La neige sera rouge à Noël
264 pages
Français

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La neige sera rouge à Noël , livre ebook

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Description

Tout semble paisible en cet Avent... Le lieutenant Matthieu Guillaume est même en voyage de noces dans la Drôme ! Mais l'ex-préfet Piccinni, à peine sorti de prison, va se rappeler à son bon souvenir en déclenchant une opération mettant en jeu des armements expérimentaux. Bousculé, confronté à des événements qui le touchent de près, Matthieu devra démêler les liens noués entre un milliardaire américain, marchand d'armes, et des mercenaires de toutes obédiences. Qui manipule qui ? En pleines fêtes de noël, tandis que la tempête se lève sur le plateau ardéchois, la lutte sera sans merci et le sang coulera dans la neige fraîchement tombée...

Sujets

Informations

Publié par
Nombre de lectures 7
EAN13 9782913897946
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0037€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Couverture
Du même auteur



DU MÊME AUTEUR, disponibles aux éditions AO – André Odemard :
Paris brûlera-t-il ?
ISBN papier : 978-2-913897-93-9
ISBN ebook : 978-2-913897-66-3
Le Silence des Loups
ISBN ebook : 978-2-913897-75-5
Jeux fatals
ISBN ebook : 978-2-913897-80-9
Joue et sèche tes larmes
ISBN ebook : 978-2-913897-87-8
Titre

ÉRIC ROBINNE


LA NEIGE SERA ROUGE À NOËL

SUSPENSE




ISBN EBOOK 978-2-913897-94-6 (décembre 2019)
ISBN PAPIER 978-2-913897-92-2 (novembre 2019)
Couverture : image libre de droits pixabay.com


E DITION AO – A NDRÉ O DEMARD
Copyright















Photo de couverture : Evgeni Tcherkasski de Pixabay (libre de droits)
© 2019 Éditions AO-André Odemard
www.ao-editions.com
ISBN 978-2-913897-94-6
Le Code de la propriété intellectuelle interdit les copies ou reproductions destinées à une utilisation collective. Toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle faite par quelque procédé que ce soit, sans le consentement de l’auteur ou de ses ayants cause, est illicite et constitue une contrefaçon sanctionnée par les articles L. 335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle.
Exergue






Un film a marqué ma jeunesse : Le Cercle rouge de Jean-Pierre Melville 1 . Le thème de ce film repose sur une citation supposée de Râmakrishna :
« Quand les hommes, même s’ils s’ignorent, doivent se retrouver un jour, tout peut arriver à chacun d’entre eux, et ils peuvent suivre des chemins divergents ; au jour dit, inexorablement, ils seront réunis dans le cercle rouge. »
Ce roman n’a pas l’ambition d’arriver à la cheville de ce chef-d’œuvre, mais s’inspire de cette idée…
L’histoire qu’il relate n’est qu’une aventure imaginée, pour distraire, faire oublier le temps qui fuit ou passer un bon moment de lecture. Il serait donc vain de vouloir rechercher des similitudes avec des événements qui se seraient produits. Ou alors… il s’agirait d’extraordinaires coïncidences.

Bonne lecture à toutes et à tous !
ÉRIC ROBINNE


1 . Les lectrices et lecteurs attentifs ne manqueront pas de remarquer dans les pages qui suivent que nombre de personnages portent des chapeaux de toutes sortes, mode peu répandue de nos jours… et référence manifeste à Melville (Note d’exégèse de l’éditeur).
La tête roula à ses pieds. Entre deux larmes, il vit distinctement les paupières de son père cligner une dernière fois avant de s’immobiliser, tandis que le sang de sa chair imbibait le sable chaud de la terre de ses ancêtres.
Paris, prison de la Santé, à la fin du mois de juin
8 heures du matin. Le soleil brillait déjà en ce jour de solstice d’été. La porte bleue de la prison de la Santé s’ouvrit, laissant le passage à un homme maigre, de taille moyenne, portant un imperméable et un chapeau en feutre bien peu de saison. Il fit quelques pas sur le trottoir et s’arrêta, jetant un regard derrière lui ; la porte s’était refermée. Il posa à ses pieds un attaché-case, son seul bagage, puis fouilla dans ses poches et en sortit un paquet de cigarettes. Bientôt, l’une d’elles se consumait, coincée entre ses lèvres. À intervalles réguliers, l’homme avalait la fumée avant de l’expulser avec satisfaction, savourant sa liberté retrouvée.
Il ouvrit son imperméable, puis consulta sa montre. Il attendait… l’impatience émanait de tout son être. Quelques minutes plus tard, une Audi A8 noire aux vitres fumées se gara devant lui. Sans faire le moindre signe, l’homme reprit son bagage, jeta son mégot dans le caniveau, ouvrit une portière et monta à l’arrière, derrière le conducteur.
‒ Bonjour, Charles, lui dit son voisin de banquette.
‒ Bonjour.
Un long silence s’installa. La berline avalait le bitume.
‒ Pas trop fatigué ?
‒ En pleine forme.
Le visage dissimulé derrière des lunettes noires, son hôte semblait nerveux. Il reprit la parole, un léger agacement dans la voix :
‒ Alors, tu es d’attaque pour reprendre ta place dans l’organisation ?
L’homme à l’imperméable soupira. Il garda le silence un long moment en fixant la nuque du conducteur. L’autre individu observait les immeubles défiler derrière la vitre. Le nouveau venu tourna la tête vers son voisin et finit par répondre, tout aussi agacé :
‒ Tu ne crois pas que cette question est superflue ?
Nouveau silence poisseux. L’ancien détenu poursuivit, sur un ton insistant qui ne laissait aucun doute sur sa détermination :
‒ Je n’ai pas à reprendre cette place, puisque je ne l’ai jamais perdue.
L’homme aux lunettes soupira et parut de nouveau se concentrer sur l’extérieur. Il regrettait sa question.
‒ Très bien. Que proposes-tu, Charles ?
‒ Lorsque j’aurai repris connaissance des dossiers en cours, tu organiseras une réunion du conseil. Il est urgent de rattraper le retard accumulé.
‒ Comme tu voudras…
Le préfet Charles Piccinni venait d’être libéré par anticipation pour bonne conduite après six années d’emprisonnement. Il avait purgé sa peine pour avoir participé à une tentative de complot contre l’ancien Président de la République, le 6 mai 2007…
Île de Jersey, au mois de juillet
Installé à la terrasse d’un café, Bagatelle 1 dégustait un copieux breakfast . Sur la table, plusieurs journaux économiques anglais, français et américains étaient étalés. Sur ses genoux, une tablette iPad était allumée. Ses doigts s’activaient sur la vitre de l’appareil. Son visage affichait un sourire narquois.
Édouard Vittefleur avait bien changé. Bagatelle était un sobriquet. Attribué par ses pairs, peut-être en raison de ses extraordinaires capacités à s’introduire dans les plus protégés des systèmes informatiques. Plus sûrement parce que c’était un tombeur, et qu’il multipliait les conquêtes. Déclaré à l’état civil en tant qu’Édouard Vittefleur, il avait connu une enfance difficile et suivi une scolarité sans éclat jusqu’en classe de seconde. Il avait alors quitté l’école pour suivre un informaticien qui lui avait enseigné les bases des langages binaires. Une passion était née, et il s’immergea dans tout ce qui touchait à l’informatique. En marge de son apprentissage, il côtoya des truands de petite envergure qui lui apprirent à s’émanciper de la société pour mieux la piller. Grâce à eux et à sa débrouillardise devant les ordinateurs, il parvint à « prélever », par des opérations de hacking, une dîme de quelques centaines de milliers d’euros sur les comptes de particuliers crédules, de quelques entreprises un peu trop naïves ou de collectivités mal protégées. En parallèle, il s’initia aux manipulations et secrets de la Bourse, et ce malgré les variations brutales des cours ‒ qu’il devint capable d’anticiper. Lors de la crise de 2008, il eut le nez fin, et réussit quelques coups spéculatifs de premier ordre. Les matières premières, les métaux, les monnaies étaient devenus des leviers qui lui permettaient d’accumuler des sommes vite gagnées, sans trop d’efforts, moyennant beaucoup de culot. Jusqu’à ce qu’il réussisse à détourner deux cents millions d’euros des comptes de la République. Bagatelle se trouvait désormais à la tête d’une petite fortune, placée dans un compte sur l’île de Jersey. C’était plus qu’il n’en fallait pour organiser de sinistres besognes. Depuis quelque temps, la crise de la dette que connaissait l’Europe lui inspirait des projets que d’aucuns auraient considérés comme saugrenus… Il n’en était rien.
Car Bagatelle était un ogre : son appétit était sans limites.
Il voulait de l’argent, beaucoup d’argent. Pour conquérir les plus belles femmes, assouvir sa passion pour les voitures de rêve, et flamber. Accessoirement pour mettre à genoux les présomptueux.
Ses relations avec des voyous peu scrupuleux lui montrèrent que le sang n’avait qu’une couleur. Et parfois, le meurtre pouvait s’avérer être un bon outil, à condition de le faire exécuter par d’autres, sans jamais apparaître, même en arrière-plan. Question de survie et, au cas où, de lui garantir des peines de prison allégées.
On n’est jamais trop prudent.
Avec le temps, Bagatelle avait compris que le marché des armes était particulièrement porteur. Les sommes en jeu étaient considérables. En étudiant ce monde fermé sur internet et ailleurs, il découvrit qu’un Américain douteux, mais très riche, pouvait devenir une proie de choix. Il s’agissait d’un certain Harry Breukelman…
Après avoir flâné dans le sud de la France histoire de se faire oublier après son escroquerie de l’État français, il s’était enfui et avait rejoint l’île de Jersey via l’Espagne et le Maroc. Il avait quitté ce dernier juste à temps, au moment où un mandat d’arrêt international était lancé contre lui. Il savait qu’il était grillé sous son identité réelle. À l’abri sur l’île anglo-normande, il avait d’abord entrepris de devenir invisible, ou presque…
Il s’était adjoint les services de maître Javeline, un avocat en faillite qu’il avait pris sous sa coupe et était devenu son aide, son conseiller et malgré lui son confident. Bagatelle avait été très persuasif : une menace de mort bien présentée avait fait l’affaire. Depuis lors, il avait monté une opération de changement d’identité sophistiquée et aujourd’hui il jubilait. Ses efforts étaient récompensés… Bientôt, le monde entendrait parler de lui.
Bagatelle releva les yeux et scruta l’horizon. Le soleil levant l’inondait d’une chaleur douce. Il posa sa tablette et lissa sa nouvelle moustache qui commençait à s’épaissir, étape indispensable dans son processus de disparition. Il se leva, ajusta son pull noir en cachemire avant de tirer sur sa chemise blanche en soie pour redresser le col. Après tout, la richesse qu’il voulait acquérir commençait par un apprentissage de ses codes. Il ne voulait pas restreindre ces petits plaisirs luxueux. Il rassembla les journaux puis glissa son Apple dans sa housse. Au moment où il tirait la fermeture Éclair, maître Javeline fit son apparition et vint s’asseoir à ses côtés :
‒ C’est fait, monsieur.
‒ C’est-à-dire ?
‒ J’ai reçu par porteur spécial, tout à l’heure, le colis attendu.
‒ Et ?
‒ J’ai vérifié. Tout est en ordre.
Il entrouvrit un porte-document avant de reprendre, à voix basse :
‒ Vous disposez désormais de six passeports, aux noms de Brice Eddington, citoyen de sa Gracieuse Majesté, demeurant à Bristol ; de José Godronna, espagnol, émigré au Maroc, vivant à Tanger ; de Fabio Pilipino, romain, chef d’entreprise ; de Gheorghe Diaconu, de nationalité roumaine, demeurant à Craiova, employé de banque… Si vous voulez mon avis, c’est ce dernier qui offre la meilleure couverture.
‒ Mêle-toi de ce qui te regarde ! Désormais, c’est mon affaire… Continue !
‒ Sergueï Erhardt, musicien de nationalité lettone, demeurant à Riga ; Ailbeart Murray, chauffeur de taxi écossais vivant à Aberdeen… Voilà pour l’essentiel.
‒ Merci bien. Parfait… C’est parfait.
Bagatelle examina longuement les passeports un à un. C’était indéniablement de la belle ouvrage. Maître Javeline attendait le verdict :
‒ Y a-t-il un problème ?
Bagatelle se gratta le menton. Il leva les yeux vers Javeline, sourit brièvement et ne répondit pas. Il changea de sujet.
‒ Concernant la location de mon pied-à-terre, où en es-tu ?
‒ Je n’ai pas beaucoup avancé. Le marché immobilier parisien est toujours aussi inflationniste. Se positionner sur un bien très onéreux risquerait d’attirer l’attention. Je vous conseillerais de changer d’endroit pour établir votre QG.
Réflexion. Bagatelle fronça les sourcils et se pinça la lèvre inférieure d’un mouvement mécanique. Cette remarque, pertinente, le contrariait. Il devait pourtant s’installer sur le continent.
Il leva un doigt en l’air, puis posa l’autre main sur l’épaule de l’avocat.
‒ Dis-moi… La résidence secondaire d’Harry Breukelman est bien située à La Bégude-de-Mazenc, dans la Drôme ?
‒ Vous le savez bien… Pourquoi cette question ?
‒ Parce que je crois que je vais m’installer là où personne ne m’attendra, c’est-à-dire à Saint-Paul-Trois-Châteaux ou dans les environs.
‒ Vous croyez que c’est vraiment une bonne idée ?
‒ Plus que ça ! C’est une idée géniale. Allez, dépêche-toi ! Retourne en France et trouve ce que je t’ai demandé au plus vite dans ce secteur… Et surtout, il faut que la propriété soit discrète et connectée. N’oublie pas…
‒ Je ferai comme vous voudrez.
‒ Parfait, parfait… Vas-y pendant que je planifie la suite.
Maître Javeline s’éloigna. Il disposait d’une ligne de crédit de cinq cent mille euros pour préparer le retour de son patron sur le territoire français. Au fond de lui, il l’appréciait de plus en plus… Certes, sa rémunération ne pouvait que l’y inciter…
Bagatelle contempla une nouvelle fois l’horizon. Au fond de lui, il était heureux. Son projet insensé prenait forme. Et avec un peu de chance, il serait opérationnel en quelques semaines… même s’il n’avait pas le droit à l’erreur, au risque d’être ruiné, voire de croupir en prison.
Pour le moment, il allait avant tout prendre du bon temps. Il saisit son smartphone et chercha rapidement un contact, qu’il appela. Il attendit quelques sonneries, et une voix chaude et claire lui répondit :
‒ C’est rare, que tu m’appelles à cette heure…
‒ Melliyal… ma douce colombe.
Un rire cristallin…
‒ Mais encore ? Tu te prends pour l’aigle qui rabat sa proie ?
‒ Tu n’es pas une proie, chère amie. Plutôt une sublime perle de rosée qui ne demande qu’à se lover dans le cou d’un éphèbe attirant.
Nouvel éclat de rire.
‒ Je vois que tes désirs sont aussi kitsch que raffinés.
‒ Que dirais-tu d’une soirée lumineuse et donc… raffinée ?
‒ Se concluant par…
‒ N’anticipons pas ! coupa Bagatelle. Laissons les choses se faire et il se passera ce qui doit se passer…
‒ Et je te retrouve à quel endroit ?
‒ À l’hôtel Hilton de Jersey. Un porteur spécial va te livrer très vite un billet d’avion sur British Airways. Un cab t’attendra à l’aéroport et te conduira à l’hôtel. J’y ai réservé une suite au dernier étage.
‒ Monsieur a le souci du confort…
‒ Je t’offre un week-end très british, au calme !
‒ Tu as de bons arguments.
‒ C’est étudié pour ! Mais si tu…
‒ Non, non… Ne dis rien. J’arrive !
‒ Merci. Tu ne seras pas déçue.
Bagatelle lui adressa un baiser et coupa la communication.


1 . Bagatelle : voir Opération Diamant Noir et Paris brûlera-t-il ?, du même auteur .
L’AVENT
Quelque part en France, en automne
Une pièce sans fenêtre, aux murs sombres. Isolée de tout réseau de communication. Un éclairage indirect tamisé, comme dans un cercle de jeux.
Rien à voir, pourtant, avec un cercle de jeux, encore moins avec une boîte de nuit. Un lieu anonyme… et une ambiance tendue.
Deux hommes étaient assis autour d’une table ronde. Le premier portait un uniforme militaire. Le second arborait un costume civil de tout premier choix revendiquant sans équivoque son appartenance à la classe dirigeante. Il officiait au ministère de l’Intérieur comme conseiller militaire.
La porte s’ouvrit. Un troisième individu fit son apparition. Il ne pipa mot, se contentant d’observer les deux autres. Sa maigreur, son visage émacié le rendaient presque effrayant. Sa présence en imposait d’emblée. Il ôta ses gants sans hâte. Deux doigts de sa main droite, jaunis par la nicotine, indiquaient qu’il devait beaucoup fumer.
L’homme au costume émit un raclement de gorge et se tourna vers le nouvel arrivant :
‒ Alors, Piccinni ?
‒ Appelez-moi désormais « Le Puma »… répondit ce dernier. Puis, s’adressant à celui qui portait un uniforme : Tu n’es plus l’aide de camp de Dumont-Lafitte, mais « La Hyène ».
Un éclair de surprise traversa le regard du militaire. Le sujet de la discussion qu’ils allaient engager n’inspirait pas la sérénité. Les enjeux abordés étaient majeurs et colossaux en termes de répercussions. Ils auraient terrorisé tout quidam qui aurait pu entendre la conversation.
Car il était question d’armes, de fabrication d’armes plus exactement.
Le militaire sembla indisposé. Il se trémoussa sur sa chaise et tenta mollement de protester :
‒ Est-il nécessaire de s’appeler ainsi ? Nous ne sommes pas en opé 1 , que je sache ! C’est une blague, j’espère ? Il esquissa un sourire crispé sur son visage défait. Je ne sais pas qui a pondu ces noms de code, mais ils sont absolument ridicules…
‒ Est-ce que j’ai l’air de blaguer ? répliqua Piccinni sur un ton glacial.
Silence gêné.
‒ Je ne vous ai pas réunis ici, dans ce sous-sol, à l’abri des regards et des écoutes indiscrètes pour vous parler du temps qu’il fait ou d’une campagne politique quelconque. La situation est grave. Je disais donc que désormais, nous ne communiquerons plus que sous nos noms de code. Plus de grades, plus de noms propres, plus de prénoms, plus aucune référence… Le plan « Tigre en furie » est enclenché, niveau 5, c’est-à-dire niveau maximum. Considérez que nous sommes en guerre ! Nul ne doit rien connaître de nos activités. Si l’un de nous est pris en défaut, personne ne viendra à son secours.
‒ Merde… Si je m’attendais à ça… C’est Mission impossible , quoi !
‒ Tu ne saurais si bien dire. Donc, c’est d’accord, la Hyène ? Le plan est enclenché… Se tournant vers l’homme au costume : Vous confirmez, « Le Loup » ?
Sourire de ce dernier… Le préfet Piccinni ‒ et désormais Puma – se détendit, sans se départir de sa mine sévère.
‒ Quelque chose qui cloche ?
‒ Non… Moi, je penchais plutôt pour James Bond, ironisa le conseiller militaire.
Le préfet ne parut nullement amusé, et relança derechef :
‒ Rone Dreyfus est en train de négocier avec les Israéliens la mise en fabrication…
‒ Le patron de Bacom Industries ?
‒ Oui, confirma Piccinni-le-Puma avec un regard désobligeant. Je disais donc qu’il s’agissait de la mise en fabrication d’une nouvelle arme, révolutionnaire et redoutable : un missile sol-sol à courte portée, capable de toucher une cible à plusieurs centaines de mètres, officiellement avec des charges explosives conventionnelles, en réalité avec des munitions à l’uranium appauvri, voire de grosses grenades spéciales, sorte de mini-bombes à neutrons. Tout le monde se souvient de l’expérience des lance-missiles Davy Crockett 2 ?
‒ Qui aurait pu l’oublier ! Mais c’était la Guerre froide…
‒ Certes, mais c’est bien l’objectif que nous poursuivions, nous sommes bien d’accord ?
‒ Oui, confirma le conseiller militaire. Il n’y a aucun doute.
‒ Tout allait bien jusqu’à présent, poursuivit Piccinni. Mais…
‒ Mais quoi ? Un problème ? Merde ! Où notre programme a-t-il achoppé ? Tout était sous contrôle, s’inquiéta la Hyène, qui commençait à suer dans son uniforme.
‒ Pour vérifier tout ceci, il nous fallait quelques exemplaires expérimentaux… commença à expliquer le Loup.
Silence pesant. Les visages se durcirent.
‒ Jusque-là, nous sommes en phase, acquiesça Piccinni sur un ton à nouveau glacial. Et puis ?
‒ Ensuite, les choses se sont compliquées, soupira le Loup.
‒ Tu pourrais préciser ?
‒ J’y viens. Vous savez comme moi que les Américains, les Chinois et les Russes disposent de telles armes, en secret, pour leurs basses œuvres. Les Israéliens voulaient absolument se procurer ce type d’armement, à cause des Iraniens et de leur fichu programme nucléaire… Depuis, la guerre civile en Syrie a bouleversé tous les plans, même les plus pessimistes.
‒ Oui, sur ce point, nous étions d’accord, admit la Hyène.
‒ Harry Breukelman vient d’avoir la mauvaise idée de faire expérimenter le prototype de l’arme avec des munitions chargées… je vous le donne en mille… en californium 3 ! Et sans nous en parler. Comme ça ! De son propre chef… Juste en réfléchissant avec Dreyfus !
La Hyène s’immobilisa, coi et incrédule, on aurait cru qu’il allait se lever et se mettre au garde-à-vous. En conseiller militaire avisé, le Loup ne sembla guère surpris. Il se contenta de hausser les sourcils et d’esquisser un sourire avant de poursuivre :
‒ Des projectiles chargés en californium… Cela va bouleverser tous nos plans…
‒ C’est quoi ce truc, le californium ? interrogea la Hyène. Il aurait pu au moins nous prévenir.
‒ Ce « truc », comme tu dis, c’est la bombe atomique la plus compacte qui puisse exister. Avec deux kilogrammes de cette matière, tu égales en efficacité et en radioactivité des bombes trente ou quarante fois plus volumineuses. Si l’expérience réussit, la bombe à neutrons la plus terrifiante sera tout bonnement disponible sur le marché. Seul problème, il faut plusieurs dizaines de millions d’euros pour produire ne serait-ce qu’un seul kilo de ce californium. Mais l’expérience peut valoir le coup.
‒ Merde ! laissa échapper le militaire.
‒ Sachez que Rone Dreyfus est obsédé par la miniaturisation de cette arme. Et il semblerait qu’il ait réussi à franchir une nouvelle étape avec un lance-roquettes…
‒ Peut-être que cela pourrait nous contraindre à changer nos plans, estima Piccinni…
‒ Arrêtez de m’interrompre, si vous le voulez bien. Je disais donc que Breukelman a remplacé l’uranium par du californium. Les résultats semblent fantastiques ! Un lance-roquettes a été bidouillé à partir d’un matériel américain, pour vérifier tout ceci. On pourrait aussi utiliser un lance-missiles sol-sol. Les Russes disposent d’un matériel adéquat pour ce type d’expérience 4 . Et je vous le confirme, les tests initiaux en laboratoire nous prouvent que nous avons une arme diabolique à portée de main. Le californium a une capacité de fission exceptionnelle. Il faut juste disposer d’une température et une amorce capables de libérer les premiers neutrons. L’amorce doit pouvoir provoquer la déflagration au moment du choc, ce qui reste un point difficile à maîtriser. Une équipe discrète de Rone travaille sur ce problème. Quoi qu’il en soit, il leur faudra réaliser un ou plusieurs tirs en grandeur nature.
‒ Et… la pollution radioactive, alors ?
‒ Un projectile contient un peu plus de deux kilos de californium… c’est peu.
‒ Je croyais que la masse critique d’une explosion nucléaire était d’au moins cinq kilos, même avec cet isotope ?
‒ Certes, mais la science a fait de prodigieux progrès. Il en faut désormais beaucoup moins. Un microgramme éjecte plus de 2 300 000 neutrons par seconde, ce qui est considérable. Le vrai problème réside dans l’expulsion des rayons alpha au moment de l’impact, car il s’agit ni plus ni moins, d’une mini-fission. Deux kilos, c’est le volume minimum pour provoquer la déflagration. Mais il doit être possible de miniaturiser la bombe. Il faut affiner d’où la nécessité de tenter plus d’expériences et donc d’avoir plus d’armes disponibles. Lorsque le tir réussit, on dispose aussi d’un avantage certain, car la désintégration de la matière nucléaire est pratiquement totale et il ne reste presque rien comme matériau radioactif pur. Ensuite, la dilution par les vents est rapide et un niveau normal de radiations peut être retrouvé très rapidement, sauf sur les métaux qui restent létaux longtemps.
‒ Et le ou les tireurs, que risquent-ils ?
‒ Rien 5 ! Mais bien sûr, c’est à vérifier en grandeur nature. Il doivent rester à distance raisonnable, au moins deux mille mètres. Une bonne protection dans un équipement adéquat, une pilule d’iode pour saturer la thyroïde et le tour est joué ! Les avantages tactiques sont considérables : quelques hommes pourront neutraliser une fraction d’armée sans trop de dégâts collatéraux, sans pollution grave et avec infiniment plus de réussite qu’une bombe nucléaire. Sans parler des opérations secrètes…
‒ Et côté fantassins, que peut-on escompter comme résultats ?
‒ C’est simple : une tête nucléaire de californium détruit toute vie dans un cercle d’environ 650 à 700 mètres de diamètre. Mieux qu’une bombe, et plus efficace. Par contre, elle doit frapper impérativement sur une surface ferme pour déclencher l’explosion, comme du métal ou une roche dure 6 . Le choc fait éclater la bille de mercure du détonateur, provoquant ainsi la réaction en chaîne. Sans destruction, la situation se complique, car la munition peut être récupérée, ce qui signifie qu’elle pourrait être utilisée comme preuve. Or, il n’est pas question de laisser le moindre indice qui permettrait de remonter à l’origine d’un tel armement… Tu comprends pourquoi !
‒ Je vois, commenta le militaire. Harry Breukelman a mis le doigt dans un engrenage très dangereux…
‒ Il le peut, grâce à son fric. Produire du californium coûte des centaines de millions d’euros. Il n’y avait qu’un type comme Breukelman pour tenter le coup. En retour, ça peut lui rapporter très gros. Cette expérience a été reprise par Rone Dreyfus et gérée indirectement par le Mossad, soucieux de protéger les intérêts de l’état juif. Bien sûr, sans rien dire à personne…
‒ Qui est au courant ? s’inquiéta la Hyène. Dumont-Lafitte ne m’a rien dit…
‒ Nous trois, Rone Dreyfus et Breukelman. Dumont-Lafitte ne sait rien et ne devra jamais rien savoir. Ce serait une catastrophe et il deviendrait dangereux. Bien sûr, le Mossad, et certains services secrets français inhabituels connaissent ce projet, avoua le Puma. J’en sais quelque chose.
‒ Que doit-on entendre par « inhabituels » ? s’inquiéta la Hyène.
‒ Ne pose pas de questions stupides. La DGSE et la DGSI disposent d’unités, disons… particulières. Vous connaissez tous le « Bureau des légendes »…
Soupirs ennuyés des participants.
‒ Personne d’autre ? insista la Hyène. L’Élysée, par exemple ?
‒ Pas même l’Élysée.
‒ Personne… insista Piccinni. Personne d’autre…
Le silence retomba enfin, les anesthésiant presque. Ils venaient de mesurer l’improbable responsabilité qui s’était abattue sur leurs épaules. Pour le meilleur ou pour le pire… plus vraisemblablement, pour le pire… Tandis que le préfet Piccinni dissimulait un sourire de satisfaction qu’aucun des deux autres participants ne devait remarquer.
Il valait mieux…


1 . Opé… ration (jargon militaire).

2 . Le plus petit lance-missiles nucléaires jamais mis au point pendant la guerre froide par les Américains. La masse de l’obus atteignait 34 kg pour une puissance inférieure au kilotonne. Ce missile était considéré comme peu précis ; la puissance de ses radiations était mortelle à 150 mètres, et certainement létale pendant une courte période jusqu’à 400 mètres. Un peu plus de 2 000 missiles furent fabriqués. Ils furent abandonnés au début des années 70.

3 . Californium : élément chimique de numéro atomique 98. Métal radioactif coûteux, puissant émetteur de neutrons. Sa masse critique est faible et, en théorie, il serait possible de fabriquer des bombes atomiques très compactes avec cet élément. Son prix de revient le rend dissuasif, mais il n’est pas impossible que certaines puissances riches et déterminées s’y intéressent dans le futur.

4 . Voir Jeux fatals , du même auteur.

5 . Rien… n’est moins sûr en réalité !

6 . Argument inventé pour les besoins du roman.
Drôme, mariage de Véronique et Matthieu
Le mariage se déroulait au mieux. L’organisation était parfaite. Matthieu et Véronique étaient radieux, entourés de leurs amis.
Pour cette occasion exceptionnelle, la Brigade criminelle était descendue dans le Tricastin en quasi-totalité. Seuls, Fred et Delporte manquaient à l’appel. Le premier à cause du sida contre lequel il luttait, mais qui lui jouait de mauvais tours, le second parce qu’il fallait bien assurer une permanence, d’autant qu’un nouvel inspecteur devait être accueilli dans la brigade. Delporte avait accepté de s’y coller. Il ne détestait pas traiter, comme on dit, « les affaires courantes » et d’ailleurs il était servi : un individu avait trouvé le moyen de larder sa compagne de plusieurs dizaines de coups de couteau… Des circonstances idéales pour jouer au chef et observer ce que le nouveau avait dans le ventre. Après tout, ce n’était qu’un week-end de veille et ce n’était pas pire que de s’occuper de ses mômes, tellement turbulents, avait-il ironisé en son for intérieur…
Pendant un long moment, Matthieu était resté assis à observer les invités qui dansaient ou déambulaient entre les tables. Il soupira en manipulant un couvert sur la nappe. Le visage de son père lui était soudain apparu, fugace et brouillé. Plongé dans une torpeur muette, la folie l’avait happé au point qu’il ne reconnaissait plus son fils. Celui-ci en avait été affecté, et masquait comme il le pouvait une blessure qui ne se refermerait jamais. Il aurait tant voulu qu’il soit là ! La maladie d’Alzheimer faisait des ravages. Matthieu n’était pas même certain de le revoir une dernière fois. Sa gorge se serra à cette idée.
L’inspecteur le plus jeune de la brigade, Domi, s’approcha. Il avait déjà englouti une bonne dose d’alcool. Il tenait des propos incohérents que Matthieu fit mine de comprendre. Avachi sur sa chaise, ses pensées étaient ailleurs, et il finit par ignorer son collègue tandis que le commissaire Cravenne, patron de la Brigade criminelle depuis quelques années, s’invita à ses côtés.
‒ Tu permets ? dit-il en s’installant sur une chaise, un verre à la main.
Matthieu n’osa pas le repousser et acquiesça d’un petit signe de tête.
‒ Alors, heureux ? commença le commissaire.
Matthieu le dévisagea, incrédule.
‒ Eh ben alors, Matthieu, tu es heureux ? insista son supérieur.
‒ Pourquoi ne le serais-je pas ?
‒ Tu sembles ailleurs.
‒ Ce n’est pas faux.
‒ Mais qu’est-ce qui t’arrive ?
‒ Rien de spécial. Je… pensais !
‒ Allez, allez… Ce n’est pas bon d’avoir du vague à l’âme un jour comme celui-là. Va t’amuser avant que tu n’en aies plus le temps.
‒ Je sais… Bientôt la routine, et on recommencera à vivre au milieu de toutes ces saloperies.
‒ Faut bien… que certains fassent le sale boulot ! Non ?
‒ Oui, entre autres… Moi, je pensais plutôt à Fred. Tu as des nouvelles ?
‒ Pas vraiment. Je sais qu’il devait faire un bilan à la Pitié-Salpêtrière suite à quelques problèmes…
‒ Et ?
‒ Je n’en sais pas plus. J’espère que ça ira. C’est tout !
‒ En attendant, je le plains. Vivre avec cette merde, cela ne doit pas être évident.
‒ Tu ne peux rien pour lui et ça ne sert à rien de t’apitoyer. C’est déjà bien que nous puissions le garder avec nous. Alors, essayons de le stimuler pour lui éviter de sombrer. Pense plutôt à toi, et à Véronique. Que vas-tu faire maintenant ? Paris ou Aubenas ? Personnellement, je préférerais te garder.
Matthieu soupira.
‒ Pff ! J’en sais rien… La brigade me va bien et m’enterrer dans ce trou ardéchois, ça ne me tente guère. D’un autre côté, la vie parisienne n’est pas toujours marrante… Et la campagne, ça va cinq minutes ! Alors… alors, j’en sais rien…
‒ Il te reste trois semaines pour prendre une décision. Ça va passer vite.
Cravenne se redressa et leva son verre. Matthieu se saisit du sien et ils trinquèrent. Le commissaire lui adressa un clin d’œil et s’éloigna pour rejoindre son épouse qui dansait sur la piste avec la mariée.
Matthieu observa Julien, son capitaine, qui se trémoussait, une bouteille à la main. Il avait abusé du champagne et son équilibre devenait de plus en plus précaire. Un court instant, il se rappela leur première enquête, celle qui les avait conduits au Touquet, lors de l’affaire impliquant un certain commissaire Daillot et l’usine d’Eurodif dans le Tricastin. Drôle d’histoire…
Il chassa ces réminiscences.
La soirée était encore chaude pour la saison. Même trop chaude pour une fin novembre. C’était néanmoins agréable, et les enfants profitaient des jardins du domaine qui avait été mis à la disposition des invités. La piscine n’était pas accessible, mais luisait d’un bleu attractif sous la pleine lune. Matthieu sourit. Il reprit un couvert et joua avec. Il était heureux d’être là, détendu, nouveau marié, qui plus est à une épouse de rêve… Il aurait dû, selon l’expression consacrée, être « aux anges », mais au fond de lui, il savait que d’inévitables tourments succéderaient à ces instants de bonheur.
Le beau temps était au rendez-vous, le repas succulent et les invités s’amusaient, dans la bonne humeur. Le DJ enchaînait les meilleurs tubes pour défouler les accros de toutes les danses, des plus classiques aux plus branchées. La Brigade criminelle avait répondu présent ; pour Matthieu c’était une précieuse marque d’affection. Même le retraité Perrin, anciennement commissaire de la brigade, avait oublié ses grands principes et s’en donnait à cœur joie. Cravenne sirotait verre sur verre de l’excellent côte-du-rhône qui coulait à flots. Il ne manquait que Fred, et Delporte qui assurait la permanence et l’interrogatoire du mari qui avait poignardé sa femme, tout en accueillant leur nouvelle recrue ‒ une tête brûlée, lui avait-on dit. Matthieu ressentait vaguement comme une mauvaise prémonition…
Les lieutenants s’éclataient au milieu des autres convives.
Soudain, des éclats de voix lui parvinrent :
‒ Alors, tu vas la lâcher, cette bouteille ? s’exclamait Domi, titubant.
Face à lui, Julien, son capitaine de la Brigade criminelle, dansait au rythme de « Another One Bites The Dust » des Queen, une bouteille de champagne presque vide à la main.
‒ Plus tard, plus tard… Dansons encore un peu ! répliqua-t-il.
‒ T’es vraiment barge ! Tu pourrais faire danser l’une de ces filles, au moins…
‒ Fais chier… Fous-moi la paix, tu veux ?
‒ Bah… Quoi ! Danser avec une bouteille… Tu veux te la mettre dans le cul ?
Il ponctua sa saillie d’un éclat de rire vulgaire. La tension monta soudain d’un cran. Julien balança la bouteille contre un mur. Elle explosa en projetant des morceaux de verre dans tous les sens. Une mousse blanchâtre éclaboussa les quelques invités situés à proximité. Après une hésitation presque imperceptible, il se jeta sur Domi et l’attrapa par le col de sa chemise. Il leva le poing de sa main droite. Il allait frapper… Il n’eut pas le temps de briser la mâchoire de son lieutenant, car une poigne ferme et solide s’était interposée.
‒ Ça suffit, vous deux ! les sermonna Cravenne.
Regards éteints des deux protagonistes. Domi faillit réagir. Il n’en eut pas le loisir : Cravenne le saisit par le cou.
‒ Où vous croyez-vous, bon sang ?! Je vous rappelle que vous êtes invités au mariage de Matthieu et Véronique. Ce n’est pas une soirée de potaches à la brigade, bordel ! Reprenez-vous…
Le ton était cinglant.
Julien lâcha Domi, qui réajusta sa chemise de son mieux.
‒ À cause de vos conneries, on passe pour des gros bourrins. Bravo ! Au moins, la réputation des flics est faite : alcoolos, violents, provocateurs et bagarreurs… Félicitations, messieurs !…
‒ Ce n’est pas si grave… On est entre nous.
‒ T’es pas sérieux, Domi, j’espère ? Et les familles, les amis des mariés… T’en fais quoi ?
‒ Excuse-moi…
‒ C’est bon… Mais c’est à Matthieu et Véronique qu’il faut présenter tes excuses. Pas à moi ! Et toi, Julien, tu pourrais aussi t’excuser, tu ne crois pas ? Non ?
‒ Oh… Commissaire… Il m’a cherché !
‒ Peut-être. Mais la bouteille sur le mur ? Tu as de la chance de n’avoir blessé personne. Sinon, c’est mon poing que tu aurais croisé…
‒ Holà ! Cravenne… Comme vous y allez ! l’interrompit Perrin, l’ex-commissaire à la retraite. Ce n’est pas si grave. N’en rajoutez pas !
La mariée s’approcha. Elle observa quelques instants ces trois hommes qui s’étaient presque battus. Son regard croisa celui de Julien. Les yeux vides, le visage las, il semblait épuisé. Elle sentit qu’il fallait l’aider. Domi s’approcha et ouvrit la bouche pour lui dire quelque chose. Elle ne lui en laissa pas le temps :
‒ Tais-toi, Domi… N’en rajoute pas… Est-ce que tu pourrais arrêter de te saouler comme le dernier des ivrognes ? Ce serait mieux pour tout le monde.
‒ Comme tu voudras, Véro, comme tu voudras… Mais lui aussi, il est bourré… Y a pas…
‒ La ferme ! renchérit la mariée sèchement. En attendant, il n’est pas trop tard pour piquer une tête dans la piscine. L’eau froide te fera du bien et te rafraîchira les idées, tu crois pas ?
‒ Peut-être…
‒ Je viens avec toi, lança Greg.
Domi sursauta. Il ne connaissait pas cet invité.
‒ C’est une bonne idée, répliqua Matthieu en surgissant comme un diable de sa boîte. Domi, je pense que mon ami Gregory te sera très utile si tu coules. C’est un nageur exceptionnel !
‒ Oh, ça va… Je ne vais pas me noyer.
‒ Pas sûr ! L’alcool peut avoir des effets indésirables, reprit Greg. Mais… je me présente : Gregory Maurois, surnommé Greg par tout le monde, déclama-t-il en tendant la main.
Domi fit de même.
Greg affichait un charme indéniable, bien qu’il ne soit pas habillé selon les règles de l’art pour un mariage. Un blazer noir froissé dissimulait mal une chemise blanche qui n’avait jamais croisé un fer à repasser, tandis qu’un jean complétait son accoutrement. Seul détail sympathique, un chapeau melon maintenait ses cheveux longs, faisant oublier sa barbe de trois jours. De la maternelle jusqu’au lycée, il avait accompagné Matthieu dans un parcours scolaire chaotique, partageant avec lui les mêmes aventures et toutes sortes d’expériences de débutants… Il avait bien fallu que leurs caractères se forgent au contact des réalités de la vie. Il restait des traces de cette complicité.
‒ C’est mon meilleur pote d’enfance, renchérit Matthieu. On s’était perdus de vue. Je dois sa présence à Véronique.
Sourire complice de la mariée.
‒ Ce n’était pas très compliqué, mon chéri. Greg bosse souvent pour le département de l’Ardèche. Je n’avais aucun mérite de l’avoir croisé à la mairie d’Aubenas. Mais je ne savais pas ce qu’il représentait pour toi. Jolie coïncidence en tout cas !
‒ Tu as raison. Greg, puisque tu proposes de faire la connaissance de mon pote Domi, qui n’est pas méchant…
‒ Laissez-moi ! coupa celui-ci.
‒ Ne dis pas le contraire…
‒ Comme tu voudras !
‒ Eh bien, allez piquer une tête ! La nuit est magique. Profitez-en…
‒ Tu as raison…
‒ Et moi, je deviens quoi ? s’inquiéta Julien en haussant les épaules.
‒ Fais pareil ! Pique une tête… Tu dessaouleras.
Rires complices de Cravenne et Perrin. Matthieu sourit à son tour. Il s’adressa au DJ :
‒ En attendant, après cet intermède impromptu, que la musique soit ! Allez-y, c’est reparti ! lança Matthieu en faisant un tour sur lui-même, le bras levé.
Et un rock des Rolling Stones emporta les convives dans un nouvel élan.
Cravenne, Perrin et Matthieu se regroupèrent autour d’une table vide. Véronique s’installa sur les genoux de son nouvel époux et s’accrocha à ses épaules.
‒ Sympa, ce Greg, commença Cravenne.
‒ Mon meilleur pote d’école ! On en a fait des conneries, tous les deux.
‒ De quel genre ? s’enquit Perrin.
‒ Du genre que vous ne laisseriez pas faire, commissaire.
‒ Oublie ce titre, Matthieu, tu veux bien. Je suis en retraite, maintenant.
‒ C’est un peu difficile. Vous resterez toujours commissaire, pour moi. Même dans un cercueil.
‒ Très flatté ! Si ça t’ennuie pas, je préférerais que ce soit le plus tard possible… Allez, santé à tous ! proclama-t-il en levant une flûte de champagne.
‒ Santé, relança Cravenne.
Un silence s’invita entre eux tandis qu’ils observaient les danseurs.
Cravenne soupira. Il se tourna vers Matthieu et reprit la conversation :
‒ Dis-moi, Matthieu, ce Greg…
‒ Oui ?
‒ Ton ami Greg, il est seul ? Je ne vois pas de compagne avec lui. Je me trompe ?
‒ Non… Tu as raison. Il est seul.
‒ Ah ?
‒ À force de courir de tous les côtés, il en a oublié l’essentiel.
‒ C’est-à-dire ?
‒ Il bosse comme un dingue et les femmes n’ont pas de place dans sa vie. Il a réussi à faire un gosse à l’une de ses rencontres. Une fille que je ne connais pas, qui s’appelle Armelle. Ils ont vécu ensemble quelque temps, mais après la naissance de la petite…
‒ Ils ont une fille ? s’étonna Cravenne.
‒ Oui ! Une gamine adorable qui porte un nom surprenant.
‒ Lequel ?
‒ Iphigénie ! Pas facile à porter de nos jours…
‒ Je ne suis pas d’accord. Ça peut le faire, si la fille est mignonne et a du caractère. Évidemment, si elle est moche, vulgaire, obèse et sale, ça ferait plutôt désordre.
Éclats de rire… Froncements de sourcils de reproche de Véronique.
‒ On n’en est pas là ! La petite a tout juste 6 ans. Et Greg m’a annoncé cet après-midi qu’il la récupérait demain, à Montélimar, en milieu d’après-midi. La mère de la petite la lui confie pour quinze jours parce qu’elle rencontrerait des problèmes. Elle n’aurait trouvé que cette solution pour qu’on prenne soin de leur fille. Du coup, Greg est aux anges. Il n’a jamais eu sa gamine aussi longtemps depuis qu’elle est née.
‒ Étonnant ! En général, lorsqu’une mère est vraiment fâchée avec son ex, elle trouve toujours des solutions en dehors du type en question.
‒ C’est vrai… mais je crois qu’il est aussi question d’améliorer l’équilibre d’Iphigénie en l’envoyant chez son père.
‒ Tiens donc ?
‒ Une idée de psy ! La petite le réclame à cor et à cri depuis des mois. C’est venu après les vacances de printemps. Au point qu’elle n’en dormait plus. Je ne sais pas trop ce qui s’est passé. Et d’après ce que m’a dit Greg, il doit profiter de leurs retrouvailles pour la calmer. Histoire de la rassurer et de lui redonner un peu de confiance.
‒ Attends… N’exagère pas, ce n’est qu’une gamine.
‒ Oui. Mais la directrice de l’école ne voulait pas la reprendre parce qu’elle était invivable, paraît-il. Et Armelle pense que sa fille pourrait s’apaiser en retrouvant son père. Pourquoi pas… Vous en pensez quoi, chef ?
‒ Commissaire, s’il te plaît, coupa Cravenne. Pour le vouvoiement, je t’ai déjà dit de l’oublier.
‒ Excuse-moi… Je ne m’y fais pas encore. Je disais…
‒ Tu disais à propos de ton ami Greg ?…
‒ Ah oui ! Ce ne sont pas mes affaires, non plus. Je te raconte ça… Mais je ne suis pas vraiment au courant de leurs difficultés, du moins pas assez pour les juger… Après tout, Greg, il est assez grand pour savoir ce qu’il a à faire.
‒ Tu as raison, mon cher Matthieu. En attendant, je reprendrais bien un verre de ton petit côtes-du-rhône… Je ne sais pas où tu l’as dégoté, mais il est fa-bu-leux… Vraiment !
‒ Faut ce qui faut, dis-moi ! Je te donnerai l’adresse, si ça te tente. Bon, je vais en chercher une bouteille. À tout de suite !
New York, Manhattan
Le bureau du trente-cinquième étage disposait d’une vue plongeante sur Ground Zero .
Un homme, debout derrière la vitre, observait la cité qui s’agitait, tout en bas. Ses yeux affichaient une violence contenue…
Cette implantation avait été choisie délibérément par Harry Breukelman. Il rêvait. Son passé lui remontait à l’esprit. Cette vision le fit frissonner.
À la tête d’un fonds d’investissement colossal, baptisé Blackstar et pesant près de cinquante milliards de dollars, Harry Breukelman avait une fâcheuse propension à considérer que l’argent et ce qu’il permettait étaient les seules choses qui méritent de l’attention sur cette bonne vieille Terre. Riche, mais pas encore richissime, il n’avait qu’une obsession : intégrer au plus vite le club des cent premières fortunes mondiales. Harry n’avait de cesse que de veiller au développement du fonds et de sa fortune propre, quitte à saigner des concurrents tout en faisant preuve ponctuellement d’une générosité purement pragmatique, toujours au service de ses ambitions.
Sa réussite était exceptionnelle. Mais par certains aspects… abjecte !
Harry croyait à la réussite personnelle et était convaincu que l’égalité n’existait pas. Croire le contraire n’était à ses yeux qu’utopie, et une attitude foncièrement irresponsable. La réalité était tout autre, à savoir un gigantesque champ de bataille. Des individus écrasaient d’autres individus parce qu’ils étaient plus forts, et supérieurs. Question de gènes ou non. Point à la ligne ! Vouloir le contraire, c’était nier l’évidence.
Pour lui, tous les coups étaient permis… Tous ! Même les pires. Et sans états d’âme.
Les mains dans les poches de son costume en laine et soie, il observait le monde anonyme qui grouillait une centaine de mètres plus bas. Son regard noir était dur, mais paraissait pourtant masquer une inquiétude indéfinie. Ses cheveux, plaqués sur son crâne un peu dégarni et coiffés en arrière, lui donnaient un faux air de Silvio Berlusconi. Bel homme, au corps musclé et parfaitement entretenu, il dégageait un charme puissant, surtout lorsqu’il arborait son petit sourire en coin. Inversement, il savait effrayer, quitte à afficher l’apparence d’un patron mafieux. Alors, son regard se transformait en machine à tuer. C’était le cas à l’instant même.
Il n’avait pas connu particulièrement les Twin Towers à l’époque de leur splendeur. Comme tout le monde, il les avait côtoyées au travers de cartes postales et de toutes sortes d’images, symboliques autant que déformées, de l’Amérique.
Harry Breukelman était riche. Pas assez à son goût. C’était son obsession.
Elle était loin l’époque où il gérait un réseau de concessions automobiles. Et pourquoi donc avait-il liquidé son business ? Pour vendre des armes ! C’était extrêmement rentable. Les affaires restaient pourtant banales et finalement peu gratifiantes. Il se souvenait de cette vente de fusils de guerre à une tribu somalienne de Mogadiscio. C’était son premier contrat en tant que grossiste. Il n’était pas question de provoquer des troubles, mais juste de faciliter certains commerces. Malgré quelques oppositions locales et une bévue, Harry avait découvert sa vocation. Il lui fallait juste assumer la violence de certaines situations. Comme l’exécution de cette famille… dont sa mémoire avait occulté les pires scènes.
Il aurait peut-être regretté ces choix sans la survenance de la crise financière de 2008. Le petit capital d’une centaine de millions de dollars légué par son père après son décès lui avait alors été bien utile en ce jour mémorable au cours duquel il avait mis la main sur un fonds d’investissement proche du dépôt de bilan, fragilisé par la crise des subprimes . Les faillites bancaires lui avaient offert sur un plateau cette proie facile. Cette acquisition avait révélé à son entourage qu’Harry disposait d’un sens aiguisé des affaires et de la finance. Sans oublier un sens du risque non moins affûté. Ce dernier, couplé à beaucoup d’audace et à un caractère intraitable ‒ quoique à la limite de la violence ‒ l’avait propulsé vers les sommets en quelques années.
D’achats en spéculations, de ventes au prix fort en rachats à valeur bradée, il développa Blackstar au point d’atteindre cette capitalisation record, proche des cinquante milliards de dollars… Cette somme commençait à lui donner le vertige.Harry Breukelman était devenu un peu trop sûr de lui, au point d’avoir une tête qui avait tendance à enfler. Malgré certains conseils avisés… D’autant qu’il avait renoué avec le commerce d’armes en tous genres, toujours aux limites de la légalité. De très fortes jalousies s’étaient développées autour de lui.
Ses ennemis l’avaient baptisé « le squale » lorsqu’ils étaient en conflit et toujours en vie, ou Harry « Beurk », ou même « le tueur », lorsqu’ils avaient tout perdu… Voire plus.
Harry feignait d’ignorer ses surnoms qu’il balayait d’un revers de main en expliquant que ces perdants n’étaient que des « incapables »… des aigris, jaloux et rancuniers…
À quel prix !
Aujourd’hui, il était désormais obligé de se protéger. Il l’avait appris à ses dépens lorsqu’un inconnu l’avait agressé au cours de son footing hebdomadaire, armé d’un couteau de commando. L’incident l’avait marqué, même s’il n’avait toujours pas réalisé qu’il avait franchi un seuil irréversible. Désormais, il était devenu un homme à abattre… Dans tous les sens du terme !
En attendant, des voitures blindées et des gardes du corps faisaient l’affaire… Tandis que le marché des armes le passionnait de plus en plus.
*
Sa vie sentimentale était beaucoup plus calme. Quoique…
Harry avait épousé une Française. Elle s’appelait Morgane. Un prénom qu’il détestait. Pourquoi cette union ? Ce n’était pas de l’amour, sauf peut-être au début… C’était surtout le souvenir d’une formidable croisière dans la mer des Caraïbes, lorsqu’il n’était qu’un vendeur de voitures. Fric, sexe ‒ beaucoup de sexe ‒ et d’autres plaisirs l’avaient convaincu de conclure ce mariage lorsque Morgane tomba enceinte. De leur union était née une fille ‒ hélas ou heureusement ‒ unique, qu’ils baptisèrent Hale. Pourquoi ce prénom ? Il n’en savait rien et cela n’avait pas d’importance. Il s’en foutait… royalement ! Comme de Morgane, qui lui était devenue indifférente… sauf quand il lui matait l’arrière-train et qu’il la sautait en levrette dans sa salle de bains.
L’éducation de sa fille fut une corvée de principe… Prise en charge par son épouse et d’innombrables baby-sitters… La routine !
Puis vint l’adolescence et ses premiers émois.
Hale s’était mariée très jeune. À 24 ans à peine…
Pour Harry Breukelman, un mariage à cet âge était un péché de jeunesse. Mais son épouse était satisfaite d’avoir un gendre, et de surcroît français. Pourquoi donc sa fille avait-elle épousé ce franchouillard moyen, au lieu d’un Américain, ô combien supérieur ? Il était incapable de répondre à cette question comme à la suivante : pourquoi avait-il laissé faire ? Il s’en doutait, mais refusait de regarder la réalité en face. Harry avait donc cédé. C’était à l’époque où ses affaires florissaient à un rythme soutenu, trop peut-être, et souvent dangereux, où il fallait se battre pour gagner quelques parcelles de pouvoirs supplémentaires… Une vie de labeur pendant laquelle il était compliqué de faire face à cette foutue réalité.
Pendant une courte période, Harry avait espéré que son gendre ferait un successeur potentiel. Pourquoi pas ? C’était une tête de mule, comme lui ! Hargneux, cassant et malin. Très vite, il dut déchanter : Michel était un incapable… Incapable pour la finance, mais excellent pour les techniques de ventilation, de chauffage et les travaux électriques. Il gérait une PME d’une trentaine de salariés dans le sillon rhodanien… En France… Une tare pour devenir l’héritier de l’une des grosses fortunes d’outre-Atlantique !
Par ailleurs, cet imbécile refusait de quitter l’Europe pour l’Amérique malgré la fortune de beau-papa… qu’il détestait. Harry s’en doutait et s’attachait à masquer son amertume à cause des fillettes qu’il adorait. Son seul vrai point faible !
Par défaut, Harry Breukelman avait reporté tout son amour de grand-père ‒ à juste 56 ans ‒ sur ses petites-filles jumelles, Judith et Coralie. Elles fêtaient leur sixième anniversaire ce jour-là et au fond de lui, Harry rageait de n’être pas en France, à leur côté. Ces jumelles étaient le dernier lien qui le rattachait à Morgane, qu’il avait envisagé de quitter. Ses voyages fréquents sur le Vieux Continent finissaient par l’agacer, mais l’arrangeaient bien. La distance et les aventures sans lendemain avec des call-girls de passage l’en avaient dissuadé. À moins que le coût potentiel d’un éventuel divorce n’ait été un obstacle de taille… À tout prendre… De toute façon, Harry savait que Morgane s’était accommodée de cette vie de séparation en s’investissant dans des activités artistiques. Et il ne lui demandait plus de faire l’amour, ce qu’elle aurait d’ailleurs refusé…
Raclement de gorge dans son dos.
Harry se retourna. Un homme noir lui présentait un téléphone portable. Une moue réprobatrice se dessina sur son visage.
‒ Oui ? lâcha-t-il.
‒ La correspondance que vous avez demandée, en France.
Changement d’attitude. Sourire fugace.
Harry se saisit de l’appareil, ne remercia pas son majordome et lui fit signe de sortir. Comme d’habitude !
Il attendit que la porte de la pièce se referme.
Harry porta le téléphone à son oreille en se dirigeant vers le fauteuil en cuir majestueux qui trônait au bout de la table immense.
Une petite voix fragile gazouilla dans l’écouteur.
‒ Judith ? C’est toi, Judith ? demanda Harry en français ‒ qu’il parlait couramment.
Aucune réponse…
‒ Tu ne dis rien ? C’est Harry… Harry… Ton grand-père…
Seul, un vague bruissement inaudible se fit entendre.
‒ Voyons Judith, tu me reconnais, n’est-ce pas ?
Harry s’agaçait, le téléphone en main. Sa petite-fille ne lui parlait pas.
Une voix plus claire retentit soudain :
‒ Papa, c’est moi, Hale.
‒ Ah ! Bien, bien… Comment vas-tu, ma chérie ?
‒ Très bien… Tout va très bien.
‒ Dis-moi… Pourquoi Judith ne m’a-t-elle pas parlé ?
‒ Voyons, papa ! C’est encore une toute petite fille. Elle te connaît à peine.
‒ C’est vrai… Tu as raison. Mais je m’inquiète pour elle et sa sœur… Tu comprends ?
‒ Bien sûr ! Pourtant, tu n’es jamais auprès d’elles…
‒ Je ne parviens pas à m’y faire.
‒ Ça viendra peut-être avec le temps. Tu es leur grand-père, mais tu es juste un peu trop loin…
‒ Je comprends ! Tout s’arrangera… Bientôt, je pourrai tout lâcher et vivre avec vous. Oui, bientôt… Tu ne manques de rien, j’espère ?
‒ Non. J’ai tout ce qu’il faut.
‒ C’est parfait. Mais si tu as besoin, je peux t’envoyer disons vingt mille… non, cent mille dollars dès demain. Cent mille dollars, ça t’ira ? Hale… Qu’en penses-tu ?
‒ Écoute, papa ! Ce n’est pas d’argent dont j’ai besoin. C’est ta présence qui nous ferait plaisir… Je crois que les filles t’attendent. Tu sais…
‒ Que c’est leur anniversaire, aujourd’hui ! coupa Harry. Oui, je le sais, Hale.
‒ Alors, quand viens-tu te joindre à nous ?
‒ Dès que possible. Je pense prendre l’avion demain ou après-demain. J’ai encore quelques affaires à régler ici.
‒ Mais tu nous avais promis…
‒ Je sais, je sais… C’est impossible. Je dois traiter un dossier sensible et dans le contexte financier actuel, je ne peux pas prendre de risque. La crise internationale de la dette des pays européens m’oblige à être vigilant. C’est ainsi…
‒ Papa… Cette « finance », c’est épuisant ! Tu es bien entouré et tu peux prendre toutes les décisions que tu veux à distance… Et c’est toujours la même chose… De l’argent, toujours plus d’argent… On n’en a plus besoin ! Lâche tout et rejoins-nous !
‒ Voyons, Hale ! Ne dis pas de bêtises. Je ne peux pas laisser mes affaires se dégrader. Des milliers de retraités américains comptent sur moi pour vivre décemment… N’oublie pas que je suis le gestionnaire d’un fonds d’investissement ! Je pèse cinquante milliards de dollars, bon sang !
‒ Comme toujours, pas moyen de discuter, papa. Les petites filles t’attendent, et c’est la seule chose qui compte.
‒ Encore une fois, Hale, c’est impossible !
‒ Alors, tant pis, j’en parlerai à maman. Elle arrive tout à l’heure. Michel est parti la chercher à Marseille. Et on fêtera l’anniversaire des petites sans toi…
‒ Je sais, je sais… Mais c’est ainsi. Hale ! Je dois raccrocher. Une communication importante m’attend sur une autre ligne. Et j’ai un rendez-vous essentiel juste après. Je te rappelle dans une heure.
‒ Pas besoin ! J’ai appris à me passer de toi… Je t’embrasse… À plus tard.
La conversation s’interrompit.
Harry plaça l’appareil contre son front tandis qu’il fermait les yeux. Il crut qu’il allait pleurer. Il se retint aussitôt. Harry Breukelman ne pleure jamais. JAMAIS ! Il redressa la tête, serra le téléphone à s’en faire blanchir les jointures, et grinça des dents de rage. Pas question d’afficher la moindre faiblesse. Surtout dans des moments aussi importants !
Son portable sonna. Il prit connaissance de l’identité de son interlocuteur, qui venait de s’afficher sur l’écran. Son cœur fit un saut dans sa poitrine. Il ne s’attendait pas à un tel appel.
‒ Saloperie d’enfoiré ! jura Harry.
Il s’agissait du procureur Jim Mercury. Il l’avait oublié, celui-là ! Une ordure qui défendait la cause d’un patron acculé à la liquidation de son entreprise de gestion de capital-risque. Auparavant, Harry s’était présenté comme un sauveur. Bien sûr, il avait eu des arrière-pensées pas très reluisantes. Mais c’étaient les affaires ! Harry n’avait eu aucune intention de redresser l’établissement, juste de récupérer ses actifs au meilleur prix. Et l’entreprise possédait une pépite immobilière au cœur de Chicago… Restait à faire la peau du boss, sans s’attirer les foudres de son ami, le procureur Mercury. Sur le papier, c’était imparable. Plus facile à dire qu’à faire. Pourtant, aujourd’hui, Harry était obligé de constater que son dernier projet était en train de foirer. Avec un énorme scandale à la clé, que la presse carnivore ne manquerait pas d’exploiter. Comme d’habitude…
Un sourire agressif s’afficha sur son visage.
Harry regarda sa montre. Il disposait d’une dizaine de minutes, tout au plus. C’était suffisant.
Ses yeux virèrent au noir anthracite. Son rythme cardiaque accéléra… Adrénaline oblige !
La discussion pouvait commencer.
Se mouvant avec rapidité, Harry s’approcha d’un pupitre et appuya sur un bouton qui clignota par deux fois. Puis il décrocha enfin, juste avant que la messagerie ne se déclenche.
‒ Oui, allô ?
Hôpital de La Pitié-Salpêtrière
‒ Je suis désolé, c’est ainsi.
‒ Putain, docteur, vous faites chier… Bordel ! Je ne vous crois pas…
Fred s’effondra sur son lit, en pleurs. Le médecin s’approcha, ne sachant quelle contenance prendre.
‒ Il faudra vous y faire, monsieur l’inspecteur. Je n’y peux rien. Vous voulez la vérité, je vous la donne.
‒ Bon sang, docteur, arrêtez de m’appeler « inspecteur »… ça ne rime à rien. Vous savez bien qu’il faut m’appeler Fred… Depuis le temps ! C’est pourtant pas compliqué, non ?
Fred avait relevé la tête et tentait de lire dans le regard du médecin qui lui faisait face. Ses yeux étaient embués de larmes et imploraient un soutien, quel qu’il fût. Car les nouvelles étaient mauvaises. Affreusement mauvaises ! Le virus du sida qui l’habitait depuis des années avait développé une activité soudaine et inattendue. Le traitement aux trithérapies semblait ne plus faire d’effet… Une catastrophe.
Fred était entré trois jours plus tôt dans le service du professeur Debré. Lorsqu’il s’était soudain effondré dans les couloirs de la Brigade criminelle, son hospitalisation d’urgence avait été exigée par sa hiérarchie.
‒ Alors, c’est donc si grave ?
‒ Je ne sais pas trop quoi vous dire, Fred… Le virus est devenu actif et vos protections immunitaires s’effondrent à toute vitesse. Vous êtes vulnérable à n’importe quel microbe. Et je ne pourrai rien pour vous… Il faut vous isoler et vous reposer… Aucun contact…
‒ Vous n’y pensez pas ! Je suis flic et je veux continuer à exercer mon métier. Ce n’est pas ce putain de microbe qui va m’arrêter, bordel de merde ! s’insurgea Fred en baissant la tête sur ses genoux.
‒ Voyons, soyez raisonnable ! Vous risquez d’aggraver votre cas et de plonger rapidement.
‒ Putain, docteur ! Retirez ce que vous venez de dire…
‒ Mais ?
‒ J’ai l’impression d’entendre mon boss ! Je ne suis pas en garde à vue… Réfléchissez…
‒ Comme vous voudrez ! En attendant, si vous persistez dans cette attitude, je ne donne pas cher de votre peau.
Fred se figea et resta silencieux. De grosses larmes traversaient ses joues creusées par la souffrance. Son visage semblait se vider de toute humanité. Le médecin, qui venait d’achever la lecture d’une feuille d’analyse, releva la tête. Son regard croisa celui du policier. Une gêne immense l’envahit. La détresse qu’il venait de lire dans ces yeux l’avait atteint au plus profond de son être. Il tressaillit, posa le document et s’approcha de Fred.
‒ Je ne voulais pas vous blesser. Encore moins vous inquiéter ! Avant tout vous mettre en garde.
‒ Trop tard, déplora Fred.
‒ Je suis désolé.
‒ Arrêtez avec ce cinéma ! Des morts en sursis, vous en voyez tous les jours. Alors maintenant, cette vérité que vous connaissez et que vous avez commencé à me révéler, il va falloir me la décrire jusqu’au bout, sans détour et sans niaiseries ! OK ?
‒ Vous le voulez vraiment ?
‒ Plus que jamais. Au moins, je saurai ce qu’il me reste à faire…
Le médecin se tut. Il s’approcha du lit sur lequel Fred était assis et s’installa presque contre lui. Il lui prit la main et commença à la masser lentement.
Fred l’observait sans rien dire.
‒ Depuis combien de temps cette main n’a-t-elle pas serré celle d’une femme ?
Fred sentit qu’il perdait pied. Un désarroi l’envahit. Il resta muet.
‒ Voyons, Fred ! Répondez-moi. Je suis certain que vous vous en souvenez.
‒ Qu’est-ce que ça peut vous foutre ? grommela Fred en retirant sa main de celle du docteur.
‒ Ce n’est pas le sujet. Ce qui compte, c’est de savoir comment vous êtes entouré, tout simplement.
‒ Entouré ? Vous vous foutez de ma gueule ?
‒ Absolument pas.
‒ J’ai mes potes de la brigade… Matthieu, ce veinard de Matthieu. Il en chie, mais ça va bien pour lui. Et puis, il y a Domi, le gros Georges, cet enfoiré de Delporte… Et Julien ! J’aime bien Julien… Un mec un peu paumé comme moi… Il s’en est sorti ! Quant à Cravenne, ça, c’est un mec ! Un mec qu’a des couilles… Vous savez ce que ça veut dire ?
‒ Oui, je le sais. Mais ce n’est pas ce que je vous demande. À la maison… Qui vous entoure ?
‒ Putain, vous faites chier ! À la maison ? D’abord, j’ai pas de maison…
‒ Voyons, Fred ! C’est une expression…
‒ Ouais… Je sais ! Chez moi, il n’y a plus personne… Cette saloperie de sida a fait le vide. Et maintenant je suis seul. Même mes deux potes d’enfance m’ont lâché… Et je vais crever comme un connard, seul… Vous pouvez piger ça ! Bordel… s’emporta Fred.
L’inspecteur se mit à nouveau à pleurer à chaudes larmes. Le docteur le saisit par l’épaule et tenta de le consoler, avec la plus grande douceur. Alors, Fred posa sa tête contre l’épaule du médecin. Celui-ci hésita et faillit le repousser. Mais Fred semblait plus détendu, il se laissait enfin aller… Le praticien n’osait plus bouger, conscient des huit années de galère vécues par le policier depuis son infection.
‒ Je vous aiderai, promit-il. Je vous aiderai…
Fred soupira.
‒ Je le sais… Bien sûr que vous m’aiderez… Mais, docteur…
Fred se redressa soudain et saisit son médecin par le col de sa blouse. Il pleurait toujours… Il le supplia :
‒ Quelles sont mes chances ? Sincèrement…
Hésitation… Silence pesant…
‒ Alors ? insista Fred.
‒ Je ne suis pas sûr que vous soyez capable d’entendre la réponse.
‒ M’en fous ! Vous m’entendez, je m’en fous… Je veux savoir… Juste savoir !
‒ La vérité est toujours difficile…
‒ À dire ! Je sais… coupa Fred. Après tout… Je sais que je suis foutu. C’est juste une question de jours, non ? Hein… J’ai raison ?
‒ Calmez-vous… Vous avez besoin de vous reposer.
Le policier éclata de rire… Un rire forcé, bruyant, vulgaire ; un rire de désespoir !
‒ Me reposer… Je vais avoir toute l’éternité pour me reposer. Alors, pour le moment, j’ai autre chose à faire… Vous êtes capable de comprendre ça ? Puisque je suis foutu, je me casse et je vais profiter de cette putain de vie.
‒ C’est impossible, rétorqua le médecin.
‒ Et pourquoi donc ?
‒ Vous êtes trop faible. Et vulnérable… Je ne donne pas cher de votre peau si vous partez maintenant.
‒ Qu’est-ce que ça peut vous foutre… ? Je me le demande ! Si je sors, je réduis mes chances à quoi, au juste ?
‒ Tout proche de zéro… puisque vous voulez vraiment le savoir. Ce serait de l’inconscience.
‒ Peu importe. Et dans combien de temps ? Perdu pour perdu, autant que je le sache par avance…
‒ Alors, disons que c’est à peu près le seul paramètre sur lequel vous aurez une légère influence.
‒ C’est-à-dire ?
‒ Si vous êtes prudent, ce pourrait être quelques mois. Dans le cas contraire, je pense que nous estimerons vos chances à quelques dizaines de jours. Peut-être plus, mais plus vraisemblablement moins…
‒ Merci !
‒ Pourquoi ce merci ?
‒ J’ai une chance de plus que n’importe quel quidam, docteur. Une vraie chance.
‒ Ah ?
‒ Je suis flic.
‒ Je ne vois pas le rapport.
‒ Je suis flic et j’ai un flingue. Au moins, si ça va pas, je peux abréger… Maintenant que je suis prévenu, je vais l’astiquer… Parce que lorsqu’il faudra que je m’en serve, pas question qu’il s’enraye…
Le médecin s’était levé et dévisageait Fred avec curiosité. Disait-il la vérité ? Une pointe d’inquiétude traversa son visage.
‒ Fred… C’est…
‒ Quoi encore ? répondit celui-ci, qui s’apprêtait à quitter la pièce.
‒ Disons que je vous aime bien…
‒ Putain, vous êtes pédé ?
‒ Non, non…
‒ Alors, quoi bordel ? Je vais crever, ça vous suffit pas ?
‒ Non… depuis tout ce temps… J’aurais voulu vous aider. Vous n’êtes pas un malade comme les autres.
‒ Tu parles ! Vous devez dire la même chose à tous vos patients.
‒ Vous êtes ingrat…
‒ Non ! Réaliste.
‒ Vous ne m’avez pas compris. Vous avez un caractère bien trempé… Vous êtes passionné par votre métier. Vous prenez des risques, malgré les ordres de votre hiérarchie… C’est pour cela que je vous aime bien.
‒ Je croyais qu’un médecin ne devait jamais trahir ses sentiments vis-à-vis de ses patients.
‒ C’est exact.
‒ Alors, pourquoi moi ?
‒ Parce que j’aurais tant voulu vous guérir.
‒ Encore des boniments. Le sida est une maladie incurable et vous le savez très bien. Arrêtez vos conneries et je vous ferai confiance jusqu’au bout… Du moins, si j’en ai le temps et la force… Gardez vos beaux discours pour vous et faites que je tienne encore un bon bout de temps. De mon côté, je vais essayer d’en profiter avant le grand saut. Sur ce, docteur, je ne vous salue pas… Mais vous avez toute ma confiance. À bientôt.
La porte se referma. Le médecin restait immobile, totalement incapable de savoir ce qu’il devait faire à l’instant même… Rien, probablement !
Lendemain du mariage de Matthieu
L’arrière-saison était toujours aussi magnifique. Le mois de novembre s’achevait comme un joli mois de mai.
Assis derrière un grand bol de café noir, et accoudé sur une table de jardin installée sur la terrasse de la maison de Véronique, le commissaire Cravenne parcourait Le Journal du Dimanche . Peu d’informations significatives attiraient son attention. Il consulta sa montre et sourit : il disposait encore de plus de trois heures avant de prendre son TGV en gare de Montélimar pour regagner Paris. Ce week-end de rupture totale avec son quotidien lui faisait un bien fou. Laura, son épouse, ne l’avait pas encore rejoint. Elle s’attardait au lit… Après tout, elle avait bien raison de profiter de cette parenthèse calme et précieuse.
Un bruit de porte détourna son attention.
Julien apparut, vêtu d’un tee-shirt trop grand, d’un bermuda bleu. Il était pieds nus, pas coiffé et pas rasé. Presque comme d’habitude… Il bâilla sans retenue et s’étira. Le soleil l’éblouit quand il franchit le seuil de la cuisine.
‒ Alors, Julien ?
‒ Trop courte…
‒ Quoi donc ?
‒ La nuit !
‒ Tu pouvais rester couché encore un peu.
‒ Pff ! soupira Julien. Il va falloir retourner à Paris. Le bureau m’a laissé un SMS . Ils ont cuisiné le mari qui a tué sa femme de trente coups de couteau. Il aurait tout avoué. Il est en garde à vue jusqu’à demain matin. Ils attendent mon retour au plus vite pour boucler cette affaire, avec le proc’. Font chier… La paperasse, ça tue tout !
‒ La routine, mon cher Julien ! De toute façon, je pense que toute la brigade rentre, non ?
‒ Oui, c’est exact.
Julien s’installa. Avisant un bol, il le remplit de café et but une première gorgée.
‒ Beurk… dégeu, ce café, grommela-t-il en grimaçant.
‒ Oh… s’il te plaît… C’est moi qui l’ai fait ! s’exclama Cravenne.
‒ Elle commence bien, cette journée…
‒ Au moins, c’est un café qui te réveillera.
‒ Je me demande si je ne vais pas opter pour un chocolat, commissaire !
‒ Comme tu voudras. En attendant, le TGV est annoncé vers 13 heures. Réveille-moi tout ton petit monde pour qu’ils soient prêts à temps.
‒ Sauf Matthieu !
‒ Matthieu ?
‒ Ouais… Je me suis mis d’accord avec la RH . Ils ont accepté de lui accorder une dizaine de jours de lune de miel.
Cravenne éclata de rire.
‒ Lune de miel ! Tu parles… D’ailleurs, je croyais qu’il disposait de trois semaines.
‒ Et alors ? Dix jours ou trois semaines, c’est du pareil au même. Il vient de se marier… Il peut en profiter. À sa place, je me gênerais pas !
‒ Et dans trois ans, il fera comme tout le monde : engueulades, claquements de portes, ruptures, pleurs et finalement divorce… Tu as raison, il faut donc qu’il en profite.
‒ T’es dur, Cravenne ! T’es bien maqué à Laura encore à ton âge.
‒ D’abord, respect, Julien ! On n’a pas gardé les moutons ensemble. OK ?
‒ Oh là, comme vous y allez ! reprit Julien en vouvoyant son supérieur.
‒ Laura est ma femme. On n’est pas marié depuis longtemps. Cela doit faire juste… voyons…
‒ Cinq ans ! Cravenne, souffla une voix hésitante qui venait de s’inviter sur la terrasse.
‒ Laura ! Tu es réveillée.
‒ Tu vois bien… Intéressante votre conversation… Je peux savoir quel en est le sujet ?
‒ Le commissaire pense que le couple de Matthieu explosera dans trois ans comme tous les couples… Sauf qu’il y a le vôtre… Cela ne colle pas avec la règle, suggéra Julien.
‒ Il faut bien une exception, renchérit Laura. Dans chaque règle, il y a toujours des exceptions.
‒ Soit ! N’empêche, je ne sais pas comment vous faites. J’suis incapable de rester avec une fille plus d’une semaine… La vie de flic est impossible…
‒ C’est peut-être ça, le secret ! Et la cicatrice…
‒ Ah oui ! Cette cicatrice, il a fallu qu’on s’habitue… Pas évident ! admit Julien.
‒ N’est-ce pas, mon cher Julien. Mais tu vois, c’est ce qui fait mon charme. Allez, vas-y, essaye mon café ! insista Cravenne.
‒ Ouais ! Je ne sais pas si ça va me réveiller, mais au moins, il me donnera envie de pisser dans le TGV .
‒ Tu pourrais garder ce genre de commentaire pour toi. Tu ne crois pas ?
‒ OK, OK… Je disais ça… Tiens, voilà notre nouvel ami Greg. Bonjour…
‒ Bonjour à tous.
‒ En forme ? Bien dormi ? demanda Cravenne.
‒ Ça ira pour aujourd’hui… ça suffira !
‒ Ouais, il en manque ! renchérit Julien.
‒ Quoi donc ? s’inquiéta Greg.
‒ Du repos ! Vu ta tronche… Tu ferais peur à un zombie.
Éclats de rire. Greg se crispa.
‒ J’ai mal dormi. Je dois récupérer Iphigénie, ma fille, tout à l’heure. J’ai hâte.
‒ Tant mieux. Au moins, c’est une bonne nouvelle, apprécia Laura.
Soulagement de Greg. Ses yeux s’animèrent.
‒ Oui… En plus, il fait beau…
‒ Tu pourras aller à la piscine avec la p’tite. C’est le moment d’en profiter, suggéra Julien.
‒ Peut-être…
Changement d’attitude. Greg crut qu’il allait pleurer.
‒ T’as pas l’air emballé de la retrouver, ta fille ? grommela Julien.
L’endormi dévisagea Julien en clignant des yeux. Il ne semblait pas avoir compris la question.
‒ Tu ne réponds pas ?
Le jeune homme haussa les épaules et s’assit sur l’une des chaises en plastique. Il arborait une moue de réprobation.
‒ Non, non, j’suis content de la retrouver… Cela fait si longtemps que je l’ai pas vue. Je ne sais pas si je vais la reconnaître.
‒ Pourtant les droits de visite sont obligatoires, insista Cravenne.
‒ Je sais… Mais j’ai trop bossé. Peut-être pour oublier… J’ai couru d’autres filles, pour rien… Je pensais que j’avais tourné une page…
‒ On ne tourne jamais la page, reprit Laura. Ta fille sera en toi, jusqu’à ta mort, que tu le veuilles ou non.
‒ Comment vous le savez ? Vous n’avez pas de môme, que je sache…
‒ C’est vrai ! Mais c’est la femme qui te parle. Pense à cette petite qui attend de retrouver son père.
‒ Mais je ne sais même pas si je saurais l’approcher…
‒ C’est certain. Ce n’est plus un bébé qui dort tout le temps. C’est une petite fille, maintenant ! Ton cœur la reconnaîtra.
‒ Bien sûr ! soupira Greg. Mon intuition… Tu parles ! J’aurais préféré que ça se passe autrement. Et il y a juste cette visite que j’ai promis de faire qui m’emmerde. Je sens que j’vais perdre mon temps pour des conneries.
‒ Quelle visite ? interrogea Julien.
‒ Je dois emmener Iphigénie à la Ferme aux crocos à Pierrelatte. Je l’ai promis à Armelle. Ça devrait détendre la petite. J’y comprends rien aux p’tits… Après tout, si ça va pas dans sa tête, y a qu’à la faire suivre par un psy… Non ?
‒ Il semble que ce soit une idée de psy, justement…
‒ Oh, merde ! jura Greg.
‒ Tu vois, mon cher ! C’est un problème de parents ! poursuivit Laura. C’est à toi de savoir ce qui est bon pour ta fille. Il faut que tu en parles avec son ex…
‒ Mon ex ! Vous rigolez ?
‒ Bah ! Non… C’est très sérieux.
‒ Pour quoi faire ? lâcha Greg, dépité. On s’parle plus depuis des années… J’vais pas remettre ça…
‒ Fais comme tu veux ! intervint Cravenne en haussant légèrement le ton. Mais c’est quand même l’avenir de ta fille qui est en jeu. Tu pourrais peut-être considérer cet aspect des choses.
‒ Ouais… Vous avez peut-être raison.
‒ Il faut que tu sois raisonnable, insista Cravenne. En attendant, c’est juste un moment à passer… ça ira vite ! Et les crocos, c’est marrant. Ils ne bougent pas de la journée sauf quand on leur donne à manger. Ensuite, tu pourras cajoler ta fille autant que tu voudras. C’est bien, non ?
‒ Si on veut ! N’empêche que cette visite, ça m’emmerde.
‒ En attendant, c’est ta femme qui amène la petite…
‒ Ouais ! Mais c’est pas le problème…
‒ Faudra quand même être aimable avec elle, ne serait-ce que pour préserver Iphigénie.
‒ Bof ! J’verrai…
‒ C’est important, insista Julien en se resservant un bol de café.
‒ J’sais pas ce qu’on va se dire…
‒ Au moins « bonjour », non ?
‒ Hum…
‒ Ça ne coûte rien d’être aimable et de parler un peu correctement pour une fois, renchérit Cravenne.
‒ Faites chier… soupira Greg en se tartinant une tranche de pain de mie avec du Nutella.
‒ En attendant, si vous voulez des sandwichs pour votre déjeuner, il va falloir aller acheter du pain, interrompit Laura. Je veux bien vous les beurrer, mais pas faire les courses !
‒ C’est bon, j’y vais, dit Julien en se levant. À tout de suite.
Il disparut dans la cuisine, suivi par le commissaire Cravenne.
Laura resta assise face à Greg qui semblait perdu. Il touillait son café, le regard vide, le front couvert de perles de sueur…
Malgré elle, Laura sentit qu’un drame se préparait…
Paris, Brigade criminelle
‒ Mais tu le fais exprès… C’est pas possible, nom de Dieu !
Pas de réponse.
‒ Tu ne dis rien, bordel ! Une stupidité pareille, c’est impardonnable. Ils t’ont appris quoi ?
Delporte s’essuya le front avec un mouchoir qui n’en était plus un. Il replaça sa chemise dans son pantalon qu’il remonta, faisant ressortir de larges taches de graisse anciennes. Il leva les yeux et croisa le regard du flic qui lui faisait face. Delporte était sidéré et crut que ce qu’il vivait faisait partie d’un rêve.
Face à lui, Didier Chevaine, la dernière recrue, était impassible. Habillé comme un jeune premier, pull noir sur chemise blanche, pantalon en toile noire aux plis impeccablement repassés, bottines cirées, il transpirait, affichant un air neutre. Seule fausse note, une barbe noire très fine, mais mal taillée, durcissait son regard.
Sans exprimer la moindre contrariété, Didier Chevaine sortit un peigne de sa poche arrière et se recoiffa. Delporte écarquillait les yeux, comme s’il ne comprenait pas ce qu’il voyait.
‒ Putain… T’es pas à un concours de beauté.
Le flic resta muet.
‒ Ici, on est à la Brigade criminelle ! Tu sais ce que ça veut dire ?
‒ OK ! T’as fini ton cirque ? demanda Didier Chevaine, sur un ton sec, presque cassant.
Surprise de l’ancien. Une telle attitude… Petite hésitation avant de répliquer en élevant la voix :
‒ Eh bien, au moins tu sais causer ! Mais côté job…
Delporte contourna son bureau et s’assit en jetant devant lui le dossier que le nouveau avait préparé. Il plaça sa tête entre ses mains accoudées sur le plateau et la secoua de dépit. Il transpirait malgré la température plutôt fraîche qui régnait dans les bureaux presque déserts en ce dimanche.
Brutalement, Delporte se redressa et frappa du plat de la main sur le dossier ouvert.
‒ Bon sang… Didier… Tu t’appelles bien Didier ?
‒ Oui, c’est comme ça que ma mère m’a appelé.
‒ Laisse ta mère là où elle est ! Tu veux ?
Pas de réponse. Delporte poursuivit :
‒ Alors va falloir qu’on t’en trouve un autre, de prénom…
Aucune marque de surprise sur le visage du nouveau, qui botta en touche :
‒ Vous êtes bien tous des branquignols !
Il sortit un cure-dent de sa poche de pantalon et le coinça entre ses lèvres, affichant une moue indifférente. Delporte hésita un court instant. Quelque part, il regrettait l’absence de Cravenne et de la nouvelle patronne de la brigade, la commandant Faugel. Il s’enhardit :
‒ À mon avis, « La poisse », mouais… « La poisse », ça t’ira comme un gant.
Chevaine se rapprocha, posant les mains sur le bureau du vieil inspecteur, et la réplique cingla :
‒ Écoute, vieux cloporte ! Tu m’emmerdes…
Delporte en resta coi. Interdit, il n’eut pas le réflexe de répondre. Chevaine s’engouffra dans la brèche :
‒ Peu importe ce que tu penses et ce que tu pourras dire au commissaire. Mais ce mec qui a planté sa bonne femme avait une très bonne raison de le faire ! C’est marqué là… montra-t-il en désignant une ligne du rapport avec son index. Et dehors, il y a deux mômes qui avaient besoin d’avoir des nouvelles de leur père. OK ? Alors, ouais, je lui ai filé mon portable pour qu’il les rassure… Tu peux le comprendre ?
‒ Bordel de bordel ! hurla Delporte. Tu sais pourtant que c’est interdit.
‒ Et alors, c’est pas parce qu’on est flic qu’on doit être inhumain.
‒ J’y crois pas, gémit Delporte… Sur quel connard on est tombé… Putain, j’y crois pas ! « Ne pas être inhumain », c’est pas vrai…
Il se frappa le front et se dirigea vers la fenêtre. Sans se retourner, il reprit sa diatribe :
‒ Parce que tu crois que ce type, il a appelé ses mômes ? Hein… ? Tu crois ça, nom de Dieu ?
‒ Tu m’emmerdes.
‒ Encore ! Et en plus, le connard, il est grossier !
‒ Pas plus que toi, enfoiré… En plus, tu pues !
Delporte encaissa… Il était proche du K-O. Hargneux, il lança :
‒ Tu viens d’où, déjà ? Ah oui… de la brigade des mineurs !
‒ Ouais, vieux tocard… Les mômes, il faut les amadouer quand ils sont jeunes pour les empêcher de faire des conneries ! Mais tu peux pas comprendre…
‒ Écoute-moi bien, s’énerva Delporte, j’ai plus de gamins que toi tu n’en feras jamais. Alors, ne me donne pas de leçon !
‒ Pas la peine ! Tout le monde sait que t’es dépassé par ton dernier… Tes discours, tu peux te les mettre où je pense !
Delporte était abasourdi. Jamais on ne lui avait parlé de la sorte. Jamais ! Il eut soudain des envies de meurtres. Il savait qu’il était rouge de colère… C’est tout juste s’il n’allait pas s’étouffer. Une vague de transpiration déferla. Il s’épongea le front et tenta de reprendre le contrôle de la situation.
‒ Laisse ma famille tranquille.
‒ C’est pas moi qui ai commencé.
‒ En attendant, qui crois-tu qu’il ait appelé, ton meurtrier ? À ton avis ?
‒ Il a appelé ses mômes.
‒ Mon cul, ouais !
‒ T’énerve pas ! J’ai assisté à son appel. Il a bien téléphoné à ses gamins. Et c’est facile de vérifier, le numéro est en mémoire sur mon portable.
Delporte resta une nouvelle fois interdit. Il ne savait plus quoi penser de cette mascarade. Il s’isola en murmurant :
‒ C’est pas possible, pas possible…
Il revint vers Chevaine, l’œil mauvais :
‒ Et maintenant, qu’est-ce que tu crois qu’il va faire, le proc ?
‒ Ce n’est pas mon problème !
‒ Parce que tu crois que tes actes sont indépendants des procédures et que tu peux faire n’importe quoi, hurla l’inspecteur.
‒ T’es vraiment nul comme mec ! T’as pas besoin de lui en parler ! Cela reste entre nous. J’ai aidé ce mec et il m’a balancé ses aveux… qu’il a signés ! Pigé ?
Delporte virait vers un rouge pivoine marqué. Sa chemise était trempée et commençait à sentir le rance… Il dévisageait le nouveau qui mordillait son cure-dent, un mauvais sourire au coin des lèvres. Désarçonné, le Delporte ! Chevaine profita de son avantage :
‒ Bien, je vois que nous sommes d’accord ! Tu boucles ce dossier et on reste pote, ça ira comme ça ?
Silence étonné.
‒ Bon ! Tu ne dis rien. T’es donc d’accord. Salut ! J’me casse…
Perdu dans ses pensées, Delporte ne réagit pas lorsque Chevaine sortit du bureau en claquant la porte.
MES BEAUX SAPINS
Quelque part dans Chicago
L’homme était plutôt petit et grassouillet. Vêtu d’un jean noir et d’une chemise à carreaux, coiffé d’un chapeau de cow-boy, il respectait les codes de la population de la mégalopole, non sans friser la caricature. Son visage bouffi s’alourdissait de favoris et d’une moustache grisonnante du plus mauvais effet. Ses yeux, vifs comme ceux d’un serpent, étaient enfoncés au fond des orbites, comme pour mieux masquer son regard fielleux.
Il entra dans un restaurant, rejoignit le bar, y posa son chapeau et commanda un cheeseburger accompagné d’une bière. Il s’installa sur un mange-debout, accoudé au comptoir. En attendant son repas, il sortit de la poche latérale de sa chemise un iPhone et l’actionna. Sur l’écran, il rechercha la liaison internet et fit dérouler ses mails. Il s’arrêta sur un premier message, le lut avant de le supprimer. Il renouvela l’opération avec un second puis un troisième. Soudain, il cligna des yeux et éloigna légèrement l’écran, comme s’il éprouvait de soudaines difficultés pour lire. Puis il soupira, tandis qu’une moue réprobatrice s’affichait sur son visage.
‒ Shit ! jura-t-il à mi-voix.
Il venait de découvrir un message qu’il ne s’attendait visiblement pas à lire.
Une employée lui apporta sa commande, qu’il paya aussitôt avec un billet de dix dollars. La fille déposa la monnaie sur le comptoir, mais il n’y porta aucune attention. Le mail l’inquiétait. Il agitait l’un de ses pieds posé sur la barre médiane de sa chaise, trahissant une irritation évidente.
Avec la manche de sa chemise, il essuya son front qui perlait de sueur… La température n’était pas si élevée et l’air du restaurant était brassé par des ventilateurs apportant une fausse fraîcheur.
À dire vrai, il transpirait de peur…
L’homme se saisit de son cheeseburger et le porta à sa bouche. Il allait croquer dedans lorsqu’un nouveau message se signala par un bip étouffé. Il resta immobile, incrédule, les lèvres ouvertes, incapable de finir son geste. Il leva la tête et jeta des coups d’œil rapides autour de lui, s’arrêtant sur chaque visage à proximité un court instant. Aucun des individus qui l’entouraient ne retint son attention immédiate. Pourtant sa tension ne fléchissait pas. Il finit par mordre dans sa nourriture comme pour s’apaiser. Il lisait et relisait le dernier mail qui lui était parvenu. À peine avait-il avalé sa bouchée, qu’il se redressa et se retourna pour considérer une nouvelle fois la clientèle du restaurant.
Une femme le dévisagea un instant avant de replonger dans la discussion qu’elle entretenait avec sa voisine. L’homme respira intensément comme s’il voulait se détendre. Pas de risque de ce côté-là. Il poursuivit son observation et s’arrêtant sur chaque table et chaque client.
Un instant plus tard, une vague d’inquiétude fondit sur lui…
Les deux individus en costume noir… Au fond du restaurant. Ils lui tournaient le dos. Il les observa et estima qu’ils n’étaient pas à leur place dans cet univers. Ils détonnaient avec la clientèle. À aucun moment, ils ne tournèrent la tête vers lui. Pourtant, il en était désormais convaincu, ces hommes étaient présents uniquement pour lui. D’ailleurs, ils ne mangeaient pas…
Il fallait vérifier.
Il reposa son sandwich sur l’assiette, vida son verre de bière d’un trait, se leva, vissa son couvre-chef sur sa tête, et sortit non sans observer les deux individus à la dérobée. Il se retrouva sur le trottoir, baigné de soleil, sans encombre. Après un rapide coup d’œil autour de lui, il ne remarqua rien de suspect.
La circulation était normale… Les badauds étaient normaux… L’ambiance était normale…
Il ajusta son chapeau et s’engagea en direction du building imposant qui lui faisait face. Il jeta néanmoins un regard furtif au-dessus de son épaule, par acquit de conscience.
Montée d’adrénaline ! Les deux hommes en costume le suivaient en discutant…
L’homme au chapeau traversa la chaussée aussi vite qu’il le put et s’infiltra dans une aile de la porte tournante de l’immeuble. Débouchant dans le hall, il hésita un instant, le temps de repérer les ascenseurs. Ceux-ci étaient installés sur la droite. Il se précipita et appuya sur le bouton d’appel. À ce moment, la troisième porte palière sur sa gauche s’ouvrit et libéra un flot d’une dizaine de personnes qui s’avancèrent dans l’espace immense qui occupait le rez-de-chaussée. L’homme s’engouffra dans la cabine d’ascenseur qui venait de s’ouvrir, vide, et enfonça le bouton de fermeture des portes. Celles-ci se rapprochèrent… Jusqu’à ce qu’une bottine empêche la fermeture totale.
Angoisse du fugitif.
Réouverture des portes.
Soulagement.
Une femme élégante s’avança, sans porter aucune attention à l’homme qui s’était blotti dans un coin de l’ascenseur. Elle lui tourna le dos et pressa le bouton du quinzième étage. Il crut entendre une voix. Il lui fallut un long moment pour comprendre que la femme le questionnait sur l’étage où il se rendait. Il soupira et répondit sans réfléchir :
‒ Euh… dernier étage… Je vais au dernier étage.
L’appareil décolla. Sous l’accélération, notre homme ressentit une brève sensation d’écrasement qui ne fit qu’attiser la peur qu’il éprouvait. Quelques dizaines de secondes plus tard, la femme descendit à son étage. Il se retrouva seul. Il enfonça le bouton de fermeture des portes et le silence de la cabine le rassura. Il sourit, heureux de s’en être sorti. Après tout, ce n’était pas si difficile de semer ses poursuivants ‒ si poursuivants il y avait. L’ascenseur redémarra et très vite, il se sentit léger… Libre et léger… Rien ne pouvait plus lui arriver. Gagner les escaliers de service et redescendre… C’était si simple !
Décélération.
Ouverture des portes.
Il n’eut pas le temps d’être surpris.
Le canon d’un pistolet armé d’un silencieux apparut dans son champ visuel. Il émit un bref sifflement. L’homme l’entendit à peine avant de perdre conscience.
La balle venait de lui traverser le cerveau.
*
Harry Breukelman était de nouveau debout derrière la vitre de son bureau, les mains dans les poches. Il semblait impassible et détendu. Seule marque d’inquiétude : ses doigts de la main gauche crispés sur ses clés de voiture.
Derrière lui, son portable vibra sur la table en verre.
Il se retourna, hésita un court instant puis se saisit de l’appareil et établit la communication, sans toutefois prononcer le moindre mot. Un souffle rugueux gratta son oreille dans l’écouteur. Il faillit perdre patience, puis une voix grave se fit entendre :
‒ C’est fait, monsieur.
Harry ne répondit rien. Un immense bonheur l’envahit. Il raccrocha.
Il allait pouvoir rejoindre ses petites-filles plus tôt que prévu et fêter leur anniversaire.
Mais auparavant, une tâche essentielle lui restait à accomplir : mettre en place une organisation sans défauts pour se garantir en cas d’échec d’une opération d’envergure, rien moins que le développement d’une arme nouvelle ! Tout gêneur risquait de compromettre son succès. Des rides plissèrent son front quelques instants, puis disparurent : Harry venait de trouver le moyen de régler le problème posé par ce général français.
Certainement risqué. Mais c’était le prix à payer.
La journée était belle. Tout en replaçant les mains dans les poches de son pantalon, il s’autorisa enfin à sourire avant de se plonger de nouveau dans le spectacle du chantier de Ground Zero .
Saint-Paul-Trois-Châteaux, quelques jours après le mariage de Matthieu
Maître Javeline jubilait. Il venait de conclure une excellente affaire.
Il quittait l’étude d’un notaire local avec lequel il venait de régler les conditions de la future location. Il serrait contre lui la petite sacoche qui contenait le bail signé. Il fit quelques pas en regardant le ciel immaculé. Il aspira une grande bouffée d’air et leva son chapeau pour mieux l’ajuster.
‒ C’est vraiment une bonne journée, se dit-il pour lui-même. Ce serait dommage qu’il flotte…
Il consulta sa montre. Il était presque midi. Mieux valait appeler Bagatelle, qui attendait un retour rapide. Une fois installé dans sa voiture, il connecta son téléphone portable au kit mains-libres. La recherche de la communication se perdit dans les trémolos du haut-parleur.
Première sonnerie. Suivie d’une seconde.
‒ Oui ?
‒ Monsieur, c’est fait ! se contenta de répondre Javeline.
‒ Excellent, as-tu conclu cette affaire avec le notaire de Saint-Paul-Trois-Châteaux ?
‒ Oui.
‒ C’est bien le domaine que nous avions détecté sur internet ?
‒ Tout à fait.
‒ Tu as pu le visiter auparavant ?
‒ Oui, bien entendu.
‒ Et tu penses qu’il conviendra ?
‒ C’est exactement ce qu’il vous faut. Une propriété de cent cinquante mètres carrés, située sur la commune voisine de Saint-Restitut, bien clôturée, bénéficiant de tout l’équipement nécessaire, et cerise sur le gâteau, d’une piscine. La demeure est déjà branchée à internet et dispose de deux antennes satellites que l’ancien propriétaire vous laisse. Il ne reste plus qu’à choisir l’opérateur final.
‒ Parfait ! répondit Bagatelle. Tu l’as louée sous quel nom ?
‒ Celui de Brice Eddington, comme vous me l’aviez suggéré.
‒ Parfait, cela me permettra d’établir une liaison avec Jersey sans que cela ne paraisse suspect. Mais dis-moi, ce notaire ne s’est pas inquiété de la vitesse avec laquelle tu as accepté cette location ?
‒ Non, bien sûr. Cependant, monsieur, pourquoi louer une telle propriété alors qu’un achat aurait été plus logique, et je puis vous le dire, plus discret ?
‒ Parce que tu t’imagines qu’on aurait trouvé une telle affaire à l’achat dans ce secteur ?
‒ Je reconnais… Difficile en vérité.
‒ Finalement, être locataire n’est pas une si mauvaise opération. Et tu auras compris que ce choix attirera moins l’attention qu’une acquisition, même pour une longue durée…
‒ Certes !
‒ En attendant, tu es certain que ce notaire ne nous fera pas d’ennuis ?
‒ En tant qu’avocat, je connais ses méthodes. Je lui ai fait comprendre que l’opération devait se réaliser sans délai, d’autant que j’étais l’intermédiaire d’un riche contact étranger.
‒ Bien.
‒ J’ai répondu à toutes ses questions. En plus, j’avais tous les justificatifs nécessaires.
‒ Et pour le règlement, qu’a-t-il proposé ?
‒ Rien de plus. Je lui ai garanti qu’il n’y aurait pas de difficulté, mon client disposant du financement déposé dans une banque anglaise, qu’entre « gens du même monde », il était plus facile de se comprendre…
‒ Je vois. Mais j’espère que tu es resté prudent. Il ne faut pas qu’il ait le moindre soupçon. Absolument aucun…
‒ Pas de danger, monsieur. J’ai versé une caution représentant deux mois de loyer, plus le montant du premier mois avec un chèque tiré sur l’agence de la banque HSBC , celle du cœur de la City.
‒ Quel montant ?
‒ Douze mille euros.
‒ Parfait… De toute façon, le coup est parti. Tu sais très bien que je n’aime pas perdre la maîtrise de mes affaires. Si je t’ai missionné, c’est pour que cette opération se déroule sans accroc.
‒ Bien sûr. Vous pouvez me faire confiance.
‒ Cela vaut mieux, vu le prix que je te paye ! D’ailleurs, j’espère que tu n’as pas oublié notre deal ?
‒ Non, je n’ai pas oublié. Et maintenant, que dois-je faire ? s’inquiéta le conseiller de Bagatelle.
‒ Tu regagnes Paris et tu m’attends à l’hôtel Concorde-Lafayette de la porte Maillot. Réserve-moi une suite pour la nuit d’après-demain au nom de Fabio Pilipino, le chef d’entreprise romain. Ensuite, tu me recherches tout ce que tu peux trouver sur Harry Breukelman. Je veux tout récupérer sur lui… Tout ! Tu m’entends ? Et surtout, tout ce qui touche aux marchés d’armements.
‒ Je vous trouve tout ce que voulez savoir sur ce monsieur Breukelman, répéta maître Javeline.
‒ Cette ordure, tu devrais dire ! Parce que c’en est une ! Et une vraie… Je veux tout savoir : avec qui il couche, la marque de ses costumes, de ses cigares, ses habitudes… Tout…
‒ C’est compris.
‒ Mets-toi au travail au plus vite. J’atterris à Roissy après-demain. Tu me réserves un taxi…
‒ Je ne vous véhicule pas ?
‒ Non ! Moins nous aurons de contact et mieux cela sera.
‒ Et comment envisagez-vous la livraison des informations que vous attendez ?
‒ À l’hôtel. Tu me prépareras une enveloppe renforcée et bien scellée que tu remettras au responsable de l’accueil. Je le connais, il me la transmettra. Ensuite, on communiquera par internet. Je n’aime pas trop les portables.
‒ C’est d’accord. Pour l’emménagement…
‒ Plus tard ! Faisons les choses dans l’ordre. De toute façon, j’ai besoin de temps pour organiser mon projet. L’échéance est fixée aux fêtes de Noël… ça me laisse du temps ! Cette maison, j’en ai surtout besoin pour le début du mois de décembre. D’ici là…
Bagatelle raccrocha.
Maître Javeline se sentit soudain bien seul. Une petite inquiétude lui traversa l’esprit : comment allait-il procéder pour se procurer les informations demandées sur Harry Breukelman ? Après tout, un tel individu devait être public. Des infos, il en trouverait. Restait à exploiter toutes les sources possibles, et à disposer d’un ordinateur et d’une imprimante…
Il tourna la clé de contact. Un instant plus tard, la Nissan traversait Saint-Paul-Trois-Châteaux. Maître Javeline s’arrêta auprès d’une originale boulangerie « drive », mitoyenne de l’agence de la Caisse d’Épargne, acheta rapidement un sandwich puis prit la direction de la première entrée de l’autoroute. Avec un peu de chance, il serait à Paris en fin d’après-midi.
Montélimar, gare SNCF
Greg se rongeait les ongles. Debout sur le quai, il fixait avec inquiétude le point de fuite des rails sur lesquels le train qui lui amenait sa fille n’allait pas tarder à apparaître. Il avait fait quelques efforts pour être présentable : une visite chez le coiffeur, qui s’imposait, puis il avait choisi un pantalon noir en toile, une chemise blanche neuve et une veste grise protégée par un imperméable, froissé, mais acceptable. Il avait grillé quelques cigarettes les unes derrière les autres pour tenter de calmer ses nerfs à vif, s’arrêtant à temps pour éviter qu’Armelle ne lui reproche une mauvaise odeur de tabac froid, qui serait susceptible d’empuantir l’environnement d’Iphigénie. Mieux valait retrouver d’anciens réflexes pour montrer qu’il était capable de s’occuper de leur fille pendant ces quelques jours. Ce n’était pas gagné !
La voix enregistrée annonçant dans la sono l’arrivée d’un train le fit sursauter. Perdu dans ses pensées, il n’avait pas vu la rame se rapprocher. Son cœur se mit à battre la chamade et un frisson d’inquiétude lui parcourut le dos. Glaçant. Il serra ses poings dans ses poches tandis qu’il se mordillait la lèvre inférieure. À cet instant, il lui aurait fallu un grand verre d’alcool fort pour faire disparaître son malaise…
Dans un grincement de freins, le train s’immobilisa au bord du quai. Les portes des wagons s’ouvrirent les unes après les autres, libérant les voyageurs qui descendaient, parfois encombrés par leurs bagages. Malgré lui, Greg se haussa sur la pointe des pieds pour tenter d’apercevoir au milieu du flot le visage de son ancienne compagne. Il était fébrile et ne distingua pas de silhouette connue.
À moins que… là ! Derrière ce couple… Non… Et là ? Non plus…
Déception…
Malgré lui, il sentait un sentiment de panique l’envahir.
‒ Gregory !
Cet appel le figea. On venait de l’appeler dans son dos. La voix était féminine. Le cœur serré, Greg fit volte-face, comme saisi de panique.
Le regard hésitant d’une petite fille, tenant fermement une poupée noire entre ses bras, le cueillit comme un hameçon attrape un poisson dangereux. Ils restèrent immobiles un long moment. Armelle tenait Iphigénie par les épaules et affichait un sourire désarmant. D’un geste naturel, elle poussa leur fille dans sa direction.
‒ Dis bonjour à papa ! lui souffla-t-elle.
Greg s’accroupit et, sans réfléchir, reprenant à son compte un réflexe inné, ouvrit les bras et sourit à sa fille. Un instant confuse, Iphigénie réprima une petite grimace avant d’afficher un visage lumineux, puis se précipita vers celui qui lui avait tant manqué.
Elle glissa sa petite tête dans le creux de l’épaule de son père et ne dit mot. Greg resta immobile, savourant cet instant magique.
Iphigénie se détacha ensuite et fixa Greg dans les yeux. Alors elle l’implora :
‒ Papa, papa… maintenant, tu restes avec nous !
Stupéfait, il lui sourit sans répondre avant de lever un regard vers Armelle, immobile, qui tenait la poignée d’une valise dans sa main droite. Le vent la décoiffait. Les yeux de Greg se fixèrent sur la jeune femme… Dieu qu’il la trouvait jolie et attirante ! Un regret l’étrangla et une subite pensée lui traversa l’esprit. Une envie folle de la serrer dans ses bras l’envahit. Il finit par se détendre et cherchait quelques paroles agréables à prononcer. Armelle le précéda :
‒ Je suis contente de te revoir, Greg. Mais je n’ai pas beaucoup de temps. Je repars dans deux heures. Le mieux serait qu’on règle les détails du séjour d’Iphigénie rapidement. D’accord ?
‒ Bien sûr… bien sûr, acquiesça-t-il.
‒ As-tu prévu quelque chose ?
‒ Là ? Tout de suite ?
‒ Bah oui… ! On ne va pas rester ici, plantés comme des choux !
Greg se dit qu’elle n’avait pas changé. Il lui tendit la main pour prendre la valise.
‒ Je n’ai rien prévu parce que je ne savais pas ce que tu comptais faire. Vu le temps dont on dispose, je te propose d’aller prendre un pot en ville et tu me donneras toutes tes instructions, afin qu’Iphigénie ne manque de rien.
‒ Comme tu voudras. Allez, vient « Gégène »… dit-elle.
Greg eut un mouvement de recul. Il n’aimait pas qu’Armelle surnomme leur fille ainsi… Le charme s’évanouit.
La fillette sourit à sa mère et lui prit la main. Greg comprit alors qu’il aurait un long travail à faire pour reconquérir sa fille.
Et peut-être sa mère ?
La Bégude-de-Mazenc, au domicile de Harry Breukelman
Le soleil était radieux. La température douce de l’arrière-saison conférait à cette journée une saveur encore automnale. Ce mois de novembre était providentiel, et la maison des Breukelman en accentuait encore la qualité, grâce à son exposition optimale. Sur un solarium bien abrité, Morgane somnolait sur une banquette confortable près de la piscine chauffée dans laquelle Hale et ses jumelles s’ébrouaient. Située au plus haut du village, la villa de Harry dominait la vallée de Montélimar. La vue sur la vallée du Rhône et les Cévennes était exceptionnelle. Bâtie en forme de « U » autour d’une terrasse et de la piscine en contrebas, utilisant des matériaux aussi divers que la pierre noire locale, le métal et le verre, la maison affichait un cachet remarquable. Un immense plateau surplombait le bassin et permettait d’organiser des réceptions ou de prendre des repas à l’abri du vent face au soleil d’ouest, dans un confort singulier.
Morgane appréciait cette demeure et elle aimait y passer plusieurs mois dans l’année, en évitant autant que possible les plus fortes chaleurs estivales. Elle partageait ainsi son temps entre Paris, New York, Londres, l’île d’Elbe et la vallée du Rhône, cette dernière destination lui permettant de profiter de sa fille et de ses deux petits-enfants. Les moyens financiers étant presque sans limites, Morgane comblait toutes les attentes de sa fille, Hale, et de son gendre, tant pour s’assurer de leur bienveillance que pour se donner bonne conscience. Mais l’argent ne résolvait pas tout. Quelquefois, des heurts assombrissaient ses relations avec Hale qui recherchait plus de l’affection que des cadeaux. Quant aux fillettes, elles étaient trop petites pour comprendre, mais savaient très bien qu’elles pouvaient tout obtenir, ce dont elles ne se privaient pas, à tel point qu’elles étaient plutôt cataloguées comme des pestes par leurs connaissances ou les rares membres de la famille de Morgane. Hale mettait un point d’honneur à les élever en essayant de leur faire respecter des règles élémentaires de bienséance. Ce qui n’était pas facile et presque toujours compromis lors des séjours de leur grand-mère. Les relations entre Morgane et sa fille avaient fini par s’envenimer, jusqu’à leur séparation provisoire pour cause de changement de domicile. Michel, le mari de Hale, tentait d’apaiser les relations entre les deux femmes, mais, accaparé par son travail, il se rendait compte que la situation empirait. Au moment de la naissance des jumelles, tout avait été merveilleux et Morgane avait déployé des trésors d’inventivité pour faire en sorte que Hale subvienne le mieux possible aux besoins des deux fillettes. Mais en grandissant, les exigences inconscientes de celles-ci polluaient de plus en plus les relations avec la grand-mère, ce que Hale avait du mal à accepter. Michel était de plus en plus convaincu qu’un jour un clash violent surviendrait. Aussi faisait-il tout ce qu’il pouvait pour éviter les conflits.
Hale remonta les marches de la piscine et se saisit d’une serviette. Elle s’essuya en profitant du soleil qui lui caressait agréablement la peau. C’était une jolie fille, à la plastique presque parfaite. Tout au plus, un léger bourrelet enveloppait-il son ventre, des suites de sa grossesse gémellaire. Beaucoup de gymnastique et un régime draconien l’avaient quasiment résorbé. Pourtant, Hale avait envisagé de recourir à de la chirurgie esthétique, ce dont Michel l’avait dissuadée : « Si tu commences maintenant, tu ne pourras plus t’en passer et les conséquences à long terme en seront désastreuses, crois-moi », lui avait-il répété jusqu’à ce qu’elle y renonce. Aujourd’hui, les choses étaient rentrées dans l’ordre et Hale savourait son profil. Une poitrine bien tenue, encore souple, affichant des volumes satisfaisants, un tour de hanche accrocheur, le tout servi par une hauteur de mannequin voisinant le mètre quatre-vingt. Elle savait qu’elle avait tout pour plaire et ne se privait pas de le montrer. Cerise sur le gâteau, ses moyens financiers illimités, ou presque, lui permettaient de disposer d’une garde-robe pléthorique, de tous styles, toujours en pointe avec la mode. Elle pouvait ainsi se mettre en valeur comme elle l’entendait, n’hésitant pas à jouer à la « femme fatale ».
Hale se rapprocha de sa mère et s’assit sur le matelas épais de la banquette voisine. Elle poursuivit l’essuyage de ses cheveux noirs avec insistance. Elle gardait un œil sur les jumelles qui jouaient avec une grosse bouée. Morgane semblait dormir sur sa banquette. Du moins, elle ne bougeait pas. L’heure avançant, Hale envisagea d’aller chercher une boisson.
‒ Tu veux boire quelque chose, maman ?
Morgane ne répondit pas. Hale relança :
‒ Tu dors ?
Toujours pas de réponse. Hale secoua sa chevelure pour l’aérer et lui redonner du volume. Elle se leva et s’enveloppa dans sa serviette.
‒ Tu jettes un œil aux filles, s’il te plaît ? Je reviens dans deux minutes.
Nouveau silence pesant. Hale allait s’éloigner lorsque la question fusa comme un missile, imprévisible et violente :
‒ Depuis combien de temps Michel ne t’a-t-il plus touchée ? lança Morgane.
Hale s’arrêta, interdite. Une telle question dans la bouche de sa mère était aussi saugrenue qu’improbable. Elle se retourna et dévisagea Morgane sans dire un mot. Elle enrageait intérieurement, et elle lui aurait bien volontiers décoché une gifle pour se soulager. Se maîtrisant, elle cambra les reins et se rapprocha de sa mère qu’elle toisa de toute sa taille en prenant soin de lui masquer le soleil :
‒ Tu te rends compte de ce que tu viens de me dire ?
‒ Allez… Tu ne vas pas en faire une histoire…
Morgane récupéra un paquet de cigarettes posé sur le carrelage. Elle en alluma une et évacua la fumée, sans paraître remarquer la fureur de sa fille.
‒ Mais… voulut reprendre Hale.
‒ Allons, Hale ! Ne sois pas offusquée. Tu sais très bien que je n’ai fait que souligner une évidence.
‒ Maman, comment oses-tu dire de telles obscénités ? Et d’abord, tu n’as pas à te mêler de ma vie privée ! rugit Hale, rougissante de honte et de colère.
‒ Alors, fais au moins mine d’être amoureuse de ton mari. Depuis que tu es ici, jamais, je dis bien jamais, vous n’avez montré une seule pointe d’affection réciproque.
‒ Comment peux-tu dire cela ? Michel et moi, on s’aime. Point barre ! Le reste ne te regarde pas !
‒ Si ! Ça me regarde. Parce que c’est l’avenir des petites qui est en jeu.
‒ Ah, c’est donc ça ! Tu veux les emmener à New York… Tu veux insinuer qu’on va se séparer, comme cela, tu les auras pour toi toute seule ! Tu es abjecte ! N’oublie pas que je suis leur mère et que de toute façon, j’ai mon mot à dire.
‒ J’ai donc bien raison ! Vous allez vous séparer…
‒ Quoi ?! hurla Hale, furieuse.
‒ Tu viens de me le dire : vous allez vous séparer.
‒ Tu es folle ! Je n’ai jamais dit ça…
‒ Écoute, Hale ! Tu viens de me dire que tu avais ton mot à dire dans la garde des enfants. Tu as donc envisagé le problème. C’est évident !
‒ Pas du tout ! Jamais je n’ai envisagé de me séparer de Michel. C’est mon mari et je l’aime… Tu entends, je l’aime !
‒ Pourtant…
‒ Pourtant quoi ? Tu ne sais rien de notre vie. Et si tu veux le savoir, oui, on fait l’amour… et plus souvent que tu ne le crois…
‒ J’en suis heureuse.
‒ Tu t’attendais à quoi ?
‒ J’aurais plutôt juré que tout était fini.
‒ Ça suffit !
Hale, agacée et tremblante de rage, se dirigea vers la piscine et interpella ses filles :
‒ Allez… les jumelles, on sort de l’eau, on s’en va.
Protestations.
‒ Allez, sortez de l’eau. On rentre à la maison.
‒ Mais… Maman… Il fait encore chaud.
‒ Je sais. J’ai des courses à faire.
Les deux fillettes obtempérèrent malgré des moues boudeuses.
Dix minutes plus tard, Hale s’installait au volant de sa Laguna. Elle enclencha la marche arrière pour sortir de la propriété, puis se ravisa. Elle rouvrit la portière, et se rua comme une furie vers la coursive qui dominait la piscine. S’agrippant à la rambarde, elle cria :
‒ Je ne remettrai pas les pieds dans cette maison tant que tu ne te seras pas excusée, tu m’entends ?
Morgane releva ses lunettes de soleil et tourna la tête pour observer sa fille. Celle-ci insista :
‒ Tu m’as comprise ?
‒ Très bien ! Et pour l’anniversaire des jumelles, tu fais quoi ? Harry va débarquer, et s’il ne les trouve pas, je crains qu’il ne soit pas de très bonne humeur.
‒ Parce que tu crois que j’ai encore envie de fêter leur anniversaire ? Eh bien, c’est non ! Quant à papa, je me ferai un plaisir de lui expliquer…
Hale tourna les talons, en rage, et regagna sa voiture.
‒ Foutue gamine… maugréa Morgane en se réinstallant sur son matelas.
Paris, dix-neuvième arrondissement
Bagatelle était installé à la terrasse chauffée d’une brasserie, toute proche de la place Stalingrad. L’endroit était fréquenté par une clientèle hétéroclite, de toutes origines. Vêtu d’un jean noir, d’une chemise blanche et d’un pull en cachemire, porté sous un blouson de cuir, il tranchait sur l’ambiance de l’établissement, d’autant qu’un chapeau le rendait encore plus repérable. Il observait les gens qui allaient et venaient, participant activement aux différentes loteries proposées par la Française des Jeux. Régulièrement, il consultait l’écran d’un iPhone sur lequel il vérifiait l’heure. Il détestait rien tant que d’attendre…
Soudain, comme jaillit de nulle part, un individu apparut et se saisit du dossier de la chaise vide qui faisait face à Bagatelle, de l’autre côté de la table. Il écarta le siège et s’installa en levant un bras en direction d’un serveur qui s’approcha. L’homme commanda un jus de tomate. Il était grand, et bâti comme une armoire à glace. Sous sa casquette, il affichait un visage émacié, au nez aquilin et aux lèvres épaisses. Son teint pâle faisait ressortir de gros yeux, sombres et très mobiles. « Une tête de croque-mort », pensa fugitivement Bagatelle. L’employé apporta la commande et déposa le ticket de caisse en signifiant qu’il fallait payer sur-le-champ. L’homme s’exécuta, déposant quelques pièces sur la table. Bagatelle restait silencieux. Le nouvel arrivant entrouvrit alors son pardessus et plongea sa main droite dans une poche intérieure. Il en sortit une carte de visite au nom d’un bar « Le Canal », qu’il posa sur la table sans rien dire.
C’était le signal.
Bagatelle se contenta de soulever son chapeau et de lui faire un signe en fermant brièvement ses yeux. Il ramassa son smartphone et se leva. Quittant la terrasse, il s’éloigna en direction de Bastille. L’homme but alors sa consommation d’un trait et quitta à son tour la brasserie.
Cinq minutes plus tard, les deux hommes arpentaient les berges du canal Saint-Martin, les mains dans les poches comme n’importe quels promeneurs.
‒ Franz Schwarzman ?
‒ Oui. Et pour vous, Bagatelle ? sourit l’autre.
‒ J’aimerais que vous ne prononciez plus jamais ce surnom à l’avenir… C’est possible ?
Légère contraction. Le ton était sec.
‒ Compris.
Silence d’observation. L’homme finit par écourter l’attente :
‒ Drôle d’endroit pour une rencontre.
‒ Qu’est-ce que vous croyez ? Vous auriez préféré le Ritz pour être plus repérable ? trancha Bagatelle.
‒ Parce que vous croyez qu’on ne l’était pas, dans ce boui-boui ?
‒ Les lieux improbables et très fréquentés par la populace sont plus discrets.
‒ Certes ! Vous êtes donc le commanditaire ?
‒ En quoi cela vous regarde ?
L’autre sourcilla, gêné par la brutalité de la réponse. Il hésita puis se lança :
‒ Vous portez un drôle de nom. C’est un code ?
‒ Encore une fois, en quoi cela vous regarde-t-il ? Moins vous en saurez sur moi et mieux ça vaudra pour vous.
‒ Comme vous voudrez. Avant de poursuivre, vous confirmez que vous payez cash ?
‒ Nous payons toujours cash et pour partie d’avance. Lorsque je vous aurai expliqué ce qu’on attend de vous, nous gagnerons le parking de gare de l’Est. Je vous donnerai une première avance. Cent mille euros comme prévu.
‒ C’est déjà beaucoup d’argent. Que comptez-vous obtenir pour une telle somme ?
‒ Peu importe. Je dois être certain que je peux compter sur vous quelle que soit la situation et malgré les risques et les dangers.
‒ Je confirme, vous pouvez compter sur moi.
‒ Vous êtes bien Franz Schwarzman, ancien agent de la Stasi, arrêté par Interpol en 1991 à la suite d’un voyage en Somalie, pour divers enlèvements et disparitions ?
‒ Rien n’a pu être prouvé…
‒ C’est pour cela que vous n’avez purgé que dix années de prison ?
‒ Si on veut. Disons que la réalité est… à double face.
‒ Je vous ai contacté justement parce qu’il existe une face cachée.
‒ Comment le saviez-vous ?
‒ Disons que j’ai bien connu un ancien agent du KGB …
‒ Je vois !
‒ C’était une bonne garantie.
‒ C’était ?
‒ Il est mort !
‒ Dommage… Un homme remarquable 1 .
‒ Bien… Ces présentations faites, il va falloir me prouver que vous êtes l’homme de la situation.
‒ Pour quelle mission ?
‒ Une mission dans vos cordes…
‒ Mais encore ?
‒ Enlèvement et séquestration en vue d’obtenir un gros pactole.
‒ De quel ordre ?
‒ Des centaines de millions de dollars.
Schwarzman stoppa net, émettant un borborygme involontaire.
‒ Alors, vous venez ?
‒ Une telle somme… Cela me paraît improbable. Et pour en faire quoi ?
‒ Ce n’est pas votre problème.
‒ Certes… Mais…
‒ Taisez-vous, coupa Bagatelle, et écoutez-moi avec attention. Une ordure gère un fonds d’investissement aux USA . Cet individu séjourne en France régulièrement et prospère sur une fortune gigantesque. Qu’il utilise pour financer des basses œuvres peu reluisantes. Nous avons l’intention de lui faire cracher quelques-uns de ses millions en échange de son bien le plus précieux.
Bagatelle s’interrompit en laissant une pointe de suspense s’installer. Il prit soin de ne rien dévoiler de son objectif principal. Son interlocuteur semblait manifester autant d’impatience que d’inquiétude. Son effet d’annonce achevé, il poursuivit :
‒ Son bien le plus précieux est la vie de ses deux petites-filles. Deux mignonnes pestes de 6 ans !
Franz Schwarzman se pinça les lèvres. Cette annonce lui fit l’effet d’une douche froide. L’enlèvement d’enfants : c’était toujours compliqué et source de multiples problèmes. Il hésita.
‒ Alors ? relança Bagatelle.
‒ Vous comptez les échanger contre cette fortune ?
‒ Bien sûr ! Non seulement je réussirai cet échange, mais je suis prêt à les éliminer en cas d’échec.
‒ Vous voulez tuer ces fillettes ? interrogea Schwarzman, subitement saisi par une onde de stress.
‒ C’est évident ! C’est quelque chose qui doit être dans vos cordes, non ? Vous avez fait bien pire à la Stasi.
‒ Oui, oui… Mais c’était il y a bien longtemps et dans un autre contexte. Depuis, j’ai vieilli. Je suis moi-même grand-père.
‒ Si vous n’êtes pas la hauteur, dites-le tout de suite. Mais vous comprendrez que vous serez devenu une gêne pour moi. N’est-ce pas ?
‒ Ce n’est pas ce que j’ai voulu dire.
‒ À la bonne heure ! Je peux donc compter sur vous. Vous percevrez dix millions d’euros si vous réussissez. Déposés sur un compte off-shore . En attendant, vous avez quelques jours pour me monter une équipe déterminée et opérationnelle.
‒ Quel est le calendrier ?
‒ Toute cette opération doit être terminée pour les fêtes de Noël. Il faudra quitter l’Europe pendant la trêve des confiseurs. Avant, ce serait trop risqué, et après, notre proie ne sera plus en France.
‒ Je comprends.
‒ J’aimerais en être sûr… Je fais appel à vous parce que vos états de service sont brillants. Je ne recrute que des intervenants sans scrupules, efficaces et déterminés, et surtout loyaux. Je veux le fric de cet homme, même si la vie de ses petites-filles devait en dépendre. Ai-je été assez clair ?
Schwarzman ralentit son pas et baissa la tête. Il semblait contempler le trottoir comme s’il pouvait y lire la réponse à la question. Puis il se décida :
‒ Parfaitement.
‒ Très bien. Alors, exécutez mes instructions.
‒ C’est entendu. Avez-vous des restrictions concernant le pedigree des membres de l’équipe que je compte rassembler ?
‒ Aucune ! Prenez les meilleurs et les plus volontaires. Pas question d’agir avec des indécis, des couards ou des timides. D’ailleurs, je vous recommande un Somalien peu ordinaire… Un certain Abadi. Je sais qu’il déteste l’Américain.
Schwarzman se contracta en entendant ce nom. Il fit en sorte de ne pas montrer sa gêne et répondit :
‒ Comme vous voudrez. Comment se recontacte-t-on ?
‒ Je vous ferai signe. Un message poste restante, à la poste du Louvre. Sous huit jours.
‒ À quel nom ?
‒ Harry B. Cela suffira.
Silence poli de Schwarzman qui enregistrait l’information.
‒ Ah ! Une dernière chose…
‒ Oui ?
‒ Au cas où vous auriez un doute sur notre détermination et nos convictions, puis-je vous rappeler que vous êtes grand-père ?
‒ C’est-à-dire ? s’inquiéta Franz, glacé par cette question.
‒ Au moindre écart, il se pourrait bien qu’il arrive quelque chose à votre famille, ce serait dommage…
‒ Mais…
‒ 32, boulevard de la Maréchaussée, à Strasbourg.
‒ Co… comment le savez-vous ? bafouilla Schwarzman, estomaqué.
‒ C’est mon métier d’organiser des opérations complexes. Les exécutants présentent toujours des risques. L’humain peut s’avérer être un maillon faible. Vous comprendrez que nous soyons obligés de maintenir, dans ces conditions, une discipline militaire de rigueur. Et donc, que nous soyons contraints de prendre un certain nombre de précautions…
‒ Bien sûr… L’Allemand contemplait de nouveau le trottoir, habité par un mélange de colère et de peur.
‒ Parfait ! Je vois que vous m’avez compris. Je vous propose donc de rejoindre le parking de la gare de l’Est.
‒ Je vous suis.
Les deux hommes reprirent leur vraie-fausse promenade. Une vingtaine de minutes plus tard, ils s’installèrent dans une Audi A5 coupée, noire, garée dans un emplacement situé dans l’angle mort des caméras. Bagatelle ouvrit la boîte à gants et en sortit une pochette en cuir fermée par un cadenas à code. Il libéra celui-ci et récupéra une épaisse enveloppe blanche qu’il tendit à Franz Schwarzman.
‒ Voici l’avance prévue. N’oubliez pas, vous disposez d’une semaine. Pas plus !
‒ Vous laissez une telle somme dans une voiture ?!
‒ Voyons, Franz ! Je peux vous appeler ainsi ?
‒ Si vous voulez.
‒ Parfait ! Ce véhicule est plus sécurisé qu’un coffre-fort. Le pauvre inconscient qui aurait cherché à y pénétrer aurait au mieux quelques heures de survie devant lui…
‒ Si vous le dites… admit Franz, impressionné par autant de détermination.
‒ Bien ! Je ne vous accompagne pas. Vous savez ce qu’il vous reste à faire. Pas d’imprudence, c’est bien compris ?
Schwarzman acquiesça d’un signe de tête.
‒ Parfait. Alors à bientôt, conclut Bagatelle sur un ton sec en tendant une main gantée à son nouveau partenaire.
L’Allemand hésita puis finit par saisir cette main offerte.
‒ Ah, au fait ! reprit Bagatelle… Tuer les fillettes…
‒ Oui ?
‒ C’était une plaisanterie.
Schwarzman esquissa un sourire.
Quelques secondes plus tard, il disparaissait dans les couloirs, une petite fortune en euros glissée au fond de la poche intérieure de son imperméable.


1 . Il s’agit de Mikhaïl, conseiller spécial de l’ambassade de Russie, qui apparaît dans les romans précédents de la série.
Paris, milieu d’après-midi
L’homme marchait d’un pas alerte et se dirigeait sans aucune hésitation au cœur des petites rues du Marais, dans le quatrième arrondissement de la capitale. Le col de son manteau relevé masquait sa bouche et son menton tandis qu’un chapeau bien ajusté tombait sur des lunettes noires, qui achevaient de garantir son anonymat. À quelques pas de la place des Vosges, il s’appuya contre une porte massive qu’il voulut pousser d’un coup d’épaule. Celle-ci résista. Par acquit de conscience, l’individu jeta un regard de chaque côté de la rue pour s’assurer que personne ne l’observait. Il releva à peine son couvre-chef et abaissa ses lunettes pour lire le clavier de chiffres qui lui faisait face. La frayeur contractait ses traits. Son front était marbré de gouttelettes de transpiration. Il composa prestement un code sans ôter ses gants et attendit, non sans jeter toujours de rapides coups d’œil latéraux. Une courte sonnerie retentit et la porte se libéra, laissant passer un mince filet de lumière artificielle. L’inconnu s’engouffra dans la petite brèche et referma rapidement le battant qui claqua dans son dos. Rassuré, il ôta son chapeau et se dirigea vers le fond d’un couloir sombre qui le conduisit au pied d’un escalier escarpé qui s’enroulait autour d’une colonne en pierre. L’étroitesse de ce boyau était telle qu’il aurait été impossible de croiser quiconque. L’homme parvint sur un court palier qui débouchait sur une nouvelle porte massive. Il glissa sa main droite dans son manteau et en sortit un pistolet. Il s’approcha de la porte et y posa une oreille. Il resta un moment à l’écoute puis se redressa et leva un heurtoir, avec lequel il frappa quatre fois. Des pas retentirent et le battant s’ouvrit. L’ombre entra et la porte fut refermée aussitôt. Il rengaina son arme. Un individu l’accueillit. Ils se firent un signe de tête et se frappèrent la poitrine de leur poing droit. Sans dire un seul mot, les deux hommes s’engagèrent alors dans un nouveau couloir, très sombre, au bout duquel ils s’arrêtèrent devant un panneau métallique. L’hôte s’approcha d’un clavier, composa à nouveau un code et attendit. Un petit rideau se souleva et un chevalet glissa sur un rail. Il appuya son menton sur un petit coussinet tandis que son front se calait dans un guide arrondi lui permettant d’immobiliser sa tête. Il ouvrit largement son œil droit et patienta. Un rayon lumineux se déplaça de gauche à droite devant son iris bien mis en évidence. Le balayage effectué, il retira sa tête et l’appareil se rétracta dans son logement, avant de libérer l’ouverture du panneau. Les deux hommes entrèrent alors et se retrouvèrent dans une salle de bonne taille, dont le centre était occupé par un important pupitre équipé d’écrans, de manettes, claviers et autres appareils. Sur l’une des cloisons, un mur d’images était éteint. Au fond de la pièce, une silhouette se dessinait dans la pénombre. Un individu vêtu d’un costume élégant, qui croisait les bras et semblait attendre, une évidente contrariété se lisant sur son visage crispé. Lorsqu’ils furent assez proches, celui-ci leva une main pour faire signe aux deux acolytes. Il soupira.
‒ Merci d’être venus aussi vite. D’abord, une importante précision : on ne s’est jamais croisé. Compris ?
Les deux arrivants acquiescèrent en se regardant mutuellement.
‒ Bien. Cette entrevue n’a donc jamais eu lieu, en aucune circonstance. Vous devrez tenir ce discours quels que soient les événements qui se produiront. Pour ma part, je dirai toujours que je ne vous ai jamais rencontrés. Nous sommes toujours d’accord ?
‒ D’accord, répondit l’homme au chapeau. Mais pourquoi cette…
‒ Patiente, veux-tu ! coupa le préfet Charles Piccinni. Écoutez-moi bien, tous les deux, reprit-il.
‒ Enfin… C’est quoi toute cette histoire ? s’énerva le premier invité.
L’élégant marqua une mimique d’agacement.
‒ Une urgence qui pourrait signer notre arrêt de mort.
‒ Rien que ça ! Et tu nous annonces cette bonne nouvelle, là, comme ça, en milieu de journée, comme si c’était une banalité.
‒ Et alors ? Tu voulais peut-être que je t’adresse une lettre recommandée ? Stupide imbécile !
‒ C’est bon. Allez, on t’écoute. Dépêche-toi… Je ne voudrais pas que mon absence au travail soit trop remarquée.
‒ La situation vient de se compliquer singulièrement. La « Tête » de notre affaire a fait une copie du dossier qui nous concerne. On ne peut plus prendre aucun risque avec lui.
‒ Ce qui veut dire ? s’agaça l’homme au chapeau.
‒ Que vous devez récupérer cette copie de toute urgence. Par tous les moyens.
‒ Tous les moyens ?
‒ Quels qu’ils soient.
‒ Même définitifs ?
‒ Parfaitement.
‒ Et a-t-on une idée de l’endroit où elle se trouve ?
‒ Dans le coffre des parents de la « Tête ».
‒ Un coffre ? Dans quelle banque ?
‒ Ce n’est pas une banque…
‒ Alors, ce ne sera pas très difficile.
‒ Pas si sûr.
‒ Ah, et où se trouve ce coffre, alors ?
‒ Dans leur bijouterie du douzième arrondissement.
Hésitation de l’homme au chapeau. Il se mordit la lèvre inférieure, par contrariété. Après quelques instants de réflexion, il hocha la tête affirmativement :
‒ Très bien. Je m’en occupe. J’organise un casse et je la récupère.
‒ Je veux cette enveloppe et son contenu dans son intégralité, insista le préfet Piccinni.
‒ Tu l’auras. Mais ce ne sera pas gratuit et je crains que ce ne soit pas sans risques ni sans élimination.
‒ Peu importe. L’existence de cette copie nous fait courir trop de risques. Personne ne doit savoir que nous avons tenté cette expérience. Personne ! Maintenant, retournez à vos affaires et agissez au plus vite.
‒ J’ai besoin d’une semaine pour réunir une équipe fiable et repérer les lieux en toute discrétion.
‒ C’est trop long. Tout doit être terminé avant Noël.
Hésitation de l’homme au chapeau qui scruta le regard de son complice. Ce dernier précisa :
‒ C’est réalisable. Mais encore une fois, pas sans risques.
‒ À qui penses-tu pour cette affaire ?
L’homme hésita brièvement, puis se mit à sourire et s’adressa à son commanditaire sur un ton laconique :
‒ À un Somalien…
‒ Gaubert, j’espère que tu sais ce que tu fais, avertit le préfet.
‒ Pas de problème. Quand même, la « Tête » nous expose dangereusement. Il devra s’expliquer.
‒ Mieux que ça, beaucoup mieux que ça… Il doit payer.
‒ Quoi ? s’étonna l’autre acolyte.
‒ Je veux dire : obtenir son silence définitif, quels qu’en soient les dommages collatéraux.
‒ Je comprends.
‒ Parfait ! lâcha Gaubert.
‒ Quant à toi, occupe-toi de prévenir le colonel Doron et La Main d’Ézéchiel… J’ai besoin d’eux pour une opération difficile. Auparavant, dis-lui que ça va chauffer et qu’il est indispensable de mettre au vert le stock d’armes !
‒ OK, OK… Putain de journée… déplora-t-il.
Dégoûté, le capitaine Kaiser releva le col de sa veste, rajusta son chapeau et prit la direction de la sortie, tandis que Gaubert le précédait pour lui faire franchir les sas de protection en sens inverse.
Dijon, dans un hôtel
Le Somalien ouvrit les yeux. Sur la table de nuit, sa montre indiquait tout juste 6 h 30. Un sourire s’épanouit sur son visage d’ébène. Il avait encore trois bonnes heures devant lui. Décontracté, il glissa une main sous le drap, rencontrant une chute de reins qu’il commença à parcourir avec son index de haut en bas. La fille gémit sans ouvrir les yeux. Sûr de lui, il allongea son bras et descendit son doigt un peu plus bas. Cette fois, elle fit entendre une sorte de miaulement, se cambrant à peine. Stimulé par cette réaction, le Somalien glissa son pouce dans l’intimité de la jeune femme. Réveillée, elle se retourna et colla ses lèvres sur sa bouche, l’entraînant dans un baiser voluptueux. Trop content de lui, il encouragea sa partenaire à le chevaucher. Ce qu’elle fit, sans hésitation. Abadi se saisit alors de ses seins, qu’il pétrit avec délicatesse, excité par le mouvement de ses hanches tout autant que par le plaisir qui l’envahissait…
Un quart d’heure plus tard, il se leva et gagna la salle de bains. La douche chaude lui fit du bien et acheva de le ragaillardir. Rasé et fringant, il retourna dans la chambre, découvrant la fille assise, tenant les oreillers contre elle, en train de regarder la télévision.
‒ Je vais te faire monter un petit déjeuner. Que veux-tu ?
‒ Tu t’en vas déjà ?
‒ Désolé, chérie. Les affaires…
‒ Mais…
‒ Il n’y a pas de mais, ni aucune question, ni quoi que ce soit. Tu déjeunes, tu prends une douche, et tu files en taxi. OK ?
Il lança quelques billets de cinquante euros sur le lit et rassembla ses affaires.
Quelques minutes plus tard, une main sur la poignée de la porte, il lui adressa un clin d’œil accompagné d’un petit sourire.
‒ T’étais un bon coup… Mais juste un bon coup ! Salut.
Il sortit.
Monsieur Abadi, somalien d’origine, était un homme de grande allure. Amateur de femmes, d’argent et de luxe, il ne s’épargnait aucun effort pour gagner sa vie. Il n’exerçait certes pas un métier ordinaire, un métier qui demandait patience et disponibilité, tout en recélant d’indéniables risques. Mais « ça valait le coup », comme il se le répétait souvent.
Car monsieur Abadi était un authentique truand, spécialisé dans l’organisation de braquages, d’enlèvements, d’extorsions et chantages de toutes sortes. Ce jour-là, pas moins de deux rendez-vous l’attendaient. Le premier avec un ancien membre des services secrets français, un certain Gaubert. Le second, quelques heures plus tard, avec Schwarzman, un ancien soldat de la police politique de l’ex- RDA , rencontré dans son pays d’origine, la Somalie. Cet Allemand lui servait de rabatteur pour des opérations très spéciales. Leurs relations pouvaient parfois tourner à l’orage, mais c’était un partenaire qui méritait qu’on lui portât une attention vigilante et circonstanciée.
Abadi était très intrigué… Il ne lui était encore jamais arrivé d’être sollicité par deux contacts pour une affaire… identique selon toutes les apparences. Leurs objectifs, en revanche, semblaient radicalement différents. Le Somalien avait tout de suite compris qu’il devrait redoubler de prudence et faire preuve de la plus grande habileté pour éviter de se faire piéger.
Au fond de lui, il se sentait heureux, et tellement sûr de lui… La chance était de son côté, estimait-il… matérialisée par la fine lame qu’il avait glissée dans une manche de sa veste.
Table des matières
Paris, prison de la Santé, à la fin du mois de juin
Île de Jersey, au mois de juillet
L’AVENT
Quelque part en France, en automne
Drôme, mariage de Véronique et Matthieu
New York, Manhattan
Hôpital de La Pitié-Salpêtrière
Lendemain du mariage de Matthieu
Paris, Brigade criminelle
MES BEAUX SAPINS
Quelque part dans Chicago
Saint-Paul-Trois-Châteaux, quelques jours après le mariage de Matthieu
Montélimar, gare SNCF
La Bégude-de-Mazenc, au domicile de Harry Breukelman
Paris, dix-neuvième arrondissement
Paris, milieu d’après-midi
Dijon, dans un hôtel

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