Dans l œil du léopard
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Dans l'œil du léopard

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Description

Les séides du maréchal Mobutu Sese Seko placèrent la chambre occupée par maître Patrick de Lavigerie, l’avocat porté disparu que le détective devait retrouver, sous très haute surveillance. Les instructions furent données au directeur de l’hôtel Intercontinental de signaler la présence de tout ressortissant français qui y descendrait à l’avenir. Le responsable du complexe hôtelier perdrait son emploi, voire sa vie, au cas où il ne se conformerait pas aux directives et aux exigences d’agents des services de renseignements. Le détective était, dorénavant, dans l’œil du léopard. Au Zaïre du maréchal Mobutu Sese Seko Kuku Ngbendu Waza Banga, surnommé le grand léopard, on ne badinait pas du tout avec ce qui touchait à la présidence de la République. Tout le monde, y compris les politiciens, était sous la botte de la Division spéciale présidentielle, de l’Agence nationale de documentation et du Centre national de recherches et d’investigations.

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Publié par
Nombre de lectures 14
EAN13 9791091580038
Langue Français
Poids de l'ouvrage 6 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0064€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Contenu Hors-Texte-1 Hors-Texte-2 Hors-Texte-3 Hors-Texte-4 Du même auteur Chapitre I Chapitre II Chapitre III Chapitre IV Chapitre V Chapitre VI Chapitre VII Chapitre VIII Chapitre IX Chapitre X Chapitre XI Chapitre XII Chapitre XIII Chapitre XIV Chapitre XV CHapitre XVI Chapitre XVII Chapitre XVIII Chapitre XIX Chapitre XX CHapitre XXI Chapitre XXII Chapitre XXIII Chapitre XXIV Chapitre XXV CHapitre XXVI Chapitre XXVII Chapitre XXVIII CHapitre XXIX Chapitre XXX CHapitre XXXI Chez le même Éditeur Egrégore
Gaspard-Hubert LONSI KOKO

DANS L’ŒIL DU LÉOPARD

Collection Crime & Suspense
ISBN : 979-10-91580-03-8 – EAN : 9791091580038
© L’Atelier de l’Égrégore, avril 2015
Courriel : atelieregregore@gmail.com

En France, le code de la Propriété intellectuelle du 1 er  juillet 1992 interdit expressément la photocopie, voire l’impression et l’envoi par mail, à usage collectif sans autorisation des ayants droit. Cette pratique s’est généralisée au point que la possibilité pour les auteurs de créer des œuvres nouvelles est aujourd’hui menacée.
Aux Congolais de l’étranger, notamment ceux de France, de Suisse et de Belgique.

À tous les Galois, de l’intérieur comme de la diaspora.

À Gilbert Nsakala Nonso, Malko Linge pour les intimes, et à mes autres amis de jeunesse, en souvenir de la passion commune pour les romans policiers.
« Les dictatures fomentent l’oppression, la servilité et la cruauté ; mais le plus abominable est qu’elles fomentent l’idiotie. »
Jorge Luis Borges

« Toute destinée, si longue et si compliquée soit-elle, compte en réalité un seul moment : celui où l’homme sait une fois pour toutes qui il est. »
Jorge Luis Borges
In Suere
DU MÊME AUTEUR :

- Ma vision pour le Congo-Kinshasa et la région des Grands  Lacs, Éditions de l’Harmattan – Paris 2013 – ISBN : 978-2-343-02079-2 – EAN Ebook format Pdf : 9782336330327 ;
- Congo-Kinshasa : le degré zéro de la politique , Éditions de L’Harmattan – Paris, avril 2012 – ISBN : 978-2-296-96162-3 – ISBN13 Ebook format Pdf : 978-2-296-48764-2 ;
- La vie parisienne d’un Négropolitain  – L’Atelier de l’Égrégore, collection Roman – Paris, 2012 – ISBN : 979-10-91580-06-9 ;
- Mitterrand l’Africain ?  – L’Atelier de l’Égrégore, collection Arbre à Palabre – Paris, 2012 – ISBN : 979-10-91580-02-1 ;
- Drosera capensis  – L’Atelier de l’Égrégore, collection Roman – Paris, 2005 – ISBN : 979-10-91580-01-4 ;
- Le demandeur d’asile  – L’Atelier de l’Égrégore, collection Document/Réalité – Paris, 2012 – ISBN : 979-10-91580-00-7 ;
- La République Démocratique du Congo, un combat pour la survie  – Éditions de l’Harmattan – mars 2011 – ISBN : 978-2-296-13725-7 – ISBN Ebook format Pdf : 978-2-296-45021-9 ;
- Socialisme : un combat permanent  – Tome I – Naissance et réalités du socialisme  – L’Atelier de l’Égrégore, collection Arbre à Palabre – Paris, 2008 – ISBN : 978-2-916335-04-9 (coécrit avec Jacques Laudet) ;
- Un nouvel élan socialiste , Éditions de L’Harmattan, collections Question contemporaine, Paris, mai 2005 – ISBN : 2-7475-8050-4 – ISBN Ebook format Pdf : 978-2-296-39177-2.
CHAPITRE PREMIER


République française, printemps 1987. De retour à Paris en fin de matinée, en provenance de la rocailleuse principauté de Monaco, Cicéron Boku Ngoi fit directement un saut au Ndanda Holding Investigation . NHI , en sigle. Il s’agissait d’un cabinet spécialisé en toutes sortes d’enquêtes, lequel était situé dans un immeuble cossu de la prestigieuse avenue des Champs-Élysées. Considérée par les Parisiens comme la plus belle artère du monde, celle-ci s’étend de la place de la Concorde – où se dresse l’Obélisque – à la place Charles-de-Gaulle, c’est-à-dire l’ancienne place de l’Étoile où trône gauloisement l’arc de Triomphe, dans le huitième arrondissement. Cette avenue est également, chauvinisme parisien mis à part, l’un des principaux lieux touristiques de la capitale française. En tout cas, au-delà de sa situation dans la partie supérieure de l’avenue des Champs-Élysées, à l’Ouest du rond-point où se trouvent de nombreuses boutiques de luxe et des lieux de spectacle – comme des cinémas, notamment les UGC Normandie et George-V, le musée Baccarat, le théâtre des Champs-Élysées, la salle Playel, le Lido, de célèbres cafés et restaurants tels que le Fouquet’s, l’emplacement des locaux du NHI  consolidait davantage sa notoriété sans conteste connue de personnes qui s’intéressaient surtout à l’espionnage, au contre-espionnage et à l’intelligence économique.
La secrétaire, Emmanuelle Renaudat de Mazargues, était une charmante blonde de taille moyenne et aux yeux bleu clair. La jeune fille d’excellente famille mit le détective au courant du coup de fil de l’ambassadeur de la République du Zaïre en France.
– Quand a-t-il téléphoné ? demanda, dans un français très châtié, le richissime zaïrois qui résidait à Paris depuis sa tendre jeunesse.
– Il y a à peu près trois heures. Mais je n’ai pas pu vous joindre au téléphone, tellement vous étiez occupé.
– Est-ce un reproche ?
– Pas du tout.
– J’étais dans l’avion. Que voulait-il, au juste ?
– Il n’a rien dit de particulier, en dehors du fait qu’il vous attendait dans leurs locaux dans le huitième arrondissement de Paris.
– Au cours Albert I er  ?
– Effectivement. On dirait qu’il était très inquiet, poursuivit mademoiselle Renaudat de Mazargues. Il m’a semblé que cet homme était confronté à de graves ennuis. Enfin, ce n’était qu’une impression.
– Vous êtes trop encline à la conception freudienne des rapports humains.
– Je me suis contentée de donner un avis, qui plus est personnelle.
– Je n’en disconviens pas.
– C’est si banal que ça.
– Mais au-delà de votre vision livresque ou psychique, pour ne pas dire psychiatrique, de quel indice disposez-vous pour pouvoir tirer une pareille conclusion ?
– Sa façon de s’exprimer.
– À savoir ?
– Sa voix manquait d’assurance.
– Si vous dites la vérité…
– Parce que vous ne me croyez pas, réagit la secrétaire dont l’agacement commençait à poindre.
– Dans ce cas, lâcha ironiquement le détective, je suis contraint de lui téléphoner afin d’éviter d’être traduit en justice pour non-assistance à personne en danger.
– N’exagérons quand même pas.

*
* *

Cicéron Boku Ngoi se présenta, deux heures plus tard, dans les locaux sis cours Albert I er  dans le huitième arrondissement, dans le prolongement du cours de la Reine. Celui-ci constituait un démembrement, remontant à une délibération municipale du 14 juillet 1918 par laquelle cette voie reçut le nom du roi des Belges Albert I er . Créée en 1618 par Marie de Médicis sur d’anciennes cultures de maraîchers, cette voie à la mode sous la Fronde, laquelle servait de promenade, reliait les Tuileries à une demi-lune remplacée de nos jours par la place de la Reine Astrid – en mémoire à la bru d’Albert I er  – au début de l’avenue Montaigne. Cette demi-lune, tout comme le rond-point qui se trouvait à l’emplacement de l’actuelle place du Canada, permettait aux voitures de faire demi-tour. La promenade était entourée de fossés creusés aux frais du maréchal de Bassompierre 1 , qui possédait une maison de campagne à Chaillot. La voie fut replantée au XVIII e  siècle par le duc d’Antin 2 .
Devant l’immeuble du cours Albert I er , voisin de la représentation diplomatique du Brésil à Paris, s’affichaient majestueusement les armoiries de la République du Zaïre : une tête de léopard montrant les crocs. Celle-ci était entourée d’autres symboles : une lance, une pierre précieuse et un rameau. À l’entrée principale, deux types aux crânes rasés montaient la garde. Ils n’étaient pas du tout drôles. Et, pis encore, il ne s’agissait pas de n’importe quel service d’ordre dans la mesure où ces vigiles fricotaient idéologiquement, sans aucun doute, avec le Front National 3 . Au pays de l’authenticité 4 , on utilisait la main-d’œuvre à cent pour cent européenne pour pouvoir assurer la sécurité pendant que des ressortissants zaïrois résidant en Île-de-France, en proie au chômage dans la plus grande majorité, grossissaient le fichier des agences nationales pour l’emploi.
– Vos papiers, monsieur ! lança avec dédain l’un des vigiles à l’attention de Cicéron Boku Ngoi.
– J’ai rendez-vous avec monsieur l’ambassadeur.
– Il faut se conformer aux ordres. Vous n’allez pas franchir ce portail si vous ne montrez pas votre carte de séjour.

Le ton utilisé par le gardien ne plut pas au visiteur. De plus, ce dernier n’apprécia guère la condescendance qu’affichait le type.
– Ayez à l’esprit que cette ambassade est la maison commune des Zaïrois, poursuivit le détective.
– Personne ne dit le contraire. On ne fait que notre boulot.
– Un étranger ne pourra pas m’empêcher d’y avoir accès. Ne voyez surtout rien de discriminatoire, ni de raciste, dans mon propos.
– On est en France, monsieur.
– L’ambassade est par principe un territoire zaïrois, lâcha presque agacé le ressortissant de la République du Zaïre. Contentez-vous d’être à notre service, s’il vous plaît !
– Dites qu’on est payés à ne rien foutre, répliqua le crâne rasé qui ne se laissa pas non plus faire.
– Je ne porte aucun jugement d’ordre financier, ni racial d’ailleurs. Mais, après tout, vous êtes mieux placé que moi par rapport à votre subconscient.
– De quoi vous causez, mec ? finit par s’emporter l’interlocuteur circonstanciel de Cicéron Boku Ngoi.

Une grosse et puissante Mercedes e300 de couleur noire s’immobilisa, à cet instant, devant l’entrée principale. Le premier conseiller de l’ambassade de la République du Zaïre, ayant tout de suite réalisé ce qui était en train de se passer, en descendit précipitamment. Il fallait calmer les vigiles presque surexcités, avant que la situation ne dégénère.
– Qu’est-ce qui se passe ? questionna le diplomate, chicossimement  vêtu d’un « abacost 5  »  en wax hollandais.
– Patron, dit l’un des gardiens tout en désignant le visiteur, cet homme ne veut pas montrer ses papiers.

S’adressant au soi-disant récalcitrant, le diplomate d’une quarantaine d’années, authentiquement habillé, voulut savoir à qui il avait effectivement affaire et les raisons pour lesquelles cet individu refusait de se conformer à la consigne consistant à décliner son identité.
– Mon nom est Cicéron Boku Ngoi, citoyen 6  !

L’évocation de ce patronyme fit jaillir, avec instantanéité, deux gros yeux du visage aux aspects typiquement soudanais du premier conseiller de l’ambassade du Zaïre. La bouche largement ouverte, le diplomate finit par exhiber, en même temps, des dents d’une blancheur éclatante. On l’aurait pris pour un figurant en plein tournage d’une publicité, d’ordre caricatural, pour une marque de dentifrice.
– Vous êtes le fameux détective privé ?
– Fameux, je ne sais pas. Mais j’exerce effectivement la profession qui a trait à des investigations.
– Veuillez me suivre, s’il vous plaît ! Son Excellence, le citoyen ambassadeur, vous attend. Croyez-moi, il sera très ravi et agréablement surpris de votre visite.

Cicéron Boku Ngoi toisa avec méchanceté les deux anges de la mort qui assuraient la sécurité de la représentation zaïroise dans la capitale française. Le patron du Ndanda Holding Investigation  tenait à leur signifier, par cette attitude, qu’un étranger n’imposerait jamais sa volonté à un autochtone patriote. Une fois hors de portée de ces énergumènes très mal à l’aise dans leur peau de racistes, avant d’emprunter l’escalier principal couvert d’un tapis vert menant vers le premier étage, l’investigateur s’adressa au diplomate.
– Pourquoi n’embauchez-vous pas nos propres compatriotes ? C’est tout à fait contradictoire avec la politique d’authenticité qui est préconisée par le gouvernement en place à Kinshasa.
– Je suis tout à fait de votre avis, citoyen Boku Ngoi. Mais ce n’est pas moi qui décide. C’est du ressort du chargé de mission. Mais au-delà du patriotisme, nous sommes obligés de prendre en compte les aspects légaux.

Le citoyen Buya Marani, l’ambassadeur de la République du Zaïre en France, attendait avec impatience de se retrouver dans son bureau en tête-à-tête avec Cicéron Bobo Ngoi. Le portrait du maréchal Mobutu Sese Seko Kuku Ngbendu Waza Banga, le ploutocrate en « abacost » , trônait orgueilleusement au-dessus de la tête du plénipotentiaire. On aurait dit que le regard du « grand léopard », ainsi le président zaïrois était-il surnommé, fixait avec dureté le nouveau venu. Ce dernier éprouva une sensation persistante et désagréable de gêne, à la fois dans la gorge et le long des côtes.
– Bonjour, citoyen Boku Ngoi !
– Bonjour, Votre Excellence !

L’ambassadeur pria son hôte de prendre place, en montrant de la main l’un des fauteuils vides qui se trouvaient devant son bureau.
– Merci, Votre Excellence !

À peine le détective privé installé, Son Excellence Buya Marani, le barbu et grisonnant à la soixantaine à peine entamée, court sur jambes et battu comme un bûcheron, se rassit. Il relança tout de go l’entretien.
– J’ai eu beaucoup de mal à vous joindre personnellement, citoyen Boku Ngoi.
– Je suis au courant.
– Ceux qui prétendent que vous êtes un oiseau rare ont complètement raison.
– Figurez-vous que je suis revenu, il y a moins de deux heures, de la principauté de Monaco où j’ai passé quelques jours pour une transaction financière et d’autres occupations d’ordre professionnel.
– Vous êtes un homme heureux !
– En quelque sorte. Je le reconnais volontiers. Quant à l’objet de votre appel téléphonique, ma secrétaire a toutefois fait de son mieux pour que cette rencontre ait lieu à l’ambassade dans le meilleur délai.
– Je ne vous retiendrai pas longtemps. Vous avez sans doute besoin de vous reposer. Je souhaiterais surtout faire appel à vos services pour un problème qui ne cesse de me tourmenter, voire de pourrir ma vie.

Ainsi la secrétaire du NHI , Emmanuelle Renaudat de Mazargues, avait-elle vu juste quant au constat fait lors de la conversation avec le détective dans les locaux de le célèbre avenue des Champs-Élysées. Au-delà de toute considération freudienne, elle avait décelé le tourment dans les propos de l’ambassadeur du Zaïre en France.
– Je vous écoute, reprit Cicéron.
– Il est question d’une affaire dramatique, que seules les fictions policières savent dénouer de manière heureuse.
– Plus précisément ?
– Un avocat français, maître Patrick de Lavigerie, est porté disparu à Kinshasa depuis quelques jours. Selon les informations en provenance du Quai d’Orsay 7 , il se trouverait entre les mains de la DSP 8 . L’institution étatique française n’a fait que relayer l’information qui a été transmise par l’ambassadeur de France à Kinshasa.
– Carrément la DSP !
– Oui. Cette affaire risque de ternir, vous l’avez très bien compris, les relations entre la France et la République du Zaïre.
– Que faisait cet avocat au Zaïre ?
– Maître Patrick de Lavigerie est un fervent défenseur des droits de l’Homme. Son séjour à Kinshasa a dû déplaire à quelques personnalités, surtout aux caciques du régime.
– En tant qu’ambassadeur, vous êtes mieux informé que quiconque. Vous n’avez même pas besoin de mes services pour satisfaire les attentes des autorités françaises.
– Tout à fait.

L’adverbe « mais » , très prisé en rhétorique, permit à Son Excellence Buya Marani de développer la partie discordante de sa théorie.
– Mais l’ennui, mon cher citoyen Boku Ngoi, c’est que je ne sais pas quoi vous dire. Franchement, je n’ai aucune nouvelle du Mont-Ngaliema 9 . Ce silence, je ne vous le cache pas, m’inquiète beaucoup.
– Ah bon !
– Le silence de la présidence de la République laisse présager quelque chose de pire.
– Et le ministère des Affaires étrangères ?
– La présidence de la République ordonne, le ministère des Affaires étrangères s’aligne. Je crains fort que cet avocat ait été tué par imprudence, voire par malentendu, par des éléments incontrôlés de la DSP.
– Non. Quand même pas.
– C’est une éventualité à ne pas minimiser.
– Franchement.
– Je disais donc que la DSP n’était peut-être pas étrangère à la disparition de l’avocat, précisa l’ambassadeur. Avec les militaires, vous ne l’ignorez pas, il est recommandé de toujours envisager toutes les hypothèses possibles. On ne doit rien exclure.
– Qu’attendez-vous réellement de moi ?
– Si vous acceptez ma proposition, il va falloir que vous partiez au pays. Vous devez vous rendre compte de la situation sur place.
– Tout de suite ?
– Dans le meilleur délai possible. Je vous communiquerai quelques noms de personnes à contacter, en cas de nécessité, une fois à Kinshasa. Il est inutile de rappeler que vous agirez en toute discrétion.
– C’est évident.
– La mission sera bel et bien confidentielle. Interdiction totale d’en parler à quelqu’un d’autre, sauf aux gens auprès de qui je vais vous recommander.

Cicéron Boku Ngoi se permit d’ajuster sa cravate impeccablement nouée. Un nœud Windsor. La tenue traditionnelle imposée par le gouvernement de Kinshasa ne le concernait pas, tant qu’il séjournait en dehors du territoire zaïrois. Le détective avala la salive, pendant que la sueur, d’une froideur sans pareille, dégoulinait avec lenteur le long de sa colonne vertébrale. Une sensation viscérale tétanisa en même temps tout son corps. Le portrait du maréchal Mobutu produisit en lui un effet anesthésiant.
– Il y a quelque chose qui ne m’a pas paru évident, Votre Excellence ! À moins que j’aie mal compris…
– Quoi donc ?
– Sauf mauvaise appréciation de ma part, j’ai l’impression que le silence qui s’est interposé entre les services auxquels vous dépendez et le Mont-Ngaliema cache la vérité que l’on veut peut-être taire volontairement.
– C’est fort possible.
– On dirait qu’il y a, dans vos canaux administratifs, de l’eau dans le gaz.
– Elle est fondée, votre remarque. Cette déduction montre d’ailleurs votre perspicacité. Je veux être sincère avec vous.
– Je ne demande que ça.
– La situation est très intrigante. Il se trouve que, à Kinshasa, on me soupçonne, à tort bien entendu, d’essayer de monter le gouvernement français contre le pouvoir en place au pays.
– À ce point ?
– D’après mes informateurs, cette cabale contre ma personne est menée par l’un des conseillers le plus influent du citoyen président de la République. Il s’appelle Mungamuni Bitibiri. Voilà pourquoi je suis tenu complètement à l’écart du dispositif qui suit cette affaire. Vous êtes la seule personne à pouvoir me sortir de sales draps.

Cicéron Boku Ngoi, tout en ayant compris le caractère inextricable de la tâche qui l’attendait, n’avait pas du tout réagi lorsque l’ambassadeur avait évoqué le nom du conseiller Mungamuni Bitibiri. Ce dernier était une vieille connaissance, quelqu’un que son père fréquentait depuis très longtemps. Il valait mieux ne pas griller d’emblée toutes les cartes, le milieu de la diplomatie étant un véritable panier de crabes dans lequel tout se mêle, s’entremêle et se démêle au gré des circonstances, de l’amitié et de l’inimitié, de l’admiration et du désamour, ainsi que de l’humeur de différents protagonistes. Il fallait rester prudent.
– Vous n’avez de toute façon rien à craindre pour votre vie, réagit le détective. Si le Mont-Ngaliema essaie de vous créer des ennuis, vous aurez la possibilité de solliciter l’asile politique en France.
– Je ne veux pas perdre mes biens immobiliers et fonciers, citoyen Boku Ngoi. Je ne suis plus un aventurier à mon âge.
– C’est pour quand le départ ?
– Disons la semaine prochaine. Il y a deux vols pour Kinshasa, le lundi et le jeudi. Pour ce qui est de vos honoraires. Sachez que…
– Que les choses soient claires entre nous, Votre Excellence. Vous êtes un ami de mon père. Pour cette raison, je ne recevrai rien de vous.
– Je ne veux pas vous exposer au danger sans vous rémunérer. C’est très délicat comme mission. Vous en êtes d’ailleurs conscient.
– J’aime prendre des risques, Votre Excellence. C’est dans mes gènes. Ça me permet de changer d’univers et de vivre des sensations fortes.

« Impose ta chance, serre ton bonheur et va vers ton risque. À te regarder, ils s’habitueront. »  Ainsi pensait le poète et résistant français René Char.
– Je ne vais pas abuser, comment dirai-je… de votre générosité, insista sans beaucoup de conviction l’ambassadeur de la République du Zaïre.
– Vous me ferez un très grand plaisir, si vous prenez seulement en charge les frais de voyage et d’hébergement.
– Entendu. Marché conclu. Vous me présenterez la facture dès votre retour. N’oubliez surtout pas de le faire. Les bons comptes font de bons amis.
– Il va falloir que je vaque à mes autres occupations. Je ne manquerai pas de vous tenir au courant de tout ce que je découvrirai au pays.
– Mes services vous feront parvenir, un de ces jours, le billet d’avion par le canal de votre cabinet.
– D’accord.
– Pour le reste, nous verrons à la fin de la mission.

Son Excellence Buya Marani se leva tout à coup de son fauteuil, et son interlocuteur en fut de même. C’était la fin de l’entretien. Tout en serrant la main de l’investigateur, en guise d’au revoir, le diplomate lui demanda de ne surtout pas hésiter à utiliser ses lignes personnelles au cas où il n’arriverait pas à le joindre à l’ambassade.
– Je compte beaucoup sur vous, poursuivit-il.
– Vous pouvez me faire confiance, Votre Excellence ! À très bientôt !

En quittant l’immeuble cossu de l’ambassade du Zaïre, un hôtel particulier ayant appartenu à l’ancien Premier ministre Moïse Antonin Kapenda Tshombe, celui que l’on avait jadis surnommé « monsieur Tiroir-caisse » , Cicéron Boku Ngoi fit signe de la main, en guise de salutation, à l’attention des partisans du Front National qui assuraient la sécurité. Ces derniers ne réagirent même pas. Ils étaient très fâchés, ces deux individus. Ils n’avaient nullement apprécié, tout à l’heure, l’attitude du détective.
La circulation étant encore moins dense, la Porsche 911 Targa de couleur jaune roulait à vive allure en direction de l’esplanade des Invalides lorsque deux motards obligèrent le chauffeur à s’arrêter. Cicéron Boku Ngoi s’exécuta. L’un des policiers immobilisa la bécane derrière la voiture de marque allemande, tandis que son collègue s’arrêta net à la hauteur de la portière avant.
– Coupez le moteur, s’il vous plaît, monsieur ! dit l’agent, en accompagnant son propos d’un geste de la main, pour faire comprendre au conducteur de se plier à l’injonction.
– Pas de problème.
– Je veux voir les documents du véhicule.

Le Zaïrois s’exécuta. La sommation devait être suivie à la lettre, d’autant plus que les bavures policières étaient monnaie courante, en cette période, en France – les idées de l’extrême droite s’étant solidement ancrées dans l’imaginaire d’un bon nombre de fonctionnaires de police. Ainsi était-il plus sage de ne pas compliquer la situation. Le conducteur tendit à l’agent de l’ordre les documents qu’il eut exigés. Après les avoir observés minutieusement, le motard tripota un moment sa moustache avant de se manifester de nouveau.
– Sortez du véhicule.
– Je suis très pressé, monsieur l’agent. Mon permis de conduire et la carte grise sont valables. Je suis en règle, pour ce qui est de l’assurance. Je ne vois pas pourquoi je dois me conformer à vos exigences.
– Vous rouliez à plus de cinquante kilomètres, monsieur. Nous sommes dans une agglomération.

Un homme très bien habillé, qui venait de descendre d’un véhicule que l’on venait de stationner quelques minutes plus tôt entre la Porsche 911 Targa et la moto de la police nationale française, les rejoignit juste à cet instant. Il devait certainement s’agir d’un fonctionnaire d’un quelconque service du ministère de l’intérieur.
– Bonjour, monsieur ! dit le nouvel arrivant. Je suis un inspecteur de police affecté à la DST 10 . Il y va de votre intérêt de nous suivre.
– Puis-je quand même voir votre carte de service ? exigea le détective. Une simple question d’assurance.
– Quelle assurance ? L’assurance-vie ou l’assurance tous risques ? s’efforça de plaisanter l’inspecteur.
– Les deux, répondit Cicéron.
– Bien sûr que oui, monsieur ! C’est votre droit de vouloir jeter un coup d’œil sur ma carte professionnelle. Mais vous pensez vraiment qu’un escroc peut sévir en présence des policiers ?
– Je ne le fais pas de gaieté de cœur.
– Il me semble que la France est un pays de droit et de liberté. Je ne vais pas vous empêcher d’avoir recours à vos droits fondamentaux.

Cicéron Boku Ngoi examina soigneusement, pendant au moins deux minutes, le document que venait de lui présenter l’inspecteur aux cheveux ras et au regard d’une froideur impressionnante. Si ce manège s’était prolongé pendant quelques secondes, s’imagina le conducteur, le type aurait probablement perdu la maîtrise qu’il essayait d’afficher à contrecœur.
– Parfait, je vous suis ! réagit enfin le Zaïrois. Où déjà ?
– Au Quai d’Orsay ! lâcha glacialement l’inspecteur qui s’efforçait à contenir sa colère.

Cet officier de police très enclin au clientélisme, s’il avait vécu à l’âge adulte en Allemagne dans les années quarante, aurait sans conteste fait le choix d’intégrer la branche militaire de la Schultzstaffel , tristement connue sous l’appellation de Waffen-SS 11 . Son attitude hautaine, digne d’un national-socialiste, aurait fait sourire dans sa tombe Herr Heinrich Luitpold Himmler, l’un des plus hauts dignitaires du Troisième Reich, en guise de consentement.
– D’accord, d’accord ! fit la réaction du conducteur.
1   François de Bassompierre, dit le « maréchal de Bassompierre », marquis d’Haroué, était un gentilhomme et un militaire français des XVI e  et XVII e  siècles. Il avait été fait maréchal de France en 1622.
2   Fils aîné de Louis de Pardaillan, marquis de Grondin, et de Marie Vic­toire de Noailles, Louis de Pardaillan de Gondrin, deuxième duc d’Antin, était un aristocrate français du XVIII e  siècle, arrière-petit-fils de Madame de Montespan.
3   Parti catalogué à l’extrême droite de l’échiquier politique français. Après avoir été dirigé pendant très longtemps par Jean-Marie Le Pen, il est aujourd’hui présidé par sa fille Marine Le Pen.
4   Le recours à l’authenticité était présenté comme une politique de « réveil » de la conscience nationale et une volonté d’éviter toute confusion avec des idées toutes faites d’origine externe. Elle se définissait comme le nationalisme zaïrois. Ainsi le Mouvement populaire de la révolution (MPR), parti unique, entendait-il réaliser la révolution de la nation zaïroise au moyen de l’exaltation des valeurs ancestrales dans les domaines à la fois intellectuel et culturel, grâce à l’union de tous les Zaïrois par la force et la grandeur de la République. Très vaste programme !
5   C’est l’abréviation de « à bas le costume ». Il s’est agi d’une tenue vestimentaire qui fut en vigueur en République du Zaïre entre 1972 et 1990. Dans le but d’affranchir la population de la culture coloniale, la politique de l’authenticité interdisait le port du costume occidental et de la cravate au profit d’un veston d’homme à col Mao appelé « abacost » . Dans les faits, l’ « abacost »  devint le symbole vestimentaire de la nomenklatura au pouvoir. La cravate aussi était considérée, dans la foulée, comme une marque de mundele ndombe  : c’est-à-dire du « blanc à la peau noire ». Le système du multipartisme mit fin, en avril 1991, à l’obligation de porter ce vêtement.
6   Au Zaïre, l’actuelle République Démocratique du Congo, le qualificatif « citoyen» équivalait à « monsieur », tandis que « citoyenne » à « madame ».
7   Le ministère français des Affaires étrangères.
8   Division spéciale présidentielle. C’était le corps d’élite qui veillait à la sécurité du maréchal Mobutu Sese Seko, le président de la Répu­blique du Zaïre. Ce dernier rémunérait les militaires de cette structure avec son propre argent.
9   Allusion au lieu où était situé le bâtiment abritant le siège de la présidence de la République du Zaïre.
10   La Direction de la surveillance du territoire, une branche des services secrets français. La DST a fusionné le 1 er  juillet 2008 avec la Direction centrale des renseignements généraux, au sein d’une nouvelle structure, sous l’appellation de Direction centrale du renseignement intérieur (DCRI).
11   Littéralement « armée de l’escadron de protection ».
CHAPITRE II


Tel le grand et talentueux Charles-Maurice Talleyrand de Périgord, le conseiller du ministre des Affaires étrangères s’était magistralement calé dans un luxueux et très sobre fauteuil Louis XV dont les moulures étaient asymétriques et les pieds en forme de S. Cicéron Boku Ngoi et l’inspecteur de police s’introduisirent dans la pièce spacieuse avec vue sur le magnifique jardin situé vers la Seine – sous lequel est enterré un centre de communication relié avec l’ensemble du monde. Le fauteuil, dans lequel le diplomate avait enfoncé ses fesses, était orné d’éléments sculptés semblables à des grenades éclatées. Les lambris aux motifs du XVII e  siècle, qui décoraient la pièce, renvoyaient à la galanterie. Fallait-il conclure que, à travers cette apparence soignée, le conseiller du ministre tâchait avant tout de plaire aux visiteurs ? Sur le bureau de l’éminence grise, cette incarnation du sous-marin de l’Élysée en position avancée dans le territoire adverse, étaient posés quelques documents en rapport avec la situation en cours au cœur du continent africain. Ceux-ci lui avaient été fournis par le fonctionnaire qui était chargé du secteur relatif à la République du Zaïre et à la région des Grands Lacs africains
– Monsieur le conseiller, prononça l’officier de police tout en balbutiant, voici l’homme que vous cherchez
– Merci, inspecteur Léfèvre, pour votre efficacité 
– À votre service, monsieur le conseiller ! laissa échapper poliment l’officier de police, de surcroît flatteur, qui était à la solde du diplomate à tendance politique.
– Pourriez-vous maintenant nous laisser seuls ?
– Évidemment, monsieur le conseiller !
...

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