L assassinat des étoiles
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L'assassinat des étoiles , livre ebook

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Description

Alléché par une affiche, le commissaire Jules TROUFFLARD décide d’assister à une représentation de « La Tosca » à l’Opéra du Puy.


Les actes s’enchaînent pour le plus grand plaisir des spectateurs jusqu’à la scène finale qui voit l’exécution de Mario Cavaradossi suivi du suicide de la Tosca.


Mais quand le rideau se ferme, l’acteur tenant le rôle de Mario ne se relève pas, son corps a été criblé de véritables projectiles...

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Publié par
Nombre de lectures 7
EAN13 9791070033364
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0011€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

CHAPITRE PREMIER
TROUFFLARD VA ENTENDRE « LA TOSCA »

Au Puy, une représentation théâtrale constitue un événement. Les pèlerinages y sont plus nombreux que les galas dramatiques. Dans les cafés qui étendent leurs terrasses, parfumées de verveine, sur la place du Breuil, il n'était question, en ce tiède début de juin, que de la grande soirée qui devait réunir le lendemain sur une scène, déserte d'ordinaire, des artistes célèbres. D'immenses affiches couvraient les murs, et leurs couleurs, qui gueulaient atrocement, se détachaient sur les murs gris de la vieille cité du Velay.
Le commissaire Troufflard s'arrêta pour contempler un de ces placards et il lut :

VILLE DU PUY
Le samedi 5 juin (en soirée)
et
le dimanche 6 juin (en matinée)
L'impresario Raymond PAL présente
LA TOSCA
le fameux drame lyrique de Puccini
d'après la pièce poignante de Sardou
avec
une constellation éblouissante d'étoiles
Jean FRANCÈS de l'Opéra-Comique : Mario Cavaradossi
José LUCA du Covent Garden : Le Baron Scarpia
Luc RIVAIN de la Monnaie : Angelotti
Georges BIRON du Métropolitain : Spoletta
Marc TWIST du Liceo : Le Sacristain
et
Emmy LOGEL de l'Opéra : Floria Tosca

Orchestre et chœurs sous la direction du Maestro SPUMAVENTO de la Scala de Milan.
Location au théâtre. Prix des places de 10 à 60 francs.

Le commissaire Troufflard frotta de satisfaction ses grosses pattes velues. Il adorait « La Tosca ». « Ça au moins, se disait-il, c'est de la musique avec de beaux airs que l'on peut fredonner à la sortie ». Et puis, au fond, le baron Scarpia était l'un de ses collègues, un collègue un peu brutal, mais dont les méthodes ne le scandalisaient pas et qui avait grande allure.
Au Puy, l'ancien chef de la deuxième brigade mobile s'ennuyait. Il souffrait de l'injuste disgrâce qui l'avait relégué dans une calme préfecture, au milieu de populations paisibles répugnant à l'escroquerie et à l'assassinat. Tout en parcourant, d'un œil morne, dans son bureau, des procédures relatives à des vols de lapins et à des crêpages de chignons entre dentellières, il se prit à siffloter le « lamento » du chevalier Cavaradossi. Sylvestre, son secrétaire, qui avait des goûts distingués et préférait les harmonies modernes, dit d'un ton agacé :
Patron, ce n'est pas pour vous faire un reproche, mais vous pourriez choisir un autre air que cette phrase vulgaire et sirupeuse.
Chacun ses préférences, grogna Troufflard, qui se mit à chanter pour tout de bon, d'une voix enrouée et délicieusement fausse : « Et je n'aimais jamais autant la vie, autant la vi-e... »
Résigné, Sylvestre se replongea dans un dossier.
Les deux hommes avaient l'un pour l'autre une profonde sympathie. Sylvestre admirait son chef en qui il voyait le plus subtil des policiers contemporains. Troufflard avait demandé, comme une faveur, que son collaborateur dans tant d'enquêtes retentissantes le suivît au Puy.
Comme beaucoup de ménages tendrement unis, le couple était composé de deux éléments dissemblables et même violemment contrastés.
Trapu, rugueux, mal embouché, fichu comme l'as de pique, Jules Troufflard était un ours fort mal léché. De source paysanne, il avait débuté comme gardien de la paix à Nîmes et il s'en vantait.
Fernand Sylvestre, fils d'un notaire parisien, avait été conduit à entrer dans la police par les hasards d'une jeunesse aventureuse. Sa sobre élégance, sa distinction un peu précieuse, juraient dans un milieu auquel il n'avait cessé de se trouver étranger. Mais la forte personnalité de Troufflard le dominait et il était soumis comme un caniche à un chef qui ne cessait de le rudoyer avec une nuance de tendresse quasi paternelle. Célibataire comme son patron, Sylvestre ne quittait Troufflard ni aux heures de travail ni aux instants de loisir. Son attachement était si étroit qu'il se résignait à avaler « La Tosca » .
Le commissaire, d'ailleurs, même s'il avait détesté les effusions du vérisme, aurait dû, par devoir professionnel, assister à la représentation. Dans la police, le théâtre est un « service ».

* * *

En contemplant la salle par un trou du vétuste rideau, l'impresario Raymond Pal goûta une satisfaction sans mélange. Parterre, balcons, « paradis » étaient combles jusqu'au dernier strapontin. Décidément, il avait mis dans le mille en organisant des tournées lyriques en province avec d'authentiques vedettes, plus ou moins défraîchies. Rassuré quant au résultat financier de son entreprise, Pal donna un dernier coup d'œil au décor qu'achevait de planter un machiniste maladroit et flegmatique.
Il fallait quelque bonne volonté pour reconnaître dans un assemblage de toiles, peintes pour figurer un salon Louis XV et un intérieur rustique, l'Église Saint-Andréa-des-Jésuites, œuvre du Bernin.
Mais Pal savait qu'il pouvait compter sur la toute-puissance de l'illusion. Et il avait apporté, dans les bagages de la troupe, le portrait de la Madone et le bénitier qui suffisaient, suivant son expression, à « créer l'atmosphère ».
Dans la fosse, l'orchestre tentait de s'accorder. Il avait été, bien entendu, recruté sur place ; le professeur de violon du conservatoire y coudoyait le fils du quincaillier, son élève ; le piston avait appris le solfège au régiment ; la grosse-caisse animait, l'été venu, de « boums boums » joyeux, les bals populaires.
Mais le maestro Spumavento se faisait fort de donner une suffisante cohésion à un ensemble hétéroclite. Il ne doutait de rien, et surtout de lui-même. Sa montée au pupitre fut saluée par de chaleureux applaudissements. Impeccable dans un frac taillé à Londres, le plastron de sa chemise, aux boutons de diamant, étincelant comme un miroir, il s'inclina par trois fois devant la foule. Sa crinière, entretenue dans un désordre savant, et plus longue que la chevelure de Samson avant les coups de ciseau de Dalila, balayait le sol à chaque courbette pour se redresser, indomptable, quand le maestro se relevait.
Les Ponotes – nous voulons dire les dames du Puy – trouvèrent Spumavento magnifique et, dans leurs rêves nocturnes, beaucoup de vierges pudiques devaient être hantées par le visage bistré, les yeux de jais et la tignasse d'anthracite du maître. Celui-ci, d'un geste impérieux, leva sa baguette. En ordre dispersé, les musiciens entamèrent le premier motif.
Notre dessein n'est pas de décrire le spectacle : nos lecteurs connaissent, nous le pensons, « La Tosca ».
Au premier entracte, les dilettantes avaient coutume de se réunir au buffet pour échanger leurs impressions. M. Micalon, receveur des contributions indirectes, était très entouré. N'avait-il pas suivi pendant des années les « premières » de l' Opéra de Marseille, ce qui lui avait valu d'être choisi comme critique par « L'Écho du Velay ».
Une soirée magnifique, n'est-ce pas ? demanda à l'aristarque M. Bouju, adjoint délégué à l'Instruction publique.
Ce n'est pas trop mal, évidemment, laissèrent tomber les lèvres augustes de M. Micalon. Mais je fais mes réserves.
Le ténor est admirable, fit une voix féminine.
Je vous accorde le ténor, chère Madame Loupiac. Jean Francès est en force ; son aigu sonne clair et il chante avec goût, l'archet à la corde.
Et il est jeune et beau garçon, ce qui ne gâte rien, remarqua, malicieuse, la femme du vérificateur des poids et mesures. Je conçois que Madame Loupiac en soit amoureuse.
Amoureuse, moi, vous voulez rire !
Où serait le mal ? Moi, j'avoue que, si j'avais à choisir, je préférerais José Luca. Quelle prestance ! Quelle autorité ! Au moins, lui, c'est un homme !
José Luca est un remarquable tragédien lyrique, mais il n'a pas d'organe, jugea M. Micalon. Les Marseillais l'auraient sifflé.
Notre Scarpia n'est plus tout jeune, remarqua une petite jeune fille coiffée « à la vierge ».
Luca frise la cinquantaine, ce n'est pas vieux pour un baryton, dit M. Micalon. Mais il a toujours été le même. Il parle et ne chante pas, et le public actuel s'en contente. Nous assistons à une affreuse décadence de l'art lyrique.
Emmy Logel est bien jolie, murmura un adolescent boutonneux. Sa voix cristalline est un enchantement.
Emmy Logel pourrait être la lauréate d'un concours de beauté. C'est tout. Après quelques années d'études, elle ferait une soprano passable, fut le jugement du critique. À notre époque, de jolies jambes remplacent l'expérience et le talent. Votre Emmy Logel est indigne de ses partenaires qui, si discutables soient-ils, ont de la classe.
Pendant que s'échangeaient ces propos, sur la scène, on s'affairait pour transformer la nef de l'église Saint-Andréa en salon. À cette tâche collaboraient, sous la direction de Raymond Pal, Luc Rivain, de la Monnaie ; Georges Biron, du Métropolitain ; et Marc Twist, du Liceo. L'impresario était l'adversaire des spécialisations trop définies.
Quant au machiniste, il était allé quérir une nappe pour masquer le guéridon d'estaminet sur lequel, faute d'autre table, le baron Scarpia devait boire son vin d'Espagne. Hélas ! il était impossible de camoufler le canapé Louis-Philippe, les chaises Raymond-Fallières et les chandeliers « Arts décoratifs » qui complétaient l'ameublement.
Mais il est oiseux de s'attarder à de telles vétilles. C'est dans un enthousiasme délirant que s'acheva, à minuit, la soirée, par l'exécution de Mario Cavaradossi et par le saut dans le Tibre de son amante échevelée.
CHAPITRE II
CE N'ÉTAIT PAS UN SIMULACRE
 
Troufflard sortait du théâtre en compagnie de Sylvestre quand son bras fut harponné par une poigne nerveuse.
— Venez vite, Monsieur le Commissaire, il vient d'arriver sur la scène un terrible malheur.
Sans réclamer d'autres explications, le commissaire, toujours flanqué de Sylvestre, suivit le machiniste qui avait été choisi comme messager.
Par l'entrée des artistes et un escalier tortueux et nauséabond, ils gagnèrent les coulisses et le plateau. Sur la scène régnait une agitation désordonnée. Des gens couraient dans tous les sens, on entendait des cris, des exclamations, des sanglots.
— Qu'est-ce qu'il arrive ? hurla Troufflard, qui, à coups de coude, se fraya un chemin dans la cohue.
Seul de la troupe, le chevalier Cavaradossi n'avait pas été gagné par l'affolement général. Il demeurait étendu sur le plancher dans une pose fort naturelle à un cadavre.
Pour Jean Francès, l'aventure était bien achevée. Il était mort.
— Je vois, constata Troufflard, l'exécution n'a pas été un simulacre.
Le visage du policier s'épanouit. Enfin, il tenait une affaire et une affaire qui, au premier examen, ne se présentait pas comme banale.
Machinalement, Troufflard se mit à chanter : « Et je n'aimais jamais autant la vie, autant la vi-e... »
Autour de lui, sidérée, une cohue se pressait. Le commissaire se retourna. Une véritable foule avait envahi la scène ; l'événement n'était pas demeuré secret et beaucoup de spectateurs avaient rebroussé chemin pour assister à un acte supplémentaire.
— Que tous ceux qui n'ont rien à faire ici f... le camp, tonna Troufflard. Je suis le maître ici. Je ne veux voir que ceux qui ont eu l'occasion de pénétrer dans les coulisses au cours de la soirée. C'est dit.
Se tournant vers Sylvestre, le commissaire ajouta :
— Occupe-toi de la routine.
— Entendu, patron.
Quand Troufflard avait commandé, il n'y avait qu'à obéir. Les curieux se retirèrent.
— Maintenant qu'on est entre soi, je vais pouvoir travailler, marmonna le commissaire en jetant un regard circulaire sur le plateau.
Même à la ville, les artistes savent composer un personnage. Le drame dont ils venaient d'être les témoins plus ou moins proches se confondait pour les membres de la troupe Raymond Pal avec celui qu'ils venaient d'interpréter. Ils étaient encore dans l'ambiance de Sardou.
Côté cour, une femme, en costume directoire sanglotait convulsivement, ses beaux bras nus posés sur la table où Mario s'était accoudé. Emmy Logel continuait à jouer son rôle et sa détresse était harmonieuse. Plus loin, comme si Gaston Baty eût fixé leurs attitudes, trois hommes, tête nue, à trois pas du corps, regardaient, pénétrés d'une muette douleur, le cadavre de Jean Francès. Détaché des deux autres, comme il convient à une vedette, José Luca était en costume de ville, un cache-col orange préservant sa gorge délicate des courants d'air. Marc Twist avait troqué son habit de sacristain du premier acte contre la veste du geôlier, et Luc Rivain était devenu le sergent des soldats du Château Saint-Ange.
Côté jardin, Georges Biron, Spoletta, plus sarcastique que jamais, semblait commander encore le peloton d'exécution composé de quatre malheureux bougres de figurants qui, les chaussures n'étant pas fournies par le théâtre, avaient conservé des croquenots innommables.
Devant le trou du souffleur, le maestro Spumavento, la crinière dressée, les yeux levés au ciel, implorait la Madone.
Enfin, Troufflard fut intrigué par la présence d'une femme qui, assise sur une chaise à l'avant-scène, comptait placidement des billets de banque.
Ces personnages, dans leur quasi-immobilité, composaient un tableau vivant.
Mais le recueillement et le silence étaient troublés par l'agitation frénétique de Raymond Pal qui, comme un lion avant l'heure du repas des fauves, arpentait les planches à grands pas. L'impresario, agité de soubresauts nerveux, paraissait atteint d'un accès de démence.
— Il me donne le mal de mer, ce particulier, jugea Troufflard. Il faut que je l'arrête. Mettons-nous au boulot.
Le commissaire s'apprêtait à héler Raymond Pal, qui venait une fois encore de faire demi-tour, lorsqu'il fut interrompu par l'arrivée inattendue du père Émile, une vieille connaissance.
— Qu'est-ce que tu viens faire, Émile, à une pareille heure ? demanda le policier. Tu ne vas pas m'apprendre au moins qu'on a volé les vieilles croûtes de ton musée ?
— Monsieur le...

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