Entre minuit et midi
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Description


Une nuit. Un club. Un meurtre. Enquête en huis clos... sur l'Ile de Ré!




Un soir de février, la présidente du L'Club Nephtys, sur l'île de Ré est retrouvée morte. L'incompréhension, l'indignation s'abattent sur le club tandis que Lieut'nant Dan’, visiteuse occasionnelle, prend l'enquête en main. Elle en est sûre, le coupable ne peut être que parmi ces dames...
Au fur à mesure des interrogatoires, elle va en apprendre un peu plus sur chacune d'elles, connaître leur part de lumière et surtout, découvrir leurs zones d’ombre.
Que cachent donc ces femmes ?


Quel secret leur faut-il préserver au point de les pousser à commettre l'irréparable ?



Clin d’œil à Agatha Christie non fortuit !



"Le meurtre est interdit en théorie comme en pratique,


la liberté de parole est autorisée en théorie, mais interdite en pratique.


Le meurtre est parfois puni, la liberté de parole toujours quand elle est perpétrée."


Mark Twain



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Informations

Publié par
Nombre de lectures 2
EAN13 9782381532974
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0075€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait


la liberté de parole est autorisée en théorie, mais interdite en pratique.


Le meurtre est parfois puni, la liberté de parole toujours quand elle est perpétrée."


Mark Twain



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Entre Minuit et Midi
La SAS 2C4L — NOMBRE7,ainsi que tous les prestataires de production participant à laréalisation de cet ouvrage ne sauraient être tenus pourresponsables de quelque manière que ce soit, du contenu engénéral, de la portée du contenu du texte, ni dela teneur de certains propos en particulier, contenus dans cetouvrage ni dans quelque ouvrage qu’ils produisent à lademande et pour le compte d’un auteur ou d’un éditeurtiers, qui en endosse la pleine et entière responsabilité
Gabrielle MAKLI


ENTRE MINUIT ET MIDI
« Par ce que morir ou soy occire pardesesperance N’est pas oevre de fortitude, et n’estpas vertu, mes est vice. » NicolasO resme Éthique,82
AB OVO
Cettefois-ci, je suis bel et bien occise. Participe passé, fémininsingulier du verbe occire , occi-se, puisque victime etde sexe féminin. J’aimerais pouvoir vérifier surInternet pour être tout à fait sûre, mais, dansl’état présent, c’est impossible. Ma têteest affaissée sur un plateau de table et repose, pataude, surmon cahier de notes. Pense-bête utile pour régir le bondéroulement de chaque session, en l’occurrence, ici etmaintenant, parfaitement superflu.
Jem’appelle Antonia Gwencoat. J’ai soixante ans et j’étais,jusqu’à ce soir, présidente du L’ClubNephtys à Saint-Martin-de-Ré, un bourg situé surcette belle langue de terre pleine de charme qui s’allonge dansle golfe de Gascogne et que l’on nomme île de Ré.
Onm’a tuée. On m’a assommée, achevée ;supprimée, assassinée, exécutée, abattue,trucidée. Poignardée par-derrière. Ce n’estni symbolique, ni une vue de l’esprit. Oh non ! C’estun meurtre impur et simple. Le médecin légisterelèvera, en temps et en heure, trois indices suspects sur moncorps. Une trace de pression près de l’omoplate gauche,un hématome sur la nuque, à la base de mes cheveux (ma cinquième cervicale présente une étrangefêlure) ainsi qu’une marque écarlate sur le front.
Jene souffre pas. Je flotte. Irréprochable dans ma jolie robenoire. Pas d’effet de manche ici, comme pourraient le fairecroire mes deux bras encadrant mon crâne. En position debout,la posture pourrait attester d’un moment de gloire, mêmefugitif, ou même les prémices d’une victoireannoncée. Pour l’heure, mon corps reposant àl’équerre, nous dirons que la notion de détresseest flagrante.
À moi, les enfants de… Trop tard ! Un appelau secours est vain, désormais.
Pour finaliser le tableau – selonque l’on se sent plutôt artiste dans l’âme ouque l’on est ouvrière consciencieuse – il y alieu de préciser qu’une lame effilée m’aperforé la peau. Elle a pénétré le thoraxentre les cinquième et sixième espaces intercostaux,achevant une incision définitive. Les bords de la plaie sontnets et sans bavure malgré le métal à peineaiguisé. Le manche de mon coupe-papier luit sous la faiblelumière qui tombe de l’houteau ( Houteau :terme de menuiserie désignant une petite fenêtre ou lucarne de forme triangulaire pour apporter un éclairage naturel dansune pièce mansardée.) ,vigie opiniâtre nichée en haut du mur Est. Et se dresse,dru, incongru, au milieu de la scène, tel un symbole phalliquefort déplacé pour un club exclusivement féminin.
Membres du L’Club NEPHTYS
Antonia Gwencoat Directrice d’une maisond’édition Présidente… etvictime Surnommée Antigone
Chantal Losac Documentaliste Membre
Mireille Moudre Agent commerciale à laretraite Membre
Alice Legris Pédopsychiatre Trésorière
Solveig Billancourt Médecin-Acupunctrice Responsabledes Relations extérieures
Maud Krebudes Archéologue Membre
Clarence Lenagrat Agent immobilier Médiatrice
Fiona Burgrefesant Préparatrice enpharmacie Membre dite Fi-fi Grain d’sel
Sidonie Noriczk Diététicienne-Nutritionniste Membre
Noëlle Schible Paysagiste Membre
Bastienne Labbé Animatrice Membre/secrétaire
Judith Grezenet - Brin Photographe Cheffe duProtocole
Marion Rengave Chercheuse DPL Membre
Anuhya Vounel Notaire Membre fondatrice du club diteAnubis
Blandine Raffel Directrice d’un centre dethalasso Membre
Émilienne De Nyam Inspecteur desimpôts Membre surnommée Belphégor
Denise Lozère Puéricultrice Membre
Viviane Lesniet Agent de musée Membre
Florence Thorée-Gigote Maitre de conférences
Membre (absente au moment des faits)
Ainsi que…
Danielle Marracoud Capitaine de gendarmerie visiteuse occasionnelle appelée familièrementDany, Dan’ ou Lieut’nant Dan
Bertille Hysmen Médecin légiste surnomméeplus souvent Bert
Certaines, les plus avisées, en riront. D’autresgrinceront des dents. Dieu reconnaitra les siennes.
Chapitre 1
Dany
Lechuintement de semelles qui glissent et progressent marche par marchetrouble à peine le silence du grand escalier de pierre. Lasilhouette de Judith chemine, tranquille, et vient s’encadrerentre les deux vantaux de la porte restée grande ouverte aprèsque toutes les participantes ont quitté les lieux. Le silencerègne… La cheffe du protocole plisse les yeux, scrutel’intérieur de la salle désertée, ainsiqu’elle le fait à chaque fin de séance et commeles devoirs de sa charge l’y obligent. Afin que tout un chacunpuisse retrouver l’atmosphère indispensable au bonfonctionnement d’un évènement ou d’unrassemblement à venir, quel qu’il soit.
Leschaises sont alignées de part et d’autre de la travéecentrale. Les plateaux de table sont nets ; pas de matérieloublié, pas de veilleuse allumée. Aucun accessoire pourtémoigner des débats qui viennent de se dérouler,il y a moins d’une demi-heure maintenant.
Soudain,elle l’aperçoit… et retient un haut-le-corps.
Elleporte la main à sa bouche pour ne pas hurler.
Là,vautrée sur le plateau principal, git une forme humaine.Judith, en trois ou quatre enjambées, vient vérifierqu’elle ne rêve pas ; non, elle n’est pasfolle. Le mince filet rouge sang qui s’écoule de labouche de la présidente est bien réel. Un poignard figésous son omoplate gauche, planté bien droit, bien dru, semblelui dire : t ’as bien vu, c’est une dague,pas une blague ! L’éclat doré quiricoche, l’espace d’une fraction de seconde, sur lemanche du couteau témoigne s’il en était besoinde la véracité du drame. Un deuxième hoquetremonte de sa gorge : cette fois, un spasme d’estomacmenace la propreté du carrelage noir et blanc. Aprèsavoir vivement tourné les talons, elle franchit les troismarches de l’estrade, traverse le lieu à toute allure etdévale l’escalier en laissant fuser un hurlementstrident. Dans le réfectoire, le brouhaha soudain s’arrête.Subitement. Saisissement général. Judith déboucheen trombe dans la salle commune puis s’immobilise d’unseul coup. Ses yeux sont éclaboussés par la lumièreblafarde qui tombe des néons. Son expression horrifiéeaffole le groupe, qui s’est ébranlé à sonapparition : on la cueille en bas des marches.
Clarencel’apostrophe :
— T’espas folle de crier ainsi ? Bonté divine, tu nous as fichuune de ces trouilles.
— Onl’a tuée ! On l’a tuée ! beugleJudith.
— Maisqu’est-ce que tu racontes, explique-toi ; qui est mort ?
— Mort e .Elle est mor-te, j’vous dis ! là-haut…là-haut. Je l’ai vue. … ’bouge plus. Elleest morte !
— Maisqui, bon sang de bois ? Qui est morte, qui ? renchéritSidonie.
— Laprésidente ! On a tué Antonia.
Judithest une jolie femme brune, aux cheveux crépus, coupéssi courts que ça ne se devine pas. La soixantaine passée,elle a gardé un corps souple, entretenu par des séancesrégulières de yoga. Ses gestes sont élégantset ses mouvements racés. Pour l’heure, la pâleurde ses traits est effrayante. Après avoir lâchéses dernières syllabes, qui sont sorties comme desgrossièretés, ses yeux d’un bleu intense roulentvers le plafond, ses genoux fléchissent… son corpsmenace de s’affaisser.
Marionralentit sa chute à temps en la saisissant sous les aisselles.
— Ilfaut lui faire boire un peu d’alcool, propose une voix.
— Fautla gifler, dit une autre.
— Écartez-vous !Je m’occupe d’elle, décide Blandine. Quelqu’unpourrait peut-être aller voir là-haut de quoi ilretourne ?
Anuhyas’ébroue la première.
— J’yvais ! suivie de très près par quelques autres.
Lestalons claquent. Les semelles clappent. Les robes se froissent.Coudes à touche-touche, le petit groupe ainsi forméremonte l’escalier dans un galop précipité.Muselées par l’incrédulité, ellesdéferlent presque toutes en même temps dans l’immensepièce obscure.
— Stop !On ne touche à rien !
Lavoix qui s’élève du bas de l’escalierimmobilise leur élan.
Appeléele plus souvent Dan ou Dany, parfois Lieut’nant Dan, parmoquerie affectueuse, et en référence à son filmpréféré, dont elle cite à tout propos laréplique fameuse « La vie c’est comme uneboîte de chocolats, on ne sait jamais sur quoi on va tomber !  ( Forrest Gump de Robert Zemeckis) » est unehabituée des lieux. Petite, un peu boulotte (style pot-à-tabac , dirait une méchante langue), lecheveu fin et rare, une bouille tantôt grave, tantôthilare, elle porte des lunettes rondes cerclées qui glissenten permanence sur le bout de son nez et qu’elle repousse parà-coups, en gestes mécaniques. La monture adoucit sonregard pénétrant, qui vous fouille au point de vousfaire douter de votre innocence. Son allure est souvent la même.Uniforme. Classique. Pantalon et blazer bleu marine sur chemiseblanche. Un pan peut dépasser parfois sous le coup d’unetrop grande agitation ou concentration. Dany a le verbe dru. Toutessont habituées à sa voix de stentor. Une voix qui enfleau fur et à mesure que se prolonge la soirée,lorsqu’elle les honore de sa présence. Soit pourraconter de bonnes blagues, soit pour relater les dernièresélucubrations de son shih tzu, prénommé Forrest (ou Shit , quand elle se fâche aprèslui). Elle est capable de réciter par cœur des répliquesde films ou de redonner tout ou partie de sketchs humoristiques dontelle les régale sans se faire prier. Sans affèterie,et dans un langage populaire pimenté d’argot. Et plus levin coule, plus elle les fait rire, quelquefois jusqu’auxlarmes.
Cequi ne l’empêche nullement, en sa qualité decapitaine de gendarmerie, de faire autorité dans saprofession.
Visiteuseoccasionnelle, mais bien connue du L’Club Nephtys, DanielleMarracoud, cinquante-sept ans, fit partie des premières femmesà exercer des responsabilités d’officier depolice judiciaire alors que les équipes foncièrementmasculines s’ouvraient tout juste au deuxième sexe. Dansun premier temps, son arrivée à l’unité deLa Rochelle a suscité brocards, galéjades etplaisanteries graveleuses dont elle s’est moquéeéperdument. Continuez comme ça, les p’titsgars, vos sarcasmes glissent sur moi comme l’ondée surles plumes d’une oie…, pas forcément blanche, gloussait-elle en son for intérieur en s’imaginant leurfaire un pied de nez dans le dos ; je saurai m’imposerau fil des mois, comptez là-dessus ! Jouant avechabileté et nuance la carte du " je te respecte, tu merespectes ; d’accord ?" pour imposer endouceur son autorité, son charme avait fini par opérer.
Maislorsqu’il lui arrivait de les bousculer un peu trop, alors ilsoubliaient Lieut’nant Dan pour subir les ires de…Marracouda !
Cesoir-là, Dany n’avait pas assisté à laréunion comme prévu. Un empêchement de dernièreminute l’avait retenue au bureau. Une obscure histoire devoisinage à Rivedoux-Plage. Deux énergumènesavaient créé un esclandre à l’heure del’apéritif : l’arrosage intempestif du jardinde l’un avec force doses de désherbant avait eu deseffets significatifs sur les arbrisseaux de l’autre. Aprèsun échange nourri de noms d’oiseaux, le ton étaitbrusquement monté. Lorsque le second avait fini par traiter lepremier de ‘fumier’ , puis de ‘salopard’,celui-ci, dans un aller-retour précipité, s’étaitemparé de sa 22 -Long Rifle . Au grand dam des voisinsqui avaient sauté illico sur leur téléphone pourappeler les gendarmes à la rescousse. Le litige qui opposaitles deux protagonistes était tellement monté ‘engraine’ que la patrouille dépêchée surplace avait renoncé à les calmer. Tout le monde auposte ! leur fut-il intimé pour en finir. Les deuxindividus s’étaient retrouvés un peu plus tardface à Lieut’nant Dan, qui se serait bien passéede cette audition tardive. Un œil guignant la pendule, Mazette, je vais rater la réunion , là… elleavait usé de toute la patience dont elle était capablepour ramener les contrevenants à la raison. « Messieurs,voyons… recouvrez votre calme, s’il vous plait ! Lacolère ne vous mènera nulle part, sinon à desextrémités que vous pourriez regretter ! Qui plusest, la paperasse me rend grincheuse, alors… »
Jusqu’àce qu’elle décidât enfin de les libérer.Avec la promesse ferme de chacun de respecter l’accord établidans son bureau. Entretemps, tous ses espoirs de rejoindre le L’clubNephtys et d’attraper la conférence à tempsavaient fondu ; la petite aiguille ayant grignoté unmaximum de précieuses minutes. Sur le point de renoncer, elledécida néanmoins dans un dernier sursaut de passer àla ‘Maison Douce’.
Hop,faute de grives, je vais me taper un dernier verre ! Çava me détendre…
Elleles avait rejointes aux environs de 22 h 25. Heure àlaquelle elle savait les trouver, à peu de chose prèset selon toute vraisemblance, autour de la buvette.
Cequi n’avait pas manqué !
Soudain,elles se figent, attendent son verdict. Et de se donner la main, dese regarder, de se donner du courage, de se prendre par la taille oules épaules. Un goût de cendres empâte leslangues, étouffe les plaintes, l’effroi engourdit lescorps. Elles sont une quinzaine à se resserrer d’instinctpour unir leurs forces devant l’horreur de la situation. Danyarbore sa mine la plus grave. À remiser toute gaité.Plus question de badiner. La ‘professionnelle’ reprend ledessus.
Ellefranchit en silence les trois degrés qui la séparent ducorps affalé sur le bureau, et pose deux doigts sur le couinerte,
— Hum…en effet. Il faut se rendre à l’évidence, Antoniaa perdu la vie.
Commesi ces mots avaient le pouvoir de libérer la parole, des cris,des pleurs se déversent dans le vide de la nuit.
— Ohnooon ! C’est… c’est pas… possible.C’est épouvantable.
— Qui…a pu commettre un tel forfait ? C’est monstrueux !
— Jen’y crois pas… C’est une abomination !
— Atroce.C’est atroce… Comm… mais pourquoi ?
— Ilfaut appeler la police !
— Stop !La police c’est moi, intervient la capitaine, retrouvant àl’instant le ton et les mots utiles à ses condisciples ;laissez-moi réfléchir… Que l’une de vousdescende tout de suite prévenir le reste du groupe : jedéfends formellement à quiconque de sortir. Il est22 h 45. À partir de maintenant, je couvrel’enquête… et je me fais fort de découvrirqui a pu commettre une telle infamie.
« À qui est cette maison ? Àqui est la nuit qui écarte la lumière Àl’intérieur ? Dites, qui possède cettemaison ? Elle n’est pas à moi. J’en airêvé une autre, plus douce, Plus lumineuse, Quidonnait sur des lacs traversés par des bateaux peints, Surdes champs vastes comme des bras ouverts pour m’accueillir. Cettemaison est étrange. Ses ombres mentent. Dites,expliquez-moi, pourquoi sa serrure correspond à maclé ? » Toni M orrison
Chapitre 2
Maison Douce
Ilfaut d’abord la trouver, cette innocente rue pavée,presque cachée au cœur de Saint-Martin-de-Ré…
Commebeaucoup de ruelles, venelles, impasses, qui sillonnent lesdifférents bourgs de l’île, et qui en composent lecharme essentiel, elle se situe non loin du cœur battant de laville. En partant du port, le mieux est de remonter la rue Sully,tout en essayant de repérer le clocher de l’églisefortifiée, monument central et touristique du bourg, et cherau cœur des Martinais. On peut rejoindre la place pittoresqueen diable qui palpite à ses pieds, surtout en haute saison, etlever le nez un instant pour admirer cette auguste vieille ‘Dame’.Elle brandit ses vestiges de pierres, main ouverte aux doigts figés,doigts rongés vers l’Éternel, offrant aux yeuxdes passants les nombreuses blessures du passé. Passédouloureux. Passé mouvementé. Guerres de religion,affrontements, conflits. L’édifice a étéendommagé à de nombreuses reprises et plusieurs foismis à sac, laissé pour ruines, reconstruit, puisbombardé à nouveau… sans oublier de nombreuxépisodes dramatiques durant lesquels élémentsnaturels, tempêtes, incendies se sont mis de la partie pour lesaccager. Un tel vécu aurait pu signifier sa fin …c’est mal connaitre l’âme humaine et son éternellehorreur du vide, qui a toujours à cœur de reconstruirece qui a été détruit. L’église,réparée, réhabilitée, restauréeselon les critères du XVIII ᵉ siècle, et son clocher trônent depuis sans souci aucentre de Saint-Martin-de-Ré.
Ence mois de février pluvieux, les crénelages quigriffent et déchirent les cieux, abusant de leur aspectfantomatique, n’ont rien de rassurant.
Ils’agit de tourner le dos, si l’on veut rejoindre le lieuqui nous préoccupe… Quitter le parvis, en laissantderrière soi le cours Bailly-des-Écotais, et contournerl’arrière de l’église par la rue duDocteur-Kammerer. On peut aussi, si l’on préfère,monter les six marches qui débouchent sur une charmante placearborée, place Eudes-d’Aquitaine, endroit àtraverser avec quiétude. Où il est aisé de segarer les soirs de réunions, ce qui n’est en riennégligeable. En arrivant suffisamment tôt, il n’estpas rare de surprendre en cette période de l’annéeun phénomène impressionnant. Ils sont peut-être10   000, voire plus,et bien difficiles à dénombrer. Décrivant descourbes, des volutes, des arabesques, des circonvolutions, ils sedonnent en spectacle à la tombée du jour, enarrivant par nuées, par bandes successives. Ils se posent dansles arbres, sur les branches ou encore sur les fils électriques.Concentrés, groupés, les étourneaux sansonnetsse rassemblent et se réfugient ainsi pour la nuit àl’abri des prédateurs.
Ilse trouve toujours quelques adhérentes pour arriver en avance,soucieuses de ne pas rater l’évènement, avidesd’admirer ces oiseaux migrateurs en quête derassemblement. Quitte à se rejoindre après au bistrot L’Insolite qui fait le coin, en attendant l’heuretapante.
Aubout de cette place, on pénètre à droite dans larue Mérindot et on se laisse mener par son tracéonduleux, en longeant les petites maisons aux typiques façadesblanches, sans omettre de s’arrêter un instant devant unedes plus charmantes. « La maison de Blanche-Neige »,baptisée ainsi par quelque adhérente imaginative, sansdoute à cause de sa taille, de ses pans de bois et de sonencorbellement, de la petitesse de ses fenêtres et de sesvolets laqués en vermillon. En réalité, cettemaison de la Vinaterie datant du XVII ᵉ siècle a été rénovée au cours duXX ᵉ par lepropriétaire de l’époque, un artiste peintre.Quelques pas plus loin, sur la droite, se dresse un ancien couvent,appelé familièrement ‘Maison Douce’,bâtiment devenu lieu culturel, où salles de réunion,de réception, parfois d’exposition, sont renduesaccessibles grâce au bon vouloir de la mairie aux associationset clubs martinais qui en ont fait la demande.
Labâtisse haute de trois étages présente son flan àl’angle de l’impasse Mérindot, celle-ci offrantgénéreusement quelques places de stationnement (ce quiarrange bien ces dames qui arrivent parfois juste à l’heure,au tout début des débats). Les séances démarrantà huit heures pétantes, les retardataires sontaccueillies au mieux par un œil sourcilleux, au pire par unregard noir, un soupir lourd de reproches.
AuL’Club Nephtys, l’heure c’est l’heure. Lerèglement est très strict sur ce point.
L’entréeprincipale ouvre sur un vestibule qui dessert, à droite,vestiaires et lieux d’aisances, et, blottie dans unrenfoncement, une petite porte de service – ou desecours – donnant sur l’impasse. Autorisant entréeset sorties discrètes. Très appréciée partoutes celles qui n’aiment pas dévoiler leurappartenance à ce club par ailleurs nullement clandestin. Dansune petite ville, c’est bien connu, tout se sait, tout finitpar se savoir ; si adhérer à Nephtys n’arien de honteux, certaines de ses membres ne souhaitent pas en faireétat, ce qui est leur droit le plus absolu.
Aufond du couloir, un escalier en colimaçon s’échappeet déroule marches et garde-corps en pierre. Un vrai‘brise-cou’, préviennent ceux qui le connaissentbien et ont goûté à leurs dépens au gironun peu fatigué de ces vieilles marches. Il débouche surun palier étroit de forme pentagonale desservant la salle desdébats proprement dite et une pièce d’appoint.Souvent fermée, cette petite salle est empruntée àde rares occasions, pour de courtes réunions informelles.
Aurez-de-chaussée, en face des vestiaires, une lourde portebattante donne accès à une salle commune où separtagent derniers verres et simples collations ; un temps leplus souvent joyeux, harmonieux qui clôt les délibérationsprécédentes. Reste qui veut en fin de soirée,c’est sans obligations. Si d’aucunes, tenues par desresponsabilités professionnelles ou familiales, sont amenéesà rentrer aussitôt les débats terminés, ilest recommandé de prévenir la responsable des en-cas.S’il y a lieu, et si une forte affluence est envisagée,cette salle s’avère précieuse pour l’organisationd’opérations de plus grande envergure quand la salle dupremier étage n’y suffit pas.
Àchaque extrémité de ce vaste espace, occupée parde longues tables et des sièges pour partie empilés, seprésente un escalier. Le principal à droite en entrantpermet de rejoindre la grande salle de réception àl’étage. Il est doté d’une lourde porteisolante — dite coupe-feu — qui étouffe leséventuels bruits de voix, ou selon l’heure, de vaisselleet gamelle venant du rez-de-chaussée, protégeant ainsiles débats en cours. Une autre porte, plus ordinaire,dissimule la régie de l’immeuble ainsi que l’accèsau sous-sol. Entre les deux, une vitrine étroite et peuprofonde expose souvenirs et pièces commémoratives dela cité de Saint-Martin-de-Ré. De l’autre côté,appuyé sur le mur du fond, un comptoir de bar de belle facturesépare office et salle proprement dite. Lors de latransformation des lieux en espace culturel, l’adjoint au maireen charge et concepteur du projet, de mèche avec un amibrocanteur, avait déniché à peu de frais cecomptoir monumental datant du siècle dernier et dont lalivraison, d’ailleurs, s’avéra plus coûteuseque l’acquisition elle-même. Le bâti en chêne,teinté et vernis, constitué de quatre corps assembléspar des moulures à cannelures droites chapeautées d’unefrise de triangles et de fleurs d’acanthe, s’arrondit enson extrémité par une dernière partie courbée.Le plateau en zinc, dont les bords sont boulonnés par uneribambelle de clous calotins à tête ronde et brillanted’usure, étire une langue de métal parfaitemententretenue… ces dames ne pouvant s’empêcher, àchaque fin de soirée, tant la pièce était belle,de le lustrer à coups de torchon énergiques, jusqu’àle faire rutiler, arguant que, quand même, faudrait pas nousl’abimer, çui-là !
C’està gauche de ce comptoir que le second escalier enroule sesvolées de marches en bois et débouche au seuil d’unemezzanine aménagée en bibliothèque.
— Quia quitté les lieux en dernier ? lance Dany à lacantonade.
Elles se regardent. Décontenancées. Désemparées.Les têtes se tournent. Les yeux roulent d’un côté,de l’autre. Les doigts pointent. Toi… ? Non. Alors,qui… toi ? Ah, non, il y avait encore unetelle derrière moi…
— Quia éteint les lumières ?
— Normalement,c’est à Judith de le faire.
— Elleest sortie en dernier ? Bon, je la verrai plus tard.Laissons-lui le temps de se remettre.
— Heu…Il vaudrait mieux appeler la police, rechigne une voix fluette. Fionasurnommée Fi-Fi Grain d’sel, en référenceà la fois à son mari, saunier de son état, et àsa capacité à toujours s’empresser poursatisfaire le moindre désir de ces dames.
— Maisje suis la police, ma belle, ne t’inquiète de rien :je prends l’affaire en main, j’ai dit. Hop ! Tout lemonde descend.
Dixminutes plus tard, le chœur des femmes s’est reforméautour du comptoir, là où se bouclent toujours les finsde réunions, où se commentent, se complètent lesprises de paroles échangées au cours de la réunion.En général, les plus timides en profitent pour donnerun avis qu’elles n’ont pas osé soutenirauparavant. Ce soir, les commentaires se murmurent plus qu’ilsne se formulent. L’humeur vacille entre incrédulitéet suspicion. Les mines sont décomposées. Lesrespirations courtes. Les yeux rougis. Dorénavant, c’està qui osera donner un avis pertinent. Mais personne àcet instant ne songe à avancer une quelconque observation…le temps a suspendu sa course.
Lorsquela capitaine les rejoint, elle avertit :
— Accordez-moiun moment, le temps d’avaler quelques bouchées, et deboire un coup pour me donner du cœur au ventre. Soyez sûresque je suis aussi retournée que vous… mais, je n’airien avalé depuis le p’tit déj’ de cematin, s’excuse-t-elle. Ensuite, je monte dans la bibliothèque.Un ou deux appels à passer afin de prendre les dispositionsqui s’imposent avec ma brigade et surtout ma hiérarchie.N’ayez aucun doute là-dessus, je reste dans lesclous ! Ensuite, je commence les interrogatoires. Il est22 h 50, je déclare l’enquêteofficiellement déclenchée. Je vous attends là-haut.Peu importe dans quel ordre pour l’instant, ça m’estégal. Je vous entendrai toutes, de toute façon, et unepar une. Qui pour ouvrir le feu ?
— Houlà,moi faut que je rentre ! J’ai une rude journée quim’attend demain, avance Marion.
— Pasquestion ! Personne ne partira avant que cette affaire ne soitrésol…
Untollé couvre la voix de Lieut’nant Dan. Et d’invoquerson réveil du lendemain, de rappeler les cours qu’elledoit diriger de bonne heure, d’évoquer tour àtour et dans un retentissant désordre les clients àvisiter, les rendez-vous pris, un service à assurer, uneréunion de la plus haute importance, etc .
— J’veuxrien savoir… rien entendre.
Modulantnéanmoins sa voix pour adoucir le propos, Dany ajoute :
— Compliquezpas la situation, les filles. Il y a dans la salle là-haut uncorps pas encore refroidi. Il serait indécent, au regard denotre philosophie et nos engagements, que nous laissions les chosesen l’état. Et… on oublie les portables !Rien, absolument rien ne doit fuiter. Compris ? Préservons-nouspour le moment d’éventuelles interventions extérieures.Si, par le plus sinistre des hasards, il devait en êtreautrement, je vous laisserai en débattre avec mes collègues,sans parler des journaleux et autres curieux qui s’en donnerontà cœur joie, croyez-moi. Je doute, à cecompte-là, que vous soyez à la fête !
Leton est sans appel. Il ne fait aucun doute, pour les fillesrassemblées entre le comptoir et le pied de l’escalier,que Lieut’nant Dan agira comme elle l’annonce. Et qu’ilvaut mieux s’en tenir à ses recommandations.
— Jelaisse à votre entière initiative de décider quimontera en premier ou se présentera spontanément. Onest entre adultes, pas vrai ? Alors, ne me faites pas jouer lerôle de la mère fouettard, j’ai ça enhorreur, dit-elle en essuyant d’un revers de la main lesderniers bris d’une double tranche de Morthais et pain decampagne encore rivés au coin de sa bouche. De sa démarcheun peu pataude, elle attaque d’un pas déterminéles premières marches qui mènent à la mezzanine.Marquant un temps de pause, elle se retourne :
— Ah…,encore une précision, je vais appeler le docteur Hysmen. Avecelle, ça ne traine jamais. Prévenez-moi lorsqu’ellese présentera.
— …
Legroupe qui paraissait faire bloc quelques minutes auparavant sedisperse dans la salle blême en gémissant, en soupirant.Certaines choisissent de s’attabler pour grignoter un morceauou avaler un verre, à l’instar de la capitaine, afin dese ressaisir un peu. Tandis que d’autres, accablées, seprennent la tête entre les mains, marmonnent et rabâchent.Viviane, Alice et Noëlle entourent Judith, toujours hébétée,prostrée. Quelques-unes ont choisi de se regrouper en petitsclans, par affinités, et commentent à voix contenuel’incroyable évènement qui les plonge dans lasidération.
Marion,Bastienne, Émilienne, Denise et Anuhya se sont réuniesdevant la porte donnant sur le vestibule. Ça ronchonne dur.Émilienne, remontée comme un coucou suisse, ne décolèrepas et menace, sous prétexte d’une longue route deretour, de claquer la porte sans attendre. Raidie par l’émoi,son allure n’en reste pas moins impeccable. Silhouettelongiligne, cheveux noirs coupés au carré.L’intervention d’un chirurgien esthétique a lisséses traits et son profil. Il n’en a pas fallu beaucoup pluspour exciter l’imagination de ses condisciples. L’aura-t-ellejamais su ? Dès qu’elle a le dos tourné, onl’afflige d’un sobriquet : Belphégor. Quiplus est, sa façon de rugir dès qu’on aborde unsujet ou arrête une décision qui lui déplait, sesmenaces récurrentes de quitter le groupe, la font craindre detoutes les autres. Elle n’aime rien tant que la discipline etl’ordre et ne manque pas de le faire savoir.
— Pourqui elle se prend, la Dany, pour nous empêcher de rentrer ?Rochefort, c’est pas tout près, bon sang… j’aide la route, moi ! Elle est malade, cette fille ! dit-elleen tournoyant une main près de sa tempe, accrochant au passagequelques mèches brunes, qui reprennent place aussitôt.
— Toutdoux, Émilienne, souffle Anuhya en posant une main sur sonavant-bras ; ton attitude risque d’être mal perçue…Si tu continues à protester trop fort, les soupçonsvont se concentrer sur toi. Voyons plutôt ce que nous pouvonsélaborer pour nous accommoder au mieux de cetteinvraisemblable situation.
— Bon,moi j’y vais ! déclare Denise.
— Tute lances la première ? s’étonne Marion.
— Non,je vais aux toilettes, chuchote-t-elle, tu veux me tenir la porte ?
Marionébauche un sourire contraint. Une demi-seconde après,elle fronce un sourcil.
« Réserver son jugement implique unespoir infini. » Francis Scott Fitzgerald
Chapitre 3
Chantal
— Alors, ça vient ? La voix de la capitainerésonne en haut du palier. Vous savez… plus vous tardezà monter, plus cette histoire va trainer en longueur.
C’estjuste , se dit Chantal, qui se décide à gagnerl’étage. Après tout, il en faut bien une.
L’escalierqui s’élève en deux quarts-tournants débouchesur une mezzanine aménagée en bibliothèque des rayonnages garnis de volumes de tailles et d’aspects diverscouvrant deux murs entiers. Espace mis gracieusement à ladisposition des associations par la municipalité. Charge pources dernières d’apporter, d’échanger, deprêter livres, revues, exemplaires, et de faire évolueren permanence le dépôt des ouvrages. Dépôtqui s’est révélé indispensable au fil dutemps, en regard des différentes opérations caritativesà mener, des actions à organiser… Unedocumentation facilement accessible pour qui souhaite compulser desinformations ou se lancer dans une recherche pointue. Sous réserved’être abonnée au préalable via une sommemodique incluse dans la cotisation annuelle, et l’aval de lapersonne désignée comme archiviste. Sur le mur du fondlambrissé à mi-hauteur se hisse un escalier plusétroit, genre échelle de meunier, qui mène auxcombles. Le sort de ce studio vide revient régulièrementsur le tapis au cours des comités qui réunissent àdates régulières les différents responsables desassociations occupant les lieux, pour évoquer de manièrerécurrente la possibilité d’une location soitpour un agent de sécurité, soit pour une personnedévolue à l’entretien des locaux. Des discussionshélas, qui n’aboutissent jamais. Les travaux et lescharges qui en découlent n’ont jamais obtenu l’accordni le budget suffisant pour la réalisation du projet, sanscesse reporté.
Aumilieu de la bibliothèque, trône sur un parquet sombreet éreinté une lourde table ronde au style suranné,entourée de six fauteuils recouverts d’un tissu qui a dûconnaitre des jours plus glorieux. Cet agencement occupe pour ainsidire tout l’espace. Il faut le contourner si l’on a desvelléités de prendre place. D’emblée, lacapitaine Danielle Marracoud décide de s’octroyer lesiège qui fait face à l’escalier afin de voirarriver qui se présente. Elle a disposé devant elle unstylo, un bloc-notes à la couverture écornée,dont on devine les talons orphelins de pages arrachées, ainsique son portable. Reste à vérifier l’équipementrèglementaire…
Àcet instant, le pied à peine posé sur le palier,Chantal lâche le garde-corps et amorce un mouvement de recul enapercevant Dany, main posée sur son arme de service.
— C’est…c’est vraiment indispensable ?
— Dois-jerappeler que je suis en fonction ? Je ne peux ni ne dois riennégliger. Mais rassure-toi, je n’ai aucune intentiond’en faire usage.
Clind’œil furtif de la capitaine pour briser l’étauqui les broie depuis plus d’une demi-heure.
— Assieds-toi,Chantal. Le temps de déclencher mon application dictaphone,c’est… incontournable. Tout doit être fait dansles règles. Tu voudras bien le comprendre, n’est-cepas ? Voilà qui est dit ; nous pouvons démarrer.
Lesdeux mains à plat sur la table, elle amorce l’entretien,
— Noussommes le 14 février 2013. Il est 23 h 05 –Saint-Martin-de-Ré – Lieu : 7 rue Mérindot.
Puiselle s’installe à son tour.
—Premierentretien, avec Chantal Losac, Saint-Martin-de-Ré, sise enl’ile de Ré. Quoi d’autre ?
L’intéressée,qui s’est installée en face, droite sur son siège,complète :
— Documentalisteau collège Les Salières…
— Quepourrais-tu dire, mis à part l’émotion que cettehorreur suscite…, à propos de ce dramatique évènement ?
Chantalsecoue ses boucles brunes.
— Quedire… C’est absurde. C’est proprement absurde !Comment en est-on arrivé là ? Qui pour commettreune action pareille… je ne vois pas. Je ne me l’expliquepas. On est toutes si liées, si attachées les unes auxautres.
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