Complot au Sikkim
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Complot au Sikkim , livre ebook

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Description

C’est l’effervescence à l’école de Namdang au Sikkim : la pièce de théâtre tirée d’un opéra tibétain, dont Gopika interprète le premier rôle, a retenu l’attention du directeur d’une revue culturelle internationale. Un rayon de soleil dans l’atmosphère brumeuse de cette veille du Nouvel An tibétain ! D’autant que la situation politique est préoccupante, entre les violences d’une grève générale et les tensions à la frontière entre l’Inde et la Chine.


Mais voilà qu’avec la mort étrange d’un commerçant népalais de Namdang, les premières pièces d’un inquiétant puzzle se mettent en place. Gopika, Doc Tenzin et leurs amis devront faire appel à toutes leurs ressources pour déjouer un noir complot destiné à embraser la région.


Après Le talisman tibétain, Les évadés du Toit du Monde et La vallée du yak sauvage, Complot au Sikkim est le 4e tome des enquêtes de Gopika, jeune enseignante indienne, et de son ami Doc Tenzin, médecin traditionnel tibétain.

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Nombre de lectures 5
EAN13 9782374535524
Langue Français

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Exrait

Présentation
C’est l’effervescence à l’école de Namdang au Sikkim : la pièce de théâtre tirée d’un opéra tibétain, dont Gopika interprète le premier rôle, a retenu l’attention du directeur d’une revue culturelle internationale. Un rayon de soleil dans l’atmosphère brumeuse de cette veille du Nouvel An tibétain ! D’autant que la situation politique est préoccupante, entre les violences d’une grève générale et les tensions à la frontière entre l’Inde et la Chine.
Mais voilà qu’avec la mort étrange d’un commerçant népalais de Namdang, les premières pièces d’un inquiétant puzzle se mettent en place. Gopika, Doc Tenzin et leurs amis devront faire appel à toutes leurs ressources pour déjouer un noir complot destiné à embraser la région.
Après Le talisman tibétain, Les évadés du Toit du Monde et La vallée du yak sauvage , Complot au Sikkim est le 4e tome des enquêtes de Gopika, jeune enseignante indienne, et de son ami Doc Tenzin, médecin traditionnel tibétain.


***




Bernard Grandjean est l’auteur d'une quinzaine de romans. La plupart de ses livres sont centrés sur l’Asie et l’Himalaya, tel Moi, Das, espion au Tibet , sorti en 2014 aux Editions Tensing.
Ces 15 dernières années, l'auteur a publié chez Kailash Editions les biographies romancées de personnages hors du commun de l'Histoire du Pays des Neiges (le VIe Dalaï lama et la reine Bhrikuti), ainsi que 9 titres de la série des enquêtes de Betty Bloch, bien connue des amoureux du Tibet.
Crimes en Himalaya est sa nouvelle série policière, qui met en scène un duo atypique : Gopika, jeune enseignante indienne et Doc Tenzin, médecin traditionnel tibétain. Ensemble, sur les terres himalayennes et sur fond de turbulences politiques entre Tibet, Chine et Inde, et de corruptions en tous genres, ils vont mener l’enquête pour résoudre meurtres, intrigues, mystères...
Complot au Sikkim
Crimes en Himalaya #4

Bernard Grandjean
38 rue du polar
Il est trois choses qui ne peuvent rester longtemps cachées : le soleil, la lune et la vérité. Proverbe tibétain
Principaux personnages
Gopika Pathak, professeur d’anglais et de hindi à l’école tibétaine de Namdang (Sikkim, Inde).

Tenzin Mingour, médecin tibétain traditionnel à Namdang.

Shirley (Namgyel) Bhutia, actrice de Bollywood originaire de Namdang.

Sunita Gurung, employée de maison de Gopika Pathak.

Ram Yadav, directeur de la revue Himalayan Arts .

Mahboub Choudhuri, agent de la RAW (agence de renseignement de l’Inde)
CHAPITRE I
Cette nouvelle journée s’annonçait identique aux précédentes : brumeuse et froide. Le cœur de Gopika était dans le même état.
Comme elle n’avait cours qu’à neuf heures, la jeune femme s’était levée vers six heures trente, soit une heure plus tard que d’habitude. Frissonnante dans son pyjama, elle avait entrebâillé le rideau de la fenêtre de sa chambre, un rideau en soie rouge vif taillé dans un vieux sari de sa mère, pour ne voir à l’extérieur qu’une masse amorphe sombre et hostile. Rien n’indiquait que son humeur, égale à celle de la veille, pourrait s’améliorer à court terme.
Comme ce temps brumeux était inhabituel en cette saison pour la région de Namdang où le ciel en hiver était généralement clair, tout le monde disait que cela n’allait pas durer, que c’était juste l’affaire de quelques jours. Mais les jours passaient et la purée de pois restait. Alors qu’une telle situation était fréquente en été, quand les nuages de la mousson engloutissaient tout semblant s’insinuer jusqu’à l’intérieur des maisons, elle était plus rare en hiver.
Gopika ne trouvait pas cette météo si désagréable, à condition qu’elle ne dure pas trop longtemps. Le paysage n’existait plus que par éclairs fugaces, de brèves déchirures laissant apparaître brièvement le grand stupa qui dominait la bourgade soudain éclatant de blancheur, ou encore, au loin, la chaîne glacée du Kangchenjunga. Lorsque la brume se refermait, aussi vite qu’elle s’était entrouverte, le décor redevenait ce qu’il était l’instant d’avant : un univers éthéré évoquant ces longs rouleaux chinois peints en lavis d’encres colorées. Des formes étranges surgissaient. Les arbres, dont on ne voyait plus la cime, se transformaient en démons à pattes griffues, et les silhouettes sur le chemin semblaient des âmes errantes entre deux mondes dans les méandres du Bardo 1 .
Gopika était une fille de Bombay, mégalopole infernale assommée de soleil, où le brouillard le plus courant était celui de la pollution ; un phénomène sans une once de romantisme. On toussait, on pleurait, on étouffait, on déposait des offrandes aux temples pour que le vent de l’océan vienne le plus vite possible chasser cette saleté à la couleur inquiétante. En revanche, ici à Namdang, au pied de l’Himalaya, Gopika aimait cette brume étrange, véritable aubaine pour l’imagination. Or, de l’imagination, Gopika n’en manquait pas ; c’était même là un de ses défauts majeurs, comme elle ne le savait que trop bien. Elle aurait volontiers échangé un peu de son imagination contre plus de bon sens, mais on ne se refait pas…
Cependant, en ce mois de janvier, après trop de jours de cette ambiance cotonneuse et froide, l’effet poétique s’était estompé pour laisser place à une chape de morosité qui avait fini par s’installer. Le spectacle de l’Himalaya, si nécessaire au moral de Gopika, lui manquait cruellement. Et justement, ces temps-ci, son moral était sérieusement en berne, et la météo n’était pas son seul motif de tristesse. C’était même le moindre des cinq. Car cette nuit, pendant une insomnie, elle en avait fait le compte : il n’y en avait pas moins de cinq…

Après avoir passé un pull par-dessus sa veste de pyjama, la jeune femme gagna la cuisine et mit une casserole d’eau à bouillir sur la gazinière : une casserole qui devrait suffire à la fois pour son thé et pour sa toilette.
En accomplissant les gestes mécaniques des gens mal réveillés, elle regrettait amèrement de ne pas pouvoir commencer la journée par un bon bain chaud… Ce serait tellement bien de pouvoir tremper un long moment dans le grand baquet en matière plastique dont elle avait fait l’acquisition, faute de baignoire dans sa salle de bain. Le récipient oblong était juste assez grand pour qu’elle puisse s’y asseoir, à condition de se tenir les genoux serrés contre la poitrine. La position consistant à sortir les jambes de chaque côté était relaxante, mais désagréable par temps froid. Pour couronner ces délicieux instants, elle verserait dans l’eau fumante l’un de ces échantillons de produit de bains que son amie l’actrice Shirley lui rapportait de ses déplacements en Inde et à l’étranger. Alors, en marinant les yeux fermés dans la mousse parfumée, elle pouvait s’imaginer dans une suite du Taj Mahal Palace de Bombay ou du Shangri La de Bangkok…
Mais aujourd’hui, il n’y fallait pas songer. Elle réservait ces raffinements pour les jours où il faisait très bon, et où il y avait assez de gaz dans la bonbonne pour faire chauffer les innombrables casseroles d’eau nécessaires à l’opération. Or, ces temps-ci, il fallait économiser le gaz, ce qui était un autre de ses cinq motifs de déprime.
Après sa toilette au lavabo, elle brossa longuement sa chevelure avant de la réunir en catogan, puis elle passa un trait de khôl à ses yeux. Enfin, elle enfila un salwar-kameez 2 de couleur vert bronze ; un ensemble en laine dont la tunique descendait jusqu’aux genoux, parfait pour des jours comme celui-ci. Elle aurait préféré mettre un de ses jeans, mais, pour donner cours, elle veillait à éviter les vêtements épousant ses formes de trop près… Sa silhouette et son statut de célibataire donnaient assez de sujets de divagations à l’imagination de ses élèves adolescents. Assise à la table de la cuisine, elle fut enfin prête pour prendre son thé, qu’elle but à petites gorgées.
Bien qu’il ne soit que sept heures et quart, elle décida de se mettre en route pour l’école tibétaine de Namdang, où elle enseignait l’anglais et le hindi. L’établissement n’étant qu’à une vingtaine de minutes de marche, en haut de la bourgade, elle serait sur place bien trop tôt. Mais elle avait dans son casier une pile de copies à corriger, une vingtaine de rédactions en anglais où l’orthographe des mots reflétait plus souvent la phonétique de l’accent indien que celle des journalistes de la BBC. Elle faisait régulièrement écouter des émissions de radio anglaises à ses élèves, afin qu’ils s’améliorent ; des exercices d’autant plus profitables qu’elle savait son accent à elle assez différent de celui de la Reine d’Angleterre ! De plus, ces corrections de copies seraient parfaites pour lui occuper l’esprit, à défaut de quoi elle perdrait son temps à retourner dans sa tête les idées désespérantes qui s’y agrippaient aussi fermement que des chauves-souris au plafond d’un vieux temple.

*

Comme on était mercredi, la pause-déjeuner aurait dû normalement être celle du pique-nique à trois hebdomadaire, en compagnie de ses deux amis le docteur Tenzin Mingour, médecin traditionnel tibétain qui tenait ce jour-là sa permanence médicale à l’école, et lama Tsültrim, moine au monastère de la Rivière Blanche et brillant professeur de religion. Mais, vu la météo, ils avaient convenu d’un programme de remplacement : plutôt que de déjeuner à l’extérieur, ils resteraient à l’intérieur du gymnase de l’école, à assister à la répétition des danses tibétaines par les élèves.
— Je suggère un repas spectacle ! s’était exclamé doc Tenzin, dont c’était l’idée. Dans les grandes villes du monde entier, les gens paient très cher pour ça !
Mais Gopika n’était pas d’humeur à s’en amuser :
— Manger son sandwich assis par terre en regardant s’agiter une troupe d’adolescents braillards, ce serait un comble si en plus il fallait payer !

Ils s’installèrent tous trois côte à côte dans le fond de la salle, assis dos calé contre le mur sur le tapis de caoutchouc normalement réservé aux exercices de gymnastique. Chacun déballa son repas et sa Thermos de thé. Ils mangèrent tout en regardant les jeunes répéter pour la dixième fois les danses qui allaient accompagner la représentation de Zukyi Nyima , opéra traditionnel tibétain transformé en pièce de théâtre scolaire par les soins du directeur de l’école, Gendün Norbou.
Les élèves, des filles et des garçons âgés de douze à seize ans, avaient formé un cercle. Tous avaient passé une tchouba 3 par-dessus leurs vêtements ordinaires, manche gauche enfilée et manche droite pendante, conformément aux canons de l’élégance tibétaine. S’agissant d’une répétition, le professeur ne leur avait pas imposé les masques triangulaires traditionnels que certains porteraient pour le spectacle. Ils dansaient sans l’accompagnement d’instruments de musique, au rythme de leur chant. Les corps tournoyaient, et les manches pendantes des tchouba , très longues, semblaient des rubans ondoyants accompagnant les mouvements de leurs corps. Le professeur les fit aussi répéter par petits groupes, selon les spécificités de l’opéra tibétain : les danses des chasseurs , puis celles des déesses . Quand la répétition fut terminée, le silence s’établit enfin dans le gymnase au soulagement des trois amis.
— Et vous, Gopika, serez-vous prête ? demanda le médecin en versant dans le couvercle de sa Thermos une large rasade de thé salé.
— Vous savez qu’on m’a donné un rôle ?
— Comme si une information pareille pouvait rester secrète ! J’imagine que vous serez la seule actrice non tibétaine de la troupe !
— Le directeur Gendün Norbou m’a choisie justement parce que le rôle est en hindi, pas en tibétain ! Mes répliques ont été spécialement traduites par lui. Gendün Norbou a pensé que comme Zukyi Nyima était une reine indienne, fille de brahmane, le rôle me revenait de droit… J’ai hésité avant d’accepter : après tout, si je suis bien la fille d’un brahmane, je ne suis pas princesse pour autant ! Mais les collègues…
— … mais par amitié pour vous, les collègues ont tous insisté pour que vous jouiez le rôle ! poursuivit lama Tsültrim.
— C’est aimable de présenter les choses comme ça, lama Tsültrim, mais il faut dire aussi que notre directeur a tout fait pour que je ne puisse pas refuser ! Vous auriez entendu la plaidoirie qu’il m’a servie pour me convaincre ! Elle imita le ton professoral de Gendün Norbou pour continuer : L’Inde est aussi notre mère à nous les exilés , et si la culture tibétaine doit survivre alors que les Chinois s’ingénient à en détruire ou corrompre toutes les formes, ce sera à l’Inde qu’elle le devra ! C’est pour cela qu’il a décidé que le rôle de Zukyi Nyima serait tenu non pas en tibétain, mais en hindi, et que d’autres rôles seraient en népalais, afin d’honorer la langue majoritairement pratiquée au Sikkim… Et comme il a aussi glissé quelques passages en anglais, en définitive la pièce sera quadrilingue !
— C’est un effort louable, admit lama Tsültrim, mais il s’est arrêté à mi-chemin : il aurait pu ajouter le dialecte sikkimais, qui est légèrement différent du tibétain, le bengali, le leptcha, les dialectes des peuples indigènes, les langues parlées par les peuples kiratis, comme le limbu, le rai, plus quelques autres…
Gopika éclata de rire :
— Il s’est limité à quatre langues, ce qui n’est déjà pas si mal, parce qu’entre nous, il faut reconnaître que ça fait un drôle de masala 4 ! D’autant que pas mal de spectateurs risquent de ne pas tout saisir, même si hindi et népalais sont pratiquement une seule et même langue ! Enfin, ceux qui n’y comprennent rien se feront expliquer…
— Et ce rôle, vous le connaissez par cœur ? demanda le médecin.
Gopika ouvrit son sac et en sortit un épais paquet de photocopies :
— Mon rôle, c’est tout ce qui est marqué d’un trait rouge en marge.
Doc Tenzin parcourut les passages indiqués, où la traduction en hindi apparaissait en dessous du texte en tibétain.
— Il y en a long ! Mais c’est un beau rôle, qu’on vous a confié, Gopika-la… Mais vous le méritez.
— Je vous l’ai dit, j’avais d’abord décidé de refuser, mais quand j’ai lu le texte, ça m’a convaincue… Ce ne sont que de longues tirades en vers où il est question de désespoir, d’injustice et de mort… Des thèmes qui correspondaient parfaitement à mon état d’esprit actuel ! Il n’arrive que des catastrophes à cette pauvre Zukyi Nyima, exactement comme à moi !
— Vous oubliez qu’à la fin tout s’arrange, observa doc Tenzin. Les méchants sont punis, la reine Zukyi Nyima récupère son trône et l’amour du roi son époux.
— Ça ne risque pas de m’arriver : mes malheurs récents, je les ai provoqués moi-même, et je n’ai pas d’époux à reconquérir.
Lama Tsültrim, qui ignorait tout des dernières turpitudes sentimentales de leur amie Gopika, fit semblant de ne pas entendre. De son côté, le médecin constata avec satisfaction que dans la vivacité de cet échange, les pommettes de Gopika s’étaient colorées. Ce projet de spectacle semblait un bon moyen de la distraire de ses soucis.

Quand vint l’heure de se séparer, et que le lama fut reparti pour son monastère, ses rituels sans fin et ses chères études, Doc Tenzin prit Gopika à part :
— J’ai l’impression que vous vous portez mieux, Gopika-la… Avez-vous encore vraiment besoin du médicament que vous m’avez réclamé ?
— Plus que jamais ! Vous l’avez ?
— Non, pas encore, j’ai dû le commander à une pharmacie tibétaine de Gangtok. Je passerai vous l’apporter dès que je l’aurai reçu.
CHAPITRE II
Depuis la route, on pouvait entendre rouler les flots puissants de la Tista en contrebas, mais le brouillard était si épais qu’on ne la voyait pas. Quelques kilomètres plus loin, la puissante rivière himalayenne mêlerait ses eaux à celles de la Great Rangit pour ensuite dévaler vers la ville de Kalimpong, ravinant le pied des collines pentues couvertes de forêts épaisses, royaume des bambous, des fougères arborescentes, des chênes et des orchidées.
La jeep traversa au pas la petite ville de Melli. Pour arriver jusque-là depuis Gangtok, il avait fallu franchir pas moins de trois points de contrôle, tenus par des militaires armés qui les avaient toisés de leurs regards suspicieux. De la frontière Est du Népal jusqu’à la frontière Ouest du Bhoutan, ce qui représentait une vaste zone himalayenne composée de la région de Darjeeling et de l’État indien du Sikkim, l’ambiance était électrique. Il fallait avoir une bonne raison pour circuler ainsi de nuit, sans parler de la brume épaisse qui enveloppait tout, faussait les distances et étouffait les bruits.
En sortant de Melli, au lieu de tourner vers le pont Jawaharlal Nehru, le conducteur et son passager continuèrent tout droit, pour disparaître dans l’enchevêtrement des maisons de la bourgade. Le chauffeur dépassa la dernière maison, prit un chemin creusé d’ornières, pour entrer dans le parking sommaire d’une baraque d’allure pauvre, dangereusement proche du lit de la redoutable rivière.
Les volets étaient tirés et la porte soigneusement bouclée. La maison semblait vide et abandonnée, ce que confirmait la pancarte Closed suspendue à un clou. Le seul signe distinctif de ce lieu un peu glauque était le néon fixé au-dessus de la porte, resté allumé. Les lettres rouge vif du mot Cafeteria se distinguaient de loin dans un halo rosé de brouillard.
Mais il n’était pas nécessaire d’être un routier habitué du parcours Kalimpong-Gangtok, ou bien même un habitant du secteur, pour savoir dans quel genre d’endroit on se trouvait. Ici, un choix impressionnant de boissons fortes était proposé aux amateurs, allant de la simple bouteille de bière au whisky made in India pur malt McDowell’s , en passant par les capiteux vins rouges de Pune ; le tout à consommer sur place, ou bien à emporter, à ses risques et périls. Beaucoup d’habitants de la partie voisine du West Bengal, et même de bien plus loin, venaient dans ce genre d’établissements avec pour unique but d’y prendre la cuite la plus mémorable et la moins chère de leur vie. Après qu’ils se soient effondrés, on les portait à leur voiture, et ils étaient ramenés chez eux par des conducteurs eux-mêmes pas vraiment à jeun. Car cette cafétéria, comme beaucoup d’autres, se trouvait du bon côté de la rivière, sur la rive relevant de l’État du Sikkim, et non sur celle d’en face, soumise aux lois et réglementations de l’État du West Bengal. Les taxes sur l’alcool sont quasiment nulles au Sikkim, ce qui en fait un paradis pour acheteurs et vendeurs.
Le chauffeur fit quelques mètres de plus pour aller garer la jeep dans l’angle le plus sombre du parking, puis les deux hommes descendirent. L’un, aux yeux très bridés, était petit et maigre. Népalais de l’ethnie Tamang, il répondait au nom de Biju. Ses cheveux longs et poisseux pendaient en queue-de-cheval sur sa nuque, et une chaîne en or à gros maillons brillait à l’échancrure de son polo à rayures. L’autre, un homme grand et fort, s’appelait Raj et était un Newar de Katmandou. Au contraire de son ami, il avait la tête aussi rasée que celle d’un lama. Ses seuls bijoux étaient un bracelet de cuivre à son poignet droit, et une chevalière à grosse pierre noire à son annulaire gauche. Les deux voyageurs lancèrent autour d’eux des regards soupçonneux, mais en réalité, on ne voyait déjà plus grand-chose, par les effets conjugués du brouillard et de la nuit qui tombait. Ils tendirent l’oreille, mais on n’entendait que le grondement de l’eau. Comme les parages de la cafétéria semblaient calmes, et que nul uniforme ou voiture à gyrophare n’était en vue, ils contournèrent la baraque où ils entrèrent comme deux ombres par la porte de service.

À l’intérieur, on n’y voyait guère plus clair que dehors. Un éclairage parcimonieux laissait deviner le jaune sale des murs, quelques tables et des sièges en plastique blanc. Un comptoir crasseux peint en vert foncé occupait tout un côté de la salle ; derrière celui-ci, des étagères supportaient un choix impressionnant de bouteilles d’alcools. Assis devant une bière, lisant un journal à la lumière d’une faible lampe, se tenait un homme. Il était assez jeune, vêtu avec un soin qui détonnait dans un tel lieu. Il se leva à l’entrée des deux arrivants, qu’il attendait avec une impatience visible, et alla tirer le verrou de la porte de service derrière eux :
— Vous en avez mis un temps…
— Si tu nous avais autorisés à te téléphoner, on t’aurait dit qu’on aurait une demi-heure de retard. Mais on n’a même pas ton numéro !
— Vous connaissez les consignes comme moi : aucune conversation par téléphone.
— Je sais ! Il paraît que les flics ont les moyens d’entendre tout ce qu’on raconte, avec les techniques modernes, mais moi, j’en crois pas un mot ! Comme s’ils avaient que ça à foutre, les flics…
— On ne prend pas de risques, surtout ces temps-ci, parce que comme vous le savez, le moment est venu de passer à l’action. On a une belle fenêtre de tir, sans jeu de mots !
— D’accord, mais pourquoi tu nous as fait venir ? Ça fait une trotte, depuis Gangtok, et en plus, avec ce brouillard… On ne sait même pas de quoi il retourne…
— Je vais vous le dire. Passons au bureau.
Le bureau était une pièce à l’arrière de la salle de la cafétéria, où des cartons d’alcools s’entassaient jusqu’au plafond. La seule touche surprenante était la présence de deux écrans, qui relayaient les images de deux caméras de surveillance, l’une balayant le devant de la cafétéria, l’autre l’arrière. Les images renvoyées étaient de très mauvaise qualité, oscillant entre le noir et le gris foncé.
Biju siffla entre ses dents :
— Putain, camarade, des CCTV 5 ! C’est nouveau, ça !
— On a équipé toutes nos affaires, y compris le casino de Gangtok…
— Les images sont tellement dégueulasses qu’on dirait la télé de ma mère ! Ça sert à quoi, des écrans où on voit rien ?
— Un gyrophare de voiture de flics, ça se verrait. Ça peut donner deux minutes d’avance qui peuvent être très utiles…
— Si tu le dis…
L’autre visiteur, le colosse répondant au nom de Raj, s’intéressait plutôt aux cartons d’alcool :
— Y a de quoi foutre la gueule de bois à la moitié du West Bengal, ici !
— Le gérant, m’a expliqué qu’en ce moment, le stock déborde un peu. Avec ce brouillard, les gens bougent moins, et les flics remarqueraient un trop grand trafic de bateaux sur la rivière… Difficile de leur faire croire que les amateurs de rafting se précipitent pour faire du rodéo sur les flots avec cette météo, surtout dans le climat actuel !
En parallèle à son débit de boissons, le gérant possédait une petite affaire de rafting, activité très prisée par les touristes dans le secteur. Le jour, des grappes de gens excités dévalaient la rivière sur de gros bateaux pneumatiques. La nuit, le sport était différent : quand le flot le permettait, les mêmes bateaux emportaient des caisses de brandy détaxé sur la rive d’en face. Au total, les embarcations transportaient moins de touristes que de cartons de gnôle. Le tout était de ne pas se faire surprendre par les flics, qui prenaient sur ce genre de business des commissions proprement scandaleuses.
Ils s’installèrent tous les trois par terre, assis autour d’une caisse renversée sur laquelle attendaient une bouteille de McDowell’s et des verres. Ils portèrent un toast :
— À la cause, camarades !
— À la cause !
Ils vidèrent leurs verres avec un bel ensemble.
— Bon, maintenant tu vas peut-être nous dire pourquoi tu nous as fixé rendez-vous dans ce trou…
L’homme qui les avait accueillis reprit la parole, en baissant la voix :
— À Gangtok, c’était trop risqué. Ici, à cause du pont, il passe beaucoup de monde, et personne ne fait attention à personne, enfin, en temps ordinaire. Il est très important qu’on ne nous voie pas ensemble. On ne se connaît pas, n’oubliez jamais ça, surtout si par malheur les flics vous coinçaient…
— Tu l’as dit, camarade, en temps ordinaire ! réagit Biju. Mais ces jours-ci, c’est vert de flics, et toi tu nous donnes l’ordre de nous promener la nuit tombée, sans motif… Heureusement, on est passés aux contrôles comme des fleurs ! Toute la région, du Népal au Bhoutan, est au bord de l’explosion, et nous, on se promène !
Biju n’exagérait pas. Depuis bientôt trois semaines, les partis politiques favorables au Gurkhaland, c’est-à-dire à la séparation de la région de Darjeeling de l’État du West Bengal auquel elle était rattachée, avaient déclaré une grève générale violente. Aucun camion ou voyageur ne devait entrer ou sortir. Des nervis armés de bâtons veillaient au respect des ordres des séparatistes : pas une seule boutique ne devait rester ouverte, aucune école, aucune administration ne devait fonctionner. Les gens étaient à cran, chaque jour voyait des heurts avec la police, et plusieurs morts étaient déjà à déplorer.
Cette situation, typiquement indienne et à laquelle les Occidentaux de passage ne pouvaient rien comprendre, affectait également le Sikkim : des camions étaient sabotés avant d’en passer la frontière, de peur que la grève soit contournée en acheminant des gens et des marchandises de cette façon-là. Les camions qui n’étaient pas brûlés par les séparatistes l’étaient par la police du West Bengal, qui espérait retourner la population de Darjeeling contre les leaders du mouvement. Lentement, mais sûrement, une situation insurrectionnelle s’installait.
— Je ne vous ai pas proposé une balade nocturne pour rien. Au comité central, on estime que toute la région est un paquet de dynamite, et qu’il ne nous restera bientôt plus qu’à gratter l’allumette. Il faut nous préparer à ça, et régler quelques détails préalables : c’est pourquoi je vous ai convoqués.
— Plus précisément ? demanda Raj, que ces préalables commençaient à lasser.
— Plus précisément, il y a dans le village de Namdang un camarade qui s’appelle Prasad Gurung. Il a occupé au Népal un poste important pendant le soulèvement populaire. L’un de vous deux le connaît ?
— Moi, s’exclama Biju, je suis même allé une fois à sa boutique pour porter un message…
— Il a une boutique ? demanda l’homme, interloqué. Ne me dis pas qu’il a une clientèle à Namdang ! Je serais surpris qu’il y vende plus d’un moulin à prière par an !
— Prasad Gurung est un grossiste, reprit Biju. Il fournit des revendeurs ambulants en objets religieux tibétains pour touristes, des types qui déballent leur camelote devant les hôtels pour Occidentaux, dans les sites fréquentés ou sur les marchés. Il a aussi une boutique au bazar de Namdang, mais pas pour vendre sa pacotille aux touristes, vu qu’à Namdang on ne doit pas se souvenir du dernier. Il vend là-bas des choses utiles, comme du tissu, de l’huile à lampe, de la vaisselle et d’autres bricoles… Et alors ? Qu’est-ce qui se passe avec lui ?
— Il se passe qu’il a perdu la confiance du parti ! reprit l’homme. Ça fait des semaines qu’on se demande au comité central si ce type n’est pas en train de nous fragiliser, ou même pire, de nous vendre aux flics ! On lui a envoyé récemment un dernier message, mais il n’a pas donné de réponse, ce qui est un aveu en soi. Il n’y a pas de place chez nous pour les mous, encore moins pour les traîtres, et les camarades du comité sont maintenant persuadés que ce type trahit la cause !
— Conclusion ? demanda le colosse.
— La conclusion, c’est qu’il n’y a plus de choix : il faut d’urgence l’expédier chez Yama 6 ! C’est vous deux qui avez été choisis pour accomplir cette mission. Biju, tu étais chez lui, tu te souviens des lieux ?
— Oui… Gurung pionce dans sa boutique, au bazar. Comme sa femme est morte dans le tremblement de terre, il n’a plus qu’une grande fille, qui dort dans la piaule juste au-dessus. Il faut la liquider aussi ?
— Non, pas elle, seulement lui. En maquillant ça en suicide… On ne doit pas soupçonner un meurtre, à aucun prix, j’insiste là-dessus. Voilà, vous savez maintenant ce que le Parti attend de vous.
L’homme remplit à nouveau les verres, et ils portèrent un nouveau toast à la cause.
L’ordre qu’ils venaient de recevoir ne semblait pas troubler Biju et Raj outre mesure. Plusieurs fois soupçonnés de meurtre, toujours relâchés faute de preuves, tous deux étaient bien connus des services de la police criminelle du Sikkim. Mais s’ils étaient catalogués comme voyous, leurs activités politiques n’étaient pas connues, et c’était là le principal aux yeux du mouvement clandestin auquel ils appartenaient.
— Il reste un point important, reprit l’homme : le dernier message qui lui a été envoyé par ce qu’on appelle entre nous la valise diplomatique, et auquel il a refusé de répondre… il faut absolument le récupérer !
— Et comment on va faire ?
— Je vous explique : les objets que vend Prasad Gurung sont fabriqués au Népal pour la plupart, et les messages sont cachés dans certains d’entre eux. C’est plus lent que le téléphone ou internet, mais c’est plus discret !
— Oui, mais quel genre d’objet ? Des objets, comme tu dis, il doit en avoir des dizaines en stock ! Il est grossiste !
— Il y a un code : les messages sont cachés dans une seule catégorie d’objets, qu’on ne lui envoie qu’en nombre réduit : les reliquaires tibétains.
— C’est des conneries ! lança Raj. Je veux bien admettre que le téléphone peut être écouté par les flics, mais alors là ! Des reliquaires ! Pourquoi pas envoyer des pigeons voyageurs, ou bien des messagers à dos d’éléphant ? Si les camarades du comité central ont découvert les CCTV, ils devraient aussi s’intéresser aux messageries cryptées ! Faudrait leur expliquer que le monde bouge !
— Tu as tort, réagit l’homme. Les flics sont capables de forcer la plupart des systèmes soi-disant cryptés, il n’y a que les abrutis pour croire qu’ils sont inviolables. De nos jours, il y a des hackers partout, même dans les services de la police, et la technologie est de moins en moins une garantie.
— Quelle triste époque ! plaisanta Biju.
— Les reliquaires ont ça de pratique que ce sont des petites boîtes à l’intérieur desquelles on peut facilement planquer un message, reprit l’homme. Il suffit de sceller à nouveau le dos à la cire, et le tour est joué. En plus, par superstition, la plupart des gens auront des scrupules à les ouvrir.
— Les moulins à prière aussi, c’est foutu un peu comme ça, remarqua Biju.
— Oui, mais les reliquaires sont moins demandés par les touristes que les moulins à prière, qui sont typiques du Tibet dans l’esprit des touristes. Il n’y a pas de reliquaires dans tous les envois, alors qu’il y a toujours plusieurs moulins !
— Et donc, Gurung doit ouvrir et refermer à la cire tous les reliquaires qu’il reçoit ?
— Non, parce qu’il y a un autre étage dans la subtilité ! Les messages ne sont placés qu’à l’intérieur de certains reliquaires, ceux qui sont décorés de petits éclats de turquoises. Chaque fois qu’il en voit arriver un dans un lot, Gurung sait qu’il doit l’ouvrir. En conséquence de quoi, vous devrez fouiller la boutique et retrouver à tout prix un reliquaire décoré de turquoises, et l’emporter.
— Il y a un truc que je ne comprends pas, réagit Biju. S’il y avait un message dans ce foutu reliquaire, il n’y est plus, vu que Gurung a dû forcément le retirer pour le lire ! Alors pourquoi qu’on perdrait du temps à le rechercher ?
— Parce que justement, on n’est pas certains qu’il l’ait détruit ! Voilà pourquoi les instructions sont de mettre la main dessus !
— Faudrait qu’y soit con, Gurung, pour avoir laissé le message dans le reliquaire ! J’y crois pas ! S’il l’a lu, il l’a détruit, histoire de mettre sa fille en dehors du coup au cas où les flics rappliqueraient chez lui.
— Tu as la preuve de ça ?
— Non…
— Alors tu feras comme je te dis, parce que ce sont les ordres ! On ne sait jamais, toutes les précautions doivent être prises. Si ça devait mal tourner, vous auriez à en répondre… Et surtout vous ne volez rien : c’est un suicide, pas un homicide !

En regagnant leur voiture, Raj et Biju éprouvaient un sentiment de malaise. Non pas à cause du meurtre qu’on venait de leur commander ; de cela, ils avaient une certaine habitude, et tuer pour le bien de la cause n’était pas de nature à les perturber. Mais cette affaire stupide de reliquaire et de message était une complication gênante.
Ils savaient qu’ils avaient intérêt à ne pas commettre d’erreur. Si jamais ils manquaient ce message, et qu’il venait à réapparaître entre les mains de la police ou de l’armée, leurs vies seraient en danger, à cause d’une mauvaise exécution des ordres du comité central. Ils avaient compris qu’on entrait dans une nouvelle phase d’action, et que chaque détail non maîtrisé pouvait prendre des proportions inattendues, et signer la mort des coupables pour fait de négligence.
CHAPITRE III
Il était dix-huit heures trente, la nuit était depuis longtemps tombée quand Gopika rejoignit sa maison, au soir d’une journée harassante. Sa nouvelle domestique était déjà partie, mais la clé du cadenas était bien cachée dans le jardinet sous la pierre habituelle.
Son premier geste fut d’échanger son salwar-kameez de professeur contre un legging noir et un polo rouge, marqué du sigle du club de football de Liverpool. Bien sûr, ça n’était pas un original, qui aurait coûté une fortune, seulement une copie venue du Bangladesh et achetée trois fois rien sur un marché de Gangtok. Gopika ne s’intéressait pas le moins du monde au championnat britannique de football, elle laissait cela à ses élèves ; elle était tombée en arrêt devant ce maillot à cause de la devise figurant sur le blason du club : You’ll never walk alon e, Tu ne marcheras plus jamais seul. Ne plus marcher seule, c’était son rêve.
Une fois à son aise, elle s’installa au salon avec un bol de fromage blanc et un chapati 7 un peu sec. Puis elle sortit de son sac l’épais paquet de photocopies qu’elle avait montré à doc Tenzin et le posa en face d’elle, sur la table du salon ; elle le contempla tout en mangeant.
La page de couverture était barrée d’un titre en grands caractères tibétains : Zukyi Nyima Nam-thar, avec, en dessous, en plus petit, la traduction en hindi : Histoire de Corps de Soleil. Un sous-titre en anglais précisait : Pièce de théâtre adaptée de l’opéra éponyme par le professeur Gendün Norbou Amdo-pa, directeur de l’école tibétaine de Namdang . En dessous encore, en tibétain et en anglais, on avait ajouté la mention...

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