le savoir-vivre.
Paddington et la monarchie constitutionnelle.
De l’autre côté du miroir et la reine Victoria.
Et « Rikki-Tikki-Tavi ».
Étonnant, pour une descendante de Français ? Pas tant que cela, car l’île avait été anglaise il n’y avait pas si longtemps, et les gouverneurs successifs avaient distillé leur culture en même temps que leur thé et leur gin tonic. Lentement mais sûrement. Aby n’aimait pas les Français, de toute façon. Elle trouvait qu’ils étaient sales et qu’ils ne sentaient pas bon, et surtout qu’ils n’avaient pas de « manières ». Je ne sais pas si elle avait décrété cela par réelle conviction ou si son amour de l’Angleterre lui était venu par opposition à la préceptrice de La Butte , qui, elle, ne jurait que par la France. En tout cas, c’était grâce à cette préceptrice énervante que sa culture était devenue aussi vaste et aussi insatiable, et qu’elle recevait des revues aussi bien françaises qu’anglaises. Elle s’intéressait à tous les domaines : Politique, Économie, mais surtout Histoire et Littérature – le tout teinté d’une dose de Religion Catholique, bien française celle-ci. Autour de la table de thé sous sa varangue, les conversations partaient souvent dans tous les sens car c’était aussi une infatigable bavarde. La politique internationale des années 1980, Margaret Thatcher et la chute du communisme se mélangeaient à Jacques et Raïssa Maritain, à Jean-Paul II et aux prophéties de Notre-Dame de Lorette. Mais avant tout, « Choisis un Anglais plutôt qu’un Français », me recommandait-elle en pinçant le nez.
Quant à Léon, on disait chez nous qu’il avait « un petit grain » . Dans la famille Lesteval, ils étaient plusieurs à avoir le même ; il prenait juste des formes différentes selon les personnes et les époques. Mais quelles que fussent ses manifestations, il avait toujours un lien avec des œuvres littéraires connues (la Bible en l’occurrence, ou encore des pièces de Shakespeare), le verbiage haut et fort dans des lieux souvent inappropriés, et une boisson associée, plus ou moins alcoolisée.
On en avait de nombreux exemples, mais un seul avait véritablement fini par être interné. À Brown-Séquard, un fourre-tout général où cohabitaient les fous dangereux et les mélancoliques légers. Ceux qui avaient un petit grain – on disait aussi qu’ils étaient « piqués » – bénéficiaient cependant d’une certaine aura dans leur entourage, en général ; on les respectait et craignait un peu pour cela. Et pour cause : leurs déclamations pouvaient avoir certaines conséquences. Je n’en ai connu aucun véritable ment, juste les originaux légers, mais tous faisaient partie de la légende familiale, au même titre que Mad Cap et le gris du Gabon de Granny. C’est-à-dire qu’on en parlait à peu près tout le temps.
 
Léon, lui, heureusement, avait juste des lubies, des manies bizarres et des projets farfelus. Par exemple, il avait la manie de la récupération. Au départ, cela avait peut-être commencé par un souci d’économie, mais cela l’avait finalement conduit à récupérer tout ce qui lui tombait sous la main et que personne ne réclamait, quel que fût le lieu. Tout d’abord ce furent des objets insignifiants, puis cela avait petit à petit pris certaines proportions, comme on le verrait plus tard. Il y eut même une époque à laquelle il se fit chercheur de trésors, autoproclamé et poussé avec d’autre part une mode subite qui le lança dans une recherche frénétique et désespérée de l’or disparu des corsaires. Ces entreprises coûteuses mirent sur la paille quelques familles, mais heureusement pas la sienne. Après avoir trouvé un rocher en forme de botte près de Poudre d’Or, puis un autre sur lequel était gravé un voilier asymétrique, il réussit au bout de quelques longues recherches à mettre la main sur une balle de mousquet ; cela, par chance, n’alla pas plus loin. D’autres avant lui étaient passés par là et avaient tout raflé, nous assurait-il. Impossible de le vérifier. Au bout d’un moment, il renonça à élucider ses cryptogrammes et ses plans, et changea de lubie.
Mais surtout, quand Léon avait un projet, c’était le plus souvent golmal* . Il avait ainsi bricolé lui-même des abris anticycloniques qui tenaient de manière totalement aléatoire les fenêtres de la maison, ainsi que toutes sortes d’autres systèmes à des fins diverses et variées, qu’on ne saisissait pas toujours. Il n’y avait que sa fameuse radio amateur qui fonctionnait à peu près. Et aussi sa parabole électroacoustique d’oiseaux endémiques, j’oubliais. Sa radio amateur, fabriquée entièrement avec des pièces de récupération, était une autre légende familiale. Il communiquait par ce moyen avec de mystérieux interlocuteurs pendant toute une époque. Il aurait même, paraît-il, réussi à intercepter des messages codés japonais pendant la dernière guerre. Il avait reçu un diplôme pour cela. Là encore, personne ne s’était hasardé à le vérifier.
 
Mon grand-père avait aussi des théories sur tout, sur les cyclones et leurs trajectoires, sur les Indiens qui dirigeaient (mal selon lui) le gouvernement, sur les marchands de glaces ambulants qui utilisaient sûrement l’eau du canal, et sur l’avenir du pays, d’après lui voué à la perdition depuis que les Anglais étaient partis. Il avait une façon bien à lui d’énoncer des théories sur tout et n’importe quoi, sur un ton ex cathedra , ses yeux lançant des éclairs bleus. Il commençait avec des expressions anglaises, puis en venait assez vite aux jurons créoles. Et, enfin, son énervement finissait par se nourrir de lui-même, dégénérant en colères noires dont la véhémence et la disproportion allaient crescendo, puis s’arrêtaient brusquement, le laissant épuisé et hors de lui. On appelait cela ses crises « tembaves ». C’étaient ses mauvais jours. On avait alors tout intérêt à la jouer low profile.
Lors de ces débats sous leur varangue, entre Léon, si excité, et Aby, si bavarde, il était parfois difficile de suivre le fil des conversations, surtout si les hôtes étaient nombreux et faisaient partie de la famille, car alors cela pouvait se terminer en véritable cacophonie. J’aimais par-dessus tout me glisser dans un coin de leur varangue aux voiles baissés et écouter les adultes débattre de choses qui me dépassaient, dans la chaleur étouffante de ces après-midi d’été.
 
Avec nous, notre grand-mère était toujours très compréhensive et indulgente, bien que nous allions au Lycée français et n’eussions aucune culture anglophone. Aby, au contraire, n’était pas allée à l’école mais avait reçu toutes ses leçons de la part de sa tante, qui avait été sa préceptrice à une autre époque, à La Butte . Aby, lors de ces après-midi culturels assez bruyants, avait aussi une faiblesse qu’elle essayait tant bien que mal de cacher, le sucre – et tout ce qui pouvait en contenir –, ce qui expliquait en partie son embonpoint. Le sucre, source de la fortune familiale un siècle plus tôt (et plus tard pour moi source de questionnement, voire de honte), faisait à ce moment-là juste notre bonheur sous toutes ses formes – surtout celui issu du sucrier en argent qui trônait sur la table de thé sous la varangue. Aby nous en donnait parfois des cuillerées entières, en cachette de Léon.
Parce qu’elle aimait beaucoup le sucre, elle confectionnait aussi régulièrement des gâteaux à l’aide d’un livre de recettes antédiluvien qui avait appartenu à sa propre grand-mère. Ses talents de pâtissière étaient réels mais avaient un seul défaut : elle ouvrait toujours son four trop tôt, ce qui dotait ses gâteaux d’une sorte de cratère central : ils avaient coulé en milieu de cuisson, systématiquement. Cette bizarrerie avait cependant un avantage, car c’était une manière indiscutable de les reconnaître au milieu des autres, lors des fêtes de famille – qui revenaient aussi souvent que les pluies d’été. Peut-être parce qu’elle y mettait le plus de cœur, c’étaient aussi ceux qui avaient le meilleur goût.
Aby, cependant, n’était pas indulgente envers nous sur tous les points, notamment celui de nos tenues vestimentaires. Elle qui avait choisi avec tant de soin les modèles de ses filles dans des catalogues Burda d’avant-guerre quarante ans plus tôt supportait mal que ses petites-filles soient mal habillées, ce qui malheureusement était souvent le cas. Je me souviens d’une fois où elle m’avait même renvoyée me changer chez moi, parce que ma tenue était d’un goût trop douteux.
Elle supportait mal aussi que nous négligions nos lectures, et l’une de ses phrases favorites était : « Ma chérie, qu’est-ce que tu lis en ce moment ? » Lorsque je n’avais rien à répondre, j’inventais quelque chose, pour ne pas la décevoir. Elle-même lisait pourtant en cachette des Barbara Cartland à la couverture rose bonbon, avec des images de couples enlacés et la photo de l’auteur au dos, rose sur fond rose, un caniche blanc sur ses genoux. Lorsque je l’interrogeais là-dessus, elle me répondait avec un air coupable, le même que lorsqu’on la surprenait en train de manger du sucre dans la cuisine.
 
Mais bien plus que l’intelligence des livres, Aby possédait surtout celle, beaucoup plus rare, du cœur. Elle ne savait pas être méchante, même quand il le fallait. Surtout quand il le fallait. Ce n’était pas qu’elle ne le voulait pas, c’était qu’elle ne le pouvait pas. Les réparties cinglantes, le double sens, les faux-semblants, elle ne connaissait pas. Du coup, cela se retournait régulièrement contre elle, et les gens en abusaient. La seule chose qu’elle était capable de défendre, c’était une opinion littéraire. Quelle était la source de cette absence de sournoiserie ? Peut-être le fait qu’elle n’était jamais centrée sur elle-même, mais toujours tournée vers l’autre qui était en face, et surtout vers Léon, qu’elle vénérait presque autant que le Messie. Ils s’aimaient pourtant d’une drôle de façon depuis leur enfance.
Mon grand-père et elle étaient tombés amoureux à force de se parler par-dessus la haie, alors qu’elle portait encore des robes de petite fille et des pantalons bouffants en dentelle. C’était l’après-guerre, les mœurs se libéraient, mais dans cette petite île de l’océan Indien encore britannique, il fallait se tenir. Alors ils avaient tenu sept ans. Jusqu’à ce que leurs parents, qui étaient cousins germains et voisins immédiats, consentent à leur mariage, de guerre lasse. Sept années de lettres échangées, de rendez-vous secrets derrière les plates-bandes et de valses accordées au milieu de celles des autres prétendants, inscrits sur le carnet de bal à couverture argentée d’Aby. Sept ans qui avaient fait grandir cet amour de manière platonique et romantique, qui l’avaient en quelque sorte cristallisé. Pour toujours.
Léon n’avait jamais cessé d’être fou amoureux de sa petite-cousine devenue femme, même après cinquante ans de mariage. Il faut dire que sa beauté était frappante, surtout à cette époque-là. Avec son visage à l’ovale parfait et ses grands yeux sombres, elle ressemblait à une princesse persane égarée sous les tropiques. Elle avait fait tourner bien des têtes, chavirer bien des cœurs aussi. Mais c’était Léon qui avait gagné.
Léon, fort de son caractère tyrannique, avait profité de cette victoire pour asseoir une autorité qui ne serait plus tard jamais démentie, même au cours des plus profondes remises en question. Il menait donc la vie dure à Aby, tout en l’aimant follement. On pourrait aujourd’hui qualifier cela d’amour vache , mais je crois que ce type de relation, au fond, convenait bien aussi à Aby. Elle l’admirait si éperdument, lui comme tout ce qui venait de lui, qu’elle était prête à tous les consentements. Plus tard, même après des dizaines d’années de mariage, il pouvait la harceler à longueur de journée sur toutes sortes de sujets ; cela passait au-dessus d’elle comme « de l’eau sur une feuille de songe ». J’aime beaucoup cette expression, peut-être finalement parce que je ressemble davantage à mon grand-père. Et de toutes les qualités d’Aby, c’est peut-être celle-ci dont j’aurais préféré hériter : son calme olympien au cœur des pires tempêtes. Olympien et bienveillant.
Léon et Aby.
Leurs amours et leurs folies. Debout sous leur varangue, ils étaient tous les deux pour moi à cette époque, comme des rochers au milieu de sables mouvants. Tout, autour d’eux, pouvait glisser ou changer de consistance, eux ne bougeaient pas – eux, pensais-je naïvement, ne bougeraient jamais. C’est pour cela, je pense, que je passais le plus clair de mon temps à ces allers-retours entre Les   Camphriers et leur maison – celle qui n’avait pas de nom. Notre maison était sombre, le doute et l’angoisse y étaient tapis parfois aux endroits les plus inattendus. La leur était paisible et claire comme une source.
La maison de Léon et Aby et la nôtre étaient à l’origine une seule et même propriété. Une seule « campagne », comme on disait alors, ce qui correspondait parfois à des terrains aussi grands que des quartiers entiers – avec juste moins de gens à l’intérieur. Avec elles, la propriété du frère aîné de Léon, qui était notre voisin de droite, et qui avait par la suite vendu les trois quarts de son terrain à des Indiens, après sa ruine subite. Cette campagne appartenait, au début des années 1900, à mon arrière-grand-mère Berthe, et avant cela était encore un établissement sucrier.
Après la mort de Berthe, dans les années soixante-dix, mon père, alors jeune architecte, avait racheté son terrain et ses terrasses, fait démolir la vieille maison de bois et construit Les   Camphriers au milieu de son verger, dans le plus pur style vintage de ces années-là. C’était une maison assez basse de plafond, en béton de couleur grise, recouverte de bois à l’intérieur, et entourée de manguiers à l’extérieur, croulant sous des fruits à la chair suave et odorante. Des chaînes en métal servaient de gouttières, les varangues étaient étroites et le sol carrelé de couleur chocolat : un style extrêmement novateur, pour l’époque. La lumière cependant avait du mal à passer, et il fallait se tenir près des baies vitrées qui donnaient sur la rivière si on voulait prendre un peu le soleil. Mais passé la première impression un peu écrasante, la vue sur la montagne était somptueuse. Des champs de cannes à sucre à perte de vue, comme une marée verte qui ondulait sous le vent et se recouvrait de plumeaux roses au mois de juillet – l’hiver mauricien. La montagne Ory dressait son rempart pour nous protéger d’on ne savait trop quoi, et on pouvait même apercevoir la mer, au loin.
 
À gauche de la maison de Léon et Aby, de l’autre côté au-dessus de la rivière, se tenait un Ashram de yoga. Cet Ashram avait remplacé une autre propriété familiale après la mort du Lesteval qui habitait là, au grand désespoir de Léon, qui n’aimait pas beaucoup les changements . Léon avait cependant réussi de justesse à sauver quelques lataniers de chez son cousin, et ceux-ci se dressaient à présent sur son terrain, formant une sorte de barrière naturelle entre lui et l’Ashram. Les grands palmiers faisaient tomber chez les religieux leurs graines rouges et vertes, ce qui était régulièrement un sujet de litige. Les religieux voulaient couper les arbres ; Léon s’y accrochait comme à un dernier rempart. Ils se parlaient par-dessus le mur qui dominait la rivière, dans un mélange de langues bizarre. Cela, bien avant que Léon ne finisse par se lier d’amitié avec le swami Venkatesananda lui-même, des années plus tard et de manière totalement inattendue – dans des circonstances obscures que je ne réussis jamais à démêler.
Devant l’entrée de l’Ashram, on pouvait voir les statues de Buddha, Krishna et Shiva, et même une statue de Jésus-Christ qui s’était vu intégré malgré lui dans ce panthéon hétéroclite.

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