La vie a parfois un goût de ristretto
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Description


Lucie, styliste parisienne, revient seule, sur les lieux où son histoire d'amour s'est échouée pour essayer de comprendre, de se confronter à son chagrin, de recoloriser ses souvenirs, et peut-être de guérir. Ce voyage intérieur et extérieur la conduit à Venise, trouble et mystérieuse en novembre, pendant la période de Vacqua alta. Au rythme d'une douce errance, Lucie vit trois jours intenses, sous le charme nostalgique de la ville. En compagnie de Vénitiens qui croiseront providentiellement sa route, un architecte et sa sœur, une aveugle, un photographe, elle ouvre une nouvelle page de son histoire.



"Chaque millimètre de sa peau était sensible. Dans la lumière voilée, toute les couleurs de cette journée de novembre à Venise se déployaient, flatteuse et reposantes. Le contraire du noir ce n'était pas le blanc, mais bien la couleur. C'était simple, mais elle ne le découvrait que maintenant."


Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 11 octobre 2018
Nombre de lectures 80
EAN13 9782212218268
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0324€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Lucie, styliste parisienne, revient seule, sur les lieux où son histoire d’amour s’est échouée pour essayer de comprendre, de se confronter à son chagrin, de recoloriser ses souvenirs, et peut-être de guérir. Ce voyage intérieur et extérieur la conduit à Venise, trouble et mystérieuse en novembre, pendant la période de l’acqua alta. Au rythme d’une douce errance, Lucie vit trois jours intenses, sous le charme nostalgique de la ville. En compagnie de Vénitiens qui croiseront providentiellement sa route, un architecte et sa soeur, une aveugle, un photographe, elle ouvre une nouvelle page de son histoire.
« Chaque millimètre de sa peau était sensible. Dans la lumière voilée, toutes les couleurs de cette journée de novembre à Venise se déployaient, flatteuses et reposantes. Le contraire du noir ce n’était pas le blanc, mais bien la couleur. C’était simple, mais elle ne le découvrait que maintenant. »
Laurence Vivarès est publicitaire. Elle nourrit depuis toujours une passion secrète pour l’écriture et signe ici son premier roman en faisant son « coming out » d’auteur.
Éditions Eyrolles 61, bd Saint-Germain 75240 Paris Cedex 05 www.editions-eyrolles.com


Éditrice externe : Agnès Marot

En application de la loi du 11 mars 1957, il est interdit de reproduire intégralement ou partiellement le présent ouvrage, sur quelque support que ce soit, sans autorisation de l’éditeur ou du Centre français d’exploitation du droit de copie, 20, rue des Grands-Augustins, 75006 Paris.

© Éditions Eyrolles, 2018
ISBN : 978-2-212-57006-9

À Victor, Léo, Oscar.
Premier jour
Vendredi
« Nous nous tenons dans notre ombre
Et nous nous étonnons qu’il fasse sombre. »
Koan Zen
1
Pension de l’Accademia, sestiere Dorsoduro
« Ce bon élixir, le café
Met dans nos cœurs sa flamme noire »
Théodore de Banville
A mer, l’expresso serré dans la petite tasse blanche posée sur une table joliment dressée. Amer, comme quelques jours à Venise au mois de novembre en période d’ acqua alta , quand la mer et le ciel se mélangent dans une confusion de bleus, de gris, de vert pâle.
Où commence l’eau et où s’arrête la terre ?
La porcelaine fit un petit « clic » au contact de la soucoupe.
Lucie venait de finir la dernière goutte de son expresso, dans une pension vénitienne de l’Accademia avec vue sur le canal. Ce matin-là, le premier vol Paris-Venise l’avait déposée seule à l’aéroport Marco-Polo. Elle s’était laissée porter, encore endormie, par le vaporetto, tout enveloppée de sa nuit parisienne et des images des défilés de la dernière saison, qui avaient inauguré sa nouvelle collection.
Elle avait tellement travaillé pour en arriver là, tellement donné, jusqu’à minuter la moindre de ses journées, maîtrisant chaque détail et oubliant sa propre vie. Ses modèles structurés de noir et de blanc avaient été accueillis avec enthousiasme, mais cette préparation éreintante l’avait épuisée, vidée… Derrière les flashs, les lumières, les silhouettes longilignes de la fashion week , planait un souvenir, présent et diffus comme une douleur… Celui-là même qui l’avait guidée en ce lieu. Cet amour échoué à Venise quelques mois auparavant, et dont elle n’arrivait pas à se défaire. L’amour à Venise. Quel cliché éculé !
Lorsque, avec Laurent, ils avaient décidé de cette escapade romantique, elle n’imaginait pas que cela sonnerait le glas de leur histoire. Elle y avait tellement cru. Avait-elle bien fait de revenir sur les lieux ? Elle souhaitait comprendre les causes de ce fiasco, affronter le souvenir encore frais, le respirer de près, se guérir peut-être. En même temps, cela lui faisait peur.
Voilà qu’elle y était, sonnée et déphasée, seule face à la lagune et à son café. Elle se sentait l’héroïne d’un mauvais roman de gare.

Machinalement, elle regarda sa montre. À cette heure-ci, elle aurait dû être au bureau avec Tristan, son assistant, à traiter les demandes particulières ou à imaginer, déjà, l’ambiance de sa prochaine collection. Mais là, pas de visite organisée ; pas de réservation au restaurant ou de planning serré à respecter pour en voir le plus possible avant de repartir. Juste elle, Venise, et ce souvenir douloureux. Il fallait « lâcher prise », comme lui avait conseillé Tristan. Du moins essayer, pour une fois.
Installée dans cette salle qui donnait sur le canal, proche de la baie vitrée, elle somnolait, ignorant encore où ses pas la porteraient. Un peu effrayée, peut-être, à l’idée de se retrouver seule avec ses pensées. À l’extérieur, les chaises métalliques étaient entassées sur le pavé mouillé de la terrasse. Les tables bleues s’empilaient au bord du quai. L’eau était haute et trouble.
— La Signora ha bisogno di qualcosa ?
Le serveur la sortit de sa rêverie. La langue italienne lui était familière : c’était la langue de son père, elle avait bercé son enfance, puis Lucie l’avait étudiée dans sa jeunesse. Elle appréciait de pouvoir la comprendre, la pratiquer de nouveau. Cela ferait partie du dépaysement. C’était aussi un retour aux sources, même si elle n’avait jamais vécu en Italie.
Elle commanda un second expresso. Il fallait qu’elle se réveille, qu’elle se secoue. À côté d’elle, deux Anglaises très maquillées prenaient leur petit déjeuner avec flegme. Elles n’étaient pas du même âge et pourtant se ressemblaient. Seul s’élevait le bruit des couverts. Les femmes observaient en silence les allées et venues du serveur, un guide touristique posé sur leur table, la même table où Lucie et Laurent avaient pris leur petit déjeuner « en amoureux ».
Qui serait ici dans six mois ? Cette pensée lui fit mal autant qu’elle la rassura. Impermanence… Les saisons avaient filé, l’histoire des êtres aussi, chacun suivant son chemin dérisoire, entraînant dans son sillage une foule d’événements et de destins minuscules. Depuis qu’elle s’était séparée de Laurent, l’agitation n’avait pas cessé autour d’elle. Lucie s’était attelée à accomplir mécaniquement les tâches de son quotidien désormais désenchanté et à en remplir chaque seconde, n’y trouvant que du vide.
Amer, le goût de ce second expresso que Lucie porta à ses lèvres. Elle aimait le frisson qu’il provoquait et la noirceur du nectar au fond de la tasse blanche. La lumière était sans âge, et Lucie aurait été incapable de situer ce moment. Elle résista à la tentation de regarder l’heure de nouveau, fidèle à sa promesse de se laisser aller. Elle se sentait l’âme clandestine.
Son regard suivit les passants qui remontaient le quai sur les pavés brillants, égayés par les parapluies de couleur. Décidément tout était beau à Venise, même la tristesse. C’était la première fois qu’elle remarquait l’élégance des réverbères, ponctuation verticale qui longeait l’eau. Une femme à la silhouette élancée passa devant elle, tenant par la main une toute petite fille avec une capuche noire. Elles s’abritaient sous un parapluie à pois jaunes. L’enfant tourna la tête et Lucie croisa son regard, vif et profond. Graine de femme. La petite continua à marcher en se retournant pour maintenir ce contact visuel. Qu’avait-elle à lui dire, à prendre dans son regard ? Perturbée par cette insistance, Lucie replongea les yeux au fond de sa tasse.
Une ou deux gorgées, et ce serait fini. Elle devrait se lever, affronter ce vide.
Enfin, elle remercia le serveur et sortit sans savoir où aller. La bruine lui rappelait curieusement la Bretagne. Crachin vénitien. Vers la droite, l’embarcadère semblait détrempé sous la pluie. L’eau était agitée. Le long des jetées, de légers clapotis dansaient. Contre le ponton déserté, un vaporetto s’arrêta. Une femme en descendit, frêle silhouette courbée qui ressemblait à une fourmi. Le bateau resta à quai quelques instants avant de repartir. C’était un entre-deux. Un moment d’attente qui suivait ou en précédait un autre, comme un battement de cœur.
Lucie sentit ses poumons se gonfler et réagir à la fraîcheur. Inspirer. Expirer. Elle répéta ce geste à plusieurs reprises. Sa tête commençait à tourner. La faute aussi aux expressos serrés, dont le goût amer lui restait en bouche. En fermant les yeux, elle entendit le bruit du vaporetto qui filait dans cette brume d’eau. Tout s’enfuit.
Combien de temps faut-il pour oublier un homme ?
Elle s’assit sur un banc. Le bois était mouillé et glissant. Un passant promenait son chien, un dalmatien fougueux. Il portait un vêtement de pluie noir bien coupé. Elle était sensible à la forme et à la qualité des matières. Déformation professionnelle. Son regard rencontra celui de l’homme. Elle y lut une agitation lointaine, peut-être un désir fugace. Était-elle une jolie femme ? On le lui disait souvent. Sa récente rupture avait fait vaciller, une fois de plus, sa confiance en sa féminité.
Elle caressa le bois lisse, meurtri par une écorchure, puis retira sa main. Elle se leva, se mit à marcher un peu au hasard, là où la pluie la porterait.
À cet instant, un seul mot la guidait : « soupirs ». Il lui renvoyait son écho silencieux et profond. Elle avançait d’un pas lent, l’esprit ailleurs, du vague à l’âme.
Pont des Soupirs.
C’est là qu’ils étaient allés, juste après leur arrivée à Venise, main dans la main, comme un couple amoureux.
Que trouverait-elle, cette fois, au bout du chemin ?
2
Pont des Soupirs
« À quoi sert de voyager si tu t’emmènes avec toi ? »
S ÉNÈQUE
S es pas résonnaient sur le pavé.
Lucie se rappelait avoir parcouru ces ruelles avec Laurent, accrochée à son bras. Elle avait tellement envie de lui faire partager la beauté qui la touchait et, souhaitait-elle, les rapprocherait encore plus. Mais elle se souvenait de son détachement. C’est elle qui avait choisi Venise ; elle s’en était voulue.
Peut-être était-ce trop banal pour lui, qui la connaissait déjà ?
Elle aurait aimé le sentir proche d’elle, qu’il lui parle avec tendresse dans l’atmosphère enchanteresse de cette ville, en particulier sur ce pont qui appelait à la confidence. Il ne l’avait pas fait et, au fil des balades, ses espoirs de complicité s’étaient noyés dans les eaux de Venise. Elle s’était sentie de plus en plus seule dans cette atmosphère romantique, minée par les silences froids de Laurent.
Soupir.
— Vous avez laissé tomber quelque chose.
Elle sursauta. La voix s’était exprimée en français avec un charmant accent italien. Elle se retourna vers l’homme qui l’avait rattrapée. Il désignait un objet dans son poing serré. Sa première impression fut qu’il était très brun. Ses cheveux, sa peau, ses sourcils, le velours de ses yeux. Un Italien, un vrai.
— Oui ? demanda-t-elle en regardant le poing fermé.
L’homme ne desserra pas les doigts tout de suite. Il soutint son regard ; elle eut le temps de noter le contraste entre le blanc très pur de ses yeux et ses iris sombres. Son silence l’agaçait ; elle reprit un peu sèchement :
— Je ne vois pas ce que j’ai pu perdre.
Sans la lâcher du regard, l’homme ouvrit doucement son poing. Il était vide.
— Si, je crois que vous avez perdu quelque chose .
Il s’en tint là et sourit. C’était bien connu : les Italiens étaient de grands baratineurs. Pas d’humeur à se laisser séduire, elle allait passer son chemin quand quelque chose la retint. Peut-être un éclat de tristesse dans les yeux de l’inconnu ? Peut-être la façon dont il posa la main sur la rambarde du pont, avec beaucoup de délicatesse, comme s’il voulait juste se fondre dans le paysage ? Un soupir parmi les autres.
— Vous savez, cet endroit, c’était la dernière vision de la liberté pour les prisonniers enfermés au palais des Doges, dit-il d’un air songeur.
Non, elle n’en savait rien, et ces prisonniers d’un autre temps étaient loin de ses préoccupations du moment.
Devant son silence, l’homme poursuivit :
— Et aujourd’hui, les gens le parcourent avec le sourire. Enfin, la plupart…
— C’est vrai, c’est paradoxal, consentit-elle.
— Autre temps, autre point de vue… Ça vous intéresserait de connaître un peu mieux l’histoire de Venise ? Je vous invite à boire un ristretto, si vous voulez.
Il n’y avait rien d’autre à faire, et elle aimait les expressos.
Pendant qu’elle marchait à ses côtés vers la place San Marco, elle prit conscience de l’étrangeté de cette situation. Elle devait vraiment être à la dérive pour suivre cet Angelo – c’était ainsi qu’il s’était présenté lorsqu’elle avait accepté son invitation.
Ils arrivèrent sur la place, devant le café Florian .
Douloureux flash-back : elle se revit avec Laurent au printemps précédent dans ce temple vénitien en train de déguster un chocolat voluptueux.
Une sensation de tristesse s’empara d’elle, la mit au bord du vide. Elle s’arrêta net. L’espace d’une seconde, elle ne sentit plus RIEN, désintégrée, au milieu de cette place mythique où affluaient les pigeons les plus célèbres du monde.
Elle aurait aimé être un de ces oiseaux plutôt que cette femme étrangère, y compris pour elle. Mais, déjà, Angelo la tirait délicatement par la manche pour la ramener au présent.
— Vous ne croyez quand même pas que je vous emmène au café Florian ! s’exclama-t-il avec un air malicieux, qui détonnait dans son visage inquiet.
Les pigeons s’envolèrent. Soulagée de ne pas être seule pour affronter ce souvenir douloureux, se raccrochant à la présence de cet inconnu providentiellement placé sur son chemin, elle sentit en elle une imperceptible détente.
— Ah, vous l’avez enfin retrouvé !
Angelo la regardait dans les yeux tout en pointant le doigt vers son visage.
Oui, elle l’avait retrouvée, cette grimace positive qu’on appelle sourire…
3
Café de la Laguna
« La lune se dégagea aussi des vapeurs qui la couvraient […] »
G EORGE S AND
A ngelo poussa la porte d’une minuscule trattoria à la devanture discrète ; Lucie n’était pas mécontente de s’abriter. L’endroit était désert, à part le serveur qui salua Angelo, et ressemblait à l’intérieur d’un bateau : les boiseries recouvraient les murs, les lumières tamisées diffusaient une douce lumière jaune. Ils allèrent à une toute petite table en formica vert.
— Vous prendrez un café aussi ? demanda Angelo en enlevant son imperméable noir.
Lucie s’assit sur la chaise qu’il lui présentait.
— J’en ai déjà bu deux ce matin. Mais pourquoi pas ? Ils sont si bons.
Angelo passa commande. Ils se retrouvaient face à face dans cette salle minuscule à l’abri de la pluie.
— C’est différent du Florian n’est-ce pas ? lança Angelo, et il poursuivit sans attendre sa réponse : Bien sûr le Florian est une institution, c’est un des plus vieux cafés de Venise, qui a presque trois siècles. Mais nous, les Vénitiens, nous y rendons rarement. Il y a trop de touristes. (Il sourit avec douceur.) Enfin, je n’ai rien contre les touristes, bien sûr. Mais ici c’est un peu plus typique. Cela rappelle que nous vivons dans une ville d’eau.
Le serveur déposa les deux cafés. Lucie ne disait rien et se sentait plutôt bien. Le long monologue d’Angelo l’empêchait de penser, et la perspective de ce troisième expresso n’était pas pour lui déplaire. Comme toujours, elle fut étonnée par la concentration du breuvage au fond de la tasse. Une dizaine de millimètres tout au plus ; la contenance d’un dé à coudre.
— Vos cafés ici sont vraiment très serrés, remarqua-t-elle un peu platement.
Elle porta la tasse à ses lèvres.
— Nous mettons peu d’eau, acquiesça Angelo. Le café est précieux, nous ne voulons pas le gâcher. Vous aimez ?
Lucie répondit d’un signe de tête.
Intense, ce troisième expresso qu’elle dégustait en compagnie d’un Italien.
Elle ne put réprimer une légère grimace. Alors qu’elle clignait un peu des yeux pour mieux savourer l’amertume, il continua :
— Vous savez, ce n’est pas un hasard si le café est bon ici. C’est à Venise qu’il a été bu pour la première fois en Europe. On retrouve des écrits sur le sujet qui datent de la fin du XVI e siècle. D’un certain Morosini.
Lucie l’écoutait attentivement, surprise par la passion qui animait Angelo. On sentait qu’il avait plaisir à partager ses connaissances, le plus sincèrement possible. Les phrases se déroulaient avec rythme et fluidité, et les pensées tourbillonnantes du Vénitien la projetaient dans d’autres univers, d’autres époques, la détournant de ses préoccupations moroses. Petit à petit, une certaine langueur l’incitait à se détendre. C’était une sensation assez nouvelle, plutôt agréable.
— Il a été importé d’Orient, poursuivait Angelo. Au début il servait de médicament, une plante médicinale si vous voulez.
En esquissant un sourire, nouvelle sensation, elle l’interrompit :
— Vous êtes pharmacien ? Historien, peut-être ?
— Juste Vénitien, éluda-t-il. Et vous ?
— Je vis à Paris depuis plusieurs années. Mais je n’en sais pas autant que vous sur ma ville !
— Ah, Paris ! Vous avez aussi de belles terrasses et de bons cafés. Pas aussi serrés qu’ici. Nous les appelons des stretta , diminutif de ristretta . Contrairement à ce que l’on pourrait penser, la caféine du stretto est moins nocive que dans les cafés allongés. Le pire, ce sont ces gros cafés américains de chez Starbucks . Un poison.
— Alors, vous êtes altermondialiste, ou médecin ?
Angelo reposa sa tasse en silence ; il dégustait son ristretto doucement, par petites gorgées. Apparemment, cet homme aimait prendre son temps. Habituellement cela l’aurait agacée, elle aurait probablement mis fin à cette conversation avec l’impression d’avoir perdu sa journée. Mais pas cette fois-ci. Angelo l’intriguait, lui qui savait tellement de choses et parlait si tranquillement. Était-ce un hasard si elle l’avait rencontré justement le jour où elle cherchait à lâcher prise ?
— Vous parlez vraiment très bien français… remarqua-t-elle tout haut, pour réorienter la conversation sur lui.
Angelo sourit de nouveau.
— J’ai eu le bonheur de l’étudier enfant. Aujourd’hui, j’ai encore la chance de le pratiquer dans le cadre de mon travail, quand je suis sur des chantiers. Car je ne suis ni médecin, ni historien ou altermondialiste – enfin, ça, je le suis un peu, corrigea-t-il avec une pointe de malice dans les yeux.
Il laissa planer sa phrase un moment, puis avoua :
— Je suis architecte.
— Intéressant…
Elle but une gorgée de café.
— Moi aussi, je crée, mais dans l’éphémère. Je suis styliste de mode.
— Ça ne m’étonne pas.
— Vraiment ? demanda-t-elle.
Était-ce une tactique de séduction ou juste une observation sincère ?
— Une façon de porter votre sac et d’assortir les couleurs… Parlez-moi de vos dernières créations, qu’est-ce qui les caractérise ?
Lucie se sentit un peu prise de court. Difficile de qualifier ses œuvres, d’en parler simplement.
En général, quand elle avait ce genre d’échanges avec des professionnels de la mode, elle se réfugiait dans un langage commun, un jargon rassurant, s’abritant derrière les dernières tendances.
— J’aime qu’il y ait une structure claire. Dans les drapés, les tracés, les matières, que les contours soient bien définis, jusque dans le moindre détail. Que ça donne de la force et une direction à la silhouette, des looks maîtrisés, sans trop de concession. J’utilise pas mal le graphisme et le mélange du noir et blanc. Je ne sais pas si ça vous dit quelque chose…
Après le récit très précis et documenté d’Angelo sur l’histoire du café, elle craignait que ses explications sur sa vision de « créatrice de mode » soient très théoriques, voire fumeuses. Pourtant, Angelo l’écoutait avec attention, l’encourageant même à continuer.
— Mais en fin de compte, je crois que j’essaie de travailler sur la lumière. C’est au cœur de tout. Avec mes modèles, je cherche à la capter et à la renvoyer d’une manière inattendue.
Un éclat passa dans le regard d’Angelo, une étincelle lumineuse au fond de ses yeux sombres. Elle repensa au regard bleu de Laurent dont la couleur métal l’avait si souvent envoûtée. Elle essaya de chasser cette pensée.
— Et vous ? poursuivit-elle. Qu’est-ce qui caractérise vos œuvres ?
Il ne répondit pas immédiatement.
— J’aime votre histoire de lumière. Tout est là. La lumière n’est pas forcément quelque chose que l’on voit, même si elle nous fait tout voir. D’ailleurs, j’ai toujours trouvé étonnant que le cinéma ait été inventé par les frères Lumière. Drôle de coïncidence, vous ne trouvez pas ?
Lucie resta silencieuse, déstabilisée par cet homme étrange qui passait si facilement des banalités du quotidien à des réflexions historico-philosophiques. Il continua :
— Mais Venise aussi a apporté sa contribution au cinéma. Le premier travelling fut inventé depuis une gondole, le saviez-vous ? Et bien sûr, nous avons toujours la Mostra… Mais, pour répondre à votre question, ce qui caractérise mes ouvrages, c’est un peu l’inverse de vous : quelque chose qu’on ne voit pas forcément.
Il eut un sourire, et Lucie nota les fines rides au coin de ses yeux. Angelo devait avoir le même âge qu’elle, ou un peu plus. Une petite quarantaine environ. Il expliqua :
— J’aime le soin apporté aux parties invisibles. Les fondations. Ces constructions souterraines destinées à défier les années. C’est juste une exigence de bien poser les bases : par expérience, les choses se bâtissent ensuite assez naturellement et durent longtemps.
Elle regarda les mains d’Angelo. Étaient-ce des mains de bâtisseur ? Elle pensa à celles de Laurent. Des doigts de chirurgien aptes à rafistoler le corps humain meurtri. Au départ, elles l’avaient fascinée, ces mains d’orfèvre, ces doigts magiques qui pouvaient réparer les accidents de la vie et les outrages du temps.
Angelo l’interrompit dans sa rêverie.
— Vous êtes déjà repartie ?
Elle releva la tête et répondit :
— Défier le temps, c’est un beau projet. Pas si éloigné de ce que je tente de faire, finalement. Fixer une seconde, dans le tombé d’un drapé lors d’un défilé par exemple. Je sais, ça peut paraître insensé, risqua-t-elle.
— Pas du tout. Les grands maîtres de peinture ont suivi cette quête aussi en créant leur propre lumière… Les peintres vénitiens, notamment. Ce n’est pas votre première fois ici, n’est-ce pas ?
— Je suis venue au printemps dernier.
Une ombre passa dans les yeux verts de Lucie.
— Cela doit vous changer. Venir pendant l’ acqua alta , c’est particulier ; une façon authentique de découvrir la ville et son histoire d’amour avec l’eau. Venise, c’est l’eau, et pourtant c’est ce qui la tue à petit feu.
Lucie baissa les yeux et attrapa machinalement la petite cuillère argentée, la fit tourner dans sa tasse vide. Toutes les histoires d’amour finissaient-elles donc ainsi ?
Un couple venait de s’installer au comptoir. Ils commandèrent leur déjeuner.
Angelo se leva.
— Merci pour ce moment très agréable, mais je vais devoir aller travailler. Voici mon numéro de téléphone, si vous avez envie de découvrir la Venise des Vénitiens.
Il lui tendit une carte de visite sur laquelle il ajouta à la main le numéro de son portable et dessina un sourire. Au moment de la lui donner, il la retint une seconde.
— Je ne vous ai même pas demandé votre prénom…
Le serveur venait de déposer deux belles bruschettas couvertes de légumes et de mozzarella devant le jeune couple.
— À votre avis ? lança-t-elle avec un petit air de défi.
Il sembla amusé, mais ne répondit pas.
Il la salua et partit. Fidèle à sa promesse de se laisser vivre, elle décida de rester un peu et commanda une bruschetta. L’assiette du jeune couple voisin lui avait ouvert l’appétit.
4
Entretien téléphonique
« Le véritable voyage de découverte ne consiste pas à chercher de nouveaux paysages, mais à avoir de nouveaux yeux. »
Marcel Proust
–L ucie ? C’est Tristan. Je n’osais pas te déranger pendant tes vacances, mais je ne trouve pas les samples de ta nouvelle collection, je cherche depuis un bon bout de temps.
— Salut Tristan ! Pas de souci. Tu as bien fait.
Au bout du fil, Tristan souffla, soulagé. Il lui confia avoir eu peur de briser son break dès la première matinée. Il savait aussi que le travail passait avant tout et qu’elle lui en aurait voulu de ne pas envoyer les échantillons en temps et en heure.
Lucie continua :
— Regarde dans le tiroir gauche de mon bureau. Juste en-dessous du poisson rouge.
Un rire étonné, à l’autre bout du fil.
— Comment tu sais que j’ai mis Cléo ici ? Tu as installé une caméra cachée au studio avant de partir ? La confiance règne…
— Comme si tu allais te priver de coloniser mon bureau pendant mon absence !
— Je n’ai pas pu m’en empêcher, il est tellement mieux rangé que le mien ! Je me permets, je fouille… (Des bruits de tiroirs qui s’ouvrent.) Ah, je les ai ! (Un silence.) Tiens, c’est quoi ça ?
Un clic, et un MMS parvint à Lucie. Elle avait presque oublié l’existence de cette photo d’enfance reléguée au fond d’un tiroir, comme au fond de sa mémoire.
C’était un de ces vieux clichés en noir et blanc pris par les photographes d’école, ces portraits d’enfant sur des fonds psychédéliques.
Une petite fille, installée à sa table d’écolière, esquissait un pâle sourire où il manquait quelques dents, fixant l’objectif d’un regard franc et grave sous une frange droite. Les cheveux sombres contrastaient avec des yeux clairs à la lueur fragile. Lucie marqua un temps de silence avant de répondre d’une voix un peu éteinte :
— Un de mes rares souvenirs d’enfance.
— Mis à part le col Claudine, on te reconnaît bien…
— Tu trouves ?
— Des yeux graves dans un visage d’enfant.
Lucie marqua un silence au bout du fil et poursuivit :
— Oui. Je crois que c’était peu de temps après la mort de ma mère.
C’était très rare qu’elle aborde ce sujet, elle s’étonna même d’avoir ouvert une brèche. Le silence s’était propagé à l’autre bout du fil. Tristan reprit, comme pour le combler :
—Ta mère ? Elle était comment ? Tu n’en parles jamais.
Sa voix était devenue plus douce.
Lucie soupira et reprit :
— Pour tout te dire, ça va te paraître fou, mais je ne m’en souviens pas. C’est mon père qui m’a élevée, dans une petite ville du Nord. On n’avait pas grand-chose en commun et j’étais fille unique, alors il n’y a rien à dire.
Lucie sentit l’émotion de Tristan au bout du fil. Pourquoi fallait-il attendre d’être si loin pour pouvoir aborder des sujets aussi intimes ? Depuis qu’ils travaillaient ensemble ils parlaient beaucoup de la mère de Tristan, une dingue de chapeaux qui lui avait inoculé le virus du style et ne se gênait pas pour déranger Tristan à tout bout de champ, ce qui agaçait prodigieusement Lucie. Mais, de son enfance à elle, Tristan ne savait pas grand-chose. C’est vrai qu’elle n’était pas très loquace sur ce sujet. Lucie poursuivit :
— Tu vois, je crois que moi, c’est plutôt les études et le travail qui m’ont construite.
Elle s’était toujours fait la réflexion que Tristan était beaucoup plus féminin qu’elle. Il était gay et avait grandi dans un monde de femmes. Tout le contraire de Lucie. Ils se complétaient bien.
Tristan semblait surpris de tant de confidences soudaines.
— Dis donc, Venise te rendrait presque bavarde… La « recolorisation » a déjà commencé, on dirait ?
Lucie esquissa un sourire, se remémorant l’insistance de Tristan lorsqu’il lui avait conseillé de faire ce voyage, en bon expert des relations amoureuses avortées, lui qui passait d’un « chouchou » à l’autre. « Quand c’est fini, ce qui te pourrit la tête ce sont les clichés chabadabada des moments heureux. C’est ça qui tue. Il faut s’en débarrasser. Retourner sur les lieux. Recoloriser le souvenir pour passer à autre chose. » Il aimait cette idée de remettre en couleurs les souvenirs, comme ces vieux films en noir et blanc qui retrouvaient une deuxième jeunesse.
— Peut-être, répondit-elle évasivement. Ou peut-être que j’ai bu trop d’expressos. Ils sont tellement bons !
— Veinarde ! Qu’est-ce que je ne donnerais pas pour déguster un bon petit ristretto au bord du Grand Canal à côté d’un bel Italien… Bois à ma santé, s’il te plaît. Et puis pense à me rapporter un petit souvenir, hein ?
— Ne t’inquiète pas. J’ai trois jours entiers pour te trouver un cadeau encore plus kitsch que ton dernier cadeau de Barcelone.
Elle visualisa, amusée, la monture en moumoute rose des horribles lunettes qu’il lui avait rapportées d’Espagne le mois précédent. Très girly , tout ce qu’elle haïssait.
Tristan grommela au bout du fil, arrachant un nouveau sourire à Lucie. Houspiller son assistant était l’un de ses divertissements préférés – elle n’en avait pas tant que ça. Et lui n’avait pas son pareil pour la réconforter par son excentricité et sa bonne humeur. Au fil de leurs trois années de collaboration, une certaine forme de tendresse s’était développée entre eux, et il était un peu devenu le petit frère exubérant qu’elle aurait aimé avoir.
— Tu as pensé à emporter ton carnet ? demanda-t-il avec douceur, comme s’il avait perçu son changement d’humeur.
Lucie sortit de son sac un petit calepin, l’incontournable « Moleskine », celui-là même que Hemingway emportait partout, notamment quand il venait à Venise, dont il était amoureux. Tristan le lui avait offert juste avant son départ pour qu’elle y note ses impressions pendant le voyage.
— Hum, oui, mais je ne suis pas très inspirée… Écrire, ça n’a jamais été mon truc.
— On ne sait jamais, tu auras peut-être besoin d’esquisser des idées pour ta prochaine collection ! Une bonne créatrice doit toujours avoir un carnet sur elle.
— Heureusement que tu es là !
— Je te l’ai toujours dit : tu ne serais rien sans moi. Enfin, pas grand-chose… (Elle entendit une sonnerie en arrière-fond, et se sentit soudain heureuse de ne pas avoir à répondre.) Zut, je dois te laisser. Il y en a qui travaillent !
— Merci d’avoir appelé.
— Merci d’avoir répondu !
Tristan raccrocha, laissant Lucie retourner à sa solitude. Elle ouvrit le carnet ; sa reliure était encore dure, les pages vierges offertes comme une provocation. À court d’idées, elle finit par le refermer en se promettant d’y revenir plus tard.
En caressant la peau de taupe, elle eut l’impression de toucher un cœur qui battait, et se plut à imaginer que l’objet était vivant.
5
La boutique aux mots
« L’esprit cherche et c’est le cœur qui trouve. »
G EORGE S AND
D ehors, il faisait froid. Les ruelles étaient vides. Les Vénitiens étaient rentrés chez eux, la plupart des commerces étaient fermés. Lucie crut reconnaître la vitrine d’une boutique. Peut-être était-elle passée devant lors de son précédent voyage ?
Le souvenir était flou : à l’époque, Laurent absorbait toute son attention.
Le lieu était dédié à l’écriture et aux mots. Curieuse, elle poussa la porte de la boutique. Un bruit de clochettes lui fit penser aux échoppes d’autrefois, où l’on achetait des bonbons à l’unité dans des bocaux multicolores. Le cuir et le papier mêlaient leurs odeurs, créant une atmosphère surannée. Papier à lettres aux motifs chamarrés, cartons à dessin, enluminures ; tout rappelait la communication lente et raffinée des mots couchés sur le papier, d’une époque où l’on prenait le temps.
Le marchand lui fit signe d’approcher. Il se tenait en chaise roulante, à côté d’une caisse enregistreuse qui ressemblait davantage à un instrument de musique. De la poésie se dégageait du lieu sur un fond de musique baroque. L’homme salua Lucie en italien. Il avait des difficultés d’élocution, et pointa du doigt son calepin. Il semblait très intéressé.
— Bellissimo !
Surgit alors, par la porte arrière de la boutique, une jeune fille aux longs cheveux bouclés, avec de grands yeux rêveurs cernés de khôl qui mangeaient le haut de son visage. Elle avait, dépassant de ses boucles châtain, les mêmes oreilles plates en forme de palourdes que l’homme.
— Mon père est un amoureux fou des Moleskine, surtout ceux-là, les classiques.
Lucie regarda le petit carnet qu’elle tenait toujours à la main. Le père alignait des phrases lentement en fixant l’objet et tenta de lui expliquer :
— Avoir cela dans sa poche, c’est mieux qu’un compagnon… Tous les grands écrivains en ont.
Lucie sourit, pas vraiment concernée. L’homme, très curieux, continuait à interroger Lucie. Sa fille l’aidait à traduire sa pensée :
— Mon père aimerait savoir sur quoi vous écrivez en ce moment.
— Oh, je suis désolée, je n’écris pas. En fait, c’est mon premier carnet.
Le marchand fit de grands gestes en désignant son visage et réussit à articuler :
— Luna Alba.
La jeune fille compléta :
— C’est une femme écrivain italienne qui vient souvent à Venise, elle s’est déjà rendue à la boutique pour acheter des carnets Moleskine. Mon père est persuadé que c’est vous parce que vous lui ressemblez beaucoup. Surtout les cheveux.
— Vraiment ? Qu’est-ce qu’elle écrit ? s’étonna Lucie.
La jeune fille balbutia :
— D’après ce qu’elle nous en a dit, ses romans évoquent des personnes, des femmes surtout, qui cherchent, qui parfois trouvent, se trouvent… Elle écrit des histoires qui font du bien. Qui reconstruisent des vies. Vous voyez, quoi ?
Ce n’était pas d’une clarté absolue…
Cherchant à changer de sujet, Lucie fouilla la pièce du regard, embarrassée par cette méprise. Son regard fut attiré par un presse-papier ovoïde en albâtre, juste derrière la caisse. Une masse kitsch absolument pas de son goût, mais l’occasion d’une merveilleuse vengeance pour les lunettes roses en fourrure que lui avait offertes Tristan. Ravie d’avoir trouvé le cadeau parfait si facilement, elle fit comprendre qu’elle souhaitait l’acheter. Le marchand parut ravi.
— Cet œuf est un symbole de la création et de la fertilité. Luna Alba les collectionne pour nourrir son inspiration, précisa la fille, amusée, en encaissant Lucie.
Décidément, ils tenaient vraiment à la comparer à cet écrivain. En mettant l’œuf pesant au fond de son sac, elle remercia chaleureusement le père et la fille. Ce dernier lui dit au revoir d’un signe de sa main osseuse, tandis que la jeune fille la raccompagnait jusqu’à la porte, lui faisant une ultime confidence :
— Mon père est sûr que vous allez remplir le carnet de choses magnifiques. Il dit que nos histoires tissent nos vies, mais que nous pouvons tisser nos histoires.
Lucie les salua en s’éloignant dans la ruelle. Les Vénitiens se révélaient pleins de surprises – ou peut-être n’avait-elle simplement pas pris le temps de les écouter auparavant ?
La pluie avait cessé, l’humidité en suspens donnait aux façades une couleur délavée. Dans les ruelles étroites, la pâle lumière de novembre qui peinait à s’insinuer venait se refléter sur le sol glissant.
Soudain transie – était-ce la pluie ou cette solitude qui lui collait à la peau ? –, Lucie décida d’aller se changer à la pension.
6
Pension de l’Accademia
« Le souvenir, c’est la présence invisible. »
V ICTOR H UGO
A u printemps précédent, elle avait choisi cet endroit qui faisait partie du package « week-end romantique » avec champagne et fleurs dans la chambre. Le lieu s’était révélé à la hauteur de ses attentes. Elle se revit, pénétrant avec Laurent dans la chambre matrimoniale, découvrant le mobilier de bois sombre, les tentures et couvre-lits pourpres, les poutres apparentes striant le plafond blanc. Les roses et le seau à champagne, tout y était. Elle n’avait pas caché son bonheur. Puis sa joie s’était assombrie lorsqu’il lui avait lancé ce regard. La pointe de mépris dans ses yeux, le pli de dédain sur ses lèvres qui s’était accentué quand elle avait empoigné la bouteille et avait demandé, impatiente : « On le boit tout de suite ? » Elle avait soudain eu l’impression d’être ridicule, trop empressée.
Ce regard aurait vraiment dû l’alerter sur la suite de leur histoire. Se cramponner à son rêve, ne pas voir, avait été plus aisé. Laurent, après s’être douché et changé, avait débouché la bouteille de champagne en habitué. Un petit « pop ». Ils avaient trinqué à la célébration de leur rencontre.
Ils se connaissaient depuis un an et, cette fois, elle pensait que c’était du solide. Son malaise s’était alors désagrégé dans les fines bulles de champagne.
Ce n’est qu’au fur et à mesure qu’elle avait pris conscience de l’effet destructeur de cette relation. L’histoire semblait belle, et Laurent avait toutes les qualités qu’elle recherchait chez un homme. Il s’était présenté comme un séducteur repenti n’ayant plus rien à se prouver. À l’aube de la cinquantaine, il avait connu suffisamment de femmes pour être à la recherche d’une « partenaire de vie », une femme qui le rendrait heureux et vice versa , avec qui il partagerait le meilleur. Il avait beaucoup à offrir : sa culture, l’assise que lui donnait sa réussite, son raffinement érigé en principe. Lucie avait été terriblement séduite par ce sens esthète poussé à l’extrême, elle pour qui la quête de l’élégance avait été un long apprentissage. Il lui avait donné accès à des émotions et des mondes insoupçonnés. Elle s’était laissé conquérir totalement.
Puis, petit à petit, le trouble s’était installé. Il était capable de s’éclipser, sans explication, la laissant dans l’attente pendant plusieurs jours, pour revenir encore plus amoureux. Cela la déstabilisait mais elle n’osait s’en plaindre, toujours plus dépendante de lui. Sous prétexte de ne partager que le sublime, Lucie prenait conscience qu’il lui refusait les plaisirs simples d’une vie de couple, lui interdisant le quotidien. Elle en avait conçu de plus en plus de frustration. Leur voyage à Venise avait été un moyen de se rassurer ; de l’avoir rien que pour elle, au moins pour quelques jours.
Désormais, elle était sortie du roman à l’eau de rose, redevenant une héroïne ordinaire, célibataire réussissant ce qu’elle entreprenait professionnellement mais incapable de mener à bien le projet humain le plus banal qui soit : rester en couple. Lucie rêvait d’une histoire au long cours, de voir grandir des enfants. Pour l’instant, elle n’avait que ses œuvres stylistiques.
Elle n’avait pas poussé le vice jusqu’à reprendre exactement la même chambre, mais le mobilier était similaire ainsi que les ambiances de couleurs. Si la pièce semblait plus petite, le lit était tout aussi grand. Ce serait son luxe.
Tandis qu’elle y jetait son imperméable, elle remarqua, sur la table, la bouteille de Prosecco dans le seau à glace, à côté d’un bouquet de pensées mauves. Version light du package « week-end romantique ». On devrait créer un package « chagrin d’amour » , pensa-t-elle. Succès garanti.
Elle ôta ses chaussures, puis s’installa dans le petit fauteuil crapaud jouxtant la table. Elle déboucha la bouteille, fière d’y parvenir avec un joli « pop ». Avant de porter la première coupe à ses lèvres, elle alla chercher dans son sac la carte de visite d’Angelo Macciani.
Étrange sensation. Seule la lueur au fond de ses yeux noirs semblait avoir imprimé ses souvenirs, ses traits restaient évanescents. Elle était pourtant bien réelle, cette carte qu’elle tenait à la main, et ce petit smiley qu’il avait dessiné à côté de son numéro.
C’est avec un sourire qu’elle trempa ses lèvres dans le Prosecco. Elle fut surprise par la finesse du goût, sec et léger, quand les petites bulles tapissèrent sa langue. La bouteille était recouverte d’une élégante étiquette « Prosecco Di Conegliano ».
Avec Laurent, lors de leur séjour, ils s’étaient cantonnés au champagne qu’il considérait comme indétrônable. Il était issu d’une grande famille champenoise, féru d’élégance en toute chose. C’est aussi ce qui l’avait attirée chez lui. C’était curieux comme le champagne était un marqueur social, l’incontournable liant des rassemblements où il faut se montrer. Combien de coupes après la présentation des défilés pour délier les langues, parfois de vipères, dans une forme d’élégance mondaine ? Récemment le champagne « piscine », champagne noyé dans un grand verre rempli de glaçons, avait fait son apparition. Cette recherche de légèreté diluée était d’autant plus vive que la tension gangrenait son milieu professionnel, notamment à l’époque des défilés. Dans cette jungle sophistiquée de créateurs, attachés de presse, rédactrices de mode, photographes et mannequins, elle avait appris à naviguer en restant centrée sur ses propres objectifs, essayant de ne pas se montrer trop sensible aux critiques et tentatives de découragement masquées qui ne manquaient pas de se dresser sur sa route. Elle s’était armée, professionnellement. Elle se protégeait des bagarres d’ego en se réfugiant dans le travail, l’exigence voire l’intransigeance. Lors les cocktails, auxquels elle choisissait de se rendre de manière sélective pour ne pas se perdre, elle faisait attention à ne pas trop boire, et surtout à ne jamais critiquer le travail des autres.
Répandre son venin ne l’intéressait pas, elle se méfiait de l’effet boomerang féroce des mauvaises paroles. « Mauvais karma », avait l’habitude de dire Tristan, qui s’efforçait de la protéger à sa façon. « Le Diable s’habille en Prada , c’est pas pour nous. »
C’était si dur de créer, avec son sang, ses tripes, son âme. D’éviter le copier-coller et les influences faciles. Elle avait un profond respect pour toutes les formes de création. Sa discipline était sa béquille. Tristan aussi, à sa manière.
Dans ce moment de pause, elle prenait enfin conscience des sacrifices qu’elle avait endurés pour mener son projet créatif à bien. Les heures passées au bureau, oui, mais aussi les week-ends, les innombrables nuits de sommeil en retard. Sans doute une fuite. Une fuite qui la mettait à l’abri d’elle-même. L’empêchait de se confronter à ses démons.
Elle avait choisi la lumière des podiums. Quand les silhouettes effilées des mannequins sublimaient la coupe audacieuse d’une de ses créations sous une rafale de projecteurs, une petite étincelle se mettait à scintiller en elle.
Sa recherche absolue d’originalité et d’allure se révélait in fine prédictible et décodable. Un étranger avait pu la repérer d’un seul coup d’œil. Angelo ne s’y était pas trompé, ou alors il avait bluffé.
Cette pensée l’amusait autant qu’elle l’attristait. Elle se resservit une coupe de Prosecco, un peu réchauffée.
C’était stupide de vouloir comparer le champagne et le Prosecco. Ce réflexe de ranger, classifier, allait à l’encontre du véritable processus créatif. Et ce « rien » qu’elle s’infligeait, cette pause forcée, lui permettait de faire ralentir ses pensées, d’oublier le temps qui passe, de laisser les formes et les couleurs s’assembler librement dans son esprit, sans chercher à les contrôler. La langueur qui l’envahissait avait quelque chose d’euphorique, de libérateur. Sa respiration ralentissait, son souffle se faisait moins chaotique, plus régulier. Des lignes nouvelles se dessinaient dans son esprit…
Ce fut sa dernière réflexion philosophique avant qu’elle s’assoupisse, les bras en croix sur le lit king size , dont elle avait oublié de tirer le lourd couvre-lit brodé.
7
Chez Angelo, sestiere San Paolo
« Le chat est d’une honnêteté absolue : les êtres humains cachent, pour une raison ou une autre, leurs sentiments. Les chats non. »
Ernest Hemingway
A ngelo avait osé ! D’abord pour faire plaisir à sa sœur. Il ne le regrettait pas. Aborder cette passante, comme les hommes attrapent les femmes au lasso dans la rue pour les emmener boire un verre et pourquoi pas les séduire. Il ne possédait en rien l’âme d’un cow-boy, mais il avait réussi à lui parler.
Il y a dans toute rencontre une part de hasard, mais le reste, c’est quoi ?
Cela s’était avéré beaucoup plus simple qu’il l’avait cru.
La silhouette frêle de la jeune femme et le voile de tristesse sur son visage, qui la rendait belle et fragile, seule sur le pont des Soupirs, l’avaient touché. Il aurait pu inventer autre chose que cette histoire simplette de sourire qu’elle avait perdu et n’était pas fier du procédé. Ça renforcerait encore l’image du dragueur italien, il en était désolé pour ses compatriotes.

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