Frères de Sang ou Les Abysses du Monde de la Nuit
165 pages
Français

Vous pourrez modifier la taille du texte de cet ouvrage

Frères de Sang ou Les Abysses du Monde de la Nuit , livre ebook

-

Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus
165 pages
Français

Vous pourrez modifier la taille du texte de cet ouvrage

Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus

Description

Maxime, Ophélie, Erwan, et Gavin forment une famille heureuse. Jusqu'à ce qu'elle plonge dans le chaos à la mort de Maxime, le père, en mission. Gavin, le cadet, va sombrer dans un monde glauque avant de disparaître.Erwan, l’aîné, papa d'une petite Léa, flic sous couverture, va utiliser tous les moyens à sa disposition pour retrouver son jeune frère, laissant sa propre vie de côté. Il ne sait pas que l'enquête sur laquelle va le mettre son patron, va non seulement changer sa vie, mais qu'il va croiser l'horreur, l’inimaginable, l’insoutenable au point d'envisager de démissionner. Sa rencontre avec Benjamin, un magnifique esthète étudiant des beaux-arts, enlevé pour payer la dette de jeu de son père, ne le laisse pas indifférent et va rebattre les cartes. Comment pourrait-il le laisser aux mains de cet être abject qu'est le patron du club où son enquête l'a envoyé ? Sauver ce jeune homme va-t-il l'empêcher de continuer à chercher son frère ? Son travail est-il si important ? Est-il à la croisée des chemins ? Il va se rendre compte que le destin peut parfois être une page blanche à écrire.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 26 août 2020
Nombre de lectures 0
EAN13 9782490981038
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0495€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

FRÈRES DE SANG
 
OU
 
LES ABYSSES DU MONDE DE LA NUIT
 
 
 
 
Tous droits réservés
©Under Éditions
BP 20, 11800 Trèbes France
under.editions@gmail.com
http://www.estelaseditions.com/
 
 
ISBN : 9782490981038
 
« Le Code de la propriété intellectuelle interdit les copies ou reproductions destinées à une utilisation collective. Toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle faite par quelque procédé que ce soit, sans le consentement de l'auteur ou de ses ayants cause, est illicite et constitue une contrefaçon, aux termes des articles L.335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle. »
 
 
 
 
Jane Yam
 
 
 
 
 
 
FRÈRES DE SANG
 
OU
 
LES ABYSSES DU MONDE DE LA NUIT
 
 
Roman
 
 
 
 
Table des matières
FRÈRES DE SANG
Prologue
Chapitre 1
Chapitre 2
Chapitre 3
Chapitre 4
Chapitre 5
Chapitre 6
Chapitre 7
Chapitre 8
Chapitre 9
Chapitre 10
Chapitre 11
Chapitre 12
Chapitre 13
Chapitre 14
Chapitre 15
Chapitre 16
Chapitre 17
Chapitre 18
Chapitre 19
Chapitre 20
Chapitre 21
Chapitre 22
Chapitre 23
Chapitre 24
Chapitre 25
Chapitre 26
Chapitre 27
Chapitre 28
Chapitre 29
Chapitre 30
Chapitre 31
Chapitre 32
Chapitre 33
Chapitre 34
Chapitre 35
Chapitre 36
Chapitre 37
Chapitre 38
Chapitre 39
Chapitre 40
Chapitre 41
Chapitre 42
Épilogue
Épilogue Bis

 
 
 
 
 
 
 
 
Prologue
 
 
 
On est en septembre, les derniers beaux jours s’étirent encore dans une certaine douceur, laissant les vacanciers reprendre le chemin de leurs lieux de vie et de travail.
Les écoles vont rouvrir leurs portes happant dans leurs murs tous ces enfants qui eux, auraient préféré rester tranquillement dans ce no man’s land d’oisiveté, pas du tout pressés de retourner à leurs chères études.
Maxime tente d’emmagasiner toutes les images de sa petite famille qu’il aime tant. S’il le devait, il donnerait sa vie pour eux. Ophélie, sa femme, est toujours aussi belle. Avec le temps, elle est devenue sublime.
Tous deux étaient tombés amoureux alors qu’elle avait des couettes et qu’ils faisaient leur année de CP. Avoir lié sa vie à la sienne restait la meilleure décision qu’il ait prise. Aucune autre femme ne l’avait attiré. Elle lui apporte amour et douceur même s’il leur arrive de se prendre la tête, elle est à la fois sa maîtresse, son amie, son point d’ancrage, la mère de ses enfants.
Leurs pères, eux-mêmes militaires et amis de longue date, se sont suivis au gré de leurs affectations.
Pour Maxime, les valeurs véhiculées par l’armée lui ont fait embrasser cette carrière.
Au moment de leur mariage, dix-neuf ans plus tôt, Ophélie se préparait à devenir institutrice et son but était de n’être que maîtresse de remplacement, une manière pour elle d’être occupée lors des missions de son mari.
Deux garçons sont venus agrandir leur petite famille, Erwan et Gavin aussi dissemblables que le jour et la nuit, l’un brun, l’autre blond, l’un ouvert, l’autre renfermé.
Erwan est l’enfant rêvé : devenu un ado sérieux et sage peut-être un peu trop réfléchi. Son parcours jusqu’à aujourd’hui est un sans-faute. Il veille sur son jeune frère, sort peu, travaillant ses cours à fond. Il accepte toutes les propositions, allant de serveur à barman ou de peintre en bâtiment à caissier en supérette. Rien ne le rebute. Il est ce qu’on appelle un ado volontaire.
Cet été, il a passé tout son temps libre à aider des jeunes en difficultés scolaires pour les mathématiques et l’anglais. Avec ses dix-huit ans, il laisse régulièrement ses parents interloqués et heureux.
Lors de ses quatorze ans, face à l’annonce de son homosexualité, ils ont eu de nombreuses inquiétudes en pensant à la réaction des autres au fil de sa vie. Ils aimaient à penser qu’en ces temps nouveaux, ça ne posait aucun problème. Malheureusement, Maxime est aux premières loges pour savoir qu’il n’en est rien. Être gay dans l’armée par exemple, peut mettre fin à une carrière prometteuse. Il appréhende d’envisager les souffrances qu’il risque de traverser. Son évolution depuis quatre ans se déroule tranquillement. Il est mûr pour son âge.
Pour Gavin, tout semble plus compliqué. C’est un enfant caractériel faisant des caprices et des colères depuis qu’il sait marcher. Un rien suffit à l’enflammer. Il reste incapable de se fixer, se créant ainsi de nombreux problèmes inquiétant ses parents. Pendant ses années de primaire, Ophélie a dû aller le chercher à de nombreuses reprises. Il veut tout immédiatement et refuse d’être contrarié. Il peut lui arriver de tout casser autour de lui sans le moindre remords.
Âgé de quatorze ans, il demande une attention constante faisant de leurs vies un vrai parcours du combattant, les épuisants pouvant passer du rire aux cris en un claquement de doigts.
D’après leur médecin, c’est un gosse hyperactif. Malgré un bras de fer constant, ils l’aiment avec ses bons et ses mauvais côtés. Il arrive à Maxime de penser qu’ils lui donnent beaucoup d’amour peut-être au détriment d’Erwan. Ce gosse a besoin d’être cadré. Avec lui, impossible de se laisser déborder. Chaque départ en mission le rend inquiet et ingérable. Le laisser à Ophélie et Erwan dans ces moments lui serre le cœur. Avec Gavin, le combat est permanent et épuisant. Ophélie prend les événements au jour le jour, malgré tout il lui arrive d’être tentée de baisser les bras. C’est une battante, elle avance.
Le seul qui arrive à obtenir quelque chose de ce garnement est son frère qui l’a surnommé affectueusement « le monstre ». Erwan manie à parts égales douceur et fermeté et se montre très présent pour lui, s’oubliant parfois. Il sait être à son écoute et il semble que cela fonctionne, mais pendant combien de temps ?
Maxime en est heureux, malgré tout ce n’est pas à Erwan de supporter l’éducation de son jeune frère. Pour le moment, il les regarde ranger le matériel du pique-nique. Le plus jeune le fait en ronchonnant, mais le fait.
— Bientôt terminé les garçons ?
— Ouaip papa, répond Erwan calmement.
— Alors on se dépêche, car je dois être à la base à dix-sept heures.
— T’inquiètes, on y sera ! grogne Gavin. Ça serait dommage que tu ne puisses pas te barrer.
— Gavin ! Cesse d’être con ! C’est son boulot, grogne Erwan.
— Dis celui qui m’emmerde ! Occupe-toi de ton cul, petit génie !
Refusant d’envenimer la situation, Erwan se tait. Il sait que les départs de leur père provoquent de la colère chez son frère, le laissant à fleur de peau. Il espère juste que leurs parents s’en rendent compte. Cette fois-ci, son frangin a commencé à merder depuis trois jours et il ne sait pas quoi faire pour le calmer. Ce n’est pas le bon moment pour en toucher un mot à leur père. Ce sont ses derniers instants avec eux et dans sa tête, il est déjà sur sa nouvelle mission. Il est heureux de voir ses parents toujours aussi amoureux en train d’installer leurs canoës sur la galerie de la voiture. Gavin et lui sont vraiment chanceux de les avoir.
Maxime, ayant les mêmes pensées que son aîné, se dit que malgré Gavin qui fait un peu son grognon, tout se passe au mieux pour une fois. La joie de la surprise qu’il leur réserve lui met du baume au cœur. Au retour de cette mission, il posera sa demande de mise en retraite et assumera à temps plein son rôle de père auprès de Gavin.
Dans trois jours, il sera au Moyen-Orient avec ses compagnons fusillés marins et pour la première fois, partir lui pèse. Un nœud lui noue l’estomac face à la folie de ce monde en furie. Il a servi son pays avec honneur. Maintenant, il ne veut plus que le bonheur de sa famille. Mieux vaut faire une chose bien que deux très mal.
 

 
 
 
 
Chapitre 1
 
 
 
Ces trois dernières années n’avaient pas été roses pour les trois occupants de cette maison. Chacun devait faire face à sa manière, s’en remettre était si difficile. Leur mère errait comme une âme en peine. Elle voulait juste ne plus penser, laisser son esprit dans le brouillard. Elle attendait un poste à plein temps en primaire ou au collège, peu importait. Elle s’en fichait, son affectation s’effectuerait sur Marseille, c’était son seul vœu. Retourner au travail l’aiderait. Depuis ce jour fatidique, où le bonheur s’était envolé et la lumière éteinte, elle ne souriait que très rarement et dormait très peu.
Erwan se voyait encore ce matin-là, prêt à partir pour sa journée au lycée, quand des coups frappés à la porte l’avaient stoppé dans son élan. C’est lui qui avait ouvert pour se retrouver face au colonel de la base, la mine fermée, le teint pâle. Tout en lui disait clairement qu’il aurait préféré se trouver ailleurs que sur leur paillasson.
— Bonjour mon garçon. Peut-on entrer ?
Ce n’est qu’à cet instant qu’il avait remarqué l’aumônier qui l’accompagnait. Il avait alors senti sa respiration se bloquer sèchement et son cœur chuter dans ses chaussures. Pas besoin de dessin, il savait parfaitement pourquoi ces deux hommes se trouvaient là aux aurores. Il avait pensé que si personne ne le disait à haute voix, peut-être que rien ne se passerait. De toutes ses forces, il avait serré ses poings espérant que son père passe à nouveau cette porte. Il souhaitait de tout son être que la réalité soit autre, mais ce ne fut pas le cas.
Combien de fois ces deux hommes avaient-ils dû se rendre sur la base, y faire cette annonce, comme chez eux aujourd’hui ?
— Tu dois être Erwan ?
— Ou, oui, avait-il répondu, déglutissant péniblement, les larmes noyant son regard et roulant sans honte sur ses joues blêmes.
— On doit voir ta mère et ton frère Gavin, avait continué l’aumônier tout en plaçant sa lourde main sur son épaule défaillante. Tu veux bien leur demander de venir, s’il te plaît ?
Ses jambes transformées en gelée l’avaient porté jusqu’à elle. Un regard à sa tête lui en avait appris beaucoup. La vue du duo lui apporta la confirmation de ce qu’elle craignait. Une main tremblante avait recouvert sa bouche, ses yeux s’étaient arrondis, les larmes avaient ruisselé laissant éclater toute sa douleur. Sa pâleur soudaine l’avait fait se ruer vers elle pour la soutenir avant qu’elle ne s’écroule, déchirée.
Leur père partait souvent en mission, même si aucun d’eux ne le montrait, tous restaient suspendus à son retour. Le plus dur était de ne jamais savoir où il se trouvait stationné. Dès qu’il en avait la possibilité, il leur faisait passer des messages sachant qu’il restait injoignable, sauf si le problème se révélait grave. Auquel cas, il passait par le bureau des familles puisque ses déploiements relevaient du Secret-Défense.
Erwan à la vue de ces deux hommes avait très vite compris que leur monde venait d’imploser. Plus rien ne serait jamais pareil. Ils devraient se faire au fait que leur père ne rentrerait plus jamais, il en fut terrassé.
Longtemps, il lui en avait voulu atrocement de les avoir abandonnés. La colère, la rage l’avaient envahi. Puis le temps passant, seule la douleur était restée, s’incrustant en profondeur.
Dans une sorte de brouillard, il avait entendu les mots terribles, disant que la section de leur père était tombée dans une embuscade. Au total, six hommes y avaient trouvé la mort, trois rentreraient blessés plus ou moins gravement. Le colonel s’en alla après avoir présenté ses condoléances et prévenu que les corps seraient rapatriés dans un délai assez court. Ils n’auraient à s’occuper de rien, l’armée prenant tout en charge. L’aumônier, lui, resta un certain temps, mais il avait encore cinq familles à voir. Le lendemain, une assistante sociale aida Ophélie à régler la paperasse, ça s’avéra cruel et difficile.
En un rien de temps, ils étaient passés de famille heureuse à famille totalement dévastée.
 
 
 
 
 
Chapitre 2
 
 
Après leur départ, leur mère n’avait plus rien enregistré. Écrasée par la douleur, elle s’était laissé tomber dans le canapé, sans grâce comme une poupée de chiffon. Elle y était restée prostrée dans un état catatonique pleurant sans discontinuer. Erwan lui tenait la main quand il avait compris que son père était décédé le jour de ses quarante-sept ans, cette découverte le sciant littéralement en deux, l’estomac au bord des lèvres. Gavin avait fui la maison. L’atmosphère du lieu était lourde.
Jusqu’aux obsèques militaires, il était resté profondément affecté. Plus rien n’avait d’importance. Il n’arrivait pas à se résigner à ces adieux. Gavin était plus souvent dehors qu’à la maison, personne ne s’en inquiétait figé dans sa propre souffrance. Il s’isola dans son monde, ne parlant à personne. C’est seulement lorsqu’il se rendit compte que son frère faisait n’importe quoi, qu’Erwan reprit pied dans la réalité.
Sans mettre sa mère au courant, il alla le chercher deux fois de suite au commissariat où les flics se montrèrent compatissants. Petit à petit, il ne se présenta plus au lycée, se trouva mêlé à des bagarres. Il en voulait à la terre entière. Soudain, le danger l’attira immanquablement.
Alors Erwan se décida à en parler avec leur mère et ils décidèrent que le temps était venu pour Gavin de voir un psychologue. Eux n’arrivaient plus à se faire entendre. Plus ils essayaient, pire c’était.
Il fut clair qu’il n’y alla pas de bon cœur, mais ils ne lui laissèrent pas le choix. Le résultat dépassa leurs attentes, à leur plus grande surprise. Gavin s’inscrivit dans une salle de sport, y pratiqua le karaté et la boxe. Une façon de canaliser et d’évacuer cette rage qui l’étouffait.
Pendant ces trois ans, Gavin n’eut que de rares écarts. Erwan ne se rendit plus au poste pour le récupérer. Le calme semblait être revenu pour de bon. Il obtint même son BAC. À dix-sept ans, il se comporta ni plus ni moins que comme un autre ado du même âge. Malheureusement, il refusa de continuer à voir son psy. Il aurait dû savoir que Gavin resterait Gavin.
Erwan était heureux de le voir se prendre enfin en charge. Peut-être n’était-ce que le reflet de ce qu’il voulait voir et croire ? C’était plus facile et sans prise de tête. Malgré tout, il choisit de lui accorder sa confiance. Il continua ses propres études et intégra une école de police. Il venait d’avoir vingt ans, et quelque part sur un mur invisible, il était écrit que plus jamais sa vie ne ressemblerait à un long fleuve tranquille. Son frère ne le permettrait pas. Était-ce dû à ses mauvaises fréquentations ? Ils n’eurent pas la réponse à cette question. Toujours est-il qu’entre ses dix-sept et ses vingt-quatre ans, Gavin replongea très profondément dans les ennuis. Il trouva génial d’y ajouter la drogue et le sexe intense, obligeant Erwan à s’aventurer dans les plus mauvais quartiers de la ville. Il le retrouva dans des caves, des squats, des bars mal famés. Inexorablement, il coulait à pic en enfer et Erwan se sentit complètement dépassé sans alternative.
Il le ramassa dans une ruelle mal éclairée sentant l’urine et où les poubelles semblaient n’être jamais vidées. Le sol jonché de préservatifs usagers et de seringues ne l’empêcha nullement de tailler une pipe à un vieux pervers, aussi crade que les lieux. Erwan menaça de porter plainte et cette fois-ci, ce fut suffisant pour que le gars se barre la queue entre les jambes, manquant s’empêtrer les pieds dans son pantalon. Pendant tout cet échange, Gavin le regarda avec une raillerie insolente, le snobant un peu plus. D’un air dégoûté, Erwan le vit s’essuyer la bouche d’un revers de la main. Il sentait l’alcool, le sexe et arborait un air si niais qu’il en aurait hurlé.
— Alors frérot, tu m’as trouvé ? Géant ! Tu fais fuir ma clientèle, continua-t-il.
Les jambes tremblantes, Gavin s’accota au mur, indifférent. Erwan sentit la rage l’envahir, sa clientèle ? Et puis quoi encore ? D’une stature plus imposante, il l’attrapa par la peau du cou et le fit monter dans sa voiture brutalement. Le cerveau en éruption, ne sachant pas comment réagir face à cette situation terrible, il ne pensait qu’à son frangin qui se prostituait et ça le terrifiait. Dans la douleur, Erwan cherchait à retrouver sa respiration. Nom de Dieu ! Comment en était-il arrivé là ?
Laissant sa colère s’étendre, ils rentrèrent à la maison où il le fit descendre en quatrième vitesse. Le poussant devant lui, il l’envoya sous la douche ôter toutes ces merdes qui lui collaient à la peau. Leur mère ne devait pas le voir dans cet état. D’une gifle bien sentie, il l’envoya cogner le carrelage de la cabine, Gavin était de plus en plus dans la provocation.
— Sale petit con ! Est-ce que tu te rends compte de ce que tu fais ? Est-ce que tu penses à notre mère ? Tu trouves ça amusant ? hurla-t-il frémissant de rage.
— Je t’emmerde ! Je fais ce que je veux, je vais où ça me chante. C’est mon cul et ça ne te regarde en rien ! Tu n’es pas mon père ! dit-il frottant sa joue où s’étalait la marque des doigts d’Erwan, d’une voix agressive.
— Tu suçais un vieux connard plus âgé que notre père, dans une ruelle dégueulasse. Putain ! Je n’ai vu aucun préservatif, bon sang ! Tu veux que je te dise, espèce de crétin ? Je suis heureux que notre père ne soit plus là pour voir cette merde. Il en serait malade. Ton comportement est irresponsable.
— Arrête de jouer les prudes. C’était qu’une queue. Tu devrais essayer, peut-être tu serais moins chiant. Une queue ou un vagin, moi ça me va. Un trou reste un trou suivant l’humeur du moment. Contrairement à toi, je vis ! Et ne me parle plus de papa, cria-t-il. Il a fait son choix. Alors, ce qu’il pourrait en penser, j’m’en tape comme de ma première chemise. Pour un gay, tu ne te fais pas tringler souvent ! Tu devrais y penser et me foutre la paix.
Aveuglé par la colère Erwan ne voulait plus que le faire taire, le punir. Il lui envoya un uppercut dans l’estomac. Tout se passa si vite que Gavin n’eut pas le temps de réagir. Il s’écroula au fond de la douche.
— Lève-toi ! Espèce d’abruti ! Tu crois être le seul à souffrir ? Non ! Nous aussi, mais ça ne nous oblige pas à nous conduire comme des cons.
Erwan sortit en trombe de la salle de bains, ébranlé et honteux de voir qu’il avait été capable de tabasser son frère. Il ne pouvait supporter ses agissements. À cet instant, il ne savait pas encore qu’il n’était pas au bout de ses peines. Gavin ferait bien pire et, malheureusement, il allait les plonger dans les abysses effroyables. Erwan avait vingt et un ans et Gavin dix-sept ans.
 
 
 
 
 
 
Chapitre 3
 
 
 
Un soir Erwan avait convaincu leur mère de sortir pour une soirée entre amis. Son portable sonna : c’était Gavin.
— Oui, qu’est-ce que tu fous encore ? Je te préviens ça a...
— Mec, c’est pas Gavin, dit une voix étouffée lui coupant la parole.
Erwan ne savait même pas si c’était un homme ou une femme. La voix reprit :
— Vous êtes le frangin ?
Erwan s’énerva :
— C’est quoi ce bordel ? Il est où Gavin ? Pourquoi avez-vous son portable ?
— Oui ou non ? insista la voix.
— Vous êtes qui, bon Dieu ?
— Stop ! Si j’étais vous, je ramènerais mes fesses ici. Là, ça va trop loin. Je vous envoie l’adresse.
Erwan hébété n’entendit plus que la tonalité quand un bip annonça l’arrivée du SMS. Voyant l’adresse, il se prit la tête à deux mains. Il s’avéra qu’il la connaissait. C’était celle d’un club mal famé de ce quartier où même les flics ne rentraient pas. Le patron était un proxénète reconnu et il était soupçonné de permettre aux dealers de faire leurs petites affaires chez lui. Putain ! Il monta dans sa voiture envahie par une rage froide et se dirigea vers ce bouge pour récupérer Gavin. La circulation assez fluide lui permit de ne mettre que très peu de temps pour s’y rendre. Il allait tuer ce petit con qui commençait à vraiment le faire chier avec son besoin constant de surenchérir. Cet endroit s’avéra être un vrai coupe-gorge mal éclairé. Il ne trouva personne à l’entrée, ce qui en soi n’était pas surprenant. Une fois habitués, ses yeux remarquèrent le bar. Plusieurs hommes s’y tenaient. Erwan trouva le lieu sinistre et glauque à souhait. On trouvait ici la lie de la société. Son frère n’était pas au bar ni à aucune des tables. Son regard se figea quand il revint sur la scène en pleine lumière. Ce qu’il vit lui donna envie de vomir. Il voulait fuir loin de ce cauchemar, ses rétines le brûlaient. Il priait tous les saints connus pour que ce soit une erreur. Son frère, entièrement à poil, allongé sur une fille au sol, un gars baraqué lui martelait le cul à grand renfort de grognements. Un autre mec devant lui pistonnait sa bouche avec son sexe long et dur. Tout ce joli monde n’utilisait pas de préservatif. Son cerveau beugua, resta figé. Ses pieds pesaient autant que du plomb, l’estomac au bord des lèvres. Les deux hommes se déchargèrent dans les orifices de son frère qui éjacula à son tour dans la fille qui n’eut aucune réaction au point qu’il l’a cru sans vie. Il allait se réveiller et ce cauchemar allait disparaître. Ce qu’il voyait n’existait pas, il évoluait dans une autre dimension. Absolument impossible que tout cela soit réel.
Soudain, Gavin tourna la tête et son regard fixa un point dans la salle. Il pensa qu’il le regardait, mais déchanta très vite. Ses yeux vides aux pupilles dilatées ne se posaient que sur le néant, son corps luisant de sueur, parcouru de frissons. Il pensait tuer le balaise derrière lui quand il le vit s’effondrer sur le dos de Gavin le caressant et lui évitant de tomber. Le gars l’aperçut et sourit sans cesser ses va-et-vient le long du torse glabre de son frère, jusqu’à son sexe encore en érection, lui tirant des gémissements qu’il aurait voulu ne pas entendre. Pas besoin de dessin pour comprendre que Gavin planait, perché si haut que rien ne le touchait.
Balaise se releva pendant qu’un autre se préparait. Erwan pensa « arrêtez ce massacre ».
— T’es intéressé mec ? Demanda Balaise. Ce p’tit cul est à tomber. Depuis deux heures, il se fait prendre dans tous les sens et il en veut encore. C’est cinquante euros la passe, mais tu dois attendre, sauf si tu mets plus sur la table.
Erwan sortit de sa transe, il avait des envies de meurtres contre ces mecs immondes.
— Ce p’tit cul, dit-il glacial, c’est celui de mon frère, gros con ! hurla-t-il.
— Deux frangins, ça peut être sympa, on multiplie le prix de la passe par deux. Lui m’a déjà rapporté pas mal de pognon.
— Tant mieux pour toi, parce que le jeu finit là ! dit-il une lueur assassine dans le regard. Et toi, espèce d’abruti, tu joues à quoi ? demanda-t-il à son frère.
— Ça s’voit pas ? Je m’fais défoncer le fion, dit-il, hilare. Pourquoi t’es là ?
— J’en ai ras le pompon de ta gueule. Tu viens avec moi ! Tu arrêtes les conneries quand ? Bordel ! T’es chargé à quoi ?
— Fous-moi la paix !
— Hé mec, il semble pas d’accord pour te suivre alors dégage ! Je perds du fric moi. Et lui, c’est sa façon de payer sa dette. Il est majeur après tout alors fout le camp.
Sans le savoir, ce fumier prétentieux lui fournit une marge de manœuvre inespérée. Il refusait de se battre dans ce trou à rats, leur altercation ayant attiré autour d’eux une foule bigarrée, au risque de se trouver piégé.
— Il t’a raconté des conneries parce qu’il vient d’avoir dix-sept ans et moi je suis flic. Mon collègue va en avoir marre de poireauter dehors. Alors tu nous laisses sortir tranquillement et il n’y aura pas de lézard.
Plongé dans les vapeurs de l’alcool et de la drogue, Gavin tenta de l’ouvrir. Il allait tout foutre par terre. Fendant l’air, un coup de poing vola directement dans son estomac, le pliant en deux et l’empêchant de parler. En deux temps, trois mouvements, Erwan le balança par-dessus son épaule comme un vulgaire sac. Ces dégénérés n’avaient pas besoin de savoir qu’il allait avoir vingt ans dans quelques jours. Ils devaient absolument se tirer de là. Les conneries de Gavin duraient depuis si longtemps qu’Erwan se demandait s’ils en verraient la fin un jour. Dans ces moments-là, son père lui manquait terriblement et sa foi avait pris la poudre d’escampette. Rapidement, il vit Balaise tiquer et le cercle de curieux se désagrégea aussi vite qu’un sucre dans une tasse de café.
— Dix-sept ans ? hurla-t-il. Et t’es un putain de flic ? Bordel ! J’aurais dû buter cette petite salope.
Le gars respira un grand coup, regarda son tiroir-caisse sur le dos d’Erwan. Il ne sut jamais si l’âge ou la fonction le firent paniquer, mais son sexe se ratatina, se cachant dans la touffe de ses poils pubiens.
— Dégagez tous les deux ! Éructa-t-il. Dis-lui bien que si je le croise à nouveau, ça sera sa fête. Il n’aura pas autant de chance, crois-moi. Au fait, comment as-tu su qu’il était là ? C’est pas grave, je trouverai.
Il ne répondit pas et s’en alla sans demander son reste, son paquet sur l’épaule. Un dernier regard à la fille au sol lui apprit qu’elle était probablement elle aussi défoncée. S’il avait pu, il l’aurait embarquée avec eux, mais bon, chacun sa merde !
Arrivé à sa bagnole il jeta Gavin sur la banquette arrière et partit sans attendre que Balaise se ravise. Son frère était nu comme un ver et shooté à mort. Son odeur pestilentielle envahissait l’habitacle. Erwan, épuisé pleurait en silence, ne sachant plus quoi faire d’autre que protéger leur mère. Il était effectivement flic et il avait un frère drogué jusqu’à la moelle qui les entraînait avec lui jusqu’au fond du gouffre.
Dépassé, Erwan mit une année complète à profit pour se renseigner sur la prostitution, la drogue, les jeux clandestins, tout cela en plus de son travail. Ophélie et Erwan tentèrent de sortir Gavin de son enfer, mais il refusa leur aide. Un jour, une jeune fille se présenta sur leur palier maigre, vêtue entièrement de noir, les lèvres violettes, des piercings sur le pourtour de ses oreilles. Ils se demandèrent ce qu’elle pouvait bien leur vouloir jusqu’à ce qu’ils se rendent compte que le paquet dans ses bras était un bébé. Estomaqués de voir qu’elle souhaitait l’abandonner. Très agitée, elle leur dit que c’était eux ou les services sociaux, Gavin étant le père. Elle refusait de s’occuper « du mioche ». Une lettre expliquait qu’elle abandonnait ses droits. Dès qu’ils l’eurent dans les bras, elle s’enfuit sans un regard en arrière. Comment cette fille sortie de nulle part, connaissait-elle leur adresse ? C’était invraisemblable ! Gavin avait un bébé ?
Erwan émerveillé regarda cette petite chose dans les bras de sa mère et il en tomba aussitôt amoureux. Pas besoin de test ADN, cette petite fille à la peau douce et nacrée était le portrait de son grand-père Maxime, toute menue et fragile. Pour Ophélie par contre, ce fut la goutte d’eau qui fit déborder le vase. Erwan décida que ça serait lui qui s’occuperait de cette merveille. Dans la fureur de leurs vies, il y avait désormais ce rayon de soleil.
 
Après une absence prolongée lorsque Gavin réintégra la maison, il eut droit à un interrogatoire serré. Oui, une fille l’avait fait chier avec une grossesse. Il ne la connaissait pas et les gens ne montraient pas leur carte d’identité lors d’une orgie. Sans aucune hésitation, il leur affirma qu’il n’avait rien à foutre de ce braillard, fille ou garçon.
Voyant ça Erwan fit passer des tests ADN à la petite refusant qu’on la regarde comme une bâtarde. Gavin en était bien le père, il signa les papiers d’abandon lui aussi. Âgée d’une semaine, elle fut nommée Léa et devint leur miracle, un petit arbre qui renaissait après un incendie de forêt. Ils n’eurent plus la force de s’opposer à la folie galopante de Gavin et baissèrent les bras. Ils ne vécurent plus que pour Léa concentrant leur énergie sur elle. Cette petite poupée, issue de deux parents drogués et fêtards avait besoin de soins et d’amour. Leur médecin de famille la prit en charge. Le moindre écueil les mettait en panique.
 
Gavin continua sa vie pourrie sans s’intéresser à sa fille. Il venait, dormait, mangeait, peu, il est vrai et repartait non sans avoir volé sa propre famille. À tel point qu’ils ne gardaient plus rien de valeur et que leurs portefeuilles et leurs cartes bancaires restaient hors de vue et de portée. Erwan et Ophélie ne savaient jamais où il se trouvait, pas plus que ce qu’il faisait. Il leur arrivait souvent de se demander s’il n’était pas mort dans un caniveau ! Chaque coup de sonnette les laissait craindre le pire. Même si elle ne disait rien l’inquiétude rongeait Ophélie.
Lors de son dernier passage elle avait vainement tenté de lui faire comprendre que s’il ne rentrait pas dans le rang, autrement dit en cure de désintox, il était hors de question qu’elle le laisse au contact de Léa. Il devait abandonner son style de vie, ses fréquentations, et seulement à cette condition, la porte lui resterait ouverte. Devoir ne serait-ce qu’envisager cette solution les rendait malades, mais ils se trouvaient au pied du mur. Il promit leur dit tout ce qu’il voulait entendre, un peu comme un serment d’alcoolique. De plus en plus sur une pente savonneuse, Gavin vivait dans une fuite en avant permanente, leur laissant croire que personne ne pouvait rien y faire. Erwan se sentait comme Don Quichotte se battant contre des moulins à vent sans son écuyer Sancho-Panza.
Habitués à ses départs et apparitions plus ou moins répétitifs, ils ne commencèrent à s’inquiéter vraiment qu’au bout de quatre mois s’en voulant terriblement.
Entre-temps, Erwan avait obtenu une promotion dans un service qui ne bossait que sous couverture. Nouveau service, nouveau patron, nouveaux collègues.
Son frère ne quittait pas ses pensées, mais il décida que son travail passait avant. D’un coup, sa vie prit un virage à cent quatre-vingts degrés. Toujours sur le terrain, d’une façon totalement différente, il partageait son temps entre Léa et son boulot.
 
 
 
 
 
 
Chapitre 4
 
 
 
Face à l’obligation d’épauler d’autres agents, Erwan rentrait d’opération. Cette mission l’avait éloigné de la maison et de Léa. Il adorait ce boulot dont le seul inconvénient résidait dans le fait qu’il ignorait la durée de ses absences. Cette fois-ci, les méchants avaient encore mordu la poussière sans qu’aucune perte ne soit à retenir parmi les agents.
Il se languissait de rentrer chez lui, retrouver sa mère et sa petite fée. Depuis qu’elle parlait pour elle, il était papa. Elle rencontrait quelques difficultés de langage dû certainement au fait qu’elle gardait son pouce dans sa bouche. La voir et l’entendre lui étreignaient le cœur chaque fois, le chamboulant totalement. Cette petite diablesse du haut de ses quatre ans, transformait leurs vies en paradis et pour elle Erwan décrocherait la lune. Plus elle grandissait, plus il pensait à son père. Leurs situations identiques, ses départs la plongeaient dans la tristesse tout comme eux quand Maxime partait.
Il lui avait expliqué qu’il devait courir après les méchants pour protéger les gentils. Dans la mesure du possible, il refusait de lui mentir. Avancée pour son âge, elle comprenait beaucoup de choses les surprenant régulièrement. Quand il y réfléchissait, le seul point noir de leurs existences se résumait à la totale disparition de Gavin, Ophélie l’avait signalée à la police, mais il était majeur. Malgré tout, ils refusaient tous les deux de baisser les bras. Ne pas savoir ce qu’il faisait, s’il allait bien, les rongeait littéralement. Erwan espérait toujours pouvoir le ramener là où était sa place : avec eux. Quelque part, même s’ils s’étaient battus, engueulés, son frère lui manquait et il lui semblait avoir failli dans son rôle de grand frère.
Son nouveau travail lui ouvrait de nombreuses portes, principalement celles des psychologues qu’il avait obligation de rencontrer à chaque retour de mission. Peu à peu, il comprenait un peu mieux Gavin.
Les déploiements de leur père créaient une absence insoutenable et le laissaient dans un état ambivalent, à la fois très fier de lui et mort de peur de ne plus le voir revenir. Il avait ressenti sa mort comme un abandon lui faisant perdre pied, rongé par la colère. À sa manière, il devait avoir considéré ce père comme un point d’ancrage. Celui-ci disparu, perdu il avait complètement disjoncté, trop longtemps frôlant le bord du précipice.
Erwan refusait de croire qu’il ne le retrouverait pas, l’espoir restait là, chevillé au corps. Tenant compte de la douleur de leur mère, il n’en parlait plus, sachant que malgré tout, Gavin restait dans ses pensées et dans son cœur de mère. Elle cherchait juste à se préserver face à ce manque. Elle réglait sa vie entre ses journées de classe, sa petite fille et lui, le tout en parfaite osmose.
Erwan avait mûri, boosté par son nouveau boulot qui lui apportait beaucoup et où il était parfaitement intégré. De nombreux horizons s’ouvraient à lui. Il lui arrivait de rejoindre Interpol pour traquer des criminels de tout acabit. Avancer dans l’ombre, n’avoir pas de limite lui plaisait, mais il y avait des risques plus ou moins importants qu’il ne pouvait ignorer.
Ces dernières années l’avaient poussé à évoluer très vite et la présence de sa petite princesse l’avait ancré dans sa vie d’homme.
Pour elle, il essayait de vivre d’une façon exemplaire, oubliant les trucs sans intérêt, les sorties, les défilés de mecs pour une seule nuit. Elle devait s’insérer dans un encadrement stable. S’il en ressentait le besoin, il connaissait un club sérieux. Au travail, il se tenait à l’écoute de ses collègues et n’aimait pas qu’on le fasse chier pour des broutilles. Il pouvait hurler à pleins poumons son mécontentement. Le principal n’était-il pas qu’ils sachent pouvoir compter sur lui en cas de coup dur ? Le reste concernait sa vie privée. Il se montrait inflexible face aux fauteurs de troubles, les bons à rien ou les connards pouvant montrer une vraie impatience.
Lors de son premier jour, on l’avait affublé d’une coéquipière. Il s’avéra qu’au fil du temps il apprit à la connaître, au point d’en faire une sœur de cœur. Sa confiance en elle était sans borne. Âgée de trente ans, elle était mariée à Julien et avait un petit garçon Hugo. Rapidement, il l’avait mise au courant de son homosexualité. Elle avait été totalement rassurée vu que son précédent coéquipier n’arrêtait pas d’avoir un comportement de prédateur sexuel en plus de faire des blagues salaces.
Dès son intégration, il avait choisi de le dire à son patron. Tout en pensant à sa discussion avec ses parents lors de ses quatorze ans, il entendait encore son père lui dire d’agir avec parcimonie d’être prudent, car les sots et les ignorants le poussaient à n’accorder sa confiance qu’à certains. Il avait toujours suivi ces conseils à la lettre et ne pouvait que s’en féliciter. À l’agence, il n’autorisait personne à émettre la moindre opinion les laissant dans le vague. Du coup, certains le prenaient pour un connard froid et autoritaire sans que ça lui pose le moindre problème. Ils le cataloguaient comme un loup solitaire. Tous connaissaient l’existence de Léa et le croyaient hétéro.
Les rencontres sur le lieu de travail, très peu pour lui, aux fêtes de bureau il se présentait toujours seul et n’avait pas l’intention d’y changer quoi que ce soit. Encore moins du fait que sa boîte était un vrai nid à rumeurs
Son patron le trouvait trop dur envers lui-même, trop rigide et le déplorait. À sa grande surprise lors de sa prise de fonction il s’était retrouvé face à l’ami de son père comme commandant. Tous deux avaient servi ensemble. Jean-Paul Durieux, vieux briscard et ancien fusilier marin, avait quitté son poste après la catastrophe du Moyen-Orient. Il avait cinquante-huit ans. Il aurait pu dire qu’il se comportait avec lui presque comme un père plutôt qu’en patron. Depuis que quatre ans auparavant, Gavin avait disparu, ils s’étaient rapprochés, l’assurant de son soutien indéfectible.
Cet homme marié à son travail n’avait pas d’enfant. Il l’épaulait dans ses recherches partant du principe que tant qu’ils n’avaient pas de corps ils ne stopperaient pas leur quête. De façon officieuse, il se servait de son réseau très étendu et il ne pouvait que lui en être reconnaissant même si pour le moment ils n’avaient que dalle. Ils se trouvaient dans son bureau.
— Bien, Erwan, cette mission est close. Pendant que tu bossais sous couverture, j’ai obtenu quelques renseignements qui pourraient concerner ton frère. Ils datent un peu, mais il semblerait que fin d’année dernière, il était vivant.
Le voyant tiquer, il reprit un peu vivement.
— Je sais. Ça remonte, mais jusque-là on n’avait nada. Donc, essayons de voir le bon côté des choses. C’est toujours mieux que rien.
— D’accord, je sais bien, souffla Erwan un rien dépité. Alors, dis-moi, c’est quoi ?
— Après avoir vécu dans un squat, il a bossé chez un dealer. Ensuite après un moment sans renseignement, on le retrouve comme danseur nu dans un club et probablement prostitué, mais tout ça c’est vieux. Là, on a coincé un revendeur de drogue. On lui a montré un tas de photos. Il en ressort que Gavin pourrait faire partie d’un turn-over dans un réseau de free-fight avec des matchs clandestins. Ça te parle ?
— Putain de merde, ouaip ! Papa lui avait dit qu’un jour il pourrait être boxeur ou lutteur. Lorsqu’il a commencé à merder, on l’a inscrit dans un club de sport pour le canaliser, ça a marché. Il était bon, très bon même.
— Alors pour une fois on va peut-être avoir de la chance. La photo date de cinq ans et le gars n’était pas certain. Il a fixé la tronche de ton frère. Il dit que ça peut être lui. Le gus qu’il connaît est plus costaud et a la boule à zéro.
Erwan ne put que montrer sa déception.
— Réfléchis Erwan, s’il est dans le circuit des combats depuis tout ce temps, il a dû s’enrober. Le manque de cheveux change une physionomie. Que le nom ne lui dise rien n’est pas inquiétant non plus, vu que dans ce milieu, ils utilisent souvent des pseudos.
— Sauf que le mec ne l’a pas franchement reconnu, lâcha-t-il déçu.
— Exact, mais si c’est lui, il est vivant et, semble-t-il, en bonne santé. Il nous reste plus qu’à axer nos recherches sur ces combats.
— Dis-moi, s’il est vivant pourquoi ne cherche-t-il pas à nous contacter ?
— Je dirais que j’ai ma petite idée. Il n’en a peut-être pas la possibilité. As-tu une idée de comment ça marche ? Normalement, ces compétitions sont interdites en France. Ce sont des combats très violents où tous les coups sont autorisés. Pas de casque, pas de protège-dents, pas de médecin. Les concurrents ne font souvent ni le même poids ni la même taille. On les lâche dans la cage. Celui qui s’en sort est soit le plus motivé pour ne pas crever, soit le plus malin, soit vraiment le meilleur. Ce qui est rare, car souvent ils ne connaissent que les bagarres de rue. Les blessures sont graves la plupart du temps. Beaucoup restent handicapés. Le taux de mortalité est assez élevé.
— Bordel, c’est réjouissant ! Si je dois mettre mon nez dans ce panier de crabes, ça risque d’être compliqué. Je ne saurai pas par quoi commencer. De plus, tu me parles d’un circuit parallèle. Je ne possède aucune référence sur ce milieu.
— Peut-être, mais c’est le côté le plus facile. J’ai un vieux pote qui dirige une salle enfin pour être exact, un dojo. Je vais lui en toucher deux mots, il est possible que certaines choses lui soient revenues aux oreilles. En attendant, ne ressasse pas. Va rejoindre tes femmes. À partir de maintenant, tu es en repos. Si mon pote nous mène sur une piste, je te tiens au jus et l’on avisera à ce moment-là. Garde à l’esprit que c’est notre meilleure piste depuis des lustres, mon garçon. Dès le départ, on se doutait que rien ne serait simple. On risque de devoir se salir les mains dans ce milieu pourri. Mais attends-toi à du lourd.
— Je me doute bien qu’en quatre ans, Gavin n’a pas dû s’arranger. Je ne serais pas surpris de le retrouver dans ce milieu de merde. Ça pourrait même être logique. Voudra-t-il seulement rentrer avec moi ? Les autres fois, ça n’a pas marché. Vu sa façon de se comporter à l’époque, j’appréhende qu’il ait pu choper une cochonnerie. Il était borderline toujours prêt à jouer avec le danger sans aucune protection, si seulement notre père était encore avec nous.
— Les choses sont ce qu’elles sont. Cesse de te poser des questions. Si on le retrouve, il aura le choix. Tu lui poseras le marché en main, à lui de voir s’il te suit ou pas. Pour ta part, tu as fait absolument tout ce qu’il fallait comme grand frère. Personne ne peut te reprocher quoi que ce soit. Il y a des moments dans la vie où même le plus et le mieux ne sont pas suffisants. D’autres où tu n’as pas toutes les cartes en main et dans ce cas ton jeu est totalement faussé. Même si c’était loin d’être les bons Gavin a fait ses choix. Certes, Maxime est mort, mais il n’était pas seul. Il vous avait toi et ta mère. Le choc du deuil était le même pour vous. Il aurait pu se tourner vers vous. Il a choisi de s’enfoncer encore plus du côté obscur. À ce moment-là, c’était sa volonté de vous faire chier et elle était plus forte que votre envie de le tirer d’affaire. Beaucoup auraient laissé tomber depuis longtemps. Toi tu persistes et je t’admire pour ça.
— Il reste mon frère et je l’aime, répondit Erwan, la voix enrouée par l’émotion. Notre père n’aurait pas laissé tomber lui non plus. Si seulement.
— Il y a quelque chose que je ne t’ai jamais dit. Je dois t’avouer que lors de toutes nos missions merdiques ton père n’avait qu’un seul sujet de conversation, au point que les autres le mettaient en boîte, sa femme et ses garçons. Dès ton adolescence, il t’avait parfaitement cerné. Il a toujours su que tu serais assez fort pour affronter tous les obstacles que la vie pouvait placer sur ta route. En ce qui concerne Gavin, il était nettement moins confiant, car il connaissait sa fragilité, sa manière de tout envoyer par-dessus les moulins sans réfléchir aux conséquences. Ce côté impulsif l’effrayait, l’inquiétait énormément à chaque départ. Notre mission au Moyen-Orient devait être sa dernière. Il avait prévu de prendre sa retraite. Il ne voulait plus partir et refusait de te laisser gérer ton frangin. Il voulait que tu vives ta vie.
— Merde alors ! Tu me scies les pattes. Il n’en a jamais dit un mot. Ma mère le savait-elle ?
— Je ne pense pas. Lui dire maintenant servirait à quoi ? soupira JP. Tu ne peux qu’être d’accord avec moi pour dire qu’elle en a largement assez bavé. Il semble qu’elle ait enfin retrouvé un certain équilibre depuis l’arrivée de Léa. Dix ans sont passés, on ne va pas rouvrir la plaie. De toute façon, ça ne changerait absolument rien. C’est mieux comme ça. Certaines choses sont faites pour rester enfouies, le moment est passé !
— Pourquoi me le dire maintenant ?
— Peut-être parce que tu gères ta vie en fonction des autres sans jamais penser à toi. Peut-être parce que tu compartimentes ta mère, Léa, ton boulot et encore et toujours Gavin. Peut-être parce que dès qu’il s’agit de lui ta confiance s’envole. Mais surtout parce que je voudrais qu’il existe une case Erwan. Bon sang ! Tu as vingt-huit ans et je peux assurer sans risque que ta vie personnelle semble aussi intéressante que celle de ma grande tante Isadora qui n’était heureuse qu’avec son chat. Regarde les choses en face, c’est un désert. Ta seule amie c’est Abigaël en lot avec sa petite famille. Non, non, laisse-moi terminer. Ça fait un sacré moment que j’espérais pouvoir le faire. Tu as monté un mur très haut autour de toi. Je me demande qui réussira si ce n’est à l’abattre, du moins à le renverser. Un curé finirait par te jalouser et crois-moi, c’est totalement anormal. La vie peut être riche de déceptions, de ruptures, de séparations, d’amour. Si tu t’en donnais la peine, elle serait différente. Il est temps que tu deviennes égoïste. Allez, mon sermon est terminé, sors de mon bureau et ne reviens pas avant que je te sonne, dit JP gêné de s’être autant laissé aller.
 
 
 
 
 
 
Chapitre 5
 
 
 
Pris dans la circulation intense de Marseille, Erwan rentra chez lui l’esprit en ébullition. Toute sa conversation avec JP tourbillonnait dans sa tête comme une feuille ballottée par le vent. Il ne pouvait nier qu’il avait raison sur beaucoup de choses. Malheureusement, sa vie lui avait par deux fois explosé à la gueule et il refusait de tendre l’autre joue. La recherche sans fin de son frère lui torturait l’esprit depuis quatre ans. Heureusement, la présence de Léa adoucissait grandement les mauvais jours. Pour le moment la vie d’Erwan n’était axée que sur elle, dénicher un compagnon n’était pas à l’ordre du jour. Les seules choses dont il était sûr c’était que celui-ci devrait accepter Léa et qu’il n’ait rien d’une météorite. Trouver cette perle rare lui semblait impossible.
— Mamie, mamie, ché papa, lança la petite excitée.
— Dis donc toi, tu es vraiment un petit démon, répondit Ophélie souriante.
— Ça esixte pas démon, dit-elle difficilement les yeux ronds.
— Oh si ! Le petit démon c’est toi. Tu crois que ton papa arrive ?
La petite, son doudou lapin dans une main, les doigts de l’autre dans la bouche, les yeux fixes ne quittaient pas la porte d’entrée du regard. Rien n’aurait pu la faire bouger de là. Cette gamine ne se trompait jamais sur les retours de son père et Ophélie ne comprenait pas cet étrange phénomène, même si elle savait qu’il existait entre eux un lien d’amour profond. Elle avait remarqué que les humeurs de sa petite-fille se trouvaient souvent égales à celles de son père.
— Oui, dit la petite en secouant sa tête, ché papa. Va chéché papa, mamie Lie ?
Malgré une entrée dans la vie catastrophique, Léa évoluait parfaitement, entourée d’amour. Elle illuminait leurs vies et enfoncés dans leurs chaos, c’est elle qui les avait sauvés. Quel bonheur qu’elle soit devenue le point d’ancrage d’Erwan ! Avec ce travail dangereux, elle lui évitait de se disperser.
Comment aurait-elle pu, elle, sa mère, lui parler de ses peurs ? Même s’il prenait le temps de lui expliquer ce qu’il faisait de manière expurgée, elle angoissait. À la mort de son père, Erwan avait endossé le costume bien trop grand du père de famille s’oubliant totalement au passage. Ce n’était pas juste pour lui. Sa vie aurait dû être autre. Quelle mère ne rêverait pas d’un fils tel que lui ? Tant de choses pesaient sur ses épaules !
Son seul rêve pour lui était qu’il trouve un compagnon, qu’il partage avec lui tout l’amour qu’il avait à donner. Malheureusement, sa façon de gérer sa vie risquait de se montrer incompatible avec ce vœu pieux.
La disparition de Gavin avait chamboulé leurs vies au point que d’un commun accord ils avaient accepté de se séparer de l’appartement trop plein de souvenirs. Ophélie avait reculé l’inéluctable longtemps, espérant le retour de son cadet. Les jours passant sans nouvelles elle avait fini par céder le cœur lourd.
Leur choix après de nombreuses visites s’était porté sur cette maison de plain-pied, située dans un des quartiers les plus calmes de la ville. Ce qui avait fait pencher la balance était le superbe jardin derrière. Elle possédait quatre chambres, une pièce de vie suffisamment grande et une cuisine américaine entièrement aménagée. Ophélie avait recréé à l’identique la chambre de Gavin. S’il revenait un jour il la retrouverait comme s’il n’était jamais parti.
Dès le départ, en raison de la présence de Léa, Ophélie et Erwan avaient décidé qu’ils resteraient ensemble. Une façon de ne pas perturber la petite. Elle retrouvait sur son fils, les traits de son mari Maxime. Il avait aussi son caractère. Avec son un mètre quatre-vingt-quinze, ses cheveux blond cendré, ses yeux bleu roi, sa carrure de rugbyman, la ressemblance était telle qu’il arrivait à Ophélie d’en être complètement retournée. C’était encore plus flagrant dès qu’Erwan gardait une légère barbe.
Entendant le son du moteur elle revint au temps présent et regarda sa petite fille s’agiter, sautant d’un pied sur l’autre en souriant. Encore une fois, preuve était faite que la petite pressentait le retour de son père. Son regard se fixa sur son fils qui descendait péniblement de son SUV et remontait l’allée. Dieu, qu’il semblait fatiguer tant sa démarche était pesante.
Comme toutes les autres, cette mission l’avait tracassée. Là, elle soufflait de le voir entier. Ce garçon masquait parfaitement ses émotions, mais là il était las et découragé. Sa petite-fille ne tenait plus en place. Finalement, elle lui ouvrit la porte et tel un oiseau, elle s’envola.
— Papa, papa, cria celle-ci, courant vers lui et se jetant dans ses bras, le visage fendu d’un sourire.
Il l’attrapa au vol et l’enferma sur son torse l’embrassant partout où il le pouvait, son visage se transformant effaçant tout le reste.
— Comment va mon petit papillon ? As-tu été sage avec mamie Lie ?
— Chui toujou chage. Chui pas un palilon, répondit-elle boudeuse, le pouce dans sa bouche.
— Bien sûr que si ! Regarde, dit-il la prenant sous les bras pour la lancer en l’air.
Il était heureux d’entendre son rire cristallin. Il la récupéra dans ses bras, la posant sur sa hanche pour pouvoir saluer sa mère.
— Salut m’man, je suis lessivé. Bon sang ! qu’est-ce que j’ai trouvé le temps long cette fois-ci ! Comment se fait-il que tu m’attendais ?
— Tu poses la question ? Elle m’a encore fait le coup et j’avoue que j’en suis intriguée d’autant plus que je ne lui ai rien dit du tout. Soit elle est télépathe, soit elle est médium. Elle parle de toi depuis ce matin et est restée planter devant la porte depuis un moment.
— C’est incroyable, je ne pige pas non plus.
— Cette fois-ci, ta voiture n’était pas encore dans l’allée. Quand ça te concerne, elle a une sorte de sixième sens. C’est notre petite sorcière. Tu as terminé ta mission quand ?
— Il y a plusieurs heures. Le réseau est totalement coulé, mais il me restait à terminer le rapport. J’ai laissé Abigaël rentrer plus tôt. JP m’a mis au repos ou pour faire simple, il m’a littéralement foutu dehors.
— Mon Dieu, j’aime cet homme ! Tu vas pouvoir t’occuper de la petite et moi je vais en profiter pour m’échapper.
Tout en écoutant sa mère Erwan avait récupéré son sac sur le siège arrière. Il suivit celle-ci à l’intérieur Léa toujours dans ses bras.
— Pas pati papa ? demanda celle-ci coinçant sa tête dans le creux du cou de son père.
— Nan, mon ange, papa reste avec toi et mamie Lie. Tu te souviens pourquoi papa s’en va ?
— Oui, répondit-elle secouant sa tête de haut en bas. T’attape les méchants.
— T’attrapes, ma chérie. Répète !
— T’at, trape, s’essaya-t-elle.
— Oui, super ! Et je les mets où ?
— En prichon.
— En prison, mon petit cœur. Et quand papa travaille, toi tu vas à l’école. Comme demain je suis là, c’est moi qui t’y emmène.
— Non, veux rechter avec toi un tout ti peu, dit-elle séparant ses mains l’une au-dessus de l’autre.
— Mon petit cœur enlève ton pouce de ta bouche quand tu parles.
Erwan savait que la petite n’acceptait plus ses absences. Chaque départ était source de pleurs et de douleur pour lui comme pour elle. Il était clair qu’à plus ou moins brève échéance, il allait devoir envisager un changement. Il voulait la voir grandir, être présent dans sa vie. Trouver son frère faciliterait grandement les choses. Mais elle restait sa priorité.
De plus, sa mère pourrait s’occuper d’elle-même sans être chargée de sa petite fille. Elle avait déjà élevé deux enfants. Elle pouvait refaire sa vie, trouver un compagnon. À cinquante-deux ans, elle était toujours aussi jolie. Bientôt, elle allait prendre une retraite bien méritée. La vie ne lui avait pas fait de cadeau, mais elle restait droite. Au moment de leur aménagement dans cette maison, ça avait été une énorme surprise de la voir affectée à une classe de CP dans l’école où Léa était inscrite en maternelle.
Au fil du temps, la blessure se refermait peu à peu, la douleur s’estompait. Ophélie avançait toujours fière dans la tempête.
Erwan savait qu’elle voyait JP depuis quelque temps et comme aucun des deux n’en parlait, il respectait leur silence. JP était un homme juste et bon et il convenait parfaitement à sa mère, lui aussi s’approchait de la retraite. Erwan ne se voyait pas continuer avec un autre patron. Le moment venu, il devrait y penser.
Tout en réfléchissant, il avait porté son sac dans sa chambre et déposé son linge sale dans la buanderie.
— On va voir ce que mamie Lie nous a préparé à manger, mon ange ?
— Des chaguettis.
— Et elle a fait quoi avec les spaghettis ?
— Du chambon.
— Du jambon ! Miam, miam. On mange et après bain et dodo.
— Une histoi ? Te plaît ?
— D’accord pour l’histoire je resterai avec toi jusqu’à ce que tu t’endormes, dit-il l’installant dans sa chaise.
— Veux l’ours et le miel.
— L’ours et le pot de miel ? Vendu, ma puce.
Depuis deux ans déjà cette petite merveille était sa fille. Gavin étant toujours porté disparu, Erwan avait lancé une procédure d’adoption. Il n’en revenait toujours pas : sa fille. Son cœur débordait d’amour pour elle. Ils étaient fusionnels. Pour elle, il restait prudent. Elle connaissait l’existence de Gavin. Plus tard dans quelques années il lui expliquerait son adoption, la place de chacun dans son monde. Il savait que ce serait un moment difficile. Comment dire à une enfant qu’aucun de ses deux parents n’avait souhaité la garder, l’aimer ? Absolument impossible !
Malgré tout, il était d’accord avec sa mère, il fallait le faire, mais ça serait tellement mieux qu’elle ne sache rien de sa naissance douloureuse. Erwan lui donnerait les clefs pour que ce moment venu, elle soit suffisamment forte pour l’entendre. En attendant, les photos des absents étaient disséminées un peu partout dans la maison. Léa savait que son papi Maxime vivait au ciel dans sa maison des nuages et que tonton Gavin voyageait autour de la terre.
— Houhou, mon chéri, perdu dans tes pensées ? demanda Ophélie.
— Un peu parti oui, répondit Erwan.
— Papa là mamie Lie, reprit Léa pointant son petit doigt sur son père, ses jambes se balançant devant elle, son regard ne quittant pas celui-ci.
— Oui mon poussin, tu as raison, il est là.
— Fais manzer moi papa ? Sur toi, dit-elle avec espoir la tête penchée sur le côté.
— Papa veut bien que tu manges sur ses genoux, mais toute seule.
Il attrapa sa fille sous le regard attendri de sa mère et l’installa sur lui.
— Gade mamie Lie, Léa mange tout seule.
— C’est parce que tu es une grande fille.
Ils terminèrent leurs repas. Erwan se leva et commença à débarrasser la table après avoir laissé Léa dans sa chaise.
— Ma petite chérie, tu racontes à papa ce que tu as fait à l’école ?
Comme chaque fois, il fut heureux d’écouter son babillage. Elle lui parla de son copain Ludo. Le pauvre malheureux avait fait pipi dans son pantalon s’attirant les moqueries de certains camarades et avait fini en pleurs. Déjà à son jeune âge elle n’acceptait pas certaines choses, elle l’avait défendu. Il sourit de voir ses petits poings serrés. Léa le faisait entrer dans son monde d’enfant et l’écouter le détendait totalement lui faisant occulter la noirceur qu’il voyait chaque jour. Le bain et la lecture prirent un peu de temps. Elle finit par s’endormir avant la fin de l’histoire, son pouce dans sa bouche, son doudou sur les yeux. Erwan se demanda comment faire pour qu’elle cesse de téter son pouce. Ça n’arrangeait pas son zézaiement.
Il pouvait passer des heures à la regarder dormir. Il alluma la veilleuse. Il la recouvrit, passa ses doigts dans ses cheveux de soie, posa un baiser sur son front et ferma doucement la porte.
 
 
 
 
 
 
Chapitre 6
 
 
 
Erwan rejoignit sa mère dans la cuisine qui posa devant lui un mug de café fumant.
— Ça y est, elle dort ?
— Oh oui ! On n’a même pas terminé l’histoire, répondit-il en souriant.
— Cette gamine n’arrête pas. Son énergie est époustouflante. J’ai supprimé la sieste parce que ça devenait un combat, du coup elle fait ses nuits. Je rencontre quelques difficultés au moment du coucher lors de tes absences. Elle veut savoir où tu es, ce que tu fais, et ensuite on doit réciter la prière pour te protéger. Plus elle grandit, plus c’est dur.
— Je sais bien maman, mais à l’heure actuelle je ne peux rien y changer, soupira-t-il. Tu le sais, dit-il la fixant, passant une main sur sa nuque.
— Mon chéri le moment est venu pour nous deux de parler, dit Ophélie posant tendrement sa main sur le bras de son fils.
— De Léa ?
— De toi, répondit-elle sérieuse tout à coup.
— Quoi ? Moi ? Je vais bien maman, juste épuisé. Une bonne nuit de sommeil fera des miracles.
Il fut surpris de voir sa mère se lever.
— On va arrêter de faire comme si, d’accord ? Tu dois cesser de croire que je suis née de la dernière pluie. Tu ne me parles plus des recherches concernant ton frère, mais je sais que tu continues toujours. Ça me rend fière de toi, mais je n’ai pas besoin de ça. Ta vie ne ressemble à rien. J’avais prévu de te parler de tout ça à un autre moment, mais ça devient urgent. Je sais que tu es très fatigué. Si je dresse le bilan de ta vie, il y a Léa et moi, ton boulot et encore ton boulot où le risque est permanent. J’aimerais que tu te trouves un compagnon, un vrai. Mais de la manière dont tu t’y prends tu ne le trouveras pas, pas dans ces clubs où tu vas toujours ! Tu n’as jamais pris le temps de t’amuser, mon chéri. Et moi ça me désole ! Je n’en peux plus de te voir traîner ce poids sur tes épaules.
Erwan aurait pu tomber de sa chaise, il regardait sa mère comme si soudain elle s’était transformée en E.T.
— Eh bien quoi ? Tu as l’air effaré ! Ne me regarde pas comme si soudain j’étais devenue folle, je n’ai jamais eu l’esprit aussi clair. Tu croyais que j’allais laisser les choses en l’état ? Je ne suis pas aveugle et tout ça ne me plaît pas.
— Maman ! Qu’est-ce qui te prend ? Mince alors ! Quand tu te lâches, c’est quelque chose ! Comment sais-tu que je fais toujours des recherches ? C’est JP qui te l’a dit ?
Une légère rougeur envahissant ses joues lui confirma qu’il se passait un truc entre ces deux-là. Mais mine de rien il avait droit à son deuxième savon.
— Vous vous êtes donné le mot ou quoi ? s’énerva-t-il. Ou dois-je penser que vous êtes télépathes vous aussi ?
— Bon sang ! Ce sale entêté ne dirait rien, pas même sous la torture. Non, j’ai seulement ramassé tes notes que le vent avait fait voler à terre lorsque j’ai décidé de nettoyer ta chambre. C’est seulement dû aux courants d’air et pas à ma curiosité. Là maintenant je veux toute la vérité, tu m’entends ? Pas juste ce qui t’arrange.
— Et on dit que je suis têtu ! Nom d’une pipe, j’ai de qui tenir ! Je suis juste surpris que tu aies tenu si longtemps.
Erwan pinça les lèvres. Il était coincé. Il soupira tout en passant sa main sur sa nuque. Il la connaissait, elle ne lâcherait pas le morceau, plus de reculade possible.
— C’est un fait, je le cherche toujours. C’est devenu au fil du temps mon Graal. Si je ne t’en parle pas, c’est que chaque fois on aboutit à des culs-de-sac, du moins jusqu’à aujourd’hui. Je refuse de te mêler à tout ça. Pour moi, tu en as déjà assez subi.
— Alors premièrement Gavin est mon fils au même titre que toi. Que tu m’en parles ou non, j’y pense tous les jours. Tu me connais depuis assez longtemps pour savoir que je suis capable d’encaisser bien des choses. Tu cherches à me protéger et je ne t’en aime que plus. Je ne veux plus que tu supportes tout ça tout seul.
— Peut-être que...
— Oh non, mon garçon ! C’est terminé ! Je suis là et j’y reste. Alors pourquoi as-tu dit : jusqu’à aujourd’hui ?
— JP a obtenu des renseignements d’une source peu fiable. On va devoir vérifier, mais Gavin, fin d’année dernière, était possiblement vivant, lâcha-t-il, acculé.
— Oh mon Dieu ! Où ? Comment ? dit-elle pâlissant et s’appuyant au dossier de la chaise devant elle.
— Putain ! Tu vois, c’est ça qui fait que je garde tout pour moi. Je veux éviter ce foutu espoir de merde ! grogna-t-il se levant énergétiquement à son tour.
— Merde Erwan ! C’est juste une réaction logique, non ?
— On pourrait, je dis bien on pourrait, l’avoir aperçu dans le circuit du free-fight clandestin. Mais le gars n’est sûr de rien. Il n’a pas reconnu ni le nom ni le portrait. Alors tu vois, rien de mirobolant.
— Tu sais tout ça depuis quand ?
— Aujourd’hui maman, juste aujourd’hui avant que JP me vire. Il continue à chercher.
— C’est un bon départ non ? osa-t-elle.
— Maman, dit Erwan soudain très las. On n’est sûr de rien. C’est peut-être, peut-être pas. Aucune certitude.
— Désolée mon chéri, c’est...
— Ouaip, je sais. Ça s’appelle l’espoir, un putain d’espoir. L’espoir, ça peut tuer.
— À t’entendre, ce n’est pas la première fois pour toi ? Je veux dire avoir de l’espoir et...
— Et pfft, chaque fois ! Et chaque fois, on tombe d’un peu plus haut. Malgré tout, je refuse de baisser les bras. Tant que j’ai ce boulot, j’ai de nombreuses portes qui s’ouvrent alors j’en profite.
— C’est très bien, mais à partir de maintenant je veux être tenue au courant. Cesse de me prendre pour une fleur de serre, laisse-moi le droit de choisir mes combats. Je suis avec toi.
— Tu sais, par moment c’est tellement frustrant que pour me soulager, je casserais tout. J’ai la sensation de nager à contre-courant et ça m’épuise.
— Si tu apprends à partager le bon comme le mauvais, ça te soulagera. Ça fait bien trop longtemps que tu gères tout dans nos vies. Alors, sache que je suis une mère heureuse d’avoir été épaulée par un fils aussi attentionné que toi. Mais les rôles doivent être inversés, tu n’as pas à me protéger. Je sais qu’au décès de ton père j’ai perdu les pédales. Malgré les années qui passent, il me manque toujours autant. Il a été mon seul et unique grand amour. Il restera, à ce titre, toujours dans mon cœur. La plaie se referme peu à peu. La vie doit continuer, chercher ton frère en fait partie pour moi aussi.
— Tu pourrais rencontrer quelqu’un ? Ça serait bien.
— Me dit celui qui vit comme un moine ! Je te retourne l’idée. Moi j’ai eu la chance non seulement d’aimer, mais d’être aimée. Si seulement tu pouvais trouver un homme qui te donne ce que ton père m’a donné !
— Je n’ai pas encore rencontré l’oiseau rare, celui qui me donnera envie de tout plaquer. Il devra accepter Léa, mes fantômes et moi, sacré bagage !
— Je ne souhaite pas casser ta baraque mon chéri, mais dis-moi un peu comment tu comptes faire pour trouver cette petite merveille ? Je me permets de te rappeler que tu ne sors pas, sauf pour tes, comment dire ça ? Tes promenades périodiques ? Ça réduit énormément tes chances non ? Si tu t’attends à une apparition, va faire un tour à Lourdes parce qu’il y a longtemps qu’on a…

-   
— Ça va oui ? T’as fini de te foutre de ma gueule ? Je dois m’acquitter avant tout de certaines choses, après on verra.
— Pas seul ! Descartes a dit que n’être utile à personne, c’était être bon à rien. Alors, je veux t’être utile. Ces choses que tu veux faire ont toutes le même nom : Gavin. As-tu pensé une seule fois que tu pouvais ne pas le retrouver ? Le temps passe et crois-moi, ce qui est perdu ne se rattrape pas. Du coup, on aura deux vies perdues !
— Avec toi et ma petite princesse, je suis heureux.
— J’en doute un peu. Moi, je peux disparaître, Léa va grandir et finira par vivre sa vie et toi à ce moment-là tu seras seul et je refuse ça. Tu mérites que quelqu’un t’aime. Qu’il te fasse voir les étoiles, ça serait injuste que tu n’aies pas tout ça.
Erwan se dirigea vers sa mère et la prit dans ses bras les larmes aux yeux.
— Maman si tu savais comme je t’aime. Je sais bien que la vie ressemble parfois au grand huit de la fête foraine. Que du jour au lendemain on peut se retrouver à poil ! On a payé cher pour le savoir.
— Je ne veux plus verser de larmes. Accepte de te reposer sur moi, à deux les soucis sont plus légers.
— À Dieu va, puisque c’est ta volonté je ne te cacherai plus rien, contente ?
— J’en suis heureuse. Maintenant, va dormir. Tu ne tiens debout que parce que c’est la mode. Allez, débarrasse-moi le plancher, n’oublie pas que tu vas avoir le droit à une petite visiteuse tôt demain matin, dit-elle en souriant.
 
 
 
 
 
 
Chapitre 7
 
 
 
Allongé dans son lit, Erwan avait l’esprit en ébullition. Tant de choses virevoltaient là-haut qu’il pensait rester éveillé une bonne partie de la nuit. Mais à peine la tête posée sur l’oreiller, il fut happé par les bras de Morphée. Dans le courant de la nuit entre éveil et sommeil, il sentit contre son dos la chaleur du petit corps de sa fille. Doucement pour ne pas la réveiller ni l’écraser il se retourna. Ses volets pas fermés laissaient passer la clarté de la lune. Il ne se lassait pas de la regarder si innocente, si fragile. Elle tétait son pouce et gardait son doudou sur son torse, bien endormie dans son pyjama la reine des neiges. Il donnerait sa vie pour elle. Regardant son radio-réveil il vit qu’il n’était que six heures, depuis quand était-elle grimpée là ? Le sourire aux lèvres, il se rendormit.
Quelques heures plus tard, il fut réveillé à nouveau au son des murmures pas vraiment discrets du duo au pied de son lit. Sa fille avait rejoint sa grand-mère.
— Mamie Lie, peut veiller maintenant ?
— Ton papa a besoin de faire un gros dodo, ma puce.
— Est takigué ?
— Oui, il est fatigué.
— Gadé, mamie Lie ?
— Si ça ne tenait qu’à moi on le garderait avec nous toujours mon cœur.
— Câlin ?
Voyant son fils sourire la tête dans l’oreiller elle posa Léa sur le lit.
— Va, mon poussin, mais doucement.
— D’accooooooord ! Répondit la petite.
Elle rampa sur son dos et finit par coincer sa tête dans le cou de son père plaçant par là même son affreux doudou puant sur son nez.
— Ooh ! Mon chaton ! Ce truc sent tellement mauvais qu’il réveillerait un mort. C’est pas possible, on va devoir lui faire faire un tour de machine à laver.
— Non pas laver. Plus sommeil papa ? dit-elle serrant précieusement son doudou.
— Finis de dormir, je crois que je vais attraper le petit démon installé sur mon dos.
Erwan se mit à grogner tout en se retournant.

  • Accueil Accueil
  • Univers Univers
  • Ebooks Ebooks
  • Livres audio Livres audio
  • Presse Presse
  • BD BD
  • Documents Documents