Immersion
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Description

Samedi 1er juillet 2069, Nathan est assassiné. Il venait d'être libéré après quinze ans d'internement, suite au meurtre de Cloé, son épouse.
Était-il vraiment l'auteur des faits ?
Peut-on parler d'homicide lorsque la victime est une machine ? Cloé était un robot humanoïde.
Antoine mène l'enquête. Il est journaliste d'investigation et ami d'enfance de Nathan.
Tout se complique : un simple fait divers cache en réalité une affaire d'Etat.
La démocratie, menacée par quelques savants fous, experts en Intelligence Artificielle, sera-t-elle sauvée ?
Ce livre se situe à la frontière entre le roman policier et la science fiction. Il met l'accent sur l'absolue nécessité d'une éthique de la recherche scientifique.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 21 décembre 2021
Nombre de lectures 0
EAN13 9782379798221
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0200€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

IMMERSION
Cloé parmi les humains

Robert Bass

2021
Cet ebook a été réalisé avec IGGY FACTORY. Pour plus d'informations rendez-vous sur le site : www.iggybook.com
Table des matières

Préambule
PARTIE I chapitre 1 : Les retrouvailles
chapitre 2 : Que s'est-il passé ?
PARTIE II chapitre 1 : Nathan
chapitre 2 : L'anniversaire
chapitre 3 : Bella Donna
chapitre 4 : La présentation
chapitre 5 : Le document
chapitre 6 : Anatomie
chapitre 7 : Les premiers pas
chapitre 8 : Le mariage
chapitre 9 : Les lendemains de fête
chapitre 10 : Une entrée en politique
chapitre 11 : L'ascension
PARTIE III chapitre 1 : L'enveloppe
chapitre 2 : Débuts d'enquête
chapitre 3 : De nouveaux indices
chapitre 4 : Un revenant
chapitre 5 : Les révélations
chapitre 6 : Le livre
Epilogue
Préambule
 

 
 
« Tu es née poussière et tu retourneras poussière ! ». Nous sommes le 17 novembre 2099. Ces quelques mots ont été prononcés ce matin même à l’enterrement d’Hélène. J’accompagnais cette femme jusqu’à sa dernière demeure. Je n’avais aucun lien de parenté avec la défunte, mais je la considérais comme ma mamie. On adopte bien des enfants, alors pourquoi ne pas adopter une grand-mère ? Je portais encore des couches et balbutiais quelques areu-areu, lorsque mes grands-parents nous ont quittés. Quelques photos jaunies ont remplacé les images de ces êtres chers, images noyées dans l’eau trouble de mes souvenirs. J’habitais à Paris, seul, éloigné de mes proches qui n’étaient jamais partis de Port-Navalo, cette petite ville côtière de Bretagne, située à l’entrée du golfe du Morbihan.  
            Hélène était ma voisine. Je demeurais au deuxième étage, elle, au premier. Veuve depuis une trentaine d’années, elle ne s’était jamais remariée. Cette femme détestait la solitude, moi aussi ! Nous étions faits pour nous rencontrer, chacun de nous étant ravi d’avoir un peu de compagnie. Je m’ennuyais à mourir entre mes quatre murs. J’étais heureux d’avoir trouvé une amie. Notre rapprochement avait débuté par quelques petits services que j’avais eu l’occasion de lui rendre : jouer les Sherpas lorsque son cabas était trop lourd pour le hisser jusqu’au premier étage ou livrer ses médicaments quand la fièvre la clouait au lit.
            Je suis écrivain, un métier qui me permet de rester chez moi. L’inspiration venant surtout en début de soirée, j’ai pris l’habitude de travailler la nuit. Les premières heures de la journée sont habituellement réservées à une bonne grasse matinée. C’est ainsi qu’il m’arrive souvent d’être libre l’après-midi. Mes loisirs se partagent entre de longues promenades lorsque le ciel est serein, la visite d’expositions ou la fréquentation des salles de cinéma quand le baromètre montre des signes de faiblesse. Au programme de ces activités, s’étaient rajoutés les rendez-vous réguliers chez la voisine du premier.
             Je savais que ces délicieux intermèdes n’auraient qu’un temps. Le dimanche, cette vieille dame remplissait consciencieusement son pilulier qu’elle dégainait matin, midi et soir, chaque jour de la semaine. Elle avait eu beau ingurgiter tous les remèdes que ses médecins lui avaient prescrits, il y a un moment où les progrès de la science sont insuffisants pour maintenir en état de marche un cœur qui peinait à battre.
            Malgré le grand écart d’âge, j’avais plaisir à m’asseoir aux côtés de cette femme, dans un vieux fauteuil défraîchi, mais encore bien confortable, tout en buvant avec délectation un merveilleux darjeeling. Lors de nos conversations, j’avais beaucoup de mal à placer le moindre mot au milieu du flot continu de ses paroles. Elle n’arrêtait pas ! Elle avait tant de choses à dire ! Craignait-elle le temps qui passe ? Ce temps qui l’empêcherait de finir son histoire.
            La fatigue ralentissant toutes les fonctions d’un corps ayant subi les outrages des décennies passées, la voix d’Hélène devenait de plus en plus faible et monocorde. Parfois, son discours était incompréhensible ; alors, pour en saisir le sens, mon cerveau rajoutait les bouts de phrases que mon ouïe n’avait pas su analyser. Certains auraient pu se lasser et partir sous un quelconque prétexte ; d’autres, les yeux grands ouverts, auraient sombré dans un profond sommeil. Ce n’était pas mon cas. Je suis écrivain et donc friand de toutes les anecdotes qui pouvaient arriver à mes oreilles. Des anecdotes, cette brave dame n’en manquait pas.
            Assez rapidement, je voulus joindre l’utile à l’agréable. Tout ce que me racontait Hélène, j’envisageai de le traduire en mots, en phrases et en chapitres d’un futur roman. Après avoir obtenu la permission de l’intéressée, je m’étais muni d’un petit enregistreur. Mes visites devinrent alors quotidiennes et la même scène se répéta : Hélène parlait, la carte mémoire se remplissait et ma tasse se vidait.
            Ce fut une avalanche d’événements aussi abracadabrantesques les uns que les autres. Toutes ces révélations me laissèrent sans voix. Je comprenais qu’Hélène et son mari avaient été les témoins privilégiés de ce qui aurait pu être un véritable cataclysme planétaire. Intrigué, j’avais commencé de mon côté une petite enquête afin de comparer les dires de ma voisine avec la réalité des faits. Étonnamment, aucun document n’avait relaté ces inimaginables épisodes. Rien dans les livres d’histoire, rien dans les archives de la presse numérique. Pouvais-je malgré tout croire cette femme ? N’était-elle pas une véritable mythomane ? Pour en avoir le cœur net, je l’avais testée à plusieurs reprises sur divers sujets : Hélène était incapable de mentir.
             Lorsqu’elle me racontait ses souvenirs, tout était précis, sans l’ombre d’une fioriture. Nous étions là, mon enregistreur et moi, à l’écoute, attentifs à ses moindres paroles, comme le prêtre recevant la confession d’une pécheresse. Cette pauvre dame n’ayant commis aucun acte délictueux, l’absolution lui était donc inutile. Cette femme mérite plutôt un bel hommage. C’est en souvenir de notre amitié que je veux l’honorer. C’est décidé : cet hommage prendra la forme d’un récit. Sous ma plume, je partagerai avec mes lecteurs les terribles événements subis pendant la période sombre de la vie d’Hélène : ces cauchemardesques moments qu’elle avait eu le courage de relater à son voisin du deuxième.
            À en croire tout ce que j’ai appris de la bouche d’Hélène et dont je n’ai pas l’outrecuidance de mettre en doute la véracité, il s’en était fallu de peu que la science, mise entre de mauvaises mains, n’asservisse l’homme. L’humanité est si fragile qu’une tempête peut l’anéantir. Ce danger, nos anciens l’avaient ressenti au début des années 20 avec la Covid19. Ce virus avait-il été transmis par un animal ou fabriqué par un apprenti sorcier féru de génétique ? Nous ne l’avons jamais su, mais ce coronavirus fut mortel pour l’homme et destructeur pour l’économie mondiale. En ce début de la seconde moitié du 21 e  siècle, il ne s’agissait pas d’un virus, mais son effet aurait pu avoir des conséquences encore plus désastreuses si quelques habitants de notre vieille Terre n’avaient pas su réagir à temps.
            Toutes les péripéties dont Hélène et ses proches furent les témoins ou les victimes nous amènent à prendre conscience que le progrès peut devenir danger. Si nous ne maîtrisons pas l’incommensurable avancée de la science, alors ce sera l’inévitable destruction de l’humanité. Voilà le message qu’Hélène souhaitait partager !
             Je suis devant mon ordinateur. Mes doigts dansent sur le clavier. Il n’y a aucun doute, Hélène est près de moi. Je sens sa présence, lorsque ligne après ligne, chapitre après chapitre et jusqu’au point final, ma voisine du premier guide ma main.
 
PARTIE I      chapitre 1
 
Les retrouvailles
 
 
 
 
            Tout avait commencé il y a trente ans. L’été 2069 venait de succéder à un agréable printemps. Les années passent. Si la vie est parfois chaotique, le décor est souvent immuable. 
            « Paris sera toujours Paris », a-t-on coutume de dire ! Effectivement, la Tour Eiffel n’avait pas changé d’endroit. Du haut de l’Arc de Triomphe, les touristes pouvaient assister au spectacle immuable des véhicules entrant dans la ronde infernale du gigantesque manège de la place du Général de Gaulle, avant d’être éjectés dans les plus belles avenues haussmanniennes que le monde entier nous envie. Comme d’habitude, les Champs Élysées grouillaient de milliers de badauds, pendant que les dessinateurs de la place du Tertre traquaient leurs proies dans l’espoir de les coucher sur papier. Alors que quelques chanceux profitaient des charmes de la Ville-Lumière, les Parisiens allaient et venaient au rythme des rames du métro qui se croisaient et se recroisaient dans les sombres méandres des sous-sols de la capitale.
            Le ciel était d’un bleu limpide. Aucun obstacle ne contrariait l’assaut des rayons chauds du soleil sur les peaux matifiées des jeunes demoiselles se bronzant sur les bords de Seine. Même en marchant à l’ombre, les citadins avaient du mal à supporter les quarante degrés, température déjà habituelle pour cette fin juin. Heureusement, ils n’avaient plus à accepter les pollutions subies lors de leur jeunesse. Les gaz d’échappement et les particules fines qui s’échappaient des véhicules à essence ou diesel n’étaient qu’un lointain souvenir. Seules les voitures électriques ou à hydrogène étaient autorisées à circuler à Paris et dans toutes les villes de plus de deux mille habitants.
             Dans le bureau climatisé d’un grand groupe de la presse numérique, un homme était au travail. Il s’agissait d’Antoine, un journaliste d’investigation. C’était un beau brun aux yeux d’un bleu à faire fondre n’importe quel cœur de glace. Il était chargé d’enquêter sur une grosse affaire de pots-de-vin dans le milieu politique. Une affaire banale en somme !
            Antoine avait cinquante-cinq ans, autant dire qu’il passerait encore beaucoup de temps devant son ordinateur avant de prendre sa retraite. Pour lui et pour tous ceux de sa génération n’exerçant pas un métier pénible, il était nécessaire d’attendre soixante-dix ans pour bénéficier d’un repos bien mérité.
            L’homme était marié à Hélène. Cette femme de cinquante-sept ans était orthophoniste à l’hôpital Saint-Louis. Le couple vivait à Paris, non loin de la Place de la République. Comme beaucoup de leurs contemporains ayant quelques moyens financiers, ils avaient une résidence secondaire. Ce pied-à-terre était à Cabourg, une ville pleine de charme située sur la côte normande. Ils n’avaient pas choisi cette destination par hasard, le climat y étant nettement plus supportable que dans la capitale. Le thermomètre ne dépassait que rarement les trente degrés en été.
             Un demi-siècle auparavant, les gens du Nord rêvaient de barboter dans les eaux chaudes de la Méditerranée, celle qu’on avait coutume d’appeler la grande bleue. Au moment des importants flux estivaux, pare-chocs contre pare-chocs, d’impressionnants cortèges de voitures déversaient des humains au teint blafard pour les récupérer quinze jours plus tard, le corps couleur écrevisse. Ils avaient rissolé lentement sur les plages de la Côte d’Azur, transformées le temps d’un été en barbecues géants. Ces pauvres inconscients avaient oublié que seules leurs parties intimes échapperaient au méchant mélanome.
            En cette seconde moitié du 21e siècle, tout avait changé : la population autochtone des rivages méditerranéens avait fondu aussi vite que les icebergs de l’Atlantique Nord. Les mois de juillet et d’août étaient brûlants, les températures avoisinant souvent les quarante-cinq degrés. Beaucoup de ces habitants aux accents chantants avaient émigré sur les plages du Boulonnais. Rascasses et grondins pouvaient ainsi barboter tranquillement aux abords de Marseille alors que dans les assiettes des restaurants bondés de la Côte d’Opale, les pauvres moules s’ouvraient sans complexe pour s’offrir à l’appétit des Phocéens.
            C’était au mois de juin 2069, Antoine et Hélène revenaient d’un long week-end à Cabourg. Comme à l’accoutumée, le couple emprunta l’autoroute A13 qui ne dérogea pas à son habitude, celle d’être toujours aussi chargée. Antoine avait programmé son véhicule autonome afin qu’il les ramène à la maison. Sa femme lisait un polar pendant qu’il jouait aux échecs sur sa tablette. Peu avant la porte de Saint-Cloud, un bip retentit, signe qu’il devait reprendre le volant. La robotique avait ses limites : à ce moment-là, les rues de Paris n’étaient pas encore compatibles avec la conduite sans chauffeur.
            En ce dimanche soir, le véhicule se dirigeait vers la place de la République lorsqu’un homme traversa précipitamment le boulevard Saint-Martin alors que le feu était encore au vert. Le radar de la voiture fut plus rapide que les réflexes du conducteur. Dans un crissement de pneus à faire sursauter un sourd, la voiture parcourut moins de deux mètres avant de s’immobiliser. La décélération fut si vive que le menton d’Antoine heurta le volant. La ceinture de sécurité d’Hélène se tendit violemment, lui comprimant la poitrine. Le pauvre et imprudent piéton, responsable de ce freinage d’urgence, fut projeté à terre par le pare-chocs avant du véhicule. Antoine sortit rapidement de la voiture et se précipita pour relever l’individu. L’homme, totalement hagard, ne semblait pas blessé.
             Très énervé et sans doute traumatisé par la situation, une cascade de mots fleuris s’échappa de la bouche d’Antoine. Il ne comprenait pas pourquoi cet écervelé avait traversé la rue sans se préoccuper de la circulation. Voulait-il se suicider ? Après s’être un peu calmé, Antoine remarqua que le pauvre bougre avait du mal à se déplacer. Cet énergumène ne voyait pas grand-chose avec ses longs cheveux qui lui mangeaient la moitié du visage.
             L’homme manqua de tituber. Antoine ouvrit alors la porte arrière et l’aida à s’asseoir sur le siège. L’infortuné quidam n’était vraiment pas frais. Avait-il bu plus que de raison ? Avait-il usé d’une quelconque drogue ? Antoine tenta d’engager la conversation.
  — Monsieur, comment allez-vous ?
            Un filet de voix, presque inaudible, sortit difficilement de ce qui lui restait d’espace entre une épaisse moustache et une barbe hirsute.
  — Ça va !
  — Avez-vous mal quelque part ?
  — Laissez-moi tranquille !
  — Même si ce n’est pas de ma faute, c’est quand même ma voiture qui vous a percuté. Je m’inquiète de votre santé, c’est normal !
  — Laissez-moi, j’vous dis ! J’ai mal !
  — Où ?
  — À la cuisse. 
  — Voulez-vous que je vous amène à l’hôpital ?
  — Non, non, ça va passer !
            L’homme posa une main sur sa figure et, par un geste lent, dégagea la large mèche qui cachait ses yeux. Antoine put enfin le dévisager. Ce fut un terrible choc. Stupéfait, il se sentit défaillir. Il s’agrippa au montant de la portière. Après quelques secondes, il se ressaisit et reprit la parole.
  — Il me semble qu’on se connaît, n’est-ce pas ? 
            L’homme était ailleurs. Il était totalement déboussolé. Affalé sur le siège, il avait tourné la tête de l’autre côté, comme s’il voulait qu’on lui fiche la paix une fois pour toutes.
            Antoine insista.
  — Ne seriez-vous pas Nathan ?
            Il ne répondit pas. Il avait cependant daigné remontrer son visage. Était-ce là un moyen d’exprimer un « oui Monsieur ! ». Cette timide approbation sembla contenter notre journaliste.
            Antoine le dévisagea à nouveau avec davantage d’insistance. Il essaya de l’imaginer sans moustache et sans barbe. Il n’y avait aucun doute, il s’agissait bien de Nathan, cet homme qu’il avait si bien connu et dont il n’avait plus de nouvelles depuis quinze ans.
             Il ne fallait surtout pas le laisser repartir sans en avoir le cœur net. Il posa sa main sur l’épaule du blessé et l’interrogea.
  — Vous allez me donner votre adresse, je vais vous raccompagner.
            Antoine avait haussé le ton, histoire de faire comprendre à son interlocuteur qu’il ne supporterait pas une absence de réponse. Notre homme finit par s’exprimer.
  — Ce n’est pas la peine, Monsieur. Ça va déjà mieux. Je n’ai presque plus mal. Je vais m’en aller !
            Pourquoi l’appelle-t-il Monsieur ? Ne reconnaît-il pas Antoine ? Celui-ci se serait-il trompé ? Il insista à nouveau pour le ramener chez lui. Au bout de dix bonnes minutes de tractations et d’une bonne dose de patience, il obtint son adresse. L’homme accepta de se faire raccompagner. 
            Après avoir déposé Hélène devant leur habitation, Antoine enjoignit son passager de s’installer à côté de lui. Le véhicule redémarra. Après avoir emprunté les Grands Boulevards, ils arrivèrent rue d’Enghien : une petite rue du 10 e  arrondissement. Antoine stationna la voiture et, sans réellement lui avoir demandé son avis, décida de suivre l’homme jusqu’au pied de son immeuble. Ce dernier s’arrêta devant le numéro 31. Il sortit une clé et ouvrit la porte. Il longea un long couloir étroit. Antoine lui emboîta le pas. Au bout de ce sombre corridor, une porte vitrée marquait l’entrée d’une ancienne loge de concierge : un petit studio prolongé par une minuscule courette. C’était dans ce logement que vivait Nathan.
             L’homme ouvrit sa porte. Il entra le premier, suivi d’Antoine. Celui-ci eut vite fait d’observer les lieux. Il ne comprenait pas. Il lui était difficile d’imaginer Nathan dans cet univers glauque, fait de bric et de broc : une table en bois noirci, deux chaises bringuebalantes et un lit dont un des pieds était remplacé par deux gros livres. Comment avait-il pu se retrouver dans un tel état de dénuement ?
             Antoine restait immobile, debout, ne sachant plus trop quoi dire. Après un long et pesant silence, l’homme le remercia chaleureusement de l’avoir raccompagné jusqu’à chez lui. Il approcha une chaise, l’invita à s’asseoir et lui proposa un café. Antoine s’empressa d’accepter, l’occasion était belle pour en apprendre davantage.
            Antoine avait connu Nathan au collège, en classe de sixième. De copains d’enfance, ils étaient devenus des amis proches. Adultes, lors des vacances d’hiver, ils avaient pris l’habitude de se retrouver dans les Alpes, à la Plagne. En pleine fleur de l’âge, les skis aux pieds, ils dévalaient les pistes rouges et noires. Ce furent de belles années. Plus tard, ils avaient formé un quatuor inséparable avec leurs épouses. Celle de Nathan, la sublime Cloé, était une femme sportive et très cultivée. Antoine n’était pas insensible à son charme. Elle était d’une rare beauté. Le journaliste s’était toujours demandé si Cloé n’avait pas un problème de vue. Nathan n’était pas laid, mais il était loin, très loin d’être séduisant. Le couple était vraiment mal assorti. L’amour est aveugle, dit-on !  
            Antoine et Cloé avaient-ils eu une aventure ? Rien ne pouvait le laisser croire. On peut supposer qu’il n’en était rien. Antoine aimait sa femme et avait un grand respect pour son ami. Mais la chair étant si faible, on ne peut jurer de rien !
            Comme Nathan restait toujours silencieux, Antoine but son café tout en se remémorant le moment où leurs chemins se séparèrent.
            Quinze longues années s’étaient déroulées depuis qu’Antoine et Nathan s’étaient perdus de vue. Que s’était-il passé ?
            Les deux couples se voyaient régulièrement. Au moins quatre ou cinq fois dans l’année, ils se retrouvaient tous autour d’une bonne table, dans un des restaurants réputés de la capitale. Cloé et Hélène sortaient souvent ensemble. La petite bande coulait des jours heureux. Mais le soir du 22 mai 2054, ce fut le drame.
             Cloé avait prévu de rejoindre Hélène. Son amie lui avait proposé d’assister à un concert. Craignant d’être en retard, elle ne mit pas longtemps à se préparer. Après avoir enfilé une tenue décontractée, elle descendit au deuxième sous-sol où son véhicule était stationné. Arrivée dans le parking, elle n’avait que quelques pas à faire pour récupérer sa voiture. Elle effleura la poignée de la portière qui s’ouvrit automatiquement grâce à la cellule photovoltaïque intégrée qui avait reconnu son empreinte digitale. Elle s’installa sur le siège. Le « On y va ! » qu’elle prononça distinctement fit instantanément démarrer le moteur. Après un « sors-moi du sous-sol ! », ce fut un départ en trombe suivi d’une succession de virages jusqu’à atteindre la sortie. Ce périple dans ces sous-sols si peu éclairés rappelait le train fantôme des fêtes foraines, les squelettes en moins. La vive clarté de la rue illumina enfin le visage de Cloé. Elle eut à peine parcouru vingt mètres qu’elle dut s’arrêter à cause d’un feu orange un peu trop mûr. Ne pas être en retard ne justifiait pas de risquer un accident. Le feu passa au vert. Après avoir roulé une centaine de mètres, elle actionna son clignotant pour tourner à droite. Le geste fut anodin, mais la conséquence désastreuse : le véhicule explosa. La gigantesque déflagration se fit entendre dans tout le quartier. Les vitres des immeubles avoisinants ne résistèrent pas à l’onde de choc. Il ne restait plus rien, ni de la pauvre femme ni de sa voiture, rien qu’un trou béant dans la chaussée.
             De tout temps, lorsqu’une personne est assassinée, la police commence toujours par porter ses soupçons sur un proche. Une peccadille avait provoqué une dispute au sein du couple. Des voisins, qui avaient entendu quelques éclats de voix, avaient jugé utile de rapporter ces événements aux inspecteurs venus enquêter. Les investigations furent menées bon train, mais un train sans doute trop rapide. Sans surprise, la qualité de « Suspect numéro un » fut attribuée à Nathan. Il fut arrêté.
             À l’époque, un point avait troublé Antoine : aucun procès n’avait suivi la mise en examen de Nathan. L’homme semblait avoir totalement disparu. Plusieurs mois plus tard, le journaliste apprit par hasard que l’accusé avait été reconnu irresponsable et interné dans un hôpital psychiatrique. Dès l’enfermement de son ami, Antoine voulut absolument le revoir, pouvoir lui parler, écouter sa version des faits. Malgré un carnet d’adresses bien fourni et les nombreux contacts qu’un journaliste peut avoir, toutes ses demandes se heurtèrent à des refus. On lui disait que Nathan avait été mis à l’isolement, trop dangereux et incontrôlable pour recevoir des visites. Les mois et les années passèrent. La vie, avec son mélange de petits bonheurs et de gros tracas, avait repris le dessus, envoyant le destin de Nathan dans un petit coin perdu de la mémoire de son vieil ami.
           Tout en buvant le café avec son copain d’enfance, Antoine revivait ces moments tragiques. Alors, l’air de rien et entre deux propos anodins, il cuisina discrètement son hôte. Il lui fallait percer un certain nombre de mystères. Il dut se rendre à l’évidence, il était très difficile d’obtenir des réponses claires. Visiblement, Nathan n’accordait qu’une confiance très limitée à cet homme qu’il n’avait toujours pas reconnu. Le pauvre bougre avait oublié toute une partie de sa vie, celle d’avant son hospitalisation. Antoine n’avait pas constaté de symptômes révélant la maladie d’Alzheimer. En effet, il commençait à se laisser aller à quelques confidences sur son passé récent. Ainsi, Antoine apprit qu’après sa libération, Nathan avait obtenu ce logement dont le loyer était très modéré. Pour ses dépenses quotidiennes et toutes les charges qui lui incombaient, il avait bénéficié d’une petite pension équivalant au minimum vieillesse. Cette somme était habituellement remise aux retraités ayant de faibles revenus.
            Nathan parlait lentement. Le timbre de sa voix était monocorde. Ses phrases étaient hachées. Les mots semblaient se détacher un par un du fond de sa gorge avant de franchir le seuil de ses lèvres. Antoine devait tendre l’oreille et réaliser de gros efforts pour déchiffrer des paroles qui vibraient après leur passage au travers de sa moustache. Tout laissait penser qu’il souffrait d’une overdose de puissants calmants, à moins qu’il n’ait subi une lobotomie lors de son séjour psychiatrique. Qui sait ?
            Voyant son ami cligner des yeux, prêt à s’endormir, Antoine décida d’écourter sa visite. Il était inutile de continuer à le bombarder de questions. Il n’obtiendrait plus rien de lui. Il prit congé en promettant de revenir. Nathan, satisfait de rencontrer une personne qui s’intéressait à lui, esquissa un léger sourire avant de tomber dans les bras de Morphée. C’est sur la pointe des pieds qu’Antoine sortit du petit appartement, jetant un dernier coup d’œil sur son copain d’enfance qui dormait profondément sur sa chaise. Il l’aurait bien aidé à rejoindre son lit, mais craignait une mauvaise réaction de sa part.
            Le journaliste retourna à sa voiture. Il resta immobile un long moment avant de démarrer. Il avait besoin de cette pose pour évacuer tout le stress qu’avait immanquablement provoqué cette rencontre. Tout au long de la route, l’image de cet homme revenait sans cesse. Dès qu’il fut rentré chez lui, il ne prit pas le temps d’enlever sa veste. Il raconta à Hélène tout ce qu’il avait vu, tout ce qu’il avait entendu. Ces retrouvailles l’ayant fortement traumatisé, Antoine avait un désir irrépressible de parler.
 
 
 
chapitre 2
 
Que s’est-il passé ?
 
 
            Le soir de ces fameuses retrouvailles, Antoine avait eu beaucoup de mal à trouver le sommeil. À chacun de ses réveils, et il y en eut beaucoup, il n’arrêtait pas de se repasser le film de la journée précédente. Dans la nuit noire de la chambre, l’homme aux cheveux longs, à la barbe foisonnante et au visage livide, apparaissait à intervalles réguliers. Antoine essayait d’effacer de son esprit cette vision obsédante, mais rien n’y faisait. N’y tenant plus, il réveilla sa femme et lui fit part de ses angoisses nocturnes. Après quelques dizaines de minutes d’une psychothérapie éclair, il finit par se rendormir. Pendant que ses ronflements jouaient une insupportable partition, Hélène, ayant totalement perdu le sommeil, se réfugia dans la cuisine pour y croquer rageusement une pomme.
             Antoine était très peiné. Il avait des regrets : regrets de ne pas avoir suffisamment insisté pour rencontrer son ami pendant son internement à l’hôpital psychiatrique. Néanmoins, il essayait de se trouver des circonstances atténuantes : ne lui avait-on pas interdit toute visite ? Malgré tout, un sentiment de culpabilité le tenaillait.
            Une semaine s’était passée. Jour après jour, nuit après nuit, Nathan n’avait cessé de monopoliser les pensées d’Antoine. Dès le samedi suivant, le journaliste décida de retourner rue d’Enghien, voir son ami. Nathan n’avait aucun moyen de communication : ni visiophone ni ordinateur. Antoine, ne pouvant le prévenir, envisagea de lui rendre visite à l’improviste. S’il était absent, il reviendrait le lendemain.
            Durant toute la semaine qui avait suivi cette improbable rencontre, Antoine avait des difficultés à réaliser les tâches qui lui incombaient. Il devait pourtant produire un certain nombre d’articles qui concernaient la dernière enquête en cours. Sa tête était ailleurs. Déconcentré, il avait grand-peine à écrire la moindre ligne. Tout se mélangeait dans sa pauvre caboche : l’hôpital psychiatrique, un ministre véreux, son ami d’enfance, des transactions frauduleuses, la rue d’Enghien. Les neurones du journaliste s’entrechoquaient, sa vue se brouillait et ses jambes remuaient tellement que le bureau en tremblait. Maux de tête et bons mots se livraient une bataille féroce. Seuls quelques comprimés de paracétamol lui permettaient de reprendre le contrôle. Il lui fallait rendre au plus vite sa copie. Il devait justifier son salaire !
            Une petite pluie fine avait rafraîchi l’atmosphère de ce début d’après-midi du 1 er  juillet 2069. Après avoir descendu les deux étages qui séparaient leur appartement du rez-de-chaussée, Antoine et Hélène franchirent la porte du 23 boulevard du Temple. Le journaliste ouvrit un parapluie, assez large pour abriter deux personnes. D’un pas pressé, le couple se dirigea vers leur boulangerie attitrée, celle de la rue de Saintonge. Après avoir longuement hésité devant la vitrine qui faisait obstacle à plusieurs rangées de succulents gâteaux, Hélène jeta son dévolu sur une magnifique tarte aux fraises.
            Notre couple, comme la plupart des Parisiens, n’avait pas l’habitude d’aller chez des amis sans y apporter quelques petites douceurs. Si cette coutume était inscrite dans tous les manuels du savoir-vivre à la française, cette fois-là, leur geste était totalement dénué d’hypocrisie. Le journaliste voulait vraiment faire plaisir à Nathan.
            Antoine se souvenait des après-midi où, après leurs slaloms sur les pistes alpines, ils engloutissaient en quelques bouchées de délicieuses tartelettes aux fraises.
             Antoine et Hélène prirent le métro « République » et descendirent à la station « Bonne Nouvelle ». Ils remontèrent ensuite la rue d’Hauteville, traversèrent celle de l’Échiquier et arrivèrent enfin rue d’Enghien. Ils tournèrent à droite et se retrouvèrent rapidement devant l’immeuble du numéro 31. Ils entrèrent, longèrent le couloir et dépassèrent l’escalier en colimaçon qui desservait les étages. Ils frappèrent à la porte de l’ancienne loge. Personne ne répondit. Nathan était-il sorti prendre un peu l’air ? Cet air qui devait lui manquer cruellement dans ce minuscule appartement. La seule fenêtre présente avait-elle jamais été ouverte ? On pouvait réellement se le demander. Le logement était à la limite de l’insalubrité. Ça sentait tellement le renfermé qu’Antoine avait eu le malencontreux réflexe de porter sa main au visage pour se boucher le nez. Nathan n’avait pas dû comprendre ce geste, pourtant explicite. Son odorat s’était-il habitué à la puanteur de son environnement ?
             Antoine toqua avec davantage de conviction. Aucune réponse ne parvint aux oreilles du couple. Dormait-il à poings fermés ? Avait-il pris un puissant somnifère ? La porte, sans doute mal fermée, s’ouvrit d’un coup. Hélène retint le bras de son mari qui voulait franchir le seuil de l’appartement.
  — Tu ne vas pas entrer !
  — Attends-moi là ! Je vais juste voir s’il est chez lui. S’il dort, je ne le réveillerai pas.
            Antoine foula le vieux parquet du salon. Il n’y avait personne dans la pièce. Il tira délicatement le rideau qui séparait la salle de ce qui pouvait s’apparenter à une chambre. Ce n’était rien d’autre qu’une alcôve d’à peine deux mètres carrés. Nathan était allongé là, sur le lit, tout habillé. Ne voulant pas le réveiller, Antoine resta à l’observer, silencieux et immobile. Quelques images du passé lui revinrent : comme ces soirées pyjama où, enfants, ils partageaient la même chambre et ne manquaient pas de faire les quatre cents coups jusqu’à pas d’heure.
            Dix minutes s’étaient écoulées. Antoine commença à s’inquiéter. Nathan n’avait pas bougé d’un pouce. Il se pencha vers son ami. Malgré une barbe et une chevelure qui cachaient une bonne partie de son visage, il remarqua son teint livide. Son regard fixa alors la bouche du malheureux : aucun poil de sa moustache ne frétillait. Il ne respirait plus. Nathan était mort.
             Antoine se redressa d’un coup. Il recula de trois pas. Il se sentit défaillir. Ses jambes avaient bien du mal à supporter le poids de son corps. Il s’assit sur un petit tabouret qui avait bien fait de se trouver là. Il adopta alors une position quasi fœtale : le dos courbé, les coudes sur les genoux, la paume des mains soutenant la tête pendant que ses doigts cachaient les yeux. Avait-il le vain espoir d’effacer de son souvenir la scène qu’il venait de voir ? Après quelques instants, il se déplia et reposa ses mains sur ses cuisses, laissant apparaître quelques larmes qui s’échappaient de ses yeux embués.
            Sans oublier son amitié vis-à-vis du défunt, Antoine ne pouvait occulter son statut de journaliste. Ce long moment de sidération laissa ainsi place à une série d’interrogations. Son cerveau entra alors en ébullition. Un flot incessant de questions inonda ses pensées, court-circuitant ses neurones. Il n’arrivait plus à trouver des réponses adaptées à une telle situation. Pourquoi ? Comment ? Fallait-il prévenir la police ? Oui ! Tout de suite ? Non !
            Antoine voulait commencer sa propre recherche de la vérité, avant que les représentants de la force publique n’interviennent. Il savait qu’il n’aurait plus accès à l’appartement dès l’entrée en scène des enquêteurs. En tant que journaliste d’investigation, Antoine avait tendance à voir le mal partout. Il avait déjà eu quelques déboires avec la justice pour avoir mis la charrue avant les bœufs en accusant à tort certaines personnes. Il décida de se raisonner : Nathan était si faible, le cœur aurait-il lâché ? Sûrement ! À ce moment-là, la mort naturelle ne fit aucun doute.
            Antoine s’approcha une dernière fois de Nathan. Il l’embrassa sur le front. Il saisit son bras qui pendouillait dans le vide et le posa délicatement sur son torse. C’est à cet instant qu’un détail retint son attention : le pauvre homme portait des taches violacées sur son poignet. L’autre membre avait le même type de traces. Le cerveau d’Antoine se remit en marche forcée et le cycle des questions-réponses reprit de plus belle : ces hématomes ne sont-ils pas des marques de défense ? Pourquoi pas ! A-t-il été agressé ? C’en a tout l’air ! Par qui ? Un fou ! Il n’en manque pas. Pourquoi ? Des raisons, on peut toujours en trouver.
            Dans ses enquêtes d’investigation, Antoine avait une certaine expérience des affaires policières. Dans des articles destinés à certaines revues à sensation, il décrivait, avec moult détails, toutes les horreurs que l’homme pouvait infliger à ses congénères. Il n’avait plus aucun doute, il s’agissait bel et bien d’une scène de crime. Ces marques aux poignets montraient à l’évidence que Nathan avait été maintenu de force sur le lit. Mais pourquoi tant de violence ? Était-ce un cambriolage qui avait mal tourné ? Le pauvre bougre était dans un tel état de dénuement que cela paraissait impossible.
             Antoine se pencha à nouveau au-dessus du corps de Nathan, scrutant le moindre indice qui pourrait expliquer cette mort suspecte. Étant alors très proche de son visage, il sentit une légère odeur d’amandes amères. Les craintes d’Antoine venaient d’être corroborées par ce simple détail : son ami n’avait pas été emporté par une banale crise cardiaque, il avait été empoisonné au cyanure, cette toxine à l’odeur si caractéristique. Les agresseurs devaient être deux : le premier lui ayant bloqué les bras pendant que l’autre l’obligeait à ingurgiter la dose mortelle du produit. Pourquoi en voulait-on à cet homme ? On l’avait déjà enfermé quinze ans pour un meurtre qu’il n’avait peut-être même pas commis.
            Antoine continua à fouiller de fond en comble l’appartement du défunt. La tâche ne fut pas difficile au vu des quinze mètres carrés de ce modeste studio, transformé en un minuscule deux pièces grâce à une tenture isolant le coin nuit.
            Ayant terminé de relever tous les indices de la scène de crime, il rejoignit son épouse qui patientait dans le couloir. Il n’avait rien trouvé de probant qui lui aurait permis d’avancer dans son enquête. Il était alors temps de prévenir la police.
            Une heure plus tard, un commissaire et deux lieutenants arrivèrent sur les lieux. Voulant les informer de ses premières constatations, Antoine s’était vite rendu compte qu’on ne l’écoutait pas. Ne supportant plus qu’il se mêle ainsi de leurs investigations, les policiers expulsèrent manu militari notre Sherlock Holmes. N’insistant pas davantage, Antoine prit discrètement congé. Le couple reprit le métro, à la station… « Bonne Nouvelle » !
            Le soir même, toutes les images de cette sombre journée repassèrent en boucle dans la tête d’Antoine. En y repensant, un épisode lui parut bizarre : les enquêteurs ne lui avaient pas demandé la raison de sa présence chez Nathan et aucun de ces représentants de la loi ne s’était intéressé à son identité. Tout cela lui sembla très surprenant. Décidément, il y avait beaucoup de questions sans réponse. Cette série d’événements serait-elle due au hasard ? Antoine commençait à en douter, lui qui renversa accidentellement son ancien ami, lui qui s’était fait une joie de revoir ce copain d’enfance et lui qui le retrouva sans vie une semaine plus tard. Pour notre journaliste d’investigation, il était inimaginable que tous ces faits n’aient aucun lien entre eux.
            Antoine se demanda s’il n’était pas la cause directe du décès de Nathan. Ce pauvre bougre avait-il des révélations à lui faire ? Nathan avait toujours été proche de lui. Ils étaient comme deux frères et n’hésitaient pas à se faire des confidences. Nathan ne cachait rien de sa vie, même intime. Il n’était pourtant pas bavard, mais plutôt d’un naturel anxieux et peu sûr de lui. Il demandait souvent des conseils à son entourage et plus particulièrement à son ami Antoine. La mort soudaine de Cloé mit malheureusement un terme à l’indéfectible lien qui unissait ces deux hommes.
            À l’époque, Antoine notait sur un petit cahier tout ce que Nathan lui racontait. Les confidences de son vieux copain étaient parfois si étranges que le journaliste avait envisagé de relater sa vie dans un roman. Cependant, le travail, le mariage, les enfants et les soucis du quotidien contribuèrent à reporter le projet aux calendes grecques. Ces derniers événements firent resurgir de la mémoire d’Antoine l’existence de ce fameux cahier. Où était-il ? Ne contenait-il pas quelque part, un mot, une phrase qui pourrait expliquer l’inexplicable ? Une question commençait à le perturber : avait-on tué Nathan pour un secret qu’il ne devait pas révéler ? Ce secret, Antoine le connaissait-il ? Était-il lui-même en danger ? Il lui fallait vite retrouver le précieux document.
           Cette interrogation ne le quitta plus. Il ne voulait surtout pas partager son inquiétude avec Hélène. Il souhaitait la protéger. Deux jours plus tard, l’écoute du journal télévisé régional confirma malheureusement ses craintes. Le présentateur relatait à sa manière ce dont Antoine avait été le témoin privilégié. Il était question d’un drame de la solitude et de la pauvreté en plein centre de la Capitale : la mort par malnutrition d’un déséquilibré. Cela ne faisait aucun doute, un meurtre avait été transformé en un banal fait de société. Pourquoi un tel mensonge ? Était-ce dû à l’incapacité de la police à résoudre cette affaire ? Cette police qui n’aurait pas remarqué les hématomes aux poignets du pauvre homme ? Était-ce la volonté de cacher à la face du monde l’assassinat d’une personne qui en savait trop ? Mais qui savait quoi ? Telle était la question qui angoissait Antoine.
            Après une fouille minutieuse des vieux cartons de souvenirs entreposés dans sa cave, Antoine réussit à mettre la main sur le précieux trésor : le fameux cahier contenant les confidences de son ami. Relire toutes les notes qu’il avait griffonnées sur le papier était le seul moyen de se rafraîchir la mémoire.
            Ce qu’Antoine avait écrit sur ce cahier n’avait rien d’un roman, ce n’était qu’une suite de mots ou de courtes phrases résumant laconiquement toutes les révélations que Nathan avait consenti à partager avec son ami d’enfance. À l’époque, Antoine avait eu l’intention d’utiliser ces notes pour écrire un livre sur la vie tumultueuse d’un célibataire en quête d’amour. Ce projet n’était plus d’actualité. Pourquoi son ami avait-il été assassiné ? Voilà le vrai sujet du moment !
             Le cahier était là, devant lui. Sur la couverture défraîchie était collée une photo où apparaissaient les deux copains, les skis aux pieds, sous le soleil étincelant des Alpes. Antoine n’arrivait pas à détacher son regard du visage radieux de son ami. Du lointain de leurs belles années, Nathan sembla l’implorer : « Ne m’oublie pas ! J’ai tant de choses à te dire. Je veux savoir qui m’a tué et surtout : pourquoi ? ».
             Les jours suivants, l’idée d’écrire la biographie de Nathan fit son chemin dans la tête du journaliste. Il avait terminé la lecture du cahier et y avait même ajouté quelques éléments puisés dans ses propres souvenirs. Cependant, quelque chose l’intrigua : la chronologie des révélations de son ami avait été respectée et pourtant il ne manqua pas de remarquer que les confidences reçues se raréfiaient après sa rencontre avec Cloé.
             Antoine avait toujours aimé le travail bien fait : un journaliste d’investigation doit impérativement aller au bout de son enquête. Comment écrire la biographie d’un homme lorsque des zones d’ombre entachent une partie de sa vie ? Il décida de repousser son projet pour se consacrer pleinement à la recherche de la vérité : qui a tué Nathan ?
            Antoine était désabusé. L’impression d’être dans une impasse le mettait hors de lui. Chaque soir, assis devant son bureau, il feuilletait à nouveau les pages du précieux document dans l’espoir d’y trouver un indice. Pourtant un mot aurait dû le faire réagir : à la fin de son carnet, après un saut de ligne, apparaissait le terme « Enveloppe ! », marqué en rouge.
            Antoine ne se souvenait plus de la raison qui l’avait amené à griffonner ce mot. Ce ne fut que quelques semaines plus tard qu’il en comprit la signification.
            En réalit&#

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