N attends pas que les orages passent et apprends à danser sous la pluie
129 pages
Français

Vous pourrez modifier la taille du texte de cet ouvrage

N'attends pas que les orages passent et apprends à danser sous la pluie , livre ebook

-

Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus
129 pages
Français

Vous pourrez modifier la taille du texte de cet ouvrage

Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus

Description


Emma anime la matinale de Double MR. Passionnée et impliquée, elle donne tout son temps à cette petite radio généraliste. Sur le papier, elle est simple reporter, alors qu’elle assume en réalité les responsabilités d’un chef d’édition : la matinale avec Benjamin, mais aussi la couverture des événements extérieurs, la formation des stagiaires et la rédaction des chroniques. Après six ans de bons et plus que loyaux services, en l’absence de promotion, elle s’interroge sur le sens de son dévouement.


 


Une interview avec le charismatique Julien Vascos, auteur à succès de romans initiatiques, va tout changer. Quand Emma le rencontre, l’écrivain lui propose de participer à une expérience innovante : un coaching de vie virtuel et personnalisé…

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 17 janvier 2019
Nombre de lectures 65
EAN13 9782212441437
Langue Français
Poids de l'ouvrage 2 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0350€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Emma anime la matinale de Double MR. Passionnée et impliquée, elle donne tout son temps à cette petite radio généraliste. Sur le papier, elle est simple reporter, alors qu’elle assume en réalité les responsabilités d’un chef d’édition : la matinale avec Benjamin, mais aussi la couverture des événements extérieurs, la formation des stagiaires et la rédaction des chroniques. Après six ans de bons et plus que loyaux services, en l’absence de promotion, elle s’interroge sur le sens de son dévouement.
Une interview avec le charismatique Julien Vascos, auteur à succès de romans initiatiques, va tout changer. Quand Emma le rencontre, l’écrivain lui propose de participer à une expérience innovante : un coaching de vie virtuel et personnalisé…

Enseignante de formation, Véronique Maciejak a travaillé pendant près de 10 ans dans l’univers des médias (télévision/ radio). Formée en coaching parental et à diverses techniques relationnelles, elle a ensuite publié trois ouvrages dédiés à l'éducation. N’attends pas que les orages passent et apprends à danser sous la pluie est son premier roman.
Éditions Eyrolles 61, bd Saint-Germain 75240 Paris Cedex 05 www.editions-eyrolles.com


Composé par Soft Office Éditrice externe : Gaëlle Fontaine
En application de la loi du 11 mars 1957, il est interdit de reproduire intégralement ou partiellement le présent ouvrage, sur quelque support que ce soit, sans autorisation de l’éditeur ou du Centre français d’exploitation du droit de copie, 20, rue des Grands-Augustins, 75006 Paris.
© Éditions Eyrolles, 2019
ISBN : 978-2-212-57061-8
Véronique Maciejak
N’attends pas que les orages passent et apprends à danser sous la pluie
Note de l’auteur
Cette œuvre est une fiction, toute ressemblance entre les héros du livre et des personnes existantes ou ayant existé serait purement fortuite.
Julien Vascos, bien que charmant et très séduisant, n’est que le fruit de mon imagination.
Les lieux évoqués (Aux Bonheurs des Gens, Chez Madeleine ou encore Double MR) ne se trouvent nulle part ailleurs qu’au travers de ces pages. Toute similitude avec des endroits ou des sociétés portant le même nom ne serait que pure coïncidence.
Toutes les grandes personnes ont d’abord été des enfants (mais peu d’entre elles s’en souviennent).
Antoine de Saint-Exupéry
1
Emma
Lundi 17 février 2014 – 4 h 30
S ortant légèrement la tête de la couette chaude, Emma étira loin son bras droit pour tenter d’atteindre le réveil perché sur la table de chevet. Dans l’obscurité, elle tâtonna du bout des doigts dans l’espoir d’arrêter la sonnerie criarde qui lui intimait l’ordre de se réveiller. Après quelques efforts surhumains dignes d’une contorsionniste, elle parvint à s’emparer de l’objet tant convoité et en profita pour modifier l’horaire de l’alarme. Ce court répit lui permit de retomber dans les bras de Morphée quelques instants furtifs. Emma pensa naïvement que la dizaine de minutes de sommeil supplémentaires qu’elle s’octroyait l’aiderait à se lever plus facilement ensuite. Il n’en fut rien et, lorsqu’un nouveau bip aigu retentit à 4 h 40, la jeune femme pesta de plus belle, enfouissant sa tête dans l’oreiller, désespérément fatiguée.
Comme chaque jour de la semaine, Emma maudit son réveil.
Rien n’y faisait, elle ne s’habituait pas à ce rythme décalé.
Elle finit par s’extraire de son lit et transporta péniblement son corps jusqu’à la salle de bains. Avançant l’échine courbée comme si le poids du monde pesait sur ses frêles épaules, Emma s’offrit une douche bien chaude pour se réveiller en douceur. Elle avait allumé la radio et reconnut avec plaisir l’une de ses chansons favorites : Can’t Take My Eyes Off You de Frankie Valli. Bien que née au début des années 1980, la jeune femme était fan de funk, de soul music et de disco. Claude François, Abba et les Jackson Five avaient ses faveurs.
Essayant de fredonner les paroles du tube américain sans vraiment y arriver, la jeune femme se surprit à rire sous la douche. Elle avait beau connaître cette chanson par cœur, elle n’en retenait jamais les paroles, le comble pour une journaliste de radio musicale.
Elle massa sa nuque encore engourdie et frotta son visage pour s’éveiller un peu plus. L’odeur du savon parfumé qu’elle venait d’ouvrir lui chatouillait agréablement le nez. Elle esquissa un sourire tout en continuant à chantonner.
— I love you baby ! Ta da da da da da…
Quelques fausses notes plus tard, tournant le robinet d’eau chaude, elle arrêta sa douche. Enfilant son peignoir délavé, elle essuya d’un revers de manche la buée déposée sur le miroir de son meuble vasque pour contempler son reflet. La mine crispée, la jeune femme grimaça : l’image qu’elle entrevit ne lui convenait guère. Ses yeux bleus qui jadis lui valaient tant de compliments semblaient définitivement noyés au milieu de deux grands cernes noirs, son teint de porcelaine lui donnait un air malade et ses joues creusées la vieillissaient indéniablement. Emma se pinça les joues pour leur faire prendre un teint rosé et tenta un léger sourire espérant ainsi améliorer son apparence. Hélas, le tableau qu’elle observa ne la satisfaisait pas davantage, pire, elle constata que de nouvelles petites ridules avaient fait leur apparition autour de sa bouche. Poussant un soupir de résignation, la jeune femme décida de s’accorder cinq minutes pour se maquiller avant de partir. Elle appliqua un anticernes sous ses yeux, allongea ses cils avec du mascara noir et traça un trait d’eye-liner sur ses paupières. Elle rajouta un rapide coup de blush sur ses joues et un léger voile de gloss sur ses lèvres. Le temps lui manquait pour faire davantage. Se regardant de nouveau dans le miroir, Emma conclut avec dépit :
— Cinq minutes pour essayer de cacher toute la misère du monde, je crois que c’est mission impossible…
Elle brossa ensuite rapidement ses cheveux châtains avant de les relever en chignon au-dessus de sa tête. Les quelques mèches qui n’avaient pas été prises par l’élastique retombaient sur son visage lui conférant un air juvénile qu’elle appréciait assez. Emma saisit ensuite ses vêtements laissés à l’abandon derrière son lit. La jeune femme n’était pas en avance ce matin et préférait remettre ses habits de la veille plutôt que d’ouvrir ses placards à la recherche d’une nouvelle tenue. Sentant rapidement son tee-shirt, elle estima que son odeur était correcte et l’enfila à la hâte. Aujourd’hui, comme tous les jours de la semaine, son look serait simple : jean et pull-over.
Enfin prête, elle effectua un rapide détour par la cuisine pour se servir un grand café. Emma fit la moue : la boisson était bien trop amère à son goût. Elle fouilla ses placards à la recherche de sucre, mais constata avec déception que cette denrée était aux abonnés absents. En ouvrant le réfrigérateur, elle remarqua également qu’elle n’avait plus de quoi se nourrir correctement. Au menu : un reste de pizza, un concombre trop avancé, une boîte d’œufs vide, une plaquette de beurre et un bocal d’olives entamé : maigre butin ! Se rabattant sur le placard de la dernière chance, elle y découvrit un paquet de chips déjà ouvert. Il datait d’hier soir et les pétales de pommes de terre étaient encore croustillants, bingo ! Cela ferait office de petit déjeuner. Tout en piochant dans le sachet, Emma regarda avec tristesse celui qui était autrefois son compagnon de route. Son robot ménager, alias son ami magique comme elle le surnommait, était caché sous un torchon dans un coin de la cuisine. Elle ne l’avait plus utilisé depuis des mois et pourtant ce n’était pas l’envie qui lui manquait. Elle se l’était offert six ans auparavant, grâce à sa première paie, pour satisfaire à moindre effort ses désirs culinaires. Emma aimait tester et créer de nouvelles recettes, surtout les desserts. Petite, elle avait appris les grands classiques auprès de sa mère et de sa grand-mère. Pour ses 25 ans, ses parents lui avaient même offert des cours dans un atelier de chefs, lui permettant ainsi de se perfectionner.
Mais, très prise par son travail et en manque évident de sommeil, la jeune femme ne s’accordait plus le temps de cuisiner.
Elle qui aimait tant flâner sur les marchés pour choisir les fruits et légumes les plus frais s’accommodait maintenant de plats industriels, de pizzas livrées à domicile voire… de simples chips. Emma songea que sa grand-mère devait se retourner dans sa tombe de la voir si perdue, culinairement parlant. Elle tourna la tête vers son étagère à épices et lut avec amertume les étiquettes des pots alignés : « Basilic, curry, curcuma, estragon, macis, paprika, raifort, safran… » Toutes ces saveurs qui autrefois la faisaient voyager prenaient maintenant la poussière. Emma soupira et s’en voulut de s’être autant laissé happer par son travail. La pile de linge sale qui s’offrait à sa vue dans l’entrebâillement de la porte voisine finit d’achever son moral déjà bas. Il était urgent qu’elle ralentisse son rythme. Il était plus que nécessaire qu’elle ait du temps pour elle !
Mais pour l’heure, elle en manquait…
L’horloge de la cuisine indiquait 5 heures passées de trois minutes. Dans une demi-heure, elle devait être à l’antenne.
Abandonnant sa tasse de café à moitié pleine dans l’évier, elle enfila ses boucles d’oreilles oubliées sur le meuble de l’entrée et chaussa rapidement des baskets sans en défaire les lacets. Elle prit son sac, son manteau, ses clés puis referma rapidement la porte de son appartement.
Déboulant dans la cour intérieure de l’immeuble, Emma constata à regret qu’elle avait oublié son écharpe. Il faisait un froid glacial et, à chaque expiration, son souffle se transformait en un petit nuage blanc flottant. Elle jeta un œil à sa fenêtre de cuisine située au troisième étage de la grande bâtisse et jugea qu’elle n’avait plus le temps de remonter. Relevant le col de son manteau, la jeune femme fouilla frénétiquement dans ses poches pour découvrir avec plaisir qu’elle y avait laissé ses gants. Après avoir couvert ses mains, elle les frotta entre elles, espérant ainsi se réchauffer. Un petit cri perçant s’échappa de sa bouche lorsqu’elle consulta sa montre.
Il était déjà 5 h 07.
Le timing était serré, mais pas impossible : il lui restait exactement vingt-trois minutes pour être à l’heure. En marchant d’un pas alerte, elle pouvait espérer être à son travail d’ici vingt minutes, soit cent quatre-vingts secondes en avance : le grand luxe ! Prendre le bus aurait été plus rapide, mais le premier service ne débutait qu’à 6 heures et Emma ne possédait pas de voiture. Se hâtant de pousser la lourde porte de son immeuble, Emma en enjamba le seuil et prit à droite en direction des locaux de la radio.

Double MR était une radio régionale privée, basée à Fontainebleau en Seine-et-Marne, dirigée par Éric. Divorcé, ce père de deux adolescents de 13 et 15 ans consacrait toute sa vie à la radio dont il était le fondateur et le directeur d’antenne depuis 1990. Sa femme, lasse que son travail prenne le pas sur sa vie familiale, l’avait quitté une dizaine d’années auparavant et avait déménagé près de Narbonne pour retrouver ses attaches familiales. Éric ne voyait plus ses enfants que deux fois par an, pour les fêtes de fin d’année et pendant les grandes vacances d’été. Ne prenant jamais de repos, il était présent quotidiennement de 9 heures à 19 heures. Seul à la tête de la radio, ce quinquagénaire gérait une équipe d’une quinzaine de personnes composée d’animateurs, de journalistes, de commerciaux, d’un webmaster et d’une assistante de direction.
Double MR proposait un format dit « top 40 » en diffusant les titres commerciaux rencontrant le plus de succès en France. On y retrouvait aussi des jeux, des chroniques ainsi que deux grandes émissions en direct : le « Morning Double MR » de 5 h 30 à 10 heures et le « Back to Home ! » pour le soir, en semaine. La majorité des week-ends, la radio était présente dans des villes de la région pour faire vivre les événements locaux (foires, salons du livre, fêtes des plantes…), ce qui lui permettait d’obtenir des subventions non négligeables auprès du conseil régional. Le reste du financement de la radio provenait de dons privés d’investisseurs et des recettes publicitaires. Pas moins de cinq commerciaux sillonnaient quotidiennement les trois départements sur lesquels la radio émettait (Yvelines, Essonne et Seine-et-Marne) à la recherche d’annonceurs potentiels.
En avril prochain, cela ferait six ans qu’Emma travaillait au sein de cette station. Elle avait commencé par présenter les flashs informations du soir avant d’intégrer l’équipe rédactionnelle à temps plein. Puis, elle avait été promue, un an plus tôt, au poste de chef d’édition du « Morning Double MR ». Son rôle consistait à préparer et coanimer la matinale, écrire et enregistrer diverses chroniques (infos people, actu littéraire et news médias) tout en assurant l’encadrement des journalistes de la rédaction. La jeune femme était aussi très présente lors des animations du week-end pour réaliser des interviews en direct.
Cette saison, Emma présentait la matinale avec Benjamin. Plus qu’un collègue, il était devenu au fil du temps un très bon ami, voire un confident. La jeune femme aimait son humour, son franc-parler et avait toute confiance en lui. Côté musique, les deux compères avaient des goûts diamétralement opposés, ce qui entraînait parfois des discussions sans fin. Alors qu’Emma se déhanchait au son d’ A, B, C des Jackson Five, Benjamin, lui, affectionnait le thrash metal avec des groupes comme Sepultura ou Metallica. Il reprenait d’ailleurs leur répertoire avec son groupe amateur qui se produisait ponctuellement dans certains pubs de la région. De taille moyenne, avec une barbe toujours bien taillée, ce beau parleur musclé arborait de nombreux tatouages sur les bras ainsi qu’un piercing à l’oreille gauche. Sa tenue vestimentaire restait fixe en toute saison : jean et tee-shirt humoristique, à manches courtes exclusivement. Son style détonnait avec sa façon d’être ; Benjamin était avant tout un grand sentimental au cœur tendre. Très sociable et toujours de bonne humeur, sa famille et ses amis restaient sa priorité. Côté travail, l’animateur avait une double casquette : le matin, il animait et réalisait l’émission « Morning Double MR », puis de 10 heures à 13 heures, il s’occupait de la rédaction des publicités et des bandes-annonces pour la station. Benjamin était sur place tous les jours dès 5 heures du matin. Il vérifiait la planification musicale de la matinale – notamment pour éviter que deux titres du même artiste ne se suivent – et s’assurait que les chroniques et interviews du jour aient bien été insérées dans la programmation. La radio s’était équipée d’un nouveau logiciel et tous les membres de la rédaction, Emma comprise, ne le maîtrisaient pas encore parfaitement. À 25 ans, ce jeune homme responsable, et toujours organisé, était déjà marié et père d’un petit Valentin, âgé de 18 mois. Toute la famille avait récemment emménagé dans une maison à la campagne, à une heure de route de la station.
Benjamin n’arrivait cependant pas le premier à la radio, Jérémy le précédait généralement d’une demi-heure. Élève en troisième et dernière année d’une grande école de journalisme, il s’occupait des flashs informations entre 5 h 30 et 10 heures et de la chronique « Bons plans sorties » diffusée dans les différents programmes de la journée. Sur Double MR, les informations couvraient les actualités nationales et locales. Ainsi, dans un même discours, l’étudiant pouvait tout aussi bien parler d’un conflit armé en Irak que d’une foire à la tomate dans un village voisin. L’exercice était assez complexe, néanmoins le jeune homme s’en sortait plutôt bien. Jérémy avait une grande capacité de travail, ne rechignant jamais à la tâche. Il était toujours prêt à se déplacer, peu importaient l’heure et le lieu, notamment pour réaliser des interviews, sa véritable passion. Sa seule faiblesse résidait dans l’écriture de ses textes qui tenaient davantage de la prose philosophique que du style radiophonique. Emma l’aidait à s’améliorer, car en radio le temps était limité et les propos de chaque intervenant, minutés. Le discours devait être concis, clair et percutant sans quoi l’auditeur risquait de zapper.

Il était 5 h 29 ce lundi quand Emma arriva à la radio.
Sans prendre le temps d’ôter son manteau, l’animatrice jeta son sac sur une chaise du studio, gratifiant au passage ses collègues d’un large sourire. Elle eut à peine le temps de mettre son casque que Benjamin démarrait :
— Bonjour et bienvenue dans le Morning Double MR ! Il est 5 h 29, très bon réveil à tous. Salut, Emma !
— Salut, Benjamin et bonjour à tous. Attention, il fait très froid ce matin, j’ai oublié mon écharpe et je le regrette bien. Couvrez-vous et méfiez-vous du verglas.
— Jérémy nous fera un point météo détaillé à la fin du flash. Double MR, il est maintenant 5 h 30 tout pile, place aux actualités du jour , annonça l’acolyte d’Emma.
Le flash dura environ trois minutes avant d’enchaîner avec Tous les mêmes de Stromae. Durant la diffusion du titre, les trois animateurs enlevèrent leur casque et échangèrent entre eux. Avant que Jérémy ne reparte dans son bureau pour revoir ses textes, Emma se permit de le reprendre sur son titre d’accroche trop long et pas assez pertinent. Il était aussi essentiel que le journaliste démarre son prochain flash par la météo. L’ensemble de l’Île-de-France venait en effet d’être placée en vigilance orange à cause du verglas et des chutes de neige. L’étudiant en journalisme acquiesça puis laissa le duo seul.
— Je suis désolée, chouchou, le réveil était trop difficile ce matin. Plus ça va, plus j’arrive en retard…, s’excusa d’une petite voix fébrile Emma.
— Mais tu es arrivée pile à l’heure, que te reproches-tu ? Et puis ne t’inquiète pas, je peux faire le lancement de Jérémy seul. En plus, personne ne nous écoute à cette heure-ci. Je ne comprends toujours pas pourquoi Éric a voulu nous faire commencer si tôt. Franchement, avant, de 6 heures à 10 heures, c’était beaucoup mieux, poursuivit Benjamin.
— J’avoue que je ne suis pas convaincue non plus de cette demi-heure en plus. Bon, sinon, ça va toi ?
— Écoute, super, j’ai donné un concert samedi soir au Puffy Pub de Chailly-en-Bière et j’ai passé mon dimanche à bricoler à la maison, tout tranquillou. Et toi, quel a été ton programme ?
— J’ai animé le troc aux plantes d’Étiolles avec Sébastien. Et comme Éric était en galère pour le démontage du studio, j’ai dû l’aider à ranger le matériel. Je suis rentrée chez moi à 20 heures.
— Franchement, il faut que tu arrêtes de faire les extérieurs, c’est la galère à chaque fois. Et au final, tu te reposes quand ? Elle est où ta vie à toi ? s’agaça Benjamin.
— Ça me saoule, mais à part Sébastien, Éric n’a jamais aucun volontaire, alors comment faire ? En tant que chef d’édition, je me dois de montrer l’exemple.
— Ma petite Emma, dois-je te rappeler que ton titre de chef d’édition ne te rapporte que des emmerdes ? Tu as encore plus de travail que nous et avec très peu de privilèges. Éric utilise ce titre pour te solliciter davantage. Il t’a à l’affectif, cesse de rentrer dans son jeu, grogna Benjamin.
— J’ai quand même eu une prime de 500 euros à Noël, dit Emma. Et puis Éric m’a commandé de belles cartes de visite, poursuivit la jeune femme, un peu gênée.
— La blague, Emma… Sérieux… 500 euros pour tout ce que tu fais en plus ? Déjà que je trouve que j’en fais trop, mais toi, c’est le pompon. Tu peux me rappeler ce qui est notifié sur ton contrat de travail ?
— Éric m’a promis qu’avant la fin de la saison il me ferait une nouvelle fiche de poste avec une évolution de salaire.
— Il dit ça chaque année pour tout le monde et rien ne se passe… Je réitère ma question : qu’y a-t-il d’inscrit sur ta feuille de paie ?
— Reporter.
— Hum hum… alors que tu fais un boulot de chef d’édition… OK. Et tes horaires ?
— 5 h 30-12 h 30.
— D’accord. Pour le 5 h 30, tu le respectes, mais pour le 12 h 30, j’en doute. Je pars à 13 heures et je te vois toujours à la rédaction à cette heure-là !
— Sur les horaires, tu abuses, toi aussi tu fais plus que le contractuel.
— J’en fais un peu plus, mais pas trop non plus. Et puis moi je refuse toujours d’intervenir sur les extérieurs le week-end. Je préfère largement être avec ma femme et Valentin, je donne assez à la radio en semaine. Et enfin, dernière question, tu peux me rappeler ton salaire ?
— Tu le connais très bien, rétorqua Emma, comme tout le monde ici, 1 500 euros.
— Comme tout le monde… à l’antenne ! N’oublie pas que les commerciaux gagnent bien plus que nous, mais ça c’est encore un autre problème. En tout cas, bravo, waouh, tu gagnes 50 euros de plus que le SMIC, formidable ! Ah non, n’oublions pas ta superbbbbbe prime de 500 euros et tes belles cartes de visite ! renchérit Benjamin en imitant la voix de sa consœur.
Emma ne put s’empêcher de rire tout en rallumant rapidement son micro pour reprendre l’antenne. Les dernières notes de Stromae résonnaient dans le studio « Tous les mêmes, tous les mêmes, tous les mêmes et y’en a marre… ». Il était temps de passer à l’horoscope. Une chronique décalée rédigée quotidiennement par la jeune femme qui attribuait des notes aux différents signes du zodiaque. Les signes n’étaient pas présentés dans leur ordre habituel, mais selon leurs prévisions du jour. Ainsi, l’horoscope démarrait toujours par le signe dont Emma estimait que la journée serait la plus compliquée. Aujourd’hui, il s’agissait des Verseaux qui, après s’être levés du mauvais pied, se retrouveraient forts désappointés : amour, travail, amis, rien ne semblait aller pour eux ! Après avoir attribué des évaluations plus ou moins positives aux Béliers, Vierges, Gémeaux, Taureaux et Cancers, Benjamin eut l’honneur, quant à lui, de conclure avec le signe du Capricorne, grand favori du jour :
— Et on termine cet horoscope avec le gagnant de ce lundi 17 février 2014. Il s’agit du Capricorne ! lança Benjamin.
— Chouette, c’est mon signe ! coupa alors Emma.
— Eh bien, Emma, et tous nos auditeurs Capricornes, sachez que votre journée est placée sous de très bons auspices ! Non seulement tout se passera bien pour vous côté cœur et côté travail, mais vous allez faire de nouvelles rencontres enrichissantes. C’est une journée à 18 sur 20 pour vous !
— Félicitations, amis Capricornes et histoire de redonner le moral aux Verseaux, loosers d’un jour, je leur dédie mon dicton : « À la Saint-Alexis, les Verseaux feraient mieux de rester au lit, espérons que demain, à la Sainte-Bernadette, ils feront la fête ! »
— Merci, Emma, pour cette fabuleuse citation. Je suis certain que nos auditeurs seraient ravis que tu les compiles dans un livre. On va réfléchir à cette idée pendant la pub et, après, je vous propose un titre qui a ensoleillé notre été et qui cartonne toujours : Get Lucky des Daft Punk avec Pharrell Williams. Double MR, il est 5 h 45, très bon réveil à tous , termina Benjamin.
Pendant la diffusion des publicités, Emma et Benjamin reprirent leur conversation :
— Non, mais sérieux, Emma, il faut que tu arrêtes les frais, tu as vu ta tête ? interrogea Benjamin. On dirait un fantôme qui n’a pas vu le jour depuis des lustres !
— Ah non, là, t’es vache, je me suis maquillée ce matin.
— Tu as vraiment besoin de prendre soin de toi, de dormir et de t’amuser ! continua Benjamin en l’écoutant à peine. Regarde mon tee-shirt du jour, je l’ai personnalisé avec une phrase qui tombe à point nommé pour toi !
— « Le travail c’est la santé, rien faire c’est la conserver », lut Emma. Mais ce n’est pas de toi ça, c’est d’Henri Salvador ! rit la jeune femme.
— Et qui te dit que ce n’est pas moi qui lui ai soufflé cette tirade ? poursuivit Benjamin, sûr de lui. Je suis déjà très doué pour rédiger des messages publicitaires… alors des chansons, imagine ! Bon sérieusement, Emma, la vie, ce n’est pas que Double MR. Il y a des limites à l’implication professionnelle, surtout vu comme Éric se fiche de nous. Alors que les audiences ne cessent d’augmenter, nos salaires stagnent, tu trouves ça normal ?
— Non… Mais dis-moi, réfléchit la jeune femme en écoutant la radio. J’ai l’impression qu’on a encore plus de publicités que la semaine dernière ?
— Carrément, on dirait un couloir de pubs ! Je plains les auditeurs… Et moi ça me fait un max de boulot en plus aussi, j’aurais bien besoin d’un assistant. Les commerciaux ont hyper bien vendu ces derniers mois, remarque c’est logique vu nos courbes ascendantes. Et après, Éric nous fait croire qu’il ne peut pas nous augmenter, la blague…
— Tu râles et pourtant ça fait trois ans que tu es ici. Pourquoi restes-tu ?
— Touché et… coulé. Dès que je trouve ailleurs, je pars. Si je pouvais démissionner, je le ferais, mais avec la maison qu’on vient d’acheter, un seul salaire ne suffirait pas à rembourser l’emprunt. Pour tout t’avouer, je suis en train de finaliser une nouvelle maquette et je vais l’envoyer dès cette semaine à d’autres stations. Je vise les radios nationales maintenant, je me dis que je peux y prétendre avec mon expérience. Pourquoi tu ne postulerais pas ailleurs, toi aussi ?
— Je n’en sais rien. Je ne me suis jamais vraiment posé la question. J’aime bien où j’habite, j’ai mes habitudes, je peux aller au travail à pied… Et puis, j’ai quand même espoir qu’Éric change un jour mon contrat.
— Allez, laisse-moi rire, Emma, on croirait entendre une petite vieille ! Réveille-toi et sors de ta zone de confort ! Ne passe pas à côté de ta vie pour…
Benjamin n’eut pas le temps de terminer sa phrase, Jérémy entrait dans le studio. Il préférait arriver un peu en avance pour son flash de 6 heures. Emma l’annonça après le titre des Daft Punk et il se lança. Cette fois-ci, le journaliste avait fait des efforts d’écriture et sa voix était posée et rythmée. Emma le félicita.
La matinée se poursuivit pour les deux animateurs qui échangèrent à nouveau sur leur avenir à Double MR au fil des morceaux de musique, des flashs et des chroniques enregistrées. Benjamin voulait inciter Emma à s’interroger sur ses priorités.

L’émission terminée, les deux amis se séparèrent pour entamer chacun leur deuxième partie de journée de travail. Benjamin avait le privilège de disposer de son propre bureau. Il pouvait ainsi appeler en toute quiétude l’ensemble des professionnels avec qui il collaborait (annonceurs, comédiens voix pub…) et travailler sur ses montages audio pour la création des publicités de la radio. Emma et le reste de l’équipe rédactionnelle (animateurs et journalistes) devaient partager un open space comptant quatre postes. Quand ce lundi Jérémy partit enregistrer ses chroniques dans le studio, Emma se retrouva bien seule dans ce grand espace. Pourtant, ce calme extérieur ne l’aida pas à se concentrer. Elle ne savait pas si c’était dû à la fatigue ou à la discussion qu’elle venait d’avoir avec Benjamin, mais elle se sentait confuse.
Son ami avait-il raison de la pousser à se questionner davantage sur sa vie professionnelle ? Était-elle réellement à sa place à Double MR ?
Une chose était sûre, Emma se sentait lasse, voire surmenée. Depuis six ans, elle travaillait sans relâche en accumulant les heures supplémentaires. C’était peut-être l’année de trop… Trop de travail, mais aussi trop de promesses non tenues par Éric, le directeur d’antenne.
Peut-être était-il temps de partir ? Mais pour aller où ? Dans une autre radio ?
Emma se rendit compte qu’elle n’avait jamais réfléchi à cette éventualité. D’aussi loin qu’elle se souvienne, elle avait toujours pensé rester fidèle à Éric. Il lui avait donné sa chance et elle considérait qu’elle lui en était redevable.
Il l’avait engagée à l’issue de son master de droit en juin 2008. Elle avait au préalable effectué un stage de trois mois à la rédaction qui s’était très bien déroulé. Éric, qui avait su déceler son potentiel, l’avait rapidement mise à l’antenne, avec succès. La jeune femme, débordante d’idées, avait fait preuve de beaucoup d’initiatives, convainquant le directeur d’antenne de lui offrir un poste en CDI. Emma avait également profité d’une bonne conjoncture puisque l’une des deux journalistes titulaires était partie en congé parental avant de démissionner définitivement trois ans plus tard. Elle s’était trouvée au bon endroit, au bon moment.
En se remémorant ses débuts chez Double MR, la jeune femme se souvint du bonheur et de l’enthousiasme qui l’animaient. Après cinq années d’études fastidieuses dans une matière qui ne la passionnait guère, la radio avait été une révélation. Emma aimait parler, expliquer, discuter, raconter, rire et transmettre sa bonne humeur. Autant de qualités essentielles en radio.
Pourtant, rien ne prédestinait l’ex-étudiante en droit au journalisme. Plus jeune, elle s’imaginait plutôt travailler dans la psychologie ou l’humanitaire. La jeune femme voulait se sentir utile et ressentait un grand désir d’aider les autres. Au lycée, à l’issue de sa seconde, elle avait émis le désir de s’engager vers une filière sociale pour poursuivre son dessein. Ses parents, tous deux ingénieurs de profession, préféraient la voir suivre un cursus scientifique, davantage adapté à son profil. La jeune fille avait en effet de très bonnes notes en mathématiques et en sciences physiques. Emma s’était laissé convaincre en s’imaginant par la suite pouvoir intégrer l’équipe de Médecins Sans Frontières. Après l’obtention de son bac S et très soutenue par ses parents, elle avait décidé d’intégrer la faculté de médecine, proche du domicile familial. Emma avait travaillé d’arrache-pied et pourtant, comme la grande majorité de ses congénères, elle avait échoué à l’examen d’entrée en seconde année. La veille de ses résultats, sa grand-mère maternelle était décédée, laissant le cancer qui la rongeait depuis des mois l’emporter. La jeune fille, très proche de son aïeule, fut particulièrement affectée par la perte de celle qu’elle surnommait « Manou » et qui l’avait en grande partie élevée. Elle perdit toute motivation scolaire et décida de ne pas recommencer sa première année de médecine. Cette période fut difficile pour Emma alors en total désaccord avec ses parents qui ne mesuraient pas la peine qui la consumait.
Elle avait choisi de quitter le nid familial pour retrouver ses deux meilleures amies, Cécile et Émilie, étudiantes en fac de droit. Les trois jeunes filles s’étaient rencontrées en seconde au lycée. Grâce à l’héritage de sa grand-mère, Emma avait pu s’acheter son appartement et avait intégré leur université. Avec la perte de sa Manou, son besoin d’appartenance s’était amplifié et elle ressentait la nécessité d’être entourée d’un groupe connu qui pourrait prendre soin d’elle. S’en étaient suivies cinq années d’études laborieuses… Emma n’avait aucune appétence pour le droit pénal, les juridictions ou encore la fiscalité générale.
La jeune femme terminait péniblement son master lorsqu’elle entendit parler d’un stage à la rédaction de Double MR dont les locaux se trouvaient à un peu moins de deux kilomètres de chez elle. Elle s’était empressée de postuler d’autant plus qu’il lui manquait une dernière formation en entreprise pour valider son semestre. Non seulement elle avait obtenu trois mois de stage, mais, qui plus est, un poste fixe en fin de mission. Quand Éric lui avait proposé un emploi de journaliste en CDI, Emma l’avait vécu comme une délivrance. La jeune femme, alors âgée de 23 ans, avait accepté immédiatement, sans se poser de questions sur ce qu’elle aimerait réellement faire. Elle avait également été encouragée par ses parents, rassurés qu’elle trouve aussi rapidement une situation professionnelle stable.
Et aujourd’hui, six ans plus tard, Emma était toujours là.
Son poste avait évolué, sa charge de travail ne cessait d’augmenter, mais son salaire, lui, restait constant. Il y avait peut-être, en effet, de quoi se questionner comme le lui suggérait Benjamin. Mais ce qui perturbait Emma en ce moment n’était pas tant la question de l’argent que sa baisse de motivation. Depuis près d’un an, elle n’arrivait plus le matin avec la petite étincelle qui l’animait tant auparavant. Elle éprouvait une certaine lassitude et, petit à petit, un vide se faisait sentir en elle. Il lui manquait quelque chose, mais quoi ?… Du sommeil, très certainement, mais aussi, sans doute, autre chose de plus profond.
La sonnerie du téléphone interrompit Emma dans ses réflexions personnelles. Éric lui demandait de le rejoindre dans la salle de conférences. Tous les lundis midi, le directeur d’antenne réunissait les acteurs de la radio (hors commerciaux) pour une conférence de rédaction d’une à deux heures. Il y évoquait les points forts de la semaine, les événements locaux à venir et les prochaines interviews à réaliser. Chacun repartait avec son planning et ses missions. C’était un moment convivial, Éric commandait des pizzas et des salades pour l’ensemble de l’équipe. Emma appréciait particulièrement ces réunions qui lui permettaient de retrouver Sébastien, l’animateur du « Back to Home ! » qu’elle estimait beaucoup. Depuis son arrivée au sein de Double MR, la journaliste et lui avaient tissé une très belle amitié, et ce sans aucune ambiguïté.
Ce beau brun au teint métissé de 43 ans était un personnage peu commun. Aveugle de naissance, Sébastien ne passait pas inaperçu. Armé d’une canne multicolore, il arrivait à la station avec sa machine à écrire en braille sous le bras. Quand Éric lui demandait de parler de tel ou tel événement, il traduisait instantanément tout ce qui lui était nécessaire. Et Éric devait parfois hausser le ton pour se faire entendre tant son outil était bruyant ! Emma se demandait si Sébastien n’exagérait pas un peu ses frappes sur les touches pour taquiner ses collègues. À la radio, tout le monde s’accordait à dire qu’il possédait la plus belle voix. C’est d’ailleurs lui qui recevait le plus de courriers de fans. Emma ne comptait plus les lettres d’amour qu’elle lui avait lues ! Sébastien était surtout un grand professionnel ; il gérait d’ailleurs seul, et d’une main de maître, l’émission du soir. Il n’avait pas de coanimateur pour le seconder. À ses côtés, se trouvait uniquement Chloé, la présentatrice des informations. La première fois qu’Emma l’avait vu, elle n’avait pas remarqué tout de suite son handicap tant il paraissait à l’aise dans le studio. Elle avait fini par découvrir la vérité lorsque l’animateur lui avait dit que ses yeux étaient au bout de ses doigts et qu’il avait besoin de la toucher pour mieux la connaître. Sébastien était un grand séducteur et il avait courtisé toutes les filles de la radio avec cette technique. Pour l’heure, et à son grand désarroi, le quadragénaire restait un éternel célibataire. Emma lui avait conseillé à maintes reprises de s’inscrire sur des sites de rencontres en ligne, en vain. Après Éric, Sébastien était le plus ancien de Double MR. Il avait commencé à y travailler au début des années 1990, à 22 ans à peine. Hyperactif de nature, l’animateur n’avait jamais compté ses heures de travail et, de semaine comme de week-end, répondait toujours positivement aux demandes du directeur d’antenne. Double MR était toute sa vie et il habitait d’ailleurs dans l’immeuble voisin. Véritable mémoire de la bande FM, Sébastien ne se faisait pas prier pour raconter des anecdotes du passé. Il aimait également évoquer les anciens animateurs : « En 2000, on avait un super duo pour la matinale : Hector et Manu. Ça manquait un peu d’hormones féminines, mais ils assuraient tous les deux ! Manu a été débauché comme auteur par NRJ et Hector travaille maintenant comme commentateur sportif pour iTélé. Ils étaient doués ces petits cons. Ah, c’était le bon vieux temps… » Ces discours élogieux en l’honneur des animateurs d’antan avaient le don d’agacer Benjamin et de faire rire Emma.
L’autre dada de Sébastien, et qui amusait aussi beaucoup la jeune femme, était de rouspéter continuellement contre Double MR. Râler faisait, en effet, partie intégrante de son personnage. L’animateur ne pouvait s’empêcher de critiquer Éric en répétant à qui voulait l’entendre qu’il allait postuler ailleurs, qu’il méritait mieux et qu’avec sa voix il trouverait facilement un nouveau poste d’animateur. Et comme chaque année depuis vingt ans, Sébastien ne postulait jamais ailleurs et poursuivait sa collaboration avec Double MR. Il pestait également contre les animations en extérieur les week-ends et pourtant il était toujours le premier à s’y porter volontaire !
Comme chaque lundi, Emma s’approcha doucement de lui et, en effleurant ses épaules, lui fit un baiser sur la joue avant de prendre place à ses côtés. L’animateur reconnaissant Emma à son odeur et à sa gestuelle lui lança alors d’un ton faussement grave :
— Ah, ma petite chérie du matin. Je sais que tu es folle de moi, mais il va falloir que tu patientes, j’ai déjà une dizaine de prétendantes qui m’attendent. Un jour peut-être je serai à toi, ne désespère pas !
Emma ne put réprimer un rire coupant ainsi la prise de parole d’Éric qui venait de débuter la réunion. Ressemblant à une petite fille prise en flagrant délit de bavardage, la jeune femme rougit avant de s’enfoncer le plus profondément possible dans sa chaise. La semaine s’annonçant pauvre en événements locaux, la conférence de rédaction fut vite bouclée. Les vacances scolaires avaient débuté samedi et aucune manifestation culturelle ou sportive importante n’était programmée pour les trois semaines suivantes. Emma sourit, satisfaite de pouvoir disposer librement de ses prochains week-ends.
Alors que chacun se levait pour vaquer à ses occupations, Éric s’approcha d’Emma :
— Alors, pas trop angoissée pour cet après-midi ?
Emma songeait déjà à son repos bien mérité. S’imaginant prendre un bon bain chaud après avoir commandé des sushis pour son repas du soir, elle ne comprit pas bien la question de son patron.
— Euh, non, pourquoi, je devrais ? reprit-elle d’un air étonné.
— Tu as quand même mis des mois à décrocher l’interview de Julien Vascos, alors je pensais qu’à quelques heures du grand moment, tu serais peut-être stressée, poursuivit Éric, dubitatif.
Emma se mordit la lèvre inférieure et cria dans sa tête un énorme « Merde ! » qu’elle espéra imperceptible. Elle avait complètement oublié cette interview !
Pourtant, c’était SON interview, celle qu’elle attendait depuis si longtemps… Elle allait rencontrer l’écrivain philosophe Julien Vascos dont le dernier ouvrage s’était vendu à plus d’un million d’exemplaires en France. Originaire du département, cet auteur y possédait une résidence secondaire dans laquelle il séjournait lorsqu’il se rendait en région parisienne. À force de persévérance, de coups de téléphone et de mails récurrents à sa maison d’édition, Emma avait obtenu une entrevue de quinze minutes avec lui cet après-midi. C’était l’occasion rêvée, d’autant que l’écrivain travaillait à un nouveau projet sur lequel Emma espérait en savoir plus. Pour la radio, c’était une magnifique opportunité d’autant plus que les apparitions de cet auteur dans les médias étaient limitées.
Comment avait-elle pu l’oublier ?
La fatigue sans doute.
Elle s’en voulait tellement. Impossible de dire la vérité à Éric, il ne lui pardonnerait pas et, surtout, il ne comprendrait pas. Emma ne voulait en aucun cas décevoir celui qui avait tant cru en elle il y a six ans. Elle répliqua d’un ton étonnamment assuré :
— Ah oui, l’interview de Julien Vascos. Oui, elle est importante, mais je sais gérer mon stress ! Et puis je n’ai pas envie de passer pour une groupie, alors je m’entraîne en amont à rester calme.
Le directeur d’antenne acquiesça d’un air approbateur tout en se dirigeant vers son bureau. Et c’est à ce moment-là qu’une chose inhabituelle se passa. D’un geste complètement instinctif et incontrôlable, Emma empoigna le bras de son patron. Éric s’arrêta net avant de tourner son regard, incrédule, vers son employée. Se rendant compte de son geste quelque peu déplacé et surtout très familier, Emma retira sa main en lançant fébrilement :
— Éric, je souhaiterais pouvoir te parler, au sujet de mon…
— Oui, bien sûr, passe me voir après ton interview, tu pourras tout me raconter, la coupa-t-il.
Il tourna si vite les talons qu’Emma n’eut pas le temps de répondre. Elle ne voulait pas lui faire un compte rendu de son interview, elle désirait le voir pour évoquer son changement de statut professionnel et son salaire. Elle souhaitait obtenir une vraie entrevue qu’il note comme une priorité dans son agenda. Il faudrait qu’elle soit plus explicite la prochaine fois.
En attendant, l’urgence s’appelait : Julien Vascos.
Emma avait déjà pensé à quelques questions. L’interview commencerait par un portrait chinois, exercice très apprécié des auditeurs. Et elle comptait ensuite sur leur échange pour rebondir. Ce qui l’inquiétait davantage, c’est qu’elle ne savait plus du tout à quelle heure était prévue la rencontre. Filant à son bureau, elle tourna frénétiquement les pages de son agenda avant de tomber sur la date du jour.
Ouf ! L’interview était programmée à 16 h 30.
Emma avait largement le temps de retourner chez elle se changer. Il était hors de question pour la journaliste de rencontrer un auteur de ce calibre en tenue sportswear et qui plus est d’une propreté douteuse. Emma rangeait son bureau lorsque son portable se mit à vibrer lui signalant l’arrivée d’un SMS. Il s’agissait de Cécile. Emma commençait à lire son message lorsqu’elle se rendit compte qu’elle avait manqué un appel pendant la conférence de rédaction. En y regardant de plus près, la journaliste constata qu’il provenait de l’attachée de presse de Julien Vascos, et que cette dernière lui avait même laissé deux messages : l’un vocal et l’autre écrit. Emma se décomposa. Son rendez-vous ne pouvait être maintenu que s’il était décalé de 16 h 30 à… 14 heures.
Or il était déjà… 13 h 30 !
Impossible de rentrer se changer… Emma ne savait même pas si elle pourrait être à l’heure. Quittant comme une flèche les locaux de Double MR, elle courut jusqu’au parking récupérer la voiture de la radio, s’installa et mit le GPS en route.
Il était 13 h 35 lorsqu’elle s’engagea dans l’artère principale de la ville, le cœur battant et les jambes tremblantes.
2
Julien Vascos
L a résidence de Julien Vascos ne se trouvait qu’à une dizaine de kilomètres de Double MR. La circulation était fluide cet après-midi-là, ce qui permit à Emma d’arriver sur les lieux à 13 h 55. La maison, invisible de l’extérieur, était encerclée par de hauts murs en pierre recouverts de lierre. La journaliste, soulagée, stoppa devant l’imposant portail noir en fer forgé. Non seulement elle n’était pas en retard, mais elle pouvait se vanter d’avoir quelques minutes d’avance. Emma s’estima chanceuse et la pensée lui traversa l’esprit que son horoscope disait vrai : elle était réellement la grande gagnante du jour. Elle appuya sur le bouton principal de l’interphone à gauche du portail, et patienta. C’est à ce moment qu’elle prit conscience de l’endroit où elle se trouvait.
Chez Julien Vascos.
Elle eut immédiatement une pensée pour Cécile, son amie en admiration absolue devant cet auteur dont elle avait dévoré tous les ouvrages. Cette chargée des ressources humaines dans une société de défense environnementale était allée l’écouter en conférence à plusieurs reprises sans jamais oser l’aborder. Lorsque Emma lui avait parlé de son interview, Cécile était devenue hystérique et avait supplié son amie de revenir avec une dédicace personnalisée.
— Merde ! pensa alors tout fort la jeune femme, j’ai oublié son livre !
— Ce n’est pas grave, coupa une voix chaude, je vous en offrirai un autre. Vous êtes Emma Quément de chez Double MR ?
Emma s’immobilisa sur place. Julien Vascos venait de répondre à l’appel de l’interphone. Et il avait tout entendu.
— Euh, oui…, c’est bien moi, réussit-elle à bredouiller.
— Très bien, je vous ouvre. La maison se trouve tout au bout de l’allée. Prenez votre voiture, c’est un peu loin à pied.
La jeune femme remonta dans sa voiture, rouge de honte. Elle se sentait mal à l’aise après cette entrée en matière peu professionnelle et espérait que Julien Vascos ne lui en tiendrait pas rigueur. Sentant son pouls s’accélérer et ses mains devenir moites, elle prit une profonde inspiration et ferma les yeux. Elle souffla lentement par la bouche en tentant de se recentrer sur son objectif : réaliser une bonne interview. Aguerrie à cet exercice, il n’y avait pas de raison qu’elle soit déstabilisée.
Emma se regarda brièvement dans le rétroviseur pour replacer quelques mèches dans son chignon. Elle regrettait de n’avoir pas pris le temps de se remaquiller à la radio. Elle laissait toujours dans son tiroir ce qu’elle appelait son « kit de survie ». Il s’agissait d’une petite trousse comportant le nécessaire pour se refaire une beauté en quelques secondes : un mini mascara, un fard à joues, un brillant à lèvres et une poudre de soleil. Hélas, aujourd’hui, Emma était partie si précipitamment qu’elle ne l’avait pas prise avec elle. La jeune femme devrait se montrer sans artifice. Après son joli « Merde ! », elle songea qu’elle n’était plus à ça près.
Les portes du portail s’étaient ouvertes et un long chemin bordé de chênes s’offrait à elle. Les rayons du soleil perçaient à travers les branches dénuées de feuilles et semblaient la guider vers la maison. L’atmosphère était légère et Emma se sentait maintenant étonnamment détendue. Elle se gara devant la porte où l’attendait, sur le perron, Julien Vascos lui-même. La bâtisse en pierres devant laquelle il se tenait était nichée au creux d’une clairière d’un petit bois.

Le propriétaire des lieux s’avança vers Emma en lui tendant la main, un large sourire sur les lèvres. Après l’avoir saluée, il l’invita à se diriger vers la véranda attenante à la maison.
— Je viens de préparer du thé à la menthe. Si cela vous convient, je vais nous en chercher deux tasses pendant que vous vous installez.
— C’est par… parfait, chuchota Emma.
— En attendant, je vous en prie, prenez place comme vous le souhaitez.
Emma resta figée quelques instants avant de reprendre ses esprits. La situation tout comme le lieu dans lequel elle se trouvait lui semblaient irréels. Julien Vascos était encore plus charmant en vrai qu’à la télévision. Sans être forcément très beau, il dégageait un charisme indéniable et une élégance rare. On aurait dit un mélange entre George Clooney et Hugh Grant. Élancé, brun, avec deux grands yeux bleus, il avait une voix profonde et envoûtante. Ses rides d’expression prononcées le vieillissaient de quelques années sans pour autant le rendre moins séduisant, bien au contraire. Emma lui donnait 40 ans alors qu’il en avait tout juste 36. Lorsqu’elle avait préparé son interview, la journaliste n’avait pas trouvé d’informations sur sa vie privée. Elle s’était demandé si ce mystère n’était pas entretenu volontairement par la maison d’édition afin de fidéliser davantage encore son lectorat féminin. Julien Vascos avait un petit quelque chose d’énigmatique qui ne laissait pas les femmes indifférentes. Emma n’échappait pas à la règle et le voir en vrai rendait la séduction encore plus forte. Le fait qu’elle soit célibataire n’y était peut-être pas pour rien. La jeune femme rêvait toujours secrètement de rencontrer son prince charmant et, sur le papier, Julien Vascos avait toutes les qualités requises pour la séduire.
Recouvrant doucement ses esprits, Emma s’assit dans un coin du canapé de la véranda et déposa son sac sur une table basse placée devant elle. Tout en préparant son dictaphone et son bloc-notes, elle prit soin d’observer plus en détail l’endroit où elle se trouvait.
Elle fut d’abord saisie par la tranquillité qui y régnait. Aucun bruit de la ville ne se faisait entendre. Seul le chant des oiseaux troublait la quiétude du lieu. La maison ne paraissait pas très grande, mais elle possédait un cachet fou. Emma appréciait surtout les volets en bois bleu et la végétation luxuriante tout autour. La jeune femme se demandait si Julien Vascos y séjournait régulièrement.
— J’adore cet endroit et j’y viens aussi souvent que je le peux, déclara l’auteur comme s’il avait lu dans les pensées d’Emma.
Il déposa sur la table deux grandes tasses de thé.
— C’est mon petit havre de paix, enchaîna-t-il. Avec ou sans sucre ?
— Pardon ? questionna Emma.
— Votre thé. Désirez-vous le prendre avec ou sans sucre ?
— Ah oui, pardon, sans sucre s’il vous plaît, répondit la jeune femme.
Julien s’assit en face d’Emma et, tout en prenant sa tasse dans la main, fit glisser son dernier livre en direction de son interlocutrice.
— Est-ce le livre dont vous aviez besoin ?
— Je… je ne comprends… pas ? déclara incrédule la jeune femme.
— À l’interphone, je vous ai entendue et vous sembliez perturbée d’avoir oublié votre livre.
— Ah oui… Oh là là… Je suis vraiment confuse… Je vous prie de m’excuser. En fait, je pensais à voix haute, déplora Emma passablement gênée. Pour tout vous dire, ma meilleure amie vous admire beaucoup et elle souhaitait une dédicace, or j’ai oublié le livre qu’elle m’avait confié à cet effet. Je m’en suis souvenue au moment…
— Au moment du « Merde ! », intervint Julien Vascos.
— Oui, voilà…, rougit Emma. Je devrais réfléchir à améliorer mon langage.
— J’ai trouvé ça charmant et très original comme entrée en matière. Comment s’appelle votre amie ? s’enquit l’auteur, un stylo-plume à la main.
— Cécile. Je vous remercie, je suis un peu mal à l’aise de cette situation.
— Je vous en prie, c’est un plaisir, continua l’auteur en tendant le livre dédicacé à Emma. J’apprécie beaucoup votre fraîcheur et votre spontanéité.
Ces derniers mots donnèrent un teint rosé aux joues d’Emma, qui but une gorgée de thé pour se donner une contenance. Elle reprit ensuite la parole pour expliquer à son hôte le déroulement de l’interview.
— Tout d’abord, je tenais à vous remercier d’avoir accepté cette rencontre. Nos auditeurs seront ravis d’avoir le privilège de vous entendre. Je souhaite réaliser ce reportage sous forme d’une discussion. N’hésitez donc pas à développer vos idées et n’ayez pas peur d’être trop long. Je préfère que vous ne vous sentiez pas limité. Je m’occuperai ensuite de réaliser plusieurs courtes chroniques qui seront diffusées tout au long de la semaine prochaine dans notre émission du matin le « Morning Double MR ». L’intégralité de l’interview sera ensuite disponible en ligne sur notre site Internet. Bien évidemment, j’adresserai les fichiers audio des chroniques à votre attachée de presse.
— Tout cela me semble parfaitement organisé et très clair. Merci pour vos explications.
— Si cela ne vous dérange pas, je vais commencer par un portrait chinois afin que nos auditeurs apprennent à vous connaître sous un autre angle.
— Cela paraît amusant. Allez-y, acquiesça Julien Vascos.
Consultant ses notes, Emma mit en marche son dictaphone :
— Bonjour, Julien Vascos, si vous étiez un animal, lequel seriez-vous ?
— Un tigre : sauvage, indomptable et terriblement libre, s’exclama l’auteur.
— Si vous étiez… une plante ?
— Sans hésitation : une aigremoine.
— Une quoi ? s’étonna spontanément Emma.
— Une aigremoine, s’amusa Julien Vascos. C’est une petite vivace à fleurs jaunes qui fleurit en été. Cette plante symbolise la gratitude et la reconnaissance, deux valeurs qui me sont chères.
— D’accord… Parfait. Si vous étiez… une saison ?
— L’hiver. C’est la période où j’écris le mieux. Il fait froid et je n’ai aucun regret à ne pas être dehors.
— Un moment de la journée ?
— Le matin. J’aime voir le soleil se lever et me sentir vivant après une bonne nuit de sommeil.
— Un plat ?
— Des tapas évidemment ! Mon grand-père paternel était espagnol et les repas de famille étaient des fêtes inoubliables, sans fin, où se mêlaient tapas et sangria. J’ai d’excellents souvenirs de ces moments d’enfance.
— Si vous étiez… une odeur ?
— Hum… plus difficile, une bonne, j’espère ! Je dirais l’odeur de l’herbe fraîchement coupée.
— Et enfin, si vous étiez un mot ?
— J’hésite, car ils sont tous importants pour moi en tant qu’écrivain. Mais si je ne devais en retenir qu’un seul je pense que ce serait le mot « amour ». Finalement, il n’y a que cela qui compte. Qu’en pensez-vous ? interrogea Julien Vascos.
— Euh, je ne sais pas, répondit la journaliste, un brin surprise. Probablement… Euh… Merci pour vos réponses si sincères. J’aimerais revenir sur l’aigremoine. Je dois vous avouer que je ne connais absolument pas cette plante. Vous vous passionnez pour le jardinage ?
— En réalité, je suis surtout intéressé par le langage des fleurs. Je ne choisis jamais une plante sur son aspect esthétique, je préfère me fier aux mots qu’elle peut porter. Je n’offre ainsi jamais de bouquet au hasard, il y a toujours un message dedans, répondit l’auteur en regardant Emma.
— OK, super…, rétorqua la journaliste, visiblement déconcertée. Et pour le tigre ? Vous pensez être sauvage, indomptable et libre ?
— Libre, oui, assurément, mais sauvage et indomptable, je ne suis pas sûr, rit l’auteur. Mais c’est ce qui m’est venu à l’esprit spontanément et j’aime le naturel.
— J’approuve aussi totalement, répondit Emma qui, faisant secrètement le lien avec son allure du jour, espéra que Julien Vascos appréciait aussi le naturel vestimentaire chez les femmes.
Reprenant les fiches qu’elle avait préparées, elle poursuivit :
— Professeur de lettres pendant trois ans dans un grand lycée parisien, vous avez choisi un jour de partir enseigner au Burkina Faso. Vous y êtes resté pendant cinq ans pour ensuite revenir en France où vous êtes devenu célèbre avec votre premier livre L’Homme qui revenait de loin . Vous y racontez votre expérience en Afrique ainsi que votre évolution personnelle. Depuis, les succès s’enchaînent. Votre dernier ouvrage, Vivre ici et ailleurs, qui relate les aventures d’un homme en quête d’une certaine spiritualité, s’est vendu en deux ans à un million d’exemplaires. Tout d’abord, comment êtes-vous passé de l’enseignement à l’écriture ?
— Petit, j’inventais sans cesse des histoires que je n’osais lire à personne. Je crois que j’avais peur du jugement, et que, plutôt que d’échouer, je préférais ne rien tenter. Un jour, alors que je racontais des histoires aux enfants de ma classe à Solenzo en Afrique, un grand-père m’a dit que j’avais un don. Il a poursuivi en expliquant qu’il trouvait dommage de le garder pour moi. Cette rencontre a été un déclic. J’ai terminé ma mission et, quand je suis rentré en France, je me suis mis à écrire.
— Vous voulez dire qu’un simple échange avec un Burkinabé vous a amené à produire des best-sellers ? demanda Emma, dubitative.
— Eh oui ! déclara en riant Julien Vascos. Enfin, je ne m’attendais pas à ce que cela plaise autant. L’important pour moi était de réussir à finir un livre puis d’oser le partager. J’ai eu la chance qu’un éditeur croie en moi et que le public soit au rendez-vous, mais il aurait pu en être tout autrement.
— Vos ouvrages sont des romans initiatiques, ils poussent le lecteur à se remettre en question et à réfléchir à sa propre existence. Qu’est-ce qui vous motive à écrire de tels livres ?
— Encore une fois, tout est parti de mon expérience en Afrique. Au départ, j’y suis allé pour fuir une existence parisienne qui ne me convenait plus. Je pensais naïvement me rendre utile et, au final, j’ai reçu bien plus que je n’ai apporté. Les Burkinabés m’ont réellement appris à vivre ma vie. Au travers de mes livres, j’ai envie de faire voyager les lecteurs, mais aussi de les aider à se trouver comme on m’a aidé à le faire.
— Que voulez-vous dire par « se trouver » ?
— Se connaître pour ne plus fuir et pour commencer enfin à vivre. Pendant trente ans, j’ai observé ma vie comme si un autre la vivait à ma place. Je subissais et quand les choses ne me convenaient plus je me dérobais, d’où ma fuite en Afrique. Aujourd’hui, je me sens réellement vivant et enfin libre, peu importe où je suis. C’est ce sentiment que j’essaie de partager au travers de mes ouvrages.
— Vous dites que vous êtes libre ? Ne l’étiez-vous pas déjà avant de partir à l’étranger ?
— Je l’étais sans le savoir. Quand je parle de liberté, je veux notamment parler de mes décisions. Je suis libre de faire des choix et depuis que je suis conscient de cela, je n’appréhende plus ma vie de la même façon. Je me sens doté d’une force dont je n’avais jadis pas conscience. Je suis comme libéré d’une emprise dont je me croyais prisonnier. Notre vie nous offre une succession d’options différentes et cela commence dès le réveil. Chaque jour, nous pouvons décider de changer de vie, c’est tout de même extraordinaire. Avant mon voyage, je ne m’en rendais pas compte ! Sénèque disait : « Hâte-toi de bien vivre et songe que chaque jour est à lui seul une vie. » J’ai fait de cette maxime ma devise.
— Vous pensez donc être maître de votre destin ?
— Je ne crois pas au destin, donc il me sera difficile de répondre à votre question. Mais, non, je ne contrôle pas tout, si c’est là où vous voulez en venir. Je ne peux pas savoir comment les autres vont réagir et je ne peux pas non plus prévoir ou anticiper certains événements de la vie. En revanche, je peux toujours choisir ma réaction face aux situations qui se présentent et c’est là tout mon libre arbitre et ma force.
Pendant que l’interview se déroulait, Emma notait sur son calepin quelques mots-clés. Elle avait déjà en tête certaines idées de montages pour la réalisation de ses chroniques. C’est pendant ce petit moment de silence que le philosophe reprit la parole.
— Et vous, Emma, êtes-vous consciente de votre liberté de choix ?
— Je vous demande pardon ?
La journaliste qui venait de finir d’écrire une phrase fut surprise de l’intervention inopinée de Julien Vascos.
— Mesurez-vous le pouvoir que vous avez sur votre vie ? reprit le philosophe.
— Je pense que oui, même si je dois vous avouer que je n’ai jamais vraiment réfléchi à cette question, songea Emma.
— Puis-je vous demander quelle est la première phrase que vous vous êtes dite ce matin ? poursuivit Julien Vascos.
Emma se remémora alors son réveil difficile et, esquissant un sourire, répondit amusée :
— La première chose que j’ai pensé ce matin était : « Oh non, il est beaucoup trop tôt. Je veux dormir ! »
— Et qu’avez-vous fait ensuite ?
— J’ai reporté la sonnerie de mon réveil de quelques minutes, confessa la journaliste en rougissant. Et ensuite, je me suis levée.
— Vous vous êtes levée ?
— Oui.
— Pourtant vous disiez vouloir encore dormir, s’étonna l’auteur.
— Oui, mais si je ne m’étais pas levée, j’aurais été en retard à mon travail.
— Donc, vous avez choisi de vous lever.
— Non. Je me suis levée parce qu’il fallait que je me lève pour arriver à l’heure au bureau. Pour être tout à fait honnête, je n’avais pas du tout envie d’aller travailler ce matin. Mais si je ne m’étais pas forcée, j’aurais mis mon collègue dans l’embarras et mon employeur m’aurait sanctionnée. On ne peut pas choisir d’aller travailler un jour sur deux sous prétexte que l’on a encore envie de dormir !
— Nous ne pouvons pas, en effet, obliger notre employeur à accepter le fait que l’on aimerait travailler un jour sur deux. En revanche, nous pouvons décider de nous lever pour de bonnes raisons ; non parce que l’on y est contraint, mais parce qu’on le souhaite. Au final, Emma, vous avez bel et bien choisi de vous lever.
— Je ne crois pas que j’avais vraiment le choix…
— Et pourtant si, vous l’avez, et ce, sur toutes les décisions que vous prenez ! Chaque acte que vous réalisez quotidiennement, aussi minime soit-il, est un choix. Quand vous décidez de faire un détour en rentrant chez vous pour acheter du pain, c’est un choix. Lorsque vous refusez une invitation à sortir, c’est un choix aussi, tout comme le fait de vous mettre en couple ou de divorcer. Il est important de reconnaître cette liberté qui nous est offerte et surtout d’en assumer les conséquences, car évidemment aucune de nos décisions n’est anodine. C’est à nous de peser le pour et le contre afin de choisir l’option dont le résultat final nous conviendra le mieux. Mais, vous voyez, Emma, poursuivit le philosophe, les choses sont tout à fait différentes lorsque l’on se dit « je dois me lever » ou « je choisis de me lever ». Dans le premier cas, vous subissez votre vie et, dans le second, vous agissez. Notre conscience du choix nous rend acteur de notre existence et non plus spectateur. Quand j’ai compris que j’avais le choix, ma vision de la vie et ma vie elle-même ont entièrement changé.
— Je pense le comprendre même si je trouve que vous jouez un peu sur les mots.
— Les mots M-O-T-S sont extrêmement précieux et peuvent nous causer ou nous éviter bien des maux M-A-U-X, alors oui, il est vrai, je m’amuse avec, rétorqua l’auteur avec un léger sourire.
Tout en regardant fixement Emma, Julien Vascos prit une nouvelle gorgée de thé. Ce dernier échange avait mis mal à l’aise la journaliste qui préférait poursuivre ses questions sans que l’écrivain ne l’interrompe. Elle reprit donc en main le fil de son interview en enchaînant :
— Je crois savoir que vous êtes actuellement en cours d’écriture d’un nouvel ouvrage, pouvez-vous nous en dire plus ?
— Je vais m’essayer à un nouveau style et sous une nouvelle forme. Mon livre ne sera pas un récit ou un roman initiatique comme mes précédents ouvrages, mais une sorte de guide de vie virtuel et personnalisé. Je voudrais essayer de me rapprocher au plus près des besoins de mes lecteurs, répondit Julien Vascos.
— C’est-à-dire ?
— J’ai eu envie de créer une sorte de manuel qui pourrait s’adapter aux différentes personnalités qui le liraient.
— Je vous suis sur le fond, mais pas réellement sur la forme… Pouvez-vous m’expliquer, concrètement, comment vous comptez vous y prendre ? Vous allez écrire un livre différent pour chacun de vos lecteurs ? s’étonna Emma.
— C’est presque cela. L’idée est de proposer en librairie un livre qui serait d’abord un simple questionnaire. Ce sera un livret qui regroupera une centaine de questions, avec des réponses à choix multiples, sur les habitudes de vie de chacun. Le lecteur sera invité à donner ses réponses via Internet sur un espace personnalisé à l’aide d’un code d’accès unique fourni lors de l’achat du livret-questionnaire. Après le traitement de ses réponses, le lecteur recevra chaque semaine, et ce pendant deux mois, un mail personnalisé avec une activité à accomplir et des pistes de réflexion autour de sa vie. En tout, cela correspond à neuf mails. Nous fournirons également d’autres supports comme des dessins, des mandalas ou encore des citations à méditer en cohérence avec l’exercice proposé. À l’issue des deux mois, un ouvrage numérique personnalisé regroupant l’ensemble des messages virtuels reçus sera adressé au lecteur. L’objectif est d’apporter à chacun un produit correspondant au plus près à ses demandes.
— L’intention est louable et l’idée extrêmement originale, mais la mise en œuvre me paraît complexe…, fit la journaliste.
— Avec ma maison d’édition, nous travaillons sur ce projet depuis trois ans maintenant. Notre principale difficulté était de réduire les coûts pour que le livret-questionnaire initial et l’œuvre numérique finale restent dans un budget raisonnable. Le prix a été fixé aux alentours de 25 euros, je pense donc que nous avons réussi notre mission au vu du travail effectué en amont. Une équipe d’informaticiens a créé un logiciel capable de choisir, en fonction des réponses apportées au questionnaire initial, neuf mails parmi trois cents que j’ai écrits. Certains messages seront même retravaillés de manière encore plus personnelle grâce aux informations transmises par le lecteur. Nous espérons ainsi nous rapprocher au plus près des besoins de chacun. Afin de rentabiliser le coût de ce programme, mon éditeur a décidé de créer une collection autour de ce concept. Les autres guides personnalisés auront des thématiques et des auteurs différents. Je sais déjà que le deuxième sera un livre de diététique pour apprendre à chacun à mieux se nourrir, selon sa nature.
— Vous dites que vos lecteurs recevront un mail personnalisé par semaine, pendant deux mois, pourquoi ce nombre et cette durée ?
— J’ai choisi le principe de neuf mails sur deux mois, mais chaque auteur de la collection sera libre de choisir son propre timing. Au départ, mon éditeur et moi-même pensions faire un mail quotidien sur vingt et un jours. En développement personnel, vingt et un jours est un nombre qui parle à beaucoup de gens, car c’est le délai minimum nécessaire pour changer une habitude. Mais vingt et un jours me semblaient une durée trop courte. Certaines personnes ont besoin de plus de temps pour adopter un nouveau comportement. Et puis, on s’est également dit qu’un mail par jour était probablement un rythme trop soutenu pour le lecteur, qui n’aurait pas le temps d’appréhender les réflexions ou de mettre en pratique les activités suggérées. Nous avons donc finalement opté pour un suivi de deux mois à raison d’un mail hebdomadaire, ce qui correspond à neuf messages. Et tant mieux, car le chiffre 9 me plaît beaucoup.
— Pourquoi ? demanda Emma avec curiosité.
— On associe souvent le 9 à l’utopie. Certains pensent également qu’il représente le summum du développement spirituel humain.
— Ah oui ! Rien que ça…, s’amusa la jeune femme.
— Eh oui, rien que ça…, sourit Julien Vascos en posant un regard bienveillant sur son interlocutrice.
— Euh…, balbutia la journaliste, gênée. Et, concernant votre ouvrage, avez-vous déjà une date de sortie prévue ?
— Nous sommes en train de finaliser la plateforme Internet et plusieurs personnes testent actuellement les questions et les mails réponses. Si tout se passe bien, le livret-questionnaire devrait être en vente d’ici six à huit mois.
— Tout devrait arriver très vite donc. Avez-vous déjà le titre ?
— La collection s’appellera « Ma vie à Moi » et mon livre Retrouver le chemin de soi .
— En fait, vous proposez une sorte de coaching en ligne ?
— En réalité, expliqua Julien Vascos, je souhaite que chaque lecteur puisse trouver des pistes qui lui correspondent au mieux pour se trouver , comme je vous le disais tout à l’heure. Je n’ai pas la prétention de faire du véritable coaching, c’est un art qui s’exerce à deux, face à face, avec des objectifs bien définis au départ.
— Vous allez par exemple inciter le lecteur à manger mieux, à méditer ou encore à faire du sport ?
— Je ne vais inciter personne à faire quoi que ce soit. L’essentiel de la démarche est d’écouter le plus sincèrement possible l’autre pour reformuler ses envies. Libre à chacun ensuite de trouver en lui ses propres réponses. Ainsi, chaque personne pourra interpréter les mails comme elle le souhaite, selon sa sensibilité et ses difficultés du moment. Un guide est une béquille pour un temps donné, mais il ne doit en aucun cas se rendre indispensable notamment en donnant à l’autre des directives de vie.
— Hum… n’est-ce pas un peu difficile d’écouter l’autre au travers d’un simple questionnaire ?

  • Accueil Accueil
  • Univers Univers
  • Ebooks Ebooks
  • Livres audio Livres audio
  • Presse Presse
  • BD BD
  • Documents Documents