Coup de Soleil sous un Bananier
180 pages
Français

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Coup de Soleil sous un Bananier , livre ebook

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Description

Il est des intrigues policières jamais résolues.La douceur des îles et de leurs habitants, l’indescriptible camaïeux de bleus des lagons, l’art de la bringue lui-même ne doivent pas, ne peuvent pas occulter la violence cachée d’une société étouffée par le mutisme légendaire des Tahitiens.Derrière le sourire envoûtant des vahinés peuvent se cacher bien des mystères et des réalités décalées. Derrière la vie réglée d’un humble et discret fonctionnaire peuvent se nouer de bien étranges intrigues.Et puis, qui peut prétendre savoir ce qui se passe vraiment derrière ces haies chargées de fleurs odoriférantes, sous les toits en tôle de ces farés où se réfugient parfois la misère tant matérielle que morale ?Alors : que s’est-il vraiment passé dans cette vallée cachée de Tahiti ? Allez savoir… Une chose est sûre, la vie est là. Le pardon aussi, souvent. Le remords, parfois. Mais surtout, surtout et toujours, l’amour et son cortège de conséquences.Alors, osez pénétrer l’envers du paradis !...

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Informations

Publié par
Date de parution 15 octobre 2020
Nombre de lectures 3
EAN13 9782490981052
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0345€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

COUP DE SOLEIL SOUS UN BANANIER
 
 
 
 
 
 
 
 
Tous droits réservés
©Under Éditions
BP 20, 11800 Trèbes France
 
estelas.editions@gmail.com
www.estelaseditions.com
www.JaimeLaLecture.fr
ISBN : 9782490981052
 
 
« Le Code de la propriété intellectuelle interdit les copies ou reproductions destinées à une utilisation collective. Toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle faite par quelque procédé que ce soit, sans le consentement de l’auteur ou de ses ayants cause, est illicite et constitue une contrefaçon, aux termes des articles L.335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle. »
 
 
 
 
Monak
 
 
 
 
 
 
Coup de Soleil sous un Bananier
 
 
 
 
 
 
 
Polar Tahitien
 
 
 
 
 
 
 
 
Under Éditions
 
 
 
 
 
 
 
Table des matières
Avertissement
Préface
1 - Coqs à toute heure
2 - Petit dimanche
3 - Atermoiements
4 - Marina du bout des rêves
5 - Vendredrink
6 - Dessouché, débroussé
7 - Coup de bambou
8 - Le droit à l’indifférence
9 - Nul n’est une île.

 
 
 
 
Avertissement
 
 
Ce livre s’est écrit au fil des îles polynésiennes, des rencontres, des vécus, du quotidien.
 
Ce n’est pas l’affluence, le récif corallien barre la marée et protège un monde forclos. Mais c’est tout de même confluences, convergences et, parfois, confidences.
 
Ce n’est pas non plus déterminant pour brosser le portrait d’une société. Mon propos est dépourvu de cette prétention-là, comme de toute autre.
Ce sont témoignages épars avec leur vérité, leurs erreurs, leurs pratiques et leur regard. Je me contente de faire entendre quelques voix, en mode blues.
 
Parmi ces confessions intimes, se dissimule l’aveu d’un meurtrier. Vous pouvez me croire, vous n’y êtes pas obligés ; place à la fiction.
 
Monak 2015
 
 
 
 
Préface
 
 
De l’aridité écrasante de « Chkakel » à la luxuriance subtropicale de « Coup de soleil sous un bananier », la romancière qu’est Monak ne laisse pas de nous surprendre. En effet : de la terrible chronique sahélienne du premier à la noirceur sucrée du polar tahitien du second le pas n’était, pour le moins, pas évident à franchir.
 
Il l’a pourtant été. Et sans égard aucun pour les couleurs glacées vendues par les agences de voyage et le ministère du tourisme polynésien, Monak nous entraîne sans ménagement au verso du prospectus. Des bureaux mal ventilés du centre ville aux fare pinex des vallées ignorées des touristes, elle nous fait plonger dans le quotidien moite et pudique d’une population qui oscille, en mode survie, entre la bière locale, les sermons des églises et l’hypocrisie mercantile des politiques. Et la misère. La misère matérielle bien sûr : celle que l’on doit au clientélisme et à la corruption nés du nucléaire. Mais aussi cette misère morale née de la colonisation, de l’évangélisation surtout, qui a fleuri sur le fumier des interdits, des tapu, et de la mémoire effacée.
 
Si l’intrigue policière révèle bien des aspects déroutants et méconnus de la société polynésienne contemporaine, c’est bien la peinture sociale qui fait tout l’intérêt de ce roman. Avec ce style si particulier qui n’appartient qu’à elle, Monak nous offre un regard décalé et sans concession sur un monde dont il n’est pas bien venu de parler au fenua.
 
Un roman court, concis et sans détour, qui nous dévoile avec acidité, mais aussi amertume, bien des aspects étonnants de la société tahitienne d’aujourd’hui. Acidité et amertume, c’est vrai, mais également tellement d’amour pour ce peuple au moins aussi déroutant qu’attachant qui se débat comme il peut entre le poids d’un passé en grande partie effacé et un présent difficilement acceptable.
 
« Coup de soleil sous un bananier » n’est pas un polar comme les autres et, forcément, il vous laissera des rougeurs au cœur et à l’âme…
Julien Gué
 
 
 
 
1 - Coqs à toute heure
 
 
« De par le monde, une soixantaine d’espèces de bananiers se fraie un chemin vers la lumière. Quelques mille variétés de bananes à la peau ocellée se tendent comme des mains le long de leur régime ; c’est selon. Corsetée dans son fourreau de feuilles spiralées, cette herbe, la plus grande des herbes, éclot son unique fleur et s’étiole. Figure hindoue du paradis perdu »
 
Tout est dit.
 
 
Mais ce n’est pas ainsi que les humains l’entendent. Ils pensent ne jamais avoir tout dit. Ils ont toujours en réserve, un petit grain de sel. Il s’en trouve aussi de particulièrement volubiles qui font résonner leur bémol. Ils empoignent le moindre fait divers et ne manquent l’occasion de communiquer leur avis sur toutes sortes de questions. Pour épater la galerie souvent. Histoire de donner le change parfois. Ils tiennent à asséner leur propre version des faits. Ils ne se lassent de pérorer à qui mieux mieux.
 
Raimiti appartient à cette caste de parleurs. Il s’est toujours laissé emballer par les discussions. Moins maintenant. Quand il prend la parole, ce qui ne lui arrive qu’incidemment ces dernières années, son discours s’accroît de circonvolutions interminables. Surtout depuis que son mariage a éclaté. Comme s’il cherchait à rassembler ses repères. Il n’avait pas vraiment pris la résolution de s’isoler, mais vous savez ce que c’est : si l’ex est invitée, l’autre n’y est pas. Il avait donc été "évacué" de ses cercles de prédilection ; car il faut bien le reconnaître, c’était "elle" qui s’occupait de l’aspect-réception de leur couple. En maîtresse de maison accomplie, avec tout le tralala qui accompagne ce genre de sauteries, elle lui avait fidélisé amis proches ou connaissances occasionnelles. Un auditoire de bringue, soudé par la fête, les beuveries et la lourde digestion. Même sourd comme un pot à anses, même braillard comme un putois, même fêlé comme une vieille cruche, auditoire malgré tout.
 
De cette époque, il avait gardé le goût du débat : on ne se refait pas ! Seul moment où il avait l’impression de briller, dans l’atmosphère déliquescente des vapeurs de la nuit. Mais il faut bien lui concéder la logique implacable de sa prouesse ! Si le ronronnement de sa voix en saoulait certains, l’espèce de silence pâteux qui l’entourait comblait son amour-propre. Il avait réussi à en bercer plus d’un. Et peu importe que ce soit de plaisir, de lassitude ou de dédain : personne ne bronchait plus. C’était peut-être aussi son petit côté superstitieux à la manque qui le rassurait dans ces moments-là.
 
S’ils ne renâclaient, c’est qu’ils consentaient. Il s’appuyait donc sur bien peu de chose ! Ces gestes anodins, livrés comme des présages par le monde mystérieux des souffles de la nuit, une cicatrice à son désenchantement. Ses paroles, si infimes soient-elles, un germe bosselant la glèbe pourrissante. Et quelques résonances dans les consciences à moitié endormies, ce n’est pas négligeable. Du dictamen de ses semblables, il en avait soupé. Des coteries qui se montaient avec la crème mousseuse de fin de repas et vous habillaient de la noirceur du genre humain, il en avait été le jouet. Il se donne assez de mal pour que tout ça soit définitivement révolu. Quand il soulève un sujet qui préoccupe de près les quelques proches convives à l’heure de l’après-souper, il parvient toujours à trouver l’argument le plus estourbissant. Comme s’il était expert en la matière, comme s’il s’était penché des jours durant sur les hypothèses les plus invraisemblables. C’est dans le champ clos de son guichet minuscule dont les placards d’archives sentent l’humidité qu’il pouvait ressasser ses informations.
 
Peut-être doit-il sa façon de s’épancher aux habitudes contractées par défaut sur sa minuscule île originelle ? À l’époque de sa prime jeunesse l’apanage de la parole était détenu par les Anciens. Et encore ! S’ils daignaient ouvrir la bouche pour t’embringuer dans les opérations courantes de la survie familiale. Car, pour ceux qui trop âgés, ne pouvaient prétendre à un boulot lucratif sur l’île capitale, il fallait bien subvenir aux nécessités du quotidien. Le silence, il se justifie à la pêche ! Histoire de ne pas se faire fuir par la faune aquatique. Et encore ! Mais pas dans la brousse. Parmi la végétation qui entoure pêle-mêle le petit potager le gamin, pas très haut sur ses pattes, suit le père à l’aveuglette dans ce qui subsiste des traditionnelles fosses de culture des Tuamotu. Traînant sa charge de palmes et de bourre de coco pour maintenir la fraîcheur aux pieds des pousses, il endure les sautes d’humeur exclusivement réservées aux adultes. « Tais-toi et marche », c’est un peu le refrain qu’il se rabâchait dans la tête, faute de pouvoir le répercuter tout-haut. Autrement, gare aux représailles ! Remplacé bien vite par « Tais-toi et apprends ! ». Et si t’as pas bien compris comment se goupillent fil et hameçon, à force de voir l’aîné se dépêtrer avec tout ça, le jour où on te les met dans la main t’as intérêt à ce que ça fonctionne ! Autrement, te voilà aux prises avec la muraille de Chine de la réprobation silencieuse. Et tu ne sais jamais quand s’en arrête la fâcherie.
 
Le silence, la durée lourde qui se durcit, c’est comme les points de suspension : ils arrêtent le temps, te plongent dans le puits naturel des cavernes, où inhumé-vivant, occulté, astreint à cet état larvaire qui étale sa latence, il te faut des plombes et des années pour parvenir à ré-habiter tes sensations, tes miettes de sentiments, réajuster ta vie.
Alors tu erres, toi aussi, dans l’écheveau morne de tes sanglots réprimés d’où ne s’échapperait aucune jérémiade et tu te consoles avec l’éblouissement renvoyé par ces cupules d’eau gorgées de soleil, l’exubérance des poissons qui viennent effrontément te frôler, le pétillement de la lumière sur les feuilles vernissées. Et tu attends les jours meilleurs. Ceux où ton père se lâchera avec sa bande de copains débridés, entre deux accords de ukulele, à raconter sa pêche miraculeuse, la fois où la pirogue s’est retournée après avoir lutté contre vents et courants, sa jambe déchirée par les doigts du récif. Et tant et tant d’histoires, dont tu ne perçois les sens, tant ils sont imbibés de komo 1 .
 
Et tu contemples le tableau dont tu t’es fait évincer comme une nature morte. Tu y colles ton portrait à la manière des maîtres qui plantent leur chevalet dans le coin retiré de la scène royale. Tu en recomposes l’atmosphère comme si tu avais été l’un des grands de ce monde-là. Et tu te fais entendre, comme eux, avec ta bande de cousins éméchés. Mais là, tu dépasses les pointes de taro, enfin, pas tout le temps.
Les sous-bois enserrés entre leur deux rivages, répercutent sous les cocoteraies le dialogue incessant entre océan et lagon, tantôt coupé par le cri des navigateurs ailés qui dessinent dans le ciel de soudaines volutes. Ce ne sont pas les abeilles qui bourdonnent, étourdies par le vent, elles sont parquées depuis longtemps sur les motu du bout de la langue de corail ; mais le chuchotis curieusement assourdi de quelques natifs incroyables qui poussent le pion derrière l’amalgame de planches et de tôles d’un abri improbable ; et le raclement des pièces d’un loto de fortune, tirées de capsules doubles de bière, serties entre deux pierres, taclées par leurs mains de coprahculteurs.
Soudain, tu crois te reconnaître dans le regard curieux de cet enfant nu qui agite les fougères dans la clairière voisine. L’ingénuité et la fraicheur de sa jeunesse balbutiante te parcourent en ondes et te recouvrent de vagues généreuses.
 
Raimiti ne manque jamais de s’y ressourcer une fois l’an depuis son enfance. Sur son esquif à ras de l’eau, l’île s’étale comme une valve de solen béant vers le ciel où le temps ne se laisse pas presser. Il suit le cours des jours, pointant à la même heure, quelle que soit la saison. Fakarava, son île, à l’écoute de la mer qui vient drosser ses échancrures, a beau tirer sur son grappin depuis des millénaires, ne cille pas d’un poil. Les habitants, à son image. Ce n’est que l’arrivée de la goélette qui fasse hausser le ton à l’écho de la houle. Autrement règne cette placidité, si proche du silence. Les conversations en gardent la trace, s’immobilisent en suspens. Ainsi se ponctue chaque prise de parole. Cette sorte de brève pause, comment savoir l’interpréter ? Soit elle offre le répit qui te laisse divaguer après les derniers mots ; soit elle a valeur d’approbation ; rarement le contraire. Cette dernière éventualité, il ne la vérifie jamais, par prudence, comme par égards.
 
Son berceau ! Il donnerait cher pour le retrouver ! Ses parents disent toujours Havaiki-te-araro, dans leur langue, pour désigner leur atoll perdu quelque part dans le Pacifique. C’est qu’ils tiennent à lui garder son ancien nom, par respect pour leurs ancêtres d’avant la colonisation… C’est aussi en souvenir des légendes qui se racontaient, le soir, dans leur fare 2 de bric et de broc. Elles préviennent des dangers réels ou fantasmés, elles t’inscrivent dans l’immémoriale généalogie de ceux qui t’ont enfanté. Elles ridulent encore en bruissant, au pied des arbres du bord de l’eau.
 
L’océan est comme la mémoire : on y égare toujours quelque chose.
 
Les aïeux ne manquent pas de tomber dans ce travers : affirmant un souvenir et le transfigurant. Le remâchant aussi, surtout s’ils n’ont jamais franchi, comme la plupart des proches ascendants, comme ses parents, les rivages de leur île, mais… Abandonnons la crèche familiale à son rôle mythique de paradis.
 
Revenons à ce bavard qui, tout en se racontant, adore s’écouter parler. Sur le dernier point, il en rajoute ; peut-être même davantage qu’il ne brode sur le contenu de ses anecdotes. Il faudrait d’ailleurs le tester. Mais ceci amorcerait une autre histoire sur laquelle il semble inutile de s’attarder. Car c’est de sa bouche que nous allons découvrir une toute autre affaire. Et s’il n’avait pris le parti de nous faire part de cet épisode fort déplorable, qui aurait pu en deviner les imbroglios ? On peut considérer qu’il aurait pu disparaître incognito sans qu’en soient débrouillés les tenants et les aboutissants.
 
Disons qu’il l’a bien enrobée, cette énigme, sur le ton de la confidence. Mais peut-on lui reprocher de s’être montré si ombrageux ? Il est des blessures tellement aigües, tellement caverneuses qu’elles vous rendent impénétrables.
 
Toujours est-il que cet employé de bureau, attaché à son entreprise par la force des choses depuis des décennies, en a pris le pli. Ce n’est certainement pas par choix qu’il se conforme aux directives. Mais il n’a pas l’âme entrepreneuse. C’est à la traîne qu’il se fond dans les murs, qu’il se laisse absorber par la façade de l’enseigne. Envolées ses aspirations juvéniles. En fait, il suit les événements plus qu’il ne les précède. Semi-fonctionnaire, il n’a jamais été tenté de prendre les devants. Déformation professionnelle sans aucun doute. Il n’irait surtout pas risquer les privilèges dont il jouit. Un statut c’est comme une couronne, nul ne se hasarde à s’en départir.
 
Constatons, à son corps-défendant qu’il s’était présenté à l’emploi avec autant de conviction qu’un pendu. Et si, parmi ses camarades, certains sont passés à l’acte, entendez qu’ils se sont suicidés haut et court, faute d’avoir été pris dans les postes de prestige qu’ils briguaient, lui s’était résigné. Il n’est pas de la trempe de ses compères qui avaient tiré un trait sur la vie. Lui, il s’y agrippe, en baissant la tête, la honte au front, mais il s’y accroche avec ses petits gestes, ses doigts rabougris par l’effort, sa démarche étriquée.
 
Sa solution de rechange lui a valu un surplus de quolibets des alter ego de sa promotion. Mais il savait depuis longtemps qu’il n’était pas fils de la Chance. Ce que ses jeunes camarades d’études lui avaient fait sentir avec insistance tout du long de leur fréquentation studieuse. S’il n’avait pas non plus fait d’esclandre par peur du ridicule, sa revanche, il ne s’est pas gêné de la prendre ensuite à maintes reprises. Mais elle reste sournoise, sans gloire.
 
Eux, ils n’étaient pas débarrassés des fluctuations du marché. Ils étaient passés d’une firme à l’autre. Dans le privé, ce n’est pas la sinécure ! La sellette leur cassait les reins de son inconfort quotidien. Certains même s’étaient vu briser leurs élans en pleine ascension. Proies faciles du chômage ou du licenciement, ils ne cessaient de se sentir traqués. L’adversité, les tracas s’amoncelaient face à leur avenir, tout comme les monceaux de meubles qu’ils abandonnaient devant leur porte, à force de déménager pour le pire. Lui, embarqué sur le long fleuve tranquille de la sécurité de l’emploi, chérit ce radeau de survie. Il fait l’autruche aux revers des confrères. Et pire que l’ignorance, il s’est mis ensuite à parader intérieurement et pénard.
 
Discrètement mais sûrement, il poursuit pépère le cours de sa vie, même si ne peut se qualifier de carrière son cheminement insipide.
 
Demeurer le clandestin de la notoriété ne présente pas que des inconvénients. Surtout dans le secteur où il opère : véritable sacerdoce du service à la personne. « Pas de vagues » est le sacro-saint mot d’ordre. Par compensation, sans doute, Raimiti allie à une nonchalance certaine une curiosité insatiable. On ne peut être mauvais partout !
 
Elle est entrée par effraction dans sa vie, comme une maîtresse, l’envie d’être incollable sur tous les sujets, au hasard des solutions proposées par ces magazines de jeux. Comme toutes les favorites, elle le tenaille en négrière implacable. Elle se montre capricieuse, impérieuse, volage. Il voyage sur sa croupe. Il s’évade à travers les grilles, croise le curseur et le click en des ″duels-de-mots″, prend le vent de ″force 3″ et sait affaler l’onglet en cas de coup d’œil insidieux de ses supérieurs. Même si ce genre d’aventure garde un goût un peu rance de factice et de surplace, il parcourt des domaines inconnus. Il ne s’interroge plus. C’est devenu son palliatif.
 
La dépendance aux jeux sur clavier n’est pas déclarée altération invalidante chez l’adulte. Elle ne relève d’aucune commission de reclassement professionnel et ne gratifie d’aucune indemnité compensatoire. Elle n’affecte pas vraiment les facultés d’éventuels impétrants ; à se demander lesquelles, d’ailleurs. Mais elle touche force employés de bureau solitaires, de subalternes en mal de compagnie. Elle sert d’alibi à cette longue station assise, vissée à la table de travail, trépignant intérieurement jusqu’à l’heure de la sortie. Et Raimiti n’échappe pas à ce genre d’addiction.
 
Dès que se présente un petit creux à l’ouvrage, il peut aussi se précipiter sur ces illustrés bourrés de mots fléchés et croisés. Les toilettes sont un isoloir à toute épreuve. Un cadre de fraicheur et de dépaysement. L’entreprise n’a d’ailleurs pas lésiné sur l’irruption de l’environnement naturel dans un tel lieu d’isolement. Des glaces, des photos de lagon encartant de magnifiques corps de pécheurs de perles, des fleurs flottant à la surface d’une fontaine ornementale, des plantes aromatiques et l’air brassé par les louvres entrouvertes.
 
Tout un art à vous faire acquérir un lexique digne des cabotins forcenés de la devinette. Épelant en apnée leur savoir d’un ton monocorde, tout en s’agaçant compulsivement sur le bouton-poussoir, ça vous pose un homme. L’œil amusé du camelot, la pression, la starisation bon-marché et l’appât du gain, ça laisse tout de même quelques séquelles. Raimiti n’imaginerait même pas s’y frotter sous les caméras d’un plateau. Sans compter la frustration de se faire débouter de la lice sous les applaudissements persifleurs des proches.
Ce n’est pas sans revers, il faut le dire ! Il gagne donc en insipidité, à l’égal des concurrents, des animateurs et des concepteurs de ces jeux télévisés.
 
Raimiti, cédant de plus en plus à son péché mignon, laisse traîner ouvertement ses grilles fourrées jusqu’à la gueule près de la machine à café. Histoire d’étaler subrepticement ses records.
 
Le vernis, ça console ! Les dictionnaires en ligne compulsés fiévreusement défilent sur son écran, l’invitant à naviguer sur la toile. Il se repait d’énoncés, d’images, de plans et de croquis. Il se refait à lui seul un pan de l’histoire, s’assigne à la filature des Grands de ce monde, démantèle les pièces de mécanique et de fusée et débusque l’auroch. Sans problème, car le net, il en a aussi besoin pour le travail. Et puis, c’est discret ! Une attitude de dilettante qu’il ne nous appartient pas de divulguer sur la place publique, pour ne pas lui nuire. Il ne risque rien, là, dans l’enfilade des bureaux bas de plafond, il a agencé son coin-travail comme un poste de guet. S’ils savaient combien est infaillible leur manie des open spaces aménagés en verrières ! Ils s’en mordraient les doigts.
 
Qu’on ne s’étonne pas que le monsieur en question utilise des maximes et des vocables peu communs. Il est pétri de définitions, de formules désuètes qui viennent jusqu’à contaminer ces quelques lignes. Je l’avoue.
 
Raimiti pousserait-il son vice de séducteur sur ce terrain ? C’est fort possible. Errant sans relâche sur les pages encyclopédiques agrémentées de photos et de vidéos, il a acquis une érudition éclectique. Mais il ne fait pas qu’engraisser comme un rat de cyberespace, comme peuvent en témoigner son tour de taille et les nouvelles mensurations qui l’enrobent depuis peu.
 
Et puis, les jeux de grilles, les jeux de mots, les mots fléchés, il ne les utilise qu’au bureau, pour occuper ses longues journées de cul-de-jatte. Dehors, il est tout autre. Monsieur est double-face.
 
Monsieur tient à son look. Il se frotte à l’un de ces clubs de fitness où se retapent les vieux beaux. Je l’entends déjà me tancer sur le sujet :
« Vieux beau ! Vieux beau ! Non mais des fois. J’ai plus 20 ans ! Et depuis moins longtemps que ne le dit la chanson. Qu’est-ce que ça peut faire, comme on dit par ici ? »
 
Même s’il n’a pas tout à fait intégré cette catégorie, il se sait déjà menacé et il prend les devants. Ce n’est donc pas sans un souci constant de son apparence qu’il se met à courtiser jouvencelles et autres genres maniérés qui s’entretiennent. Et pour faire bonne mesure, pour être dans le vent de la gent paradant, il combine tournures un poil affectées et raccourcis ″d’jeunes″.
 
Le piquant de la vie, s’il ne peut s’en rassasier dans sa profession, il le prospecte dans l’espace généreusement prodigué de ses loisirs. Milieu où il est toujours en représentation. Quant à sa hiérarchie, il ne peut s’accorder le faux pas qui lui serait fatal. Dire qu’il s’encanaille, ses compagnons et comparses en jugeront. Peut-être leur révélera-t-il la raison sociale de son employeur ? Sur ce point, il a toujours réussi à rester dans le vague. S’il change d’avis, laissons-lui toute opportunité d’assumer ses responsabilités.
Tout n’est pas bon à dire .
 
 
Maintenant au placard l’identité de son officine de planqué, Raimiti tient à se donner le bon rôle. Tous ses intérêts se portent sur ses moments libres, certainement les plus riches de ses occupations. Comme il bouillonne de conter les aventures qu’il a glanées. Laissons-lui prendre le relais : le témoin serait plus exact.
 
Le voilà dans le cadre basique de sa vie : son chez-lui coquettement confortable, sans être luxueux. Laissons-le s’épandre avec la grandiloquence qu’il ne manque pas d’affecter en moult circonstances. Comme il l’assure souvent et comme pour s’excuser de son insignifiance, il ne ferait pas de mal à une mouche.
De mouches, tout comme d’autres insectes volants d’ailleurs, maniaque au plus haut point ou méfiant par nature, - qui sait ?- il ne manque jamais de s’en protéger parfois, de s’en débarrasser souvent ! Alors, allez donc l’absoudre ! Mission impossible.
 
 
 
C’est l’heure de la coolitude. Du bout des doigts, j’effleure l’herbe épaisse et croquante à l’abri des palmes. J’aime ce contact, ce frôlement vivant qui me rattache à ma terre, à la présence endormie de mes ancêtres. Son odeur me rassure, semblable à la panière qui m’a accueilli, nourrisson. Et ce n’est pas une image, mais la façon dont je suis né : là, au creux du lagon. Tout comme les plus lointains de mes prédécesseurs. La végétation, pas vraiment dense, se déploie en succession de rideaux aérés et me préserve des regards indiscrets des rares passants.
Aucune tâche ne m’attend. Me reste un souffle de velléité dans mon désœuvrement. Mon seul projet s’évapore avec les gouttes d’eau de ma douche qui roulent sur ma respiration alentie : sentir, toucher, jouir intensément de ce moment d’unisson entre mon corps et la matrice de la nature ; exister, être.
 
Ma chope à moitié vide ne semble pas l’entendre de cette oreille et se répand malencontreusement à la frange de la pierre plate. Coup de gong dans ma tête ! Paresser juste l’intervalle nécessaire aux fourmis pour défiler sur sa transparence bleutée. Un instant qui semble une éternité où je me résous mal à me lever. Mais…
 
L’aiguillon du désir se plante au cœur de mon éveil avec la promesse qui s’offre dans ce clair-obscur derrière les rideaux de la baie grande-ouverte. Je ne vois rien mais je sais. C’est bien la seule certitude que je puisse avoir ce week-end. Tout le reste de ma vie flotte. Ce flou me ressemble à merveille. Seul le sauf-conduit du travail me sert de rempart dans ce monde où trimer est un puits sans fond qui ne profite qu’aux mêmes, les autres. Dans la corbeille, j’ai enfoui avec mon linge sale, les convenances et les astreintes.
 
Répandu dans ce hamac décoloré je me laisse gagner par la flânerie.
 
 
Le petit quartier sieste tranquille. Un brin d’air. Une feuille de 'uru 3 chute d’un trait, faisant froufrouter le buisson des clôtures qui séparent la poignée de fare de la servitude. Les taches multicolores des bractées de bougainvillées oscillent sur la pureté du ciel. Seuls trillent, dispersés, les « kia ! kia ! kia ! » exacerbés du merle des Moluques. Perché sur le faisceau de fils électriques il rameute sa couvée en vadrouille.
 
Évanouis, le vacarme intempestif et par trop matinal des coqs, le brondissement des pots d’échappement se secouant inutiles, les cargaisons de passagers raclant savate dans la pénombre. Éteinte, l’explosion des moteurs en flots caracolant sur le bitume pour le road-circuit dès matines. Essoufflées, les effluves de firifiri 4 du marché de l’aube et les vapeurs fumantes de la gamelle lève-tôt des voisins chinois, détrônant dans les ténèbres du petit matin l’exhalaison des hélices blanches de tiare 5 . Les odeurs se sont froissées sous le couvercle de brouillasse que soulève la canicule. Le rush dominical des carillons, des offices, des processions, des cantiques, des cancans, s’est enfin assoupi. Les bouts de jardin retournent à leur torpeur.
 
Tout juste si se distinguent les ronflements du papy et de son chien. Plaqués sur le pē’ue 6 de la terrasse d’en face, ombragée par des claies de bambou, ils en puisent la fraîcheur. Leur chorus est exemplaire. Leur couple sans faille et leur similitude consommée. À plein dans le rôle qu’on impute aux doyens par ici. Pas de friction, ils savent prendre du recul. La modération leur vient-elle de l’expérience ou de l’âge ? La vieillesse qui n’en finit pas de se cogner aux barreaux de l’histoire : ça assagit ! Le jour est étal, comme un lagon qui se donne en miroir au ciel, tout juste fendu du sourire des nuages.
 
 
Les yeux apprivoisant l’obscurité relative du salon, ses pas le conduisent direct au grand lit de bambou.
 
« Ce monumental clayonnage du mobilier moderne rehausse l’engin à la dimension des autels : ahu 7  destiné aux sacrifices jouissifs du corps, ma sempiternelle religion ? desserte à la concupiscence goûteuse serait plus juste ? pavois rappelant les temps anciens de nos princes sacrés ? Sur quel piédestal va-t-on nicher le berceau de l’amour ! »
 
N’empêche que là, je pavoise ! Aata est d’une beauté à tomber par terre : et là, je ne fais pas le fier, tant mes genoux flageolent ! Ma virilité s’érige en maître, en mât, à son comble. Me reviennent, en flash, les impressions toujours vives du Royal Tahitien, quand nous dessinions les cambrures d’un tāmūrē.
 
Aata danse à la perfection : du moins c’est ce que lancent les éclairs de prunelles de ses admirateurs, un moment distraits de leurs agapes. C’est du moins ce que je veux y voir, histoire de me rengorger davantage. Plastronner au flanc d’une bombe, n’est pas sans me déplaire. Mais l’inoubliable ne se niche pas toujours au moment même du désir ! Parfois on doit y raturer quelque détail. Et celui-ci est d’importance : l’édifice vieillot à la clientèle surannée n’est pas son secteur de prédilection. Il fait un peu trop conventionnel. Je voulais l’honorer d’une piste aux dimensions dignes de ce nom, d’un cadre enchanteur ouvert sur la mer.
 
Si je suis honnête, je dirais que je voulais l’afficher dans le décor d’une société convenable. À mon corps défendant, je n’en étais pas totalement conscient, pas vraiment. Je cherchais juste à la faire briller à mes côtés.
 
Je lui déballais mon numéro de gringue, quoi ! À ma façon, ce n’est pas forcément ni particulièrement original. Question de décalage horaire ou de génération, j’en conviens ! Mais les sentiments ne font-ils pas feu de tout bois ? Je ne vais pas débiter mes regrets comme des litanies. La proposition ne s’est pas vraiment soldée par un échec cuisant. J’aurais pu me brûler les ailes ; et après ! Même si ce n’est que pour une fois, juste pour une nuit ! J’ai tenté. Elle s’y est gentiment laissé entraîner, a chassé bien vite son embarras d’une mimique rieuse. À propos, son prénom, à la fois masculin et féminin, signifie Rieur ou Rieuse ; c’est selon et souffre de bien de plaisanteries ! Puis nous n’y sommes plus jamais retournés. Je n’insisterai pas sur ma maladresse. D’ailleurs, ce n’est pas là que je l’ai rencontrée la première fois.
 
Ma compagne du moment que je viens enlever à la sortie de son job, tard le vendredi, me fait l’honneur de sa fidélité de fin de semaine depuis des mois. Ce n’est pas que je fasse grand cas de la fidélité : elle est la vertu des riches ; et je sais de quoi je parle. Avec mes revenus qui ne me mettent pas au-dessus du panier, je fricote tout de même de temps en temps ! Il faut le reconnaître aussi, il y a belle lurette que je ne crois plus en l’absolu des sentiments.
 
Même si se glisse un pincement de nostalgie en mon cœur usé par les déceptions, les passions sans lendemain, les projets inconditionnels dans lesquels je projetais mon avenir à deux, les chagrins ont fondu de leur sel la couleur de mes yeux. C’est d’un regard délavé, peut-être le seul atout qui reste de mon charme de desperado, que je me coule dans son regard. Ma belle Aata me fait hérisser jusqu’aux poils ! Ce n’est pas que je sois doté d’une toison de gorille, mais là je me rends compte que je n’en suis pas dépourvu ! À mon grand regret. J’ai tout de même droit à quelque coquetterie ! Un petit bonus de jouvence, ça ne nuit pas.
 
J’aime ce frisson qui me parcourt et me fait palpiter. Et je ne me pose plus la question du lendemain ! À quoi bon !
 
Mon urgence est l’instant. Le présent est bien là et c’est ce qui compte. Elle ! Là ! je vais savourer ! je vais la savourer, la faire savourer ! Même si tous mes membres tremblent.
 
Ma divine Aata est posée sur les draps et son parfum embaume mes rêves comme ma réalité. Elle repose comme une sculpture d’ambre qui ne souhaiterait que mon tsunami. Enfin ! c’est ce que je me plais à échafauder après la nuit sans fin que nous avons passée à nous étreindre comme des barbares ! Elle ! Elle a l’avantage de l’âge ! Pas une trace de fatigue, pas une ride ! Sa nudité est un opium qui me laisse délirer, délirant, halluciné… Elle est belle comme une lune, elle est belle comme l’aube. Elle est candeur et je ne cesse d’égrener son prénom sur le chapelet de mes sens, les affres de ma fièvre, l’exaltation de mes sentiments, de nos corps. Elle est ! même si toute la terre devait me contredire. Elle est elle ! Et elle m’étourdit.
 
Elle se révèle toute fraicheur sous ma paume fébrile. En douceur je la caresse, pour lui dire que je me tiens à la porte de son rêve. J’enserre délicatement ses rondeurs. Comme si je n’osais ! Comme si à chaque fois sa présence m’était inaccessible. Je mendie sa réponse. Comme si je n’étais qu’un ver, humblement enfoui sous la terre qu’elle foule. Je mendie son écho. Comme si je craignais de l’égratigner, de la surprendre. Je m’en voudrais de la forcer. Même si, dans la fougue de l’amour, il m’est des moments de forcené. J’hésite, de peur de l’abimer, de détruire ce qu’elle est, ce que nous sommes. Comme s’il était impossible que ce soit Elle, que ce soit moi, que ce soit nous. Son contact me brûle le sang. Elle est là en personne et son corps inconscient me répond. Je me plais à croire qu’il m’appelle.
 
Je la frôle et elle s’impose comme un diktat. Son sein de pomme étoile, perle du lait que je butine, alarme ma poitrine de battements égarés. Je la respire et je suffoque. Je perds la tête. Je succombe.
 
Elle n’a pourtant pas bougé. J’ai dû me jouer un délire. Cette immobilité de marbre m’intrigue comme une menace.
Cille à peine sa jugulaire. Ouf ! le stress a décampé ! Et j’aime ces moments où je guette la source du frisson. J’aime à les différer. Qu’elle se gorge à pleine chair, de ces empreintes qui la dessinent du pinceau de mes sens. Je prends mon temps, assagis mes mains de leur déraison. Mes doigts volètent sur sa peau. Ils dérapent, je dérape. Le nez dans l’échancrure où me mène le méridien arqué de son dos, mes mains lissent ses demi-lunes, comme des bouées de survie. Qui suis-je ? Qui est-elle ? Elle me tire de ma mort.
 
Je vogue comme bébé qu’allaiterait un volcan. Je ne suis plus rien, elle est tout. Les mots que nous n’avons jamais dits affleurent. Ils se précipitent comme torrent impétueux. J’ai beaucoup à te confier : comment me recevras-tu ? Notre dialogue muet se pare de ouate, de vagues de rochers onctueux comme une crème aux reflets d’ambre surplombant le paysage qui s’imprime sous mes paupières. Je suis un mendiant, mendiant de ta beauté, mendiant de ton amour. Je me sens glisser dans le lit du vallon. Je l’implore. Elle se montre impérieuse. Je me soumets. Ses bras se font lianes et fasèyent à mon souffle. Je baigne dans l’au-delà.
 
 
Mes lèvres lui déposent des frétillements d’ailes, pianissimo, furtifs, secrètement. Je ne suis plus que cette brise qui lui sert de vêtement, son émoi, son délice. Je vagabonde entre les images mêlées d’hier, de toujours, d’elle toute entière et de ces infimes plages d’elle qui se collent à mon corps et décuplent mes sensations. Elle me sait gré d’un soupir… sur la rive de son réveil indécis. Je m’insinue un peu partout, dans ses courbures, ses plis, entre ses cuisses qui me flanquent. Elle tressaille. Je clos ses paupières d’un majeur et je la perle de la langue. Entre douceur et précipitation, je vagabonde. À suivre les sentes, les collines, les cimes, les berges, les marines, à perte des vallées de son corps. Elle frémit à n’en plus pouvoir.
 
À son sursaut, comme un miroir qui s’en repait, je plante mon regard dans la vague verte de ses yeux et lui murmure quand elle m’enlace :
—  J’ai envie de toi…
Ils ont franchi ma gorge… ces quelques mots qui ont pris la poudre d’escampette… Inarticulés, incompréhensibles pour elle. Sans doute, puisqu’elle ne dit rien. Les a-t-elle même entendus ?
 
Et nous roulons, elle se déploie. Je me plie à sa vibration. Et j’aime la voir ainsi éperdue, ondulante, s’agiter, trémuler. Elle ignore combien déjà elle m’a offert, là, sans bouger, comme un cadeau. Inutile, vraiment d’en parler. Elle se répand en source vive. Son eau m’attise. Elle est miel. Son existence est pur bonheur. Son aura rejaillit en onde fusionnelle. Je me délecte. Je la rejoins dans les profondeurs de cette voie semée d’étoiles qui m’incendie de ses éclats, de ces déflagrations, de ces explosions de lumière qui illuminent ma boîte crânienne et l’accouchent doucereusement au plaisir.
 
Je n’ai rien d’autre d’elle, que ce plaisir. Comblé mais ce n’est pas tout. Je voudrais davantage : le bonheur. Je voudrais qu’elle me parle, que son mystère fasse partie de mes moindres mouvements. Je voudrais être son souci, le ciel qu’elle vient percer d’étoile ; son rayon de soleil, celui qui la distrait, qui l’attire, qui la réjouit et la rassure. Pas juste un prénom qu’elle susurre dans son sommeil. S’amourer ainsi me creuse un vortex qui me jette, esseulé, perdu comme au versant d’un rivage.
 
Je suis au bord du grand chenal où la jouissance se régénère, où l’ouragan nous transfigure. Plus on est proche et plus je t’imagine. Plus l’amour m’allume des visions, plus je te réinvente, sans jamais écorcher ton image ! Plus, plus, plus… ! Je n’en n’aurais jamais fini de t’imaginer ma belle Amazone ! Toi qui te plais à chevaucher ! Ma sauvage au regard mystère ! Plus mon sang fouette, plus ta vibration est intense ! Plus, plus, plus ! J’en n’aurais jamais fini de te découvrir et de t’anticiper ! Et dans l’oubli de qui nous sommes, se ravivent les feux follets, filent les météores et fusent les cyclones de cette fête orgasmique. »
 
 
Elle vacille, ils vacillent, il souffle : « je suis mort ».
 
 
Le soleil couchant embrase les filoches de nuages qui ceinturent le ″Te Hena o Mai’ao″  rebaptisé  ″Diadème″, le mont Aoraï et les collines attenantes. Le quartier s’allume des lueurs domestiques autour du seul réverbère planté dans l’impasse. La nuit est tombée d’un coup. Elle a clos l’espace de cet après-midi, le barrant d’un trait brutal. La fermeture des panneaux métalliques de l’entrepôt quasi-mitoyen n’aurait pas commis plus de barouf que la brusque fin de ce jour. Les bananiers agitent leurs palmes dont le vert translucide s’ourle d’ocre sous le lampadaire.
 
 
Déjà ? Comment est-ce possible ? Comment le jour a-t-il passé si vite ? Dînerons-nous ce soir ? « The End » s’inscrit en lettres blanches sur l’écran noir de ma migraine.
 
La bouche pâteuse, je me sens tranché du reste de ma journée par une mécanique implacable. Que s’est-il passé ? Il y a comme un trou noir dans ma tête. Aurions-nous perdu conscience ? Je ne me souviens de rien. Pas trace d’avoir jamais été dans cet état-là, si ! après les plus folles bringues ! Mais nous n’avons pas bu comme un plant de courge. À peine un gorgeon. Il s’est passé quelque chose. Mais quoi ? On a sûrement été agressés. Ma nuque endolorie me rappelle que je suis encore vivant. Le coup du lapin ! Sauf que par ici, des lapins on n’en trouve pas. Même à l’aurore, même « parmi le thym et la rosée » Je me prends à sourire béatement à ce genre d’humour qui ne fait rigoler que moi…
 
Puis je me reprends : je dois avoir la tête à l’envers ! Des bribes de pensées stupides coursent avec des bouts de maximes et d’idées noires. C’est la cavalcade dans mon cerveau. Elles font des bonds les bestioles, échappées des livres d’images et des jingles de pubs idiotes.
 
Mais, comment ai-je sombré ? Je soulève une paupière : Aata est plus immobile que jamais ! Aurions-nous été assommés ? Par quoi ? Pas de trace, rien ne traîne dans la pièce. J’ai un goût de sang dans le fond de la gorge. Je panique. L’oreille aux aguets je n’ose la toucher.
 
L’ombre épaisse laisse percevoir des crissements hâtifs. Le dimanche est faste pour les cambriolages.
 
La douleur de mon cou semble s’étendre à mes membres. La tête lourde, plus pesante qu’un tonneau. Impossible de me soulever. Je suis broyé. Totalement écrasé. J’ai l’impression d’être observé. Pesantes les paupières, comme des dalles de ciment. Las, abasourdi, prêt à sombrer à nouveau, à m’assoupir. Des tonnes pèsent sur mes bras. Illusion ? fatigue ? Ai-je vraiment été frappé ? Pas de doute là-dessus. La douleur est là. Mais par quoi ?
 
Il faut que je me secoue. J’y mets toutes les précautions d’usage.
 
Attraper, sans se faire remarquer, le bermuda en tapon au pied du lit. L’enfiler tout allongé. Il me servira de cotte morale pour affronter l’adversité. Habillé, ça rassure ! Ouais ! enfin ! Tout en extirpant de la poche, le précieux couteau loup de mer qui ne la quitte jamais, décoller. J’aime les lames   ! C’est l’une de mes marottes. Utile en balade, pour les oursins, les épines dans le pied et les incidents de parcours, les aubaines. Et puis une lame, ça en jette un max ! Sans me vanter, je ne suis pas que mauvais pour la planter.
 
Et malgré certains reproches que je sens fermenter et enfler à me battre les oreilles, je ne suis pas que frimeur, même pour épater la galerie ! N’en déplaise à l’une ou l’autre de mes ex qui ne se lassaient pas de glousser aux temps bénis de nos idylles, puis de se victimiser et de jouer les effarées en cas de traîtrise. Mais là aussi, j’en ai fini du ragoût à la grimace des encouplés ! Et puis je me sens profondément atteint quand on me jette dans la case des tortionnaires conjugaux. Je fais peut-être partie d’une caste à part. Les potes pourront me taxer de pédé, de tante, de fiotte et autres noms qu’ils abhorrent officiellement ! Quant à la chose, l’homosexualité, ils se la gardent pour leurs soirées d’orgie et en raffolent dans le secret de leur alcôve. Telles sont nos contradictions : celles de la race des tāne 8 . Je ne dis pas que les torts ne viennent pas des deux côtés. Certaines femmes se transforment en harpies ; voilà où mène la jalousie. Moi, je n’ai jamais levé la main sur une femme ! Pas même ma vahine 9 officielle !
 
En ces circonstances précises, mon plantoir est providentiel. Dissuasif même ! Mieux vaut pour moi que je le fasse luire dans l’assaut que de m’en laisser dépouiller ou de m’en dessaisir.
 
Un seau de plastique vient de basculer sous l’auvent du garage et me fige en partie. Je me laisse couler au sol et dans la ruelle du lit me relève péniblement ; plaqué, aplati aux cloisons, à la fois pour me soutenir et me protéger, j’arpente le fare. Un chat détale en couinant. C’est peut-être mon cambrioleur ; peut-être pas. Faut que j’en aie le cœur net ! Peur de mon ombre ? pas vraiment ! Je retiens ma respiration. Ce qui m’occupe assez pour reprendre mon équilibre.
 
 
Les lueurs du dehors découpent de bizarres stries sur le sol, des taches mobiles sur les murs…
 
 
Je progresse en évitant de faire craquer mes articulations, mais surtout de renverser l’objet déposé par hasard sur le bord impensable d’un meuble. Je me concentre là-dessus : quels sont les obstacles imprévus ? J’ai l’impression que les parois ne m’ont jamais paru aussi longues ! J’achève enfin de faire le tour du fare et je pousse au jardin. Rien ! Personne ! J’allume tout ce qui me tombe sous la main de boutons, d’interrupteurs. Le fare ressemble à une crèche enguirlandée pour fêtes de nativité.
 
J’ai beau inspecter, je ne trouve rien d’anormal. Rien ne semble avoir été déplacé. Je farfouille dans les tiroirs du chevet, écarte les battants des armoires et des placards. Aata émet un miaulement de déplaisir et articule péniblement une question. Il ne manque rien. Je la laisse à ses étirements. Non que j’élude, mais mieux vaut poursuivre ma mission de limier et ne pas marquer ma présence d’une parole. Mieux vaut le mutisme prudent : ne rien négliger.
 
Pourtant, je m’allume une clope et pousse mon investigation sur le chemin mal goudronné de la servitude. Tout semble calme. Les chiens frétillent à peine à mon passage. Pas de volaille sautant la barrière. Les poules doivent prolonger leur câlin, la tête sous l’aile, depuis ce bref crépuscule qui régule, toute l’année sans crier gare, chaque déclin du soleil, sous le tropique polynésien.
 
Plus d’une heure s’est écoulée maintenant. Les familles prennent le repas du soir. Les récepteurs TV se substituent à la sérénité nocturne. L’énigme reste entière.

Savoir ce que m’a dérobé le sommeil en cette après-midi déclinante ?
 
 
 
 
2 - Petit dimanche
 
 
«  Écrire sur l'actualité, quand on n'a pas bouffé son cœur, c'est un métier de bourreau désolé. Dans un premier temps, le stylo à la main, on pense au lecteur, on sourit à sa place. Puis, le lendemain du crime, on pense à la cible, celle qui nous lit dans les toilettes, qu'on abîme pour un bon mot ou une brève analyse qui – pendant cinq secondes – nous parut lumineuse, alors on compatit soudain, avant de passer gaiement à la victime suivante. Bref, on lave son couteau en tranchant une nouvelle tête. »
Nicolas Bedos
 
À vrai dire.
 
 
La noirceur s’intensifie et semble prendre maintenant ses quartiers de nuit. Elle se rehausse de lapis-lazuli aux abords des astres nocturnes qui trouent l’épaisseur céleste en s’ourlant d’une couronne cotonneuse.
 
Sur ce qui reste d’asphalte raviné, pentu, un chuintement, devenu rare à cette heure et aujourd’hui plus particulièrement, se laisse glisser. Il bouscule les quelques gravillons qui s’étalent et roulent encore. Il marque le passage ralenti d’un véhicule qui s’engouffre dans la servitude. On dirait que se filtre le moindre gage de mouvement pour ne pas déranger le frêle équilibre que se brodent les esprits de la nuit. Le voisin d’en face est de retour de sa virée dominicale.
 
 
Sa cargaison, un peu atone comme le moteur de son 4x4, me souhaite la bonne nuit… Du portail bas, grillagé, je les suis du regard. Le fils descend ouvrir la solide claie de bois. Je les salue. Ils se coulent en file indienne derrière la palissade.
 
 
À n’en pas douter, la randonnée a étanché l’appétence familiale à rompre l’ordinaire. Quitter l’atmosphère confinée des petites habitations agglutinées sur la bande côtière, s’enfoncer ou plutôt grimper dans la partie haute de l’île : celle qui propose sur ce panorama volcanique une floraison de vallées encore inexplorées, c’est magique. Celle où se perdent les touristes au cœur de sa luxuriante canopée  s’ils ne sont pas accompagnés de guides, mais on apprend vite à l’écoute de sa respiration. Celle où se terrent, survivant de racines, de baies sauvages et de sources vives, les repris de justice en cavale : c’est croire à la seconde chance. Celle où serpentent les légendes, accrochées par un bout à la goule d’une grotte, aux dents d’un piton altier, aux arêtes des vallées. Là où se tirent les fils des récits entrecoupés d’exploits. Entre les crêtes où se salue l’esprit des anciens, sur les paysages habités de présences invisibles.
 
C’est toujours un plaisir enjoué que de quitter le quadrillage citadin, de voir défiler un temps les habitations des bords de route, de les voir s’estomper en contrebas et de redécouvrir les formes qui n’ont rien de rectiligne. De se laisser happer par la lumière, l’espace, de se dépouiller de ses soucis domestiques croqués par le fouillis de la nature. De vous faire surprendre par la froideur des serpentins d’eau douce qui dévalent des hauteurs. De vous couler dans les froissements de feuilles et les chants d’oiseaux. C’est devenu un rite pour les paroissiens, la quasi-totalité des habitants de Tahiti, que de s’aventurer sur les pentes et les berges sauvages et d’entamer le cérémonial de la nature, sous les voûtes de la canopée. Parce que, mine de rien, un petit fare, il vous confine entre les balises du quotidien.
 
 
Oh ! Se remplir les yeux aux vastes pentes forestières et retrouver les gambades de l’enfance ! Circuit qui ne dépasse pas la quarantaine de kilomètres, il a le goût de l’aventure. Non qu’il soit vraiment périlleux. Mais cette échappée dans la verdure côtoie des précipices saisissants, sans se sentir oppressé. Car le cirque ouvre largement ses flancs et se nimbe de clarté. L’air y est vif avec les quelques centaines de mètres d’altitude pris par la route en lacets. Un vrai régal, toujours autant prisé.
 
 
Une météo plus que propice aujourd’hui. La traversière farcie de nids de poule se montre enfin praticable entre les traces rêches des coulées de boue. Après une saison des pluies plus qu’abondante, il n’en faut pas moins pour s’évader à qui mieux mieux à l’assaut de la caldeira. Dans ces paysages qui semblent toujours vierges tant la végétation s’y renouvelle, pas un bruit, que le rire des cascades. Le lit de la Papenoo échancre en son giron des trous d’eau pure, bien cloisonnés. Entre les rochers de ces piscines naturelles, aux dimensions respectables, viennent s’ébattre les familles, les groupes de jeunes, les connaissances.
 
Le plaisir ludique de se téléporter à l’aube des temps. Ça n’a pas de prix !
 
 
Et les smalas sont plus que nombreuses ! Ce n’est pas, comme l’a suggéré jadis un reportage de RFO, par « ennui ou par inaction » que les insulaires se tournent vers leurs semblables, se cocoonent entre humains quand la dure réalité du train-train journalier épuise au point d’assécher. Laissons les journalistes à leurs élucubrations, tant qu’elles ne soulèvent pas de propos désobligeants à relents ethno-racistes ! Je n’entamerai pas non plus le débat sur la légalisation de l’IVG, ne datant que du début du 21 ème siècle, du côté de par-ici ; et surtout je ne prolongerai pas les homélies savamment orchestrées par les groupes de pression confessionnels. ç a me gave. Je me morfonds à déplorer ces résidus de puritanisme qui perdurent insidieusement et pourrissent les mentalités soi-disant républicaines.
 
Ne ferait-on l’amour qu’à défaut ou par désœuvrement ? Pour qui ils nous prennent ! Pour des larves bien gluantes. Ce malin plaisir qu’ils mettent à nous rabaisser ! À enlaidir les effusions qui ne nous font plus toucher terre. Et nous culpabilisons comme des homoncules. Mais dans le genre êtres humains réduits à leur seule fonction animale, nous en avons connu bien d’autres ! La belle aubaine des allocations n’aurait pas contaminé que l’aristocratie de l’Hexagone, entre dévotions et œillères. De quoi rire pendant des lustres ! Même si ce n’est que mon opinion. Je n’entamerai pas de polémique. Trop fiu.
 
 
Les gites familiaux sont plus que surpeuplés, c’est un fait, mais pour de toutes autres raisons. Le lien du clan, l’irrépressible besoin d’être ensemble, mais aussi la cherté des moindres commodités. Car les fare, à Tahiti, abritent avec les natifs de l’île, cousins, frères et parenté qui y viennent immigrer pour le travail. Inutile même de parler de la tradition des fa'a'amu 10 . Et chez le voisin d’en face, la maison est plus que pleine. Prendre le large, une issue de secours.
 
La nature et une journée splendide : que désirer de mieux ! Plus qu’une bénédiction pour lézarder « jusqu’à plus soif » ! L’expression n’est pas de trop, elle tombe à pic ! Les breuvages coulent à flot les jours de congé. Et l’allusion n’est pas que simple image ou coïncidence.
 
 
Je dirais que l’image s’embrouille un peu à force de lever le coude. En fait, jusqu’à ce qu’il ne reste plus rien à écluser. La mousse bouillonnante comme un geyser sous la capsule qui saute, l’accord parfait avec le gargouillis et le ruissellement des cataractes. La boisson, la source. Que d’eau, que d’eau ! L’eau, l’eau-de-vie. L’air, l’eau et le feu et notre terre, en notre terre. Le rapide brasier fleure bon l’écorce, le repas mijote entre les feuilles souples des bananiers sauvages, au creux du four cavé dans le sol 11 .
 
L’herbe comme un sofa de velours où se répandre ; les pierres moussues, le dossier de tronc d’arbre où s’accouder à regarder le ciel frangé de vert en mâchonnant, de quoi combler les attentes d’évasion hebdomadaires.
 
 
Dans cette vasque relevée à flanc de monts la tranquillité majestueuse se coule dans les veines des pique-niqueurs.
 
 
Mais toutes les bonnes choses ont une fin qu’on essaie toujours d’étirer avant d’être rattrapé par la lassitude ; et pour moi, présentement, l’agonie de ce dimanche soir.
 
Leurs bonsoirs résonnent encore un bout de temps, comme si ma mémoire m’aidait en radotant les voix familières. Mon instinct ne renonce devant rien.
 
J’attends encore un peu. Histoire de savoir s’ils ne vont pas s’esclaffer à la catastrophe. Quelques rires étouffés, les portières claquent sans conviction. Puis tout redevient silencieux. D’un silence profond. Pas de mauvaises surprises dans la maison d’en face. Alors, pourquoi moi ? Pourquoi ? Qu’est ce qui nous est arrivé, là, pendant la sieste ? Quelle est la crapule qui nous est tombé dessus et nous a estourbis.
 
Je me surprends à redécouvrir cette qualité de silence qui m’a saisi depuis que je suis tout petit. Magie de la nuit ! Ces nuits qui étendent leur ciel sans barrière, comme une douce robe aux plis duvetés. Ces rivages où les étoiles semblent vous accompagner tant elles vous paraissent proches. Je me surprends à rêver. Je traîne un peu, encore abasourdi. Mais surtout pour reprendre mes esprits et me raisonner.
 
 
Brusquement la lune perce, éclatante, soulignée d’un croissant ocre à la base. Elle s’entoure d’un coussin pâle sur la nuit maintenant devenue claire. Elle découpe la grille du portail qui se projette sur l’herbe folle.
 
 
Mécaniquement, je m’amuse à dénombrer les brins de paille qui dépassent. La pelouse se déteint d’une note cireuse acide. La nuit bascule.
 
Les étoiles semblent se dédoubler. Impression d’optique ou séquelles de mon mal de tête ? Tout semble normal alentour. Excepté ce qui se rumine là-haut dans ma calebasse. Il faut que je sache. Seule Aata pourra me rassurer, au cas où elle est d’aplomb ! D’abord, un cachet. Je fais le détour par la salle de bains, tournicote indécis. C’est désespérant : cette sale impression d’avoir égaré mes habitudes et la place des choses. Je file dans la cuisine, attrape à la volée un plateau, deux verres, une carafe. Zut ! le tube de comprimés ! Je retourne sur mes pas, à bout de patience.
 
Deuxième round ! Bling ! Je suis positivement à bout de nerfs. Ces deux mots-là mis en ensemble se mêlent de provoquer dans mes neurones le pire des tapages. Ma tête s’emballe comme une girouette ballottée par des vents contraires. Incohérence quand tu nous tiens !  Comment pourraient-ils coexister ? Non, mais des fois, je me demande comment je peux cracher de telles sottises ! Je suis comme un gueux à mendier du positif dans cette désolation qui saccage ma couche. Détraqué, tout à l’envers est devenu mon continent.
 
…Effroyablement exaspéré, je suis !
 
Encore sous le choc, faut croire. Mais où ai-je la tête ? Je vais finir par croire qu’elle s’est émiettée dans le mal qui la concasse encore. Et si je crève de prendre mon cachet au plus tôt, la défiance me retient par les basques et me secoue comme un shaker : il me faut absolument faire quelque chose : mais quoi ? Maudite mémoire !
 
Ah oui, boucler le fare ! Et méticuleusement encore ! Bien hermétiquement. Tu parles ! Les fare sont conçus depuis toujours pour se confondre avec la température externe : un secret ancestral ouvert à tous vents et qui ne coûtait rien ! Maintenant, au lieu de ménager des interstices entre les planches, on colmate tout ! Que ça devient irrespirable, moite, surchauffé ! L’aération naturelle, on l’a remplacée par la climatisation artificielle. C’est plus rentable pour les immeubles. Mais c’est du calfeutrage ! Les fare, sont des packages sans véritable sécurité. Je mettrais un blocus sur un truc pareil, la porte serait blindée, oui ! On pourrait se barricader. Mais les cloisons ? On les enfonce d’un coup d’épaule. Ce matériau léger, bon marché qu’on nomme pinex, a fait la fortune de l’entreprise du même nom : agglomérat de bois, de carton, de colle, il enrichit les promoteurs qui poussent comme champignons au fenua : tant les bénéfices sont juteux !
 
Enfin ! N’en parlons plus ! Je me pose au bord du lit, cale mon petit nécessaire sur le chevet et tout en écoutant pétiller ma pastille, je m’approche d’Aata. Elle est déjà absorbée par les songes, respire profondément, dans le plus impérieux des nirvanas.
 
J’en prends mon parti, viens m’étendre avec précaution. Je n’ai plus qu’à chercher la tiédeur à ses côtés et tire le drap pour la recouvrir. Dormir ! Demain est un autre jour.
 
Le matin vient me surprendre trop tôt. Juste avant que ne sonne le réveil. Branle-bas du lundi ! Ce jour devrait être interdit de séjour (Hihi !) en de si pénibles circonstances.
Aata s’éveille telle la fleur parfumée qui égaie le fil des saisons.
 
 
 
 
Aata ! Ce qui me fascine chez elle, c’est sa faculté à renaître chaque matin dans ses plus vifs atours. Pas un pétale froissé, pas de grisaille sur son front. Pas de trace des désagréments de la veille. Elle remercie le ciel d’avoir passé un si agréable week-end ! À peine si elle garde souvenir des détails. Le petit bleu qui colore son cuir chevelu, elle l’attribue aux excès de brosse.
Tout glisse, tout ce qui peut être contrariété ou déplaisir. J’hésite parfois à lui confier mes petits tracas car je connais la réponse : « T’en fais pas mon Doudou ! ç a va passer. » Même si j’ai été tenté de vouloir partager, histoire d’être plus proche, de la faire vraiment entrer dans ma vie, j’ai bien vite renoncé. Je m’en serais voulu de lui égratigner le caractère. Alors je ne lui raconte rien. Ne lui reste que cet appétit de la vie. Je devrais être habitué. Mais je ne m’y fais pas !
« C’était cool » me souffle-t-elle.
 
Comme j’insiste sur ce mauvais moment où je ne sais quel ciel m’est tombé sur la tête, en lui demandant si elle se sent parfaitement bien ; si elle n’a pas été perturbée par quelque chose, elle me lance, le visage nimbé d’un sourire rayonnant :
 
« Tout a été parfaitement parfait, my Love ! » Et comme je lui redemande si elle en est sûre, elle se met à me tirer tout un chapelet de congratulations qui me strient la patience, plus qu’ils ne me résonnent de façon enjouée à l’oreille : « Tout est « lovable ! », «  Tout est lol ! », « J’ai kiffé my life ! »
 
Eh bien, je n’ai plus qu’à m’en satisfaire ! En l’état actuel de ma crispation qui m’arrache des sautes d’humeur aveugles et injustifiées. Même si je pense qu’elle me dit ça aussi, parce que nous en sommes à quelques minutes de notre départ pour nos besognes respectives. La reverrais-je vendredi ? Si par hasard lui remontent des bribes de cette après-midi bizarre et qu’elle se mette à cultiver une crainte latente, voudra-t-elle revenir ?
 
Mes histoires d’amour ont la fâcheuse tendance à se terminer en queue de poisson, sur des incidents indépendants de ma volonté.
 
J’apprécie son petit « à plus ! », agrémenté d’un bisou qu’elle expire entre ses doigts, avant de s’extirper de la voiture avec son sac. Un simple sac à main. Mais il présente l’avantage de se boursoufler à volonté !
 
Je replonge dans le cours apocalyptique de mes noires pensées, sur la fin du trajet qui me mène au boulot. Pour une fois je me dis qu’il m’occupera assez pour me distraire. « Bienvenue à toi, boîte à ouvrage, à pensum, dévoreuse de mes journées : paperasses, dossiers et panoplie de casse-tête ! Maeva 12 la distraction bienfaisante du jour ouvrable ! » Tout en me garant, je tente de mettre un point final aux questions brûlantes de ce week-end :
 
Qui m’en veut ? Qui pourrait m’en vouloir ? Des voisins qui viendraient foutre leur sale nez dans mes salades ou un rôdeur, ça se pourrait aussi. Je suis toujours passé inaperçu ; je ne me suis jamais trouvé mêlé à des traquenards. Je ne me suis jamais plaint ; enfin, je veux dire que je ne râle pas plus que tout le monde. Je n’ai jamais mis la pagaille ; j’ai toujours réglé mes problèmes moi-même.
 
 
Le ciel dégagé qui s’annonçait tôt ce matin, persiste. Les nuages semblent se confiner sur la rive d’en face, à Moorea. Un air de fête escorte l’animation intense de ce début de semaine comme si elle chassait le lourd assoupissement de la veille et sa ville désertée.
 
« Je suis particulièrement en avance et le parking encore bien inoccupé. »
 
Derrière les paravents de métal ne filtre aucune lumière stable. Juste quelques bribes de filets pâlots : les baladeuses des veilleurs de nuit. Sous les arcades de ce parking en balcon, pas même une poussière ne volète. Le bâtiment semble encore en pause : encore stupidement paralysé, comme s’il retenait ses déclics et ses machineries qui allaient soudain se mettre en branle aux premières secondes de l’heure réglementaire. Ça ne devrait plus tarder.
 
Derrière, c’est toute une panoplie de couleurs qui s’apprête à éclore. Les petits commerces fonctionnent à l’ancienne : échoppe pimpante égayée d’étoffes fleuries, palmes tressées. Les grosses bâtisses arborent des façades aux baies vitrées qui reflètent le ciel. Églises et temples chrétiens sont colorés, tous coiffés de l’inévitable clocher, variant de l’écrevisse à l’épée de l’archange.
 
La rumeur monte, en même temps que la chaleur. La ville est bruyante. Dès que s’animent les rues, un florilège de papotages, d’appels, d’accents chantants écartelés entre trottoir et chaussée brûlants, conducteurs et piétons, balcons et terrasses de cafés. Les artères s’encombrent. Les petits orchestres kaina 13 gutturaux se voient coiffés par les décibels intempestifs des boomblasters.
 
Sauf que le lundi parait toujours aussi morne sur les parkings du centre-ville. L’aménité proverbiale en a pris un grand coup. On ne se salue plus vraiment, on chipote, on se sent agressé à la moindre question. On joue les individualistes et les offusqués. Entre actifs et SDF, le clivage se creuse. Le travail, tel qu’il est conçu impose ses règles anonymes. La machine administrative ses codes de désaffection .
 
 
Je n’en peux plus d’attendre. Je voudrais juste me sentir harponné par le rythme des voyants qui grésillent, des interrupteurs qui clappent, des talons qui cloutent les carrelages, des savates qui raclent les couloirs, des portes qui grincent et qui claquent, des froissements de papier, des brassages de dossiers, du ronronnement des imprimantes, du signal de mise en route des logiciels et des tiroirs qui patinent.
 
J’ai envie de retrouver les petits bruits qui accompagnent le quotidien du boulot ! Je deviens grave, je le sais.
 
Juste que le sursis prend de l’ampleur et me devient insoutenable !

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