La maison de verre
174 pages
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Description

Le capitaine Gabriel Lacey du 35e régiment des Dragons légers, officier de cavalerie relevé de ses fonctions, a énormément perdu sur le champ de bataille au cours de la guerre péninsulaire. Cependant, il dispose encore de son sens inné du bien et du mal quand il se retrouve face à une injustice… Cet endroit est connu sous le nom de la Maison de verre, un lieu où tous les membres de la haute société londonienne peuvent voir et faire des choses inconvenantes pour un gentleman ou une lady. C’est un endroit dont le capitaine Lacey n’avait pas connaissance… jusqu’à ce qu’une de ses clientes habituelles soit retrouvée assassinée, flottant dans la Tamise. Il s’agit de l’épouse d’un avocat. Sa double vie, à la Maison de verre, était un secret bien gardé, de Mayfair jusqu’aux facultés de droit et à l’East End. Le capitaine Lacey découvrira jalousie et meurtre. Il se retrouvera alors confronté à ses propres secrets…

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 06 mai 2014
Nombre de lectures 29
EAN13 9782897337520
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0057€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Copyright © 2004 Jennifer Ashley / Ashley Gardner
Titre original anglais : The Glass House
Copyright © 2014 Éditions AdA Inc. pour la traduction française
Cette publication est publiée en accord avec Creative Book Services, New York, NY
Tous droits réservés. Aucune partie de ce livre ne peut être reproduite sous quelque forme que ce soit sans la permission écrite de l’éditeur, sauf dans le cas d’une critique littéraire.
Éditeur : François Doucet
Traduction : Sophie Beaume et Valérie Finet
Révision linguistique : Nicolas Whiting
Correction d’épreuves : Nancy Coulombe, Carine Paradis
Conception de la couverture : Mathieu C. Dandurand
Photo de la couverture : © Thinkstock
Mise en pages : Sylvie Valois
ISBN papier 978-2-89733-750-6
ISBN PDF numérique 978-2-89733-751-3
ISBN ePub 978-2-89733-752-0
Première impression : 2014
Dépôt légal : 2014
Bibliothèque et Archives nationales du Québec
Bibliothèque Nationale du Canada
Éditions AdA Inc.
1385, boul. Lionel-Boulet
Varennes, Québec, Canada, J3X 1P7
Téléphone : 450-929-0296
Télécopieur : 450-929-0220
www.ada-inc.com
info@ada-inc.com
Diffusion
Canada : Éditions AdA Inc.
France : D.G. Diffusion
Z.I. des Bogues
31750 Escalquens — France
Téléphone : 05.61.00.09.99
Suisse : Transat — 23.42.77.40
Belgique : D.G. Diffusion — 05.61.00.09.99
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Catalogage avant publication de Bibliothèque et Archives nationales du Québec et Bibliothèque
et Archives Canada

Dimon, HelenKay

[Victoria’s got a secret. Français]
Le secret de Victoria
(Amours vraies ; 5)
Traduction de : Victoria’s got a secret.
ISBN 978-2-89733-818-3
I. Beaume, Sophie, 1968- . II. Titre. III. Titre : Victoria’s got a secret. Français. IV. Collection : Amours vraies ; 5.

PS3604.I46V5214 2014 813’.6 C2014-940804-8
Conversion au format ePub par: www.laburbain.com
Chapitre 1
L ’affaire de la Maison de verre commença de façon plutôt calme un soir de la fin du mois de janvier 1817. Je passais l’après-midi à boire de la bière au Poney cabré, une taverne située avenue Maiden près de Covent Garden, dans une salle banale, bruyante, bondée et surchauffée. Des hommes en sueur se racontaient des histoires et riaient, et une serveuse dénommée Anna Tolliver remplissait les verres et me faisait un clin d’œil quand elle passait.
Dehors, la nuit hivernale était noire, et il pleuvait. Mon logement de l’avenue Grimpen devait être sombre et désolé, et Bartholomew n’y était pas. Depuis Noël, Bartholomew, le valet de Lucius Grenville, grand, blond et ressemblant à un Allemand, était temporairement devenu mon domestique, mais ce soir-là, il était retourné à la demeure de Grenville afin d’aider à la préparation d’une soirée. Cette soirée serait l’une des plus somptueuses de la saison, et toutes les personnes qui avaient un nom seraient présentes.
J’avais, moi aussi, été invité, et je m’y rendrais, même si je préférais de loin rendre visite à Grenville quand il ne jouait pas son rôle d’hôte. Grenville était le gentilhomme le plus convoité de la société, puisqu’il était l’expert le plus en vue en matière d’art, de musique, de chevaux, de femmes et de tout autre divertissement auquel la haute société londonienne attachait de la valeur. Il était également immensément riche et avait beaucoup de relations, de nombreux ducs et chevaliers de la royauté faisant partie de ses ancêtres. Ses manières, sa façon de s’habiller et ses goûts étaient soigneusement imités. En public, il jouait son rôle d’homme sophistiqué jusqu’au bout et, usant d’un sang-froid glacial et d’un monocle, il pouvait mortifier le plus effronté des aristocrates d’un seul regard.
J’étais parvenu à connaître l’homme qui se cachait derrière cette façade, un gentilhomme intelligent, sage, cultivé, qui avait beaucoup voyagé et qui possédait une vive curiosité identique à la mienne. Les gens se demandaient pourquoi il s’était intéressé à moi, un officier de la cavalerie dans la quarantaine n’ayant qu’une demi-solde. Même si je provenais d’une bonne famille, je n’avais aucune fortune, aucune relation, aucune perspective. Je savais que Grenville était gentil avec moi parce qu’il me trouvait intéressant ; je le délivrais de l’ennui dans lequel lui, l’un des hommes les plus fortunés d’Angleterre, tombait fréquemment. Il prenait plaisir à écouter les récits de mes aventures, et il m’avait aidé, l’année précédente, à enquêter sur différents meurtres et événements mystérieux.
Je ne pouvais pas critiquer la générosité de Grenville, mais je ne pouvais pas non plus lui rendre la pareille. Sa charité écorchait souvent ma fierté, mais au cours de l’année qui s’était écoulée, j’avais fini par le considérer comme un ami. S’il désirait que je sois présent chez lui, au milieu de la cohue, je lui ferais ce plaisir, et ce, même si je devrais supporter toute la soirée que l’on me regarde, dans mon uniforme, de manière impolie.
Donc, je passais un moment agréable dans cette taverne accueillante et bruyante avant de devoir faire le trajet jusqu’à Mayfair pour affronter l’élite londonienne. Les hommes présents avaient fini par m’accepter comme un client régulier et, désormais, ils me saluaient chaleureusement et plaisantaient avec moi. La jolie Anne Tolliver m’adressait des sourires, mais je savais qu’elle avait un mari aux bras costauds et au tempérament revêche ; je les ignorais donc.
Je compris que quelque chose clochait quand je quittai la ta verne pour rentrer chez moi afin de me préparer pour la soirée. Il était vingt heures, la pluie tombait encore, et la nuit était devenue froide de manière brutale. Un fiacre patientait à une station, de la fumée blanche s’échappant des narines des chevaux tandis que le cocher se réchauffait en prenant une gorgée de ce qui se trouvait dans sa flasque. Je marchais aussi vite que je le pouvais sur les pavés glissants, tentant de conserver en moi la chaleur de la bière et du feu jusqu’à ce que j’arrive chez moi.
Mon logement était devenu moins sinistre depuis l’arrivée de Bartholomew. Il voulait se former en tant que domestique, m’avait-il dit, après quoi il m’avait supplié de l’embaucher. Un valet se trouvait au sommet de la hiérarchie du personnel de maison et disposait fréquemment de ses propres domestiques. Grenville me l’avait prêté, payant son salaire, et j’avais désormais une personne qui préparait mon savon à raser, brossait mes costumes, lustrait mes bottes et me faisait la conversation pendant que nous mangions le steak et les pommes de terre bouillies qu’il allait chercher pour notre dîner au pub tout près de chez moi.
Je soupçonnais que Grenville avait deux raisons de m’envoyer Bartholomew : premièrement, Grenville avait pitié de moi, et deuxièmement, il voulait garder un œil sur moi. Grâce à Bartholomew, qui lui rendait des comptes, Grenville était certain de ne manquer aucune situation intrigante dans laquelle je pourrais atterrir.
Mon logement se situait au-dessus d’une boulangerie dans le minuscule cul-de-sac de l’avenue Grimpen. La boulangerie était un endroit joyeux où l’on trouvait des pains chauds à la levure et du café et où l’on plaisantait. Mme ­Beltan louait les pièces au-dessus de son commerce à bas prix, mais j’avais découvert qu’elle était une propriétaire honnête. Le magasin, dont les fenêtres étaient sombres et vides, était fermé à cette heure-ci, Mme Beltan se trouvant chez elle avec sa sœur.
Quand je tendis la main pour déverrouiller la porte extérieure qui menait à l’escalier, une voix retentit depuis l’obscurité.
— Heureux de vous voir, capitaine.
Je reconnus la voix stridente de Milton Pomeroy, qui avait jadis été mon sergent et qui était désormais l’un des fameux agents de police de la rue Bow. La lumière provenant des fenêtres de la maison opposée illuminait ses cheveux blond clair, son chapeau cabossé, son costume sombre sur ses larges épaules et son visage rond affichant une bonne mine. Au cours de la guerre de la péninsule, Pomeroy avait été mon sergent dans le 35 e régiment des Dragons légers. Dans la vie civile, il avait conservé sa voix puissante et son attitude brusque de sergent, ainsi que son caractère des plus impitoyables dans la poursuite de l’ennemi. Désormais, l’ennemi n’était plus constitué de Français, mais bien de voleurs à la tire, de cambrioleurs, d’assassins, de prostituées et d’autres habitants de Londres appartenant à la classe ouvrière.
— Quelle soirée pluvieuse ! dit-il jovialement. Pas comme dans la péninsule, hein ?
Le climat de la péninsule était aussi bien chaud que froid, mais il était généralement sec, et les étés pouvaient en effet être agréables. Ce soir-là en particulier, j’aspirais à ces jours estivaux sous un soleil accablant.
— En effet, sergent, dis-je.
— Eh bien, je ne suis pas venu pour bavarder à propos du temps, mais bien pour vous parler de cette petite actrice qui vit au-dessus de chez vous.
Je haussai les sourcils.
— Mademoiselle Simmons ?
Marianne Simmons, une jeune femme blonde avec un visage trompeusement enfantin et de grands yeux bleus, gagnait tout juste de quoi vivre en jouant dans de petites pièces au théâtre de l’avenue Drury. Elle vivait dans les pièces au-dessus de mon logement et économisait sur son maigre revenu en se servant dans mes provisions de bougies, de charbon, de tabac à priser et d’autres denrées. Je la laissais faire, sachant que sans cela, elle pourrait bien mourir de faim.
— Oui, c’est bien elle. L’avez-vous vue ?
— Pas depuis quelques semaines, répondis-je.
Marianne disparaissait souvent pendant de longues périodes. Un jour, j’avais tenté de lui demander où elle allait pendant ces séjours à l’extérieur, mais elle m’avait simplement fixé froidement et m’avait dit que cela ne me regardait pas. J’espérais qu’elle n’avait rien fait de stupide, comme voler un gentilhomme. Une personne comme Marianne, sans amis et sans relations, pouvait très facilement être pendue ou déportée pour un crime aussi insignifiant que le vol d’un mouchoir.
— Dans ce cas, monsieur, poursuivit Pomeroy, pouvez-vous m’accompagner et jeter un œil au corps repêché dans le fleuve ? Il pourrait très bien s’agir du sien.
Je me figeai, mon sang se glaçant dans mes veines.
— Mon Dieu.
Je m’étais dit que l’absence de Marianne signifiait qu’elle avait trouvé un protecteur, du moins temporairement. Par le passé, elle avait toujours fini par revenir, proclamant son habituel dégoût des hommes et me demandant si elle pouvait partager mon souper.
— Sortie de la Tamise il y a moins d’une demi-heure par un batelier, dit Pomeroy d’une voix enjouée. Elle ressemble à votre actrice, donc j’ai pensé à venir vous chercher pour en avoir le cœur net.
— Il n’y a rien qui puisse révéler son identité ?
— Rien, c’est ce qu’a dit l’homme de la Tamise. Elle n’est pas morte depuis longtemps. Quelques heures ou un peu plus, à mon avis. L’officier de la patrouille de la Tamise a fait appeler un magistrat, et ce dernier m’a envoyé sur place.
Tout en expliquant cela, Pomeroy me conduisit jusqu’à la rue Strand, quittant l’avenue Grimpen et descendant la rue Russel. Ma canne résonnait sur les pavés tandis que je faisais mon possible pour suivre les grands pas de Pomeroy et pour freiner mon inquiétude croissante. Je doutais que Marianne ait pu vouloir se suicider ; elle avait toujours une attitude déterminée face à la vie, même si cette dernière ne lui avait pas donné de bonnes cartes en main. Ce n’était pas une brillante actrice, mais les hommes aimaient ses cheveux clairs, son visage en cœur et ses grands yeux bleus. Néanmoins, des accidents pouvaient survenir, et des gens tombaient dans le fleuve et se noyaient bien trop souvent.
Je n’aurais jamais souhaité qu’il arrive malheur à Marianne. Même si nous étions différents et qu’elle m’avait dit franchement que je ne l’intéresserais jamais parce que je n’avais pas d’argent, je ne lui souhaitais certainement pas une mort horrible. Je m’interrogeais également, s’il s’avérait que la femme morte était Marianne, sur la façon dont j’annoncerais cette nouvelle à Grenville.
Nous marchâmes en direction de l’est sur la rue Strand et arrivâmes sur la rue Fleet en passant par l’une des arches piétonnes de Temple Bar. La route faisait une courbe avec le fleuve qui coulait quelques rues plus loin, même si les hauts immeubles la cachaient complètement. C’était le lieu de prédilection des avocats et des journalistes, ces derniers n’étant pas mes personnages favoris. Par chance, nous n’en rencontrâmes aucun ce soir-là. Je supposai qu’ils s’étaient réfugiés dans des pubs, comme celui que je venais de quitter, ayant fini leur travail de la journée. Pourtant, je continuai à ouvrir l’œil au cas où j’apercevrais un certain journaliste à l’air affamé dénommé Billings ; il m’avait ridiculisé dans les journaux, l’été précédent, à cause de mon implication dans l’affaire du colonel Westin.
Nous descendîmes toute la rue Fleet jusqu’à la rue du Pont-Neuf, puis marchâmes jusqu’au pont Blackfriar et un escalier glissant qui menait à la rive de la Tamise. Alors que nous descendions, quittant les maisons en briques, le vent nous attaqua froidement. Le fleuve se trouvait au bas des marches, froid et immense, léchant doucement les berges et diffusant une odeur de chou pourri. Des lumières flottaient au milieu de la Tamise, celles de péniches et de petites embarcations remontant ou descendant le fleuve pour rejoindre les bateaux amarrés à l’Île aux Chiens, ou encore plus loin à l’est, vers Blackwall et Gravesend.
Plusieurs lanternes étaient rassemblées, formant un cercle à dix mètres de l’escalier.
— On l’a vue flotter là-bas, disait une voix fluette. J’ai demandé au jeune John de m’aider à la repêcher. Morte comme un crapaud et complètement boursouflée.
Alors que Pomeroy et moi avancions dans leur direction en faisant craquer les galets, un homme sur la berge recouverte de gravier se tourna.
— Pomeroy.
— Thompson, tonna Pomeroy. Voici le capitaine Lacey, l’homme dont je vous ai parlé. Capitaine, Peter Thomson de la patrouille de la Tamise.
Je serrai la main d’un grand homme aux cheveux grisonnants et dont le visage creux était orné d’un long nez et d’une bouche mince. Il était emmitouflé dans un manteau qui pendait sur son corps décharné, et ses gants étaient effilochés. Cependant, malgré ses traits émaciés, son regard était intense et clair.
La patrouille de la Tamise parcourait le fleuve d’amont en aval, depuis la Cité de Londres jusqu’à Greenwich, ­fouillant les immenses bateaux marchands qui étaient à quai le long du cours d’eau. Leurs bateliers repêchaient les débris flottant à la surface du fleuve. Soit ils les remettaient à la police en échange d’une récompense, soit ils les revendaient. Quand ils trouvaient des corps, ils envoyaient chercher les officiers de la Tamise, même si je suspectais que les moins scrupuleux d’entre eux vendaient les pauvres victimes noyées aux résurrectionnistes, des hommes répugnants qui récupéraient des corps afin de les vendre à des chirurgiens et des anatomistes pour dissection.
Thompson me dit :
— Pomeroy m’a dit que la femme pouvait être l’une de vos connaissances.
— Peut-être, dis-je, détestant cette possibilité. Puis-je la voir ?
— Elle est là-bas.
Il désigna, de son doigt recouvert de son gant élimé, le petit rassemblement d’hommes et de lanternes.
Je passai devant le batelier, qui sentait la boue et les vêtements non lavés, et je rejoignis le cercle de lumière. Ils avaient allongé la femme sur un morceau de toile. Sa robe, faite de mousseline rose pâle, collait à son corps. Le tissu trempé soulignait ses cuisses, la courbe de sa taille et sa poitrine ronde. Son visage était gris, gonflé par l’eau. Une cascade de cheveux blonds mouillés, recouverts de boue, recouvrait les pierres à côté d’elle.
Elle était petite et mince, et son visage avait une beauté enfantine. Ses mains étaient minuscules, recouvertes de gants en lambeaux, et ses pieds étaient encore chaussés de souliers ornés de perles. Même si leurs cheveux et leur stature étaient similaires, il ne s’agissait pas de Marianne Simmons.
Je soupirai, quelque peu soulagé.
— Je ne la connais pas.
— Hum, dit Pomeroy. Je pensais que c’était elle. Bon, d’accord.
Thomson ne dit rien, ne semblant ni déçu ni ravi.
Je me mis sur un genou, supportant mon poids sur ma canne.
— Elle n’avait pas de réticule, ou alors un autre sac ?
— Rien, capitaine, répliqua Thomson. Il se peut que son réticule ait été emporté vers le bas du fleuve. Pas de cartes, rien sur ses vêtements. J’imagine que c’était simplement une courtisane.
Je levai l’ourlet de sa robe et en examinai le tissu.
— Du travail délicat. C’est une robe de lady.
— Elle peut l’avoir volée, suggéra Pomeroy.
— Elle lui va trop bien.
Je laissai retomber la jupe et parcourus la robe des yeux.
— Elle a été faite pour elle.
— Ou bien son amant l’a envoyée chez un tailleur, dit Thompson.
Je regardai son cou et ses poignets nus.
— Pas de bijoux. Si elle avait un protecteur, elle aurait porté des bijoux achetés par lui.
— Alors quelqu’un les a volés, dit Pomeroy, poursuivant son argumentaire.
Je touchai la gorge de la femme.
— Il n’y a pas de traces de contusions ou de violence sur son cou, ni sur ses bras. Je ne pense pas qu’elle portait des bijoux avant de tomber dans le fleuve. Elle n’a pas été volée.
Thompson s’abaissa à mes côtés.
— Non, dit-il. Mais elle a été tuée.
Il tourna la tête de la femme d’un côté.
Je reculai, ma main se crispant sur ma canne.
Tout l’arrière de la tête de la femme avait été défoncé, son crâne et ses cheveux baignant dans un carnage ensanglanté.
Chapitre 2
J ’ observai la blessure, un trou horrible à l’arrière de la jolie tête de la jeune femme. Elle ne devait pas avoir beaucoup plus que vingt-cinq ans ; cette vie s’était éteinte bien trop tôt.
— Savez-vous qui a fait cela ? demandai-je d’une voix dure.
— Nous ne le savons pas, capitaine, dit Thompson.
Il me regardait de côté, les yeux tranquilles, mais je vis dans son regard un éclat de colère qui était, probablement, égale à la mienne.
— Nous avons trouvé son corps, rien de plus. À mon avis, elle n’a pas flotté là très longtemps.
Il leva les yeux vers le batelier.
— Elle a peut-être été jetée à l’eau cet après-midi ?
Le batelier hocha la tête. Il avait déjà dû voir un paquet de cadavres, tout comme Thompson. Ils avaient su, rien qu’en regardant le corps, depuis combien de temps elle se trouvait dans l’eau.
— Vous pensez qu’elle a dérivé sur quelle distance ? demandai-je. Savez-vous où elle a été jetée à l’eau ?
— Elle n’est pas allée loin, dit le batelier de sa voix ­nasillarde. Je l’ai trouvée accrochée sous le pont.
Il le pointa du doigt. Le pont de Blackfriar se trouvait en amont. J’étais aveuglé par les lanternes, mais je regardai dans cette direction comme si je pouvais voir les arches du pont obscur.
— Je dirais qu’elle est restée coincée là pendant quelques heures.
Thompson se releva, balançant les bras. Le manteau virevolta avec lui.
— Et cela ne fait que quelques heures qu’elle est morte. Cela signifie qu’elle a pu être jetée à l’eau près du Middle Temple ou de l’Inner Temple. Depuis les marches de la Cour, peut-être ? Vers seize heures trente cet après-midi ? Je me demande ce que les gentilshommes de la Cour du Banc du roi y fabriquent.
Je vis dans son regard qu’il ne plaisantait qu’à moitié. Je ne pouvais pas comprendre la raison pour laquelle un étudiant ou un avocat des Temples tuerait une jeune femme et la jetterait dans la Tamise, mais une personne là-bas pouvait l’avoir fait. Thompson pensait de même.
L’enquête sur ce crime ne reviendrait pas à Thompson. Son autorité se limitait au fleuve et aux quais et docks où les voleurs pouvaient pénétrer dans les bateaux marchands pleins. Pomeroy et ses patrouilleurs à pied seraient ceux qui passeraient les jardins du Temple au peigne fin afin de trouver une personne susceptible d’avoir été témoin du crime. Néanmoins, j’aperçus une lueur de curiosité professionnelle dans les yeux de Thompson.
La même curiosité s’éveillait en moi, mélangée à une profonde pitié pour cette jeune femme. Je voulais, moi aussi, découvrir qui avait fait cela à une créature aussi inoffensive et, qui sait, passer quelques minutes seul avec cette personne quand nous l’aurions trouvée.
Alors que j’allais me relever, le gant déchiré de la femme bougea sous mes doigts. Je sentis quelque chose de froid et de métallique. Une bague avait été cachée par les gants, la protégeant de l’eau. Elle était trop grande, même sur son doigt boursouflé, et elle glissa facilement dans ma main.
Je me levai. Thompson regarda avec curiosité dans ma direction. Je frottai la bague pour tenter d’enlever la boue qui s’y trouvait, et je la fis rouler sur ma paume. Pomeroy s’approcha de moi, et je sentis son souffle profond.
La bague était un anneau épais en argent recouvert d’une rangée de diamants. Même recouverte de boue, elle brillait sous la lumière de la lanterne, lisse, entière et onéreuse. C’était le genre de bague qu’un homme distingué s’achèterait pour lui-même et qu’il offrirait peut-être à sa maîtresse en souvenir.
— Un cadeau de son amant ? demanda Thompson, faisant écho à mes propres pensées.
Cela paraissait sensé aux yeux de Pomeroy.
— Probablement. Vous pensez que c’est lui qui l’a jetée dans le fleuve ?
— Impossible de le savoir, dit Thompson.
Il s’empara de la bague et la tint près de ses yeux.
Pomeroy poursuivit :
— Voilà ce qu’il s’est passé. La lady et son amant se sont disputés, puis il l’a frappée ou l’a poussée. Elle est tombée, s’est cogné la tête et est morte. Il a paniqué quand il s’est rendu compte qu’il l’avait tuée, l’a traînée en bas des marches des jardins du Temple et l’a jetée dans le fleuve.
— C’est possible, dis-je lentement. Mais si c’est le cas, pourquoi l’amant n’a-t-il pas enlevé sa bague et ne l’a-t-il pas emportée ?
— Il ne savait peut-être pas qu’elle la portait. Elle porte des gants.
Thompson fit rouler l’anneau brillant entre ses doigts.
— Si l’homme avait été son amant, il aurait su qu’elle la portait, et il aurait regardé sous ses gants.
— Elle était peut-être avec un deuxième amant, spécula Pomeroy. Un homme jaloux du gentilhomme qui lui a offert cette bague. Ils se sont disputés au sujet de l’autre gentilhomme, il l’a tuée — accidentellement ou délibérément —, mais il ne savait pas qu’elle portait la bague.
— Ce pourrait être le cas, dit Thompson.
Il ne semblait pas s’intéresser à de nébuleux amants. Il s’intéressait à la bague, un lien concret entre la femme et un homme, quel qu’il soit — mari, amant, père. Ce n’était pas un hom me appartenant à la classe moyenne qui avait acheté cette bague ; elle était patinée et faisait peut-être même partie d’une collection de bijoux de famille. Des bijoutiers travaillaient pour certaines familles pendant des décennies. Si Thompson parvenait à identifier celui qui avait fabriqué la bague, il serait plus proche de découvrir l’homme à qui elle appartenait.
Le batelier observait la bague en silence, semblant déçu de ne pas l’avoir découverte avant de rapporter la découverte du corps à Thompson. Thompson referma la main.
— Nous pourrions toujours faire passer une annonce au sujet de la bague, dit-il, mais cela ne ferait que nous amener un flot de personnes désireuses de ramener une magnifique babiole chez eux. Le tueur sera probablement suffisamment avisé pour laisser la bague lui échapper. Nous pourrions aussi nous renseigner auprès des bijoutiers.
Il regarda Pomeroy, qui parut dépité.
— Je déteste l’idée de devoir arpenter Londres pour visiter chaque bijoutier depuis le fleuve jusqu’à Islington, dit ce dernier.
Pomeroy préférait poursuivre les voleurs connus et les plaquer au sol plutôt que devoir mener une enquête longue et méticuleuse. Il me jeta un coup d’œil interrogateur.
— Le capitaine connait beaucoup de gens dans les hautes sphères. Il pourrait sans doute s’enquérir auprès de ses connaissances de l’identité du propriétaire de la bague.
Thompson me jeta également un coup d’œil. Il ne me connaissait pas et n’avait aucune raison de me faire confiance, mais il n’était pas inhabituel qu’un civil prenne part à la résolution d’un crime. Les bureaux des magistrats étaient loin de disposer des ressources nécessaires pour patrouiller dans la région de Londres, bien que la Cité de Londres possède elle-même sa propre police. On attendait d’un citoyen qu’il pourchasse et qu’il fasse des arrestations quand c’était nécessaire, ou alors qu’il emmène les coupables au tribunal afin qu’ils soient poursuivis en justice.
Thompson m’utiliserait s’il le pouvait, mais je ne recevrais aucune compensation monétaire. Les agents de police recevaient des récompenses si les criminels étaient reconnus coupables, mais un gentilhomme comme moi n’était pas payé lorsqu’il attrapait un voleur. Si mon aide permettait d’en arriver à une arrestation et à une poursuite judiciaire, ce serait Thompson ou Pomeroy qui récolterait la récompense.
Thompson m’observait, se frottant le menton.
— Pensez-vous que vous pourriez trouver rapidement des informations ? demanda-t-il. Chaque seconde écoulée est une seconde que le meurtrier a pour se rapprocher du continent.
— S’il décide de s’enfuir, marmonna Pomeroy.
— Je connais quelqu’un qui pourrait probablement nous aider, dis-je. Ceci est manifestement une bague d’homme, et il connaît d’éminents bijoutiers pour gentilshommes.
Je pouvais imaginer le long nez de Grenville tremblant presque d’intérêt lorsque je lui présenterais la bague. Nous n’avions pas connu grand-chose d’exaltant depuis que nous avions conclu l’affaire militaire en été, et il m’avait dit franchement, la dernière fois que nous nous étions vus, qu’il ­fallait que je lui trouve un peu d’amusement.
Thompson hocha la tête et plaça la bague dans ma main.
— Faites vos recherches, capitaine. Et faites-moi part de vos résultats dès demain.
J’aimais le fait que l’homme parle rapidement et catégoriquement ; il était révérencieux, mais pas obséquieux. Je lui promis de le tenir informé de mon enquête, que j’aie découvert quelque chose ou non, et il acquiesça d’un faible hochement de tête. Cependant, je ne m’étais pas trompé sur la curiosité que j’avais perçue dans les yeux de cet homme. Tout comme moi, il n’aimait pas que des énigmes ne soient pas résolues. Et je désirais trouver la personne qui avait tué la jolie jeune femme sur la rive. Je ne parvenais pas à imaginer le mal qu’une petite femme comme elle aurait pu faire à qui que ce soit, et j’étais furieux contre quiconque aurait pu la faire souffrir.
Je la regardai de nouveau, étendue sur la rive, immobile, le teint grisâtre, ses lèvres pulpeuses affaissées et sa belle chevelure sans vie. Je glissai la bague dans ma poche, pris congé des deux hommes et regagnai le monde, un peu plus haut.
* * *
J’arrivai sur la rue Grosvenor, à Mayfair, à vingt-deux heures. L’artère était encombrée de voitures, comme je m’y étais attendu. Aucun individu ayant un nom ne refusait une invitation à l’une des soirées de Lucius Grenville, même par une froide soirée d’hiver.
Je descendis de mon fiacre peu raffiné au bout de la file de voitures, payai les quelques shillings pour la course et fis le reste du trajet jusqu’à la maison de Grenville à pied.
La façade de la demeure de Grenville n’était pas prétentieuse ; elle était même assez quelconque. Pourtant, la simplicité de l’extérieur du bâtiment cachait un intérieur somptueux — qui avait été rendu encore plus somptueux ce soir-là. La richesse de Grenville était immense, et il avait un goût parfait. Des chandeliers brillaient au-dessus d’un large escalier en marbre qui donnait sur un palier en forme d’arche, comme une piazza romaine. Des fleurs cultivées en serre ornaient chaque niche de l’escalier et de la grande salle majestueuse, leurs tons rouges, bleus et orange animant les murs de marbre blanc. L’odeur des fleurs se mêlait à celle des invités : parfums, savons, onguents, étoffes et sueur.
J’avais eu le privilège de visiter la maison de haut en bas et d’entrer dans les pièces où Grenville invitait très peu de gens. Ces pièces privées laissaient entrevoir l’homme qu’il était réellement : intellectuel, curieux, fasciné par le monde. Ce soir-là, les pièces accessibles à tous ne montraient que le luxe que tout le monde attendait de sa part.
Je me joignis à la foule en entrant dans la maison, m’inclinant poliment devant une mère et sa fille avant de leur céder le passage. Les deux femmes étincelaient de la tête aux pieds, parées de diamants. La grande salle était bruyante ; les gens discutaient, riaient et appelaient des amis qu’ils n’avaient pas vus depuis la saison de la chasse, en automne. Par-dessus ce vacarme, la voix d’un ténor italien s’envolait dans les airs.
En assistant à une soirée, le but était non seulement d’apprécier les boissons, les mets, la musique et la compagnie, mais également de se frayer un passage jusqu’à l’étage afin de saluer l’hôte. Grenville se tenait sur le palier, à l’étage, entouré d’un essaim d’individus impatients de pouvoir discuter avec lui durant quelques minutes. L’hôte courtois s’inclinait, parlait et serrait les mains. Des gentilshommes s’attardaient pour étudier son costume, et les ladies, jeunes et âgées, souriaient et flirtaient.
Ce soir, il portait un élégant costume noir à la dernière mode. Une broche en diamant reposait, tel un éclat de glace, sur sa cravate nouée à la perfection, et ses cheveux acajou foncé brillaient sous les chandeliers. Son pantalon noir épousait ses cuisses fermes, et ses chaussures de danse luisaient. Ce n’était pas un bel homme, car il avait un long nez, un menton légèrement pointu et des yeux qui scintillaient comme ceux d’une fouine ; pourtant, ces imperfections ne gênaient pas les ladies de Londres, qui le regardaient avec la même ferveur qu’un gentilhomme apercevant un renard insaisissable. Cependant, Grenville ne s’était jamais marié et n’avait jamais montré son intention de le faire. Au lieu de cela, il fréquentait des actrices connues, des chanteuses d’opéra, des violonistes et autres femmes du même acabit, y prenant visiblement un grand plaisir.
Les monocles firent leur apparition tandis je me frayais lentement un passage vers le haut de l’escalier, les gentilshommes et les dandies nous examinant de haut en bas, mon uniforme et moi. La haute société s’était habituée à moi, mais elle s’interrogeait toujours à mon sujet, spécialement depuis que j’avais eu le mauvais goût de faire parler de moi dans les journaux en étant associé à un meurtre et à un scandale. D’habitude, leur grossièreté m’indisposait, mais ce soir, je ne pouvais m’empêcher de me demander si l’un des gentilshommes présents avait donné sa bague à la jeune femme de la berge, ou alors si l’un d’eux l’avait tuée.
Ma situation n’était pas inhabituelle pour l’époque : le nom de ma famille était ancien et respecté, mais mon père avait dilapidé la fortune qu’il nous restait, me laissant sans le sou. Beaucoup de familles anciennes avaient perdu de l’argent durant la guerre ou les années qui l’avaient suivie ; des gentilshommes avec une bonne éducation et des relations familiales avaient été obligés de devenir des précepteurs ou des secrétaires afin de gagner leur vie. Ils ne se permettaient pas grand-chose de plus que moi avec ma demi-solde, bien que leurs employeurs leur procuraient probablement un meilleur logement que celui que je pouvais me payer.
Lorsque j’arrivai à sa hauteur, le visage de Grenville s’illu­mina d’un plaisir sincère.
— Lacey, dit-il en m’attrapant la main. J’ai eu peur que vous ne puissiez pas venir. Le temps est exécrable.
— J’ai été flatté par votre invitation.
C’était ce que j’étais censé dire, ce que voulaient entendre ceux qui nous entouraient. Grenville était assez intelligent pour savoir qu’il ne fallait pas prendre mes paroles pour de l’argent comptant. Il se pencha vers moi et me dit à voix basse :
— Il faut que je vous parle, cher ami. Vous pouvez vous détendre dans mon petit salon, si vous le préférez à la cohue. Je vous rejoindrai dès que je le pourrai.
Je haussai les sourcils, mais il ne put m’en dire davantage à cause de l’afflux d’invités. Je hochai la tête, signe que j’acceptais son offre, et je le laissai porter son attention sur l’invité suivant.
Je m’en allai, permettant à un vieux gentilhomme plutôt hésitant de saisir la main de Grenville et de monopoliser son attention. J’aperçus Bartholomew et son frère Matthias, vêtus de livrées et faisant, de manière précipitée, des va- et- vient dans l’escalier avec des verres de champagne, et je fis signe à Bartholomew.
— Bonsoir, monsieur, dit-il alors que j’attrapais un verre sur son plateau.
Il jeta un coup d’œil critique à mon uniforme, qu’il avait soigneusement brossé ce matin-là, puis il repartit en hâte.
Je pris le champagne et grimpai lentement la volée de marches suivantes qui menait à un palier plus calme et aux appartements privés de Grenville. Je lui étais reconnaissant de son invitation à me reposer loin de la foule, parce qu’après avoir vu le corps de la pauvre jeune femme sur la berge de la Tamise, je n’étais pas d’humeur à bavarder poliment et à faire de faux sourires. Je n’avais que quelques véritables amis au sein de la haute société ; Lady Aline Carrington était l’une de ces personnes, une vieille fille qui donnait son opinion à haute voix et qui réfléchissait librement, mais je pouvais difficilement espérer qu’elle m’accorde toute son attention. Les Brandon avaient également été invités, mais Louisa m’avait informé dans une lettre qu’ils ne seraient pas présents, car le colonel Brandon n’appréciait pas beaucoup Grenville.
Cette nouvelle m’attrista, parce que Louisa avait été fuyante, ces derniers temps, et j’avais espéré pouvoir lui parler. Quelques mois auparavant, Louisa m’avait aidé à traverser un violent accès de dépression. Sa présence dans mon salon avait été pour moi une balise lumineuse alors que je demeurais au lit sans bouger. Quand j’avais montré des signes de rétablissement, elle m’avait laissé aux bons soins de ma propriétaire et était partie. Au début du mois de décembre, son mari et elle avaient voyagé dans le nord pour rendre visite à l’un des amis de Brandon dans un ­pavillon de chasse. Depuis leur retour en ville, je ne les avais pas beaucoup vus, ni l’un ni l’autre, et je n’étais pas certain d’en connaître la raison.
Je pris une gorgée de champagne et ouvris la porte du salon de Grenville. J’étais impatient de pouvoir examiner avec soin les collections de Grenville, ou alors de me plonger dans l’un de ses excellents livres.
Je figeai sur le seuil de la porte. Une femme mince, vêtue d’une robe de soirée de soie ivoire et d’une coiffe couverte de plumes se tenait à l’autre bout de la pièce, me tournant le dos. Elle observait une rangée de petites figurines en ivoire provenant de l’Orient disposées sur une étagère près de la fenêtre. Elle en souleva une, la retournant dans tous les sens pour l’admirer.
Si cela avait été n’importe quelle autre femme, j’aurais cru que Grenville lui avait donné la permission de se trouver là afin d’admirer sa collection. Je savais que ce n’était pas le cas avec cette femme en particulier.
Je m’éclaircis la gorge. La lady se retourna. Elle me vit et me regarda de haut en bas, pas le moins du monde honteuse.
— Capitaine Lacey. Bonsoir.
Lady Breckenridge, la douairière, était proche de la trentaine et avait un visage anguleux, des cheveux châtain foncé et des yeux bleu foncé animés de curiosité. Je l’avais connue dans le Kent, l’été précédent, alors que je menais mon enquête sur le meurtre du colonel Westin. Nous avions fait une partie de billard durant laquelle elle m’avait soufflé la fumée de son cigarillo au visage et m’avait lancé que j’étais un idiot. Je crois que ce qui m’avait le plus irrité, c’était qu’elle avait eu raison.
— Bonsoir, lui répondis-je.
Elle m’observa encore pendant un moment, puis elle haussa les épaules devant la figurine qu’elle tenait dans ses mains.
— Je n’ai pas pu résister. J’ai entendu dire que les collections de M. Grenville étaient les plus belles d’Angleterre, mais qu’il ne les montre qu’à très peu de personnes.
Je demeurai silencieux. Je me demandais si elle pensait que je demanderais à un valet de la jeter dehors.
— Elles sont très exotiques, n’est-ce pas ? continua-t-elle, tandis que je ne disais pas un mot.
La figurine qu’elle tenait représentait une bête à l’allure féroce ; elle ne mesurait que trois centimètres de long et avait deux rangées de dents et une queue courbée. Elle tendit le bras pour la remettre à sa place, mais l’ivoire poli glissa de ses mains gantées et tomba sur le sol. Par chance, la figurine atterrit mollement sur le tapis et ne se brisa pas.
Lady Breckenridge fit mine de se baisser pour la ramasser, mais je traversai la pièce, m’abaissai à sa place et me redressai avec la créature dans ma main.
— Toujours un vrai gentilhomme, dit-elle.
Elle me sourit. Je fus surpris et quelque peu ravi de la voir le faire sans rancœur.
Je remis la figurine sur son étagère. L’année précédente, Lady Breckenridge, en me permettant de parcourir les documents de son mari, m’avait aidé à découvrir l’identité de la personne qui avait commis plusieurs meurtres, y compris celui de son époux. Elle n’avait jamais laissé entrevoir la moindre trace de chagrin face à la mort de son mari, et l’ayant rencontré, je pouvais difficilement l’en blâmer.
Avec toute autre lady, j’aurais eu quantité de conversations polies sous la main, et elle aurait eu de nombreuses réponses polies. Cependant, avec Lady Breckenridge, de tels usages étaient inutiles. Elle chasserait toute phrase polie avec une vive intelligence et attendrait autre chose.
— Je crois, dit-elle en brisant le silence, que vous me devez toujours cinq guinées.
J’avais perdu un pari en jouant avec elle au billard, mais j’avais scrupuleusement réglé ma note, la lui envoyant avec une lettre lorsque j’avais reçu ma paie de l’automne. Je m’étais assuré de lui payer ce pari ; non seulement un homme paie-t-il toujours ses dettes d’honneur, mais je ne voulais surtout pas lui être redevable.
Elle le savait, et la lueur dans ses yeux me le confirma. Je m’inclinai.
— Je vous demande pardon. Je vais immédiatement rectifier cette omission.
Son sourire s’approfondit, comme si elle avait fait un pari intérieur, soit sur la possibilité que je cautionne ce qu’elle prétendait, soit sur celle que je lui dise d’aller au diable.
Nous nous observâmes pendant quelques minutes supplémentaires, après quoi elle inclina soudain la tête et dit :
— Bonsoir, capitaine.
Puis, elle marcha d’un pas léger jusqu’à la porte.
L’odeur musquée de son parfum demeura après son départ. Je redressai les figurines sur l’étagère, m’interrogeant au sujet de Lady Breckenridge. Chacune de ses remarques directes était tout aussi acerbe que celles de Lady Aline ­Carrington, mais les yeux de Lady Breckenridge renfermaient toujours une étincelle de malice, alors que Lady Aline était la gentillesse incarnée. J’avais appris par Lady Aline que Lady Breckenridge venait d’une famille très fortunée et très puissante ; elle s’était probablement mariée avec le vicomte Breckenridge sur ordre de sa famille. Il n’y avait certainement pas eu d’amour entre Lord et Lady ­Breckenridge ; pendant le peu de temps que je les avais observés, ils n’avaient même pas échangé un mot.
Je m’assis sur le divan turc en attendant Grenville, et je m’emparai d’un exemplaire de la Description de l’Égypte . Grenville était le fier propriétaire de ces grandes feuilles de gravures magnifiques et de textes assemblés par l’expédition scientifique en Égypte qui avait eu lieu près de dix-huit ans plus tôt. Napoléon était fou de l’Égypte, et avait entraîné avec lui des artistes, des scientifiques, des dessinateurs et des architectes jusqu’au Nil afin qu’ils puissent dessiner et mesurer tout ce qu’il y avait dans ce pays. Nous avions entendu des récits fascinants au sujet des artistes qui dessinaient tandis que les balles pleuvaient autour d’eux et qui utilisaient le dos des soldats comme tables à dessin.
La Description était extraordinaire, et peu de gens pouvaient se l’offrir. Grenville s’en était, bien entendu, procuré les premiers volumes dès leur publication. Il les gardait dans une vitrine spécialement conçue à cet effet et qui comportait des étagères prêtes à recevoir les futurs volumes.
Je m’amusai à faire tourner les pages, admirant le talent des artistes, et je fus stupéfait par les temples, les pyramides et les statues exotiques. Grenville était passionné par l’Égypte, et il y était allé plus d’une fois. Je me demandais quand il disparaîtrait du brouillard londonien pour y faire un nouveau voyage.
J’étais absorbé par les dessins et les statues colossales représentant des hommes assis avec les mains sur les genoux quand Grenville finit par entrer.
Surpris, je levai les yeux. Je n’étais assis là que depuis une heure environ, et la soirée battait encore son plein à l’étage inférieur. Je m’attendais à ce qu’il n’arrive que bien plus tard.
Grenville referma la porte avec un air de soulagement.
— Quelle cohue !
Je refermai le livre et le replaçai sur son étagère tandis qu’il se dirigea vers une table d’angle et une carafe.
— Un peu de Bordeaux ? J’ai gardé le meilleur.
Il ne semblait pas pressé de me dire la raison pour laquelle il voulait me parler. Il nous versa chacun un verre de délicieux Bordeaux rouge, s’assit dans son fauteuil préféré, croisa les jambes et but une bonne rasade.
Je supposai qu’il cherchait la façon de se confier à moi, mais ma propre demande me rendait trop impatient pour que je puisse attendre. J’extirpai la bague en argent de ma poche et la lui tendis.
Stupéfait, il la prit.
— Qu’est-ce ?
— Seriez-vous capable de me dire à qui elle appartenait ?
Il déposa son verre de vin, sortit son monocle et plissa les yeux devant la bague.
— Une jolie babiole. Un travail délicat.
Il leva les yeux, éclairés par un intérêt soudain.
— Si l’un de mes invités l’avait laissée tomber, vous ne prendriez pas la peine de me la montrer. Lâchez le morceau. Quelle est l’histoire ?
Je me rassis et pris une gorgée de Bordeaux.
— Elle a été trouvée au doigt d’une femme morte, un peu plus tôt aujourd’hui.
Chapitre 3
S i j’avais voulu faire sensation, j’y serais admirablement parvenu. La bouche de Grenville s’ouvrit. Stupéfait, il regarda de nouveau la bague.
— Mon Dieu !
Je lui racontai rapidement l’histoire. Il étudia la bague tandis que je parlais, la tournant dans ses mains exactement comme l’avait fait Thompson.
Quand j’eus terminé, il resta silencieux pendant un instant.
— Intéressant, murmura-t-il.
Ensuite, il remit le monocle dans sa poche, et sa voix devint sèche.
— Si elle portait la bague sous son gant afin qu’elle ne tombe pas de sa main, cela signifie qu’elle ne voulait pas perdre la bague, ce qui veut dire qu’elle était probablement attachée à son amant, qui qu’il soit.
Je caressai ma lèvre supérieure d’un air pensif.
— Nous préférons penser que la femme a reçu cette bague d’un amant. Il est possible qu’elle l’ait volée, mais dans ce cas, elle aurait plutôt essayé de la vendre, ou alors l’aurait offerte à son amant. Il se peut également que l’amant l’ait volée à son véritable propriétaire.
Grenville se pencha de nouveau sur l’anneau.
— C’est possible, mais il est fréquent qu’un gentilhomme offre sa bague à sa dulcinée. C’est dommage qu’il n’y ait aucune inscription.
En effet, une ligne mentionnant « À ma bien-aimée Mlle Smith, de la part de M. Worth », ou quelque chose dans le genre aurait été d’une grande aide.
— Cependant, dit Grenville en plissant les yeux, il y a la marque d’un joaillier. Excellent. S’il s’agit de la marque d’un joaillier anglais, nous allons facilement savoir pour qui a été faite cette bague.
— C’est aussi facile que cela ? demandai-je, sceptique. Pomeroy a fait la grimace devant l’idée de devoir visiter tous les joailliers du West End et de Mayfair. Je croyais que nous serions obligés de le faire.
Les yeux de Grenville pétillèrent. Son intérêt était bel et bien piqué.
— Sottises. Tout ce que j’ai à faire, c’est poser la question à mon domestique, Gautier. Il connaît chaque joaillier, chausseur, gantier, chapelier et tailleur de Londres, sans mentionner l’histoire de chaque commerce et de la famille qui en est le propriétaire. Je parie qu’il pourra nous dire en un clin d’œil à quel joaillier appartient cette marque.
Il se leva et tira sur la poignée de la sonnette, puis il envoya le valet qui se présenta chercher Gautier. Grenville aimait agir rapidement lorsque quelque chose éveillait son intérêt, ce qui, dans ce cas-ci, me fit plaisir. Plus vite nous découvririons qui était cette lady, plus vite je pourrais mettre la main sur son meurtrier.
Gautier, un Français maigrichon qui avait efficacement bandé mes mains, l’été précédent, après un match de boxe impromptu, répondit à la convocation de Grenville avec un parfait sang-froid. Il examina la bague et la marque du ­joaillier qui se trouvait à l’intérieur pendant un long moment, puis il nous rendit la bague et annonça qu’il s’agissait de l’œuvre de M. Neumann, situé sur la rue Grafton. Son regard nous fit comprendre qu’il était étonné que nous ayons dû lui poser la question.
— Excellent, Gautier. Merci, dit Grenville.
Il fit voler la bague dans les airs et la rattrapa.
— Dites à Matthias de partir au pas de course et de me ramener M. Neumann.
Gautier s’inclina, accepta l’ordre sans sourciller et quitta la pièce d’un pas feutré. Je haussai les sourcils.
— Il se fait un peu tard, non ?
Grenville enferma la bague dans son poing.
— Je suis certain que votre M. Thompson de la patrouille de la Tamise souhaite que vous soyez rapide, riposta-t-il. De plus, le propriétaire de cette bague pourrait très bien être sous mon toit en ce moment même. Le mieux, c’est de le trouver et de découvrir ce qu’il sait sur-le-champ, n’est-ce pas ?
L’hypothèse de Grenville s’avéra être la bonne. Alors que je savais que la réelle motivation de Grenville était sa curiosité, j’étais heureux qu’il ait suffisamment de pouvoir pour traîner un respectable joaillier hors de son lit en plein milieu d’une nuit pluvieuse et l’amener ici pour l’interroger.
L’homme d’âge moyen, dont le beau visage commençait à s’empâter, consentit sans difficulté à la requête de Grenville. Après tout, c’était un commerçant. Toute relation avec ­Grenville, aussi petite soit-elle, pouvait faire croître sa clientèle. La quantité de brandy que lui donna Grenville, ainsi qu’un gros pourboire, ne fit probablement pas de mal non plus.
M. Neumann examina la bague et nous donna le nom de Lord Barbury, après quoi il repartit chez lui dans le luxueux attelage de Grenville.
Un feu sombre brûlait dans les yeux de Grenville. Lord Barbury, un baron, avait en effet répondu à l’invitation à la soirée, et il se trouvait certainement encore dans la maison. Il partit à la recherche de l’homme, faisant presque des bonds dans ses chaussures de cuir cirées.
Il revint peu de temps après avec Lord Barbury derrière lui. Lord Barbury était un homme grand avec de profonds yeux bruns. D’épaisses mèches de cheveux sombres et bouclés touchaient ses épaules et allongeaient encore plus son visage. Son menton était caché par une barbe, comme si ses poils repoussaient aussi vite que son valet les lui ra sait. Il portait un costume noir, presque identique à celui de ­Grenville, avec un gilet aux rayures blanches et ivoire. D’épaisses bagues en or ornaient ses doigts, et la broche sur sa cravate arborait une grosse émeraude. Il était dans la trentaine, n’étant plus dans la prime fleur de l’âge, mais il n’avait pas encore atteint l’âge moyen. C’était selon moi un homme de la ville dont la vie consistait à aller dans les clubs, fréquenter les courses de chevaux, faire des paris et prendre une jolie maîtresse.
Il me regarda en fronçant les sourcils lorsque Grenville nous présenta brièvement. Ensuite, Grenville ouvrit la main et révéla la bague en argent sur sa paume. Lord Barbury se figea.
— Où diable l’avez-vous trouvée ?
Je dis d’un ton calme :
— Une femme a été repêchée dans la Tamise, un peu plus tôt dans la soirée. Elle la portait.
Son visage se décolora complètement.
— Que voulez-vous dire ?
— Est-ce qu’il s’agit de votre bague ? demanda Grenville.
— Oui, c’est ma bague. Je ne comprends pas la raison pour laquelle vous l’avez.
— Lacey ? m’invita Grenville.
— La femme était petite et jolie, dis-je. Elle avait les cheveux blonds, portait une robe rose pâle et des souliers ornés de perles, et elle avait la bague sous son gant. Elle a été tuée d’un coup à la tête avant d’être poussée dans le fleuve.
Lord Barbury suffoqua, comme si l’air venait soudain de quitter ses poumons. Grenville l’attrapa quand il s’affaissa et l’installa rapidement dans un fauteuil. Je versai à l’homme un verre de Bordeaux et le lui tendit. Lord Barbury le but.
Son dédain et sa colère s’estompèrent quand il avala.
— Je vous en prie, messieurs, dit-il, dites-moi que vous faites erreur.
— J’aimerais pouvoir, répondis-je. Elle est morte vers seize heures trente cet après-midi. L’avez-vous vue aujourd’hui ?
— Non. Je devais la retrouver plus tard.
Il passa la main sur son visage.
— Je n’arrive pas à y croire.
— Monsieur, où étiez-vous à seize heures trente ? demandai-je.
Il leva la tête, son regard se remplissant de colère. Je ne cédai pas d’un pouce. S’il avait tué la jeune femme, je ne me souciais pas du fait qu’il soit un baron ou un marin.
— À mon club, répondit-il sèchement. Comment osez-vous croire que j’aie pu faire cela, que je puisse faire du mal à ma tendre Pêche ?
Sa voix se brisa.
— Je crois vous avoir vu avec elle un jour, dit Grenville. Une belle jeune femme.
— Adorable et douce comme une pêche, dit-il. C’est pour cette raison que je l’appelle…
Il s’interrompit.
— Qui lui a fait ça ?
— Nous ne le savons pas, répliqua Grenville. Un officier de la patrouille de la Tamise et un autre de la rue Bow mènent leur enquête.
— La rue Bow, bah.
Lord Barbury accompagna son commentaire d’un balayement de la main.
— De prétendus agents qui ne font rien sans qu’on ne leur fasse miroiter une grosse récompense au-dessus de la tête.
— Vous pourriez offrir la récompense, suggéra Grenville.
— Si je le fais, ils ne feront que ramasser n’importe quel individu dans la rue et l’amener à une condamnation.
Je l’observai rigoureusement, n’étant pas complètement en désaccord avec lui. Pomeroy s’appliquait à aller chercher sa récompense, et il prenait plaisir à arrêter les gens, peu importe s’ils avaient quelque chose à voir ou non avec le crime en question.
— M. Thompson de la patrouille de la Tamise m’a paru être quelqu’un d’intelligent, dis-je. Il cherche la vérité.
Lord Barbury agita de nouveau la main en entendant son nom.
— Chargez-vous-en, Lacey.
J’écarquillai les yeux.
— Je vous demande pardon ?
Il me fit face, et je vis dans ses yeux un mélange de chagrin et de colère.
— J’ai lu de quelle façon vous vous démeniez pour retrouver de jeunes femmes perdues et pour démasquer les assassins. Pouvoir ridiculiser les magistrats est une qualité remarquable. De plus, au moins, vous êtes un gentilhomme.
Lord Barbury ne m’avait d’aucune façon convaincu qu’il n’avait pas lui-même tué la femme surnommée Pêche. Il pouvait s’être disputé avec elle et avoir voulu mettre fin à leur liaison ; de son côté, elle pouvait avoir résisté et l’avoir menacé. Son chagrin semblait sincère, mais j’avais déjà rencontré des hommes qui pouvaient simuler le chagrin pour ensuite se retourner et rire. Il serait néanmoins assez aisé de découvrir où il était entre seize et dix-sept heures cet après-midi-là, même si un homme de sa classe pouvait facilement payer d’autres personnes pour exécuter ses sales affaires à sa place.
— Je vais voir ce que je peux faire, dis-je.
— Faites-le, s’il vous plaît, me dit Barbury en me lançant un regard noir.
Son chagrin le rendait brusque, mais je sentais que même dans les moments les plus heureux, c’était un homme impatient qui ne supportait pas les crétins.
— Je veux voir celui qui a fait du mal à Pêche, et je veux le voir pendu à la potence.
Peu importe ce que je pensais de Barbury, je partageais son souhait. Quoi que Pêche ait fait dans sa vie, je fis le serment que l’homme qui avait fait du mal à cette jeune femme frêle et inoffensive sentirait ma colère.
Grenville et moi-même en apprîmes autant que possible de la part de Lord Barbury avant qu’il ne quitte la maison, submergé par le chagrin. Le lendemain, je rendis visite à Thompson afin de lui rendre la bague et lui faire mon compte-rendu.
Pêche était, en réalité, une lady dénommée madame Chapman, nous avait dit Lord Barbury. Elle avait un mari, un avocat dont les bureaux se trouvaient — fait important — dans le Middle Temple.
Pêche, née Amelia Leary, avait été actrice, un peu comme Marianne, passant de troupe en troupe, allant là où elle pouvait trouver un rôle. Néanmoins, son adorable charme avait rapidement et facilement attiré Lord Barbury, et ils étaient vite devenus amants.
Il y a environ cinq ans, Pêche avait disparu de la scène, et Lord Barbury et elle avaient cessé d’être un couple. Il semblait que Pêche avait de l’ambition. Elle devait avoir compris assez rapidement que Lord Barbury ne se marierait jamais avec elle, vu son statut, donc elle avait reporté ses vues sur une autre proie, un homme dénommé Chapman. Je me demandais pourquoi Chapman avait pris une épouse avec le passé de Pêche, mais il avait peut-être été flatté par ses attentions ; la jolie Pêche l’avait peut-être charmé, et il ne savait peut-être pas grand-chose sur ce qui se passait dans le monde du théâtre. En tout cas, elle s’était mariée avec lui et avait disparu de vue.
Puis, il y a un an, Lord Barbury, qui ne s’était jamais marié, avait rencontré Pêche par hasard. Ils avaient découvert que leur attirance mutuelle était encore forte, et ils avaient entamé une nouvelle liaison. Ils avaient savouré leurs tendres retrouvailles, avait dit Lord Barbury. Ils se retrouvaient généralement dans deux endroits : aux fêtes d’un homme dénommé Inglethorpe et à la Maison de verre.
Thompson leva les sourcils quand je prononçai ce dernier nom. Nous étions assis dans son bureau à Wapping, sur le bord de la Tamise, une pièce austère dont le seul mobilier était un bureau, un fauteuil et une chaise pour les invités. J’étais venu seul, Grenville ayant un autre rendez-vous. Il était parti examiner une célèbre collection privée de porcelaine, un rendez-vous qu’il avait pris plusieurs semaines auparavant. Cependant, Grenville avait paru plutôt déçu de ne pas pouvoir se balader avec moi dans les ruelles de l’East End.
— La Maison de verre, dit Thompson d’un air songeur. Un nom auquel on n’associe pas de bonnes choses. Lorsque les magistrats ou les réformistes essaient de la faire fermer, leurs intentions sont bloquées, d’une manière ou d’une autre. Y êtes-vous déjà allé, capitaine ?
Je secouai la tête. J’avais entendu parler de la Maison de verre, dont beaucoup de gentilshommes de la haute société disaient qu’il s’agissait d’un endroit où l’on rencontrait des mœurs bien plus exotiques que celles qu’offraient les clubs diaboliques près de St. James. Grenville ne m’avait jamais proposé de m’y emmener, et je n’avais pas eu l’envie d’aller dans un tel endroit de mon propre chef.
— Il s’y passe des choses dégoûtantes, d’après ce que l’on m’a dit, poursuivit Thompson. Je pense qu’un homme doit avoir de l’argent et une longue ascendance pour ne serait-ce que passer le seuil.
Je n’aurais donc pas pu y entrer. Et il en aurait probablement été de même pour un avocat qui vivait de ce que les gens le payaient pour traduire des gens en justice.
— Eh bien, capitaine, je vais envoyer chercher M. ­Chapman et lui annoncer la terrible nouvelle, conclut Thompson. Il devra également identifier le corps.
— Cela vous ennuierait-il que je sois présent lorsque vous l’interrogerez ?
J’avais la ferme intention de poser moi-même quelques questions sans détour à Chapman. Chapman pouvait très bien avoir découvert la liaison de sa femme avec Lord ­Barbury, avoir retrouvé sa femme dans les jardins du Temple, s’être disputé avec elle et l’avoir tuée. Je ne pouvais pas non plus écarter Barbury, malgré le fait qu’il m’ait ardemment demandé de retrouver le meurtrier de Pêche. Il pouvait très bien avoir été en colère et jaloux ; c’était un homme robuste et puissant, et il aurait pu facilement tuer une jeune femme aussi fragile que Pêche.
Les deux hommes étaient intimement liés à elle ; il était probable qu’elle ait été tuée par l’un des deux, ou alors à cause de l’un des deux.
Thompson hocha la tête.
— Le magistrat, Sir Montague Harris, m’a parlé de vous, dit-il. Il est fort intelligent, et j’ai appris à lui faire confiance.
Il me lança un regard qui disait qu’il aimerait observer ma façon de faire, à défaut de partager ouvertement la confiance que me témoignait Sir Montague.
Sir Montague Harris avait assisté à une enquête à laquelle j’avais apporté des preuves, au cours de l’été précédent. J’avais, moi aussi, été impressionné par le bon sens de cet homme et par ses questions sans équivoque, même si le magistrat responsable l’avait trouvé irritant.
Je quittai alors Thompson, qui me dit qu’il m’enverrait un message lorsqu’il aurait mis la main sur Chapman afin qu’il reconnaisse le corps, et je pris la route pour rentrer à Covent Garden.
Plus tard, je retrouvai Grenville au Poney cabré pour discuter. Je pensais qu’il aurait préféré un endroit plus élégant, voire notre café habituel à Pall Mall, mais Grenville prétendit être content de s’installer là. Il expliqua qu’au moins, il n’y serait pas prié par tous les passants de donner son opinion sur une cravate, la coupe d’un manteau, ou bien le dernier commérage, comme il l’avait fait toute la matinée en allant voir la porcelaine.
Je sentis que Grenville était de plus en plus las de son rôle d’homme le plus populaire de Londres. Il laissait voir une agitation qui avait commencé après nos aventures de l’été précédent, et je me demandais quand il m’annoncerait qu’il recommençait à voyager de par le monde. Je savais que lorsqu’il finirait par partir, il me manquerait. Malgré nos différences sur le plan de la fortune et des opinions, nous étions devenus des amis. C’était peut-être à cause de nos différences ; il savait que je ne lui lècherais jamais les bottes, et je savais qu’il m’acceptait tel que j’étais. Il était l’une des rares personnes de ma vie à agir de la sorte.
Je lui répétai la conversation que j’avais eue avec ­Thompson, et nous discutâmes de ce qu’il convenait de faire par la suite.
La serveuse, Anne Tolliver, glissa une nouvelle chope devant moi tout en me faisant un large sourire. Je lui répondis par un hochement de tête et je sirotai ma bière.
— Il serait constructif d’arriver à rassembler les éléments pour trouver ce que Mme Chapman a fait hier, dis-je. Où est-elle allée ? Qui a-t-elle rencontré ?
Je m’interrompis. Grenville me fixait, une expression à la fois amusée et exaspérée sur le visage. Je fronçai les sourcils.
— Qu’y a-t-il ?
— Comment faites-vous, Lacey ?
— Je vous demande pardon ?
J’étais de plus en plus contrarié.
— Si vous parlez de Mme Tolliver, elle fait des clins d’œil à tous les hommes dans cette pièce.
Il m’étudia, l’œil vif, puis il se mit à rire et prit une gorgée de bière.
— Pas tous les hommes. Mais peu importe.
Il traça un dessin sur le dessus de la table humide.
— Nous étions en train de parler de Mme Chapman. Nous pouvons, bien sûr, interroger ses domestiques, découvrir qui étaient ses amis et si elle est allée les voir, ou bien si elle leur a dit ce qu’elle comptait faire ce jour-là.
— Lord Barbury a mentionné un certain M. Inglethorpe.
Grenville sembla légèrement mal à l’aise.
— Oui, Simon Inglethorpe. Il vit sur la rue Curzon.
Ce nom ne me disait rien.
— Qui est-ce ?
— Pas vraiment quelqu’un d’important, dit Grenville. Il a beaucoup d’argent et beaucoup de temps libre. Il aime les fêtes.
— Comme beaucoup d’hommes.
— Dernièrement, il s’est pris d’affection pour la nouvelle sorte de gaz qui rend euphorique. Il invite des ladies et des gentilshommes à en prendre dans ses salons à l’étage. Il est intéressant que Lord Barbury ait décidé d’y emmener Pêche. Je me demande pourquoi il l’a fait.
— Aurait-elle pu y aller le jour de sa mort ?
— C’est possible. C’est même à souhaiter. Si elle a pris du gaz magique d’Inglethorpe, il se peut qu’elle n’ait pas senti le coup qui lui a ôté la vie.
Je ne comprenais pas comment c’était possible, mais je ne dis rien.
— Elle a pu y rencontrer des gens, dis-je, qui pourraient nous aider à découvrir ce qu’elle a fait hier.
— Je suppose que cela vaut la peine d’essayer, dit Grenville.
Je savais que c’était peu probable, mais je voulais explorer toutes les pistes. La personne la plus susceptible d’avoir tué Pêche était son mari : elle le cocufiait, et ses bureaux se trouvaient en effet tout près de l’endroit où elle était morte. Il aurait été facile pour lui de se faufiler en douce afin de retrouver sa femme et de la tuer. L’endroit n’avait pas de se crets pour lui ; il savait à quel endroit on pourrait les voir et où on ne le pourrait pas. Par ailleurs, elle pouvait être allée chez cet Inglethorpe et y avoir rencontré des gens, être partie avec eux, puis avoir été tuée de leurs mains pour une raison quelconque. C’était peut-être Inglethorpe en personne qui l’avait tuée.
— Dans ce cas, allez-vous prendre rendez-vous avec Inglethorpe ? demandai-je, levant ma chope de bière.
Grenville acquiesça.
— Il organise une réception les lundis et les mercredis après-midi. Je vais lui envoyer un message lui demandant de vous laisser assister à celle de demain.
J’arrêtai mon verre à mi-chemin de mes lèvres.
— Vous n’allez pas y assister ?
Cela ne ressemblait pas à Grenville, qui était généralement catégorique sur son intention d’être présent dans le cœur de l’action.
Il rougit.
— Je me tiens à distance d’Inglethorpe.
— Puis-je vous demander pour quelle raison ?
— Oui, vous le pouvez.
Grenville fit une pause et parut contrit. Il parla à voix basse.
— Pour tout vous dire, il y a quelques années de cela, Inglethorpe m’a fait des avances. Ce fut un peu embarrassant.
— Je vois.
De telles choses étaient arrivées à Grenville auparavant, ce qui le chagrinait. Il était non seulement l’objet de désir des femmes, mais aussi de quelques hommes.
— Donc, il est homosexuel ?
— Honnêtement, je ne crois pas qu’Inglethorpe se soucie de savoir dans quelle direction souffle le vent. Il semble aimer les plaisirs de la chair en tous genres. Il affirme qu’il ne m’en veut pas de mon refus, mais je l’évite.
Il me lança un regard pénétrant.
— Que cette confidence ne franchisse jamais vos lèvres, Lacey. S’il vous plaît.
— Je ne répéterai jamais vos propos à quelqu’un d’autre, dis-je durement.
Il soupira.
— Je vous prie de m’excuser. J’ai été touché par le meurtre de cette pauvre femme.
Tout comme moi.
— Avez-vous finalement pu découvrir si Lord Barbury se trouvait dans son club hier après-midi, comme il l’affirme ?
Grenville acquiesça.
— Il y était. Au White’s. J’ai rencontré quelques membres qui affirment qu’il y était, mais je vais creuser un peu plus la question afin d’en être certain. Pourtant, je n’aime pas penser qu’il puisse être un assassin.
— Il se peut qu’il ne l’ait pas fait lui-même, mais qu’il ait plutôt engagé quelqu’un pour la tuer, fis-je remarquer. Et qu’il se soit assuré qu’on le voie à son club.
— Vous êtes une personne réjouissante, Lacey.
Il observa sa bière d’un air abattu.
— Mais vous avez probablement raison. J’aime bien ­Barbury, voyez-vous. Il n’est ni idiot ni flatteur. Il dit ce qu’il pense, et je trouve cela rafraîchissant.
Grenville appréciait réellement peu de gens. J’espérais, pour son bien, que Lord Barbury ne s’avère pas être un assassin, mais je ne pouvais pas écarter cette possibilité simplement parce que Grenville le voyait d’un bon œil.
Il sirota sa bière.
— C’est ennuyant que nous ne sachions pas si elle a été tuée dans les jardins du Temple ou si son corps y a été emmené après qu’elle soit morte.
— C’est vrai.
— Dans l’affaire de la place de Hanovre, nous connaissions au moins l’endroit où Horne avait été tué, et nous connaissions plus ou moins le motif de son assassin.
Il fit une mine de dégoût, se souvenant de Horne, cet homme décadent, et de sa mort horrible.
— Ceci est différent. Il s’agit de l’acte d’une brute.
J’étais d’accord. Je voulais me pencher sur ce mystère pour une raison plus personnelle que la requête de Barbury et que ma propre curiosité. Lorsque j’avais regardé le visage enfantin de Mme Chapman, gris et sans vie sous la lumière des torches, une colère farouche s’était emparée de moi. Elle ne ressemblait pas seulement à Marianne Simmons ; elle m’avait aussi énormément fait penser à ma propre épouse dont j’étais séparé, Carlotta Lacey.
Bien entendu, la jeune femme morte ne pouvait pas être Carlotta. La femme, surnommée Pêche, était dans la vingtaine, tout au plus, et Carlotta devait désormais approcher de la quarantaine. Carlotta vivait en France. Où et avec qui, seul un homme dans toute l’Angleterre le savait, et c’était le seul homme auquel je ne le demanderais jamais.
La jeune femme ne pouvait pas non plus, merci mon Dieu, être ma fille. L’enfant que Carlotta m’avait enlevée lorsqu’elle s’était enfuie, longtemps auparavant, devait avoir environ seize ans désormais, et Pêche était assurément plus âgée.
Cependant, je détestais l’idée que ma propre fille puisse gésir morte quelque part, sans qui que ce soit pour s’en soucier. Barbury ne voulait pas que les agents de la rue Bow se mêlent de ses affaires, Thompson enquêtait parce que c’était son travail et par intérêt professionnel, et Grenville aidait afin de soulager son ennui. Jusqu’ici, je semblais être le seul à m’intéresser à toute cette histoire par égard pour Pêche, même si cette hypothèse pouvait être inexacte quant aux sentiments de Barbury. Quoi qu’ait pu faire Pêche, quels qu’aient été les choix qu’elle avait faits, elle ne méritait pas ce qui lui était arrivé.
Je fis tourner ma chope de bière sur la table.
— La Maison de verre est une autre piste possible. Si Pêche et Barbury y allaient ensemble, il y a peut-être une personne là-bas qui la connaît et qui sait ce qu’elle a fait hier.
Grenville fit une grimace.
— La Maison de verre. Que savez-vous à propos de celle-ci ?
— Peu de choses. C’est un enfer du jeu, et il faut payer cher pour y entrer. Je crois qu’elle se trouve dans l’East End.
— Douze, rue St. Charles, près de Whitechapel, dit ­Grenville. J’y suis allé, et j’ai fait serment de ne plus jamais y retourner. Tous les vices y sont possibles, que vous ayez un penchant pour le jeu, pour les femmes, pour les hommes, ou… eh bien, pour tout ce à quoi vous pouvez penser.
Il fixa ses yeux perçants et sombres sur moi.
— Je veux bien dire tous les vices, Lacey. Je me demande pourquoi Barbury y allait avec Pêche alors qu’il aurait pu facilement trouver un meilleur endroit. Toutes les relations que Pêche a pu s’y faire devaient être sordides.
— Le meurtre est une chose sordide, dis-je.
Il soupira.
— Vous pourriez avoir raison. D’habitude, vous avez raison. Je suppose que vous souhaitez que je vous y fasse entrer.
— Je n’aime pas présumer, commençai-je.
— Vous devez présumer, parce que vous n’arriverez pas à y entrer par vous-même. Je vous y emmènerai, mais je vous garantis que vous n’aimerez pas cet endroit.
— Je n’y vais pas pour me divertir, dis-je.
— Je sais. Mais je vous en prie, ne m’en veuillez pas si l’endroit vous dégoûte. Voilà. Je vous ai prévenu.
Je le remerciai pour son avertissement, et nous terminâmes notre bière.
Nous nous séparâmes après cela, Grenville retournant à sa luxueuse voiture et moi à mon logement de l’avenue Grimpen. Grenville promit de m’envoyer un message pour me dire quand je pourrais rendre visite à Inglethorpe. Au moins, il se montrait curieux. Lorsque Lucius Grenville s’intéressait à quelque chose, il poursuivait son but avec une ténacité que Bonaparte lui aurait envié. Le meurtrier aurait du mal à nous échapper à tous les deux.
Chapitre 4
C e soir-là, Thompson m’envoya un mot pour me dire que Chapman était attendu sur la rue Bow à dix-sept heures. L’endroit se trouvait à une courte distance à pied de mon logement, mais le temps qu’il faisait raidissait mon genou blessé ; je marchai donc lentement. Le bureau du magistrat, un haut immeuble, comprenait les numéros 3 et 4 de la rue Bow. Derrière celui-ci, de l’autre côté d’un petit jardin, se trouvaient les pièces solides qui enfermaient les prisonniers ; parfois, les officiers utilisaient la cave de la taverne de l’autre côté de la route pour y enfermer les prisonniers quand l’immeuble du magistrat affichait complet.
Les cloches de l’église sonnèrent pour indiquer qu’il était dix-sept heures et quart quand j’entrai, et je me dirigeai vers le bureau de Pomeroy. M. Chapman était déjà là. Un homme au début de la cinquantaine, M. Chapman avait une frange de cheveux gris, de petits yeux sombres et l’expression d’une personne dont l’esprit était toujours tourné vers sa prochaine tâche. Il salua poliment Pomeroy et Thompson, ne paraissant pas le moins du monde inquiet quant à la raison de sa convocation. Apparemment, il n’avait pas cru leur histoire à propos de la découverte de son épouse morte, et il semblait impatient de le leur prouver. Il ne se soucia pas de savoir qui j’étais et exprima son désir de poursuivre la rencontre, car il avait d’importants rendez-vous.
Le corps de Pêche avait été installé dans l’un des bâtiments qui se trouvaient dans le jardin, derrière la maison. Pomeroy nous y emmena et déverrouilla la porte. La pièce aux murs de pierre était froide et humide, une tombe infecte pour quiconque.
Pêche, enveloppée dans un drap, attendait sur la table en silence. Sir Montague Harris, le magistrat que j’avais rencontré l’année précédente, se tenait debout à côté du corps recouvert. Je le saluai, surpris. Je savais qu’il était magistrat à la chambre de Whitechapel, loin d’ici. Les chambres et les officiers coopéraient les uns avec les autres ; cependant si un magistrat d’une autre partie de la ville n’avait pas été invité à participer à une enquête, il n’était pas nécessaire qu’il le fasse. Mais Sir Montague semblait fort intéressé. Il me serra la main, déclarant être ravi de me voir.
Chapman lui fut présenté, mais ne sembla pas impressionné.
— Cela doit être une erreur, vous savez, dit-il sur le ton d’une personne contrariée par le fait que le monde extérieur ait fait irruption dans sa journée de travail. Ma femme se trouve dans le Sussex.
Thompson ne dit rien.
— C’est peut-être le cas, s’exprima Pomeroy. Mais nous y voilà.
Il fit un pas en avant, enleva le drap du visage de Pêche et tint sa bougie au-dessus. Silencieuse, le teint bleu-gris, Pêche semblait presque sereine dans le cercle de lumière. Ses boucles avaient séché depuis son immersion dans la Tamise, et elles retombaient maintenant sur ses épaules, aussi soyeuses et blondes que celles d’une enfant.
Chapman l’observa longuement, le visage impassible.
— Eh bien ? tonna Pomeroy.
Sa bougie vacilla, et une goutte de cire chaude tomba sur la poitrine recouverte de Pêche.
— C’est mon épouse, finit par dire M. Chapman. Elle était censée se trouver dans le Sussex.
Son ton semblait signifier que ce changement de plans lui déplaisait.
— Je suis vraiment désolé, monsieur.
Les paroles de Sir Montague étaient polies, mais sincères.
— D’après ce que m’a dit M. Thompson, elle est morte rapidement. Elle ne s’est probablement pas rendu compte de ce qui se passait. Bon, maintenant, monsieur, quand avez-vous vu votre femme pour la dernière fois ?
Thompson replaça doucement le drap sur le visage de Pêche. Elle n’était plus une personne, tout juste une forme sous un drap.
Chapman commença :
— Je l’ai mise dans un fiacre qui devait rejoindre une auberge de relais. Elle allait prendre la diligence pour le ­Sussex. C’était il y a trois, non, quatre jours.
— Et où étiez-vous, l’interrompit Pomeroy, hier après-midi à seize heures trente ?
Chapman se tourna vers lui, légèrement choqué.
— En quoi est-ce important ?
— C’est que votre femme a été jetée dans le fleuve très près de vos bureaux du Middle Temple à cette heure-là.
Chapman blêmit.
— Si vous insinuez que je l’ai tuée, vous faites erreur. Je dînais ce soir-là dans la grande salle avec mes élèves et mes collègues avocats. Je ne suis sorti à aucun moment. J’ai mis ma femme dans une voiture samedi et n’ai pas posé les yeux sur elle depuis ce jour jusqu’à maintenant.
Il jeta un coup d’œil au corps recouvert et tressaillit faiblement.
— Vous êtes-vous disputé avec votre femme, monsieur ? continua Pomeroy.
Une veine se mit à frémir sur le front tendu de Chapman.
— Pourquoi me posez-vous une telle question ?
— Saviez-vous, par exemple, que votre femme avait une liaison avec un riche gentilhomme ?
Le visage de Chapman s’empourpra. Il nous regarda tous les quatre alors que nous attendions sa réponse en silence. Je songeai que même si Chapman n’avait pas cru que sa femme était morte, il croyait tout à fait qu’elle avait eu un amant.
— Vous calomniez la réputation de ma femme, messieurs, finit-il par dire.
— Elle a été actrice, n’est-ce pas ? demanda ­Thompson. Pour commencer, peu d’actrices ont une excellente réputation.
La mâchoire de Chapman se durcit.
— C’était il y a bien longtemps. Elle a abandonné la scène — tout — quand elle m’a épousé.
— Étrange choix d’épouse, non ? dit Thompson. Surtout pour un avocat respectable.
— Cela ne vous regarde vraiment pas, dit sèchement Chapman.
Sir Montague prit la parole, toujours poliment, mais sur un ton plus ferme.
— Elle a été tuée, monsieur, ce qui est un crime sévère. Nous vous attendrons à l’enquête, qui aura lieu après-demain.
Chapman cligna des yeux en entendant le mot « enquête ».
— Je ne serai certainement pas appelé afin d’apporter des preuves.
— Certaines choses seront plus faciles si vous êtes présent, dit Sir Montague.
Il ne perdait jamais son aimable politesse.
— Vous comprenez.
En tant qu’avocat, M. Chapman le comprenait, bien évidemment.
— Avant que vous ne partiez, donnez simplement à M. Pomeroy le nom des personnes avec qui vous avez dîné, ainsi qu’une liste de vos déplacements d’hier, entre seize et dix-sept heures.
— Bien sûr.
La voix de Chapman était terne.
Nous rejoignîmes le monde extérieur, dont la clarté était presque aussi faible que celle de la pièce en pierres. M. ­Chapman ne nous serra pas la main, ni à moi ni à ­Thompson. Il entra dans une autre pièce où on lui avait demandé d’attendre Pomeroy.
— Il a dû le faire, siffla Pomeroy, son visage rond affichant une expression d’agacement. Pourquoi le laissez-vous partir ?
— Afin que vous puissiez le surveiller, lui retourna Sir Montague en douceur. S’il est innocent, il ne fera rien, sauf se montrer de plus en plus irrité par l’inefficacité des magistrats. S’il est coupable, il se trahira de lui-même.
Pomeroy parut pensif et lui adressa un hochement de tête.
— J’aimerais m’entretenir avec vous, capitaine, dit Sir Montague tandis que Pomeroy s’en allait pour prendre note de la déposition de Chapman.
Sir Montague nous conduisit, Thompson et moi, dans les bureaux du magistrat, qui se trouvaient à l’étage. Le magistrat de la rue Bow n’était pas présent. Il était, à ce moment-là, en train de présider le tribunal en bas, où les personnes arrêtées durant la nuit se présenteraient devant lui. Il écouterait les dossiers contre les voleurs à la tire, les prostituées, les cambrioleurs et les malfrats. Il déciderait ensuite s’il rendrait leur liberté aux accusés ou s’il les enfermerait jusqu’à l eur pro cès. M. Chapman pourrait très bien apparaître à leurs procès au Old Bailey, les poursuivant au nom de l’accusateur.
Thompson ferma la porte, et Sir Montague installa son corps corpulent sur un large banc.
— J’ai été ravi d’avoir la chance de vous revoir, capitaine, dit-il. Lorsque M. Thompson m’a dit que M. Pomeroy était allé vous chercher pour voir le corps, cela a titillé ma curiosité. Je me souviens de la façon dont vous avez tiré les oreilles du coroner dans le Kent parce qu’il n’avait pas fait son travail.
— Je me suis, sans doute, montré insolent, répondis-je.
— Il était pressé et voulait aller dîner. Vos observations étaient pertinentes, et il aurait dû être attentif. Je serais ravi d’entendre vos observations sur cette affaire.

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