UN TEMPS NOUVEAU
145 pages
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Description

Alors que le Québec vient d’amorcer sa Révolution tranquille, la jeune Nathalie entreprend sa propre petite insurrection lors de conflits générationels avec ses parents. Sa rencontre et son amitié avec une femme audacieuse prônant l’avènement d’un temps nouveau l’influenceront pour le reste de son existence. Crise identitaire, montée du séparatisme, libération des mœurs, féminisme, scission de l’Église et de l’État, jalonneront son parcours et sa recherche d’une vie stable et sereine.
Nathalie avait décidé que le moment de l’émancipation avait sonné précisément ce soir-là. On était en 1966, quand même ! À l’âge de seize ans, très bientôt dix-sept, elle estimait avoir le droit de mener maintenant sa vie comme elle l’entendait. L’ère de la petite fille sage et docile venait définitivement de se terminer. Avant de partir, quand elle s’était regardée dans le miroir, affichant un air frondeur avec l’ombre à paupières avivant le bleu de ses yeux et le rouge carmin qui lui barbouillait généreusement les lèvres, elle avait aperçu une femme et non plus une adolescente. Quant à ses longs cheveux blonds, ils retombaient savamment sur l’échancrure de sa robe, une antiquité de sa cousine qu’elle avait largement déboutonnée et sur laquelle pendaient des boucles d’oreilles peu discrètes et un lourd collier serti de verroterie. Une femme voluptueuse. Une femme fatale. Elle l’était en effet devenue, ce soir-là, faisant fi des conséquences. Elle referma la portière de la voiture avec précaution afin d’éviter, dans le cul-de-sac de l’avenue de Chateaubriand, un claquement susceptible de réveiller tout le voisinage. Du bruit, il y en aurait bien suffisamment avec sa mère, une fois rentrée dans la maison !

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 27 juillet 2017
Nombre de lectures 2
EAN13 9782764434628
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0750€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

De la même auteure
Romans
Le Passé simplifié, Tome 2 , Éditions Québec Amérique, coll. Tous Continents, 2016.
Le Passé recomposé, Tome 1 , Éditions Québec Amérique, coll. Tous Continents, 2016.
SÉRIE COUP SUR COUP
Coup sur coup, Tome 3 – Coup de maître , Éditions Québec Amérique, coll. Tous Continents, 2015.
Coup sur coup, Tome 2 – Coup d’envoi , Éditions Québec Amérique, coll. Tous Continents, 2014.
Coup sur coup, Tome 1 – Coup de foudre , Éditions Québec Amérique, coll. Tous Continents, 2014.
SÉRIE POUR LES SANS-VOIX
Pour les sans-voix, Volet 3 – Une place au soleil , Éditions Québec Amérique, coll. Tous Continents, 2013.
Pour les sans-voix, Volet 2 – Paysages éclatés , Éditions Québec Amérique, coll. Tous Continents, 2012.
Pour les sans-voix, Volet 1 – La Jeunesse en feu , Éditions Québec Amérique, coll. Tous Continents, 2011.
SÉRIE AU BOUT DE L’EXIL
Au bout de l’exil, Tome 3 – L’Insoutenable vérité , Éditions Québec Amérique, coll. Tous Continents, 2010. Nouvelle édition en format de poche, coll. Nomades, 2016.
Au bout de l’exil, Tome 2 – Les Méandres du destin , Éditions Québec Amérique, coll. Tous Continents, 2010. Nouvelle édition en format de poche, coll. Nomades, 2016.
Au bout de l’exil, Tome 1 – La Grande Illusion , Éditions Québec Amérique, coll. Tous Continents, 2009. Nouvelle édition en format de poche, coll. Nomades, 2016.
Mon cri pour toi , Éditions Québec Amérique, coll. Tous Continents, 2008.
SÉRIE D’UN SILENCE À L’AUTRE
D’un silence à l’autre, Tome III – Les promesses de l’aube , Éditions JCL, 2007.
D’un silence à l’autre, Tome II – La lumière des mots , Éditions JCL, 2007.
D’un silence à l’autre, Tome I – Le temps des orages , Éditions JCL, 2006.
Jardins interdits , Éditions JCL, 2005.
Les Lendemains de novembre , Éditions JCL, 2004.
Plume et pinceaux , Éditions JCL, 2002.
Clé de cœur , Éditions JCL, 2000.
Contes
Contes de Noël pour les petits et les grands , Éditions Québec Amérique, album, 2012.
Récit
Mon grand , Éditions JCL, 2003.





Projet dirigé par Marie-Noëlle Gagnon, éditrice
Conception graphique : Claudia Mc Arthur
Mise en pages : Andréa Joseph [pagexpress@videotron.ca]
Révision linguistique : Eve Patenaude, Chantale Landry et Julie Therrien
En couverture : montage à partir d’une image de Ysbrand Cosijn /
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Conversion en ePub : Nicolas Ménard
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Catalogage avant publication de Bibliothèque et Archives nationales du Québec et Bibliothèque et Archives Canada
Duff, Micheline Un temps nouveau (Tous continents)
ISBN 978-2-7644-3479-6 (Version imprimée)
ISBN 978-2-7644-3461-1 (PDF)
ISBN 978-2-7644-3462-8 (ePub)
I. Titre. II. Collection : Tous continents.
PS8557.U283T45 2017 C843’.6 C2017-940814-3 PS9557.U283T45 2017
Dépôt légal, Bibliothèque et Archives nationales du Québec, 2017
Dépôt légal, Bibliothèque et Archives du Canada, 2017
Tous droits de traduction, de reproduction et d'adaptation réservés
© Éditions Québec Amérique inc., 2017.
quebec-amerique.com



À toutes les femmes de l’humanité qui doivent se battre pour obtenir leur place au soleil.


Les personnages et les situations de ce roman étant purement fictifs, toute ressemblance avec des personnes ou des situations existantes ne saurait être que fortuite.


Quand les hommes vivront d’amour Il n’y aura plus de misère Et commenceront les beaux jours Mais nous, nous serons morts, mon frère
Raymond Lévesque


Chapitre 1
En sortant de la voiture, Nathalie remarqua une faible lueur et un léger mouvement des rideaux derrière la fenêtre du salon. À quatre heures du matin, elle ne voyait qu’une explication : sa mère l’attendait, folle de rage.
— Merde ! s’exclama-t-elle à haute voix, y a pas moyen d’avoir la paix, des fois ?
Il faut dire qu’Emma ne donnait pas sa place pour la surveillance de sa fille aînée. Elle cherchait invariablement à savoir où elle allait et qui l’accompagnait, et elle lui imposait sempiternellement une heure précise de retour, comme si la confiance n’existait pas… ou n’existait plus ! L’adolescente se montrait pourtant fiable, en général, accordant la priorité à ses études et obéissant aux consignes. Une bonne fille, quoi ! Même si, dernièrement, son comportement laissait de plus en plus à désirer…
Cette fois, ou plutôt cette nuit, Nathalie avait largement outrepassé la limite et le temps permis pour cette sortie exceptionnelle, organisée en semaine. Contrairement à sa promesse, elle n’était pas demeurée toute la soirée avec sa copine à la boîte à chansons préalablement désignée à ses parents pour célébrer l’anniversaire d’une amie. Elle n’était pas, non plus, rentrée à l’heure en taxi avec l’argent que sa mère lui avait remis « au cas où… ». Non, ces vingt dollars, elle les avait convertis en alcool et en fumée de pot…
À bien y songer, Nathalie avait décidé que le moment de l’émancipation avait sonné précisément ce soir-là. On était en 1966, quand même ! À l’âge de seize ans, très bientôt dix-sept, elle estimait avoir le droit de mener maintenant sa vie comme elle l’entendait. L’ère de la petite fille sage et docile venait définitivement de se terminer. Avant de partir, quand elle s’était regardée dans le miroir, affichant un air frondeur avec l’ombre à paupières avivant le bleu de ses yeux et le rouge carmin qui lui barbouillait généreusement les lèvres, elle avait aperçu une femme et non plus une adolescente. Quant à ses longs cheveux blonds, ils retombaient savamment sur l’échancrure de sa robe, une antiquité de sa cousine qu’elle avait largement déboutonnée et sur laquelle pendaient des boucles d’oreilles peu discrètes et un lourd collier serti de verroterie. Une femme voluptueuse. Une femme fatale. Elle l’était en effet devenue, ce soir-là, faisant fi des conséquences. Elle referma la portière de la voiture avec précaution afin d’éviter, dans le cul-de-sac de l’avenue de Chateaubriand, un claquement susceptible de réveiller tout le voisinage. Du bruit, il y en aurait bien suffisamment avec sa mère, une fois rentrée dans la maison !
Nathalie salua d’un simple signe de main le garçon, ou plutôt l’homme, au volant. À son âge, il ne s’agissait plus d’un garçon mais bien d’un homme, un homme mûr, un vrai. Et quel homme ! Gentil, charmeur et… beau comme un cœur ! Pour son baptême du sexe, elle n’aurait pu tomber mieux. Quand ils avaient dansé des plains au Nightlife Bar, il avait su la presser tout contre lui et déposer dans son cou des baisers mouillés qui lui avaient donné des frissons. Ouf ! il l’avait rendue folle ! Elle n’avait alors conçu qu’une seule idée : que ce beau mâle continue et, même, qu’il devienne encore plus audacieux.
C’était donc ça, les gestes des relations sexuelles trop souvent évoquées à mots couverts dans les livres et par des images suggestives dans les films ? Elle ne pensait pas les apprécier autant. Cela n’avait rien à voir avec les comportements de ses premiers amoureux, des copains raides et maladroits quand ils la frôlaient, et qu’elle repoussait avec ennui. Lui, au moins… Love me tender, love me sweet … Cette fois, elle n’avait pas hésité à se laisser aller, à se donner sans retenue pour qu’il s’empare d’elle et la possède entièrement, totalement. Ah ! quel plaisir ! Quelle sensualité ! Celui-là, elle l’aimerait durant toute sa vie.
Lorsque, malgré la présence de nombreux clients dans le petit corridor menant aux toilettes de la discothèque, il l’avait lascivement enlacée, elle avait complètement perdu la tête et s’était sentie prête à casser la glace, là, maintenant, tout de suite.
— Aurais-tu le goût de me suivre pour quelques heures, ma chérie ?
Elle avait répondu oui d’un signe silencieux, sans réfléchir, même si elle ne connaissait pas le nom de l’homme en question. Il faut dire que la tête lui tournait, car elle avait ingurgité pas mal de gin-tonics et fumé en plus quelques joints. Finalement, il l’avait informée s’appeler Gabriel, un nom d’archange, le nom le plus doux de la terre.
Après avoir repéré sa copine au fond du bar en compagnie d’un groupe de jeunes de son âge, Nathalie l’avait avisée de son départ imminent avec sa nouvelle conquête. Les vives protestations de Ghyslaine ne l’avaient aucunement ébranlée. La bonne fortune venait de se manifester, rien au monde ne l’empêcherait de suivre cet homme. Tant pis pour sa camarade, elle saurait bien se débrouiller pour terminer la soirée dans une heure ou deux et retourner sagement chez elle avec les moyens du bord.
En cours de route, Nathalie ne s’était même pas inquiétée de l’endroit vers lequel le séduisant Gabriel dirigeait sa voiture à une vitesse folle. Elle n’avait vu que son profil parfait et ses yeux fixés sur le chemin, ses longs cheveux légèrement bouclés flottant sur le col entrouvert de sa chemise et ses mains pétrissant le volant à leur manière, des mains si douces qu’elle les avait considérées comme des objets de culte, les icônes du désir.
Puis, une fois dans la chambre d’un petit hôtel situé non loin de là, elle ne s’était nullement sentie intimidée quand il l’avait déshabillée si tendrement et avec tellement de lenteur et de délicatesse que… Ah ! le plaisir qu’elle avait découvert sous ses caresses, même s’il l’avait pénétrée pour la première fois de sa vie ! Elle n’y avait vu que du feu. La jouissance à la fois la plus exquise et la plus intense jamais connue. Un délice plus merveilleux que tout ce qu’elle avait pu souhaiter et imaginer à ce sujet. Divin, suave, sublime, il n’existait pas de mots pour exprimer une telle euphorie. Le septième ciel, quoi !
Ouais… divin et menant au septième ciel, hein ? Alors, pour quelle raison prétendait-on qu’il s’agissait d’un péché mortel conduisant à l’enfer éternel ? Bizarre de septième ciel… Et pourquoi ne réserver ce plaisir céleste pourtant normal et naturel qu’« en mariage seulement », ainsi que le prescrivait l’Église ? Étrange. Cela signifiait-il que tous les célibataires de la planète ne pouvaient jamais en profiter de leur existence ?
Ce fabuleux vertige n’avait duré qu’un trop court moment. Voilà que le beau Gabriel la ramenait chez elle, comme il l’avait promis. Elle le quitta au milieu de la rue en poussant un soupir, à la fois de désolation de devoir se séparer de lui, mais aussi de contentement de retourner dans son foyer en toute sécurité, là où le devoir et l’obéissance l’appelaient avec quelques heures de retard, comme si sa conscience venait tout juste de se réveiller après une gourmande nuit à goûter aux fruits défendus.
— Au revoir et… merci !
— Salut, ma chérie ! On se revoit bientôt, hein ?
— Mais oui, je veux bien !
— Je te téléphone demain.
La voiture avait fait demi-tour et filé dans la nuit. Disparu, le bel archange… En pénétrant sur la pointe des pieds dans sa maison, Nathalie retenait son souffle, s’attendant à ce que le ciel lui tombe sur la tête. En découvrant son père, au lieu de sa mère, attablé dans la cuisine devant une bouteille de scotch, un verre à la main, la cigarette au bec et affichant un air mauvais, elle sut qu’elle ne se trompait pas.
— D’où viens-tu, maudite courailleuse ?
— Bien… je suis allée danser avec mon amie Ghyslaine après le spectacle de la boîte à chansons. Maman était au courant, je l’avais avertie.
— Quatre heures du matin, c’est pas une heure pour rentrer ! Les bars et les clubs ferment plus tôt que ça, que je sache ! À quelle heure ta mère t’avait-elle ordonné de revenir ?
— Euh… pas trop tard après… après minuit. On est seulement allées prendre un café en sortant de la discothèque, Ghyslaine et moi. On avait un peu soif, tu comprends.
— Un café, hein ? J’te crois pas ! Tu pues l’alcool et la boucane, espèce de menteuse ! Pis le char qui t’a ramenée ici… Un taxi gratis qui avait enlevé son enseigne, je suppose ?
— Papa, arrête de me questionner, s’il te plaît. Je dois dormir, j’ai de l’école demain matin, moi !
Elle n’aurait jamais dû lui rappeler cela, ce fut la goutte qui fit déborder le vase. Son père se leva d’un trait et commença à la frapper en vociférant.
— Ah ben ça parle au diable ! T’as de l’école demain matin ? Donc, aujourd’hui même, si je comprends bien ! Viens pas me faire accroire que tu te soucies de tes cours, astheure ! J’en ai assez, de tes menteries, moi ! En plus que tu fumes comme une cheminée. Si ça a de l’allure !
— Ben quoi ? Toi et maman, vous fumez bien tous les deux.
— Sais-tu combien ça coûte ? T’as pas l’âge encore. Pis mets donc des jupes un peu plus longues, espèce de dévergondée !
— Les mini-jupes sont à la mode. Arrive en ville, le père !
— Estie… Veux-tu savoir mon opinion sur ton comportement, ma fille ? Tiens, voilà ce que j’en pense !
Il lui administra d’abord une gifle en pleine figure, puis une deuxième, puis une troisième, et ensuite des coups de poing sur tout le corps en la repoussant contre le mur. On aurait dit qu’il ne pouvait plus s’arrêter. Nathalie cria si fort que la maisonnée fut sur un pied d’alerte en quelques minutes.
— Lâche-moi, p’pa, lâche-moi ! Sinon, je sacre mon camp d’ici et je ne reviendrai plus jamais. C’est ça que tu veux ?
On entendit alors Emma, la mère, descendre promptement l’escalier, suivie des enfants. Elle tenta d’apaiser son mari.
— Remonte te coucher, Ovide, on réglera ça dans la journée quand tout le monde sera plus calme.
Elle faillit ajouter « et à jeun », mais garda cette remarque pour elle. L’homme ne se fit pas prier et grimpa les marches en titubant, après avoir lancé un regard meurtrier à sa fille. Emma se tourna alors vers Nathalie avec un air découragé.
— Toi, ma chère, va au moins prendre une douche et, de grâce, essaye de dormir un peu. On se reparlera au matin. Venez, les mousses, on retourne au lit.
Les trois jeunes se dirigèrent vers leur chambre, impressionnés devant la figure de leur grande sœur empourprée par les gifles.
Quelques heures plus tard, Nathalie, après avoir évité sa mère entre deux portes, se retrouva dans la classe de onzième année de l’école Sainte-Marie, léthargique et absolument incapable de se concentrer sur le travail de correction de texte qu’elle devait remettre à la fin du cours. Elle tomba endormie en moins de deux, le front appuyé sur son pupitre. L’institutrice, une religieuse passablement sévère et exigeante, finit par l’envoyer chez la directrice après de vaines tentatives pour la stimuler et la tenir éveillée.
— Si vous êtes malade, Nathalie, nous allons aviser vos parents. Si vous roupillez parce que vous avez passé une nuit blanche pour quelque raison que ce soit, il nous faudra également les prévenir, malheureusement.
— Il n’y a personne chez nous durant le jour, car maman, tout comme mon père, doit se rendre au travail. Je vous en prie, ma sœur, je me sens juste fatiguée. Je… je… mes règles s’en viennent et j’ai mal dormi.
La religieuse haussa les épaules.
— À ce point ? Je ne vous crois pas !
Son enfant avait besoin d’elle, mais madame Laviolette, la mère de Nathalie, brillait par son absence. Voilà ce qui arrivait, songea la bonne sœur, quand les mères, au lieu de veiller entièrement sur leur famille, occupaient un emploi à l’extérieur. Que les autres en prennent soin ! Hélas, elles semblaient de plus en plus nombreuses à quitter ainsi leur foyer durant les jours de semaine pour gagner des sous. L’argent, l’argent… Comme si l’argent constituait une excuse suffisante pour que les femmes renoncent à leur rôle d’éducatrice et fassent garder leur marmaille par n’importe qui ! Et on appelait ça la « Révolution tranquille » ! La belle affaire ! D’après elle, la société s’en allait à l’évidence en décrépitude, et de façon tout à fait tranquille, en effet ! Les enfants n’étaient certainement pas en mesure de se plaindre, les pauvres petits !
— C’est bon, vous pouvez rester à l’école, mais, de grâce, réveillez-vous !
La jeune fille en prit son parti et essaya de se montrer plus attentive tout au long de la journée. Cet après-midi-là – était-ce un hasard ? –, le sujet du cours de religion fut, une fois de plus, la chasteté. Sœur Sainte-Angéline-du-Sacré-Cœur répéta à ses élèves, comme elle le faisait très souvent, que l’Église interdisait la pratique de l’amour libre, cet acte par elle qualifié d’irrévérencieux devant être strictement réservé au mariage et dans l’unique but de procréation.
— Il s’agit d’une faute excessivement grave qui vous mènera en enfer si vous la commettez avant les épousailles. Et je porte également à votre attention les french kisses , c’est-à-dire les embrassades prolongées et provocatrices, ces vulgaires fricassées de museaux qui constituent des relations sexuelles en miniature. Cela aussi est proscrit, sachez-le !
Personne ne rouspéta dans la classe composée uniquement d’adolescentes pour la plupart encore sages, quoique plusieurs d’entre elles devaient probablement avoir déjà expérimenté avec leur petit ami la pratique du « baiser osé », sans aller plus loin.
Quant à Nathalie, jusqu’à la veille, elle ignorait les détails de ces pratiques mystérieuses. Certes, elle avait deviné depuis longtemps comment se faisaient les bébés et elle avait examiné chez ses jeunes frères, mine de rien et non sans un certain dégoût, cet organe mâle qui leur pendouillait entre les jambes et devait pénétrer dans le vagin des femmes en se durcissant. Cependant, elle n’en connaissait pas davantage, jusqu’à ce que, la nuit précédente, Gabriel, le plus adorable représentant de la gent masculine, ne l’initie à la chose.
Quant à la séduction, la religieuse rebattit les oreilles de toutes les filles en insistant une fois de plus sur leur responsabilité au sujet des fautes de désir qu’elles faisaient commettre aux hommes.
— Vous êtes coupables de leurs péchés d’impureté en essayant de les exciter. Par conséquent, habillez-vous modestement. Optez pour les chemisiers plutôt que pour les chandails, car, en général, ceux-ci moulent trop votre poitrine, évitez les décolletés et portez des vêtements amples et longs. Je pense aux mini-jupes en train de devenir à la mode. Quelle horreur ! D’après moi, il s’agit d’une véritable aberration ! N’oubliez jamais ce que je vous dis : tout est pur dans un cœur pur.
Nathalie songea à la façon relativement correcte dont elle était habillée, la veille, à la discothèque. La vieille robe verte bien ordinaire et assez longue, pas très aguichante malgré son audace de défaire les premiers boutons, ne l’avait pas empêchée de séduire le cher Gabriel. Bien sûr, il l’avait complimentée sur sa taille fine, ses magnifiques cheveux blonds « comme ceux des anges » et son regard « aussi bleu que l’océan ». Là-dessus, elle n’avait pas grand pouvoir d’éviter l’attirance.
Ce même jour, Nathalie rentra de l’école comme à l’accoutumée, à quatre heures de l’après-midi, et s’en fut aussitôt dans la chambre qu’elle partageait avec sa jeune sœur Carole pour piquer un somme avant l’arrivée des parents.
À son soulagement, ils ne soulevèrent pas la question de la nuit tumultueuse au cours du repas. Mais une fois les autres enfants au lit et le père occupé à fignoler une réparation dans le hangar, Emma retint Nathalie par le bras.
— Viens ici, ma fille, j’ai à te parler. C’est quoi, cette histoire-là, de ne rentrer qu’aux petites heures du matin, et dans une voiture étrangère, en plus ? Aurais-tu, par hasard… euh… eu une aventure avec quelqu’un ?
— …
— Réponds, grands dieux ! Sais-tu que ton silence suffit pour me convaincre de la vérité ? Ne me dis pas que tu as couché avec un homme ! Avec qui et où, espèce de débauchée ? Ce n’est pas comme ça que je t’ai élevée, il me semble ! Ta réputation, tu t’en fiches royalement, n’est-ce pas ? Et la chasteté, la pudeur, les convenances et la dignité ? La pureté de ton âme ? Tout ça vient de s’éteindre joyeusement, je te gage ? Dis-moi la vérité, s’il te plaît, ma fille !
Nathalie se contenta de hausser les épaules, sans répondre.
— Bon, j’ai compris. Ton mutisme veut tout dire.
— OK, d’abord ! Je suis effectivement tombée en amour la nuit passée et…
— Et il est beau, il est fin, il est merveilleux, je suppose, et tu as hâte de le revoir. Dis-moi si je me trompe, Nathalie.
La jeune fille fit signe que non, en baissant la tête.
— Si tu as commencé à sauter la clôture à ton âge, nous allons devoir agir rapidement, ma chère. Sinon, ça risquerait trop de déclencher une grossesse à un moment donné ! Voici la résolution que nous avons adoptée la nuit dernière, ton père et moi : je vais t’emmener chez le docteur Perreault, la semaine prochaine, que tu le veuilles ou non.
— Comment ça ? Je ne me sens pas malade.
— Non, mais… D’après une de mes amies, il existe une nouvelle sorte de pilules qu’on appelle « anticonceptionnelles ». Il paraît qu’elles empêchent la grossesse quand tu t’envoies en l’air avec n’importe qui. Me fais-je bien comprendre ? J’ai décidé que tu en prendrais.
Nathalie lança à sa mère un regard à la fois buté et surpris. Elle ne s’attendait pas à une telle proposition. Au fond, cela ne signifiait-il pas qu’Emma tolérerait d’une certaine manière ses futures escapades, et que ces dernières s’avéreraient inoffensives dans l’avenir ?
— À moins de me tromper royalement, poursuivit Emma, j’ai vraiment l’impression que tu vas de nouveau franchir la barre prochainement, te connaissant bien et constatant la vie débridée que tu as entrepris de mener depuis déjà un certain temps. Mademoiselle veut « se sentir libre », comme tu nous le répètes souvent, hein ? Eh bien, tu le seras à une condition essentielle : pour rien au monde, tu ne dois tomber enceinte en dehors du mariage. Admets-tu ça, au moins ? Te vois-tu avec un bébé ? Non… pas question ! Même si elles commencent seulement à apparaître sur le marché, le médecin comprendra et il ne te refusera certainement pas ces pilules miraculeuses. Il doit déjà en prescrire très souvent à nos chères adolescentes d’aujourd’hui de plus en plus libertines. Du moins, je le suppose.
La jeune fille baissa la tête, n’ayant absolument pas prévu qu’Emma en arriverait aussi vite aux conclusions malgré son manque de précisions au sujet de ses égarements de la veille… et, pourquoi pas, de ceux à venir ! À vrai dire, Nathalie prenait soudainement conscience que, dans l’exaltation du moment, la menace d’une grossesse non désirée ne l’avait même pas effleurée. Cela la fit frissonner. S’il fallait…
Cependant, une autre pensée ne tarda pas à lui changer les idées. Se tournant vers sa mère, elle se demanda, pour la première fois de sa vie, si celle-ci éprouvait, en couchant avec son paternel, autant de plaisir qu’elle en avait ressenti avec Gabriel. Mais le regard crispé d’Emma la ramena vite à la réalité.
— On prend ça de quelle manière, ces médicaments-là ? Entre deux baisers ou deux caresses, ou bien le lendemain de la veille ?
— Je l’ignore. On verra bien ce que le docteur Perreault nous dira.
Spontanément, dans le secret de son cœur, Nathalie prononça aussitôt une prière : « Seigneur, s’il vous plaît, faites que je ne sois pas tombée enceinte, la nuit dernière. » Un puissant bémol venait de s’ajouter à l’euphorie de son aventure : au plaisir sexuel des femmes s’annexe automatiquement la fertilité. Un désir et un projet pour certaines, un refus total pour d’autres. Et, pour Nathalie Laviolette, une épée de Damoclès au-dessus de la tête.


Chapitre 2
Dieu merci, Nathalie ne tomba pas enceinte et vit apparaître ses menstruations avec apaisement. Tout rentra finalement dans l’ordre, mis à part le silence inattendu du fameux Gabriel. Les premiers jours, elle ne quittait plus la maison, ne cessant de jeter des regards inquisiteurs sur l’appareil téléphonique. Allons donc, après une telle intimité entre eux, il ne pouvait la laisser en plan et l’oublier aussi facilement. Un imprévu s’était assurément présenté. À un moment donné, il réapparaîtrait en l’appelant « mon amour ».
Quelques semaines plus tard, l’adolescente attendait, assise dans un coin du salon, le retour d’Emma avec une certaine fébrilité, impatiente de lui montrer son bulletin scolaire. Depuis sa rencontre avec le docteur Perreault, Nathalie se sentait étrangement honteuse, comme si Emma l’avait prise en défaut. À cause des questions précises du médecin, elle avait dû avouer, en présence de sa mère, avoir eu une relation sexuelle complète récemment, relation qui ne s’était pas renouvelée par contre, car, à sa grande déception, le bel amant ne lui avait pas redonné de nouvelles. Amoureux d’un soir, sans doute, qui devait bambocher à gauche et à droite sans attachement ni responsabilité. Elle arriva à s’en consoler en remplaçant sa peine et sa déconvenue par un puissant haut-le-cœur. Si tous les hommes s’avéraient aussi frivoles…
Néanmoins, elle n’avait pas apprécié de confirmer cet accouplement en face du docteur et d’Emma, même si cette dernière le lui avait adroitement fait avouer. Maintenant que Nathalie prenait des anovulants, ironie du sort, aucun nouveau prétendant ne s’était pointé. À vrai dire, elle en voulait aux hommes de devoir ingurgiter chaque matin, à cause d’eux, des pilules contraceptives pour rien, strictement rien ! Ces vilains traitaient les femmes comme des objets de sexe sans cœur et sans âme, et ils ne songeaient pas aux conséquences psychologiques et physiques de leurs actes. Cela la rendait méfiante à l’égard de la gent masculine. Le désintérêt de Gabriel envers elle l’écœurait au plus haut point. L’humiliait surtout. Convaincue qu’elles ne serviraient plus à rien, elle finit par jeter ses pilules à la poubelle.
De présenter ses excellentes notes à son père et à sa mère allait sûrement remettre les choses en place et rehausser d’un cran son estime de soi et sa réputation. Elle redeviendrait l’adolescente sage et sérieuse réussissant bien ses études, celle de laquelle rêvaient tous les parents. Effectivement, Emma, après avoir examiné attentivement son bulletin, afficha un air pleinement satisfait. Cependant, elle paraissait hésiter avant d’exprimer son contentement à haute voix, comme si une contrariété ou une inquiétude la tracassaient. Elle se racla la gorge à plusieurs reprises au moment de se lancer sur le dernier sujet auquel la jeune fille s’attendait.
— Je dois te parler sérieusement de quelque chose, Nathalie.
— De quoi, maman, pour l’amour du ciel ? Tu m’énerves, là ! Tu ne sembles même pas fière de mes résultats scolaires. Je ne commets pas que des mauvais coups, comme tu peux le voir.
— Mes préoccupations concernent justement l’école. Tu es assez grande pour comprendre qu’élever quatre enfants, ça coûte cher. Très cher. Malheureusement, ton père et moi, on ne gagne pas assez d’argent pour subvenir à tous vos besoins. Tu finis ton secondaire en juin prochain, et sois-en heureuse, car de nombreux jeunes, surtout des filles, ne se rendent pas à ce stade. Cependant, une fois l’année scolaire terminée, il faudra te trouver un emploi, ma belle. Ni toi ni ta sœur ne pourrez poursuivre vos études au-delà de la onzième année. Tes deux frères, oui, mais pas vous deux. Ton père et moi en avons discuté et…
— Quoi ? Mais, maman, ça n’a pas de sens ! J’aime l’école, moi, et je veux continuer pour m’inscrire à l’université afin d’apprendre une profession.
— La place des filles pour s’épanouir pleinement réside au foyer, et elles n’ont pas besoin de diplômes pour élever des enfants, changer des couches et s’occuper de la cuisine et du ménage. Les garçons, eux, devront un jour gagner le pain quotidien de toute une famille. Il leur importe donc d’étudier plus longtemps afin d’embrasser un métier qui rapporte bien.
— Maudits hommes ! En plus de faire l’amour sans en subir les conséquences, ils ont le droit de s’instruire, et pas nous !
Nathalie commença à pleurer. À vrai dire, elle n’avait jamais réfléchi sérieusement à son avenir, prenant plutôt la vie au jour le jour en réussissant parfaitement bien le travail imposé par ses professeurs sans se poser de questions. Elle savait toutefois que ses parents ne disposaient pas des moyens financiers nécessaires pour l’envoyer dans un collège de filles afin d’obtenir un baccalauréat ès arts. Mais de là à la retirer complètement des études après sa onzième année, il y avait une marge ! Après tout, à part le cours classique, d’autres avenues s’offraient à elle. On en parlait d’ailleurs abondamment en classe. Ainsi, elle pourrait, en quelques années, devenir infirmière, physiothérapeute ou institutrice, s’inscrire à l’école de secrétariat ou bien en sciences pures, en chimie, en physique, en biologie ou en mathématiques à l’université. Pour toutes ces matières, on n’exigeait pas le baccalauréat, même si cela ne constituait pas son premier choix. Hélas ! en ce moment, il n’était pas question de choix, de toute évidence, et elle devrait entrer immédiatement sur le marché du travail.
— Voyons, maman, je suis la première de ma classe ! Je désire exercer une occupation intéressante, me lancer dans une carrière qui me passionnera, soit le journalisme, la littérature, les sciences sociales ou quelque chose du genre. Si jamais je ne trouve pas de mari et ne mets pas d’enfants au monde, que ferai-je sans diplôme, hein ?
— Allons donc, la profession, oublie ça ! Des bébés, tu en auras, comme toutes les femmes, d’ailleurs. Pourquoi dis-tu cela ? Pense plutôt au temps présent : d’ici quelques mois, tu auras dix-sept ans. Estime-toi chanceuse d’avoir pu te rendre jusqu’à la fin du cours secondaire, ma chère. Tandis que moi…
Nathalie lui jeta un regard rempli de rancœur. Des dizaines de fois, elle avait entendu Emma se lamenter parce que, naguère, on l’avait écartée en bas âge de l’école primaire pour aider sa propre mère aux prises avec quinze marmots. Et elle avait l’audace d’imposer la même chose à sa fille ! Il faut dire qu’à l’époque, il n’existait pas de limite pour retirer un enfant, alors que, depuis 1961, aller en classe était obligatoire jusqu’à l’âge de quinze ans. Après tout, on était en 1966, les temps avaient changé et la situation était différente, que diable ! Grâce aux fameuses pilules, les mères ne donnaient plus naissance à autant de petits, et l’instruction avait subi plusieurs transformations. En outre, depuis l’achèvement de la guerre, de plus en plus de femmes vaquaient à des postes de travail à l’extérieur de leur foyer. Avant que le dernier frérot ait pris le chemin de l’école, Emma elle-même, afin de joindre les deux bouts, s’était trouvée dans l’obligation d’occuper un emploi qu’elle détestait et dont elle se plaignait continuellement, dans une manufacture de produits alimentaires. Une gardienne venait à la maison pour veiller sur le benjamin et recevoir les plus jeunes à la fin des classes. Et cette mère, SA mère, allait imposer à ses deux filles de subir la même injustice et un sort identique au sien, en cessant de les faire instruire ! Emma avait-elle au moins évolué, ces dernières années ?
— Maman, te rends-tu compte de ce que tu m’annonces ? Tu m’ordonnes d’arrêter d’étudier ? Voyons donc ! Je n’en reviens pas !
— Ben quoi ? Tu ne seras pas pire que les autres.
— Quels autres ? Veux-tu dire toi-même ? Justement, je refuse d’être considérée comme les autres, moi ! Je désire me rendre jusqu’à l’université pour me préparer une existence intéressante et un gagne-pain convenable. Cela ne prouve pas que devenir une mère de famille ne signifie absolument rien pour moi, mais il y a autre chose dans la vie, il me semble ! Les femmes de carrière font maintenant de plus en plus partie de la réalité. J’ai toujours rêvé de poursuivre des études, surtout que j’en ai les capacités. Tu ne vas pas m’en empêcher, hein ? Tu ne peux pas me faire ça, je ne le veux pas. S’il te plaît, maman !
— Où prendras-tu l’argent pour t’offrir ces cours et te faire vivre pendant ce temps ? Je ne t’apprends rien en t’affirmant qu’on ne pourra pas payer pour l’instruction de quatre enfants, mais seulement de deux, c’est-à-dire tes frères.
— Et tu en as discuté avec papa, m’as-tu dit ?
La pensée de son père éveilla, dans l’esprit de Nathalie, davantage de reproches que d’espoir de le voir régler le litige. Cet homme violent, insolent, toujours entre deux verres… Ce paternel indifférent, surtout ! Qu’un tel homme défende la cause des femmes, et en particulier celle de ses filles, sembla une impossibilité dans la tête de l’adolescente. L’idée de la retirer de l’école venait sans doute de lui. Il se foutait de ses enfants, à part pour exercer sur eux et à grands coups de poing une autorité stupide quand il en avait l’occasion. Tout ce qu’il désirait consistait à ne pas perdre la face. C’est pourquoi il l’avait frappée si violemment, l’autre nuit. À la vérité, Ovide Laviolette refusait que sa fille passe pour une dépravée, point à la ligne. La fierté de la voir évoluer parmi les universitaires ne l’avait sûrement jamais effleuré, Nathalie en était convaincue.
Pour le reste, l’instruction, la profession, l’avenir de sa famille, son père s’en contrefichait, cela crevait les yeux. Il gagnait sa vie dans une usine d’automobiles, ses enfants avaient de quoi bouffer et des habits à se mettre sur le dos tous les jours, quoi demander de plus ? L’ambition ne le ferait jamais mourir, lui qui, avec sa sixième année forte, n’était jamais allé plus loin que le coin de sa rue et n’avait jamais lu un livre de son existence. D’après lui, on n’atteignait pas le bonheur avec des cours de français et de mathématiques. Pas plus, disait-il, que par la religion, qui embrigadait le monde avec ses défenses et ses règlements stupides.
D’ailleurs, à cet effet, de constater que son père n’assistait pas à la messe du dimanche et des Fêtes, et que sa mère, si elle se présentait régulièrement à l’église, ne recevait jamais la sainte communion, pas même à Pâques, intriguait Nathalie. Elle mettait cela sur le compte de leur décision d’empêcher d’autres naissances par l’utilisation de préservatifs ou, depuis un temps relativement récent, par la prise de pilules contraceptives par Emma. C’était la raison pour laquelle ses parents délaissaient de plus en plus l’Église catholique, qui proscrivait la contraception sous toutes ses formes, à part l’inactivité sexuelle totale.
Après l’épisode de Gabriel, Nathalie avait bien voulu se confesser de son péché et essayer de regretter sa faute, mais elle n’avait guère réussi. La jouissance s’était avérée trop intense. Convaincue de n’avoir pas offensé Dieu, son seul repentir consistait à s’être donnée spontanément et généreusement à un homme qui ne le méritait pas, en plus d’avoir absorbé inutilement des anovulants à cause de lui. Pour le reste…
Ah non ! Elle ne suivrait pas l’exemple des générations précédentes, elle le savait, elle le sentait. Et cette décision comptait plus que tout au monde. Une femme libérée pour de vrai, voilà ce qu’elle deviendrait ! Libérée de tout. Une femme qui mènerait sa vie comme elle l’entendait. Une battante. Ils pouvaient tous aller au diable avec leurs beaux principes ! Un temps nouveau venait de commencer.
— On verra bien, maman, où je m’orienterai, en juin. Après tout, il reste encore quelques mois avant la fin de l’année.
Emma haussa les épaules sans répondre. La jeune fille prit alors ses affaires et monta silencieusement s’enfermer dans sa chambre. Elle lança son bulletin sur le lit avec l’impression qu’un poids immense pesait sur elle.


Chapitre 3
— Non, maman, il n’y aura pas de frais de scolarité ! Et non, ça ne durera pas plus que deux ans. Oh ! s’il te plaît, s’il te plaît… Avec mes bonnes notes, ils ne pourront pas refuser ma candidature.
Nathalie avait joint les mains dans un geste suppliant. Que faire d’autre pour convaincre sa mère qui semblait lever le nez sur le formulaire à signer ? Quand sœur Sainte-Angéline avait annoncé devant toute la classe qu’à cause des nouvelles consignes dans le domaine scolaire, l’école normale de l’Enfant-Jésus, tenue par la communauté des Sœurs de la Réparation, devrait fermer définitivement ses portes dans quelques années et qu’exceptionnellement, d’ici là, on accepterait un certain nombre d’élèves gratuitement pour l’obtention d’un brevet B d’enseignement, l’adolescente n’avait pas hésité à saisir l’occasion.
En effet, sur la recommandation de la commission Parent et à la suite de la création d’un ministère de l’Éducation, les autorités gouvernementales préconisaient une réforme pédagogique en profondeur. Dorénavant, on soumettrait de plus en plus l’instruction à la responsabilité de l’État plutôt qu’à celle du clergé et des congrégations religieuses. Entre autres, on allait instaurer prochainement, grâce à l’organisation de nouveaux collèges d’enseignement général et professionnel appelés « cégeps », un niveau de formation d’une durée minimale de deux ans afin de faciliter le passage entre le cours secondaire et l’université, et de trois ans entre le secondaire et le monde du travail technique. Avant longtemps, les écoles normales gérées par les sœurs devraient transférer leurs assises à la Faculté des sciences de l’éducation de l’université.
Évidemment, obtenir un brevet B pour faire la classe à des enfants à l’élémentaire ne correspondait pas précisément aux véritables rêves d’avenir de Nathalie. Elle aurait plutôt opté pour devenir une femme de lettres ou quelque chose du genre après quelques années d’études dans un collège classique puis dans un complexe universitaire. Mais qu’importe. Entre la tâche d’enseigner aux jeunes et celle de bosser comme vendeuse dans un magasin de vêtements de l’avenue du Mont-Royal ou, à l’instar de sa mère, comme ouvrière dans une manufacture en attendant la venue du prince charmant qui la ferait vivre, mieux valait porter son choix sur la profession d’institutrice. Après tout, elle aimait bien les enfants, et ce métier exigeait de l’intelligence, de la sollicitude et des connaissances, sans oublier qu’avec un salaire acceptable, elle saurait bien se débrouiller et deviendrait une femme indépendante. Une femme libre. Au pire, elle pourrait toujours se réorienter ultérieurement.
Pourtant, Emma hésitait à soutenir le projet de sa fille. Indifférence ? Insensibilité ? Manque d’enthousiasme et de compréhension à son égard ? Réelle question de budget ou relents d’une mentalité ancienne sur l’épanouissement de la gent féminine ? Appréhension de conflit avec son époux ? Nathalie ne savait trop que penser. Et si c’était de l’insouciance de la part d’Emma ? Ou pire, de l’envie ?
— Je vais d’abord en parler à ton père avant de poser officiellement notre nom sur le feuillet d’inscription.
— Mais, maman, ça presse ! On limite le nombre d’élèves acceptées gratuitement, paraît-il. Je ne veux pas essuyer un refus et me laisser dire qu’il ne reste plus de place parce que je suis arrivée trop tard, moi !
L’idée vint à l’esprit de Nathalie de ratifier elle-même la demande d’admission en imitant la signature de son paternel. Bonne initiative ! Elle affirmerait à ses parents avoir rapporté le papier à l’école par distraction, le croyant autorisé, ou elle leur raconterait n’importe quel mensonge crédible, cela n’avait pas d’importance. Ovide, toujours à moitié ivre, n’y verrait que du feu. Et Emma avait bien d’autres chats à fouetter. Tant pis pour eux, ils n’avaient qu’à le signer immédiatement, ce satané document !
Qu’à cela ne tienne, Nathalie se donna deux jours au maximum. Si, après-demain, son père ou sa mère n’avait pas encore rempli la ligne sous la rubrique Approbation parentale , elle y apposerait elle-même leur nom. Advienne que pourra…
Elle l’effectua en effet, pendant la fin de semaine suivante. L’avant-veille, Ovide était rentré trop tard, s’éternisant sans doute à la taverne pour boire une partie de sa paye habituellement reçue le vendredi. Et le samedi, Emma avait fort probablement oublié de lui en parler. Ou, encore plus inacceptable, elle avait négligé tout simplement et volontairement de discuter avec son mari des projets de leur fille.
Après s’être exercée à plusieurs reprises dans le secret de sa chambre à reproduire fidèlement la signature de son père apposée sur un ancien bulletin, Nathalie traça donc, d’une main relativement ferme, le nom d’Ovide Laviolette sur sa demande d’admission à l’école normale de l’Enfant-Jésus. Elle la remit sans hésitation dès le lundi suivant à son institutrice, avec un élan bien résolu que rien n’aurait pu retenir. Après tout, de ce geste dépendait son avenir. Elle revint néanmoins à son pupitre le cœur en charpie, à la fois ébranlée par l’indifférence de ses parents et dévorée soudain par le remords de pratiquer la tromperie et le mensonge. Une lueur brillait toutefois dans son esprit, une vague source de chaleur la rassurant d’accomplir son devoir envers elle-même. Elle s’y réfugia en silence, assumant de plus en plus son rôle de battante.
Sœur Sainte-Angéline ne se douta jamais du subterfuge et se montra ravie de constater que l’une de ses meilleures élèves allait poursuivre des études dans l’une des écoles spécialisées de sa communauté en choisissant la plus belle des professions, soit celle d’enseignante au primaire.
— Bravo, ma chère Nathalie ! Vous vous y plairez sûrement, croyez-moi !
L’adolescente se contenta d’un signe affirmatif de la tête accompagné du plus angélique des sourires. Non seulement elle ne regrettait pas son geste même s’il s’agissait d’une tricherie, mais le fait de résister à ses parents et d’entreprendre elle-même et à sa manière la gestion de son avenir la rendait fière et forte. Tant pis pour ses géniteurs, ils achevaient leur temps de domination absolue !
Quand, après plusieurs jours, sa mère lui fit enfin part de leur accord, après en avoir longuement délibéré avec Ovide, la jeune fille annonça que le formulaire se trouvait présentement rangé dans son pupitre à l’école, et qu’elle le rapporterait dès le lendemain pour le leur faire signer. Mais le jour suivant, elle ne se gêna pas pour proférer un autre audacieux mensonge.
— Désolée, maman, la sœur a ramassé toutes les réponses aujourd’hui, mais elle m’a assuré qu’elle se portait garante de ma demande, même si votre nom n’y paraît pas. Je lui ai affirmé votre consentement, et elle m’a fait entièrement confiance. Votre signature ne sera pas requise.
Quelques semaines plus tard, arrivait par la poste l’enveloppe contenant l’admission officielle de Nathalie Laviolette à l’école normale de l’Enfant-Jésus pour l’automne suivant. L’adolescente poussa un soupir de satisfaction. Elle avait réussi. Bien sûr, elle ne s’orientait pas vers ce qu’elle désirait réellement, mais, dans deux ans, elle deviendrait en mesure de gagner sa vie intelligemment et, qui sait, peut-être pourrait-elle poursuivre ultérieurement d’autres études à temps partiel auxquelles elle pouvait dorénavant se permettre de rêver.
Les mois s’écoulèrent rapidement et, petit à petit, les souvenirs amers au sujet du fameux profiteur Gabriel s’amenuisèrent de plus en plus pour laisser place à la délicieuse évocation des doux plaisirs sexuels. Plaisirs que Nathalie s’était bien gardée de renouveler pendant un certain laps de temps. D’un autre côté, elle se réjouissait encore que cette incartade irréfléchie soit demeurée sans conséquence. Ouf ! L’existence d’un bébé ou même d’un bien-aimé exigeant aurait sans doute tout chambardé. Pour le moment, elle devait penser uniquement à son avenir et y consacrer toutes ses énergies. L’amour viendrait bien assez vite.
Par contre, à bien y songer, au sujet de la prévention de la grossesse, Emma avait eu raison. Nathalie dut retourner en catimini chez le médecin pour se munir encore une fois de ces fameuses pilules contraceptives, car, vers la fin du printemps, un nouveau prétendant semblait vouloir se présenter à l’horizon. Un galant plutôt malhabile, Jimmy, grand roux à lunettes quelque peu ennuyeux et pas encore sorti des jupes de sa mère. Un Anglais, par-dessus le marché ! Pour le moment, il se montrait assez gauche et pas trop entreprenant dans ses rares contacts physiques avec Nathalie. Un baiser du bout des lèvres ici et là, de temps à autre, rien de plus. Mais comme tout garçon qui respecte sa nature, il en viendrait bien assez vite à la chose, surtout avec cette blonde qui paraissait quelque peu consentante et remplie de désirs.
Mais Nathalie se sentait-elle vraiment consentante ? Les incessantes leçons de morale des religieuses et les sages mises en garde de sa mère avaient amplement refréné ses libertés sexuelles. Après tout, elle avait la vie entière pour en profiter et Jimmy ne l’enthousiasmait guère. L’important, pour le moment, consistait à terminer honorablement sa onzième année et à se lancer en septembre prochain à l’école normale pour l’obtention de son brevet d’enseignement.
À l’instar de son amie Ghyslaine toujours peu encline aux frivolités, Nathalie se montra plus réticente à passer des soirées dans les discothèques, préférant des veillées de filles chez l’une et chez l’autre ou dans des boîtes à chansons, ou encore d’innocentes balades à bicyclette avec son prétendant roux quand il ne la conduisait pas au cinéma ou à un concert de jazz pour la ramener ensuite docilement au bercail.
L’emploi d’été déniché dans un magasin de chaussures de la rue Saint-Hubert la confirma dans son idée irrévocable de poursuivre ses études. Elle ne pouvait croire que certaines gens gagnaient leur pitance comme vendeurs de souliers pendant toute leur existence. Bien sûr, le propriétaire du commerce, un anglophone de Westmount, avait exigé d’elle de parler l’anglais, et elle avait remercié le ciel d’avoir mis Jimmy sur sa route, revendiquant que leurs conversations se fassent principalement en anglais. Les rudiments acquis à l’école et enseignés par les bonnes sœurs n’auraient pas suffi à la nouvelle employée. Avantageusement, elle savait maintenant se débrouiller dans cette langue étrangère, même si elle n’arrivait qu’à baragouiner quelques phrases, incapable de soutenir de longues discussions.
De toute façon, ils n’avaient qu’à apprendre le français, ces tannants d’Anglais ! Après tout, on se trouvait au Québec où les francophones étaient majoritaires et chez eux ! D’autant plus que ces « stie d’Anglais », comme disait son père, avec leurs poches bourrées d’argent, ils ne venaient à peu près jamais magasiner dans les boutiques québécoises de la rue Saint-Hubert pour s’acheter des chaussures, préférant les grands établissements tels qu’Eaton, Morgan, Simpson’s, Ogilvy’s, Holt Renfrew et autres commerces à prix inabordables de la rue Sainte-Catherine, tous administrés par des Anglais. Dans la province de Québec, les anglophones détenaient le pognon, pas les Canadiens français. Oh ! que non !
Un peu plus et elle aurait donné son nom pour s’engager comme membre du Front de libération du Québec, un groupe indépendantiste ayant fait son apparition depuis quelques années. Bien sûr, elle prônait la persistance du français, bien sûr, elle rejetait certaines ingérences du gouvernement du Canada dans les affaires des gens d’ici, bien sûr, elle souhaitait la souveraineté du Québec, mais le temps lui faisait défaut pour se convertir en une participante active du mouvement. Non seulement son trop jeune âge et son manque de connaissances l’en empêchaient, mais surtout les interventions armées à motivation politique du FLQ, dont l’explosion de bombes contre des entreprises anglophones, l’effrayaient et lui faisaient horreur. Elle y réfléchirait plus tard. Une fois acquis son diplôme d’institutrice, un cours universitaire du soir en travail social ferait sans doute partie de ses objectifs et contribuerait davantage au bien-être du Québec, au lieu de la promotion de son indépendance.
De toute manière, dans sa boutique de godasses, Nathalie détestait se mettre à genoux devant les gens, peu importe leur langue, pour les aider à enfiler différentes paires de chaussures. L’odeur des pieds en cette période de temps chaud, pouah ! Et l’arrogance de certaines clientes qui se prenaient pour la reine d’Angleterre, ou encore d’autres qui trouvaient tout trop cher… Pourquoi venaient-ils les essayer alors, ces souliers et ces sandales aux prix pourtant indiqués dans la vitrine, s’ils n’avaient pas l’intention de les acheter ? Harassée, elle devait les replacer à longueur de journée dans leurs boîtes alignées et empilées à l’arrière du magasin, qui puait le cuir. Quel ennui et quelle platitude !
L’été s’écoula lentement. Trop lentement ! Nathalie déposait une minime partie de son maigre salaire à la banque, le reste servant à ses petites et moyennes dépenses de sorties et de vêtements, sans oublier l’allocation substantielle exigée par sa mère, « au moins pour le temps que tu travailleras ». Choquée, la jeune fille lui lançait chaque semaine son paquet de dollars sur le coin de la table, accentuant sa ferme intention de voler entièrement de ses propres ailes dans deux ans, hors de son foyer.
Sa fréquentation avec Jimmy dura à peine trois mois et ne les mena jamais à des relations en position horizontale, malgré les occasions que l’été avait multipliées : promenades au parc La Fontaine ou sur le mont Royal, rendez-vous dans la nature chez des amis, plage déserte chez un vieux « mononcle » du garçon, feux de camp au chalet d’un copain. Bref, le platonique Anglais avait fini par se désintéresser de sa blonde. Il avait réintégré son collège classique sans plus la rappeler, l’automne venu. Nathalie avait avalé ses pilules contraceptives inutilement, et cela constitua son seul regret.
Elle vit arriver avec allégresse le mois de septembre et le début de la première session à l’école normale. Elle se sentait prête à découvrir, pendant les deux ans à venir, les trucs et les astuces de la pédagogie et de la méthodologie de l’enseignement de l’histoire et de la géographie, et à approfondir ses connaissances en français et en mathématiques, sans oublier les leçons de religion qu’elle devrait éventuellement dispenser, bien entendu.
Dès son arrivée, elle retrouva quelques anciennes camarades de sa classe du secondaire, de même que plusieurs autres provenant de différentes institutions du quartier. Uniquement des filles. Sa plus agréable surprise consista en la permission d’assister aux cours sans l’obligation de porter le costume traditionnel des élèves de la communauté de la Réparation. Finis la jupe grise, la blouse blanche et le gilet marine, on les considérait dorénavant comme des adultes responsables de leur tenue. Wow !
La battante ouvrit alors tout grand ses ailes dans le ciel de l’avenir, emportée par un vibrant désir de s’échapper d’ici peu vers la liberté. La vraie liberté !


Chapitre 4
Sous la lumière d’un objectif précis à atteindre, les deux années de brevet B s’écoulèrent assez rapidement. En dépit de l’indifférence grandissante et méprisante de ses parents, Nathalie prenait à cœur l’obtention de ce diplôme et désirait s’en occuper à temps plein. Elle avait donc renoncé, malgré de vives tentations, à se joindre aux hippies de plus en plus nombreux, génération de jeunes bohèmes prônant un libéralisme hors du commun, en contradiction avec les normes traditionnelles établies dans la bonne société. Ainsi, ils idéalisaient une vie centrée sur la liberté, une sexualité débridée et même le psychédélisme découlant de l’usage de l’hallucinogène LSD. Ils s’habillaient d’une façon particulière et remarquable, les gars portant la barbe et les cheveux longs, les filles ne revêtant que des robes à fleurs. On ne se rasait guère et on cultivait plutôt la paresse et le laisser-aller.
Naturellement, tout cela attirait Nathalie, mais elle y résista férocement, d’autant plus que les hippies rejetaient les valeurs associées au travail et à la réussite traditionnelle. Les religieuses de l’école normale, soucieuses de préparer des professeurs conformes et parfaitement corrects qui serviraient de modèles aux enfants, n’auraient pas toléré ce genre d’écart chez leurs élèves. Il était préférable, pour Nathalie, de se modeler sur les règles de la bonne conduite sociale et sur le respect des conventions si elle voulait pratiquer son métier honorablement.
Ses deux années d’études furent heureusement entrecoupées par l’Expo 67, l’Exposition universelle de Montréal. L’événement dura six mois et accueillit pas moins de soixante-deux pays et cinquante millions de visiteurs. Nathalie s’y rendit le plus souvent possible, principalement pendant l’été, entre ses heures de présence au même magasin de chaussures que l’année précédente, emploi qu’elle n’apprécia pas davantage.
À vrai dire, c’est sur la Terre des Hommes, d’un pavillon à l’autre de l’exposition, qu’elle développa et assimila une nouvelle prise de conscience du futur social et scientifique de la planète, en plus d’acquérir une perception plus large des besoins de rapprochement et de solidarité entre les humains. Ces Africains qui sautaient en riant, ces femmes arabes qui déambulaient couvertes de voiles, ces Japonais qui faisaient cuire la viande sur de grands feux, ces Allemands qui levaient leur verre de bière en chantant, ces Américains qui dansaient avec elle le rock and roll, elle avait envie de tous les connaître et de les aimer. Elle allait conserver et nourrir durant toute sa vie cette façon philanthropique d’imaginer la population mondiale.
Bien sûr, sur les îles créées au milieu du fleuve et consacrées à l’Exposition, elle s’amusa follement en compagnie de ses amis. Il ne fut pas rare qu’elle rentrât chez elle par le dernier train du tout récent métro. Ses parents avaient-ils lâché prise ? Ils ne lui reprochaient qu’exceptionnellement ses retours précipités au petit matin et même ses nuits d’absence complète. Évidemment, sa copine Ghyslaine lui servait alors d’alibi et d’échappatoire.
Il faut dire que Nathalie connaissait maintenant un nouvel archange en la personne de Michel Dubecq, pilote de la compagnie d’aviation belge Sabena. L’archange saint Michel… Elle l’avait justement rencontré à l’Expo, dans la file d’attente près de l’entrée du pavillon sphérique des États-Unis. Tous les deux, ce jour-là, seuls chacun de leur côté sans aucune communication entre eux, se pâmaient d’admiration devant l’effet gigantesque de la structure. Il avait suffi d’un coup d’œil de connivence pour qu’ils rompent le silence dans un grand éclat de rire.
— Ah ! ces Américains ! s’était exclamé le Belge avec son accent de Bruxelles, toujours the biggest in the world , n’est-ce pas ? Ils ont réussi à construire le plus gros ballon jamais vu sur la planète. Franchement, ils m’impressionnent !
Cette boutade avait amorcé une belle histoire d’amour. Nathalie s’était facilement laissé amadouer par le séduisant aviateur jeune et costaud. Il n’avait d’ailleurs pas tardé à lui conter fleurette. Chaque fois qu’il atterrissait à Montréal et se trouvait dans l’obligation d’y écouler un jour ou deux, ce qui se produisait pratiquement toutes les semaines, il invitait la jolie Québécoise à souper dans un restaurant de grande envergure avant de l’entraîner dans la chambre d’un luxueux hôtel du centre-ville. Là, libérée de toute crainte d’une grossesse grâce aux prodigieuses pilules contraceptives qu’elle avait recommencé à ingurgiter – Dieu les bénisse –, elle pouvait s’abandonner et monter jusqu’aux plus hautes sphères de la jouissance avec cet amant expérimenté et combien enflammé. Oh ! là là ! Et celui-là, au moins, il tenait ses promesses de la rappeler.
Malheureusement, ou peut-être heureusement pour la réussite des études de la jeune fille, l’idylle amoureuse ne dura que quelques mois. Michel fut transféré sur un circuit sud-américain et il cessa de survoler le Canada. Il lui avoua alors, dans une courte lettre, qu’il entretenait de toute manière une maîtresse en Belgique depuis quelques années, mais qu’il avait tout de même bien apprécié les agréables moments passés avec « sa jolie petite Canadienne ». Dans la grande enveloppe brune où il avait glissé son message, il lui faisait parvenir, en guise de souvenir, une magnifique écharpe en dentelle de Bruges.
Au lieu d’éprouver du chagrin face à cette décevante issue, Nathalie en ressentit une vive colère qui se transforma rapidement en haine à l’égard du sexe masculin en général, avec l’impression d’avoir été honteusement exploitée une fois de plus. Ah ! le dégoûtant, il trompait une autre femme avec elle, et vice-versa… Vice, en effet ! Maudits hommes ! Elle jeta spontanément l’écharpe de grand prix à la poubelle, convaincue de valoir elle-même mieux que cela. On ne l’y reprendrait plus, elle se le jura résolument. Cette sage décision lui procura plus de liberté et de disponibilité jusqu’au terme de la deuxième année pour se consacrer entièrement aux études et à l’obtention, haut la main, du fameux diplôme d’enseignante. Lui laissa également un surplus d’ennuyeuse solitude, car elle repoussa systématiquement le moindre prétendant. Elle voulait atteindre le statut de femme libérée ? Eh bien ! elle ne devait plus dépendre d’aucun homme, aussi séduisant fût-il…

Au cours de l’été suivant, une fois le fameux brevet enfin décroché, Nathalie réussit à se dénicher un emploi assuré à la Commission scolaire de l’Outaouais. Dès le mois de septembre, elle commencerait à enseigner la deuxième année dans une classe mixte de Hull, une ville québécoise, collée sur Ottawa et l’Ontario, la rivière des Outaouais séparant les deux cités et les deux provinces. Cela cadrait bien avec son projet de quitter définitivement sa famille et de prendre un appartement, afin d’y vivre pleinement sa vie de façon autonome et selon ses aspirations personnelles. Nathalie Laviolette volerait enfin de ses propres ailes.
Sa mère n’accepta pas les choses de la même manière, effondrée par le départ trop précipité de son aînée dans un endroit fort distant de Montréal, par surcroît.
— Tu t’en vas trop loin, ma grande. Si, au moins, tu t’étais déniché un travail et un logement près d’ici, on aurait pu se voir plus souvent, mais à Hull, à plus de cent trente milles, tu n’y penses pas !
La réaction d’Emma surprit Nathalie à tel point que, l’espace d’une seconde, elle regretta sa décision. Quoi ? Sa mère manifestait de la désolation et du désarroi à cause de son éloignement ? Et elle s’attristait de ne plus pouvoir la rencontrer fréquemment ? Pourtant, durant ces dernières années où Nathalie se trouvait là, c’est à peine si Emma s’était intéressée à l’existence de sa fille, sinon pour lui imposer systématiquement sa façon d’envisager les choses. Mais de ses joies, de ses peines, de ses expériences, de ses espoirs, pas plus que de ses exaltations ou de ses déceptions, jamais Emma ne faisait de cas.
Ainsi, lorsque le fameux Michel avait délaissé Nathalie et qu’elle versait des larmes de rage sur son oreiller, pas une seule fois Emma n’était venue poser sa main sur son épaule pour la consoler. Jamais elle ne l’avait même interrogée au sujet de ce chagrin et des raisons qui la tracassaient. Quand une grande souffrance habite un être aimé vivant auprès de soi, cela devait bien paraître un peu, non ? Des yeux rougis, la tête basse, des silences inexpliqués, des soupirs, des attitudes déprimées… La mère ne lui avait démontré aucune attention particulière, aucune empathie. Rien ! Pas un mot ni un geste réconfortant, à part exiger invariablement d’elle de coopérer au ménage, de faire son lavage et de s’occuper de la vaisselle avec sa sœur Carole, alors que ses frères, Jean-Marc et Alexandre, étaient traités comme des pachas et ne foutaient strictement rien pour aider dans la maison. Rien ! Chez les Laviolette, les femmes servaient et les hommes se faisaient servir.
Selon Nathalie, Emma se comportait à l’inverse d’une mère affectueuse. À tout le moins, elle ignorait comment exprimer son amour maternel de façon égalitaire. Nathalie se rassurait en se disant qu’elle ne pouvait sans doute guère donner ce qu’elle n’avait probablement pas reçu au cours de ses premières années de vie. Mais alors ? Elle-même pourrait-elle se montrer tendre et bienveillante envers ses enfants, si jamais elle en mettait au monde ? Saurait-elle offrir à ses petits tout ce qui lui avait douloureusement manqué, certains jours de sa jeunesse ? En y songeant, certains soirs, elle n’arrivait pas à dormir.
Pour l’instant, mieux valait quitter sa famille au plus vite et s’enfuir le plus loin possible. Non, elle n’allait pas regretter son engagement à Hull, car il s’agissait d’un pas de géant, sinon vers la libération, au moins vers la liberté. Une liberté à apprivoiser, certes, mais avec, dans le cœur, la certitude de ne pas ressentir davantage de solitude à Hull qu’elle en éprouvait à Montréal, à l’intérieur de son foyer. Et ses jeunes élèves deviendraient ses enfants, elle saurait les aimer et les traiter comme les siens, aucun doute là-dessus, indubitablement, sans faire de distinction entre les sexes.
Elle se loua d’abord un petit appartement meublé d’une pièce et demie, dans un édifice désuet situé près de son travail, rue Saint-Antoine. Comme elle ne disposait d’aucun argent pour le moment et que sa mère avait refusé de lui donner les serviettes usées et tachées rangées au sous-sol et dont personne ne se servait, pas plus que les vieux draps, les casseroles et ustensiles inutilisés traînant au fond de l’armoire et qu’elle avait gentiment réclamés, Nathalie avait dû se contenter de l’essentiel et de quelques rares produits achetés à l’Armée du Salut. Qu’importe, un jour, elle pourrait se reprendre et s’équiper plus adéquatement. À partir de maintenant, ne devenait-elle pas le seul et unique maître à bord ? Là se situait cet essentiel.
L’école primaire Sainte-Angèle-des-Outaouais où elle enseignerait comportait une douzaine de classes s’échelonnant de la maternelle à la sixième année. Avant même le début officiel de la session en compagnie des enfants, la préparation de la première soirée d’accueil avec les parents de ses élèves s’avéra fort angoissante pour Nathalie. La pensée de ces hommes et de ces femmes, assis derrière des pupitres et qui l’observeraient avec curiosité, mais aussi avec une certaine défiance, l’impressionnait. Dans quelques jours, ces gens allaient lui remettre leur progéniture entre les mains pendant un grand nombre d’heures par semaine, et elle se devait d’inspirer leur confiance. Elle désirait surtout les convaincre que non seulement elle transmettrait son savoir à leurs petits dans les matières académiques au programme, ce pour quoi elle se sentait tout à fait prête, mais surtout qu’elle avait la ferme intention de leur faire adorer l’école et, pourquoi pas, la vie en général. Ces élèves-là deviendraient ses enfants.
Elle avait préparé un beau discours officiel, copié, corrigé, recorrigé et recopié sur une dactylo de la salle des professeurs. Cependant, le fameux soir de la présentation, devant les regards plutôt avenants des parents, elle préféra se laisser aller de façon plus naturelle et spontanée et, dès les premières minutes, elle délaissa son texte.
— Je suppose, mesdames et messieurs, que vous me trouvez très jeune. Trop jeune, même ! Eh oui, j’en suis à ma première année d’enseignement, je vous l’avoue. Alors, ne vous gênez pas pour communiquer avec moi au courant de l’année. J’ai tout à apprendre et je me montrerai ouverte aux commentaires ou conseils de votre part. Mais vous n’avez pas à vous inquiéter, j’adore les enfants et, en général, ils me le rendent bien. Je m’engage, devant vous, à aimer et à respecter chacun de mes élèves avec leurs différences et leurs aspirations. Avec leurs difficultés également. Je verrai surtout à développer leur estime d’eux-mêmes, à éveiller leur curiosité et à leur inculquer les valeurs fondamentales auxquelles je crois. Je compte également leur apprendre la règle de trois et la conjugaison des verbes au passé, au présent et au futur, naturellement !
Tout le monde se mit à rire et à applaudir chaudement. Nathalie sentit son cœur bondir. Elle avait réussi à gagner la confiance d’une quarantaine de personnes. Elle se promit intérieurement de ne jamais la perdre.

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