Belleville tropical
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Belleville tropical

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Description

A Paris, dans le quartier de Belleville, plusieurs agressions de femmes asiatiques se produisent. Tensions inhabituelles et manifestations de la communauté asiatique inquiètent les pouvoirs publics. Au départ, le cadavre d'une jeune Vietnamienne déposé sur un trottoir au milieu des poubelles... Assassinée. Brochard et ses collègues de la PJ sur le pied de guerre, l'enquête peut débuter. Différentes communautés se croisent, s'affrontent, le racisme n'est pas loin et la mort rôde. Ce livre offre une vision sociale de la réalité à travers des personnages souvent dépassés par les péripéties auxquelles ils sont confrontés.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 05 février 2017
Nombre de lectures 5
EAN13 9782140030338
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0127€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Couverture
4e de couverture
Écritures
Écritures
Collection fondée par Maguy Albet
Lemna (Camille), Alors, on fait comment pour les clés ?, 2017.
Denis (Guy), Le souffle d’Allah , 2017.
Mounier (Pascal), L’homme qui ne voulait pas mourir , 2017.
D’Aloise (Umberto), Manhattan 1907 , 2017.
Pialot (Robert), La courtisane rouge , 2017.
Lutaud (Laurent), L’araignée au plafond , 2017.
Mahé (Henri), Quelques nouvelles du port , 2017.
Chatillon (Pierre), La danse de l’aube , 2017.
Gontard (Marc), Fractales , 2017.
Pisetta (Jean-Pierre), Hostilités , 2016.
Toubiana (Line) et Point (Marie-Christine), De porte en porte. Histoires parisiennes , 2016.
Pain (Laurence), Selon Gabrielle , 2016.
Seigneur (Pauline), Augusta mouille-cailloux , 2016.
Berkani (Derri), Les couveuses , 2016.
Gaspin (René), Froideterre. Le roman d’un poilu , 2016.
* * *
Ces quinze derniers titres de la collection sont classés par ordre chronologique
en commençant par le plus récent.
La liste complète des parutions, avec une courte présentation
du contenu des ouvrages, peut être consultée
sur le site www.harmattan.fr
Titre


Bernard Mandon







Belleville tropical

Roman policier
Copyright

Du même auteur
Le testament d’Ardengost , Paris, L’Harmattan, coll. « Écritures », 2008.
Le brouillard se lève , Paris, L’Harmattan, coll. « Écritures », 2011.
L’exil à Saigon , Paris, L’Harmattan, coll. « Écritures », 2012.
















© L’Harmattan, 2017
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris
http://www.editions-harmattan.fr
EAN Epub : 978-2-336-78269-0
1
Il a devant lui la page blanche. Depuis plusieurs minutes un moustique tourne autour de lui. Le commandant Louis Brochard bat des mains pour le chasser, le grésillement des ailes lui porte sur les nerfs. L’atmosphère est étouffante après cette journée de canicule, il s’éponge le front. On lui a affirmé que l’instruction était close, enterrée. Dans moins de trois mois, le dossier aura disparu sous la poussière, lui a annoncé avec cynisme son supérieur, le commissaire Le-wicki. L’image de la femme se glisse souvent dans ses rêves. Quelque chose d’inabouti, où les risques de dérapages ne sont pas écartés. Ça ne me regarde plus, pense Brochard. Il doit s’en convaincre. C’est son plus grand défaut : s’apitoyer sur les victimes liées aux enquêtes dont il a la charge, surtout quand la femme est jolie, et c’est le cas. Un charme fou, irradiant et indomptable, qui s’immisce malgré lui, entre en lui avec la force d’une drogue. Il se souvient d’une main délicate posée sur son poignet, lissant les poils de son avant-bras dans un geste furtif qui l’a fait frissonner. C’était lors de leur dernière rencontre, lorsque la situation n’était pas au point de non-retour. Elle lui a expliqué ce que signifiait son prénom : Kim, c’est l’or. Le précieux métal, celui que l’on obtient par le travail ou les affaires et qui sauve de la misère. Depuis, elle a disparu, n’a plus montré signe de vie… Il pense alors à Yacine et se demande quel est son rôle dans cet embrouillamini. Cette petite frappe de Yacine, nouvel indic que Lewicki lui a servi sur un plateau avec un sourire bizarre et un air mystérieux. L’éclairage est trop haut, presque derrière lui. Il peste à cause de l’ombre portée de son crâne dégarni, telle une ombre chinoise sur la partie inférieure de la page blanche. Sa main s’abat avec lourdeur. Un bruit mat emplit la chambre et résonne contre les cloisons. Dans la seconde qui suit, il entend des mouvements provenant de l’appartement au-dessus de lui. Le craquement du parquet ou du lit des voisins. Sous sa paume, le corps sombre écrasé du moustique au milieu d’une tache de sang en étoile, dans le coin inférieur droit de la page, comme une estampille à la cire rouge pour sceller le vide de l’instant.
Il a faim. Il se fait tard, trop tard pour trouver quelque chose d’ouvert dans le quartier, même un samedi soir. Un boui-boui lui conviendrait, n’importe quoi qui pourrait lui donner l’illusion d’appartenir à une communauté, même la plus instable ou décalée. Son stylo posé à plat sur la feuille, il regarde fixement à travers la vitre au-delà de la rue, ausculte la lisière des toits et la masse ténébreuse des immeubles. La lumière hachée et grisâtre de la télévision provient de plusieurs fenêtres. Celle de gauche vient de s’éteindre ; une forme s’inscrit dans la transparence d’un rideau juste devant lui. La forme des hanches, l’étroitesse des épaules, une femme probablement. Il aurait bien besoin d’une compagne ce soir. La peau d’une femme, sa tiédeur et le parfum musqué de ses pores. Il n’aura pas le courage d’écrire à Clotilde, sa page restera blanche, à peine brunie dans le coin inférieur du sang déjà sec du moustique.
Clotilde est plus équilibrée et plus tenace que lui. Il le sait depuis le début. Leur jeunesse, il y a si longtemps, lorsque la vie tenait ses promesses, l’amour, la confiance… Désormais, il doit jongler avec des éléments disparates. Comment faire pour rattraper ses erreurs ? – Clotilde s’est réfugiée il y a presque six mois dans l’appartement libre de ses parents, délaissé depuis qu’ils ont quitté la ville pour la lointaine banlieue de la vallée de Chevreuse et son aspect campagnard. L’appartement parisien est à deux pas de la rue Cambronne dans le XV e , il est calme, rassurant, et le quartier est suffisamment animé pour qu’elle ne ressente pas l’isolement. Elle s’y trouve bien, enfin seule dans sa chambre de jeune fille, a-t-elle avoué un jour à Brochard dans un moment de rancune, pour répondre à ses demandes incessantes de regagner le nid conjugal. « Je peux y vivre à mon rythme, sans le poids et les contraintes du couple. J’ai besoin de temps. Tu me comprends, Louis », a-t-elle ajouté pour adoucir la brutalité de sa décision.
Il ouvre la porte du frigo sans conviction. Son visage s’éclaire faiblement puis s’éteint quand il claque la porte. Il reste dans le noir, s’approchant peu à peu de la fenêtre de la cuisine, colle son front contre la vitre. En face, la forme féminine a disparu, le rectangle orangé de la fenêtre est uniforme, aucun mouvement, plus de trace de vie. Comment vivre sans la présence des autres ? Il a besoin d’aimer, mais il sait que c’est son point faible. Ses rêves l’éloignent du réel, du possible. Souvent, Clotilde lui demandait d’ouvrir les yeux, parfois le suppliait, lui assénant qu’il était un handicapé de l’amour. L’air est lourd en juillet, sa peau moite. Il file sous la douche et met une chemise propre après avoir repassé le col de la main.
La nuit est tiède. Il est presque vingt-trois heures, personne dans les rues. Soudain, un but espagnol à la télé, la forme atténuée, « amicale », entre deux coupes du monde, une longue clameur s’élevant depuis les fenêtres ouvertes sur la rue, la fin d’un rêve tricolore, le coup de sifflet final. Le ballon rond, Brochard n’y connaît rien, il préfère le tennis de table ou la boxe, c’est plus direct. Plus bas, des ombres furtives disparaissent dans l’encoignure d’une façade, au coin d’une ruelle, sous un porche d’immeuble. Quand il était jeune, il adorait les filatures, cette façon d’observer autrui dans l’indiscrétion. Il y a là quelque chose de malsain qui l’excitait. Il avait dit à Clotilde, j’apprends beaucoup sur les gens, une initiation, cela m’aide à comprendre. Vingt ans après, qu’a-t-il appris ou compris ? Si peu de choses. Il rejoint le Parc de Belleville et franchit la grille d’un bond au bout de la rue du Transvaal avec la conviction que son corps ne peut le trahir. Ses genoux craquent un peu, mais il ne veut pas s’attarder. Des SDF enfouis sous des cartons ruminent des paroles rauques incompréhensibles à son passage. Ça le fait ricaner. Il se dit que même si sa situation n’est pas enviable, elle vaut mieux que celle de ces pauvres bougres qui cuvent leur picrate chimique en attendant des lendemains meilleurs qui ne viendront pas. Il quitte ses chaussures, fourre ses chaussettes en bouchon au fond de chacune d’elles et se délecte du contact du gazon sous la plante de ses pieds. Après quelques pas, il regarde autour de lui, pose ses chaussures au sol, hésite et sautille sur place, des appuis solides en parfait équilibre sur ses jambes semi-fléchies, maîtrisant sa respiration, ses poings frappant l’air avec hargne. Malgré son corps alourdi par le manque d’exercice, il exécute avec conviction une danse improvisée, une sorte d’assaut contre un ennemi invisible. Il y a plusieurs mois qu’il ne fréquente plus la salle de boxe, mais cette forme individuelle lui convient, même si son entraîneur n’est pas là pour corriger les défauts les plus flagrants.
Un croissant de lune semble posé sur les branches d’un chêne. Au loin, les lumières de Paris dessinent le tracé des rues et des boulevards, les faisceaux lumineux de la tour Eiffel arrosent puissamment la nuit. Coup de fil sur le portable de Clotilde, quelques mots hésitants d’une voix étrangement faible. Il a peu d’espoir d’obtenir une réponse, il la connaît si bien. Elle éteint son portable dès vingt heures, surtout le week-end. Il est tombé sur la messagerie. La voix de Clotilde, franche et délicate…
Un peu plus tard, à l’autre bout de la ville, à l’orée du périphérique, Paris XIII e , dans la marge glauque d’un Chinatown de pacotille, deux ou trois rues marquées de rares idéogrammes jaunes sur fonds rouges encadrant les devantures, un vacarme à l’intérieur d’un en-trepôt qui jouxte une station-service. Des bruits de verre cassé, de ferraille brassée et projetée sur le sol ou les murs, puis une voiture dont les pneus hurlent, des voix d’hommes qui montent et la chute lourde d’une porte de garage qui se ferme sur la nuit. Si Brochard pouvait assister à la scène, il comprendrait le rôle que se réserve Yacine dans ce micmac qui lui échappe. Des formes semblables à des pantins agitent leurs bras en direction de la voiture qui s’éloigne dans un bruit d’enfer. Il n’y a qu’un coup de feu, tiré au hasard dans l’obscurité. Yacine a bien opéré ; personne n’a vu son visage, son rôle est donc préservé. Pour combien de temps ? Voilà la question. C’est toujours ça de gagné, se dit-il. Il se retourne de temps en temps pour voir si une autre voiture le prend en chasse. Mais il n’y a pas de danger ; il a bien pris soin d’en crever les pneus. Une dernière fois en grimaçant, sachant qu’il ne lui faudra pas pointer son nez dans le quartier avant un bon bout de temps, il fixe son regard pendant plusieurs secondes au centre du rétroviseur où la faible lueur de la station-service lui confirme que tout cela s’accroche à une réalité inquiétante. Sur un trottoir, des supporters espagnols brandissant leurs banderoles crient leur joie d’un soir. Il franchit la Seine, s’engage sur une bretelle d’autoroute en direction du sud-est ; enfin la ville s’éloigne.
Le commandant Brochard n’a rien vu de tout ça. Dans la nuit de Belleville, il mâchonne une feuille de salade tirée d’un kebab puant la graisse trop cuite. Son troisième verre est vide. Un fond de mousse tiède suinte le long des parois. Le garçon essaye de le persuader de se tirer de là. « J’ai de la route moi, m’sieur, je vais pas passer ma nuit ici pour un seul client. »
Le regard pointé vers la rue, Brochard grommelle, toussote, mais ne bouge pas d’un millimètre.
Le lundi suivant, résumé d’un matin épouvantable : Belleville, Paris XX e , le coiffeur de la rue du Pressoir jouait du ciseau sur le crâne à moitié dégarni d’une octogénaire. Son attention était retenue par le glissement d’une mèche mauve sur la blouse de nylon de sa patiente quand la voiture a percuté les poubelles. « En plein jour, vous vous rendez compte ? Il était neuf heures… cinq ou dix, je venais juste d’ouvrir. La vieille dame a eu des sueurs froides, j’vous jure. D’abord un coup de frein violent… comme dans les séries américaines. Vous auriez vu sa tête. Je l’ai blessée à l’oreille. La surprise, vous comprenez… Regardez, il y a du plastique partout. La première poubelle a explosé sous le choc. Ils ont failli percuter ma vitrine… Puis la voiture a pilé contre le trottoir. Un type en est sorti, il a mis un coup de pied dans l’autre poubelle, il a ouvert la porte arrière et tiré la fille par les pieds. Il l’a laissée entre les deux poubelles et ils ont filé. Le tout a pris dix secondes. Une morte, juste devant mon salon, vous vous rendez compte ? »
Brochard commence à perdre patience. Ciseaux pointés devant lui, le coiffeur fait de grands gestes au fur et à mesure qu’il augmente son débit de paroles. C’est stressant à la fin. Brochard ne souhaiterait pas passer entre ses mains. La fille a pris des coups, ça ne fait aucun doute. La première vision n’était pas engageante : la jupe remontée sur le ventre et des bleus virant au noir sur les cuisses, impressionnants. Il observe la vieille dame aux cheveux mauves avachie sous le casque. Elle se remet lentement de ses émotions. L’employée lui a scotché un bout de sparadrap sur l’oreille. Un peu de sang suinte à travers la gaze. La vieille a les yeux dans le vague. L’employée rend quelques sourires à Brochard qui tente d’y puiser un peu d’amour. Un réflexe de solitaire. De l’autre côté de la vitrine, les badauds gardent leur nez collé au carreau. Quelques képis tirent un ruban jaune et noir pour délimiter la zone encadrant les poubelles explosées. On a tracé à la craie les contours du corps de la fille avant de l’évacuer. Ça fait un drôle de dessin, un peu tordu,… la forme d’un animal, dans la même veine que ceux de Lascaux, un bison couché sur le côté, avec les pattes dépassant à peine du corps, ou plutôt un bouquetin, vu la taille de la fille.
– Ils étaient deux ?
– Oui deux, dit le coiffeur, le conducteur et celui qui a sorti la fille.
– La voiture ?
– Une allemande, je crois… ou une italienne. Vous savez, je n’ai pas vu les détails. Des vitres teintées, presque noires. Elle a un sacré pet à l’aile. C’est le choc, la poubelle a explosé… Mais je n’ai pas eu l’idée de prendre le numéro.
– Ben voyons ! Et les hommes ?
– Je n’ai vu que celui qui est sorti. À cause des vitres teintées… Vous savez, à travers les vitres, des formes sombres… Oui, le type qui est sorti… Jeune et bronzé.
– Bronzé ?
– L’Afrique du nord, le Maghreb…
– Vous êtes sûr ?
– Non, mais c’est à ça que j’ai pensé sur le moment.
– Vous avez pensé ou vous avez vu ?
– Je ne sais plus… C’était si rapide…
– Mouais,… Posez vos ciseaux, je vous prie.
– Pardon ?
– Posez vos ciseaux, vous allez encore blesser quelqu’un… Je vous demanderai de passer au bureau…, si j’ai besoin d’un complément d’information.
Brochard en a terminé avec le coiffeur. Ce dernier semble vexé par la remarque concernant les ciseaux. Il reste immobile et pantois, l’outil à la main quand Brochard passe la porte. Dehors, il fait une chaleur accablante, l’atmosphère est saturée d’humidité. Brochard écarte les pans de sa veste et ouvre deux boutons de sa chemise qui lui colle à la peau. Les képis s’agitent pour tenir en respect la foule qui grossit. Des rues qui s’animent pour un rien, pense Brochard.
Le portable vibre au fond de sa poche. Le commissaire Lewicki au téléphone, les commentaires d’usage : on ne sait encore rien de la fille. Chinoise ou Vietnamienne. Ça chauffe dans le quartier. Trois manifestations en moins d’un mois. Des agressions de femmes asiatiques seules, pour le fric en liquide, la presse en est truffée. Même la nationale. Été surchauffé. Des enveloppes traditionnelles rouges pleines de biftons à l’attention de jeunes mariés subtilisées à la sortie des mairies ou sur les trottoirs. Des commerçantes serrant contre elles la recette de la journée agressées sous un porche. Pas de plainte quand il s’agit de victimes sans papiers. Ni vu ni connu, mais de quoi mettre un sacré foutoir dans la zone. Les Chinois envisagent l’auto-défense si les pouvoirs publics ne réagissent pas de manière énergique. Brochard pense à Kim, sa longue main qui lissait les poils de son avant-bras. C’était leur relation la plus aboutie, un mirage. Même les doigts de Clotilde ne lui font plus cet effet. Clotilde, c’est autre chose, plus profond, plus diffus aussi. Il pense à l’amour qui s’épuise avec le temps, mais les protège, comparable à la patine discrète qui fait le charme d’un vieux meuble.
Il a la bouche pâteuse des nuits incomplètes quand Mathilde, la secrétaire de Lewicki lui tend sa joue avec une moue de méfiance.
– Je pue de la gueule, c’est ça ?
– Je confirme, dit-elle. Mais ce n’est pas la peine de me fusiller du regard, Brochard, je n’y suis pour rien. »
Mathilde, elle part au quart de tour, une fille du sud, enfin du sud du périf, un vrai tempérament, grand-mère italienne et les formes généreuses qui font rêver les hommes, Brochard inclus, même en plein jour. Mathilde, c’est une aventure d’un unique après-midi derrière l’armoire de la réserve. Dans un cri, où se mêlaient surprise et une pointe de plaisir, elle s’était plainte de la poussière sur sa jupe et d’un bleu douloureux qu’elle conserva plusieurs semaines sur une fesse. Depuis, plus rien, juste leurs regards gênés quand ils se croisent régulièrement dans le bureau du divisionnaire Lewicki avec qui elle fait des extras sentimentaux. Cela fait des années maintenant, au moment de la première longue fugue de Clotilde, et il se demande depuis ce que Mathilde peut bien trouver à Lewicki.
– Qu’est-ce qu’il dit Lewicki ?
– Quoi, répond Mathilde ?
– La morte ?
– Il a dit, qu’en l’absence de Saint-James, tu te débrouilles. Au fait, Brochard, ta fille a appelé. Vous avez rendez-vous ce soir, il paraît.
Une fois dans son bureau, Brochard reste le nez appuyé contre la vitre froide. Julie a appelé. C’est son lien le plus puissant avec Clotilde. Julie, une perle, sa fille adorée, ce qui fait qu’il ne perdra jamais définitivement Clotilde, une assurance sur l’avenir. Lewicki, très paternel malgré une acné persistante, lui a fait la remarque : « Tu ne dois pas la gâcher, c’est ta fille. » En bas les voitures semblent collées les unes aux autres. Quand le feu passe au vert, un nuage de fumée bleutée les enveloppe pendant qu’elles s’éloignent lentement puis s’évanouissent dans l’écran de pollution. Il pense aux dernières paroles de Mathilde. « En l’absence de Saint-James, tu te débrouilles » , avait-elle répété avec délectation. Pour me faire chier, avait aussitôt pensé Brochard, elle a la rancune tenace… Pourtant, elle n’est pas en reste avec Lewicki qui, paraît-il, assure. Un bon coup selon les dires de quelques stagiaires égarées dans les profondeurs de son bureau. Il est temps de retourner voir la morte. Un coup de fil à Lebigot et un détour par la morgue.
Brochard sait qu’il doit prendre son temps. C’est une histoire de faux rythme qu’il doit respecter pour laisser ses idées apparaître, mûrir et se déposer dans un ordre cohérent dans un coin de son cerveau. Saint-James lui manque, sa bonne humeur et son rire agaçant qu’il parvient à extraire du fond de sa gorge sans trahir son accent de La Réunion, et surtout le fait qu’il soit black, grand et costaud. Dans une telle enquête, cela peut se révéler utile. Le lieutenant Saint-James, mi-Africain, mi-Indien, un type marrant, mais un flic dur aussi, capable en quelques gestes appuyés de foutre la trouille aux suspects les plus aguerris. Lebigot l’accueille en grognant selon son habitude. Comme légiste, on ne fait pas mieux, paraît-il. D’après Le-wicki, il a l’âge d’avoir des enfants à la retraite depuis longtemps. C’est pour mieux s’habituer à sa propre mort qu’il reste au contact de la chambre froide. C’est à peu près la phrase qu’il a livrée à Brochard, un jour où ce dernier se montrait trop curieux :
– T’es tout seul ?
– Oui, Saint-James est en vacances.
– Le veinard.
– Oui, le veinard. Mais il rentre lundi. Il va falloir qu’il s’y colle.
– Bah, dit Lebigot, ça doit pas être terrible cette affaire.
– Plus compliquée qu’elle ne paraît.
Lebigot ouvre le tiroir d’où s’échappe un nuage glacial de condensation et braque un spot sur le visage de la morte.
– C’est un modèle réduit cette fille.
– C’est ce qui fait leur charme, dit Lebigot, poids plume et cheveux longs, elles ont leurs clients.
– Qu’est-ce que tu racontes ? Celle-ci n’était pas une pute. Juste une commerçante… C’est ça qui est bizarre.
– Ah bon ?
– Comment est-elle morte ?
– Les coups, simplement les coups. Beaucoup de coups avec les poings et avec un objet assez lourd, un bâton ou une batte de baseball.
– Agression sexuelle ?
– Probablement des attouchements, mais rien de plus. Tu vois, là, là et là. C’est la conséquence de gestes appuyés, sans doute un début de viol, mais elle est morte avant.
Elle a changé de couleur, remarque Brochard. Blanche, terne plutôt, la texture de la peau, presque de la matière plastique analogue à celle de certaines poupées enrobées de silicone. Brochard sait qu’il n’apprendra rien de cette visite, rien de plus qu’avec les photos, ce visage en gros plan, vide et sans expression, presque factice, qu’il observe avec une grimace, ces ecchymoses qui couvrent une grande partie du corps… Écœurant !
Brochard est préoccupé quand il aborde Julie, éclatante de vie et aussi rose qu’un bonbon dans une robe flottante. Il l’embrasse sur le front dont la peau tiède contraste avec la peau de la morte qu’il vient de quitter. « La chaleur de juillet est étouffante, » dit-elle. Les passants jettent parfois un œil dans leur direction. Brochard se colle à sa fille avec la fierté d’un vieux beau qui se pavane, livrant au regard du monde une prise inespérée.
– Tu as des soucis ?
– Je ne sais pas encore. Le train-train au turbin… Comment va ta mère ?… Je n’arrive pas à la joindre. J’ai essayé plusieurs fois. Tu sais, tu lui ressembles de plus en plus.
– Laisse-la tranquille, glisse Julie d’une voix douce, au moins pendant quelques temps.
– Je ne voulais pas l’importuner, je voulais juste prendre des nouvelles d’elle, de toi, de vous.
– Papa, pour prendre des nouvelles de moi, tu as mon portable.
2
Yacine a roulé une partie de la nuit. Cela fait un bon moment qu’il tente de se poser quelque part. Il doit éviter de retourner à son domicile. Impossible de trouver le calme et de se résoudre à rencontrer Brochard. Tourner en rond, voilà ce qu’il fait de mieux depuis qu’il a rejoint Créteil et un squat perdu dans une cité HLM en partie désaffectée de la périphérie.
Il traîne au lit, la télé allumée, et somnole au son d’une fanfare militaire. Devant lui, le défilé s’étire sur le pavé et au second plan, du haut de la tribune, la tête du président s’agite avec satisfaction au-dessus des képis. Au moindre bruit de moteur, il se lève et se précipite vers la fenêtre. Une moto s’éloigne et disparaît derrière les buissons qui bordent des jardins ouvriers. La zone est étrangement calme. Son frère Youssef a essayé de le décourager de venir s’installer près de chez lui. « Trop risqué, avait-il dit. Je suis dans la ligne de mire des flics du coin. Tu te feras déloger en moins de deux et j’ai assez d’ennuis en ce moment. » Yacine n’a pas essayé de demander où son frère avait fourré son nez. En général, quand ce dernier mettait son doigt quelque part, le bras entier y passait, juste avant que les flics locaux ne lui tombent dessus.
Lors de sa dernière visite, Yacine avait affirmé qu’il ne voulait plus rien savoir de ses conneries. « On n’est plus du même bord » avait dit Youssef. « Tu ferais mieux de rejoindre le mien », avait répondu Yacine avec une dose d’arrogance. Il y avait eu des éclats de voix dans la cage d’escalier et même les pleurs de la mère. Yacine avait détalé sans dire au revoir et les dernières paroles qu’il avait entendues étaient une insulte en arabe que Youssef avait hurlée depuis l’étage. Mais là, c’est lui qui a fini par demander de l’aide au téléphone : « J’ai des mecs de Belleville au cul. Il faut que ça se calme. Trouve-moi une planque. Je risque gros… des bisbilles entre blacks et Chinois. Le quartier va péter… » Tout raconter, pourquoi pas ? Les Chinois, les blacks, les rebeux, les skins et l’économie parallèle, un sacré mélange ! Brochard comprendrait, il a déjà montré qu’il en était capable. Mais ça serait une façon de mettre un coup de pied dans la fourmilière, avec le risque de prendre une balle perdue. La peau d’un Arabe au milieu de ce fourbi ne vaudrait pas cher, même pour Brochard. Et surtout, ce serait la meilleure façon d’être définitivement grillé. Voilà ce qu’il doit conserver à l’esprit, ne rien révéler. Avancer à pas de loup, lui avait dit le boss, en vrai pro et rester crédible, surtout rester crédible. « Mais c’est chiant, putain ! Les enfoirés, ils m’ont niqué dans les grandes largeurs. » Sa voix résonne dans la pièce vide.
À treize heures, d’un coup d’index rageur, il interrompt brutalement Jean-Pierre Pernaut, apparemment ravi des évolutions bruyantes de la patrouille de France dans le ciel parisien, jette son blouson sur une épaule et dévale les escaliers avec la ferme intention de se libérer de ses angoisses et de ses craintes. La lumière est vive et l’air léger. Il part à l’aventure à travers les allées qui longent les immeubles. Il croise un enfant sur un vélo, deux petites filles jouent au milieu d’un bac à sable. Les mamans, blacks en boubou, papotent à l’ombre d’un platane. Une forte odeur de cumin mêlée à de la viande de mouton bouillie s’échappe d’une fenêtre d’un rez-de-chaussée. Il rêve, observe, hume et déambule. Il se souvient de l’enfance au bled, au cœur de l’Algérie paysanne semi-désertique. Quelques chèvres dans l’enclos, et le père aux mains calleuses et muscles maigres et saillants qui avait brassé toute la journée le mortier et les briques pour quelques centaines de dinars. On décelait au premier coup d’œil les stigmates de la pauvreté collés à la peau. Il se souvient du visage de la mère aux rides prononcées, prématurément vieilli à cause du travail qui n’en finissait pas, de la lessive dans l’unique chaudron qu’il fallait rincer en urgence pour préparer un bouillon clair où les quelques yeux gras flottant à la surface semblaient observer leur misère. Il se souvient des actions terroristes du GIA dans les villages alentour, des rumeurs d’attaques imminentes, puis de l’arrivée dans le port de Marseille, peu de temps après la mort du père, tenant fermement la main d’un oncle maternel qui a longtemps entretenu le rêve français avant de finir sa vie dans un baraquement de la banlieue est. Il se souvient comment sa mère, longtemps après, continuait de remercier la France de leur avoir donné une place pourtant modeste.
Le temps de l’école a tout balayé, les souvenirs sont dilués dans un magma déprimant.
Il se dit que Youssef n’a peut-être pas tort de vivre ici. Le temps semble suspendu, très loin de ses préoccupations inquiétantes des derniers jours. Il respire longuement et fait un détour vers l’impasse bordée de pavillons où il a garé sa voiture, assez loin du squat pour ne pas attirer l’attention. Rien n’a bougé. La voiture, bien garée, ne gêne personne. La vie serait belle s’il pouvait tirer un trait définitif sur ce qui s’était passé le week-end précédent. Putain, ces cons avaient tiré. Ils avaient osé tirer. Il en est là de ses réflexions quand une main lourde s’abat sur son épaule et se ferme sur son col de chemise. Un étau pendant plusieurs secondes, un souffle dans sa nuque, tiède et puant l’ail. Il tente de s’agiter, de se dégager, mais la main tient bon, une deuxième main le prend par les cheveux et lui tire la tête en arrière. Il a juste le temps d’apercevoir devant lui le regard abasourdi d’un passant franchissant son portail et se glissant à pas pressés vers le bout de l’impasse, puis le ciel éclatant de lumière, aveuglant. Enfin lui parviennent la voix de Brochard et le souffle chargé d’ail et de postillons encore plus puissant dans sa nuque :
– Ne bouge pas, connard. Je savais que tu viendrais là. Tu me fais faire du chemin inutilement, sans compter les frais pour le contribuable, la fatigue et le temps perdu. Mais tu t’en fous du contribuable. Alors qu’est-ce que tu dis de ça ?
– J’allais vous appeler… Je vous jure. Putain, vous m’avez fait peur.
– Ne jure pas, nom de Dieu ! T’allais m’appeler, tu te fous de ma gueule. Tu me connais pourtant, et tu te fous de ma gueule. T’es inconscient ou quoi ?
– J’avais pas le choix commissaire, j’ai fait au plus vite. J’ai des mecs de Belleville au cul. Youssef m’a trouvé un gourbi… Le temps de réfléchir.
– Tu réfléchis, toi, depuis quand ? Premièrement, je ne suis pas encore commissaire, seulement commandant. Je t’avais dit de m’appeler quand ça chauffe dans le quartier. Il y a une morte maintenant. Quant à Youssef, qu’il se fasse tout petit s’il ne veut pas que je m’intéresse à lui.
– Commandant, Youssef n’a rien à voir avec ça. Il m’a juste fourni le squat. Je vous le dis, j’allais vous appeler, mais j’avais besoin de mettre mes idées en place… Je crois que cette fois, je risque ma peau. Ça va trop loin, je ne fais pas le poids.
– Pour une fois, on est d’accord, tu ne fais pas le poids. C’est pour ça que tu devais m’appeler. Aussitôt… C’est enfin clair ?
– Oui, oui, commissaire. C’est clair.
– Commandant, connard !
Brochard se calme pendant que Yacine, conservant le dos rond, tente vainement de se recoiffer avec ses doigts. L’air est lourd maintenant, orageux. Le commandant marche vers sa voiture en silence. Son esprit bout, une masse confuse contenant les récents événements occupe l’ensemble de sa boîte crânienne, l’étouffe presque. Il tire sur son col pour trouver de l’air. De temps à autre, il jette un coup d’œil à Yacine qui, malgré sa grande taille, se fait le plus petit possible. Arrivés à la voiture, il fait un signe à Yacine en direction de la portière et s’installe au volant :
– Tu connais la morte ?
– Non, je sais qu’une femme asiatique est morte, c’est tout.
– Vous voulez faire la loi, ajoute Brochard.
– Quoi ?
– La loi sur les commerces. Les Chinois vous font peur. Vous voulez garder le pouvoir sur le quartier. Tous les coups sont permis. Et toi, tu joues sur les deux tableaux. Tu vois le topo ?
– Je ne comprends pas, les deux tableaux. Qu’est-ce que vous voulez dire ?
– Tu aides tes copains commerçants et tu navigues en eau trouble pour conserver le pouvoir sur les trafics. Pas con, finalement. Une façade bien commode pour cacher tes activités souterraines.
– Vos explications sont trop compliquées pour moi commandant. C’est plus simple que ça. Ce sont les Chinois et les Africains qui font la loi et ils aimeraient que les rebeux trinquent à leur place. Il y a aussi quelques crânes rasés, bien blancs… Vous verrez commandant, vous verrez…
– Tu parles des rebeux comme si tu n’en faisais pas partie.
– Je me comprends, commandant.
– Et Kim ?
– Kim ?
– Celle dont la boutique a brûlé. Tu sais bien de qui je parle.
– Je ne l’ai pas revue, je vous jure. Elle a quitté Paris après l’incendie. C’était foutu pour elle.
– Ne jure pas ! Je veux que tu rentres à Paris le plus vite possible et que tu prennes la température dans le quartier… Je te donne deux jours pour m’en dire plus. En douceur, tu m’entends ? Tu ne t’échappes plus.
Les yeux dans le vague, Brochard semble se recueillir au volant quand la voiture de Yacine disparaît au coin de l’impasse. La fatigue d’une nuit incomplète sans doute. Les blacks, les beurs et les Chinois, et moi qui ai fait anglais première langue. Voilà les dernières pensées de Brochard avant de mettre le contact et de reprendre la route. Il se demande s’il n’y est pas allé un peu fort. Un nouvel indic qu’il faut préserver, lui avait dit Lewicki, un type qui te sera utile le moment venu , avait-il insisté… Un peu plus tard, sur le périphérique, il lui semble apercevoir la voiture de Yacine dans une courbe. Peut-être un peu plus claire, ou plus foncée, c’est difficile à dire, il n’a pas eu le temps de vérifier la plaque à cause de l’orage qui vient d’éclater, de l’eau qui gicle des roues devant lui. Vigilance orange dans quarante-trois départements en fin d’après-midi, rappelle en même temps une voix familière sur France-Inter.
3
Juillet s’épuise dans la chaleur.
Une foule de Chinois bloque la circulation sur la rue de Crimée, se dirige lentement derrière une pancarte vers la Place des Fêtes : « VIVRE EN FRANCE SANS PEUR », écrit au feutre sur un contreplaqué cloué sur un manche à balai. Toute l’enfance de Brochard résumée à un périmètre de quatre ou cinq rues : dévaler les escaliers au bout de la rue Stendhal, bloquer la bande adverse en les menaçant d’un pistolet en bois au fond d’une impasse de la rue de Belle-ville, voler des cerises juteuses dans un jardin en s’infiltrant à travers un grillage déglingué au milieu d’une haie de buis, balancer avec méchanceté des tomates trop mûres piquées dans un jardin de la cité Leroy au visage de Lucio, un clochard boiteux qui ne se rendait compte de rien, tellement il était soûl. Atmosphère de faubourg, presque la campagne, à portée de voix des mères à l’orée de la nuit quand il fallait regagner la table familiale sous peine de punition qui durerait la semaine entière. Le quartier a bien changé. Lucio est mort de froid pendant l’hiver soixante-dix-sept et la bande s’est dissoute malgré les promesses de sioux, à-la-vie-à-la-mort, dans le temps lointain de l’enfance. Depuis les hauteurs des Buttes-Chaumont, Brochard observe le flux massif de la manifestation. Un collègue de la DCRI muni de jumelles à ses côtés lui assure qu’ils ne sont pas plus d’un millier.
– Un millier je veux bien, lui assène Brochard, mais ça fait tout de même un bon moment qu’ils circulent, tu ne crois pas ?
– T’auras pas le décompte des syndicats, lui répond son collègue, ces mecs-là, ils n’ont pas de syndicat.
Quelques poings levés d’un groupe de jeunes Chinois accompagnés d’une clameur semblent renforcer la thèse qu’il ne faut pas prendre le mouvement à la légère. Les agressions de plus en plus fréquentes selon la presse. Des sacs tirés avec violence quand les commerçantes quittent seules leurs boutiques. Attaques surprises, argent facile, communauté en colère, et les premières manifestations pacifiques organisées en attendant les représailles qui ne manqueront pas de se produire selon des collègues en charge des enquêtes précédentes. Les soupçons s’orientent vers le milieu black ou maghrébin avec un parfum persistant de racisme. Rien de plus facile et de plus classique ! Brochard traverse la pelouse et se tapit dans un buisson de laurier-tin dont il écarte les branches. Il est à moins de cinq mètres du cortège. De plus près, les manifestants semblent très calmes, silencieux pour la plupart. Seul un groupe d’une vingtaine de jeunes derrière un rang de pancartes se fait remarquer. Ils lèvent le poing et crient « Droits de L’Homme », « Sécurité », « VIVRE SANS PEUR », « VENGEEEAAANCE ! » Plus loin, la foule compacte du cortège poursuit sa déambulation sans broncher. Impossible de lire la moindre détermination dans les regards placides que rien ne semble pouvoir perturber. Brochard se planque à l’abri d’un cordon de CRS posté à la sortie du parc. Certains semblent très jeunes, empêtrés dans des costumes un peu grands et planquant leurs regards inquiets derrière une haie de boucliers encombrants. Ils barrent la rue de Botzaris et orientent la manifestation vers la Place des Fêtes. Brochard attend. Il sait que tôt ou tard, Yacine va se montrer. Lors de leur rencontre musclée à Créteil, il s’est montré persuasif, joignant le geste à la parole, ne laissant aucune chance à Yacine. C’est au coin de la rue de Crimée qu’il l’aperçoit, de trois-quarts, l’épaule appuyée contre la clôture du parc. Il n’ose pas lui refaire le coup de la main sur l’épaule et l’aborde avec une bienveillance maîtrisée : « Vous avez du feu ? » Yacine se crispe un peu, reste un instant immobile, puis sort un briquet de sa poche qu’il présente à Brochard.
– Tu sais bien que je ne fume plus. Alors, tu me montres ?
– Commandant, il faut attendre. Je n’ai encore vu personne.
– Ce ne sont pas ces jeunes ? demande Brochard en indiquant du menton la bande de criards trépignant derrière les pancartes.
– Si, ce sont des jeunes, mais pas ceux-là. Il faut attendre.
La manifestation s’écoule lentement devant eux. Beaucoup de femmes aux regards vifs. Brochard se demande si Kim pourrait se trouver au milieu de la foule. Trop de monde pour être sûr de ne manquer personne. Avec un peu de chance peut-être…
– Voilà, dit Yacine, les deux types derrière la veste bleue, là, au deuxième rang, le sweater rayé et la chemise blanche.
– Tu es sûr ?
– Oui commandant, ce sont les employés viets de Kim
– Des Viets ?
– Oui, commandant, elle n’est pas Chinoise… Elle est Vietnamienne. Regardez les types, eux aussi sont Viets. Faites attention commandant, n’oubliez jamais que leurs parents et grands-parents ont viré les Français et les Américains. Ils ont l’air chétif, mais ce sont des durs. L’air de rien, ils ne lâchent jamais prise.
– Putain, tu t’y connais en Histoire.
– Oui commandant, c’était la même chose en Algérie.
– N’en rajoute pas. Merci du conseil. Bon, maintenant disparais !
Brochard se demande comment passer inaperçu dans ce foutoir. Pas un blanc, sauf quelques-uns sur les trottoirs qui regardent passer la foule, immobiles et médusés par cette démonstration de force insolite. Il avance en se faisant le plus petit possible. Les deux jeunes types sont à moins de dix mètres devant lui. Ils semblent accompagnés par une jeune femme qui porte un large chapeau rouge. Pendant plusieurs minutes, il reste concentré sur son objectif : le sweater rayé et la chemise blanche. Tout se passe bien ; personne autour de lui ne semble accorder d’importance au grand blanc qui marche avec peine, le dos courbé, et se redresse parfois pour scruter l’avant de la manif. Peu à peu, il se relâche, le chapeau rouge le précède de quelques mètres seulement, les deux jeunes semblent paisibles.
On s’approche de la Place des Fêtes. Brochard remarque un nouveau cordon de CRS à l’angle de la rue des Annelets. Puis il aperçoit le grand black en veste blanche parmi les badauds postés sur le trottoir, immédiatement à sa droite. Tilt ! Un visage familier et une prestance… Déjà connu des services de police, selon la formule consacrée. Ensuite, tout se précipite : un coup d’œil au chapeau rouge devant lui, un autre en direction du grand black qui n’a pas encore bougé. C’est quand il s’aperçoit que les deux jeunes ne sont plus à côté du chapeau qu’il voit le grand black franchir la ligne de badauds et fondre au milieu de la foule, grand albatros battant des bras pour s’échapper, ses mains noires décrivant des arabesques désespérées au-dessus des têtes. Deux secondes ou trois, tout au plus, puis des cris. Le grand black se détache, rejoint le trottoir et disparaît derrière un kiosque à journaux. À sa suite, une grappe d’Asiatiques le poursuit en gesticulant. Brochard bouscule ses voisins, renverse une femme sans s’excuser et rejoint péniblement le trottoir, trébuche contre une moto garée qui lui barre la route et parvient contre toute attente à repérer le groupe de poursuivants qui disparaît vers la droite, probablement dans l’escalier qui conduit à la rue Arthur Rozier, juste au-dessus.
Il ne se passe pas trente secondes quand il parvient à bout de souffle en haut de l’escalier et dans la rue, à quelques pas, gît le grand black, seul, l’épaule calée contre le mur aveugle d’une maison. Aucun de ses agresseurs n’est visible, ni devant, ni derrière. Brochard reprend lentement sa respiration en sortant de sa poche sa carte de police. À ses pieds, le grand black tente de stopper avec sa manche déjà maculée de poussière le saignement continu de son nez. Lèvre enflée, pommette tuméfiée, œil gauche à moitié fermé par un coquard aussi gonflé qu’une montgolfière, il bave sa salive et son sang sur le pavé du trottoir. Simple avertissement, se dit Brochard, sinon, il serait beaucoup plus amoché, voire transformé en rouleau de printemps.
Au loin, déjà, on perçoit la sirène d’une voiture de police. Les bleus arrivent un peu plus tard. Le grand black a décliné son identité : Fohall Abdou, Sénégalais, étudiant en BTS action commerciale, bourse gouvernementale, fait du volley-ball à Montrouge, habite chez son frère à Issy-les-Moulineaux, entièrement clean de la tête aux pieds, rien vu, rien fait, se trouvait là par hasard et bla, bla, bla… On va vérifier ! « Abdou, lui dit Brochard d’une voix calme, on va rester en contact, téléphone portable, adresse, relation cordiale et discrète, j’ai besoin que tu me dises des choses. »
En attendant, l’épisode d’Abdou a fait diversion. Brochard a à peine vu les deux Viets, n’a aucune certitude quant à leur participation à l’agression dont a été victime Abdou et ne saurait les reconnaître sans l’aide de Yacine. Et Yacine, qu’est-ce qu’il a vu de la scène ? Faut que je me remette au jogging, se dit Brochard un index posé sur sa carotide pour contrôler son pouls en descendant l’escalier vers la rue de Crimée. En direction de Gambetta et en tendant l’oreille, on perçoit le grondement lointain de la manif.
4
Retour de vacances. Saint-James distribue ses cadeaux. Un large sourire lui inonde le visage quand il vide un grand sac de sport de nombreux paquets qu’il tend à chacun avec un air mystérieux et satisfait. Un sachet de poudre de noix de coco pour Lewicki, dont il sait que la femme est un cordon bleu, un sac de litchis pour le lieutenant stagiaire Batiston, des bâtonnets de vanille à l’intention des femmes, celui de Mathilde est entouré d’un ruban, une distinction qui la place immédiatement sous les regards amusés de ses collègues, eu égard à sa relation régulière mais trouble avec Lewicki, selon les rumeurs qui parcourent les couloirs du commissariat. Brochard hérite d’un masque de guerrier sur lequel sont collés des poils de singe. Saint-James se munit alors d’une grande enveloppe en papier kraft de laquelle il extrait un paquet de photos très sombres, presque noires, au format 21 x 27. La distribution commence, chacun remercie, tourne et retourne la feuille dans ses mains, tente de déceler ce que contient la surface obscure. « La Croix du Sud », dit Saint-James dans un rire tonitruant. C’est une photo de la Croix du Sud, répète-t-il lentement, (son rire résonne dans tous les couloirs). La constellation la plus célèbre de l’hémisphère sud. Regardez, les points blancs au centre de l’image. » Les regards dubitatifs se concentrent sur les photos, certains s’orientent vers leur voisin immédiat pour vérifier si le tirage est identique. Une moue généralisée s’inscrit sur les visages. Lewicki clôt l’épisode en rappelant à tous que Saint-James est un astronome amateur et passionné.
– Il y a un sens ? demande Batiston.
– C’est bien une question de stagiaire, répond Brochard. Bon Saint-James, finie la rigolade, il va falloir revenir sur terre.
– Plus tard, plus tard, répond-il au commandant quand celui-ci tente de le mettre au courant de la situation.
Plus tard, il fait moins le malin après que Brochard lui a expliqué les péripéties qui l’animent depuis plus d’une semaine et paradoxalement le peu d’information dont il dispose. Ils marchent sur un trottoir côté ombre, traversent la rue en pestant parce que le goudron leur colle aux semelles. Après quelques remarques sur la période de canicule et les réflexions d’usage à propos du réchauffement de la planète, ils pénètrent dans un bar de la rue de Belleville. La haute silhouette de Saint-James est un atout de poids quand il s’agit de mettre la pression sur le milieu de Belleville. Brochard le sait, et c’est avec délectation qu’il aborde le patron du bar et son serveur : « Est-ce que ce type-là rôde par ici ? », demande-t-il au serveur en lui mettant sous le nez le portrait d’Abdou Fohall. « La photo est sous-exposée, commissaire, de mauvaise définition, le numérique, c’est nul… Je ne vois rien, répond le serveur soulagé de ne pas devoir en dire plus, et vous savez commissaire, ici on ne balance pas, sinon, c’est la fin du petit commerce ». Saint-James pose une fesse sur un tabouret et fixant de son œil noir le serveur, commence à tapoter le zinc de ses longs doigts en un rythme qui s’accélère progressivement. Brochard fait signe au patron et au serveur et leur demande de s’approcher. Il pose alors une main délicatement sur l’épaule de chacun et leur glisse d’une voix basse :
– Je ne vous veux pas d’ennuis les amis, si le type était là, devant vous, vous pourriez sans difficulté faire le lien avec la photo. Donc, quand il passera par ici, vous vous souviendrez et vous n’aurez aucune hésitation. Vous me suivez ?
– Oui commissaire, répond le serveur.
– Commandant. Commandant Brochard, tu saisis ?
– Oui, c’est bon.
– Puisque c’est bon, tu vas en profiter pour demander au patron de venir.
– Mais le patron c’est moi, dit le patron.
– Non, toi t’es le gérant, dit Brochard. Je veux dire le grand patron, le proprio quoi.
– Non mais ça va pas, vous croyez que je peux le déranger sans raison, pour un oui, pour un non ?
– Oui, tu peux, surtout si tu lui dis que Brochard veut lui parler… Brochard, oui, tu as compris. Et à l’adresse de Saint-James, je vais te faire connaître un gros poisson.
Le gérant au téléphone, quelques paroles choisies, pas plus.
– Il arrive. Il a dit dix minutes.
– Tu vois, dit Brochard, ce n’était pas la peine d’en faire un fromage.
– Soyons brefs, dit Saint-James. Tu peux nous servir deux cafés.
– Deux cafés, deux, lance le gérant.
Ils en sont à siroter le fond de leur tasse quand un gros type bien mis, costume, chapeau et cravate, fait son entrée. Il pose le chapeau sur un tabouret de bar et se dirige vers la table où Saint-James et Brochard attendent. Un jeune gars l’accompagne, boule à zéro, dans un costume clair façon proxénète, beaucoup trop ajusté pour le quartier. Brochard s’adresse au gros :
– Salut Mohammed, les affaires marchent, à ce que je vois.
– Commandant, c’est pas pour me parler des affaires que vous m’avez fait venir ?
– Non, et je suis sûr que tu sais pourquoi.
– Oui, commandant, je me doute.
– Alors ?
– Alors, rien de spécial. Juste le boulot.
– Et autour de toi ?
– Rien de plus que d’habitude. Des petits trafics pour vivre. (Le gros homme sue. Son visage brille sous les luminaires.)
– Et lui, qui c’est ? demande Brochard en visant du doigt le jeune en costume clair qui est resté près de l’entrée.
– C’est Billy, mon jeune cousin. Il vient du Berry.
– Billy, ça ne fait pas vraiment couleur locale.
– C’est la nouvelle génération commandant, la télé, les feuilletons américains. Vous savez, sa sœur s’appelle Brenda.
– Et qu’est-ce qu’il fait l’ami Billy ?
– Il est étudiant.
– Étudiant, je vois… Bon Mohammed, tu ne serais pas du genre à me cacher quelque chose ?
– Non, commandant.
– N’oublie pas la morte. Ça change la donne, tu me suis ?
– Ouiii, commandant.
– Mohammed, tu feras bien la leçon à ton cousin à propos de la qualité de nos relations. Je ne voudrais pas qu’il se méprenne.
– Oui, bien sûr, commandant.
Quand ils sortent du bar, Saint-James n’en peut plus de se retenir, il se tord de rire. Un rire sonore qui fait se retourner les passants :
– Putain, Brochard, il n’est pas Maghrébin ton Mohammed.
– Il s’appelle Maurice, il vient du Berry. Au moins dix générations.
– Alors pourquoi Mohammed ?
– Sa mère l’appelait Momo, c’était son surnom depuis l’école primaire, et quand il est arrivé dans le quartier, les rebeux qui travaillaient pour lui l’ont rebaptisé Mohammed. On dit même Mohammed le gros, rapport à sa corpulence.
– Et il s’est laissé faire.
– Pire, il les a encouragés. Dans son esprit, corpulence, signifie prestance et opulence. Il a rapidement compris tout le bénéfice qu’il pourrait en tirer. Un prénom du sud, c’est un sésame pour les affaires ici.
– En tous cas, tu lui fous les pétoches au gros.
– Non, ne t’y fie pas, c’est un costaud. Du gros trafic mêlé à du commerce légal. C’est ça la subtilité, et toujours en seconde ligne, jamais pris. Intelligent, tu vois, et plusieurs bars pour blanchir en toute quiétude.
– Quel genre de business ?
– Commerce parallèle. T.D.C, tombé du camion, cigarettes de contrebande, copies en tout genre, téléphones portables, fringues, etc. Il arrose le quartier et les zones limitrophes. Les mecs que tu vois sur les trottoirs qui te proposent des trucs sous le manteau…
– Que fait le fisc ?
– Tu sais bien, ce qu’on lui dit. Les infos qu’il me fournit sont parfois cruciales. Et il participe à sa manière à l’harmonie du quartier.
– Qu’est-ce qu’il t’a appris aujourd’hui ?
– Aujourd’hui, rien, mais il sera obligé de lâcher quelque chose à un moment ou à un autre. Pour protéger son commerce, il coopérera quand je lui demanderai.
Une heure passe. Ils traversent le parc de Belleville en direction de la rue du Pressoir.
– Je veux te montrer l’endroit où on a trouvé la morte, dit Brochard. Je n’ai presque rien, explique-t-il à Saint-James, mais les éléments que nous avons sont bizarres. T’es au parfum, tu sais qu’il y a un problème dans le quartier avec les Asiatiques. C’est une histoire lointaine, dès la fin du XIX e siècle, puis au moment de la guerre de 14-18. On avait besoin de main d’œuvre à l’époque pour relayer les pauvres types qu’on avait envoyés à la guerre. Ils viennent de l’est de la Chine pour la plupart, de Wenzhou et Qingtian. Pas mal de bouddhistes, mais aussi beaucoup de chrétiens dans ces régions.
– T’en connais un rayon, dit Saint-James.
– Non, répond Brochard, je n’y connaissais rien, je me suis renseigné sur Internet… Progressivement, ils bouffent le quartier, ils rachètent tout ce qu’ils peuvent. Ils ont remplacé progressivement les juifs d’origine ibérique, les séfarades établis à Belleville depuis des lustres… Dans les années soixante-dix, de nouveaux arrivants Wenzhou ont gonflé l’effectif. Avec eux, il y a aussi des Chinois d’Indochine qui ont fui la guerre du Vietnam, des Vietnamiens, des Cambodgiens qui ont décampé devant Pol Pot… Tu vois, un sacré bordel. Et ils ne sont pas regardants, les boutiques cracra, le moindre mètre carré ne leur échappe pas. Ils ne font pas de bruit et pourtant, ils dérangent l’harmonie. Les rebeux et les blacks perdent au change. Ils ne font pas le poids face à la déferlante jaune. Ils apportent de l’argent, mais surtout, ils travaillent dur et créent des richesses. Ça provoque des jalousies. En deux mots, ils piquent le marché.
– Merci pour la leçon, répond Saint-James dans un grand éclat de rire. Ce n’est pas entièrement nouveau, mais là, les mortes, ça change la donne, tu ne trouves pas ?
– Oui, c’est vrai. Bon je te résume. Kim au début, une plaignante, une victime. Le feu à son magasin, rue des Pyrénées, son sac disparu avec le liquide d’une semaine de boulot. Tu comprends, beaucoup d’entre eux n’ont pas encore de papiers, mais cela ne les empêche pas de faire du commerce. Ils ont un talent pour ça, ça ne fait aucun doute. Tout ce qu’ils touchent se transforme en fric. Donc, pas de papiers, pas de banque, tout en liquide et traditionnellement, ce sont les femmes qui se chargent de la monnaie. Proies faciles… puis Yacine qui me parle d’une embrouille au milieu du quartier chinois… Une embrouille qui lui fout les pétoches et le pousse à fuir chez son frère à Créteil. Et ensuite, pendant la manifestation chinoise, cette bagarre avec l’ami Abdou. Ils ne lui ont pas laissé le choix… Je n’ai encore retrouvé personne pour m’expliquer les liens entre tous ces mecs. Et pour couronner le tout, la morte, une commerçante ordinaire lâchée devant un salon de coiffure en plein jour pour montrer au quartier qui fait la loi ici.
– Nous, commandant, dit Saint-James. C’est nous qui faisons la loi.
– Soit le bienvenu à Belleville, Saint-James, je crois que tes vacances sont finies. À propos, c’est quoi ce masque que tu m’as offert ?
– Un masque de guerrier, pour que les dieux soient avec toi et te rendent fort quand tu rencontreras une épreuve. Tu le places sur un mur dans ton entrée et chaque fois que tu quittes ta maison, tu le regardes le temps qu’il faut pour y trouver force et courage, si tu venais à en manquer.
– Tu en doutes ?
– Non Brochard, mais on ne sait jamais. Ici c’est Belleville tropical, on doit prendre toutes les précautions. Depuis toujours, j’ai ce bracelet, ajoute-t-il en dégageant d’un doigt sa manche de chemise, c’est un porte-bonheur.
– Tu y crois ?
– Non, mais on ne sait jamais.
– Tu m’inquiètes Saint-James. À mon avis, tu prends trop de vacances.
Il est midi trente, la salle du restaurant est pleine, l’osso bucofume dans les assiettes quand le téléphone sonne. « Contactez Le-wicki, dit la voix de Mathilde, il y a encore une morte.
– Tu vois, dit Brochard à Saint-James. Ils nous gâtent la sauce.
Cette réduction de tomates et carottes avec les herbes et les oignons… Ouvre tes narines. On est très loin des micro-ondes. Elle me rappelle celle de ma grand-mère. Elle ajoutait du romarin. Inoubliable, Saint-James. Tu entends ce que je dis ?
– Ça manque d’épices.
– Tu arrives de vacances, tu as encore la bouche en feu, Saint-James.
Moins de quinze minutes plus tard, ils quittent le restaurant et arpentent le trottoir de la rue de Belleville. Saint-James tient sa part de tarte aux prunes qui dégouline au creux de sa main, léchant ses doigts ou mordant dans la pâte friable. Le rendez-vous avec Lewicki est à moins de dix minutes à pied. C’est au fond d’une courette derrière un restaurant vietnamien situé près des jardins de la rue de l’Ermitage. Le corps est recroquevillé au milieu de poubelles débordant de victuailles puantes sous les mouches par milliers. Lewicki a sa mine des mauvais jours. Il ne dit pas bonjour. Le lieutenant stagiaire Batiston est à ses côtés. « Merci pour les litchis, dit Batiston à l’adresse de Saint-James, ils sont délicieux. » Encore une femme d’origine asiatique, le corps meurtri, le nez écrasé au milieu d’un visage ravagé par les coups. Une horreur. Brochard a depuis longtemps épuisé toute sa réserve de dégoût et reste impassible face à la morte. Il chasse les mouches de la main et s’approche du corps.
– Non ce n’est pas Kim, dit-il en secouant la tête.
– Elles se ressemblent toutes, dit Batiston qui tente de juguler sa répugnance par des plaisanteries vaseuses. Et pour les Asiatiques, Saint-James ne peut pas nous aider.
– Tu arrêtes de dire des conneries, dit Saint-James.
– Excusez-moi, dit le photographe, je n’en ai que pour une minute.
Intrigué, Batiston s’approche du photographe qui mitraille la victime sous tous les angles possibles. Ce dernier lui montre l’écran de contrôle de ses prises de vue. Le visage de la femme y apparaît en gros plan, les ecchymoses aussi. Seule la bouche est intacte, la courbe des lèvres bien dessinée, presque vivante. Il semble à Batiston qu’elle pourrait s’ouvrir, livrer quelques mots ou au moins un sourire. Il prend alors conscience que le corps allongé à ses pieds est celui d’une femme morte, assassinée sous des coups dont la violence ne fait aucun doute. Il s’éloigne du photographe, contourne les poubelles et vomit à pleine gorge.
À l’entrée de la courette, les képis ont du mal à contenir les badauds qui s’agglutinent. Un jeune Asiatique s’agite plus que les autres et pousse les policiers. « Laissez-le passer, dit Lewicki, il a peut-être quelque chose à dire. »
L’homme les rejoint et tombe à genoux devant la morte. Les mouches lui tournent aussitôt autour. « C’est ma tante, Thiên Nga, dit-il… La sœur de ma mère. Ils ont mis le feu à sa boutique. » Il devient subitement pâle et s’appuie sur le bras de Brochard. Son regard s’attarde sur la morte. Aucune larme, un visage qui reste fermé, seulement quelques mots en réponse aux questions délicates de Brochard. Échange d’adresses et numéros de téléphone, convocation au commissariat, seulement les paroles indispensables à l’enquête, puis le silence devant la scène du crime. Tout semble indiquer que cela s’est déroulé ici même, mais personne n’a rien vu ni entendu, ni les serveurs vietnamiens, ni aucun des voisins interrogés à la hâte selon les méthodes de Brochard. La femme habitait dans l’immeuble au fond de la courette. Deuxième étage avec une fenêtre qui donne sur la courette et les jardins, deux pièces minuscules en location, une femme seule, qui tenait une boutique d’artisanat asiatique à deux rues de là, entièrement calcinée d’après le neveu. Elle avait quarante-neuf ans, le mari est décédé il y a plusieurs années.
– Pourquoi ? demande Brochard.
– Pourquoi ? répond le neveu. Je ne sais pas.
– Vous connaissez une femme dont la boutique a brûlé le mois dernier rue des Pyrénées. Elle s’appelle Kim.
– Tout le monde connaît Kim, répond le jeune homme.
– Où est-elle ?
– Depuis que sa boutique a brûlé, elle est partie.
– Où ?
– Je ne sais pas.
– Ça vous dit quelque chose, les boutiques qui brûlent ? D’abord Kim, puis votre tante, sans oublier la morte laissée contre un trottoir de la rue du Pressoir… Alors ?
– Je ne comprends pas, inspecteur.
– Commandant, commandant Brochard. Je vous ferai signe d’ici peu. Je vous prie de rester dans les parages.
Une pluie fine les enveloppe depuis quelques instants. Selon Saint-James, la moiteur ambiante rappelle les tropiques. Il en profite pour relater ses vacances sur l’île de ses ancêtres jusqu’à ce que Lewicki, en prenant congé, lui demande de se concentrer sur l’enquête en cours. Saint-James, roule des yeux, ricane un peu et finit par se taire. Brochard sort son mouchoir et s’essuie consciencieusement le front et les tempes. Il a le temps de relever la tête en direction des jardins de la rue de l’Ermitage. Un air humide chargé de senteurs de cassis lui parvient aux narines. Un quartier si calme. « Les parfums de mon enfance, dit-il à Saint-James. J’ai fait visiter ce coin de Paris à Clotilde il y a de nombreuses années. Elle rêvait d’une bicoque à retaper dans une impasse de la Cité Leroy ? C’est à deux pas d’ici, un village en plein Paris… Bon, revenons à nos moutons… Une boutique d’artisanat proche du carrefour entre Pyrénées et Ménilmontant. Allons voir à quoi elle ressemble. »
Ils contournent le pâté de maisons et repèrent des jeunes gens munis de seaux d’eau qui sortent en courant d’un immeuble et aspergent la vitrine brisée de la boutique voisine. Une fumée opaque s’échappe et s’élève dans la rue. De plus près, rien de très grave : quelques objets et pièces de tissu à moitié calcinés et du noir de fumée sur les contrevents et les boiseries qui entourent la vitrine. Le neveu apparaît et crie quelques mots en vietnamien aux jeunes gens qui interrompent leur manège, s’immobilisent, avant de projeter avec force le contenu de leurs seaux à l’intérieur de la boutique. D’une voix forte et aiguë qui semble exprimer un état d’excitation extrême, le jeune homme prononce avec véhémence de longues phrases qu’accompagnent de grands gestes avec les poings menaçants, les prunelles chargées d’étincelles, avant de se prosterner, silencieux, le front plaqué contre le mur de la boutique, les poings toujours serrés frappant ses cuisses.
– Qu’est-ce que vous leur avez dit ? demande Brochard.
– Que ma tante est morte, répond le neveu.
– Vous avez dit plus que ça, dit Brochard.
Un dernier seau vient à bout des fumerolles. L’odeur âcre de brûlé fait grimacer Brochard. Silencieux, les jeunes gens s’éloignent et disparaissent un à un dans les maisons voisines. Le neveu pénètre dans la boutique sous les yeux des deux policiers et ressort quelques minutes plus tard muni de planches et d’un marteau. Il disparaît une seconde fois avant de rapporter une grande bâche en matière plastique noire et un escabeau. Sans un mot, il dispose la bâche, qu’il maintient avec des clous, de manière à occulter entièrement la vitrine et, du haut de l’escabeau, cloue vigoureusement les planches pour obstruer la partie brisée. Le tout ne lui a pris que dix minutes. Après les dernières questions d’usage, Brochard et Saint-James abandonnent le jeune homme à son sort.
– Tu as compris son nom, demande Saint-James ?
– Phan Van quelque chose, on a noté, répond Brochard. C’est d’origine viet. C’est Yacine qui a raison. On n’est pas chez les Chinois… Des Vietnamiens… La même origine que Kim. Ça se resserre un peu, mais j’avoue que je n’y comprends rien.
– À chacun sa culture ; y pas de mal à ça.
– Phan Van Chien, dit Batiston en brandissant un calepin. Je lui ai demandé d’écrire son nom. Vous vous rendez compte, il s’appelle « Chien ».
– T’es con Batiston, lance Saint-James.
– Il faut convoquer Yacine, dit Brochard à Saint-James. Il en sait plus qu’il ne dit. Tu vas lui tirer les vers du nez, Saint-James.
– Pas de problème, commandant.
– En attendant, il faut viser les milieux beurs de Belleville, les commerçants, les petits trafiquants, tous ceux qui peuvent savoir quelque chose.
5
– Et de deux, assène Brochard à cinq centimètres des oreilles de Yacine. Deux mortes en moins de quinze jours. Des Vietnamiennes comme Kim. Si t’en disais plus, on pourrait peut-être éviter une hécatombe.
– Je ne sais rien commandant, je n’y comprends rien non plus. C’est nouveau dans le quartier. Avant, il y avait les embrouilles normales, le commerce quoi… et le respect. Les blacks, les beurs et les Chinois, aucun souci. D’habitude, ça ne va pas si loin. On en parle avec les rebeux ; personne n’y comprend rien et on commence à avoir l’angoisse.
– Tu sais qui met le feu ?
– Peut-être les blacks, commandant.
– Tu les a vus ?
– Non, mais je m’en doute. À cause des Chinois ; ils prennent de la place, de plus en plus nombreux. Ils font de l’ombre à certains, tout le monde le sait. Même les petits vieux qui sont nés ici ne reconnaissent plus rien.
– Et les rebeux ?
– Peut-être, commandant, mais je sais rien de plus. Les rebeux, ils ne sont pas pires que les autres, ils essaient de vivre. Bleu, blanc, rouge, commandant, toutes les couleurs. Trouver sa place dans le quartier, pas plus, commandant.
– Ne te fous pas de moi. Je ne suis pas en forme pour une leçon de civisme. Tu connais Abdou Fohall, un grand Sénégalais ?
– Non, commandant.
– Il était à la manif, à moins de vingt mètres de toi.
– Je ne suis pas resté à la manif. Je ne sais rien de plus. J’avais les yeux fixés sur les Viets… J’ai fait ce que vous m’aviez demandé.
– Yacine, si tu veux qu’on reste copains, il faudra que tu évites de répéter que tu ne sais rien ou que tu n’as rien vu. Vu ?
Brochard arpente les rues au hasard. Toujours cette manie de l’imprégnation progressive des lieux, pour capter l’atmosphère. Les têtes se tournent à son passage, des yeux suivent sa déambulation lente mais déterminée. Saint-James l’a quitté Place des Fêtes et s’est engouffré dans le métro en criant à demain. Pas impliqué Saint-James, encore en vacances sur son île à l’autre bout de la terre. Belle-ville tropical, avait-il dit avec un certain lyrisme. Et les ennuis qui vont avec, avait pensé Brochard. Sonnerie du portable. Coup de fil de son frère Marc, le prof de lettres modernes. Il évoque leur mère qui s’ennuie à Châteaudun, son boulot qui comporte selon lui les mêmes inconvénients que celui de flic : gérer des comportements sociaux contradictoires. Il lui répond, les droits et les devoirs. Un pourcentage non négligeable de la société a mangé une partie de la consigne. Pour leurs droits, ils sont au point, mais pour leurs devoirs et le respect qui va avec, certains se font tirer l’oreille… Et Brochard d’ajouter : « Toi au moins, tu évolues dans un cadre, celui de l’école. Nous, c’est hors cadre, une véritable jungle avec ses prédateurs. » Ils se promettent de se voir un de ces jours, d’emmener leur mère au bord de la mer le temps d’un week-end – son rêve de revoir l’océan. La dernière fois, c’était du temps de leur père, avant sa mort, avant même sa maladie, mais ça fait un bail.
Il en est là de ses réflexions quand une longue silhouette devant lui s’extrait d’une voiture garée à moins de vingt mètres et disparaît dans une impasse à peine visible entre deux immeubles. Cette démarche singulière, des bras trop longs et le faux rythme qui en découle. Une veste couleur café parfaitement taillée. C’est bien chic pour un simple étudiant en BTS action commerciale, joueur de volley à Montrouge. Brochard est admiratif de sa propre mémoire. Abdou, juste aperçu en piteux état quelques jours plus tôt, le nez en compote, aujourd’hui affichant une élégance parfaite s’il n’y avait cette nonchalance appuyée par sa longue silhouette reconnaissable entre mille. Abdou Fohall, évanoui au fond de l’impasse. Brochard s’avance lentement, longe le mur, passe devant une première fenêtre qui reflète sa silhouette et son visage aux traits tirés par les nuits de solitude à traîner d’un bar à l’autre depuis que le retour de Clotilde a été différé. Elle a promis pourtant, se dit-il, mais n’est pas encore décidée. Il s’attarde un peu, vérifie son col de chemise, passe une main sur sa barbe rugueuse et se demande comment Clotilde pourrait encore s’attacher à ce visage vieilli. Un miaulement le fait tressaillir ; un chat surgit d’une poubelle à quelques pas. Le long du mur du premier étage, un tuyau d’évacuation des eaux usées distille un jus opaque, un écoulement continu qui offre un son cristallin au contact du sol bétonné, puis dessine sur le passage un large delta constitué de flaques et d’amas boueux avant de se perdre dans un massif de troènes.

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