Dix jours pour mourir
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Description

« Dix jours pour mourir » :
Policier singulier puisque le tueur en série se trouve être un virus qui frappe les humains immergés dans la forêt africaine.
Frappés d’impuissance, car retenus en otage par des autochtones rebelles dans cette forêt primaire, les Blancs vivent dans la plus grande angoisse.
Quel est ce virus ? Quel est son vecteur de propagation ? Quel sera le prochain contaminé ? Un médecin noir – lui aussi otage – tente de persuader les dissidents noirs qu’ils ne sont aucunement immunisés.
En vain. Pour tous, le danger mortel rôde…
« Mortelle tricherie » :
D’un fléau à l’autre… Cette fois, l’agent pathogène potentiellement mortel est une création de l’homme : le produit dopant. Ce dopage en milieu sportif professionnel qui s’étend au monde amateur !
Deux morts, et l’anxiété de l’innocent accablé par les apparences.
Traqué, il déploie des efforts désespérés pour se disculper et… venger la mort de son copain !

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 30 septembre 2014
Nombre de lectures 2 117
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0034€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

DIX JOURS POUR MOURIR

Suivi de
MORTELLE TRICHERIE

Jean-Claude Thibault



© Éditions Hélène Jacob, 2014. Collection Polars . Tous droits réservés.
ISBN : 978-2-37011-097-8
DIX JOURS POUR MOURIR
Chapitre 1


Quel danger menace l’humain dans l’exubérante forêt africaine ? Tel un tueur embusqué…
Bien qu’invisible, ce danger est d’autant plus angoissant qu’il est latent, se révélant de temps à autre. Sans raison apparente.
Il planait bel et bien au-dessus des têtes d’Alexis et d’Hugo.
* * *
Pas le moindre vent ne venait compenser cette chaleur poisseuse. Malgré l’habitude, les hommes éprouvaient presque une sensation d’étouffement.
Dialo ! Il nous le fait à combien, le sac de riz, finalement ? reprit le Blanc assis sur ses talons.
Il dit que c’est le bon prix, répondit évasivement le grand Noir en tournant son regard vers l’intérieur obscur de la case en pisé.
Là où, tout à l’heure, avait disparu le marchand.
Pour nous ou pour lui, « le bon prix » ? ironisa l’autre broussard blanc, debout sous le soleil vertical.
On va se débrouiller pour que ce soit pour nous, répliqua Dialo dans un grand sourire.
Debout devant la case au toit plat, le Noir, silhouette élancée, ôta ses lunettes de soleil pour s’essuyer le visage d’une main grande ouverte. Derrière lui, un généreux orifice percé dans le mur en pisé servait de vitrine. À deux pas, la porte de bois bâillait, laissant deviner une vaste pièce encombrée de caisses empilées en désordre. Machinalement, il s’essuya la main au maillot de corps moulant son torse d’homme jeune et vigoureux ; maillot qui, l’instant d’avant, était encore d’une blancheur irréprochable. Seul le chapeau de brousse kaki avouait carrément un passé de labeur.
Eh bien, Dialo, on pleure son parasol… ?
Sur son visage tanné, le Blanc resté debout affichait un sourire amical en fixant le svelte Africain. Moins grand, bien que d’une taille notable, il se dégageait de lui une robustesse certaine. Sa chemise d’un kaki délavé, aux poches de poitrine anormalement bourrées, montrait de larges cernes de sueur.
Dialo partit d’un grand éclat de rire, promenant son regard au loin.
Au-delà des dernières cases de boue séchée du gros village africain commençait une nature échevelée : la forêt primaire. À mi-distance, deux arbres plus frêles, ficus géants aux multiples branches, se découpaient sur la forêt touffue. De place en place, des bananiers laissaient tomber lourdement vers le sol leurs larges feuilles déchirées. L’exubérance des palmiers, pareille à un feu d’artifice, rompait l’uniformité verte de cette énorme masse feuillue au côté oppressant.
Plusieurs gamins déguenillés s’étaient approchés. Les plus petits étaient nus comme des vers. Plantés là, debout, muets, leurs regards étaient rivés aux visiteurs, chargés de cette curiosité sans vergogne plus forte que la timidité, celle qu’éprouvent les campagnards devant l’étranger venu de contrées mystérieuses.
Bonjour, les chandelles ! s’agaça le Blanc accroupi.
Il avait un visage tout rond qu’aggravait encore une nette tendance à l’embonpoint. Malgré la trentaine proche, il gardait des bras dodus de bébé. Quand il souleva son casque de liège pour s’éponger à main nue, il découvrit une chevelure blonde dangereusement clairsemée ; elle dominait un front au teint clair qui contrastait avec le hâle du visage rieur.
Toujours debout, l’autre Blanc, à peu de chose près du même âge, consulta sa montre.
Dix heures. Il fera rudement bon à midi, pas vrai, Hugo… ?
Puis il fixa Dialo en souriant.
Heureux pays où l’eau chaude est gratuite !
À condition de faire prendre un bain de soleil à la théière…, ironisa Hugo.
Oh, mais Patron, répliqua joyeusement Dialo à l’adresse du Blanc resté debout, je crois que tu préfères la bière…
C’est bien toi qui m’as contaminé ? repartit ce dernier, moqueur.
Je suis témoin, Alexis, je suis témoin, approuva drôlement Hugo, prenant un air convaincu en se relevant.
Tout sourire, Dialo dodelinait de la tête pour marquer sa désapprobation.
Qu’il livre le riz avant ce soir à la case de passage, fit Alexis soudain redevenu sérieux. Dis-le-lui.
Docile, Dialo traduisit à la cantonade.
Les trois hommes reprirent leur marche en suivant la rue de terre battue ; elle serpentait entre les cases de boue séchée entassées de façon désordonnée. De forme rectangulaire, le toit plat souvent constitué de tôles rouillées, dont la couleur ocre tirait sur le rouge. Quelques-unes possédaient une courette entourée d’une barrière grossièrement fabriquée. De rares ouvertures carrées, plutôt étroites, faisaient office de fenêtres ; devant presque chaque entrée, libre de toute porte, des femmes au boubou bariolé pilaient le mil d’un mouvement monotone. Ce qui ne les empêchait pas de regarder passer les Blancs.
Ils bifurquèrent dans une autre voie qui menait vers les dernières cases de l’agglomération. Là, ils s’approchèrent d’une cour sans ombre, cernée par un muret en forme de U fait de terre séchée. Une grande bâtisse « en dur » fermait la cour.
C’est pas une case de passage « quatre étoiles » que nous avons là ? remarqua Alexis avec satisfaction.
Depuis hier et… seulement jusqu’à demain matin, nuança Hugo. Pas le temps de mollir.
Ta forêt te manque déjà ? Nous aussi, hein Dialo ?
En guise d’assentiment, la blanche dentition réapparut.
Un grand adolescent était assis sur le muret, tenant en laisse un singe de petite taille.
Patron ! dit le jeune Noir en s’adressant à Hugo, montrant l’animal de sa main libre.
Il demande si tu veux le beau singe, crut bon de traduire Dialo.
Le regard de l’homme blond s’alluma, détaillant la bête.
C’était un jeune chimpanzé ; des longs poils noirs recouvrant tout le corps émergeaient deux grandes oreilles décollées, roses. Rose également, la face qui malgré sa jeunesse était toute ridée, évoquant un vieux nain. Et, au milieu, deux grands yeux ronds étonnés.
Combien ?
La bête cacha soudain son museau derrière sa main. Les trois hommes rirent de bon cœur.
Recouvrant les poignets du singe, les longs poils faisaient penser aux manches d’un pull trop grand.
L’adolescent montra les cinq doigts de sa main ouverte. Aussitôt, élevant la voix, Dialo le réprimanda sèchement. Impassible, le gosse supprima un doigt. Le svelte Noir acquiesça de la tête. Déjà, Hugo extirpait un portefeuille usagé de la poche arrière de son short.
La case de passage comprenait trois grandes pièces aux murs blanchis et au sol cimenté. Alexis se laissa tomber sur un lit pliant. De son regard brun chaleureux, il observait le comportement du singe dans cet environnement nouveau pour lui. Et, également, celui de son compatriote. Sa grande bouche dessinait un demi-sourire indulgent. Surmonté d’une tignasse châtain, son visage allongé aux mâchoires carrées exprimait la bienveillance.
Qu’est-ce que tu vas faire en forêt avec tous ces singes qui nous narguent du haut des grands arbres ? fit-il, songeur. Ça va lui rappeler quelque chose, à ton protégé…
Ça se pourrait… mais il a toutes les chances de faire partie des dominés, d’être rejeté par les mâles restés sauvages.
Ouais, sûrement. Il ne fera pas un interlocuteur bien fameux.
Sauf si je lui apprends l’espéranto…
À ce moment précis, le singe mit la main en cornet à son oreille. Alexis pouffa.
Tu es trop doué, dit en riant Hugo. Quel mime tu fais !
Il s’appelle Marceau ?
Pourquoi pas, hein, Marceau ?
Le singe effectua une grimace qui pouvait passer pour un sourire.
* * *
Là-bas, disséminés de loin en loin, quelques cocotiers se dressaient, parfaitement immobiles, au-dessus de la lisière de la forêt encerclant le village africain. D’autres palmiers se distinguaient du rideau végétal par leur tronc élancé couronné d’un bouquet de longues feuilles.
Chapitre 2


La nuit était tombée brusquement. Comme chaque soir sous les tropiques.
Dans l’obscurité de la case, les deux Blancs reposaient sur leur lit de camp respectif coiffé d’une moustiquaire blafarde, tel un chapeau pointu géant. Au bout de sa laisse, généreusement rallongée pour la nuit, le singe était étendu sur une cantine métallique. Il se mit à s’agiter dans son sommeil ; puis à soulever la tête, le cou tendu.
Hugo ouvrit les yeux et se redressa sur un coude.
Bouge pas ! fit Alexis, lui aussi réveillé par les mouvements du singe. Vise là-haut, sur le mur.
Une tache brunâtre, ronde, se détachait sur la blancheur diffuse de la paroi. Elle mesurait bien vingt centimètres de diamètre ! De chaque côté, des pattes filiformes bougèrent légèrement.
Mastoc, l’araignée, constata Hugo, contrarié.
Tout doucement, les deux hommes s’assirent sur leurs lits. Presque synchrones. Le singe poussa un petit gémissement. À tâtons, ils écartèrent les moustiquaires, s’emparèrent chacun d’une chaussure, puis se levèrent avec mille précautions.
Sur le mur, la tache restait immobile.
Alexis fit un pas en avant. Il était le plus proche de la paroi. Hugo l’imita. Un pas encore… L’araignée monstrueuse ne bougeait toujours pas. Alexis leva lentement la main crispée sur le contrefort de la chaussure. Soudain, il la projeta violemment vers la bête sombre. Touchée, elle tomba sur le sol, essayant de s’enfuir de toute la force de ses multiples pattes. Hugo l’acheva en poussant un « han ! » de dégoût.
Déjà, Alexis actionnait la lampe à pression, alimentée au pétrole. La lumière jaillit, aveuglante.
Misère, c’est une méduse ! fit-il, impressionné.
La vacherie !
Le singe s’approchait du corps de la bête.
Marceau ! Pousse-toi ! cria Hugo en l’écartant de la main.
Alexis se chaussa un pied pour sortir le corps hideux dans la cour.
Tu dribbles vachement bien, t’aurais pu faire une carrière…
L’intonation marquait le soulagement.
Bientôt, la vive lumière s’éteignit.
Chapitre 3


Les deux Blancs, escortés de Dialo et du petit poilu, s’étaient arrêtés à un endroit où les cases étaient disposées en demi-cercle ; cela formait une sorte de petite place en bordure du village. Au milieu de cet espace libre se dressaient quatre gros piliers de bois supportant une toiture rectangulaire plate, faite de branchages offrant une ombre accueillante, où tous allèrent s’asseoir, singe compris, pour s’installer dans l’attente.
Le soleil matinal était déjà chaud. Soulevant leur coiffure, les deux Blancs s’épongeaient, bientôt imités par Dialo qui soupirait. Alexis, par habitude, consulta sa montre puis, pour s’occuper, se mit à détailler les indigènes.
Un gamin tout nu traversait l’espace libre en courant de toutes ses forces. Une femme au visage empâté portait une calebasse sur la tête, son boubou aux tons vifs ondulait au rythme de sa marche pourtant lente.
Restés debout en plein soleil à quelques mètres des Blancs, des loupiots déguenillés portaient sur le quatuor assis des regards indiscrets.
Enfin apparut entre les cases un groupe d’hommes noirs. Drapés dans des boubous brodés sur fond blanc ou bien bleu, ils avançaient avec majesté vers l’abri aux palabres.
L’un d’eux cria un ordre dans sa langue à l’adresse des petits badauds. Aussitôt, les gamins s’éparpillèrent en courant. Mais, vingt mètres plus loin, ils s’arrêtèrent pour reprendre leur observation, clignant des yeux sous l’ardent soleil.
Dialo se leva pour saluer le chef du village, un grand gaillard aux cheveux blancs et aux dents mal plantées, qui fit signe de s’asseoir. Les palabres commençaient. Quand chacun fut installé, Dialo reprit les salutations traditionnelles, demandant au chef des nouvelles de sa santé, de celle de sa famille, de ses amis, de ses animaux. Le chef égrenait ses réponses comme une litanie. Politesse africaine.
Enfin, Alexis prit la parole :
Dis au chef que nous le remercions de son hospitalité.
Dialo traduisit dans la foulée. Le chef écoutait, regardant tour à tour l’interprète et les deux Blancs.
Dis-lui que nous avons trouvé le riz qu’il nous fallait et que nous repartons travailler pour déterminer l’indemnisation des petits planteurs qui seront inondés par le barrage.
Tout autour du chef se tenaient les notables du village, tous âgés, impassibles, écoutant la traduction dans une sorte de recueillement.
Le chef reprit la parole.
Il dit qu’il est heureux de t’avoir été agréable. Il dit que le Blanc doit bien connaître les méfaits du barrage d’Assouan en Égypte.
Un peu interloqué, sans toutefois n’en rien montrer, Alexis laissa un court silence s’installer. Le chef de village faisait allusion aux inconvénients du barrage, découverts depuis. Mais leur gouvernement avait fait un choix.
L’information circule, fit Hugo sarcastique, y’a pas à dire…
Curieusement, Dialo traduisit. Le chef hocha la tête avec gravité.
* * *
Le soleil commençait à brûler furieusement quand les Noirs chargèrent les sacs de riz dans la pirogue. Les deux Blancs et Dialo grimpèrent à leur tour, suivis du petit singe.
Massés sur la rive, dénudée à cet endroit, les villageois profitaient du spectacle. Aux premiers rangs se pressaient les enfants, turbulents comme de petits chiens.
Les rameurs pagayèrent puissamment contre le courant pour s’éloigner de la berge pendant que les deux Blancs saluaient de la main les habitants.
Ce qui devait devenir une aventure imprévisible commençait.
Chapitre 4


La prolifération incroyable de la végétation provoquait une sensation confuse d’étouffement. Cet enchevêtrement inouï de plantes prolifiques, de branches, de lianes, de troncs de toutes grosseurs, était plongé dans une relative pénombre. La lourde voûte feuillue laissait passer si chichement le soleil que seuls de longs rais d’une lumière violente trouaient çà et là l’ombre ambiante. Faisant jaillir des ensembles végétaux aux couleurs brutalement rehaussées. À quelques mètres, le tronc d’un arbre géant renversé constituait une insurmontable barricade. Son énormité spongieuse, plus haute qu’un homme, mettrait une décennie pour se fondre dans le sol. Par bonheur, la visée de nivellement passait de peu à côté.
Campé sur ses deux jambes écartées, Alexis, l’œil rivé à son appareil, dirigeait les manœuvres du geste. L’équipe de neuf Noirs ouvrait, à la machette, un layon dans l’enchevêtrement végétal afin de rendre possible la visée. Bientôt, la mire tenue pour l’heure par Dialo put se mettre en place ; verticalement.
Au faîte des plus grands arbres, on distinguait difficilement une compagnie de singes qui manifestait son mécontentement par des cris et des bris de branches ; lesquelles tombaient assez loin des intrus humains.
Ça pue ! râla Alexis.
Ils pissent de colère, s’esclaffa Dialo, mis en joie.
Verticale, ta mire, s’il te plaît !
Tout à coup, les manœuvres noirs s’agitèrent.
Serpent ! Serpent ! criaient nombre d’entre eux.
Ils formèrent aussitôt un large cercle autour d’une portion du layon, tout en taillant à la va-vite dans les branches coupées des verges de quelque deux mètres. Alors, utilisant leurs bâtons comme des fléaux, ils se mirent à battre anarchiquement le sol du layon jonché de branchages. Jusqu’au moment où, triomphalement, un Noir souleva du bout de son bâton le cadavre d’un gros serpent de la même couleur vert tendre que le dessous des feuilles.
Satoutou ! Satoutou ! braillaient tous les manœuvres, hilares.
La vipère à corne, traduisit Dialo.
Ils vont se régaler ce soir, conclut Alexis.
À présent, devant les manœuvres, l’ombre de la forêt paraissait s’éclaircir. Les premiers débouchèrent dans une manière de clairière plantée d’abord de bananiers, plus loin de caféiers. Attiré par le bruit, un couple de jeunes Noirs se tenait là, debout. La femme portait un enfant dans le dos, en tenait un autre par la main.
Alexis s’avança vers eux :
Bonjour !
Le couple répondit par un cérémonieux hochement de tête.
Dialo, reprit le Blanc, viens expliquer. Dis-leur que les eaux du barrage vont monter jusque là où nous sommes. Et que nous allons compter les bananiers et les caféiers qui seront noyés ; pour les indemniser.
À deux cents mètres, légèrement en contrebas, on apercevait la rivière qui charriait des eaux boueuses, d’une couleur ocre clair.
Alexis extirpa un téléphone cellulaire de l’étui fixé à sa ceinture et composa un numéro.
Allô… Hugo ? Alexis. Je suis tombé sur une petite plantation, bananes et café. Et toi, sur ta rive, toujours rien de nouveau… ?
* * *
Hugo se trouvait au plus profond de la forêt primaire, cerné par une débauche de végétation rendue plus sombre encore par l’absence de toute percée de soleil.
T’es un homme heureux, fit-il, parce que, moi, je suis comme qui dirait cerné par le vert, interdit de coups de soleil, rongé par l’humidité ! Alors, tu penses, même en employant un sèche-cheveux, aucun planteur ne pourrait survivre…
Le rire d’Alexis lui martyrisa le tympan.
Rigole, rigole, ma peau va bientôt se ratatiner comme au sortir du formol et je finirai en vitrine au musée des colonies. Vraiment, si jamais je tombe sur une plantation aujourd’hui, je vous fais une chair de poule…
Et il s’épongea vigoureusement le front.
… à plus tard sur les ondes, conclut Hugo.
Il remit son instrument à la ceinture, colla son œil au viseur pour noter sur un carnet le chiffre lu sur la mire, puis fit signe à l’un des manœuvres noirs d’enlever l’appareil de nivellement. À cet endroit, le sol était en pente et l’importante humidité rendait glissantes les branches coupées tombées dans le layon. Pieds nus, le manœuvre semblait plus sûr qu’Hugo, équipé de ses chaussures de brousse. Il fit une embardée, mais put se raccrocher à un petit arbre épargné. Les Noirs rirent sans malice.
Patron, viens voir…, fit l’un d’entre eux.
Hugo s’approcha. L’Africain tendait le doigt vers le pied d’un arbre colossal développant d’énormes racines. L’ombre y était encore plus dense. Le topographe fronça les sourcils, s’efforçant en vain de distinguer ce que signalait le Noir. Quelque chose bougea. Enfin, il crut apercevoir un groin noirâtre armé d’une défense de sanglier. L’animal faisait face.
Elle a ses petits, avertit le manœuvre.
Brusquement, le mufle disparut, tandis que des branchages frissonnèrent.
Avec précaution, Hugo s’avança. Son visage était crispé. Sous les hautes racines, la pénombre s’aggravait. Il se faufilait dans cette sorte de cage naturelle quand son pied se prit dans une tige serpentant au sol ; il perdit l’équilibre et s’étala de tout son long !
Patron, attends ! s’écria l’un des Noirs.
Maintenant, couché sur le côté, il retenait son souffle : à moins d’un mètre de son visage, une araignée géante se tenait immobile. Sombre, la masse semi-sphérique se confondait presque avec les végétaux d’un vert foncé. Les yeux plissés, Hugo grimaça, tétanisé. D’un seul coup, les pattes de la bête la soulevèrent et, dans une agitation fébrile, l’éloignèrent avec une vélocité inouïe. Hugo relâcha l’air bloqué dans ses poumons. Il essaya de se relever, mais son sac à dos, coincé par une racine, le clouait à la couche d’humus. Une très forte odeur de moisi l’oppressait. Avec peine, il se dégagea des bretelles, l’une après l’autre. Une main robuste le saisit sous l’aisselle et, en force, l’aida à se mettre debout.
Ça va, Patron ?
Ça va, ça va…
Une musaraigne, pas plus grosse qu’une souris, urinait contre une poche latérale du sac à dos.
C’était un sanglier ? Une femelle de sanglier, hein ? interrogea Hugo.
San-glier… ? répéta le Noir, perplexe.
Hugo se pencha alors pour soulever son bagage. La musaraigne avait disparu.
Là-bas, Marceau armé d’une branche fouillait une termitière ; il extirpait ainsi de leur monticule des termites qu’il dévorait avec ardeur.
Chapitre 5


Pendant ce temps, une Jeep cahotait sur la piste de terre rouge qui, saignant la forêt, menait au village tapi près du fleuve. À côté du pilote, homme noir à la chemise claire rougeoyant de poussière, se trouvait une Blanche, belle jeune femme brune au regard résolu.
Avec le chef de village, on procède comme d’habitude, lança le conducteur qui n’avait sans doute pas trente ans.
Dame, il nous faut bien ruser, répondit la femme dans un demi-sourire. L’Afrique pousse l’homme en avant pendant que la femme tire les ficelles.
Tu sais bien qu’on ne peut guère bousculer les traditions. Ensuite, c’est toi qui parleras logistique au nom de l’O.N.G., d’accord ? Mais, pour les ficelles, on verra…
Il partit d’un grand éclat de rire et rétrograda en deuxième pour pénétrer dans le village. En dépit de traits épais et d’un nez particulièrement épaté, il émanait de cet homme noir une distinction certaine ; un grand calme aussi. La femme, à la carnation blanche repue de soleil, riait de bon cœur.
La Jeep roulait au pas devant une ribambelle de gosses plus ou moins nus, accourus de toutes parts. Enfin, elle atteignit l’endroit où les cases, disposées en demi-cercle, faisaient place au lieu de palabres surmonté de son toit plat rectangulaire. Là où avaient parlementé les topographes.
La première, la jeune femme en short et chemisette kaki descendit avec naturel, souriant à l’intention des gamins qui observaient à distance. Elle attendit son confrère noir et tous deux allèrent s’asseoir sous l’ombre bienfaisante.
On va être coupés du monde automobile pendant près d’un mois, ironisa l’homme, va falloir tenir le coup…
Tu dis ça, Raphaël, parce que tu n’as jamais été à Venise.
Bien sûr que si ! Mais, là-bas, ce sont des plaisantins : ils n’ont pas pu se séparer des canots à moteur.
Sûr qu’ici, on n’aura pas de ces nuisances…
Le groupe chamarré, constitué du chef de village et de ses notables, arrivait à moins de vingt mètres. L’homme et la femme se levèrent. Et le rituel des civilités commença. Après quoi, tous s’assirent.
Je vous présente le docteur Flora Muller qui fait équipe avec moi dans l’O.N.G., dit avec solennité l’Africain distingué.
L’un des Noirs accompagnant la délégation officielle traduisait au fur et à mesure. Le chef de village salua gravement la jeune femme blanche, imité par tous les notables.
Avec votre accord, nous avons mis au point un système de santé rurale…, poursuivit le Noir à la chemise rougie de poussière. (Il laissa le temps nécessaire au traducteur) Et aujourd’hui, nous partons en tournée d’évaluation auprès de tous les petits planteurs au bord du fleuve en amont ; là où il n’y a plus aucune piste.
Traduction en langue locale, réponse du chef, traduction en français : l’interprète ne chômait pas !
Docteur Yacé, le chef de village vous remercie, toi et le docteur Muller, pour la mise en œuvre de ce projet. Il tient à votre disposition tout ce qu’il sera en mesure de fournir.
Dis au chef tous nos remerciements. Et que le docteur Muller va lui exposer nos besoins.
La jeune femme inclina son joli visage avant de prendre la parole.
Avant tout, il nous faudrait évidemment une pirogue. Ensuite, un guide connaissant les emplacements des plantations. Et aussi plusieurs manœuvres bien costauds.
À chaque évocation, le chef de village hochait la tête en signe d’acquiescement.
Également, des sacs de riz supplémentaires. Et un endroit sûr pour y laisser notre Jeep.
D’un large geste des deux mains, le chef de village indiqua que tout était faisable.
Vous rencontrerez peut-être les topographes, traduisit l’interprète après que le chef eut repris la parole. Ceux qui vont noyer les berges de la rivière et une grande partie des petites plantations.
D’ordinaire impénétrable, la physionomie du chef de village s’était attristée.
Notre gouvernement ne nous a même jamais demandé notre avis, ajouta-t-il, amer. Il écoute plutôt les entreprises internationales du béton. Le dirigisme blanc a fait des petits chez les Africains…
Les deux médecins étaient devenus impassibles.
Chapitre 6


Cerné par la forêt, le campement se trouvait dans un semblant de clairière réalisé à coups de machettes. La table de camping était dressée devant une tente suffisamment haute pour se tenir debout en son centre. Accoudé devant un grand bol de café, Alexis s’empiffrait de bananes tandis qu’à quelques mètres les travailleurs noirs ingurgitaient leur riz habituel en plaisantant dans leur langue.
Dialo ! cria soudain le Blanc, on va y aller !
Devant l’absence de réponse, Alexis cherchait du regard le chef d’équipe.
Dialo…, reprit-il, il n’est pas avec vous ?
Les Noirs s’étaient arrêtés de blaguer.
Malade, Dialo, risqua l’un d’eux.
Malade ? Qu’est-ce qu’il a ? Une flemme ?
Lui, dormir…
Alexis se leva, ennuyé.
C’est bien ce que je dis ! Où il est ?
Le même Noir qui avait répondu se sentit obligé d’abandonner son plat de riz. Il se redressa.
Patron, viens.
Il emmena le Blanc dans la cabane improvisée où Dialo reposait sur sa natte. Le malade ouvrit douloureusement les yeux.
Ben alors ? tenta de plaisanter Alexis. T’as un coup de pompe dans la montée… ?
Hein ? fit le Noir allongé.
Je veux dire : tu fais dans la montée de palu ?
Non, j’ai le ventre qui coule…
Ah, c’est juste une dysenterie. Pas grave, j’ai le remède miracle, tu vas voir.
Non…
Comment ça, non ?
Patron, je tiens pas sur mes jambes.
C’est à ce point ? Bon, je te donne ce médicament et dans deux jours, tu es debout.
Alexis se sentait profondément contrarié, sans commune mesure avec le contretemps.
Quand la colonne des travailleurs disparut dans l’amoncellement végétal, Dialo se mit debout. Par une trouée des branchages entrelacés constituant le mur de la cabane, il observa le cuisinier noir qui nettoyait sa table de travail. Alors, il rassembla ses maigres affaires dans un petit carré de tissu dont il noua les extrémités deux à deux et qu’il suspendit à sa ceinture. Le cuisinier n’était plus en vue. Dialo sortit avec précaution et s’esquiva prestement en jetant des regards derrière lui. La muraille végétale l’engloutit.
Dans la pénombre verte, il marchait à lentes enjambées, s’aidant quand il le fallait de ses avant-bras pour repousser les branches mêlées aux lianes torsadées. Il s’arrêta, puis choisit de descendre en suivant la plus grande pente. Bientôt, il entrevit la rivière. Mais la berge était envahie par une végétation particulièrement dense. Il siffla longuement deux fois, imitant un cri d’oiseau. Il allait récidiver quand le même signal lui répondit. Cela venait de sa gauche. Il prit cette direction et découvrit un endroit où les broussailles avaient été récemment dégagées. Il put ainsi s’approcher de l’eau : une pirogue attendait sous les branches basses d’un arbre imposant. Deux Noirs y étaient assis, braquant leurs fusils de guerre. À sa vue, ils abaissèrent leurs armes.
Dialo embarqua en silence et la pirogue traversa la rivière aux flots boueux.
Au moment de prendre pied sur l’autre rive, l’Africain qui portait un maillot de corps et autour du cou un petit foulard torsadé tendit à Dialo un troisième fusil puis un pistolet dans son étui. Ce dernier s’équipa pendant que les deux autres dissimulaient la pirogue sous la végétation. Ils s’enfoncèrent dans la forêt.
Marchant en deuxième position dans la file indienne, Dialo tapota la crosse de son arme du plat de la main.
On a reçu du beau matériel !
Camarade Chef, répondit l’homme au foulard, il y a encore plus efficace : des bactéries ou des virus contre nos ennemis du gouvernement.
Koffi, tu délires ? C’est de la déformation professionnelle ! Tu te crois encore dans ton laboratoire ?
Justement, je connais la virulence du pouvoir infectieux. Prends l’exemple des Japonais pendant la dernière guerre, ils produisaient 45 kg de puces chaque mois !
Chut ! fit l’homme de tête.
Le Noir au foulard s’arrêta, baissant la voix :
La peste bubonique se transmet précisément par les puces, et le germe est largement dispersé dans la nature. Comme à portée de main…
Je t’ai dit non ! chuchota Dialo. C’est la position du Front ; il n’y a pas à revenir là-dessus.
L’autre continua sur un ton désinvolte :
L’incubation est de quelques jours, l’infection foudroyante, et comme nous manquons de streptomycine, nos gouvernants seront anéantis. En tout cas, désorganisé, le bras de l’État !
Chut ! fit de nouveau le troisième homme.
On n’en parle plus, c’est « niet ». Allez, en avant, mission inchangée.
Les trois hommes reprirent leur marche en file indienne. Enfin dans le silence.
* * *
Une haute tente, pareille à celle d’Alexis, voisinait avec deux cabanes improvisées, toutes trois étouffées par la végétation foisonnante. Devant elles se pressaient des manœuvres assemblés tels des badauds. Les Noirs riaient.
C’est que le petit singe noir s’amusait à courir droit devant lui, déroulant la longue laisse fixée à un solide pieu fiché en terre. Puis, à bout de corde, il revenait à bride abattue vers la tente. Et recommençait.
À un moment, soulevant brutalement la toile servant de porte, il pénétra sans façon à l’intérieur et courut chatouiller les pieds blancs qui dépassaient du drap. Hugo grogna et se redressa brusquement. Dans cette position assise, il chercha autour de lui l’animal. Le visage ruisselant de sueur, ses yeux brillaient anormalement. Soudain, le petit singe qui était tapi dans un angle de la tente bondit au-dehors.
Hugo se passa la main dans les cheveux puis se leva péniblement. Saisissant une serviette qui traînait là, il s’épongea méthodiquement tout le corps, enfila un short et, d’une démarche mal assurée, sortit enfin.
Abd…, voulut-il appeler, mais sa voix se cassa tout net.
Spontanément retentit le rire bon enfant des manœuvres qui avaient commencé à manger. Hugo eut un geste d’impatience.
Le… le petit-déjeuner…, murmura-t-il, à moitié aphone.
Patron, tu vas chanter ? blagua un Noir devant ses compatriotes hilares.
La mine revêche, le Blanc rentra enfiler une chemise. Le cuisinier avait déjà apporté le repas du matin tandis que les manœuvres nettoyaient sommairement leurs gamelles. Hugo ne put manger. Dents serrées, il donna le signal du départ. En file indienne, l’équipe disparut parmi la végétation folle.
Le Noir de tête atteignit bientôt le layon tracé la veille. L’air intrigué, il se retourna vers Hugo qui marchait avec de réelles difficultés. Soudain, ce dernier pris de nausée se détourna pour s’agripper à un jeune arbre. Cassé en deux, il vomit un jet de bile.
Les Africains, bras ballants, observaient avec perplexité. L’un d’eux leva sa machette et se mit en quête d’une certaine liane ; quand il l’eut trouvée, il posa sur le végétal torsadé sa large main qui cependant ne pouvait en faire le tour.
Patron, viens…
Le front en eau, Hugo approcha tel un automate. Alors, le Noir sectionna la liane qui laissa échapper un liquide aussi incolore que l’eau. Bouche ouverte, la tête rejetée en arrière, il but puis fit signe au Blanc de l’imiter. Quand Hugo se plaça sous la liane, il fallut le soutenir.
C’est à ce moment qu’un manœuvre tourna la tête vers la profondeur de la forêt. Un autre l’imita. Deux Noirs échangèrent des regards étonnés. Des frôlements dans les broussailles parvinrent aux oreilles d’Hugo, malgré son mal.
Soudain, deux Africains apparurent, le pistolet-mitrailleur au poing. Tout de suite, ils lancèrent un ordre dans leur langue. Les manœuvres marquèrent un temps d’hésitation puis s’assirent, mains derrière la tête. Trois autres Noirs armés de fusils s’étaient manifestés. Toujours cassé en deux, Hugo fixait les intrus, le visage vide de toute expression.
À son tour, Dialo se montra, flanqué de l’homme au foulard torsadé.
Mais Dia…, marmonna Hugo, l’œil noyé de fièvre rivé au fusil du chef d’équipe.
Front de Libération du Peuple ! annonça ce dernier, visage fermé. Patron, tu es mon otage.
Hugo eut une nouvelle nausée. Quelques hommes armés rirent.
Tu es malade ? s’étonna Dialo.
Il aida le Blanc à s’asseoir pendant qu’un des manœuvres s’adressait à lui dans sa langue.
Ça t’a pris ce matin ? On va te soigner, sois rassuré.
Hugo ne le quittait pas des yeux.
Le Front de Libération a décidé d’agir pour délivrer ses prisonniers. On vous échangera contre eux. Et contre une rançon.
Vous ? parvint à articuler Hugo.
Toi et Alexis, répondit sèchement Dialo. Je suis désolé.
Le regard du Blanc glissa vers le sol, découragé. Celui du chef rebelle s’attarda longuement sur l’homme au foulard. Puis l’ex-chef d’équipe harangua dans leur langue les manœuvres qui maintenant étaient sous la surveillance d’une dizaine d’hommes armés. Deux Noirs commencèrent à confectionner une civière.
Dialo revint à Hugo :
Nous retournons à ton campement prendre tes affaires, ton filtre à eau… Donne ton téléphone.

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