Aux bons soins de Lénine
311 pages
Français

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Aux bons soins de Lénine , livre ebook

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Description

Quels destins pour Li Lou, Julien, Park Ilitch, Margaux et Tom ? Les uns ont vécu une naissance improbable, les autres une enfance cassée. Adolescents ou jeunes adultes, certains ont subi un traumatisme... Mais ces cinq-là, une fois étudiants et amis, seront unis par la volonté farouche de s’épanouir et de réussir leur vie.

Amitiés étudiantes, fascination pour l’univers des tueurs en série et amours destructeurs sont au coeur de ce livre au dénouement stupéfiant ! Des personnages poignants pour un thriller psychologique intense mariant habilement suspense, intrigue, frissons et humour noir.« Aux bons soins de Lénine » est aussi un formidable voyage de Bordeaux vers la Thaïlande et la Malaisie.

« Pardonnez nos enfances à ceux qui nous ont enfantés...


Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 08 janvier 2015
Nombre de lectures 9
EAN13 9782365921862
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0060€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Olivier Démoulin




Aux bons soins de Lénine







Du même auteur

« Dans mon Ventre »
2006, éditions Grrr…art

« Je hais les troubadours »
2006, éditions Grrr…art

« Orage maternel »
2007, éditions Grrr…art

« L’homme qui épousa New York »
2008, éditions Grrr…art


Éditions GRRR…ART
3, Résidence Saint-Paul, 78660 Allainville aux Bois
Tél. / Fax : 01 30 41 89 50
Sites Internet : http://grrrart.free.fr
http://leoetlu.free.fr


ISBN : 978-2-36592-186-2

Tous droits de reproduction, d’adaptation ou de traduction strictement réservés pour tous pays.
© Éditions GRRR…ART


Chapitre 1 : Naissances déconcertantes


1. Dans les années 1960


Plaquée sur son siège bleu clair, la brune asiatique encaisse en silence une seconde série de contractions.
Supérieure à la précédente.
Depuis son bas-ventre, crampes et spasmes se déploient dans tout son être.
Colonne vertébrale devenue une corde élimée, muscles durs comme des rocs, maux de tête incessants, cerveau mué en caisse enregistreuse de douleurs.
Son corps profite-t-il de la présence d’un fœtus dans son utérus pour retailler sa peau à vif et lui donner une nouvelle forme, peut-être plus flexible ?
Dans son esprit, pas de doute, les souffrances ne s’arrêteront plus.
La Thaïlandaise de vingt-cinq ans accouchera dans ce Boeing 707 d’Air France, à trente mille pieds d’altitude, quelque part entre son Asie du Sud-Est et l’Europe occidentale de son mari français.


Parmi la centaine de passagers, deux étudiants en médecine au teint laiteux se distinguent. Rappelés par un trio d’hôtesses de l’air aux mains moites, ils rejoignent la jeune femme enceinte. À cinq, ils la soulèvent de son fauteuil étriqué, la transportent et finissent, entre deux cris, par l’allonger sur la partie moquette la plus large du Boeing, près des toilettes. Là, un premier steward a tendu un rectangle de draps en guise de chambre et un deuxième a fabriqué un lit de coussins bleu ciel.
Tous prient la future maman de rester sur le dos et d’ouvrir ses jambes façon étriers.
La Thaïlandaise contracte ses paupières et secoue la tête de gauche à droite : pas question d’obéir à des étrangers ; en situation d’urgence, elle préfère se référer aux conseils de ses aïeuls.
Par tradition familiale, la brune asiatique accouchera donc sur le côté, dans une position presque fœtale, comme sa mère et ses deux grands-mères avant elle.


Une demi-heure après, dans des bras en sueur : un bébé ruisselle de liquide amniotique.
La maman pense à tout et à rien. Tout se bouscule dans son cerveau : souffrance de l’expulsion, bonheur de la naissance, impression d’un vide intérieur…
Elle fixe les yeux de son enfant. À peine ouverts, ils demeurent inexpressifs. Elle n’imaginait pas l’arrivée de quelque chose de si menu. Elle peine à réaliser.
Sur des serviettes en coton maculées, les deux étudiants essuient les derniers filets de sang, de sudation et de membrane fœtale coulant de la peau fripée du nouveau-né ou du bas-ventre de la mère. L’utérus a répandu un adipeux mélange rouge, jaune et noirâtre. Auprès d’un copilote venu sur place, une hôtesse de l’air s’inquiète des liquides déversés pendant l’accouchement.
Après un souffle rauque, la jeune femme veut rassurer son staff médical de fortune.
Elle s’exprime soudain dans un français chantonnant :
– Li Lou ! Je présente Li Lou. Mon mari et moi chercher prénom moitié thaïlandais et moitié français, mais nous pas trouver. Alors j’ai choisi. Je présente Li Lou !
Ultime syllabe haut perchée dans les airs.
Son visage se crispe, sa mâchoire se déforme, ses pupilles virevoltent.
Comme si elle disait encore non, la tête de la maman part à gauche, puis à droite.
Son esprit plie bagage.
Son crâne et ses cheveux noirs sont retenus par le steward au regard bleu sombre.
Elle perd connaissance.
Le personnel de bord et les deux étudiants se sont encore affairés autour d’elle.
À son réveil, en dépit d’une énorme fatigue et de traits tirés, la maman est heureuse d’être entourée.
Son cerveau retrace les derniers événements : son coup de foudre pour un Parisien de trente-quatre ans investisseur en Thaïlande, leur mariage immédiat à Bangkok, les tensions dans le couple sitôt enceinte, son refus initial d’accoucher en France avant d’accepter sous la double pression de son époux et de ses beaux-parents, son médecin hérité de sa défunte mère, dubitatif sur la pertinence de ce voyage, et maintenant… Li Lou !
Oui, malgré tout, son enfant est né !
Li Lou… créature minuscule.
En thaï puis en français, la maman s’alarme pour sa fille prématurée, restée à peine sept mois dans son ventre.
Pour la petite Li Lou, le plus dur commence.
Au bout de ce vol.
Quand le Boeing 707, en train de réduire son altitude, aura atteint Orly.
En attendant, toujours étendue sur le sol, la mère s’endort mais demeure très agitée. Sa tête est coincée par des coussins, mais ses bras et ses pieds cognent des parois. Elle hoquette. Ses rêves et la réalité mêlent dans une ronde folle larmes, sueur, sang, liquide amniotique, cordon ombilical…


Près de la tour de contrôle, quatre personnes (deux médecins, deux infirmières) se ruent sur le tarmac et prennent en charge Li Lou et sa maman.
Toutes les deux sont placées sous des masques, harnachées sur des brancards, installées dans une ambulance et conduites dans une pièce médicalisée de l’aéroport parisien.
Sur place, après un quart d’heure de silence, la mère retire elle-même son attirail de sa bouche et de son nez. Allongée, dans un français brouillon teinté de thaï et d’anglais, elle réclame le papa de la petite, elle refuse tout transfert vers un hôpital avant l’arrivée de celui-ci. Épuisée par ses mots, elle voit soudain double ; une soignante lui remet son masque à oxygène.
Une blouse blanche part en quête du père, sans doute seul et désœuvré dans l’aérogare sud d’Orly.
Les minutes passent.
Quand l’infirmière revient, elle n’est pas suivie d’un mari mais d’une femme miniature d’une soixantaine d’années. Vêtue d’une robe à carreaux bigarrés, elle évoque les sols chamarrés de certains halls d’immeubles de cette époque. Dans la salle de soins, le staff médical la remarque à peine, personne ne lui parle.
L’attention de chacun reste rivée sur le plus petit des deux brancards : Li Lou compte désormais plus de perfusions que de doigts de pied, son cœur alterne emballements et ralentissements. Finalement, les deux docteurs changent d’avis ; pas question de conduire pour l’instant le duo mère-enfant dans un hôpital : traiter sur place le nouveau-né prématuré semble plus adéquat.
À côté des deux civières, figée jusque-là, la femme à la robe comme carrelée se manifeste pour la première fois :
– Je suis la belle-maman. Le bébé est une fille, c’est bien cela ?
– Oui, dit le premier médecin. Soyez gentille, laissez-nous travailler.
Mais elle poursuit :
– Vous devez savoir quelque chose. Le papa ne viendra pas ! Il a quitté Paris ce matin.
La deuxième infirmière la saisit par le bras et l’éloigne des brancards :
– Mais enfin, pourquoi le père est absent ?
– Comment vous le dire sans trop en dire ? Depuis le début de la grossesse, c’est tendu entre eux, ils se fuient un peu et ne se comprennent plus.
– Expliquez-moi.
– Déjà, même s’ils sont mariés, ils ne vivent pas encore ensemble. Vous connaissez les Asiatiques ? Je l’ai constaté maintes fois sur place, ils ne jurent que par leur culture, leur système de santé et leur famille. Mais elle, ses parents ne sont plus là ! Alors, pourquoi rester isolée en Thaïlande ? Rendez-vous compte, avant aujourd’hui, ma belle-fille n’avait jamais mis un pied en France ! Cinq ou six mois que nous l’incitions à accoucher à Paris. Elle n’a pas profité des multiples voyages de mon fils pour le suivre, elle s’est résolue trop tard à venir en France toute seule, avec les risques vérifiés cet après-midi.
La petite femme marque un temps d’arrêt et tire sur sa robe à carreaux :
– Tous ici, vous partagez mon avis. Dans son intérêt, à tous les niveaux ; premiers soins postnataux, médecine générale, éducation, vie future, situation sociale : un bébé franco-thaïlandais doit naître en France, non ?
À cet instant, telle une flèche, la maman se dresse sur son brancard.
Elle jette son masque à oxygène et crache en thaï pur et dur :
– Prouying pioukraow konii maï touhkchata kapchan matan tèrrek (cette femme blanche m’a toujours détestée).
L’équipe médicale craint un malaise tellement elle hausse la voix.
La belle-mère baisse les yeux sur ses chaussures orthopédiques et balbutie :
– Ils se sont rencontrés à Bangkok et se sont mariés là-bas trop vite. Depuis, ils se voient par intermittence. Vous voulez tout savoir ? Nous nous demandons qui est le vrai père. Vous saisissez le fond du problème ?
La jeune Asiatique intervient soudain dans un français parfait, et plus du tout chantant :
– Li Lou est ma fille, elle ne fera pas partie de votre famille, elle est à moi.
Avant de monter dans ce vol Bangkok-Paris, elle avait préparé cette phrase au cas où, comme elle le vérifie maintenant, son mari ne l’accueillerait pas à sa descente d’avion.
Derrière, elle entortille des mots français, anglais et leurs plus ou moins équivalents thaïs, créant un franco-anglo-thaï surréaliste mais révélateur de son état :
– This is my aller simple toua paï Paris Orly ? Pratrêt farang set France horrible country sout yei ! Corde ou couteau cheuak reu miit against French !
Dans son esprit, sa décision est prise : quitter la France, ne plus y remettre un orteil.
Ses yeux sombres fixent tour à tour sa belle-mère et son bébé.
« Ça , une création franco-thaïlandaise ? songe-t-elle en thaï. Saletés de Blancs occidentaux (les farangs ) ! Avant notre mariage, il prétendait m’aimer pour la vie. Sitôt enceinte, il m’a rejetée. Je ne veux pas voir son lâche caractère se développer en elle. Comment ôter demain à Li Lou sa part de France ? »
Li Lou hoquette : sa respiration est parfois trop lente, parfois trop rapide.
Avec des accents toniques plus sobres, la maman soupire en français :
– OK pour des nuits hôpital avec Li Lou, le temps reposer nous. Mais ensuite, trouvez avion pour Bangkok.
D’un discret allegro des lèvres, une blouse blanche paraît approuver cette idée.
Pas la belle-mère. Ses courtes jambes frétillent et font voler sa robe, ses larges chaussures piétinent le sol. Elle devient une toupie virevoltante. Sciemment ou pas, elle se rapproche de plus en plus des brancards. À présent collée au nouveau-né, la minuscule femme parle d’un « bébé dont les parents théoriques ne sont pas à la hauteur et dont elle seule saura s’occuper ». Soudain, elle saisit Li Lou et la tire vers l’avant. Une perfusion cède. La première infirmière crie. Les deux médecins ceinturent belle-maman et l’immobilisent. Dix secondes passent.
Sous le regard approbateur de ses supérieurs, d’un coup d’aiguille sec et précis, l’autre soignante pique au bras la petite dame et l’envoie direct dans les pommes.


2. Centre historique de Bordeaux (France)


Le jeune papa français noue puis tranche le cordon ombilical.
Un filet de sang noirâtre jaillit du ventre du petit garçon blanc.
Couché sur la table de cuisine en formica, le bébé hurle. Quand il repose le couteau à bifteck, le père comprend avoir coupé trop près du nombril. Ses doigts en sueur jettent d’abord le tissu organique de cinquante centimètres dans la poubelle. Puis il se ravise, le récupère et le glisse dans la sacoche en cuir volée hier sur le marché des Capucins.
En face, à trois mètres de là, depuis son lit, elle vit la scène et entend les braillements : la mère implore son compagnon de couvrir l’abdomen blessé du nouveau-né avec une serviette. Plus elle réfléchit, plus l’émotion l’étreint.
Les paupières de la femme clignent sans cesse, telle une lumière qu’on allumerait puis éteindrait à toute vitesse. Des larmes suivent, de plus en plus continues, jusqu’à totalement boucher sa vision. Tant mieux ou tant pis, à présent elle ne verra plus grand-chose.
Le papa introduit le poupon emmailloté dans la sacoche prévue à cet effet et en ferme deux boutons-pression sur trois. Comme emmurés, les cris du petit se font plus lointains.
Sans un mot, l’homme avance de quatre pas, se penche vers le lit, baise le front trempé de sa jeune compagne, puis il se redresse et souffle dans le vide. Pour « clore cette affaire », sa veste enfilée, il se dirige vers la porte.
Dans leur chambre de bonne, la grosse ampoule du plafond s’arrête soudain. Puis se rallume. Avant de s’étouffer sans appel, dans un grésillement semblable à un moustique.
La maman se retrouve seule dans le noir.


Sa sacoche contre son torse, le père descend à la hâte les marches de l’escalier en spirale. À l’extérieur, il découvre une nuit pluvieuse et embrumée.
Dans cette partie du centre historique de Bordeaux, à cette heure tardive, surtout en hiver : des bruits de fond mais personne visible dehors.
Devant, derrière, à droite, à gauche : des façades couleur noir charbon. Cette rue interminable conduit du lycée Montaigne aux cent quatorze mètres de la flèche Saint-Michel, clocher séparé de l’église du même nom.
Il ne veut pas l’abandonner trop près de son domicile : le papa marche au hasard ou presque, craint d’être vu, quoi qu’il fasse, quoi qu’il décide.
En bas de sa rue, il traverse une place, tourne autour des grilles de la basilique Saint-Michel, avance plus ou moins vers les quais de la Garonne.
Il atterrit soudain dans un boyau obscur sans trottoir et aux pavés saillants.
L’individu ne reconnaît pas cette venelle bordée de hauts édifices. Peut-être ne l’a-t-il jamais empruntée à ce jour ? Pendues à des fils de fer, des lanternes sans éclat n’éclairent presque rien. Les murs exhibent des frontons tristes et noirâtres, comme dans la quasi-totalité des rues bordelaises de ces années 1960. Très étroite, celle-ci semble la plus sombre du quartier.
Tout cela le décide à passer à l’action.
Côté numéros pairs : une poubelle ronde et métallique trône sur le sol aux pavés protubérants.
Elle est vide et a perdu son couvercle.
Il hésite.
Dans la même ruelle, plus loin : une deuxième poubelle, également ouverte. À moitié remplie, elle exhale des déchets poissonneux.
Mais celle-ci possède un « chapeau », quoique renversé à l’arrière.
L’homme tergiverse.
D’une poche de sa veste, il sort un petit sachet transparent volé sur le même marché des Capucins. À l’intérieur : trois tétines. Il les écrase sous un des boutons-pression de la sacoche.
De son pantalon, il extrait un bout de feuille blanche sur lequel deux mots sont écrits. Ses mains moites divisent la page en deux. Il laisse tomber le premier morceau et il glisse le second dans la sacoche. En enfonçant ses doigts, il touche la serviette enveloppant le poupon et frôle ses rares cheveux.
Ce papier date du seul soir en neuf mois où, un optimisme volatile les ayant envahis, ils avaient, avant de se rétracter, envisagé de garder le bébé.
Soudain, le père se demande pourquoi la respiration du nouveau-né devient si intense… quand il reconnaît la sienne.
Des larmes lui montent aux yeux.
À cet instant, l’individu décide d’agir pour réellement sauver son fils d’une mort certaine.
Il tire et traîne la lourde poubelle en métal, lui fait traverser la chaussée dans un bruit d’enfer, la colle devant une porte en bois noir.
Il dépose la sacoche sur le couvercle.
Six sonnettes sur un mur lézardé : il presse celle de la concierge, puis, plus brièvement, les cinq autres, sur lesquelles figurent des noms ou des initiales.
Six chances de survie. Ou sept. Par mégarde il a peut-être sonné deux fois chez la même personne. Enfin, il ne sait déjà plus.
De toute façon, le papa se sent incapable de faire davantage. Il s’engage sous un large porche et s’enfuit.
Il sprinte maintenant sur un trottoir défoncé du cours Victor-Hugo. Il s’imagine rentrer chez lui par la rue du Mirail. Il essuie d’un revers de main les pleurs ou les gouttes de pluie bouchant sa vue.


Parmi les six habitants, tous endormis, trois célibataires réagissent au quart de tour.
Première debout : la brune concierge du rez-de-chaussée, amoureuse de la Sagrada Familia de Barcelone. Elle critique sans cesse les hommes politiques, et d’abord le Général de Gaulle actuellement au pouvoir (d’après elle, « il traite aussi mal les Catalans et les harkis »). La femme native de Perpignan passe un pull flottant au-dessus de son pyjama, attrape une écharpe et sort.
Au troisième étage, vit, ou plutôt, dirait-il, « survit » un gardien de la paix. Bougon depuis sa mutation à Bordeaux, il rêve d’une seule chose : revoir son Alsace natale. En attendant de renouer un jour avec la cathédrale de Strasbourg et les cigognes, il se lève de son lit, ouvre sa fenêtre et son volet, distingue dans le noir la concierge dans la ruelle, décide de la rejoindre. Il enfile un pantalon de velours et une gabardine. Puis il descend à vitesse moyenne, sans son arme.
Enfin, dernière à se manifester : une jeune demoiselle svelte aux cheveux blé d’or. Elle habite en face du policier. Surnommée « la blonde couturière » par les uns et « la bordeluche mondaine » par les autres, elle se maquille vite dans sa minuscule salle de bains. Ensuite, le cœur rempli d’espoir, elle accélère dans l’escalier droit et manque de peu de rater une marche. Avant d’atteindre la porte en bois foncé, elle serre sur sa taille déjà fluette la ceinture jaune de son épaisse robe de chambre.


Les trois résidants se retrouvent dehors, dans la brume pluvieuse et sur les pavés inconfortables.
La position incongrue de la poubelle de la poissonnerie d’en face leur saute à la figure.
D’habitude peu en phase, l’agent et la concierge échangent sur le même thème :
– Ces maudits jeunes privent de sommeil les honnêtes gens.
– Pour sûr, déplacer des ordures, ils s’amusent vraiment avec n’importe quoi !
Les yeux humides, la blonde bordelaise paraît la plus affligée par la situation.
La brune catalane suscite un ricanement mondain et une grimace policière quand elle ajoute :
– Pour nous assurer des nuits tranquilles, Chaban-Delmas et son équipe ne valent pas un pet de cheval.
Tous les trois notent, au-dessus de la poubelle…
… la présence, aussi saugrenue, d’une sacoche en cuir.
Le gardien de la paix dégage le petit sachet transparent et ses tétines. Il les montre aux deux femmes et, sans sourire, s’exclame :
– Quelle maman négligente a égaré ça ?
« La blonde couturière » hausse les épaules :
– Aucune de nous n’a d’enfant, vous le savez…
Venu du fond de la sacoche, un gémissement surprend les trois.
Ses pupilles s’illuminent : la concierge arrache tous les boutons-pression, respire fort, jette en avant ses mains et ses bras. Son visage s’éclaire quand elle extrait, emmaillotée dans une serviette suintante, une chose humaine…
Aussitôt, elle presse la peau fripée du nouveau-né contre sa poitrine. Puis elle colle sa bouche sur la sienne et le noie de compliments en catalan. Enfin, entre deux baisers, la gardienne s’exprime presque entièrement en français :
– Tu es tombé du ciel ! Je t’ai trouvé ! Mon bébé ! Mon ange ! Nadó ! Angel ! Tu resteras avec moi, hein ?
– Vous l’asphyxiez ! dit le policier.
– Non, répond la concierge. Au contraire, il m’a déjà adoptée.
– Avant de l’étouffer, laissez-moi voir s’il porte des ecchymoses.
Cris aigus synonymes de vitalité : le poupon s’égosille à tue-tête.
La brune catalane ne le lâche plus et l’embrasse encore.
– Pour sûr, dit-elle, c’est un petit garçon.
La demoiselle blonde saisit la sacoche maintenant vide… semble-t-il. Machinalement, elle la retourne et la secoue. Espère-t-elle récolter quelque chose ?
En effet, une chose glisse et chute presque sans bruit sur les pavés mouillés.
– Mon Dieu ! Quel est donc ce truc visqueux ?
Le cordon ombilical du nouveau-né.
– En descendant, je ne pensais pas avoir rendez-vous avec ça .
Elle tend la sacoche à l’agent. Celui-ci soupire d’abord, s’en empare ensuite, plonge une main dedans, fouille de fond en comble et retire un bout de papier froissé.
Lettres capitales plus ou moins droites : un J tordu, un U proche d’un zéro, un L sans vigueur, un I incurvé, un E aux branches emmêlées et un N sans assise.
Le tout suivi d’un point d’interrogation.

JULIEN ?
– C’est impossible ! crie la jeune couturière. Quelqu’un essaierait-il… ? Me jouer ce tour aujourd’hui !
– De quoi parlez-vous ? bougonne le policier.
– De toute manière, dit la concierge, pas touche, ce Julien est à moi !
– Quant à vous, reculez !
Le gardien de la paix s’adresse à deux autres résidants, une dame décoiffée et son mari blême, maintenant à leurs côtés dans cette venelle médiévale du quartier Saint-Michel.


3. Banlieue de Bangkok (Thaïlande)


De nombreux khlongs (canaux plus ou moins larges) louvoient au nord de la capitale thaïlandaise. Sur l’un des plus exigus, un petit marché flottant s’achève dans la bonne humeur.
Debout sur son bateau « longue queue » ( long tail ), pirogue dotée d’un moteur à hélice, un vendeur solde ses derniers produits. Perchées ou inclinées sur des barques filiformes, de vieilles femmes drapées dans des sarongs multicolores saisissent les fruits : papayes, durians, noix de coco, pastèques, jaquiers, pomelos… parfois gros tels des ballons de basket, parfois de la taille de balles de tennis.
Au moment de payer, les acheteuses lancent des sourires à la cantonade et négocient quelques bahts ou satangs en moins.
Sur un ponton coiffant une butte de terre écarlate, deux touristes singapouriens félicitent leur chauffeur de taxi : au démesuré floating market de Damnoen Saduak, ils préfèrent ce marché intime, sur ce khlong étroit perpendiculaire au grand fleuve Chao Praya.
Non loin de là, derrière eaux troubles, feuillages, bougainvillées et herbes sauvages, une étrange symphonie musicale résonne d’une habitation en bois de teck.
Mélodie déroutante pour tout Asiatique.
Le morceau mêle des violons ukrainiens et des chœurs de paysans kolkhoziens.
Dans la maison sur pilotis de la famille Sung, un électrophone neuf joue ce chant soviétique, trois enfants courent et dansent sur le plancher, un vieux poêle rougeoie.
À l’autre bout de la pièce : le père thaïlandais, la mère française et les grands-parents paternels se penchent à tour de rôle sur le petit garçon et son berceau cerclé de fleurs en papier rouge.
Le faire-part bilingue circule joyeusement de main en main.
La grand-mère sourit et questionne son fils :
– Sous le prénom composé de ton bébé, les visuels du marteau et de la faucille étaient vraiment obligatoires ?
Dans son costume trop guindé pour lui, le papa, appelé par tous « camarade Sung », est ravi d’expliquer. D’une part, les deux symboles apparaissent en taille assez réduite pour contenter les uns sans déranger les autres. D’autre part, il entendait au départ croiser dans une étoile rouge le même prénom : c’est-à-dire fondre Park Ilitch Sung (son nouveau-né) et Vladimir Ilitch Oulianov (dit Lénine). Le père renonça à cette dernière inspiration quand sa femme française lui souffla combien cela compliquerait un faire-part déjà embrouillé.


Le camarade Sung et son épouse n’en démordent pas, ils ne changeront pas de doctrine.
Rouges et révolutionnaires, oui. Mais pas derrière n’importe qui. Non au Parti du peuple thaïlandais, trop nationaliste. Non au Parti communiste thaïlandais, trop sino-maoïste. Oui à l’unique Parti marxiste-léniniste thaïlandais. Souci : depuis sa création après la Deuxième Guerre mondiale, ce groupuscule pro-soviétique atypique n’a pas le vent en poupe, il patauge même au niveau des plus basses rizières du pays.
C’est sûr, la Thaïlande royaliste s’éloigne chaque jour du modèle de l’URSS.
Alors, que faire ? Continuer à prôner, presque seuls, la Révolution marxiste-léniniste en Thaïlande ? Ou bien partir s’installer avec leurs quatre enfants, dont le dernier Park Ilitch à peine né, dans un État voisin plus en accord avec leurs idéaux ? Le Cambodge où le Parti communiste khmer monte lentement en puissance ? Le Vietnam où les Vietcongs pointent aussi le bout de leurs fusils ?
Ou encore… changer de continent avec, carrément, l’URSS ? Sans la nationalité soviétique ?
Non, plutôt essayer le pays de naissance de celle qui est devenue madame Sung.
D’après elle, la France, certes bourgeoise et capitaliste si on regarde l’enveloppe, rougit à vue d’œil en ce tout début des années 1960. Le Parti communiste français serait un invétéré allié de Moscou. Peut-être le plus zélé du monde. Pour preuve, son soutien sans réserve à l’intervention de l’Armée rouge en Hongrie.


Lors de sa première visite du mausolée en granit rouge, sur la fameuse place Rouge de Moscou, le corps embaumé de Lénine emballa le camarade Sung.
Après une longue attente sous la neige, sa femme et lui entrèrent dans le monument funéraire le cœur serré et l’âme révolutionnaire. Ils furent surpris de ne pas immédiatement tomber sur le cercueil et la dépouille conservée.
Ils avancèrent timidement de salle en salle et de couloir en couloir, labyrinthe peint de tous les rouges possibles, du plus vif au plus sombre, du plus sanguin au plus pâle.
À un moment, son œillet pourpre fièrement exhibé sur la poitrine battit de l’aile, Sung glissa en tentant de le redresser. Il manqua alors de s’affaler dans les bras de sa compagne et un garde soviétique en uniforme vert blafard le rappela à l’ordre.
Quand sa moitié et lui se présentèrent enfin devant le sarcophage de Lénine, il inspira longuement pour ne pas être pris de vertige.
Puis, sans un mot, par delà le couvercle en verre transparent, les yeux du couple se figèrent sur Vladimir Ilitch Oulianov.
Ses joues pleines et gonflées…
Son poing droit serré…
Son costume noir et sa chemise blanche…
Les deux époux ne bougèrent plus. Un nouveau cerbère soviétique, cette fois dans une tenue vert émeraude, claqua ses bottes sur le sol et réaffirma le règlement : interdiction de s’attarder devant le cadavre divin, obligation de se hâter pour réduire la file d’attente.
Sorti du mausolée, le camarade Sung confia à sa femme avoir eu l’impression, non, la certitude, d’être réellement en présence du grand maître, dans sa réalité tangible, dans sa chair vivante.
De retour à Bangkok, il en vint vite à cette double conclusion.
D’une part, dès 1924, année de la mort de Lénine, les embaumeurs soviétiques s’étaient révélés d’authentiques génies.
D’autre part, une telle prouesse n’aurait pas été possible avec le corps d’un quidam, le caractère en lui-même extraordinaire de l’homme Vladimir Ilitch Oulianov permettait par nature une bonne conservation.
À l’occasion de son deuxième voyage, Sung fut à nouveau marqué par la parfaite sauvegarde de la dépouille. À son épouse, il expliqua combien cette peau du visage de Lénine tendue à l’extrême et ce poing droit serré symbolisaient la vie, l’action, le mouvement… bref, tout sauf la mort et la finitude.
Lors de sa troisième et dernière visite à ce jour, le couple vit aussi le cadavre de Iossif Vissarionovitch Djougachvili, dit Joseph Staline, conservé un temps dans le même mausolée.
Cette « cerise sur le gâteau soviétique » ne les ravit pas, Sung et sa compagne préférant l’instigateur premier de la Révolution à son successeur.


Avant de découvrir le mausolée de la place Rouge, le bébé Park Ilitch reçoit un cadeau du Parti marxiste-léniniste thaïlandais.
Punaisée par son père sur un coin du berceau : une carte postale en noir et blanc du corps si bien préservé de Lénine.


4.

« Bangkok, cité de mon ange », se dit la mère dans la chaleur humide et maternelle de leur deux-pièces.
Chaque jour, penchée sur la table à langer ou dans le lit à barreaux, sa maman répète à Li Lou combien leur fusion compense ces sept mois passés dans son ventre et cet accouchement dans un avion farci de farangs .
Un an déjà… et son père français, malgré leur mariage juste avant la grossesse, refuse toujours de la reconnaître.
Depuis peu, lors de certains voyages d’affaires en Thaïlande, il se force (ou sa propre mère l’oblige ?) à faire étape chez son épouse thaïlandaise.
Chaque fois, l’homme regarde mais n’embrasse pas Li Lou. Quand, pendant ces retrouvailles fragiles comme des éventails, il se colle sur la poitrine de sa compagne officielle et commence à la caresser, elle résume la situation en thaï et seulement dans sa tête :
« Enceinte, je te répugnais. Li Lou née, tu me trouves à nouveau irrésistible. »
Elle cède parfois, « pour donner à Li Lou une chance de conserver son papa », pense-t-elle.
Mais, un jour, Li Lou est alors âgée de deux ans et demi, elle décide de ne plus recevoir son mari et de tout faire pour en divorcer.
Six mois plus tard, la maman sympathise avec un nouveau voisin de palier, encore un business man , mais cette fois malaisien.
Un célibataire jovial et mature sans une goutte de sang blanc, mais parlant anglais et français.
D’instinct, elle imagine cet individu dans le rôle d’un père de substitution pour Li Lou. Mais elle ignore si eux s’entendraient pour fonder, d’abord un couple, ensuite une famille.


À Bordeaux, deux mois après son abandon, le bébé Julien est adopté par un couple du quartier des Chartrons.
Il garde son prénom initial et prend leur nom.
Julien Moncoutant.
Ses nouveaux parents s’appellent François et Françoise.
Partagé entre Paris et Bordeaux, il est spécialiste de l’Asie du Sud-Est à Dauphine et traducteur français-thaï au consulat royal du Bouscat.
Rêvant chaque nuit ne pas l’être, elle est stérile depuis toujours.
Ce matin, la mère adoptive passe et repasse du talc jaune sur les fesses blanches du nourrisson. Espère-t-elle donner à cette peau un teint plus asiatique ? Oui. Elle exagère la quantité, éternue à plusieurs reprises tellement l’air embaume.
Au pédiatre, Françoise Moncoutant a fait deux promesses. La première : accepter le principe d’un bébé non vietnamien. La deuxième : ne jamais, jamais, l’habiller en fille. Elle le sait, il lui sera doublement difficile de tenir parole. Quand elle inspecte les doigts de Julien, elle les juge à la fois trop blanchâtres et d’apparence féminine :
– Ils n’appartiendront jamais à un homme ! s’exclame-t-elle.
Depuis l’arrivée de Julien dans le foyer, à ses beaux-parents, François Moncoutant radote :
– Cette opportunité était inespérée. Le moyen le plus rapide et le plus sûr de sortir Françoise de sa dépression. Tant mieux si cette nouvelle adoption ne ressemble en rien à la précédente. Je n’aurais pas imaginé un nouveau-né rappelant, de par son sexe ou sa race, celui… ou plutôt celle… retrouvée un matin, sans raison, morte dans son petit lit.


Les parents de Park Ilitch se sont connus en Europe.
En 1951, le Parti communiste italien organisa à Rome les premières, et dernières, « Rencontres des jeunesses rouges ».
Délégation la plus nombreuse, hormis les Soviétiques et les Italiens eux-mêmes : celle du Parti communiste français, cent cinquante camarades, dont la future maman de Park Ilitch.
Groupe le plus réduit, ayant eu le mérite d’effectuer le déplacement quand même : le Parti marxiste-léniniste thaïlandais, deux membres, dont le camarade Sung.
La suite s’imposa d’elle-même. Un sourire, des critiques du capitalisme en général et des États-Unis en particulier, une Internationale entonnée main dans la main et un premier baiser. S’ensuivit une passion jamais éteinte. Vite, ils décidèrent de ne plus se quitter. La femme sans emploi en France et l’homme chef d’équipe bien en place en Thaïlande, ils optèrent, après une demi-hésitation chez madame, pour le pays de Bouddha et de la gaieté.
Aujourd’hui, le camarade Sung sifflote la musique kolkhozienne de la naissance de son quatrième enfant Park Ilitch quand il pousse la porte d’entrée, dans l’est de Bangkok, du siège du Parti marxiste-léniniste. Il salue joyeusement quelques citoyens militants. Puis il paie vingt bahts en échange de la carte numéro 6. À l’âge de trois mois, Park Ilitch intègre la cellule des « Primes jeunesses du Parti marxiste-léniniste thaïlandais ».
Le camarade Sung rappelle aux deux secrétaires combien il aura besoin d’eux pour hâter les démarches administratives devant permettre au couple, peut-être dans quatre ou cinq ans, un retour devant la dépouille de Lénine.
Comme les trois premières fois, le périple mélangera tuk-tuk thaïlandais (trois roues entre le cyclomoteur et la voiture), minibus songtaew, avion international, train intra-Union Soviétique et taxi moscovite vétuste.
Comme d’habitude, pareille épopée dévorera la totalité des économies de la famille. Pour sa quatrième visite en terre sacrée, Sung compte emmener deux ou trois enfants. Mais pas Park Ilitch, trop petit.


Chapitre 2 : Jeunesses épineuses


1.


Melaka, la ville anti-Thaïlande.
D’un côté, un pays jamais occupé (sauf une courte invasion japonaise). De l’autre, une localité maritime du sud-ouest de la Malaisie tour à tour chinoise, portugaise, hollandaise, britannique, et seul point commun, un bref instant, nippone. Melaka, si peu malaisienne finalement ? Cité d’abord musulmane avant d’être multiconfessionnelle.
Melaka, première fierté des Malaisiens.
Dans ces années 1970, cette agglomération atypique cherche la meilleure façon de se développer et d’améliorer le confort de sa population pluriethnique : Malais, Chinois, Eurasiens, Indiens…
Quand la famille recomposée de Li Lou Xhi quitte Bangkok l’étourdissante pour Melaka la bienveillante, la fillette, âgée de neuf ans, est d’entrée séduite par les couleurs de cette ville étonnante.
Sur le Dutch Square, un rouge vif habille les briques du beffroi et de l’église protestante. En direction du port, grenat et bordeaux plus ou moins mats colorent bon nombre d’édifices, quand ce n’est pas un rose saumon (hérité des Hollandais) ou un vert jungle tropicale (tiré du drapeau portugais).
Des bois peints ou laqués personnalisent la plupart des habitations.
En teck ostentatoire, la maison de Li Lou se niche sur Jalan Temenggong, entre un marché aux épices et un temple sikh. Sa chambre à l’étage et ses multiples coffres à jouets comblent la petite.


À onze ans et demi, à Melaka, Li Lou Xhi s’apprête enfin à découvrir son papa.
Pendant des vacances scolaires, le Français va passer quelques jours près de sa fille, chez son ex-femme et son nouveau compagnon. La durée du séjour paternel dépendra de l’ambiance. Cinq, six, sept, voire dix journées ? À Li Lou, on a seulement parlé de cinq.
Le second mari de sa mère, homme d’affaires malaisien, sera présent à la maison chaque soir. Il promet, d’une part d’être avenant, de l’autre de plaider auprès du père de Li Lou pour le doublement des cinq jours en dix.
Les deux demi-frères et la demi-sœur de Li Lou s’engagent aussi : ils se tiendront sages.


Ce matin-là, quand le samlor (vélo taxi à trois roues) le laisse derrière le portillon en bois tendre de la maison, le papa de Li Lou est aveugle. Il ne voit pas son enfant. Assise sur une grosse pierre en haut du chemin rocailleux, Li Lou se ronge les ongles depuis une heure.
Enfin, leurs regards se croisent. Li Lou descend lentement l’allée, franchit le minuscule portail et soudain s’arrête, se bloque.
Devant elle, à un mètre cinquante, sa taille exacte, les yeux rivés sur ses chaussures, puis sur celles de sa fille, le père patiente aussi.
La maman observe la scène depuis sa cuisine, sort et, après un demi-sourire à son ex-mari, lui tire la manche droite et le colle contre leur progéniture.
Sans un mot, Li Lou et son papa s’enlacent un court instant, sans s’embrasser.
Puis l’homme desserre l’étreinte et recule d’un pas.
– Tu comptes rester dans la rue ? demande la mère en anglais, façon aussi de rappeler la langue de mise à la maison.
– Papa, dit Li Lou, tu es là pour cinq jours, c’est cela ?
– Oui.
– Papa, j’ai eu une grave bronchite, mais je suis guérie, n’est-ce pas Maman ?
– Oui, ma chérie, sur pied pour recevoir ton farang paternel !
Tous trois sourient et empruntent l’allée de petits cailloux.
Dans le salon, les autres enfants sont à genoux sur des poufs, ils entonnent d’une même voix, dans le langage de Shakespeare, un joyeux :
– Bonjour Monsieur le Papa de Li Lou !
Le père adresse un hochement de tête dans le vide.
Sans attendre, il ouvre sa valise et en extrait un étroit chapeau en forme de cloche, paraît-il à la mode à Paris.
Li Lou le saisit d’office, le hisse sur ses cheveux noirs et s’écrie en anglais :
– Oh oui, vraiment, merci Papa !


Melaka garde tant de traces de son passé portugais.
Son architecture parfois plus latine qu’asiatique, notamment ses églises chrétiennes.
Et le physique même d’une partie de sa population, descendants directs de sangs mêlés malaisiens et lusitaniens. Lors de sa première balade sur le port avec son ex-femme et les enfants, le père de Li Lou croit reconnaître des cousins issus de la branche portugaise de sa famille !
À sa fille, son ex-épouse ou simplement en l’air, il lance :
– Je travaille avec la Thaïlande depuis quinze ans, mais je ne retiens jamais les mots thaïs. Ils entrent par une oreille et sortent par l’autre. Sauf bien sûr les ultra-classiques, comme votre fameux sanuk, pour se féliciter d’une chose ou s’en amuser.
Il s’approche de Li Lou et ajoute :
– Tu peux être fière de ta maman, elle maîtrise l’anglais maintenant. Quand nous nous sommes connus, elle parlait seulement thaï.
Les deux adultes s’arrêtent.
Li Lou stoppe aussi sa marche et répond :
– Papa, si tu veux savoir, le malais n’est pas sanuk à apprendre pour maman et moi, c’est compliqué, car très différent du thaï. L’anglais, ça c’est facile.
– Et le français ? Pardon mais… ton école te l’enseignera ?
– Je ne sais pas.
Li Lou place son index entre ses dents et arrache un bout d’ongle d’une césure nette. Puis elle lâche une phrase mi-thaïe mi-malaise énigmatique et rit toute seule.
Pendant ce temps, cinq mètres devant, sa demi-sœur et ses deux demi-frères rigolent aussi. Ils voient des petits bateaux du port entortiller sur leurs mâts des voiles multicolores trop légères.
Le soir même, la mère reste longtemps en cuisine avec Li Lou ; lors de ce dîner à l’eau plate, le beau-père malaisien engage l’essentiel des discussions et les deux hommes comparent leurs activités professionnelles sous le regard intrigué des autres enfants.


Le deuxième après-midi, devant le jardin public du marché aux épices, Li Lou interroge son papa, non sur sa vie en France, mais sur cette arrière-grand-mère paternelle portugaise, décédée d’un arrêt cardiaque un mois avant la naissance de la petite.
Le soir, dans la chambre de Li Lou, son père lui promet de l’inviter à passer une semaine, à Paris ou à Lisbonne, dans six mois, pour ses treize ans. Li Lou grimace, hésite à corriger, murmure finalement :
– Papa, à ce moment-là, j’aurai douze ans, pas treize.
L’homme examine ses chaussures, plisse le nez, recompte sur ses doigts… et n’en démord pas :
– … neuf, dix, onze, douze, treize.
Li Lou réfléchit cinq secondes.
Puis décide de lui donner raison :
– D’accord, j’aurai bientôt treize ans.
Li Lou fixe son père et se demande s’ils partagent, sinon la connaissance de son âge, au moins, comme le prétend sa mère, des yeux de la même couleur noisette.
« Pas sûr », pense la fillette.
Dans la foulée, une question lui brûle les lèvres.
La question.
Certes, Li Lou a juré à sa maman de ne pas la poser.
Mais elle ne peut résister.
Elle se lance… d’abord en thaï :
– Tontichan keudma tram maï khong tingchanpaï (pourquoi as-tu fui à ma naissance ?).
– Pardon. Tu le sais, je ne parle ni thaï ni malais.
Li Lou ricane-t-elle ou grimace-t-elle ? Les deux sans doute.
Le père se penche vers sa fille :
– C’est bien d’apprendre un peu à se connaître, non ?
– Oui, tu as raison, répond-elle en anglais.
– Ce serait drôle d’échanger un jour avec toi en français. N’oublie pas, la France est ton deuxième pays.
– Quatrième. Je préfère la Thaïlande, la Malaisie et le Portugal.
– Ah bon ? Tu places le Portugal avant la France ?
– Pour mon arrière-grand-mère.
– Bon, eh bien, je m’incline, si c’est pour ta Bisavó de Lisbonne.
– Pour le passeport, maman a dit : on verra plus tard s’il faut prendre la nationalité du farang set … je veux dire, la tienne.
– Tu ne m’appelles plus « Papa » à chaque début de phrase ? Je trouvais ça mignon.
– Moi aussi, mais…
– Mais quoi ?
Exprès, Li Lou s’exprime encore en thaï :
– P rôr jingjing kaojarou aayou khong louksao (un vrai Papa connaît l’âge de sa fille).


Le lendemain, matinée brumeuse sur Melaka. De retour du principal bazar situé entre le port et la maison, où ils n’ont rien acheté, Li Lou et ses parents marchent sans parler. Pour briser le silence, le père convie sa fille à grimper sur ses épaules, elle rétorque être trop âgée pour cela.
Sa mère s’agace :
– Li Lou, pas de manières ! Tu pourrais quand même…
Elle s’interrompt et montre du doigt un bâtiment rouge en construction. Le dernier étage, pas encore monté, abritera dans six mois les bureaux de son nouveau mari.
– Ce sera pour mes treize ans, ricane Li Lou.
– Qu’est-ce que tu racontes ? dit sa maman.
Ils franchissent le portillon et arrivent dans l’allée de petits cailloux.
Li Lou sprinte et atteint vite la porte d’entrée.
Ses parents ralentissent, puis s’arrêtent.
Les voici décidés, loin de leur fille, à parler les yeux dans les yeux. Enfin presque. Comme sa propre mère, quand il s’apprête à se livrer, le Français rive ses pupilles noisette sur ses chaussures noires. Il bafouille son anglais :
– Cela se passe plutôt quand même moyen bien… euh, je veux dire : plutôt bien… très bien même, non ?
– Disons plutôt bien au début, et moyennement depuis ce matin, non ?
– C’est-à-dire, tu me connais, les enfants, ce n’est pas mon truc.
– Les femmes enceintes non plus, je sais.
– À mon avis, dit le père, j’aurais été plus à l’aise avec un petit garçon.
– Voilà autre chose. Je ne m’attendais pas à celle-là.
– Je… je ne sais pas, je dis peut-être n’importe quoi.
Il garde la parole et prend un ton plus solennel :
– Même s’il y a en quelque sorte prescription, je veux te redire ceci : je n’ai jamais cru ne pas être le père de Li Lou, l’idée d’une éventuelle infidélité de ta part était un pur délire de ma mère.
– Dans ce cas, même si sa naissance t’effrayait, pourquoi ne pas avoir reconnu Li Lou ?
– Je ne m’en sentais pas la force.
– J’ai besoin de savoir, alors s’il te plaît, avoue : si elle était mort-née dans l’avion, tu ne l’aurais pas beaucoup pleurée.
– Tu exagères.
– Vraiment ?
– …
– Encore aujourd’hui, poursuit la maman, c’est un miracle si ta fille est toujours vivante. Li Lou reste une gamine prématurée. Sept mois dans mon ventre et cette naissance dans le ciel… Bref, elle en garde des séquelles. Quand un virus ou une allergie se pointe dans le coin, c’est pour elle, rarement pour mes trois autres petits.
– Moi, cette gosse me déconcerte. Parfois elle me surprend positivement. Mais d’autres fois… tiens, hier soir, elle m’a posé des questions en malais ou en thaï.
– Je ne te parle pas de ça. Cesse de suivre ton idée. Écoute-moi : je te l’ai écrit dans une lettre, l’an dernier, une grippe au départ banale a failli l’emporter. Nous avons vraiment cru la perdre. Et, juste avant ton arrivée, sa bronchite était très sérieuse. Un enfant normal aurait été un peu fiévreux. Li Lou, elle, a eu les bronches bloquées pendant une semaine. Bref, toi et moi, nous le porterons toute notre vie sur nos épaules : cette petite n’est pas née comme elle aurait dû et elle le paie au niveau de sa santé.
– Moi, je la trouve très grande pour son âge. Elle dépasse le mètre cinquante, non ? Elle m’intimide trop.
Son ex-femme simule l’envoi d’une claque, fouette seulement l’air… et dit dans la foulée :
– Abruti !
– Pardon ?
– Monsieur « j’ai peur de tout », tu craignais de ne pas être un bon père, ou tu espérais ne pas être un père tout court. Onze ans et demi après, je constate une chose : rien n’a changé. De toute façon, tu as définitivement raté le coche de la paternité le jour où tu devais m’attendre à l’aéroport, quand tu as préféré fuir au Portugal. Mais le pire est ailleurs : lorsque ta mère et toi m’avez convaincue d’accoucher à Paris, ce fut le début des fragilités de Li Lou.
L’homme regarde dans le vide et assène :
– Si tu étais arrivée en France plus tôt, Li Lou serait née à terme.
– Parle encore une fois comme ta mère et je te baffe ! On arrête là cette discussion. Je m’en rends compte, et peut-être Li Lou le sent-elle aussi : pour toi comme pour moi, cette histoire, notre histoire… son histoire en fait, tout reste à vif et marqué au fer rouge.
– Je… comment te le dire… en principe, je repars demain.
– Quoi ?
– J’ai appelé ma secrétaire. Elle s’occupe de me dénicher un vol. Je dois la recontacter d’ici deux heures pour vérifier. Tu… tu trouveras une raison à donner à Li Lou ?
– Tu plaisantes ? dit la maman. Nous avions dit cinq à dix jours. Pour elle, officiellement, c’était cinq. Mais là, seulement trois nuits chez nous, elle ne comprendra pas !
– Et si je lui explique avoir subitement perdu un proche au Portugal ?
– Je… je te déteste.
– Tu ne me contrediras pas si je parle d’un oncle décédé à Lisbonne ?
– Je ne dirai rien. L’unique motif de ton départ, il peut se résumer ainsi : tu es… une grosse merde.
Long silence.
Puis, deux minutes plus tard, ils entrent dans la maison et sourient du mieux possible aux trois enfants, en train de jouer aux dominos sur le tapis persan orné de têtes d’éléphants.
Li Lou est dans sa chambre, seule. Elle dessine.


Le lendemain, surprise pour Li Lou : son papa s’en va.
Dans la nuit, un de ses oncles portugais est mort d’une crise cardiaque.
Pour ne pas rater l’enterrement, il a déniché un vol immédiat Kuala Lumpur-Lisbonne.
Son père a commandé un taxi, sa fille lui dit « au revoir » devant la grosse pierre sur laquelle elle l’avait attendu le premier jour.
Puis Li Lou retourne dans sa chambre d’un air décidé.
Elle a quelque chose derrière la tête.
Grâce aux informations recueillies (durée du voyage, décalage horaire, heure des funérailles au Portugal), elle calcule tout, elle est sûre de son fait.
À l’heure prévue, il fait nuit à Melaka, Li Lou descend l’escalier et se rend sans bruit dans le coin salon où se situent à la fois le téléphone et le placard de sa mère. Elle fouille dans le tiroir aux adresses, parcourt quantité de papiers, trouve les données voulues et passe à l’attaque.
Elle compose le numéro de son père à Paris.
Surprise : une voix malaisienne répond et, vu l’heure, lui envoie à la figure des injures quand elle demande à parler à son papa.
Li Lou comprend vite.
Elle a oublié l’indicatif entre la Malaisie et la France.
Elle replonge dans les feuilles mal classées de sa mère, repère les bons chiffres et appelle vraiment son père.
Pas de réponse. Vingt sonneries dans le vide. Li Lou raccroche, dégoûtée.
Elle commence à remonter vers sa chambre…
Mais elle rebrousse chemin et retourne dans le salon, toujours en silence.
Li Lou tripatouille les papiers volants de sa maman et débusque les coordonnées de sa grand-mère paternelle, dont elle connaît le nom mais n’a jamais entendu la voix.
Que dire ? En quelle langue ?
« Je m’arrangerai », pense-t-elle.
Le téléphone sonne et aussitôt, un homme répond. Et Li Lou reconnaît son père. À une heure où il est censé être au Portugal. Elle avait bien deviné. Pas d’oncle mort à Lisbonne, seulement un père qui refuse de jouer au papa.
Li Lou envisage de raccrocher.
Puis elle tergiverse.
« Surtout, songe-t-elle, pas de thaï, si je parle il doit me comprendre. »
Finalement, elle décoche en anglais :
– Monsieur le « vrai faux papa », du haut de mes onze, douze ou treize ans, je te déteste, sale menteur !
Quand elle repose le combiné, des pleurs inondent ses yeux, elle renifle pour les faire disparaître.
Elle s’apprête à retourner dans sa chambre. Quand soudain…
À un mètre d’elle, Li Lou voit sa mère, en tenue de nuit et le visage écarlate.
Les deux s’enlacent et sanglotent à chaudes larmes.


Suite et fin des vacances de Li Lou.
Elle refuse de prendre son père au téléphone, s’enferme dans sa chambre jour et nuit, excepté quand elle descend manger et se laver.
Li Lou vit seule avec son petit cahier à spirale et le remplit de dessins.
Certains matins, elle esquisse des animaux, de toutes sortes, de toutes races, de tous genres, de toutes couleurs. Elle les dessine d’abord vivants, fiers sur leurs pattes, et souriants, comme si, par exemple, un éléphant thaïlandais ou malaisien pouvait sourire à la façon d’un humain. Puis Li Lou abat sur eux des torrents de pluie, de feu, de sang et tous ses troupeaux meurent.
Des après-midi, elle tente de croquer la figure de son père. Elle commence par ses yeux noisette. Elle se plaît ensuite à déformer ce visage : le rendre rouge, torsadé, ravagé, comme s’il recevait chaque jour un nouveau coup de poing. Quand Li Lou juge un portrait de son paternel vraiment achevé, elle ôte le papier de son cahier à spirale, le fusille du regard et lui crache des bordées d’insultes en thaï, en anglais, en malais et même en français, depuis l’enseignement par sa mère de quelques mots bien choisis. Puis le dessin est démantibulé, déchiré, piétiné.
Lorsque les cris de Li Lou lui semblent trop tonitruants, sa maman monte vite l’escalier, se pique derrière la porte de la chambre, tape deux coups secs et murmure :
– Si tu as besoin, je suis là.
Mère parfois acceptée, parfois rembarrée.
Jamais elle n’entre sans autorisation.
Quand la maman pénètre dans l’antre de Li Lou, elle découvre des feuilles émiettées.
Un jour, devant son beau-père effaré, la petite fille éructe, d’une voix à des années-lumière de ses onze ans :
– Ce « vrai faux papa » français et menteur, comme je ne le tuerai pas réellement, je le tue en papier.

2.


À douze ans, après une enfance bordelaise, Julien Moncoutant opère sa mue vers l’adolescence en Thaïlande.
Son père adoptif François enseigne à l’Alliance française de Bangkok (association pour la diffusion du français), sur Thanon Sathorn Thaï.
Sa mère adoptive Françoise, quand elle ne sermonne pas Julien, se délecte des réceptions données à l’ambassade de France ou à la résidence de l’ambassadeur.
À la maison, Julien provoque souvent à dessein et se moque du funeste destin de la première fille adoptée par le couple :
– Si nous étions deux enfants, j’aurais moins de jouets, ce ne serait pas bien pour moi.
– François ! Remets ce gosse à sa place ! Sinon, je lui trouve un internat en France. Ou pire, je pourrais le…
– Justement, « gentille maman », je me disais : et si tu l’avais tué ce bébé ? Moi, je suis chanceux, je suis encore en vie.
En général, Julien parle à tue-tête et aucune gifle ne part. François se tait ou moralise piano, Françoise sanglote et prie Dieu de lui enlever ce garçon.
L’âge avançant, la mère ne rêve plus d’une petite sœur thaïlandaise pour compenser la présence trop blanche et trop masculine de Julien. Depuis leur arrivée en Thaïlande, elle a appris deux choses. D’abord, Julien serait capable de transformer la fillette en punching-ball. Ensuite, le pays de l’hospitalité rechigne à confier ses orphelins à des farangs .
Durant ces années 1970, la Thaïlande joue à cache-cache avec elle-même. Dans l’ordre ou dans le désordre, en vrac : royauté plus ou moins maîtresse de la situation, élections chaotiques, coups de sang militaires, extrême droite à l’affût, anarchie rampante, révoltes étudiantes, tentations communistes, étrangers à peine arrivés déjà sur le départ… Mais pas les trois Moncoutant, ravis d’être là.
La Thaïlande happe littéralement Julien, Bangkok le transfigure totalement.
Mégalopole époustouflante en mouvement perpétuel : grues et chantiers bruyants, ponts et hautes tours en construction, chaussées enfumées fourmillant de camions, voitures, motos, taxis, vélos, marchands ambulants, piétons, animaux…
Embouteillages et surexcitation générale illustrés par les tuk-tuk endiablés.
Joyeusement mais dangereusement, ces trois roues à petit moteur toussent et pétaradent. Sortes de « cyclomoteurs taxis », ils slaloment à tout va, négligent souvent de tenir leur gauche et finissent parfois découpés en deux. Julien admire les courageux clients assis dans ces caisses en plastique multicolore roulant à l’air libre… donc surpollué !
Julien découvre une existence si différente de Bordeaux, la ville coincée à la peau blanche et aux façades noires.
Bienvenue au pays du teint halé, des yeux bridés, des mets épicés, des bâtons d’encens, des fréquents sourires.
Ici, le jaune sérénité de la citronnelle et le rouge porte-bonheur des robes de mariées prédominent.
Sans oublier le safran orangé des bonzes : chaque Thaïlandais ou presque peut intégrer, à vie ou le temps d’une retraite, la communauté des moines bouddhistes.
Un autre rouge, trop vif celui-là, ne porte pas chance mais sur l’estomac : les premiers mois, au restaurant, la cuisine thaïlandaise très pimentée brûle le ventre de Julien. Même si bon nombre de Thaïlandais utilisent fourchettes et cuillères, par défi, Julien s’impose sans arrêt des baguettes, au grand amusement de son père quand un aliment finit au sol.
Tout l’interpelle, tout l’intéresse. Il voit tout, entend tout, sent tout, goûte tout, découvre tout.
Julien apprend à la fois la Thaïlande, Bangkok et la langue thaïe (le siamois).


Julien explore la capitale thaïlandaise à travers ses rues aux trottoirs inconfortables (quand ils existent) et ses chemins de traverse.
Hors de chez lui, avec ou sans l’accord de ses parents, il multiplie les rencontres. Sans se contenter de son école internationale.
Au contact de la vraie population, avec des Thaïlandais de son âge ou des adultes, parfois au mépris de sa sécurité, partout, n’importe où, notamment avec des vendeurs ambulants de nourriture épicée ou de vêtements contrefaits, parler thaï devient jouissif. Le parler ? Non, tellement cette langue repose sur son système phonétique, il s’agit plutôt, après les avoir entendues, de reproduire des tonalités chantées. Julien entre dans le « jeu musical thaï ». Il apprivoise les cinq tons, s’amuse des accents toniques et découvre des sons inconnus en français. Parler et chanter, oui. En revanche, écrire sur papier en authentiques symboles thaïs demeure pour lui ardu.
Quand son nez si long et son visage si laiteux sont raillés par d’autres garçons, au début, sur les conseils de son père, Julien répond par un sourire et cette formule :
– Maï pén raï (ce n’est pas grave ou pas de quoi s’inquiéter).
À partir de sa treizième année, si un jeune Thaïlandais se moque trop de lui, Julien règle l’affaire avec ses poings mais le regrette en général aussitôt après.
Étonnant Julien : il devient le copain et le protecteur d’adolescents vagabonds dont il a préalablement ouvert les pommettes ou modifié le conduit nasal.
Par ailleurs, toujours dans les rues de Bangkok, les animaux thaïlandais fascinent Julien. Des éléphants domestiques sillonnent la ville. Mais Julien s’intéresse davantage aux chiens errants, dont il se sent à la fois proche et éloigné. Ses sentiments à leur égard oscillent entre la sympathie et l’envie de les éradiquer.
Dans les impasses de son quartier, selon son humeur, Julien alimente ou maltraite molosses, roquets et autres bâtards. Quand il les nourrit avec des restes, il les prend pour ses frères. Quand il veut se défouler contre eux, il les imagine en « objets non vivants », il choisit des adversaires plutôt craintifs et il tape dessus à coups de pied ou de bâton, de préférence dans leur gueule ou sous leur ventre.
Un soir, l’adolescent rentre en sang, une morsure au niveau de sa gorge inquiète François et amène cette diatribe de Françoise :
– Si ça pouvait le dompter une bonne fois pour toutes.


Leur maison d’expatriés donne sur un futur centre commercial, où s’agitent pour l’instant seulement poulies de levage et pierres de grès.
Chez lui, lorsque Julien ne parle pas thaï avec son père ou ne s’enguirlande pas avec madame, il arrache les queues des geckos. Ces petits lézards pullulent au pied des portes des habitations. Malgré l’interdiction de sa mère, Julien les martyrise quotidiennement. Il collectionne des bouts de reptiles morts dans des boîtes cachées sous son lit.
Seul dans sa chambre, Julien s’ennuie vite.


Un après-midi, secteur Sathorn Thaï, entre l’ambassade de France et l’Alliance française, un conseiller culturel en voiture renverse un tuk-tuk .
Le conducteur et le passager du tricycle motorisé meurent sur le coup.
Des passants s’agglutinent et saccagent le véhicule diplomatique. L’auteur français de l’accident s’enfuit à pied et atteint l’Alliance française. Il fonce dans le bureau de François Moncoutant en quête de soutien.
Le ministère français des Affaires étrangères interfère auprès du gouvernement et des militaires thaïlandais. Contre le rapatriement immédiat du chauffard, la France obtient l’arrêt de toute poursuite.
Dans sa chambre, Julien, treize ans et demi, s’amuse avec ses geckos et s’étonne de cette « curiosité diplomatique » : s’il tue demain quelqu’un, bénéficiera-t-il d’une pareille impunité ?


Chaque année, Julien et sa mère adoptive passent juillet et août en France, non dans leur appartement bordelais des Chartrons, loué à des Parisiens, mais dans le Libournais.
À la sortie nord-est de Libourne, au bout d’un chemin communal longeant la Route nationale 89, se cache dans une plaine « La Poule Pomerol ».
Cette bastide cernée de vignes rouges et de pins landais appartient à la pétulante arrière-grand-mère maternelle. L’antique vieille dame rit encore, mais désormais sans grâce car sans dent. Percluse de rhumatismes, elle aime toujours la vie. Entourée de trois générations, la propriétaire des lieux savoure ses étés girondins comme d’autres dégusteraient un bon saint-émilion.


L’arrière-grand-mère apprécie ces moments de convivialité autour de la table de ping-pong.
Cet après-midi, sur l’initiative des plus jeunes, un tournoi inter-générations est organisé et seule la propriétaire des lieux, pour des raisons évidentes, est exemptée de jeu. Fière d’effectuer le tirage au sort, la vieille dame rit quand elle génère un premier tour entre ses deux grands fils, de soixante-seize et soixante-treize ans. Elle tire aussi un duel entre deux enfants de quatorze ans : Julien et Jean-Antoine. Réputé excellent smasheur , ce dernier parle d’une « formalité » et d’une partie gagnée d’avance. Aussitôt, sa mère le félicite de connaître le mot « formalité » mais l’invite à respecter son cousin Julien.
– Vous dites qu’on a le même âge, grogne Jean-Antoine, mais il ne sait même pas sa date d’anniversaire.
La rencontre débute…
Très vite, Julien se sent pousser des ailes.
À son agréable surprise, la majorité de la famille se range derrière lui et l’encourage de vive voix. S’il n’en attendait pas moins de l’arrière-grand-mère édentée, dont il aime à préparer le matin des tartines sur pain mou, il n’imaginait personne d’autre le soutenir, et surtout pas sa mère.
Jamais autant de monde ne s’intéresse à lui en même temps. Alors Julien, comme si sa vie en dépend, donne tout ce qu’il a dans le ventre, s’applique au maximum, serre les dents, court quand il faut, se relâche quand nécessaire, surprend par ses coups tactiques improbables.
Et ça marche.
Il domestique de mieux en mieux la balle et énerve de plus en plus Jean-Antoine.
Battu lors de la première manche, Julien emporte la deuxième et mène à présent dans la troisième et dernière.
Jean-Antoine se plaint d’être trop peu encouragé ; ses parents se mettent à l’applaudir et à pousser des cris aigus en sa faveur. Requinqué, Jean-Antoine revient dans le match. Mais Julien ne cède pas.
À 20 points partout, la famille ne tient plus en place. Survolté, Julien croit avoir arraché la victoire à 21-20. Mais on lui explique la règle des deux points d’écart obligatoires. Il fulmine et tape des pieds au sol, ensablant l’arrière-grand-mère collée à la table de jeu.
Julien repart à l’assaut de son adversaire. Il s’incline finalement 24 à 22.
Jean-Antoine s’approche du vaincu, lui tend une main raide et, lorsque Julien lui présente la sienne, il la retire au dernier moment et gronde :
– Je te serrerai la paluche quand tu seras capable de me battre, petite gonzesse !
Julien chuchote :
– Tu recevras bientôt dans la tronche l’équivalent d’un éléphant thaïlandais.


Ils sont partis à quatre voitures. Toute la famille ou presque vide son porte-monnaie à Libourne, sur le vaste marché de la spacieuse place Abel-Surchamp.
Trois personnes sont restées à la bastide. Dans son lit avec une bande dessinée des Pieds Nickelés, Jean-Antoine souffre d’une petite fièvre. Dans le salon, l’arrière-grand-mère et Julien jouent au rami. Mais la vieille dame sent Julien trépigner sur sa chaise et vouloir prendre la poudre d’escampette. Au terme de la deuxième manche, il invoque un mal de ventre.
Julien se dirige vers les toilettes du rez-de-chaussée, puis il monte au premier étage.
Soudain, depuis son fauteuil, l’arrière-grand-mère entend ces trois mots :
– Non ! Pas ça ! ! !
– Qui crie ainsi ? répète en boucle la vieille dame.
Julien ?
Jean-Antoine ?
Pas de réponse, seulement la même supplication :
– Non ! Pas ça ! ! !
Quelques minutes après, un sac à dos sur les épaules, droit comme un I, Julien se présente devant l’arrière-grand-mère.
– Que fais-tu ? demande-t-elle.
– J’ai bien aimé t’aider à préparer tes tartines chaque matin. Je crois que c’est terminé.
– Pourquoi dis-tu cela ?
– Je ne ferai sans doute bientôt plus partie de cette famille.
– Qu’est-ce que tu racontes ? Et d’abord, quels étaient ces cris là-haut ? Jean-Antoine va bien ?
– On risque justement de m’accuser.
– Pourquoi je ne l’entends pas ? Où est-il ? Toujours dans sa chambre ?
Non, il a quitté son lit. Jean-Antoine descend l’escalier à pas lents. Des filets rouges coulent de son nez et de ses arcades sourcilières. Il arrive péniblement, d’abord dans le couloir, maintenant dans le salon. Il trébuche sur un coin de table. Il se relève, voit Julien, lève ses petits poings et retombe aussitôt.
En pleurs, Jean-Antoine est couvert d’hématomes.
La quasi-totalité de son visage a perdu sa couleur chair. Devenu écarlate et injecté de sang, il rappelle, au choix pour un Thaïlandais, un tom kar gai (soupe de poulet aigre-douce pimentée) ou un nam prik ong (mélange de tomates, piments rouges et porc).


Julien ne remettra jamais les pieds dans la bastide libournaise. Ses cousins d’adoption non plus d’ailleurs.
Deux semaines après les vacances d’été, l’arrière-grand-mère meurt. Quatre mois plus tard, les deux fils de la vieille dame ne sont plus d’accord sur la répartition des charges financières de la bâtisse et de sa centaine d’hectares de terrain.
« La Poule Pomerol » est vendue.


Julien ne repose pas plus un orteil à Bangkok.
Françoise refuse de le garder avec elle et lui impose l’équivalent du couvent.
L’adolescent rejoint le chaste internat bordelais « Pêr II Marie-Chrysostome », appelé par ses élèves le « PDMC ».
À la fin de sa première année de pensionnat, Julien implore par courrier François de le reprendre à Bangkok. D’ailleurs, même depuis Bordeaux, il s’est encore amélioré en thaï.
Quelques semaines après, dans une courte lettre, ses parents annoncent à Julien leur déménagement de la Thaïlande pour la Malaisie… mais sans leur fils adoptif.


À Kuala Lumpur, capitale de la Malaisie, François enseigne à l’Alliance française, Françoise alterne entre shopping avec d’autres expatriées et bénévolat dans un orphelinat de banlieue.
La mère refuse de revoir Julien. À l’inverse, le père ne renie pas son garçon. À l’occasion de ses rapides allers-retours professionnels sur Bordeaux, François trouve toujours un moyen pour voir Julien, même brièvement, en général hors de l’internat, dans un restaurant ou dans leur appartement des Chartrons quand il n’est pas loué.
Chaque fois, le père donne à son fils de l’argent liquide et des livres en thaï.
Chaque fois, Julien le remercie vivement et rappelle pêle-mêle, sa flamme pour la Thaïlande et sa première phrase apprise dans les rues de Bangkok :
– Trîi Krung Thep mii rotyon mâak (à Bangkok il y a beaucoup de voitures).


Durant ses deuxième et troisième années d’internat, Julien sympathise avec les deux fils d’un avocat de la place de la Bourse. Sidérants garçons, à la fois bourgeois et rebelles. Dans le désordre, ils initient Julien au journal « Hara-Kiri », aux cigarettes Gitanes, à la musique révoltée de Trust, et à Jack l’Éventreur, criminel agressant les ventres non des chiens thaïlandais mais des prostituées londoniennes. Parallèlement, Julien se découvre un pouvoir de fascination et de domination. Il raconte la Thaïlande à ses deux camarades du « PDMC » : leurs regards brillent. Il ordonne de voler un disque quarante-cinq tours ou une bouteille d’alcool : ils obéissent au doigt et à l’œil.
À la rentrée suivante, Julien concentre son attention sur le bâtiment interdit, celui des filles. Il s’entiche de la progéniture d’un antiquaire des Chartrons. Il rigole en supposant ses parents adoptifs connaître cet homme. Curieuse blonde naturelle : elle se préfère brun charbon et se teinte parfois bestialement les cheveux avec de la peinture noire. Ultra-catholique en apparence, ultra-libertaire tendance « sexe et bières » en réalité, elle devient la première vraie petite amie de Julien et raffole de ses blasphèmes.
Finalement, même si Bangkok lui manque, Bordeaux ne lui déplaît pas.


3.


En ce début des années 1970, à la joie de la maman française, lassée de la banlieue flottante de Bangkok, la grande famille Sung vit désormais en Seine-et-Marne.
Dans le salon de leur appartement de Moissy-Cramayel, le camarade Sung détaille aujourd’hui à ses quatre enfants le contenu des procédés techniques soviétiques d’embaumement de la dépouille de Vladimir Ilitch Oulianov.
– Si parfaits ! Alors qu’il est mort depuis presque cinquante ans !
Il y a d’abord ces piqûres quotidiennes, sur le visage de Lénine ou à travers son complet noir et sa chemise blanche. Ce sont des injections de liquides chimiques. Certaines connues, à base de formol et de glace carbonique. D’autres révolutionnaires et secrètes, parmi lesquelles, sans doute : un conservateur de cellules internes extrait d’une plante aquatique sibérienne et une crème « fixatrice » d’épiderme tirée d’une bactérie de chevreuil roumain ou polonais.
S’ajoute, au moins une fois par an, le mausolée de la place Rouge fermant pour l’occasion, l’immersion totale du cadavre dans une baignoire en verre et un bain composé de différents alcools ou acides, en tête desquels glycérine, éthanol, acétate et méthanol.
Le camarade Sung le rappelle à ses enfants : ces informations confidentielles proviennent de deux militants du Parti communiste français.
D’une part, un ancien thanatopracteur (spécialiste de la conservation des humains), devenu permanent place du Colonel-Fabien.
D’autre part, un taxidermiste (empailleur d’animaux), colleur d’affiches bénévole, autant passionné par les chevreuils de la forêt de Fontainebleau que par les personnages de la Révolution soviétique.
Le tout a été recoupé avec des données collectées par un haut disciple du Parti marxiste-léniniste thaïlandais, avec qui la famille Sung est restée en contact.
De tout ça, du bas de ses onze ans, Park Ilitch ne retient pas grand-chose.
Plus âgés, sa sœur et le deuxième garçon captent environ un terme sur six.
Le fils aîné de dix-huit ans, lui, comprend et mémorise les noms des produits. Surtout il se demande si, après son décès, son père souhaitera le même traitement. L’adolescent n’ose pas poser franchement la question, peut-être par peur de perdre tout court son paternel dans la foulée, celui-ci, cardiaque depuis des années, approche aujourd’hui de l’âge de la mort de Lénine (cinquante-quatre ans).


Quatre ans passent.
Le Parti marxiste-léniniste thaïlandais n’existe plus. La plupart de ses membres ont rejoint soit l’Armée de libération populaire de Thaïlande, soit le Parti communiste thaïlandais pro-Mao.
Parallèlement, dans la banlieue sud-est de Paris, à Moissy-Cramayel, la santé du camarade Sung s’étiole. S’il ne court plus après Bangkok et la Thaïlande, il rêve d’un cinquième et ultime périple sur la place Rouge de Moscou. Pour la première et dernière fois, ses quatre enfants l’accompagneront.
Les visas sont prêts et le compte en banque familial a été vidé pour le séjour, quand Park Ilitch, six jours avant le départ, est victime d’un malaise dans le métro parisien.
Un médecin français statue : tension très faible, incapacité à se déplacer. Park Ilitch ne sera pas sur pied avant deux semaines. Explication simple : le jeune homme travaille trop. D’une part les langues (thaï, français et anglais). D’autre part, sur ordre de son père, l’histoire internationale du marxisme-léninisme.
Problème : les billets et l’ensemble du voyage ne sont pas remboursables.
Les jours s’écoulent, le papa insiste pour emmener quand même Park Ilitch. La maman renâcle. Park Ilitch lui-même ne sait que faire, se voit mal ne pas y aller.
Le mari écoute finalement son épouse. Il part avec ses trois autres enfants. Il laisse à Paris sa femme et Park Ilitch.


Trois ans après, le camarade Sung rentre tard d’une campagne d’affichage.
Il a accompagné quatre jeunes militants communistes. Avec eux, pinceaux et seaux de colle entre les mains, il espérait se distraire. En fin de compte, au milieu de la soirée, des injures et des coups ont été échangés avec six zélateurs socialistes. Puis, pour échapper aux policiers, les deux camps se sont unis dans une même direction, à gauche toute, sprint commun achevé à bout de souffle derrière la mairie de Moissy-Cramayel.
Le lendemain matin, sous les draps, le corps de Sung est sans vie.
Crise cardiaque.
À quel moment ?
Sa dépouille, après une petite thanatopraxie dans le seul but de l’aider à voyager, est rapatriée en Thaïlande et enterrée au nord de Bangkok.
Maintenant adultes, les deux frères aînés de Park Ilitch restent en Asie du Sud-Est, déterminés à créer ensemble leur entreprise. Infirmant les dernières volontés de leur père, aucun ne s’investit dans le militantisme politique.


Demeuré en France avec sa mère et sa sœur, Park Ilitch continue ses immersions linguistiques. Il parle et écrit couramment le thaï, le français et l’anglais. Il donne des cours de langues : gratuits pour la mince communauté thaïlandaise de Moissy-Cramayel, payants pour tous les autres.
Ses élèves le déconcertent souvent. Que répondre quand ils s’engluent dans leur langage maternel ?
Ainsi, après vingt ans d’usine, ce vieux Thaïlandais dénie toujours aux termes français les droits d’être féminin ou masculin, de s’accorder, de se conjuguer et de s’accompagner de signes de ponctuation. Pour lui : thaï ou français, un mot est par essence invariable et asexué, un point d’interrogation ou d’exclamation n’exprime rien.
À l’opposé, ce jeune étudiant parisien est paralysé par « la manie thaïlandaise de placer ses trente-deux voyelles presque au gré des vents : avant, après, mais aussi à cheval sur quarante-quatre consonnes possibles ».
Bourreau de travail, Park Ilitch se spécialise aussi, non dans l’histoire mondiale du marxisme-léninisme cher à son père, mais dans l’étude croisée de la France et de la Thaïlande.
Park Ilitch devient sans doute le bachelier, sinon le Thaïlando-Français tout court, le plus apte à comparer les défauts géopolitiques évidents des deux États.
Dans sa chambre, devant un paper board , feutre en main, Park Ilitch tient pour lui-même des mini-conférences sur les failles de l’un et de l’autre.
Principales diatribes…
D’un côté : Thaïlande fière à juste titre de ne jamais avoir été colonisée mais incapable de se doter elle-même d’un système équilibré alliant dans le calme monarchie constitutionnelle et pouvoir militaire à sa place, c’est-à-dire séparé du gouvernement.
En face : la France se vante d’être la patrie des Droits de l’Homme mais arme sans vergogne le maximum de dictatures malfaisantes pour améliorer sa balance extérieure.
Par ailleurs, Park Ilitch range définitivement dans les placards de son enfance toute idéologie personnelle liée au communisme. N’avoir vu ni la place Rouge ni la dépouille de Vladimir Ilitch Oulianov ne le prive plus de sommeil.
Les seuls signes ostentatoires rappelant chez lui Lénine sont dorénavant pileux : Park Ilitch porte une moustache et une barbiche.


Un an plus tard, le frère aîné de Park Ilitch se marie en Thaïlande et la famille Sung se rend, non à Bangkok, mais dans l’extrême sud, à Hat Yai, dont l’épouse thaïlandaise d’origine chinoise est originaire.
Le ventre arrondi de la mariée en témoigne, un bébé Sung est déjà en route.
Pendant ce mois passé dans son pays de naissance, d’une part Park Ilitch trouve ses frères distants, d’autre part, contrairement à eux, il se juge désormais autant français que thaïlandais.
De retour en France, il regrette de ne pas avoir revu Bangkok, ses khlongs et la maison sur pilotis de son enfance.


À vingt-trois ans, Park Ilitch le trilingue prépare un nouveau diplôme à Dauphine et déniche parallèlement un poste de réceptionniste à temps partiel dans un hôtel international, à la jonction des IX e et XVIII e arrondissements parisiens.
Dans la foulée, il loue un studio sans fenêtre non loin de son travail, au cœur de Pigalle, tout simplement rue Jean-Baptiste Pigalle.
Un soir, son hôtel accueille un cocktail France-Asie mêlant diplomates, entrepreneurs et services économiques.
Les premiers invités arrivent.
Parmi les plus marquants, sous un manteau en vison, se dévoile une longue robe claire.
Une femme visiblement un peu plus jeune que lui, de taille moyenne, aux formes appétissantes. À hauteur de décolleté, elle exhibe une large broche ovale marquée du chiffre 6.
Cette jolie brune serait la fille d’un industriel malaisien.
Park Ilitch lui demande son nom et tombe en extase devant son prénom.
La demoiselle en question se prénomme Achara : en thaï, littéralement, « joli ange ».
« Beauté malaisienne mais prénom thaïlandais », songe Park Ilitch.
Il la mange du regard, la conduit au buffet, peine à la quitter, reprend finalement sa place dans le hall d’accueil.
Park Ilitch hallucine quand il voit glisser par la grande porte d’entrée tournante, dans une tenue identique, manteau en vison et robe claire, toutefois sans broche note-t-il… la même personne !
Achara revient sur ses pas et présente à Park Ilitch sa sœur jumelle. Elle s’appelle Nadia et n’a pas de carton d’invitation.
– Maï pén raï (ce n’est pas grave), rit Park Ilitch en thaï.
Il ajoute en français :
– J’ai juste cru devenir cinglé ! Si la troisième frangine, avec ou sans broche, mais encore en manteau et robe claire, a prévu de se pointer, dites-le-moi tout de suite. Vous savez, mon père était cardiaque. Je ne voudrais pas…
– Don’t worry, we are only two (ne vous en faites pas, nous sommes seulement deux), dit Achara dans un anglais mâtiné d’accent malais.
Elle poursuit en français :
– Et vous ?
– Comment, moi ?
– Vous n’avez pas un jumeau sans moustache ni bouc ?
– Non. Pourquoi ? Vous me préféreriez sans ?
Les deux sœurs éclatent de rire.


Au milieu de la soirée, Park Ilitch n’a plus d’hôtes à accueillir, il parle avec un Singapourien de la situation politique décousue de la Thaïlande monarchiste.
Puis il s’écarte des tables les plus remplies pour retrouver, derrière le buffet vide, les convives les plus jeunes : les jumelles Achara et Nadia.
Pourquoi arbore-t-elle une broche avec un 6 ? Achara a craqué pour ce bijou sur un marché parisien, mais elle n’aurait jamais exhibé un 666, le chiffre satanique par exemple.
Achara et Nadia refusent tout alcool et se contentent de jus de fruits. Sourires en coin, elles prient Park Ilitch de percer leurs différences physiques ou d’expression. Park Ilitch trouve vite : Achara présente, primo une voix plus aiguë, deusio un accent plus malais, tertio un grain de beauté en plus, entre son nez et sa lèvre supérieure.
À part ça… l’une et l’autre, du pareil au même !
Minuit : la réception se termine.
Les sœurs récupèrent leurs manteaux en vison. Park Ilitch exige le numéro de téléphone d’Achara.
Deux jours après, Park Ilitch lui propose de dîner ensemble, la jolie brune accepte.
Le soir venu, il a rasé moustache et barbiche, Park Ilitch attend Achara et voit arriver… Nadia.
Park Ilitch s’en amuse :
– Vu l’absence de grain de beauté sous ton nez, ta voix plus basse et ton accent moins prononcé, je t’ai reconnue. Désolé, chère Nadia, je ne suis pas censé dîner avec toi. Si tu veux, tu reviens pour le dessert, mais pour les autres plats, mon invitée s’appelle Achara.
– Bien joué, dit Nadia.
Elle secoue les bras tel un oiseau. Achara comprend le message. Cachée derrière un panneau publicitaire, elle les rejoint, bise Park Ilitch et lance :
– Je ne te dis pas combien de personnes ont été piégées. Examen réussi pour toi. Je te rassure, nous ne t’abuserons plus.
– Vous avez sûrement d’autres facéties dans votre sac.


Une semaine après leur première nuit ensemble, très vite (trop vite ?), Park Ilitch s’enflamme :
– Les communistes parlent du Grand Soir… eh bien, notre rencontre, c’est mon Grand Soir. Achara, tu es clairement la rencontre de ma vie !
– Dans ce cas, sourit-elle, le conte de fées peut continuer car moi aussi, je t’espère la rencontre de ma vie.
– Désormais, tu es « deux », je ne te lâcherai plus d’une semelle, tu m’auras toujours sur le dos.
– À ce point ? J’en suis ravie ! Mais…
– Mais ?
Achara balbutie :
– Park Ilitch, ne le prends pas mal, mais ton idée de vie commune, si vite, je veux dire dans un même appartement, ça me gêne beaucoup vis-à-vis de Nadia.
– Pourquoi ?
– Nous sommes jeunes, nous n’avons jamais vécu en couple. Nous projetions de le faire… ensemble.
– Toutes les deux avec moi ? éclate de rire Park Ilitch.
– Non, blagueur ! Chacune avec un homme différent bien sûr. Mais, sinon le même jour, au moins à peu près en même temps.
– Ce sont des choses implanifiables.
– Tu n’as pas de jumeau, tu ne peux pas comprendre.
– Sans doute. Et si je parlais à Nadia et obtenais son « accord » ?
– Ce n’est pas tout. Je dois aussi préparer mon père et ma mère.
– Leur fille grandit, elle aime, elle est aimée, où est le problème ?
– Tu n’es ni malaisien ni musulman.
– Je suis un Thaïlando-Français athée et très ouvert. D’ailleurs, toi-même, tu n’es pas pratiquante, ou si peu.
– Le souci, ce n’est pas moi, c’est ma famille. Donne-moi du temps pour installer dans la tête de mon père l’idée d’une « mise en couple avec un mécréant », qui plus est, de parents léninistes.
– Primo, je me fous de Lénine. Deusio, je suis prêt à me convertir à l’Islam.
– Tu… tu es sérieux ?
– Écoute-moi bien, Achara. Tu apprendras à me connaître. Moi, je construis mon existence sans subir. Voilà le calendrier. Dans un premier temps, nous vivons ensemble. Ensuite, je te demanderai de m’épouser. Et là encore, tranquillise tes parents. Pour toi, je me marierai à l’asiatique, à l’occidentale, à la bouddhiste, à la musulmane, à la catholique, même à la juive s’il le faut.
– Arrête les délires.
– Et s’ils veulent le mariage avant la vie commune, pas de souci.
– Tu vas trop vite. Nous…
Park Ilitch la coupe :
– Redis-leur une fois, deux fois, dix fois, cent fois : mon père l’était, ma mère l’est encore un peu, mais moi, je ne suis pas marxiste-léniniste.
– Mais tu es communiste ?
– Pas plus !
– Là, c’est moi qui suis rassurée.
– Comment cela ?
– Tu ne prévois pas une lune de miel sur la place Rouge, genre suite nuptiale avec vue sur le mausolée, face au macchabée thanatopracté de Vladimir Ilitch je ne sais plus quoi.
– Je t’adore !
– Moi aussi, dit Achara.
– Quant à la place Rouge, je la réserve pour une autre occasion.
– Ah bon ?
– Nos enfants malaiso-thaïlando-français. À leur majorité, nous les emmènerons en pèlerinage là-bas.
– Tu plaisantes ?
– Bien sûr.
– Tu m’as fait peur.


Pour Park Ilitch, même s’ils ne vivent pas encore ensemble, les mois suivants ressemblent à un philtre magique injecté dans ses veines.
Chaque moment avec elle est un élixir de bonheur. Dans le sourire d’Achara, il devine son amour pour lui. Quand il la regarde rire, lire ou dormir, il prédit des lendemains qui chanteront.
Par curiosité, Achara a entamé la lecture d’une biographie de Lénine. Mais elle ne va pas au bout. Elle juge l’homme Vladimir Ilitch Oulianov sans épaisseur car sans vie en dehors de la politique : il n’avait pas d’amis non bolcheviks ; sa compagne Nadejda Kroupskaïa, avant d’être son épouse, était son assistante professionnelle.
De son côté, Park Ilitch entreprend la conquête du cœur de ses futurs beaux-parents. Il leur retrace l’histoire de la minorité musulmane thaïlandaise, dont il assure se sentir proche. Il prend des cours de malais et maîtrise vite les fondamentaux de cette langue si différente du thaï. Enfin, il affirme chaque jour pouvoir vivre n’importe où avec femme et enfants, à condition que celle-ci s’appelle Achara.
Par ailleurs, il rappelle sans cesse à son entourage (famille, copains de fac et collègues à l’hôtel) ce signe prémonitoire : Achara, même malaisienne, porte un prénom thaïlandais.
Park Ilitch en est sûr, ils habiteront bientôt dans le même appartement.
Il sera alors temps de planifier avec son « joli ange » mariage et premier bébé.


4.


Li Lou Xhi a seize ans.
Sa mère lui offre un « moment à elles » : un séjour d’une semaine dans un hôtel du centre historique de Bangkok.
La maman regarde avec joie son adolescente se réapproprier ville et langue maternelles. Gros bémols : la pollution (ou autre chose ?) provoque chez Li Lou, sur place une toux, de retour à Melaka un encombrement des bronches et des maux de tête récurrents.
L’année suivante, malgré les réticences initiales de sa mère, Li Lou négocie un voyage commun à Paris.
Si, dans son esprit, il est temps de découvrir la France, pas question de chercher à revoir son « vrai faux papa ». De toute façon, pendant leur immersion parisienne, la pluie inonde les rues et rappelle des moussons thaïlandaises, la maman ordonne de rester à l’hôtel. Li Lou épluche la bibliothèque de l’établissement. Elle aime lire en français, langue où elle excelle à l’école. Li Lou apprécie les romans à l’eau de rose des éditions Harlequin. En revanche, son niveau ne lui permet pas d’appréhender trois épaisses fresques du Moyen Âge. Enfin, elle ne s’attarde pas sur un livre relatif à deux criminels français du passé.
Sur le chemin du retour (hasard ou volonté maternelle, comme à l’aller, elles décollent de Roissy et évitent le Orly de l’accouchement), la mère soulève ce paradoxe des Français : ils se vantent d’exporter des idéaux soi-disant universels (liberté, Droits de l’Homme) mais ils récusent chez eux toute intrusion non judéo-chrétienne et ils dénigrent la plupart des étrangers présents sur leur sol.
Que je le veuille ou non, songe Li Lou, et malgré les contradictions évidentes de ces farangs, je suis pour moitié de leur sang.
La mère grimace quand sa fille émet le souhait, sinon d’acquérir la nationalité française, au moins de se doter un jour d’un passeport tricolore.
Un an plus tard, sa maman refuse de revenir en France, Li Lou souhaite pourtant retourner en Europe occidentale, un compromis est trouvé avec le Portugal.
Elles passent d’agréables vacances à Lisbonne, ville de la défunte Bisavó (arrière-grand-mère paternelle) de l’adolescente.


L’année de ses dix-neuf ans, pas de périple à l’étranger avec sa mère, trop occupée par ses autres enfants. Pour s’éloigner une semaine de sa grande famille recomposée, Li Lou accepte à reculons un voyage en bus à Kuala Lumpur, avec un groupe religieux de Melaka.
Au programme : visites de sites de recueillements avec dix jeunes de son âge et deux adultes encadrant.
Sur place, Li Lou est déçue.
Vivant à deux heures et demie de voiture de la capitale malaisienne, elle connaît déjà un peu cette ville grâce à son beau-père, le dépaysement est insuffisant, elle cherche en vain les attraits touristiques de Kuala Lumpur (littéralement en malais le « confluent boueux »).
Ensuite, les connotations sacrées du séjour l’insupportent.
– Et apprendre à penser par soi-même, demande Li Lou aux accompagnateurs, aucune religion n’offre cela ?
Le cinquième après-midi, sans solliciter l’avis de personne, lassée par tous, Li Lou choisit de parcourir seule Kuala Lumpur. Elle retrouvera les autres au dîner, le lieu a été défini à l’avance, un taxi pourra parfaitement l’y conduire.
Les moutons pénètrent dans un énième édifice divin au nord du centre-ville quand Li Lou s’écarte du troupeau.
Elle court de longues minutes droit devant elle.
Puis elle marche d’un pas serein, se sent libre et se félicite de gravir les premiers flancs d’un relief boisé aux allures de jungle. Inconnue pour elle, cette forêt vierge au cœur de la ville lui plaît. Des randonneurs lui sourient. Après un chemin montant en larges pierres plates et une ultime passerelle en teck, la voilà joyeusement égarée sur l’un des sommets arrondis de Bukit Nanas (la « colline aux ananas »). Fatiguée mais contente, elle reste là, tantôt assise sur des herbes folles, tantôt à califourchon sur des troncs d’arbres dont elle ignore les noms.
Le temps passe et la situation lui convient.
Puis, comme si les minutes s’écoulaient désormais telles des secondes, il devient urgent de rentrer.
Li Lou reprend sa route dans l’autre sens et ne se perd pas. Elle ne croise cette fois plus grand monde.
Elle est presque de retour sur le bitume quand, au milieu d’une allée d’arbustes tordus, trois adolescents l’accostent dans une langue improbable. Ils parlent un malais perfectible. Li Lou s’excuse de ne pouvoir échanger avec eux. Vu l’heure, elle est forcément attendue par son troupeau religieux.
Après avoir regardé autour d’eux, soudain, les jeunes hommes empoignent Li Lou, la traînent derrière un immense palmier et la font trébucher à coups de bâton dans les jambes.
Li Lou résiste. Allongée de force sur une terre brune, elle hurle de toutes ses forces et se redresse sans cesse.
Ses agresseurs transpirent de plus en plus, leurs mains poisseuses se glissent sous la longue jupe et le chemisier de Li Lou.
Que saisissent-ils pour la dompter définitivement ? En tout cas, elle reçoit un choc sur la tête et perd connaissance.


Li Lou est réveillée par un mélange visqueux.
Elle se sent couverte de boue.
Sur sa culotte blanche ramenée sur ses chevilles et, plus haut, sur la chair tremblante de son entrecuisse : elle découvre du sang d’un rouge presque noir et des nuages jaune-gris pas encore secs.
Elle comprend.
Je ne suis plus vierge !
Ces jeunes m’ont violée ! ! !
Sans pleurer, elle se lève et se rhabille tant bien que mal.
Li Lou marche, puis court.
Sortie des arbres de Bukit Nanas, dans la rue, elle touche son crâne et constate une énorme bosse.
Elle avance désormais à pas lents.
Aux piétons croisés, Li Lou demande en malais :
– Bolehkah encik tolong saya ? (pourriez-vous m’aider ?)
Certains détournent le regard. D’autres s’approchent. Une dame voilée lui propose, près d’ici, sa maison et son téléphone. Depuis son salon, la femme joint d’abord elle-même la police. Li Lou appelle ensuite à Melaka. Elle tombe sur son beau-père. Elle lui assène la stricte vérité : sa fuite du groupe et le viol qui a suivi. L’homme réagit au quart de tour :
– Ces trois salopards mériteraient que je leur fasse la peau. Li Lou, entends-moi bien, tu n’as rien à te reprocher. Nous sommes avec toi. Ta maman et moi t’aimons. La personne qui t’a recueillie t’a prodigué quelques soins ?
– Oui. Elle est justement infirmière. Elle a aussi prévenu les flics, nous les attendons.
– Surtout, tu restes chez cette dame. Je lui rembourserai notre longue conversation téléphonique. Car tu ne raccroches pas. Et je veux parler aux policiers quand ils arriveront. Tu ne feras plus un pas seule dans cette ville. Le temps de faire garder ta demi-sœur et tes demi-frères, ta mère et moi prenons la route pour te retrouver. Nous dormirons tous les trois dans l’établissement le plus sûr de Kuala, celui où je descends pour mon travail.


Plus tard, à l’hôtel, elle voudrait se purger le corps et l’esprit. Li Lou se douche et se savonne à l’excès. Sous les gouttes d’eau brûlantes, la première phrase de son beau-père tourne et retourne dans sa tête.
« Ces trois salopards mériteraient que je leur fasse la peau. »
À Paris, j’avais survolé un livre consacré à… comment s’appelaient-ils ? Petiot et Landru, deux vieux criminels français. En dénicher un vivant et le payer pour supprimer mes sales violeurs ?
Le lendemain matin, dans la voiture pour Melaka, entre deux larmes, après un nouveau merci pour la teneur de ses mots, Li Lou dit au deuxième époux de sa mère le considérer désormais comme son vrai « père de cœur ».
Le soir même, dans la cuisine enfumée de la maison familiale, Li Lou glisse un bandeau élastique sombre sur ses cheveux noirs. Sa demi-sœur et ses demi-frères lui préparent des kuih ketayap , noix de coco caramélisées dans un rouleau de pâte verte, quand Li Lou crie :
– Jamais plus personne ne me marchera dessus. Ces trois monstres, si je les retrouve un jour, je les tuerai de mes propres mains.
La maman entre dans la pièce, serre sa fille aînée dans ses bras et s’exclame :
– Tout est de ma faute ! Si nous étions parties ensemble comme chaque année, tu n’aurais pas en plus participé à ce voyage à Kuala Lumpur.
Quelques semaines après, Li Lou se projette :
– Je ne passerai pas le reste de ma vie enfermée à Melaka, ce serait donner raison à mes violeurs. Dans deux ou trois ans, je poursuivrai mes études ailleurs.
– Pas à Kuala Lumpur ? se soucie sa mère.
– Non. À Bangkok.
– Je préfère.
– Et pourquoi pas, plus tard, en France ou en Angleterre ? Thaï, malais, anglais et français : peu de jeunes ont comme moi la chance de parler et écrire correctement quatre langues.


L’année de ses vingt et un ans, Li Lou est attirée par un Thaï aux yeux verts, étudiant comme elle à l’université Thammasat de Bangkok.
Avec ce garçon de son âge, elle entend se libérer corporellement de son viol. Avant de franchir le pas, Li Lou lui confie son traumatisme et exige de faire l’amour la lumière allumée. Le jeune homme accepte et promet douceur et prévenance. La relation sexuelle se passe en plein jour… mais sans plaisir pour Li Lou. Pendant l’acte, jaillissent dans son cerveau des nuages noirs tirant sur le rouge et des visages évoquant ses violeurs de Kuala Lumpur. Au terme de leur étreinte, elle s’estime souillée et tachée.
Sous une douche bouillante, Li Lou se demande si elle parviendra un jour à « vraiment jouir ».
Après un long torrent d’eau chaude et de savon, elle juge sa peau désencrassée de tous les « confluents boueux » imaginables. L’épiderme sec comme un désert américain, elle retourne dans les bras de son amant. Li Lou pose une joue sur son torse. Elle devine des larmes l’envahir, elle est fière de les retenir. Son partenaire loue son courage et ne la touche plus de la journée.
Quand ils couchent encore ensemble le lendemain, Li Lou ressent une once d’orgasme et réduit de dix minutes la durée de ses ablutions.
L’année suivante, son beau-père continue volontiers de lui payer des études à l’université Thammasat, « tant qu’elle n’aura pas trouvé sa voie professionnelle » dit-il.
Le nouveau petit ami de Li Lou, un Thaïlandais d’origine malaise, lui fait découvrir la richesse et la diversité de parcs nationaux pas toujours proches de Bangkok : Sai Yok et Erawan à l’ouest de la capitale, Khao Yai à l’est, Phu Kradung et Phu Rua sur la route du fleuve Mékong.
Li Lou trouve ces immenses jungles à la fois plus grandes et moins effrayantes que Bukit Nanas à Kuala Lumpur.

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