Canis Majoris
346 pages
Français

Canis Majoris

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346 pages
Français

Description

Marianne Nativel, mue par sa quête d'un désir d'absolu, nous embarque avec complicité aux confluents des croyances ancestrales, des modernités et des vérités. Une enquête mais pas seulement, puisque Marianne partage avec le lecteur ses prises de conscience successives sur sa condition et la société à laquelle elle appartient. Ce roman est à l'image de l'auteure, riche, complexe, inquiétant, flirtant quelquefois avec le malaise, cynique mais souvent joyeux. Les éléments de langage soutiennent une représentation extrêmement visuelle, de l'action, des personnages et des lieux.

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Informations

Publié par
Date de parution 10 avril 2018
Nombre de lectures 0
EAN13 9782140086915
Langue Français
Poids de l'ouvrage 2 Mo

Informations légales : prix de location à la page €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Voici une histoire entre ombre et lumière, réel et imaginaire, dans Nathalie Delisle
laquelle l’enquête, prétexte à se dire et à se rencontrer, articule
les destins. Marianne Nativel, mue par sa quête d’un désir
d’absolu, nous embarque avec complicité, humour et doutes
aux confuents des croyances ancestrales, des modernités et
des vérités.
Une enquête, mais pas seulement, puisque Marianne partage
avec le lecteur ses prises de conscience successives sur sa Canis Majoris condition, celle de ses contemporains et la société à laquelle
elle appartient. Confrontée à une série de morts étranges, le
commandant Nativel saura-t-elle dénouer les fls des vérités Roman
entrelacées ?
L’action de ce roman se déroule principalement en
CharenteMaritime et plus précisément à Saintes. Néanmoins, le lecteur
sera également transporté vers d’autres destinations telles que
l’île de la Réunion, Marseille...
Ce roman est à l’image de l’auteure, riche, complexe,
inquiétant, flirtant quelquefois avec le malaise, cynique
mais souvent joyeux. Les éléments de langage
soutiennent une représentation extrêmement visuelle, de
l’action, des personnages et des lieux.
Photographe, formatrice et professeur des écoles, Nathalie
Delisle publie ici son premier roman.
ISBN : 978-2-343-14409-2
28 €
Rue des Écoles / Littérature
Nathalie Delisle
Canis Majoris
Rue des Écoles / LittératureCANIS MAJORISRue des Écoles
La collection « » est dédiée à l’édition de travaux
personnels, venus de tous horizons : historique, philosophique,
politique, etc. Elle accueille également des œuvres de fiction
(romans) et des textes autobiographiques.
Déjà parus
Traissac (Catherine), Hors-piste, roman, 2018.
Delécraz (Guy), De miraculeuses rencontres, roman, 2018.
Coet (Philippe), Ces secrets qui nous accompagnent, roman, 2018.
Jeu (Philippe), Le Journal de Fernando, nouvelle, 2018.
De Noter-Talvy (Catherine), Le catalyseur, roman, 2018.
Millet (Stéphane), Avenue des Verts Chasseurs, récit, 2018.
Faye (Jo-Rémi), L’autre voie citoyenne, équitable et solidaire, essai, 2018.
Simermann (Philippe), Bleu, roman, 2018.
Astier (Soline), Comme une flamme qui vacille, roman, 2018.
Gouty (Jérémy), Liliane et Rosario, roman, 2018.
Hiriart (Philippe), Le refuge, roman, 2018.
Tricot (Jean), Le grand jeté

Ces douze derniers titres de la collection sont classés par ordre
chronologique en commençant par le plus récent.
La liste complète des parutions, avec une courte présentation
du contenu des ouvrages, peut être consultée
sur le site www.editions-harmattan.fr Nathalie Delisle






Canis Majoris



Roman



























© L’HARMATTAN, 2018
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris
http://www.editions-harmattan.fr/
ISBN : 978-2-343-14409-2
EAN : 9782343144092 « Entendez mugir le pertuis de Maumusson […] que les marins écoutent
de 15 lieues […] Un des nombrils de la mer, les eaux de la Seudre, les eaux
de la Gironde, les grands courants de l’Océan, les petits courants de
l’extrémité méridionale de l’île, pèsent là, à la fois de quatre points différents
sur les sables mouvants que la mer a entassés sur la côte et font de cette
masse un tourbillon […]. Tout gros navire qui touche le pertuis est perdu. Il
s’arrête court, puis s’enfonce lentement. Rien ne peut arrêter dans son
mouvement lent et terrible la redoutable spirale qui a saisi le navire. »
Victor Hugo, Voyage aux Pyrénées, 1843.
Sommaire
Où, il est question d’une soirée entre amis. ............................................. 11
Où, il est question du temps… ................................................................. 13 un noceur… ............................................................ 20
Où, il est question d’une longère et de sa logeuse… ............................... 23
Où, il est question d’un épris de livres… ................................................ 28
Où, il est question de démocratie… ......................................................... 33
Où, il est question de la vie qui se retire, paisiblement… ....................... 47
Jour 1. Où, il est question de prise de fonctions… .................................. 51
Jour 2. Où, il est question de pissenlits… 66
Jour 3. Où, il e couche mortuaire… ................................... 80
Jour 4. Où, il est question de sirène… ..................................................... 86
Jour 5. Où, il est question de sacs à crottes et de MST… ........................ 93
Où, il est question de Confucius… ........................................................ 109
Jour 6. Où, il est question de nombre de X avant le L… ....................... 111
Jour 7. Où, il est question de distinction… ............................................ 139
Où, il est question de Sirius… ............................................................... 151
Où, il est question de 180 minutes… ..................................................... 154
Jour 8. Où, il est question de Chemech’… 163
Où, il est question du noir qui l’emporte… ........................................... 174
Jour 9. Où, il est question de propreté… ............................................... 177
Où, il est question d’amours impossibles… .......................................... 186
Où, il est question de Jack… ... 188
Jour 10. Où, il est question d’un corps en « able »… ............................ 196

9 Jour 12. Où, il est question de culpabilité… .......................................... 232
Où, il est question d’un pacte… ............................................................ 242
Où, il est question de phases… .............................................................. 245
Où, il est question, une nouvelle fois, de distinction… ......................... 253
Où, il est question de la loi du Talion… ................................................ 266
Où, il est question de s’instruire… ........................................................ 267
Où, il est question de signal de départ… ............................................... 273
Où, il est question du jeu du chat et de la souris… ................................ 276
Où, il est question d’intelligence… ....................................................... 280
Où, il est question de lourd et de frais… 282
Où, il est question de chanter… ............................................................. 285
Où, il est question d’altruisme… ........................................................... 289
Où il est question de front… .................................................................. 291
Jour 13. Où, il est question de vivre… .................................................. 293
Où, il est question d’être contrarié… ..................................................... 304
Jour 14. Où, id’exigence et de son manque… ................. 306
Jour 15. Où, il est question du faux… ................................................... 321
Où, il est question de relief… .. 342
Jour 16. Où, ide fin… ...................................................... 343


10
Où, il est question d’une soirée entre amis.
… Il avait bu plusieurs verres… Combien ? Nul ne saurait le dire. Plus
que de raison ! Comme de coutume ! La rencontre se jouait à l’identique… à
quelques détails près. Eugène avait organisé une soirée, certes, mais,
contrairement à ses habitudes, il avait mis le paquet. Il la souhaitait
« ambiancée », elle serait « ambiancée ». Plaire à ses invités, marquer leurs
esprits, en ce 25 juin, jour de son anniversaire, là, résidait son ambition.
Non, non ! Détrompez-vous ! Il n’y avait ni lampion, ni nappe blanche, ni
jolie vaisselle, ni fleur, ni buffet.
Chez lui, le cocktail était immuable : boisson à volonté sur un coin de
table sale, quinquagénaires déjà bourrés dès l’arrivée, blagues salaces, rock
hurlant, le seul existant à ses yeux, et LE sésame : le cannabis, mais,
seulement les jours de paye. À sa fête ? On s’y présentait comme on était,
dans son jus. Une absence totale de chichi, une assurance en somme. Ainsi,
chacun se sentirait libre. Le mot d’ordre était : à l’aise.
Pour se démarquer de ses habitudes donc, Eugène avait, ce soir-là,
multiplié les marques de bouteilles d’alcool. Il avait également réfléchi à la
façon dont il pourrait démultiplier leurs effets. Il avait trouvé. Une attention
toute particulière. Ainsi, aux seules fins de gâter ses invités, de les pourrir,
tant l’attention semblait disproportionnée, il mit, gratuitement et
généreusement à leur disposition, de petites pilules roses.
Certains convives les avaient déjà identifiées, reconnues. Elles étaient là,
disposées au centre de la table, dans une petite coupelle, telles des
cacahuètes.
Stéphane venait d’en chaparder une. Volée, à l’un de ses copains, de ceux
fréquentés uniquement la nuit, les soirs de fêtes. Pour faire le malin, il la
lança, se plaça en aplomb du jet et la rattrapa avec la bouche. Il l’avala à
sec ! Devant l’hilarité provoquée par son geste et la reconnaissance
indiscutable de son humour par ses pairs, il en intercepta une seconde. Ne
disait-on pas que : deux fois valent mieux qu’une ?
11 Ces potes riaient, lui aussi.
Elles étaient si mignonnes, si féminines, ces petites pilules ! Cela faisait si
longtemps qu’il n’avait rien savouré de féminin…
Quelle farce ! Quelle rigolade !
Ils dansaient, ils chantaient à tue-tête. La musique masquait leurs cris. Ils
étaient entre mecs ! Ça, c’était de vraies fêtes ! C’était jour de paye : ils
fumaient.
Ouah, c’est génial ! C’est quoi ? De la wi ? Du speed ? De la weed !
Magnifique ! No limit !
Stéphane dansait et criait. Il dansait, puis… il cria. Sa tête se mit à
tourner. Ses idées s’embrouillèrent. Une nausée l’envahit.
Rapidement, il se retrouva allongé au milieu du salon, vomissant,
transpirant, à l’excès, et jurant ses grands dieux qu’on ne l’y prendrait plus !
Il prit la décision de rentrer. Il se leva, tourna sur lui-même, pour récupérer
ses affaires. Rassemblés autour de lui, ses amis crurent à un jeu. Ils le prirent
au mot, mais, pas seulement. Ils le saisirent par les épaules pour le faire
tourner, tourner encore. Il vomit. Il s’effondra.
Son hôte lui hurla dessus :
— Tu pourrais te retenir ! Me faire ça pour mes soixante ans ! C’est
dégueulasse ! Non, tu ne crois pas ! C’est sûr, c’est pas toi qui vas nettoyer !
Non, ça, c’est pour bibi ! La fête pour toi ! Le nettoyage pour moi ! Bon,
allez, je ne te raccompagne pas, hein ! Attends avant de partir… change ça !
Il lui prêta une chemise.
Il marchait. Il faisait nuit. Il sentit une douleur dans son bras gauche.
Mais bon, le dernier chantier avait été éprouvant pour le corps. Encore une
tendinite, sûrement.
Pour l’heure, l’essentiel était de se faire ouvrir la porte par Madame, sa
mère. La chemise rouge, empruntée, bien que trop grande, d’au moins trois
tailles, était propre. Ça au moins, elle ne pourrait pas le lui reprocher. Pourvu
qu’elle le laisse entrer, qu’elle ne le jette pas comme un malpropre,
comme… comme son père !
À cet instant, il se sentit anormalement essoufflé. Ses pensées se
brouillèrent, sa vue également. Encore cette douleur, il n’en crut pas ses
yeux ! Pas lui ! Pas maintenant ! Il s’écroula.

12 Où, il est question du temps…
— … Et, pour finir, le bulletin météorologique. Bonjour, Amandine !
Nous sommes toujours heureux de vous accueillir…
— Merci,Jean-Jacques. Bonjour, chers auditeurs. S’il me prenait l’envie
de vous poser une devinette ?
— Volontiers ! Ha ! Ha ! Vous nous faites languir !
— Si je vous disais : températures en hausse, ciel bleu, eaux chaudes…
— Aïe, aïe, aïe ! Cessez ! Nous en avons déjà l’eau à la bouche !
— Perdu ! Il ne s’agit pas d’eau, non ! Mais, de canicule !
— Ha !
— Eh bien oui, Jean-Jacques, l’anticyclone des Açores. Toujours lui ! Il
nous préserve de l’humidité, nous garantit un ciel azur et des températures
élevées. Ça, c’est vrai, c’est le côté positif. En revanche, le revers de la
médaille, c’est la canicule. Chers auditeurs, la canicule s’installe ! Alors non
seulement elle s’installe, mais, elle va perdurer sur les jours et peut-être, les
semaines à venir.
— Restons optimistes Amandine ! Peut-être ne fera-t-il pas aussi chaud
qu’en 2003.
— Vous avez raison ! Alors la canicule, qu’est-ce que ça signifie ? Ce
sont de fortes températures, comprises entre 32 et 38 degrés à l’ombre, sur
plusieurs jours consécutifs.
— Amandine, dites-nous... Est-ce que cela signifie que les températures
seront identiques sur l’ensemble du territoire ?
13 — Non, Jean-Jacques, il faut bien comprendre que les seuils sont
différents selon la région de France envisagée. La canicule s’apprécie donc
en fonction des températures annuelles moyennes. Par exemple, si vous
vivez en Haute-Loire, vous serez en situation de canicule lorsque les
températures dépasseront les 32 degrés Celsius le jour et les 20 degrés
Celsius la nuit. Mais, vous comprenez bien qu’à Marseille, où les
températures sont annuellement plus élevées, la situation sera différente. La
canicule s’installera donc, dans cette magnifique ville du Sud, lorsque les
températures seront comprises entre 35 degrés Celsius le jour et 24 degrés
Celsius la nuit. Mais pour l’heure, ce qui est exceptionnel, Jean-Jacques,
c’est la précocité du phénomène. Imaginez donc, 35 degrés Celsius à
Marseille, 12 jours consécutifs, au 29 juin ! Cela ne s’était jamais vu ! Nous
vivons vraiment une situation exceptionnelle !
— Finalement, ces températures ne seraient pas exceptionnelles si nous
étions mi-juillet.
— C’est exact ! Nous vivons cet épisode caniculaire avec un mois
d’avance.
— Est-ce dû au réchauffement climatique, Amandine ?
— Certains le disent, Jean-Jacques.
— Dites-nous, est-ce que cette situation pourrait, dans les années à venir,
s’installer et devenir habituelle pour un mois de juin ?
— Eh bien Jean-Jacques, plusieurs climatologues le pensent !
— Pourriez-vous m’indiquer, à titre personnel, Amandine, puisque nous
sommes entre nous et que personne ne nous écoute, les températures
1attendues à Oléron, la lumineuse , la semaine prochaine ?
— Bien sûr Jean-Jacques, que ne ferais-je pour vous ? Alors, pour la
Charente-Maritime, les températures attendues seront de l’ordre de 35 degrés
Celsius à l’ombre, en journée et de 20 degrés Celsius en soirée. Il s’agit
d’une estimation, vous l’aurez compris.
— Merci Amandine. Mais, c’est vrai que, quand on est en vacances, c’est
différent ! Lorsqu’on profite, on se détend et ainsi, l’organisme supporte
mieux.
— C’est important de le rappeler, Jean-Jacques, pour certains de nos
auditeurs, ces températures constituent un véritable danger. Rappelons qu’en

1 VIAUD Louis Marie Julien dit LOTI Pierre (Rochefort 1850-Hendaye1923), écrivain et
officier de marine.
14 2003, lors du dernier épisode caniculaire, 19 490 personnes sont décédées en
France, des suites de déshydratation ou de complications dues aux
températures élevées.
— Et encore, il ne s’agit là que des personnes recensées par l’INSERM.
D’autres décès ont pu être causés par la canicule sans qu’ils ne soient
comptabilisés.
— C’est exact et aujourd’hui, pour éviter la même hécatombe, la France
est placée au niveau rouge du plan canicule.
— Alors, justement, que devons-nous faire Amandine ? Quelles sont les
précautions à prendre lorsque nous atteignons un tel niveau d’alerte ?
— Eh bien, Jean-Jacques, il est demandé à chacun d’entre nous :
• De maintenir les fenêtres fermées. Bien sûr, nous pouvons les ouvrir tôt
le matin et tard le soir et provoquer des courants d’air.
• De baisser ou d’éteindre les lumières électriques qui produisent de la
chaleur et réchauffent par là même, notre intérieur.
• D’éviter de sortir aux heures les plus chaudes entre 11 heures et 16
heures, 18 heures mêmes dans certaines régions.
• S’il fait trop chaud chez nous, nous devons penser à aller dans les
grandes surfaces climatisées, au cinéma… dans des endroits plus frais.
• De nous habiller légèrement. Nous devons penser à porter un chapeau,
des vêtements amples en coton ou en lin, de préférence de couleur claire.
• De prendre régulièrement des douches ou des bains frais.
• Nous devons éviter de nous sécher. Si nous pouvons nous immerger, il
faut le faire pour baisser la température de notre corps.
• Et enfin, nous devons boire de l’eau régulièrement.
• Attention, néanmoins, il faut éviter les boissons à forte teneur en
caféine comme le café ou le thé. Éviter également, les boissons très sucrées
comme les sodas. Pourquoi, me direz-vous ? Eh bien, ces liquides sont
diurétiques, nous éliminerions l’eau sans la garder dans notre corps. Pour
poursuivre dans le même sens, il ne faut pas consommer d’alcool qui altère
les capacités de lutte contre la chaleur et favorise la déshydratation. En cas
de difficulté pour avaler des liquides, nous devons manger des fruits, par
exemple : des melons, de la pastèque. Tout ce qui comporte de l’eau.
15 • Pour terminer, nous devons penser aux personnes dépendantes,
hy/dra/tez/les !
Quelles sont-elles ? Ce sont toutes celles qui ne sont pas en capacité
d’exprimer la soif : les nourrissons, les personnes âgées ou handicapées.
Enfin, nous devons tous nous sentir concernés. Nous devons
régulièrement prendre des nouvelles de nos voisins. Assurons-nous de leur
état. Par exemple, si nous constatons certains symptômes comme des
troubles de la conscience, des nausées, des vomissements, des crampes
musculaires, ou des maux de tête, si en touchant une personne, nous
constatons qu’elle est chaude, que la température de son corps est élevée :
nous nous devons de contacter le SAMU en appelant le 15, immédiatement,
sans attendre.
— On appelle le 15, et que fait-on en attendant, Amandine ?
— En attendant les secours, Jean-Jacques, nous veillons à ce que la
personne ne perde pas conscience. Nous la transportons à l’ombre ou dans
un endroit frais, nous lui enlevons ses vêtements puis nous la rafraîchissons.
Comment ? Eh bien en l’aspergeant d’eau fraîche ou encore en l’éventrant !
— En l’éventrant, Amandine ? Comme vous y allez !
— Oh pardon Jean-Jacques ! Vous l’aurez bien compris, il s’agit
d’éventer et non d’éventrer les corps… Excusez-moi, encore mille excuses !
— Ça suffira, mille excuses Amandine ?
— Non, n’en rajoutez pas, voyons Jean-Jacques, je suis déjà si confuse !
— Justement, c’est ça qui est drôle Amandine ! Continuez, je vous prie.
— J’ai fini. Une dernière précision, nous pouvons également persuader
les personnes fragiles de s’inscrire auprès du pôle solidarité de leur mairie.
— Donc, si je vous ai bien suivi Amandine, il faut rester à l’ombre, boire
de l’eau, manger des crudités, aérer son logement à la fraîche, s’inquiéter des
autres et inscrire les personnes vulnérables au pôle solidarité de leurs
mairies, pour initier la surveillance… C’est cela ?
— C’est très bien, vous avez tout compris, vous êtes un excellent élève
Jean-Jacques !
Et maintenant la météo des plages… En ce mois de juin exceptionnel, les
températures de l’eau sont également exceptionnelles. À tout malheur,
bonheur est bon !
16 Marianne écoutait la radio. Perdue dans ses rêveries, elle buvait sa
boisson caféinée préférée, son coude gauche posé sur la table en formica
jaune citron, nouvellement acquise. Elle l’avait dénichée au dépôt d’Emmaüs
à Saint Romain de Benêt et l’avait assortie à un grand vaisselier bleu, sur
lequel figurait, encore collée, la petite horloge d’origine. Ce détail l’avait
émue au point de déclencher l’acte d’achat.
« En parfait état » ! Voilà ce que lui avait dit le compagnon d’Emmaüs,
« Et tout cela pour seulement 70 euros », avait-il ajouté.
Ce n’était pas le prix qui l’avait intéressée, mais la démarche. Elle ne
souhaitait plus répondre aux injonctions d’acheter toujours plus, toujours
plus cher. Cette société rendait les gens fous ! Plus exactement, cette société
la rendait folle. Non contente d’édicter un onzième commandement à
vocation consumériste, auquel le bonheur serait assujetti, cette organisation
sociale mettait au point une obsolescence programmée de tout objet proposé
sur le marché. Ainsi, l’acte d’achat qui promettait le bonheur et qui
paradoxalement, portait en lui sa propre négation précipitait le
consommateur dans son malheur, puisqu’il lui fallait sans cesse, pour se
maintenir dans cette impression de félicité, renouveler ses achats.
eMarianne donc résistait activement au 11 commandement :
Pour ton bonheur, du soir au matin, tu consommeras !
L’acte de non-consommation devenait politique. Elle s’en saisissait ainsi.
Marianne, se questionnait sur tout, et surtout, sur ses actes. Elle se devait
d’agir en adéquation avec sa pensée.
Elle cherchait donc, dans sa vie, ses propres réponses. S’étant interrogée
sur la notion du bonheur, elle avait pris les décisions qui s’imposaient. Cela
avait débuté par un changement de cadre de vie. Elle en avait eu assez du
gris et de la pluie. Son espace parisien semblait s’être rétréci au fil des
années. Les beautés de la capitale ne l’émerveillaient plus du tout. Elle
souhaitait RES/PI/RER ! Cette injonction devenant vitale, elle postula donc
pour un poste de commandant de police en province. Elle choisit la
Charente-Maritime. Elle apprit sur le NET que : la Charente-Maritime…
anciennement dénommée, Charente inférieure, avant 1941… était le dernier
département traversé par le fleuve Charente… il se jetait dans l’Océan
Atlantique. Il mesurait 381 kilomètres, il prenait sa source en
HauteVienne… il la terminait entre Fouras et Port des Barques…
Marianne lisait, elle s’informait. Sur la carte présentée en annexe, elle
pointait alors, s’aidant en cela de son index, les différentes villes qui lui
plairaient : La Rochelle, la préfecture, avec son port, ses bateaux, cette
lumière magnifique et le passage entre les deux tours pour accéder au cœur
de ville. Saintes, dont elle n’avait qu’un lointain souvenir pour l’avoir
traversée. Mais dont néanmoins, elle gardait en mémoire, une ambiance
colorée : du vert, des tons pierre et les lumières reflétées par l’eau. Une
17 grande artère arborée qui traversait le cœur de ville et qui offrait une ombre
rafraîchissante l’été.
Quoi d’autre ? Les îles ! Quelle superbe ! Oléron, Ré, Aix et Madame.
Quel joli nom !
— Où habitez-vous ?
— Sur l’île Madame ! S’imaginait-elle répondre.
Elle reprit sa lecture : « … cette région est synonyme de contrastes, entre
villes et campagnes, de diversité, entre eau salée et eaux douces et surtout de
tranquillité. Comme son nom l’indique, « Chérente », en Saintongeais,
2signifie « cours d’eau ami ». Ce fleuve a donc, un cours lent et paisible. « Il
donne son caractère aux hommes de la région, les rendant paisibles et
tranquilles. » Cette promesse de contrastes, de diversités et de nature attisait
la curiosité de Marianne. Au fil des informations collectées, elle nota que
l’eau, salée ou douce, était un élément commun aux villes de
CharenteMaritime : la Seudre, la Seugne, l’Arnoult, la Boutonne… la Charente…
Que d’eau ! Que d’eau ! Aurait-elle pu exprimer à l’instar du Président Mac
Mahon, découvrant les villages engloutis par la crue de la Garonne en 1875,
« et encore, vous n’en voyez que le dessus » ! Aurait pu lui répondre un
amoureux admiratif de ce beau département, car il en existait encore
davantage : tous les bras, les cascades, les fontaines… bref, l’ensemble des
éléments aquatiques non répertoriés ou peu identifiables sur une carte. En
poursuivant ses recherches, elle apprit que cette région était située sur la
route des migrations de nombreuses espèces d’oiseaux, et qu’en
conséquence de quoi, d’abondants postes d’observation avaient été
aménagés.
Et ça, c’était, comment dire, selon l’expression consacrée, la cerise sur le
gâteau !
Elle pourrait, à souhait, observer et dessiner, toutes les espèces aviaires
dont elle ne connaissait parfois que le nom.
Il restait une question, une variante non négligeable, le climat. Il était
défini comme océanique, c’est-à-dire tempéré et pluvieux. Marianne aimait
la pluie. Elle gardait en mémoire, de son enfance réunionnaise, la pluie
tropicale qui s’abattait, tel un rideau d’eau, faisant ainsi chuter les
températures difficilement supportables, certains jours. La pluie était
synonyme de vie.
De toutes les villes envisagées, Saintes lui paraissait la plus jolie. Elle
était traversée de part en part par la Charente, qui en modifiait le paysage au
gré de ses marées. Ses berges et les prairies à proximité, étaient soumises au
fleuve, tantôt immergées, disparaissant complètement, tantôt à nues. Ainsi, la

2 Proposition de Pierre-Yves Lambert, linguiste, enseignant et chercheur au CNRS. Natif de la
ville de la Rochelle en 1949.
18 ville semblait immense ou minuscule. Enfin, la capitale de la gaule
aquitaine, Mediolanum Santonum, de son nom romain, était proche de l’île
d’Oléron et ses parents y possédaient une petite maison de pêcheurs et un
bateau. Alors que la première était située à La Brée les bains, le second, lui,
était amarré au ponton I du port du Douhet. La Quille, un orque 70 que
Marianne affectionnait particulièrement. Elle pourrait donc retrouver les
sensations et les lieux connus de son adolescence, puisque la famille y
passait, depuis plus de vingt ans ses vacances.
Le plus long serait d’attendre le résultat des mutations. L’affaire de
quelques mois.
Le jour vint, elle obtint Saintes.

19 Où, il est question d’un noceur…
Stéphane Virzont, allongé face contre terre, le nez dans le caniveau
salutaire, respirait difficilement dans l’infime espace réservé aux eaux
pluviales. Les paupières ouvertes, il devint pour un bref instant spectateur de
sa vie. Elle défilait devant ses yeux. Il revivait la fête donnée pour
l’anniversaire de son pote, fichu dehors comme un malpropre. Lui !
Comme sa femme, quelque temps auparavant.
Comme sa mère, tout à l’heure, à moins que…
Il se dirigeait, quant à lui, dans sa cinquante-troisième année et se
cherchait dans cette vie qui ne correspondait plus à la représentation qu’il
s’en était faite, c’est-à-dire à celle qu’il s’était imaginée. Il l’avait pourtant
vécue un temps. Un temps qui lui paraissait une autre époque, aujourd’hui
révolue, évaporée dans les brumes de son cerveau. Un bonheur auquel il
avait goûté, mais qui l’avait quitté, abandonné.
Selon son modèle, il vivait alors en couple et se conformait souvent aux
avis de sa future ex-compagne.
Par exemple, le jour où elle le convainquit du sex-appeal d’Aristotélis
Savalas, il se rasa le crâne. Pourtant, personne ne l’appela Kojak !
Il se vivait heureux. Une nouvelle fois convaincu, peut-être, par la force
de persuasion de sa compagne. Il résidait avec femme et enfants dans un
pavillon, moderne et chaleureux. Il se conformait à son modèle de vie,
cumulant les années sans se poser de question. Son épouse, en mère,
s’occupait de leur progéniture, et lui, besognait dur pour ramener l’argent
nécessaire au foyer. Il travaillait beaucoup. Toujours. De nombreuses heures
sur les chantiers, loin de chez lui, souvent. Pour gagner plus d’argent ou pour
conserver sa tranquillité ? Ainsi, il s’était mis à la disposition de son patron.
Il partait donc la semaine pour assurer les délais auxquels s’était engagée
l’entreprise. Il était devenu travailleur itinérant. Tels les jeunes gens, sans
attaches, qui souhaitaient augmenter leurs salaires. Mais, monsieur Stéphane
Virzont était père de famille !
20 Un beau matin, donc, sa femme partit, à son tour, la semaine, puis le
mois. Elle disparut définitivement avec un sédentaire, présent. Elle avait,
bien sûr, emmené les deux enfants.
Stéphane en vint à s’interroger. Pour qui louerait-il un appartement ? Il
était absent la semaine. Quant aux enfants, la répartition « un week-end sur
deux et la moitié des vacances scolaires » ne justifiait en rien une telle
dépense.
Il conclut donc de la meilleure des façons. Il valait mieux, par souci
d’économie, qu’il retourne vivre chez sa mère. Il avait tout prévu. Ainsi,
pour avoir la paix et ne rien lui devoir, il lui allouerait une petite somme
d’argent, qui ne grèverait en rien son salaire, et qui couvrirait, et de loin, ses
faibles besoins. Oui ! Oui ! Pas d’autre choix ! Cette fois, il n’eut besoin de
personne pour se convaincre.
Et lorsque certains, de ses amis, l’interrogeaient plus avant, remettant en
cause sa décision, il répondait :
— Non, je vous assure ! J’ai beau tourner la question dans tous les sens !
Je pourrai gâter mes gosses, leur payer plein de trucs !
Les questionnements extérieurs n’eurent pour seul effet que de le pousser
dans ses retranchements. Il développa ainsi un solide argumentaire en faveur
de sa décision. Il retourna donc, conformément à sa logique, vivre dans cette
vieille maison du quartier Saint-Eutrope, plus précisément, dans la petite rue
de La Grand Font, chez Madame, sa mère.
Stéphane avait hérité des grands yeux bleus de son père. De ce bleu
réservé habituellement à l’azur. Leur couleur était superbe, certes, mais leur
forme moins. Ils étaient globuleux. Ils lui donnaient cet air si particulier…
Comme s’il s’interrogeait sans cesse.
Pourtant, toute idée de questionner quoi que ce soit l’avait abandonné
depuis fort longtemps, hormis…
Hormis la bouteille de scotch ou de gin selon les moyens ou les
disponibilités. Il aimait, tout particulièrement, entamer une discussion avec
elles. Il s’agissait rarement d’un dialogue, d’ailleurs. Il avait beau persévérer,
les réponses ne venaient pas.
Il s’apprêtait donc à la rejoindre, après cette fête qui resterait selon lui,
dans les esprits, comme un ciment pour le groupe. Il rejoignait davantage la
maison que sa mère d’ailleurs, que la perspective du face à face n’enchantait
guère.
Il déchantait.
Depuis plusieurs mois que durait l’hébergement, il avait compris.
L’argent sonnant et trébuchant, potentiellement disponible, ne suffisait pas à
déterminer un prix. D’autres éléments entraient en ligne de comptes.
Le prix exigé par Madame sa mère devenait au fil des mois un tantinet
élevé.
21 Élevé, parce que Madame maintenait l’ensemble des bipèdes éloignés de
son « chez-soi », fussent-ils les enfants de son fils, autrement dit, si la
génétique était respectée, ses petits-enfants.
— Elle était chez elle tout de même, et ce, jusqu’à preuve du contraire !
Stéphane constata donc que ses liens avec sa progéniture se délitèrent, à
l’instar de leurs projets communs, nonobstant le déferlement de cadeaux
inutiles et les consoles qui ne consolaient de rien ! Il avait fini par accepter
l’ensemble de ses règles, en conséquence de quoi il renonça à son rôle de
père et plus généralement, à sa vie privée.
Trop élevé. Il l’estimait excessif. Ce prix fixé et exigé par sa mère
devenait exorbitant et déraisonnable. Cette certitude martelait sa conscience,
au point qu’il commença à utiliser le vocable d’acquittement.
Il s’acquittait donc, chaque fin de mois de sa dette en purgeant sa peine.
C’est dire, le sentiment de bonheur qui l’habitait et le nourrissait chaque
jour. Il avait naturellement mis en place une soupape de sécurité. Ainsi, pour
ne pas « péter les plombs », il sortait festoyer tous les week-ends. Ils
buvaient entre co-condamnés, à cette vie de travailleurs fatigués, sans joie.
Le tripalium était alors vécu comme le purgatoire qui justifiait la bacchanale.
Puis à nouveau, le purgatoire, puis la libération, puis à nouveau… Un éternel
et bien fatigant recommencement vers… quoi ?
Ils en avaient depuis longtemps perdu le sens.
Bref, il méritait bien cela, en compensation de sa vie de merde ! Ce qu’il
aimait lui ? Sentir lentement l’ivresse l’envahir, engourdir ses membres et
son cerveau. Se sentir partir.
Oublier… pour à nouveau, supporter.
Mais cette fois, jusqu’où l’emmènerait son voyage ?
22 Où, il est question d’une longère et de sa
logeuse…
« À la ville comme à la campagne ! Vaste appartement niché au sein
d’une belle et grande longère, vue imprenable sur la Charente. »
C’était exactement ce que Marianne recherchait.
Elle répondit à l’annonce. L’entrée de la bâtisse se situait au fond d’une
impasse. Passé la grille, le visiteur accédait à une cour centrale, ceinte des
différents bâtiments composant l’ensemble, à savoir, l’habitation principale
et les locations. Elle était recouverte de gravillons de calcaire, ainsi que les
chemins qu’elle servait et qui assuraient le lien avec les différentes
constructions. La couleur blanche du calcaire unissait le tout et unifiait
l’ensemble, puisque de même, les façades étaient chaulées et dépourvues de
tout ornement. Les murs étaient en pierre de taille. Ils étaient végétalisés par
des Roses trémières, des Jasmins et des Chèvrefeuilles. Ces plantes étaient
elles-mêmes ornées d’Agapanthe, de Lys, de Clématites et de Canas. C’était
un mélange de feuillages vert clair et foncés, pourpres et blancs. Ces teintes
figuraient un fond, comme un tableau, sur le devant duquel quelques fleurs
apportaient leurs touches bleutées, orangées ou violettes, telles des taches de
peinture. Cette présence abondante de végétaux donnait à l’ensemble un
aspect ostentatoire. Comme si la richesse demeurait, non dans les bâtiments,
mais, dans les végétaux qui le paraient, tels des Rubis, des Citrines, des
Saphirs ou encore de l’Ambre ou des Améthystes… Lorsque le visiteur
prenait le temps d’observer, il pouvait également distinguer une vigne
courant sur sa façade. On devinait, de-ci de-là, en fonction de l’angle
d’inclinaison des rayons du soleil, quelques grappes noires dont les fruits
auguraient de douceur et de plaisirs délicats. Elle ressemblait à une guirlande
démesurée de couleur verte et noire soutenue par un tronc épais, fait
d’entrelacs. Au centre de cette cour, un figuier majestueux accueillait l’hôte,
ses branches comme des bras ouverts, invitaient à la sieste. Sans trop savoir
23 pourquoi, Marianne, impressionnée, décida de le nommer, Étienne. Ce nom
s’imposa à elle, telle une évidence. Il disposait d’un énorme tronc duquel
s’échappaient des branches gorgées de fruits, de différentes tailles, qui
libéraient un parfum sublime. Elle fut, en quelques secondes, plongée dans
3l’ambiance du livre de Philippe Delerm . Elle s’imagina, alors, attablée
devant une bière très fraîche. Elle serait posée à même la table en fer forgé,
ronde et peinte en blanc. Sa peinture s’écaillerait par endroit laissant ainsi
s’immiscer des petites taches de rouille qu’elle pourrait gratter et faire sauter
de son ongle.
Derrière Étienne se dressait la maison principale, la longère. Une
habitation recherchée aujourd’hui, qui n’était, lors de sa construction, qu’un
logement rural. Étroite, avec un développement en longueur qui suivait l’axe
de sa faîtière. Son toit était en pente douce, à deux versants, sans gouttières.
Ainsi bâti, il donnait à cette vieille dame, une allure sage et modérée. Un
élément d’architecture la différenciait des dépendances. En effet, comme
dans le temps, ses linteaux étaient en pierre monolithes, alors que ceux des
bâtiments annexes étaient en bois. Ces derniers étaient situés sur sa droite, ils
abritaient les appartements des locataires. Ils étaient chacun desservis par un
escalier individuel.
L’ensemble était localisé à Courbiac, un quartier de la ville en amont de
la Charente, proche à la fois des bois et du centre-ville. Elle était
effectivement et selon les propres mots de l’annonce « à la ville comme à la
campagne ».
Eileen, la propriétaire, gérait les locations. Elle habitait la longère. C’était
une dame à la retraite, d’origine écossaise, veuve après que son mari se soit
littéralement tué à la tâche, comme aspiré par sa mission. Laquelle ? Rendre
sa fierté, sa noblesse et sa beauté à cette vieille bâtisse de pierres. Le couple
avait souhaité garder la maison principale et diviser les anciennes
dépendances en appartements pour compléter leurs retraites, si maigres, à
tous les deux. Eileen bénissait ce choix, aujourd’hui, car après la mort de son
mari, le budget avait été diminué de moitié.
Cette solution offrait le double avantage de lui permettre de conserver son
logis et de rencontrer des gens. Ne vous y trompez pas, isolée, Eileen ne
l’était pas. Elle était entourée de ses nombreuses amies, compatriotes pour la
plupart, veuves, également. Comme si une malédiction pesait sur ces maris,
venus d’outre-Manche. L’un, était mort après avoir ingéré des huîtres, du
moins l’une d’entre elles, l’autre, succomba à une crise cardiaque, alors qu’il
était juché sur son échafaudage, quant au troisième, on le retrouva, au fond
de son jardin, allongé, exécuté par la chaleur. Le parfait criminel en ces
temps caniculaires : sans mobile, sans coupable et d’une efficacité

3 DELERM Philippe, La première gorgée de bière et autres plaisirs minuscules, L’Arpenteur,
1997.
24 redoutable. Ces couples avaient choisi cette région pour sa douceur de vivre
et ses offres immobilières avantageuses.
Eileen devait mesurer approximativement un mètre soixante-cinq. Elle
portait les cheveux coupés en un carré court, de couleur auburn, des taches
de rousseur en guise de maquillage. Deux traits la caractérisaient, ses petits
yeux malicieux qui en devenaient remarquables et sa manière de se déplacer,
en une succession de sauts assez brefs. Ils donnaient l’impression qu’elle
sautait plutôt qu’elle ne marchait. En un éclair, l’image de miss Marpple,
légèrement moins âgée, vint se superposer à celle de sa logeuse. Tout
semblait désuet chez elle, mais de bons goûts, du moins, de celui de
Marianne. Elle portait une longue et large robe élaborée à partir d’une
cotonnade bleue à petites fleurs discrètes, roses et violettes. Pour couvrir ses
épaules, elle y avait jeté un court gilet marron. Il semblait s’être échappé des
aiguilles à tricoter sans avoir eu la patience d’attendre le dernier rang, celui
des finitions. Enfin, elle était chaussée de sandalettes marron desquelles
certains orteils, s’imaginant sans doute pouvoir se désolidariser des autres,
semblaient se préparer à un voyage lointain. Marianne pensa qu’elle avait
peut-être simplement, ce jour-là, voulu ressembler à l’idée que les gens se
figuraient d’une Écossaise… Eileen retournait de moins en moins dans sa
région de Glasgow. Elle était plus exactement originaire de Motherwell. Elle
disait d’ailleurs avec un accent incroyable et beaucoup d’ironie :
— L’endroit d’où je viens me rappelle sans cesse les mauvaises relations
que nous entretenions ma mère et moi. C’est sans doute une façon de porter
ma croix : shit ! Oh ! C’était après-guerre, les enfants pour certains, ne
comptaient pas… Enfin bref, je me suis mariée à 15 ans avec un homme
formidable et j’ai eu quatre drôles, comme vous dites ici. Certains vivent en
France et d’autres sont restés en Écosse. Vous verrez de temps en temps mes
petits-enfants !
— Quelle chance ! S’était entendue répondre Marianne, à son grand
désarroi. C’était le jour de la visite pour l’appartement. L’enjeu était de
taille. Un si petit mensonge… Pour s’apaiser, elle préféra convoquer les
images de la vidéo familiale de John Lennon, tournées à l’occasion de la
chanson Beautiful Boy, en lieu et place de celle des enfants terribles,
manigançant pour se débarrasser de Nanny MacPhee.
Elle garda son sourire.
Ce jour-là, de nombreux visiteurs, locataires potentiels, s’étaient
inlassablement succédé et croisés. Tous défilaient, subissant de plein fouet la
compétition et se soumettant, de fait à des interrogatoires poussés. La
propriétaire questionna donc chacun sur sa vie personnelle et
professionnelle. Marianne se l’était imaginée attribuant des notes, annotant
chaque dossier, classant les points positifs et cerclant les négatifs de rouge.
Cette mise en concurrence la mettait mal à l’aise, sans doute parce qu’elle
25 souhaitait plaire. Elle s’était pourtant fixé une limite. Si la logeuse exigeait
une caution, elle refuserait de louer cet appartement. Marianne estimait que
son statut de fonctionnaire et son âge, davantage le second que le premier
d’ailleurs, devait la prémunir de ce genre de demande. Quand est-ce que la
société la reconnaîtrait enfin comme autonome ?
La visite débuta de manière positive, Eileen, semblait ravie de
l’éventualité d’accueillir un commandant de police sous son toit. Marianne
pensa que, si ce motif suffisait à obtenir sa signature en bas du bail de
location et signifiait, par là même, l’attribution de l’appartement… alors tout
serait pour le mieux.
L’escalier extérieur les amenait au pas de l’appartement. La porte
d’entrée s’ouvrait sur un petit espace servant de vestibule. À gauche,
donnant sur la cour, la chambre de 15 mètres carrés et à droite, exposée face
à la Charente la pièce principale. D’une surface honorable de 55 mètres
carrés, elle englobait le salon, la salle à manger et la cuisine. L’impression
d’espace qui saisissait dès le seuil était produite par le balcon qui prolongeait
la pièce jusqu’aux berges de la Charente. D’une profondeur estimable
puisqu’il pouvait loger quatre chaises et une table.
Marianne jugea cet appartement à la limite du grandiose. Son expérience
parisienne lui avait appris à apprécier les mètres carrés. Le sol était pavé de
carreaux de terre cuite rouge de 20 × 20, comme les maisons anciennes. Les
murs étaient chaulés de blanc. Ils étaient un peu jaunis et salis par endroit.
Marianne envisagea donc, si elle était élue, d’appliquer une couleur sur les
murs. Elle les voulait propres et gais. Elle exécrait le blanc, l’assimilant à
l’hôpital qu’elle n’aimait pas. Elle pensa qu’il lui faudrait également acheter
quelques meubles, car elle avait tout vendu avant de partir. Marianne devait
effectuer des achats cohérents avec sa nouvelle vie. Eileen, lui avait annoncé
que sa petite chatte ne constituait aucun obstacle à la location. Elle se
4proposait déjà pour s’en occuper. Galinette , sa merveille de minette était
donc, ici, accueillie et autorisée, par la configuration des lieux, à aller et
venir à sa guise.
Quelques jours suffirent à Eileen pour choisir ses locataires. Les deux
appartements furent donc attribués. Marianne obtint le second.
Marianne s’était installée, enfin presque. En attendant de repeindre
l’appartement, elle accrocha ses pastels d’oiseaux. Ainsi, les Mésanges
bleues, charbonnières et à longues queues, côtoyèrent une Cigogne réalisée à
l’encre de Chine, un Faucon Crécerelle, un Busard des roseaux et un Autour
des Palombes. Seule, la Chouette Effraie trônait isolée sur un pan de mur
entier. Ce choix se trouvait justifié par la difficulté d’exécution, autant pour
la tête que pour les nuances bleutées dans le plumage. Malgré les nombreux
autres dessins exécutés par la suite, elle demeurait sa préférée. Marianne
recherchait précisément les détails et se délectait de leurs exécutions. Elle en

4 De l’occitan Galineta : petite poule : ainsi à Marseille faire sa galine signifie faire sa belle.
26 était friande. S’approcher au plus près des couleurs du plumage, reporter une
longueur, tracer des rémiges primaires, des scapulaires… reproduire une
forme de gorge, de nuque ou encore une calotte… tout cela l’apaisait. En se
concentrant sur le tracé, elle faisait fi du reste du monde et mettait à distance
les événements dérangeants de sa vie personnelle ou professionnelle.
Figée dans l’observation de ses œuvres, qu’elle ne cessait de scruter,
Marianne fut détournée de ses pensées par Galinette, qui se frottait à elle, la
queue en l’air, le ronron bruyant et le regard aimant. C’était une de ces
chattes de gouttière bien élevée par sa mère, gentille, affectueuse et gratifiée
d’un poil épais et abondant, d’une couleur écaille de tortue. Elle la prit dans
ses bras laissant ainsi refroidir son café et balaya la pièce principale du
regard, le nez dans ses poils. Elle respirait profondément l’odeur de son petit
animal en l’embrassant énergiquement. La petite chatte se laissait faire,
offrant même son petit ventre chaud aux caresses et aux embrassades.
Marianne resta figée dans les poils de Galinette, puis leva les yeux sur les
cartons qui jonchaient la pièce jusqu’à l’encombrer. Elle commença à
organiser et à planifier les tâches qui l’attendaient. Plus elle listait les tâches,
moins elle s’imaginait les exécuter. Un profond découragement mêlé
d’injustice la saisit. Pourquoi travailler encore au lieu de profiter ?
L’administration lui avait consenti trois jours pour son déménagement et son
installation. Elle hésita… Cela ne dura pas.
27 Où, il est question d’un épris de livres…
Michel Rivière habitait le quartier de Bellevue, depuis toujours, depuis 43
ans, exactement. Ses parents y avaient bâti leur maison sur un grand terrain
plat. Puis, quand l’enfant unique devint insupportable, les parents décrétèrent
qu’il était temps qu’il vole de ses propres ailes. Enfin, pas tout à fait,
puisqu’ils lui firent construire sa maison, sur leur propre lopin de terre.
L’objectif poursuivit était double, en premier lieu, se débarrasser de ce grand
dadais encombrant, et en second lieu, réaliser des économies substantielles,
car enfin les époux Rivière subvenaient aux besoins de leur fils qui refusait
ardemment de travailler. Pourtant, à leurs décès, il dut s’y contraindre. C’est
ainsi qu’il devint l’obligé de Pôle Emploi, ne travaillant que sur ordre. La
perception et la fin des droits rythmaient sa vie professionnelle. Michel
Rivière était chauffeur-livreur.
Son objectif ? S’adonner à sa passion.
Ce qu’il aimait par-dessus tout ?
Dévorer des livres.
Tous ! Les grands, les petits, les maigres, les gros, les documentaires
épicés, les encyclopédies salées et les romans sucrés. Il engloutissait tout, à
l’exception des bandes dessinées, jugées trop légères ! Elles en devenaient
insipides !
Il avalait la totalité de ce qui lui passait entre les mains. Tout !
Quand il ne travaillait pas, son addiction aux livres reprenait le contrôle
de son être. Les repas devenaient donc secondaires, voire inexistants.
D’ailleurs, il n’appréciait guère ce dogme social, qui supposait anticipation,
organisation et équilibre des mets. Il était hors de question qu’il perde son
précieux temps à confectionner ses plats.
Le seul acte auquel il souscrivait était les courses. Si les repas n’existaient
pas, la nourriture, elle, était omniprésente. Michel Rivière ne supportait pas
la sensation de faim qui lui provoquait de réelles souffrances. Son ventre se
devait d’être et de demeurer en état de satiété.
28 Pour quelles raisons se serait-il privé ? À qui servait donc cette quantité
astronomique de nourriture présente dans les rayons ? Fabriquée, emballée et
prête à consommer, il n’avait qu’à traverser la rue pour s’en saisir.
Fréquemment donc, il poussait la porte de la supérette, en bas de chez lui. Il
pouvait acheter dix pains au chocolat dont il faisait son repas. Il était repu
par la quantité et contenté par le sucre.
Pourtant son médecin l’avait prévenu :
— Avec un diabète de type deux et une hypertension, il faudra, monsieur
Rivière, modifier radicalement votre régime alimentaire et vous mettre à
l’exercice. 30 minutes de marche par jour vous changeraient la vie, et vous la
prolongeraient. Alors, dites-moi, par quoi pourrions-nous commencer ?
— Vous, par, ce que vous voulez, moi, par rien ! Je n’ai jamais fait de
sport, je ne vois pas pourquoi je commencerais aujourd’hui ! Parce que vous
me le dites ? Et puis, avec cette chaleur ! Il faudrait être fou ! Je ne suis bien,
qu’au frais, dans mon canapé.
— Mais, regardez-vous ! Observez votre peau, vos yeux, ils commencent
à s’enfoncer dans vos orbites, vous présentez tous les signes de
déshydratation. Je vais vous faire hospitaliser !
— Ça ne va pas la tête ! C’est moi qui vous paie ! Laissez-moi tranquille,
je n’irai pas !
— Monsieur Rivière, il faut redevenir raisonnable !
— Non ! Je n’irai pas !
— Je peux vous proposer un essai : trois jours ? Ce n’est pas long, trois
malheureux jours !
— Si vous voulez ! C’est quoi ?
— Je vais vous prescrire un traitement de choc. Après ces trois jours,
vous reviendrez me voir et on fera le point. D’accord ? Attention ! Je vous
mets en garde, dans le cas contraire je reviendrai et demanderai une
hospitalisation d’office, en urgence. Est-ce que cela vous convient ?
— Oui.
— On reste d’accord là-dessus ? Je compte sur vous !
— Oui, oui, sans problème !
Michel Rivière n’avait nullement l’intention d’écouter ce médecin qu’il
connaissait à peine. Le sien était parti à la retraite. Celui-là ne savait rien !
S’il avait connu ses parents, il aurait su. Dans la famille, tout le monde était
29 rond, depuis toujours. De la naissance à la mort. De la rondeur qui fabriquait
des centenaires. Le médecin ? Il était maigre comme un clou, un de ceux qui
paraissaient malade. Trop maigre pour être honnête ! Non, Michel n’avait
nullement l’intention de répondre à l’injonction de la minceur, martelée à
longueur de journée par la société. C’était encore une manipulation, une de
plus.
Il avait toujours vécu ainsi et il suivait à la lettre les recommandations
médicales, il écoutait son corps. Lorsqu’il avait faim, il mangeait. Lorsqu’il
était fatigué, il restait allongé.
C’était, à la lettre, son régime quotidien.
Le lendemain, il entama un ouvrage, avec voracité, comme il aurait
planté ses dents dans un camembert entier. C’était le dernier de la pile, il
n’en avait plus d’avance. Il ne supportait pas cette situation. Il commençait à
s’agiter. C’était la première phase. Viendraient ensuite les tremblements et
l’angoisse qui petit à petit le neutraliseraient. Il tordait ses doigts, il tournait
autour de sa table, vide. Il s’éloignait. Il revenait, puis repartait. Il éprouvait
le manque. Il regarda par la fenêtre. Midi venait de sonner à Saint-Eutrope. Il
doit faire chaud, pensa-t-il, peut-être est-ce trop ?
Il sentit les gouttes perler sur son front. Chaleur ou angoisse ?
Il tourna la tête vers l’absence, le vide, en lieu et place de sa pile de
livres. Il lui fallait toujours des ouvrages, là, posés sur sa table, empilés en
attente de son désir. Il rongea les derniers bouts d’ongle qu’il put saisir avec
ses dents. Du sang ! Aïe ! Trop, c’était trop ! Tant pis ! C’est ainsi que Michel
Rivière se décida, à la vue du sang.
Effectivement, il faisait chaud, très chaud, inexorablement chaud. Les
températures dépassaient les 40 degrés, à l’ombre. Il hésita. Sa pulsion fut
plus forte que sa raison.
Il chérissait cette bibliothèque. C’était une merveille. Il l’admira du
parvis. Un ancien couvent des Jacobins, légué en 1928 par Maurice
Martineau. Quatre ailes édifiées en pierre, encadrant un superbe jardin, mis
en valeur par une équipe de professionnels, hors pair. Il aimait s’y détendre
sous la tonnelle particulièrement perchée, il en appréciait son ambiance
tropicale et l’eau qui s’écoulait de la fontaine l’apaisait.
Ce jour, il le savait, il n’aurait pas le temps de flâner.
Sa priorité était de renouveler et de reformer le stock ! Vite ! Il devait agir
rapidement avant que les portes de l’édifice ne se ferment pour la pause
méridienne. Saisir tout ce qu’il pouvait attraper. Il connaissait les locaux par
cœur. Il mit au point sa stratégie. Il entrerait puis se précipiterait, autant que
son poids le lui permettrait, vers le rayon des romans. En passant, sans
perdre de temps, il empoignerait les bouquins saisissables ! Au hasard !
Reconstituer le stock ! Remonter la pile ! Il se fixa pour objectif de cueillir,
de prélever et de capturer, s’il le fallait même de manière expéditive, le
maximum d’ouvrages avant la fermeture. Chasser et traquer étaient les
premières phases de la mise à distance de son angoisse.
30 Ce qu’il recherchait le plus ? La jouissance par la capture. Celle de la
possession des livres venait en second. Même éphémères, elles valaient
toutes les autres.
Il saisit donc. Attrapa. Empoigna. Il captura une somme importante
d’ouvrages. Il transpirait. Il suait. L’eau de son corps suintait par tous les
pores, donnant l’illusion de s’échapper de chaque orifice. Il bavait. Ses yeux
humides lui donnaient l’air de pleurer. Sa chemise orange était maculée de
larges traînées, d’eau. Son eau. Celle, qui lui coulait dans le slip. Celle, qui
se frayait un chemin à travers la raie des fesses. Se pissait-il dessus ? Qu’à
cela ne tienne ! Tant pis !
Tout ! Il les lui fallait tous ! Il essayait tout ! La botanique, la philosophie,
l’art du jardinage, les carrés potagers, les policiers, les contes, les
historiques, les bibliographies, les monographies, l’art contemporain, le
pointillisme, le nihilisme… Il avait accès à tout. Il se sentait riche ! Enfin, il
jouissait !
Il passa la porte d’entrée, tel un coureur, la ligne d’arrivée. Il s’était
dépassé. Il avait contraint son corps. Chargé, ployant sous le poids des
ouvrages. Il était radieux, comme s’il venait de triompher, après avoir
longuement livré bataille. Rayonnant, à bout de souffle. À bout de lui ?
Il marcha pour regagner sa voiture. Flûte, il avait oublié cette immense
côte, en haut de la rue des Jacobins.
Pourquoi avait-il garé sa voiture, si haut, place du 11 novembre ?
La côte ou les escaliers ?
Il préféra la côte aux escaliers. Il la jugea moins raide.
C’est vrai qu’il faisait chaud, une vraie fournaise.
J’aurais dû y aller à la fraîche… Pensa-t-il… Prendre moins de livres.
Revenir plus tard. Il se ravisa, immédiatement. Non, non, j’ai bien fait. Il est
interdit que je ressorte.
Il ralentit le pas. Il opéra une pause indispensable à la reprise de son
souffle.
Ah ! Cette côte, quel enfer ! J’aurais dû emprunter les escaliers !
Puis, il se remit doucement en marche.
Il sentit sa vue se brouiller… Il soupira.
C’est juste un coup de fatigue ! Je dois faire une hypoglycémie. J’aurais
dû manger davantage ce matin.
Il s’arrêta pour inspirer. Aucun air ne pénétra dans ses poumons. Il
suffoqua. Plus d’image, plus de son.
Même le choc de son quintal et demi touchant le sol, ne suffit pas à
libérer la plus petite plainte, le moindre gémissement.
Il était allongé rue des Jacobins. Il était 13 heures passées de 15 minutes.
Il n’y avait personne. En ces heures si chaudes, les promeneurs étaient déjà
rentrés chez eux. À l’ombre, volets, fenêtres et portes closes, ils se
protégeaient des coups de chaleur, suivant en cela, à la lettre, les
recommandations des autorités médicales compétentes.
31 Il mourut comme il vécut. Désobéissant aux avis médicaux, ne se
préoccupant que de ses désirs, dont la satisfaction immédiate, ne souffrait
aucun retard.
32 Où, il est question de démocratie…
Après s’être assurée, auprès d’Eileen, que Galinette serait nourrie,
caressée et choyée, Marianne jeta quelques affaires dans un sac, le strict
minimum pour deux jours : quatre maillots, deux robes, deux tenues de
bateau, un jean, une veste, six ensembles sous-vêtements, deux paires de
chaussures, ainsi que des bottes… au cas où…
La voiture pouvait bien s’encombrer de quelques vêtements
supplémentaires.
— Ah ! Marianne revint sur ses pas. Elle oubliait son bloc à esquisses, ses
pastels et ses mines de plomb, son appareil photo et de quoi se faire plaisir
en guise de nourriture… ? Mince ! Elle n’avait pas !
Un stop à la coopérative bio s’avérait nécessaire. Elle choisit quelques
bouteilles de bière pour sa « Goule », des fruits, des cacahuètes non
décortiquées, pour avoir le plaisir de les déshabiller et de se freiner, et une
multitude de graines, bref des petites choses à grignoter pour ne pas avoir à
préparer le moindre repas.
Elle se plaça derrière le volant de sa deux-chevaux Citroën verte, achetée
quelques jours plus tôt et fila au ponton I du port du Douhet, sur l’île
d’Oléron.
Elle avait choisi ce modèle, pour des raisons économiques et pour refuser
l’injonction d’acheter neuf, toujours selon le diktat qui consistait à faire
accroire que des emplois seraient sauvés. Elle ne gobait plus. La couleur, en
souvenir du jeu connu et envié de tous, auquel elle se livrait avec sa sœur,
lorsqu’elles étaient enfermées pour des heures en voiture. Il permettait aux
filles de se pincer mutuellement, après avoir lancé ce fameux cri de guerre :
« deuch’verte aller-retour ». Jeu, qui, il faut bien l’avouer, se terminait
inlassablement par une distribution de paire de claques. Le pur bonheur dans
le véhicule familial.
33

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