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Description



Alors que Gwenn Rosmadec, écrivain public et enquêteur privé, a presque terminé de reconstituer la longue histoire de Jean Corentin Bequet, fondateur du Bagad Ar Lenn Glaz, celui-ci meurt, percuté par une voiture dans d’étranges circonstances. D’autres « accidents » ont eu lieu aux environs de Pouldreuzic, et il semble bien que la clinique An Eol, établissement de luxe dans lequel de riches Chinois viennent se faire soigner, soit mêlée, à travers sa séduisante directrice, à cette multiplication des cadavres.


Jean Corentin Bequet cache-t-il quelque chose, est-il mêlé à un trafic quelconque ? Quel est le rôle exact de Franck Le Mentec, moine bouddhiste ? Et qui est cet énigmatique Népalais qui se trouve toujours au bon endroit au bon moment ?


Gwenn Rosmadec, toujours aidé de la pétillante Soazic, est cette fois-ci embarqué dans une aventure extrême, dont les dangers risquent bien de le dépasser. Il devra même éviter les filets tendus par la gendarmerie qui le soupçonne de meurtre !

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Informations

Publié par
Nombre de lectures 29
EAN13 9782374534763
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0045€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Présentation
Alors que Gwenn Rosmadec, écrivain public et enquêteur privé, a presque terminé de reconstituer la longue histoire de Jean Corentin Bequet, fondateur du Bagad Ar Lenn Glaz, celui-ci meurt, percuté par une voiture dans d’étranges circonstances. D’autres « accidents » ont eu lieu aux environs de Pouldreuzic, et il semble bien que la clinique An Eol, établissement de luxe dans lequel de riches Chinois viennent se faire soigner, soit mêlée, à travers sa séduisante directrice, à cette multiplication des cadavres.
Jean Corentin Bequet cache-t-il quelque chose, est-il mêlé à un trafic quelconque ? Quel est le rôle exact de Franck Le Mentec, moine bouddhiste ? Et qui est cet énigmatique Népalais qui se trouve toujours au bon endroit au bon moment ?
Gwenn Rosmadec, toujours aidé de la pétillante Soazic, est cette fois-ci embarqué dans une aventure extrême, dont les dangers risquent bien de le dépasser. Il devra même éviter les filets tendus par la gendarmerie qui le soupçonne de meurtre !


***




Comme beaucoup de Bretons, Alex Nicol a longtemps été un « expatrié ». La Bretagne, de ce fait, était un lieu magique, un fantasme d’autant plus rêvé qu’elle était difficile à atteindre. Et lorsqu’à quarante-cinq ans il a enfin pu poser son ancre sur la terre de ses ancêtres, il a mesuré à quel point vivre sur cette terre était un grand bonheur.
Après une carrière de chef d’établissements scolaires aux quatre coins du globe, il a envisagé de créer un cabinet d’écrivain public. Puis très rapidement l’idée d’écrire des romans s’est imposée. Il crée le personnage de Gwenn Rosmadec, Breton expatrié qui revient sur ses terres et va les célébrer. Profondément épris de son pays, de sa culture et de ses traditions, Gwenn Rosmadec, la quarantaine, roux, d’allure sportive, est Bigouden de cœur, et Quimpérois de racines. Ancien journaliste, il aspire à la paix, et pose ses valises à Sainte-Marine, petit port cornouaillais niché entre la forêt et l’Atlantique, en bordure de l’Odet. Il y développe une activité d’écrivain public...
C'est ainsi que nait la série de romans policiers Enquêtes en Bretagne , dont voici le quatorzième opus.
Alex Nicol a coutume de dire que le premier héros de ses romans c’est la Bretagne. La Bretagne et sa grande beauté, qui accompagne chacune des enquêtes de Gwenn Rosmadec et emporte le lecteur dans un parcours vivifiant, au son des cornemuses et du bruit du ressac.
Et le résultat final, c’est un chant d’amour de la Bretagne partagé par beaucoup de ses lecteurs.
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Alex Nicol
38, rue du Polar
Aux membres du bagad Ar Lenn Glaz de Quimper À Mimi et Christian À Daniel À Yann À Pierre-Yves Et à tous ceux qui m’ont donné le plaisir partagé de la musique celtique .
Prologue
Tung plissa les yeux en engageant son gros pick-up sur la route qui menait de Pouldreuzic à Quimper. Il jeta un coup d’œil au rétroviseur pour s’assurer que l’ambulance, pilotée par Chang, suivait à bonne distance. La directrice avait été catégorique : un nouveau client arrivait de Shanghai et il fallait impérativement que celui-ci soit traité avec tous les égards liés à son compte en banque. Tung avait réglé le limiteur de vitesse afin d’éviter tout problème avec la gendarmerie. La première condition du succès de sa mission, c’était la discrétion et il valait mieux éviter les militaires de la route. Il traversa le petit village qu’une marque de pâté avait rendu célèbre et poursuivit vers la sortie. Les maisons commençaient à s’espacer et à cette heure vespérale, dans cette fraîcheur de février, la plupart des habitants avaient regagné leur domicile. Avec un peu de chance, un solitaire quelconque s’aventurerait à l’extérieur et il suffirait à Tung de le cueillir sur le pare-buffle de son véhicule. La nuit commençait à tomber et derrière les fenêtres, les lumières trahissaient la présence des travailleurs de retour au logis. Tung commença à s’énerver. Il lui fallait à tout prix réussir ce soir, sinon la colère de la directrice serait terrible.
La campagne avait remplacé la zone habitée. Une masure de temps à autre signalait qu’autrefois, des êtres humains avaient vécu ici, mais seuls des fantômes pouvaient encore hanter ces ruines. Il espéra un moment tomber sur un cycliste. Il y en avait encore beaucoup dans ce pays bigouden que les hasards de la vie lui avaient fait découvrir. Tung avait vécu toute sa vie dans les Nouveaux Territoires de Hong Kong, zone interlope où se croisaient les forbans du monde entier pour se partager tous les trafics les plus lucratifs, et très vite, il avait su y trouver sa place, proposant à l’un et à l’autre des services que la morale réprouve, que la police pourchasse et que la justice châtie. Sa discrétion et son efficacité lui avaient valu de monter très vite très haut dans la hiérarchie des bandes chinoises au point que sa tête avait été mise à prix. Lorsque Monsieur Chen lui avait offert une place en France pour quelque temps, ça l’avait surpris. Curieusement, il n’avait jamais rencontré monsieur Chen. Son surnom, Le Mandarin, n’avait d’égal que sa discrétion. Personne dans l’entourage de Tung ne l’avait rencontré et cela le rendait encore plus terrible. De fait, il avait toujours eu affaire à un ou plusieurs contacts, notamment madame Wong, la mère maquerelle des Nouveaux Territoires. Mais les arguments financiers de son interlocutrice l’avaient vite convaincu de l’intérêt de l’affaire même si l’idée de travailler chez les Longs Nez le perturbait un peu. Nouvel environnement, nouveaux repères. En contrepartie, l’assurance de mettre une distance suffisante entre lui et ceux qui avaient décidé de le traquer…
Au bout du compte, la mission s’était avérée intéressante avec des opérations « sensibles » qui alimentaient cette perversité que l’expérience de la vie des gangs avait suscitée et épanouie. Jusqu’à présent, tout s’était toujours bien passé. Mais ce soir, il y avait urgence. Habituellement, on lui accordait plusieurs jours pour se préparer, repérer le terrain, tendre son piège, trouver et capturer sa proie et il avait toujours accompli son œuvre à la grande satisfaction de la patronne. Mais suite à une commande urgente, il avait reçu l’ordre impératif de répondre à la demande du client le soir même.
Un cycliste, c’était ça la solution ; un cycliste, c’est facile à heurter et envoyer dans le fossé. Tung tenta de distinguer une loupiote dans le lointain. Peine perdue. En désespoir de cause, il décida de faire demi-tour, espérant trouver une proie sur le chemin. Les lampadaires de Plozevet là-bas lui signalèrent qu’il approchait d’une zone habitée. Soudain, Tung se focalisa sur une silhouette sur le trottoir au loin, non, deux… deux personnes… Un couple qui s’apprêtait à traverser… Le couple s’arrêta au bord de la route… idéal ! Exactement ce qu’il lui fallait. Personne autour pour témoigner de quoi que ce soit et l’opportunité de ramener non pas un, mais deux corps. Tung envisagea mentalement la prime et les paquets de billets qui allaient s’amonceler. Ses réflexes de tueur s’enclenchèrent automatiquement : il coupa le limiteur de vitesse, éteignit les phares, ralentit le fauve d’acier, attendit que ses proies soient bien engagées pour ne pas les rater, et lorsqu’il estima que le moment était venu, lança son taureau mécanique à l’assaut.
La femme était un peu en avant. Elle tourna la tête avec effarement en entendant le bruit de moteur qui hurlait comme un monstre en furie, mais fut brutalement projetée par son compagnon qui encaissa le choc : il rebondit sur le capot et roula sur le côté de la route. Tung accéléra pour quitter la scène le plus rapidement possible. Il avait fait son boulot. Maintenant, c’était à Chang de jouer.
L’ambulancier, qui suivait toujours à bonne distance, avait assisté de très loin à l’accident provoqué par son complice. Il alluma son gyrophare et s’approcha du lieu de l’accident, pour y jouer le rôle qui lui avait été assigné. Soudain, son regard se figea : la porte d’entrée d’une maison venait de s’ouvrir et des gens ramassaient le corps de la femme. Raté ! Le coup allait devoir être remis ! Non, ça n’était pas possible ! Chang se dit qu’il pouvait encore essayer de récupérer l’autre type.
Deux personnes entouraient le corps allongé de l’accidenté. Il se gara près d’eux et descendit, l’air professionnel. La croix rouge sur la voiture ainsi que la blouse blanche du conducteur semblèrent rassurer les témoins de la scène. Chang s’approcha d’eux :
— Bonjour, je peux vous aider ?
Un grand type à casquette le regarda :
— Oui sûr ! Il est vivant, mais mal en point. Je vais appeler les pompiers !
Chang se pencha vers la victime qui râlait, prit son pouls et se tourna vers les présents :
— Il est au plus mal. Il lui faut des soins d’urgence, c’est trop long d’attendre les pompiers. Je l’emmène à la clinique An Eol où on pourra le soigner.
Les deux types le regardèrent pour jauger de la crédibilité de cet inconnu au teint olivâtre et aux yeux en amandes. Chang se fit plus pressant :
— Nous n’avons plus beaucoup de temps. Aidez-moi à l’installer dans l’ambulance !
En même temps, il avait ouvert le hayon arrière et tiré une civière dont il déplia les roues qu’il poussa jusqu’à la victime.
— Prenez-le par le côté… voilà… comme ça ! Déposez-le doucement… doucement. Bien. Merci messieurs.
Et sans attendre de réponse, Chang bondit au volant et fonça dans la nuit.
Chapitre 1
Installé dans le bureau qu’il avait organisé au rez-de-chaussée de sa maison bretonne à Sainte Marine, en pays bigouden, Gwenn Rosmadec pianotait sur le clavier de son ordinateur comme un virtuose sur son piano. Il s’arrêtait parfois pour mettre en pause son petit enregistreur, réfléchissait à la manière dont il allait coucher sur le papier les confessions qu’il avait recueillies dans le cadre de son cabinet d’écrivain public, puis repartait dans sa mélodie mécanique. La voix caractéristique d’un Breton du cru dévoilait au fil des réponses les aventures accumulées au cours d’une existence.
Gwenn s’arrêta un instant pour déguster une lampée de « Eddu », ce whisky breton au blé noir qu’il affectionnait tant. Un sourire illumina son visage, traduction de la pensée agréable qui venait de le traverser. Depuis qu’il avait abandonné les champs de bataille en sa qualité de grand reporter pour créer son cabinet d’écrivain public, il avait gagné en sérénité et en bien-être. Le bonheur, c’était celui qu’il partageait avec un client lorsque, après avoir décodé subtilement les arcanes de son existence, Gwenn lui apportait un recueil dactylographié, illustré et relié de cuir. Il percevait alors l’émotion profonde de son interlocuteur qui tenait entre ses mains le trésor de toute une vie. Gwenn, ancien journaliste rapporteur d’informations funestes, était devenu rédacteur de témoignages. Une fois son travail accompli, il laissait son client avec son passé et oubliait tout ce qu’il avait entendu. C’était la règle de son métier.
Il s’adossa au vieux siège en bois de marronnier et passa la main dans sa crinière rousse en soupirant d’aise. Soazic, son épouse bigoudène qui s’affairait derrière le bar dans la pièce d’à côté, ne put s’empêcher d’intervenir. Elle passa la tête par la porte et lança :
— Encore une bonne histoire du pays, mon minou ? Qui est-ce cette fois-ci ? Un fermier ? Un ancien conteur ? À moins que ce ne soit une reine de la fête des brodeuses de Pont l’Abbé ?
— Tu n’y es pas du tout, fit Gwenn. Je travaille sur la vie et l’œuvre de Jean Corentin Bequet.
— Intéressant. Et qui était ce quidam ?
— Le fondateur du Lenn Glaz bagad Ar Lenn Glaz en personne.
Soazic se creusa un instant la cervelle.
— Ar Lenn Glaz ? Ah oui ! Les musiciens du quartier de l’étang vert !
— Eux-mêmes, Soazic. Et figure-toi qu’il y a quarante ans, c’est Jean Corentin qui a rassemblé des sonneurs dans le but pertinent de préserver la mémoire de la musique bretonne. Et aujourd’hui encore, ils jouent des airs traditionnels bretons ou écossais…
— Effectivement, ce bonhomme doit avoir des choses intéressantes à raconter. C’est lui qui t’a contacté ?
— Pas du tout. J’ai eu un appel du Président du bagad, René Tirilly. Je te disais qu’Ar Lenn Glaz allait célébrer ses quarante ans et à cette occasion, René voulait que soit transcrite la mémoire de Jean Corentin tant du point de vue de son parcours personnel que de l’évolution du bagad qu’il a longtemps dirigé avant de passer la main. Mais il continue de payer sa cotisation et de participer à la vie de cette association. J’avoue que, remonter le temps avec ce personnage, c’est passionnant. C’est toute la vie de ton pays bigouden qui remonte à la surface. Et entre nous, tu peux en être fière !
Soazic secoua sa longue chevelure noire qui ondula le long de ses reins.
— Bien sûr que je suis fière d’être bigoudène, même si j’ai épousé un Glazik !
La vieille opposition entre les deux territoires bretons n’en finissait pas de rythmer les relations entre les deux époux : les Bigoudens au sud-ouest, les Glaziks autour de Quimper. Et avec leurs hautes coiffes brodées, les femmes de Pont-l’Abbé avaient une longueur d’avance sur les petits couvre-chefs des « Borledenn », les Quimpéroises. Du reste, dans le monde, quand on parlait de coiffe bretonne, c’était immanquablement la bigoudène qui venait à l’esprit des gens.
Gwenn n’insista pas. Il savait que sur ce sujet, il ne jouait pas à armes égales. Soazic, savourant sa victoire facile, s’approcha de lui, l’enlaça et l’embrassa tendrement.
— Bon, tu es un Glazik, mais je t’aime, fit-elle magnanime.
Gwenn n’insista pas. L’amour qui les rassemblait leur avait permis de franchir bien des obstacles et une complicité solide avait scellé ce lien amoureux. Lorsque Gwenn partait dans des enquêtes sur la vie de ses clients, Soazic, discrète, effectuait pour lui les démarches nécessaires à sa mission et préparait le terrain. Ce fut donc tout naturellement qu’elle demanda :
— Visiblement, il ne t’a pas posé de difficultés celui-là, puisque tu n’as pas fait appel à mes services.
Gwenn se retourna et l’embrassa à son tour.
— C’est exact. Jean Corentin est quelqu’un de simple, de franc et il n’a jamais cherché à me cacher quoi que ce soit. C’est un livre ouvert. Il me suffit de le guider un peu et il déroule son histoire comme un tapis persan.
— Et tu as fini ?
— Non, j’ai encore une séance prévue avec lui pour finaliser ses souvenirs. D’ailleurs, c’est pour cet après-midi.
À ce moment, le portable de Gwenn, posé sur le bureau, se mit à vibrer.
— Ah ! Encore un client ! fit Soazic. Bientôt, tu pourras m’offrir des vacances sous les tropiques.
Indifférent, Gwenn décrocha. Au fur et à mesure de la conversation qu’il ponctuait de « oui ! », « vraiment ! » « Où ça ! » et « d’accord », Soazic se rendit compte que le visage de son mari s’assombrissait. Quand finalement, il mit un terme à la conversation, il avait pris un air très sérieux, trop sérieux pour que Soazic ne s’en inquiète pas.
— Que se passe-t-il ?
— C’est Jean Corentin. Sa femme vient de m’appeler. Il a eu un accident hier. On l’a transféré à la clinique de Pouldreuzic.
— On y va ! Tout de suite ! fit la Bigoudène.

***

Une grisaille mouillée de crachin partageait l’espace entre le ciel et la mer. De gros rouleaux d’écume blanche se ruaient contre les rochers de la plage où la clinique An Eol avait récemment été érigée. Fidèle à ses vieux réflexes de journaliste, Gwenn se demanda pour quelle raison on avait bâti un lieu de santé en dehors de la route principale, en une zone complètement déserte si ce n’était la présence bruyante des mouettes sur la grève et des étrilles dans les trous d’eau. Non seulement l’océan en face était un rempart inexpugnable, mais derrière le bâtiment, un vieux polder envahi d’eau saumâtre et de roseaux cernait la maison. Il leur avait fallu traverser le vieux village de Pouldreuzic, s’enfoncer dans la campagne avant de repérer un petit chemin campagnard qui menait à la mer.
— Je reconnais cet endroit, fit Soazic.
— Tu es déjà venue ?
— Oui, mais à l’époque, c’était un restaurant avec vue panoramique. Visiblement, ils ont rasé l’ancienne propriété pour construire leur clinique !
Planté sur le rivage, le bâtiment, mélange audacieux de bois et d’aluminium, se distinguait par l’absence apparente d’ouvertures. Sur le côté qui faisait face à la mer, une large terrasse abritée accueillait des patients en fauteuils roulants accompagnés de jeunes infirmières à l’uniforme blanc immaculé. L’œil exercé du journaliste repéra très vite la spécificité de ces soignantes : de petite taille, le teint mat et les yeux en amande trahissaient leur origine : des Philippines ! Mais il n’eut pas le temps de développer davantage son analyse. Après avoir franchi un sas vitré destiné à préserver la tiédeur du bâtiment, le couple pénétra dans un vaste hall au centre duquel les attendait un comptoir, derrière lequel se tenait une jolie secrétaire asiatique. Gwenn ne put s’empêcher mentalement d’admirer les traits gracieux de la dame et Soazic, qui connaissait bien son homme, lui donna un coup de coude avant de s’adresser directement à l’accueil.
— Bonjour, nous sommes des amis de Jean Corentin Bequet. Serait-il possible de lui rendre visite ?
Le sourire professionnel de l’Asiatique se figea l’espace d’une milliseconde, mais Gwenn eut le temps de s’en apercevoir. Celle-ci cependant ne leur laissa pas le temps de réagir.
— Un instant, je vous prie ! Et elle saisit son téléphone.
Gwenn attendit patiemment tout en regardant autour de lui. La clinique était visiblement très récente. Un mélange d’éther et de peinture fraîche imprégnait encore l’atmosphère. Des fleurs, dans des vases en porcelaine chinoise, avaient été disposées un peu partout avec beaucoup de goût tandis qu’un fond sonore musical relaxant distillait ses notes grâce à des haut-parleurs invisibles. Sur un pan de mur, la liste des chirurgiens avec leur spécialité avait été affichée. Gwenn parcourut les noms et se rendit compte avec surprise qu’aucun n’était Breton. En fait, il y avait des Chinois, des Libanais, un Russe et quelques Coréens. Seul le directeur sortait du lot : Dominig Sizorn. Une liste des donateurs complétait le panneau. Tous étaient Chinois. Les textes étaient par ailleurs traduits dans la langue de l’empire du Milieu. Gwenn allait poursuivre son investigation quand la secrétaire les interpella :
— Le docteur Sizorn va vous recevoir. Qui dois-je annoncer ?
— Monsieur et Madame Rosmadec, répondit Gwenn.

***

Gwenn et Soazic gravirent rapidement la volée de marches qui menait à l’étage. Une femme ravissante en blouse blanche, le cou orné d’un stéthoscope, s’avançait dans le couloir. Comme un scanner vivant, Gwenn détailla discrètement la nouvelle venue. Une Eurasienne ! Une métisse qui avait pris le meilleur des deux peuples. Un pont entre deux mondes dont elle était la clé de voûte. Indifférente, Soazic cherchait sur les portes le nom du directeur, mais toutes étaient vierges. Gwenn se tourna vers la nouvelle venue en arborant un sourire charmeur :
— Excusez-moi, nous cherchons le bureau du docteur Dominig Sizorn.
— C’est moi ! répondit l’Eurasienne. Je vous attendais. Veuillez me suivre.
Le sourire de Gwenn s’éteignit aussi vite qu’il s’était allumé. Sans laisser aux Rosmadec le temps de réagir, le docteur Sizorn fit demi-tour sur ses talons aiguilles et s’avança vers le fond du couloir où elle ouvrit avec précaution une porte sans nom. S’écartant, elle invita le couple à pénétrer dans ce que Gwenn pensa être son bureau.
Faiblement éclairée, la salle, très vaste, accueillait une rangée de tables métalliques. Dans la pénombre, Gwenn perçut des grands tiroirs contre le mur latéral tandis qu’une forte odeur de formol l’avait saisi à la gorge. Le docteur Sizorn se dirigea vers le mur de tiroirs et en tira un vers elle. Un corps y était allongé, recouvert d’un suaire. La métisse souleva le drap au niveau du visage.
— Vous le reconnaissez ? fit-elle.
Gwenn hocha la tête. Dans le tiroir de la mort, dormait pour l’éternité Jean Corentin Bequet, fondateur du bagad Ar Lenn Glaz. Soazic eut un haut-le-cœur. Dominig Sizorn remit le drap blanc en place, referma le tiroir et se tourna vers ses visiteurs.
— Merci d’être venu aussi vite. Je vais vous faire signer les documents officiels et vous pourrez partir.
Gwenn prit conscience que le directeur de la clinique les avait pris pour quelqu’un d’autre. La froideur de l’Eurasienne le perturbait et il intervint de suite :
— Docteur Sizorn, nous sommes des amis de Jean Corentin. Nous sommes venus parce que son épouse nous a informés d’un accident. J’ignorais jusqu’à présent qu’il était décédé. Pardonnez ma surprise et le ressenti de mon épouse. Nous étions venus rendre visite à un convalescent.
— Vous n’êtes pas… ! Oh excusez-moi, monsieur. Je suis confuse.
— Si vous nous expliquiez ce qui s’est passé ? demanda Gwenn. D’après ce que j’ai appris, il aurait été renversé par un chauffard alors qu’il traversait sur un passage protégé. Je suppose qu’il était encore vivant lorsque les pompiers vous l’ont amené ?
— Ce ne sont pas les pompiers, monsieur Rosmadec. Notre ambulance passait par là à ce moment précis et notre infirmier est intervenu immédiatement. Il l’a mis dans la voiture qui l’a amené ici pour qu’on lui prodigue les premiers secours. Malheureusement, c’était trop tard. Votre ami est décédé dans l’ambulance. Je suis désolée.
Gwenn hocha la tête, manière de dire qu’il comprenait. Soazic pleurait discrètement derrière eux. Gwenn demanda :
— Savez-vous de quoi il est mort ? D’après son épouse, il aurait été fauché et sa jambe était brisée.
— Hémorragie interne. Ce genre de chose est difficile à remarquer lors d’un accident, d’autant plus que votre ami était inconscient.
— Et le chauffard, qu’est-il devenu ?
— C’est une affaire à voir avec la gendarmerie. Je dois vous avouer que ce n’est pas de mon ressort. Y a-t-il autre chose que je puisse faire pour vous ?
Gwenn comprit très vite que l’entretien était terminé. Du reste, le docteur Sizorn s’était tournée vers la sortie, engageant ses hôtes à en faire de même. Elle les accompagna jusqu’à l’escalier où elle leur lança :
— Encore une fois, désolée pour cette mésaventure. Bon retour. Au revoir.
Elle fit demi-tour et se dirigea à l’autre bout du couloir, rythmant ses pas par des cliquetis de talon sur le carrelage.
L’Asiatique de l’accueil leur lança à son tour un sourire énigmatique avant de se plonger dans un dossier. Gwenn et Soazic franchirent à nouveau le sas où une bouffée d’air marin les accueillit. Soazic prit une profonde inspiration, comme un nageur qui remonte enfin à la surface.
Gwenn se retourna et scruta la bâtisse. Quelque chose l’interpellait dans cet étrange bâtiment, quelque chose qui ne fonctionnait pas avec la logique d’une clinique. Gwenn se repassa mentalement le film de leur visite. Et lorsque l’image du tiroir de la mort apparut au niveau de sa conscience, il se mit en pause : la morgue, bien sûr ! La morgue n’était pas à sa place. Habituellement, ce service est au sous-sol des hôpitaux. Son installation à l’étage était surprenante. En même temps, en bon cartésien, Gwenn cherchait une explication logique et se dit que, visiblement, la culture chinoise qui prévalait dans cet établissement pouvait justifier des écarts avec la logique bretonne.
Il se tourna vers Soazic, et du haut de son mètre quatre-vingt, la prit par les épaules. Sa femme ne se sentait pas bien et il fallait la réconforter. Pourtant, elle ne connaissait pas spécialement Jean Corentin et n’avait a priori guère de raison de s’apitoyer sur son sort. Il y avait autre chose. Soazic avait parfois des talents de médium qu’elle n’avait jamais vraiment cherché à développer, mais elle ressentait les choses. Et Gwenn le savait : des idées sombres traversaient son esprit dont elle-même ignorait l’origine. La présence du corps inanimé du vieux sonneur avait-elle suscité des impressions, des images, des sensations, un message de l’au-delà ? Ils marchèrent un moment en silence le long de la grève. De lourds rouleaux gris chargés d’écume déferlaient sur le sable avec violence avant de se calmer en attendant un nouvel assaut, laissant au passage des lignes de goémon qui s’accumulaient à chaque vague. Incapable de voler dans les bourrasques, une nuée de mouettes s’était posée sur l’eau et se laissait ballotter par les ondes. Lorsque Gwenn estima que le temps était venu de rompre le silence, il proposa gentiment à son épouse :
— Que dirais-tu d’une crêpe sur le port de Sainte Marine avec une bonne bolée de cidre ?
Le visage de la Bigoudène s’illumina. Elle se pelotonna contre son époux et lui susurra :
— D’accord. Et après, pas de télé. J’ai envie de te retrouver sous la couette !
Chapitre 2
Le lendemain, Gwenn et Soazic se rendirent à Penmarc’h, où vivait Jean Corentin, pour présenter leurs condoléances à sa veuve et la soutenir.
Mimi Bequet résidait non loin du phare d’Eckmühl. Dressant son index volontaire vers le ciel, le vieux phare de pierre continuait inlassablement de toiser les champs de rocs, d’écume et de goémons qui lui faisaient face pour protéger une escouade de petites maisons fixées derrière son socle. Vaillante sentinelle depuis des années, il était à l’image des habitants : solide, discret et déterminé à faire...

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