Le Christ jaune
254 pages
Français

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Description

Saint-Tropez, février 2009. François Lemel, dandy dilettante et suffisant, gère avec son épouse une galerie d'art moderne qui périclite. Survient un mystérieux commanditaire qui lui propose de retrouver, en échange d'une juteuse rétribution, une série de toiles totalement inconnues. En acceptant cet étrange contrat, le galeriste est loin d'imaginer l'engrenage infernal dans lequel il s'engage...

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 novembre 2010
Nombre de lectures 141
EAN13 9782296937154
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0138€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Le Christ jaune
Si certains lieux, organismes ou manifestations permettant de planter le décor de ce roman ont été empruntés à la réalité, les personnages qui s’y meuvent et les évènements qui alimentent l’intrigue sont totalement fictifs. Toute ressemblance avec des personnages ou des faits existant ou ayant existé ne pourrait relever que d’une pure coïncidence.
Jean-Michel LECOCQ


Le Christ jaune


L’Harmattan
© L’Harmattan, 2010
5-7, rue de l’Ecole polytechnique ; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-13290-0
EAN : 9782296132900

Fabrication numérique : Socprest, 2012
Ouvrage numérisé avec le soutien du Centre National du Livre
A Lucie et Marie, mes filles…
Saint-Tropez, le 14 février 2009
Tu ne seras jamais prêt à temps !
Qu’est-ce que cela peut bien te faire ?
En fait, rien mais ton côté dilettante m’a toujours agacée, tu le sais bien. Je ne le supporte pas.
Si tu crois que ton côté professionnel névrotique ne me tape pas aussi sur les nerfs !
La scène était classique à tel point que Marina, la vendeuse, n’y prêtait même plus attention. Elle s’éclipsait, faisant mine d’avoir quelque chose à régler dans le bureau qui jouxtait la galerie et refermait discrètement la porte derrière elle. Elle laissait le couple à ses explications orageuses, attendant patiemment que l’un des protagonistes se fût incliné devant les vociférations de l’autre après que le ton allé crescendo eut exporté dans la rue les reproches et les jurons qu’elle commençait à connaître par cœur. Elle savait prédire le point paroxysmique qui allait précéder de peu la fin brutale de l’altercation. Le calme revenait soudain comme le beau temps après une violente tempête. Les patrons redevenaient eux-mêmes, silencieux pour lui, volubile pour elle, mais apaisés. Ainsi était rythmée la vie de ses employeurs au gré de leurs sautes d’humeur qui faisaient monter chez elle dans ces instants-là, malgré l’habitude qu’elle avait de ces scènes, un agacement heureusement contrebalancé par son admiration et son affection pour ce couple auquel elle devait tout. Ces sentiments l’empêchaient de claquer la porte, de quitter cette galerie qu’elle avait faite sienne et de tourner le dos à ces deux personnalités brillantes qui lui avaient ouvert les portes du monde de la peinture, tout cela pour partir vers un ailleurs qu’elle savait inconcevable et par avance insupportable.
La tension était retombée d’un seul coup comme d’habitude. Marina était revenue dans la galerie ainsi qu’elle le faisait après chaque dispute. Ce qui, par contre, était inhabituel, c’était le fait que cette scène s’était déclenchée pour la première fois en présence d’un client.
Rien de bon pour les affaires, s’était dit Marina restée en retrait, laissant à ses patrons le soin de nouer le contact avec l’homme qui, campé devant une toile, feignait l’indifférence et attendait patiemment la fin de l’orage.
Pour autant, l’échange s’était poursuivi quelques instants, sur un ton plus calme. L’un et l’autre avaient du mal à rendre les armes.
Je serai prêt parce que je le suis toujours dans les grandes occasions. Tu es trop sensible à la pression de Mirecourt. C’est un angoissé qui communique son stress à tous ceux qui l’approchent. J’ai besoin d’adrénaline pour être efficace et je ne suis jamais aussi bon que dans l’urgence.
Ben voyons, avait conclu Jane en amorçant un pas vers le client. Monsieur, puis-je vous aider ?
Elle avait trouvé un prétexte pour rompre brutalement le combat. C’était sa manière habituelle de quitter l’arène en se donnant l’illusion de ne pas perdre la face. Battre en retraite après une ultime manifestation d’incrédulité ou d’indifférence quand ce n’était pas de dédain et se plonger aussitôt dans une activité, sans laisser à l’autre le temps de répliquer. Lui y voyait une reddition qui le renforçait dans la certitude qu’il était le plus fort et que, de toute façon, il avait raison et aurait toujours le dernier mot. C’était à ses yeux une fuite stratégique, l’une de ces habiletés diaboliques dont les femmes avaient le secret pour masquer leur défaite et sauver les apparences. Mais au fond de lui-même, il devinait qu’il y avait dans la réaction de sa femme autre chose qu’un aveu d’impuissance dans la pauvre dialectique qui les opposait. Sans doute l’affirmation du fossé qui se creusait chaque jour un peu plus entre eux et qui faisait progressivement de leur vie de couple une simple cohabitation. Dix ans de vie commune avaient eu raison du peu de passion qui les avait rapprochés. Il sentait bien que Jane mettait moins de cœur dans leurs joutes verbales, qu’elle abandonnait de plus en plus vite la partie comme si une sorte de lassitude et une forme d’indifférence l’avaient gagnée. Ils n’avaient pas envisagé de se quitter. Lui, par confort. Elle, par intérêt. Le seul inconvénient, c’était que, depuis quelques temps, le marasme dans lequel était plongée la galerie diminuait l’intérêt de la situation pour l’une tandis que la périodicité plus rapprochée de leurs altercations rendait leur cohabitation moins confortable pour l’autre.
J’aurais souhaité parler à monsieur Lemel, se contenta de préciser le visiteur.
C’est mon mari, précisa Jane en montrant du bras François qui avait compris aux regards insistants que lui jetait l’inconnu qu’il était là pour lui et pour lui seul.
Jane avait disparu dans le bureau, un peu comme l’avait fait Marina quelques instants plus tôt, dans cet endroit presque aussi grand que la galerie dont François avait bien songé un temps faire un second espace d’exposition mais auquel, après réflexion, il avait conservé une vocation privative et polyvalente qui s’était très vite révélée utile tant la quantité des toiles qui transitaient par le magasin avait augmenté au point de tout encombrer. En plus de cette fonction première, ce qu’ils appelaient pompeusement le bureau était devenu, à l’image des coulisses d’un théâtre, le refuge où, chacun à son tour, Jane, François et Marina se retiraient au gré des scènes de ménage ou en fonction des besoins de leur négoce.
François avait entraîné son visiteur dans cet endroit comme s’il pressentait le caractère confidentiel de ce que l’homme se préparait à lui dire. Jane avait fait le chemin inverse, la mine renfrognée, manifestant ainsi de façon expressive son dépit d’être tenue à l’écart d’un entretien qu’elle devinait important. L’inconnu avait dépassé la quarantaine. Sa mise simple et son allure commune le différenciaient nettement des clients habituels de la galerie. Il semblait chercher l’entrée en matière par laquelle il pourrait aborder un sujet qui, de toute évidence, s’annonçait délicat.
Asseyez-vous, le pria François Lemel en même temps qu’il prenait place derrière le bureau de palissandre où s’amoncelaient des papiers divers qu’il n’avait jamais le temps de ranger et que ni sa femme, ni Marina n’avaient envisagé un seul instant de trier à sa place.
Voilà, commença l’homme, je viens vous voir au nom de mon employeur qui, pour le moment, ne souhaite pas révéler son identité. Appelons-le monsieur Durand si vous en êtes d’accord….
C’est original en effet, ironisa François Lemel.
Le regard de l’inconnu donna à penser qu’il appréciait moyennement l’humour du marchand d’art. A moins que ce ne fût d’être interrompu dans un élan qu’il avait eu du mal à prendre. Ou encore parce que l’attente qui lui avait été imposée l’avait mis de méchante humeur. François Lemel se résolut à éviter de récidiver, laissant le champ libre aux explications de son interlocuteur.
Monsieur Durand est un passionné d’art dont le père possédait avant-guerre un cabinet d’amateur. Monsieur Durand père était juif et, en 1942, lorsqu’il a été déporté, les Allemands ont mis la main sur certaines toiles qu’il n’avait pu sauver. Celles-ci ont été disséminées un peu partout en Europe et peut-être au-delà. Mon employeur qui a échappé aux rafles et qui, durant toute son enfance, avait côtoyé ces toiles souhaite les retrouver et reconstituer la collection de son père. En d’autres termes, rendre justice à ce père qu’il n’a plus jamais revu et auquel il vouait une admiration sans bornes est devenu son obsession. Il est prêt à vous récompenser de façon très généreuse.
Qu’entendez-vous par « de façon très généreuse » ?
Cent mille euros par toile retrouvée.
François Lemel avait sursauté.
Cent mille euros, dites-vous ! Mais quelles toiles peuvent bien justifier une telle somme ? Et pourquoi moi ?
Parce que vous êtes le meilleur. Monsieur Durand souhaite que vous recherchiez les toiles une par une selon un ordre qu’il vous indiquera au fur et à mesure de vos trouvailles. Il vous suffira de me les remettre en obéissant aux consignes que je vous transmettrai. La première est intitulée Les Musiciens. Elle est l’œuvre de Marie Thissen. Je vous laisse les informations nécessaires.
Le visiteur lui avait remis une carte sur laquelle figuraient les références de la toile à retrouver.
Vous moquez-vous de moi, monsieur ? J’ignore si je suis le meilleur mais il est vrai que je commence à m’y entendre en matière de peinture. Même si la toile dont vous me parlez existait, il ne pourrait s’agir que d’une œuvre mineure qui ne justifierait pas une telle somme. Ni le titre, ni le nom du peintre ne me sont connus.
Au regard de sa valeur marchande, non. Mais au regard de sa valeur sentimentale, oui.
L’homme semblait avoir pris confiance et parlait à présent avec assurance en fixant François Lemel droit dans les yeux. Le galeriste poursuivit.
Et de quelle époque date-t-elle ?
Je l’ignore. Ce peintre n’est répertorié dans aucun catalogue de cotation.
Je l’imagine aisément.
Monsieur Durand fait confiance à votre talent et à vos relations.
Et qui vous dit que je vais accepter ?
Rien, ni personne, monsieur Lemel. Réfléchissez simplement à ma proposition. Je reprendrai contact.
Quand ?
Dans très peu de temps.
L’homme s’était levé et avait déjà quitté le bureau sans même prendre congé, ni s’inquiéter de la réaction du marchand de tableaux à ses ultimes propos. François Lemel demeura prostré un bon moment, bien après que la sonnette de la porte de la galerie eut tinté au passage de l’inconnu.
Que voulait ce type ?
Jane se tenait debout dans l’encadrement de la porte, scrutant son mari avec inquiétude.
Pourquoi me le demander. Je suis certain que tu étais derrière la porte et que tu as tout entendu.
Décidément, tu tiens à te montrer désagréable !
Si tu veux le savoir, il m’offrait cent mille euros pour mettre la main sur un tableau totalement inconnu qui ne doit pas valoir un clou. Une histoire de fou ! Et il semble qu’il y ait d’autres toiles à suivre.
Méfie-toi. Ce type ne me revient pas du tout.
Parce que tu t’imagines que je vais m’engouffrer comme ça dans cette histoire rocambolesque ?
Jane qui savait la galerie en difficulté était prête, en dépit de la fâcheuse impression que lui avait causée l’inconnu, à s’engager sur la pente fatale d’une vénalité commandée par les circonstances.
Il faut reconnaître qu’une centaine de milliers d’euros constituerait une fameuse aubaine pour la galerie. Je te signale au passage que je n’ai pas vendu une seule toile cette semaine. Et ce n’est pas le travail que t’a proposé Miraucourt pour la rétrospective Dufy qui va renflouer les caisses !
François la considéra avec stupéfaction. Pourtant, il la connaissait. Cette femme était l’incarnation du paradoxe. Elle pouvait avoir une intuition inquiétante, un mauvais pressentiment et pour autant être capable de s’engager tête baissée sur les chemins les plus hasardeux pour peu que son intérêt y trouvât son compte.
Tu es vraiment déconcertante ! Et que me conseilles-tu pour retrouver la trace de cette foutue toile ?… Car je suis un peu en panne d’imagination !
De contacter tous tes amis. Il y en aura bien un pour te mettre sur une piste. Après tout, ils sont suffisamment reçus chez nous pour, de temps à autre, nous rendre service !
Jane était comme ça, d’un pragmatisme froid, mue par un utilitarisme qui la détachait de tout lien affectif. Elle ne voyait dans les autres que des instruments potentiels au service de son seul intérêt. D’amis, elle n’en avait pas si ce n’étaient ceux de François. Enfin, si l’on pouvait qualifier d’amis tous ces gens qui fréquentaient leur villa des Arcs où se donnaient les festivités estivales. On y retrouvait, outre le cortège classique des connaissances de longue date, toute une faune de « cultureux » comme elle se plaisait à les appeler que la fréquentation d’un marchand d’art aussi renommé que son mari flattait. Bien qu’il fût conscient de la médiocrité de la plupart d’entre eux, François Lemel les savait suffisamment bien introduits dans le milieu de la peinture avec un réseau relationnel qui, un jour, pourrait s’avérer utile.
En son for intérieur, François savait que sa femme avait raison. La galerie périclitait. Contrairement à une idée répandue, la cité tropézienne n’était plus le meilleur endroit pour le commerce de la peinture. On n’y venait pas pour acquérir des œuvres d’art mais pour paraître et y faire la fête. Le négoce s’était concentré sur des places plus classiques et plus sûres comme Nice et Cannes ou encore dans de petites galeries qui s’ouvraient dans le Haut-Var et dans l’arrière-pays niçois. Le Golfe ne drainait plus, au plan de la clientèle, que des amateurs de niveau moyen que les œuvres exposées dans sa galerie n’intéressaient pas car trop chères et trop éloignées de leurs canons artistiques. La plupart de ces esthètes de pacotille préféraient les chromos exhibés sur le port. On y trouvait, à des prix abordables quoique surévalués, des toiles pseudo-abstraites, quelquefois reproduites en série, aux côtés de croûtes figuratives prétentieuses dans lesquelles s’exhibaient tout rutilants des paysages méditerranéens rebattus et sans authenticité. Les véritables valeurs tels ces jeunes créateurs débutants ou ces plasticiens confirmés, dont la galerie parvenait de temps en temps à obtenir l’exclusivité, ne décrochaient de loin en loin que quelques succès d’estime. Ces évènements ne permettaient plus de faire vivre décemment une galerie comme la sienne. Certains artistes allaient même jusqu’à louer un fonds de commerce désaffecté dans de petits villages du Haut-Var ou des Alpes-Maritimes où ils trouvaient un public renouvelé et éclairé fait de riches étrangers fuyant la foule et le clinquant de la côte. François Lemel dont la compétence en matière de peinture moderne n’était plus à démontrer avait diversifié ses activités en acceptant des tâches d’expertise et la collaboration au commissariat de quelques expositions temporaires. La rétrospective des œuvres de Dufy prévue au musée de l’Annonciade au printemps en faisait partie. André Miraucourt, le conservateur, aux prises avec la préparation de deux autres manifestations, avait proposé à François Lemel de venir l’aider à mettre en place la rétrospective Dufy. Le galeriste était tenu pour l’un de ses meilleurs spécialistes. Ce serait autant de disponibilité de gagnée pour Miraucourt qui devait faire front à une exposition didactique sur la restauration des peintures en juillet et à une exposition de son fonds Signac en septembre.
Saint-Tropez, le 16 février 2009
François quitta la galerie aux alentours de dix heures après une énième dispute avec sa femme qui ne décolérait toujours pas de le voir négliger la préparation de la rétrospective que lui avait commandée le conservateur de l’Annonciade. Les conditions climatiques s’étaient apaisées après les journées pluvieuses qui avaient écourté ses promenades quotidiennes et qui, certains jours, l’en avaient même privé. Il aimait traverser Saint-Tropez en suivant les rues étroites qui conduisaient au port, flânant au gré des rencontres et de ses envies, s’arrêtant à l’occasion au Café de Paris ou chez Sénéquier selon son itinéraire. Ces matins d’hiver, lorsque Saint-Tropez était redevenu un petit village et qu’entre les yachts espacés on pouvait apercevoir l’entrée du port, il s’attardait souvent à l’une de ses terrasses favorites pour humer la brise matinale qui venait du large et qui faisait passer sur lui tout le charme de cette mer à nulle autre pareille.
Ce matin-là, il avait choisi de faire halte au Bailli. La terrasse était vide. L’employée de la maison de la presse achevait d’installer ses présentoirs. Le quai était encombré de camionnettes de livraison. Une houle légère faisait s’entrechoquer les coques et cliqueter les filins des bateaux. Le temps s’écoulait au ralenti comme s’il voulait ménager les Tropéziens avant l’arrivée du printemps et le rush des touristes. Les policiers municipaux qui passaient avec nonchalance lui firent un signe de la main. Il leur répondit par un sourire puis, comme à chaque fois, il compta méthodiquement sa monnaie avant de la déposer dans la soucoupe et de se lever non sans avoir salué de loin le serveur piqué dans l’encadrement de la porte.
Le musée de l’Annonciade était situé sur le port à une centaine de mètres à peine. C’était une ancienne chapelle ayant appartenu à l’Ordre fondé au XVIe siècle par Jeanne de Valois. Désaffectée, elle était à présent occupée par un musée dont s’enorgueillissait la cité du Bailli Suffren et dont le fonds permanent réunissait quelques œuvres de Signac, Matisse, Dufy, Seurat, Braque, Van Dongen ou encore Derain. Quelques œuvres mineures complétaient ces fleurons qui suffisaient à faire les délices des touristes et qui justifiaient que le musée fût reconnu par le Ministère de la Culture comme digne d’héberger des expositions de haut vol.
Ce musée est quand même un peu juste mais il a au moins le mérite d’exister et de maintenir un semblant de culture dans cette ville, avait-il confié un jour à Jane qui n’avait guère apprécié le ton condescendant et sentencieux de son mari.
Rien n’a jamais grâce à tes yeux. Tu ne peux pas t’empêcher de tout critiquer ! Cette ville t’a accueilli. Elle t’a adopté et t’a permis depuis quelques années de te faire un nom et de remplir ton compte en banque, lui avait rétorqué Jane que la suffisance, l’ingratitude et la langue de vipère de son mari avaient le don d’exaspérer.
Depuis, il avait fait amende honorable, prenant en considération les efforts remarquables de Miraucourt pour mettre sur pied chaque année des expositions temporaires de qualité. Il avait fait repentance au point d’accepter, non sans se faire prier, de l’aider à préparer la rétrospective qui devait regrouper une bonne partie des toiles de Dufy exposées l’année précédente au musée d’art moderne du Trocadéro. Sur ce plan, sa notoriété avait dépassé les frontières et il était passé maître dans l’art de trouver les partis pris les plus audacieux pour valoriser une exposition.
Je ne vous espérais plus ! lui avait lancé Miraucourt en l’apercevant dans l’encadrement de la porte de son bureau.
Comme quoi il ne faut jamais désespérer, mon vieux ! avait rétorqué Lemel, décidé à ne pas s’en laisser imposer par celui qu’il continuait malgré tout à considérer comme un rival potentiel et dont il n’appréciait que modérément d’être le sous-traitant dans ce lieu où le conservateur restait le seul maître à bord. Et plus encore que tout cela, il acceptait mal la considération que Jane éprouvait pour Miraucourt dont elle ne cessait de lui vanter les qualités.
Cette expo nous coûte une fortune. Je ne tiens pas à ce qu’elle soit un échec, vous comprenez !
Je comprends, je comprends. Toutefois, j’ai ma façon de travailler et, que je sache, vous n’avez pas encore tout réceptionné, n’est-ce pas ?
Non, mais une caisse est encore arrivée hier après-midi. Elle a été stockée dans la chambre forte. Suivez-moi.
François Lemel avait obtempéré et emboîté le pas au conservateur qui l’entraînait vers un endroit qu’il commençait à connaître pour s’y rendre chaque fois qu’un arrivage leur parvenait, c’est-à-dire presque quotidiennement depuis une semaine. La chambre forte se trouvait au sous-sol et, pour une fortune, avait été réaménagée et mise aux normes depuis que le musée avait entrepris de se lancer dans des expositions temporaires de haut niveau. Les assurances étaient intransigeantes et même tatillonnes. Leurs prescriptions étaient draconiennes en matière de sécurité ce qui, conjugué avec le stress naturel de Miraucourt, donnait un spectacle que François Lemel aurait volontiers qualifié de tragi-comique. Le conservateur avait obtenu de la Ville la présence permanente d’un policier municipal qui, campé devant l’accès au sous-sol, avait accompagné les deux hommes jusqu’à un premier sas puis à un second. Miraucourt avait ouvert ceux-ci avec d’infinies précautions, composant chaque fois le code d’accès comme il l’eût fait pour celui de sa carte bancaire. Comme chaque jour depuis une semaine, Lemel faisait mine de ne rien remarquer, tournait la tête et attendait d’avoir entendu le léger grincement de la porte qui s’ouvrait. Il lui était arrivé à une ou deux reprises de croiser le regard amusé du policier municipal dont il se demandait, dans l’hypothèse d’un coup dur, quelle serait son utilité avec sa bouille de brave type et son arme qui n’avait jamais dû quitter son étui. Partagé entre amusement et agacement, François Lemel s’était résolu à subir avec patience ce qu’il tenait pour une attitude névrotique qu’il avait déjà rencontrée chez d’autres conservateurs avec qui il lui était arrivé de travailler. Sans doute, le poids des responsabilités financières et surtout juridiques. Certes, les assurances couvraient tous les risques. Ceux-ci étaient somme toute limités mais, en cas de problème, les ennuis pouvaient pleuvoir et la moindre erreur pouvait s’avérer fatale. Alors, c’en était fait d’une réputation et d’une carrière. François Lemel connaissait des conservateurs qui avaient pris la précaution de mettre leur patrimoine personnel au nom de leur conjointe ou à celui de leurs enfants pour échapper à une éventuelle action récursoire des assurances. Au milieu de son dédain et de son agacement, il se réservait une part de mansuétude pour Miraucourt dont le front commençait à se couvrir d’une moiteur qui en disait long sur son état. Parvenu dans la chambre forte, le conservateur prit soin de refermer derrière eux la lourde porte tandis que le policier municipal était resté à l’extérieur, illusoire rempart contre il ne savait quelle menace.
Voilà, dit le conservateur, en s’approchant d’une caisse de dimensions moyennes qui avait été soigneusement rangée dans l’une des alvéoles creusées dans le mur de la pièce. Le colis vient du musée des beaux arts de Nice.
Le Portrait de Madame Dufy ! annonça François Lemel sans même voir le contenu de la caisse.
Bravo ! s’exclama Miraucourt en regardant le bordereau de livraison, un peu comme l’aurait fait un animateur de jeu télévisé pour s’assurer que le candidat avait bien fourni la bonne réponse.
Bien qu’il ressentît peu de sympathie envers celui qui l’agaçait par son côté trop décontracté, Miraucourt avait de l’estime, voire du respect pour cet homme chez qui la plupart des spécialistes s’accordaient à trouver du génie. La culture de Lemel était immense et, derrière sa décontraction de façade, bouillonnait un esprit des plus vifs. Sa connaissance du monde de la peinture était pratiquement illimitée. Il avait une capacité à mettre le doigt sur l’idée à laquelle personne d’autre n’aurait songé et qui faisait d’une manifestation banale un événement culturel de premier plan. Miraucourt n’en concevait ni amertume, ni jalousie. C’était un homme suffisamment intelligent pour avoir compris qu’une société bien organisée était celle où chacun se tenait dans son rôle. Bien qu’il fût lui aussi une pointure dans son domaine, le sien n’était pas d’administrer la preuve d’un quelconque génie mais de connaître son métier, de gérer sa boutique de telle sorte que des gens comme Lemel puissent y donner libre cours à leur brio. Somme toute, il ressentait de la fierté à être celui qui assurait une logistique sans laquelle l’autre ne serait rien, du moins voulait-il s’en persuader. Cette prouesse le remplissait d’une joie qu’il peinait à contenir. Pas un jour ne se passait sans qu’il fût conduit à narrer à l’un ou à l’autre de ses interlocuteurs de marque les péripéties de la préparation de ce qui s’annonçait comme l’évènement culturel de la décennie dans la cité tropézienne. Il se plaisait à décrire les aspects techniques liés à la sécurité du musée et des œuvres. A l’occasion, il en rajoutait un peu et se donnait l’image du cerbère pragmatique en charge de canaliser les débordements d’un commissaire d’exposition certes brillant mais fantasque. Cependant, au fond de lui-même, il savait qu’en lui ouvrant son musée, l’autre était devenu une menace et risquait de lui voler la vedette.
Comment faites-vous ? avait poursuivi le conservateur sans pouvoir masquer une nuance d’admiration.
Les dimensions, mon cher, les dimensions ! Le musée de Nice ne détient qu’une toile de 99 sur 80 et c’est précisément Le portrait de Madame Dufy.
Tout en écoutant Lemel et au prix d’infinies précautions, Miraucourt avait sorti la toile de son écrin protecteur faisant naître sur le visage du galeriste un sourire presque enfantin où se lisait la félicité. Ses yeux brillaient d’une intense jubilation qui, cette fois, n’avait plus rien de commun avec le plaisir mesquin qu’il avait ressenti quelques instants auparavant.
C’est une pure merveille, s’exclama-t-il comme s’il découvrait cette toile pour la première fois. Dufy n’a réalisé que peu de portraits et pratiquement aucun représentant un membre de sa famille. Admirez comment cet homme qui a eu autant de maîtresses a su représenter son épouse avec un respect et une sensibilité que vous ne retrouverez que dans très peu d’autres portraits, fussent-ils réalisés par les plus grands. Cette sérénité, ce sourire à peine perceptible, cette posture d’une femme qui semble s’inscrire au-delà de l’instant présent auraient fait pâlir d’envie Léonard et sa Joconde. La table sur laquelle cette femme est accoudée est un autel consacré à l’œuvre de son époux. Admirez la nappe qui est un tableau dans le tableau. Emilienne la possède, l’a inscrite dans son quotidien. Elles ne font qu’une. Le peintre et son œuvre lui appartiennent pour toujours. Et ce fond bleu qui la place dans une sorte d’infini. Même Le Portrait de Madame Cézanne qui se trouve au musée de l’Orangerie n’a pas la même fulgurance. En exposant cette toile, votre musée va connaître une de ses plus belles heures de gloire.
Vous ne pensez pas que vous en faites un peu trop ? fit observer Miraucourt.
Quand on côtoie le génie, on n’en fait jamais trop, mon cher !
Miraucourt rangea la toile dans son habitacle, referma la caisse avec les mêmes précautions qu’il avait prises pour l’ouvrir et invita son visiteur à gagner la sortie. Il l’avait devancé pour composer sur le petit cadran lumineux le précieux sésame. Le policier qui ne s’était pas départi de sa jovialité les précéda jusqu’au rez-de-chaussée où il reprit sa garde tandis que Lemel et le conservateur s’enfermaient dans le bureau.
Quand pensez-vous avoir la totalité des toiles ? demanda Lemel.
D’ici à une semaine, du moins je l’espère.
Je ne pourrai rien faire avant.
Même pas me proposer votre idée quant à leur positionnement ?
Non. Il me faut les voir toutes réunies et faire des essais.
Mais cela va nous prendre des heures de travail et de la main-d’œuvre !
Débrouillez-vous. C’est ma façon de travailler. Et c’est votre boulot !
L’irritation commençait à se lire sur le visage du conservateur malgré son naturel jovial.
Vous avouerez que vous ne me facilitez pas la tâche ! pesta Miraucourt.
Quand on veut un événement, il faut le mériter ! lâcha sèchement Lemel.
Miraucourt faillit s’étrangler. Il s’était retenu d’exploser et de hurler à la face de cet intellectuel certes brillant mais un tantinet irresponsable qu’il n’était ni son larbin, ni son souffre-douleur, que son statut de simple commissaire délégué de l’exposition ne l’autorisait pas à lui compliquer la vie au-delà du raisonnable, qu’il était encore le patron dans ce musée et que, s’il participait à la préparation de l’exposition, c’était bien parce que lui, Miraucourt, l’avait voulu et que la délégation qu’il lui avait consentie pouvait s’achever là, de manière irrémédiable, s’il n’adoptait pas un ton un peu moins arrogant. François Lemel semblait avoir deviné le courroux qui agitait le conservateur.
Je pensais vous avoir aidé à décrocher un bon budget, non ! Avec ça, un homme de votre trempe devrait faire des merveilles ! ajouta-t-il en guise d’adieu.
Et il quitta le musée avant que le conservateur eût le temps de lui répondre.
Saint-Tropez, le 17 février 2009
François Lemel était descendu plus tôt que d’ordinaire à la galerie. Il lui suffisait de traverser la rue du Portail Neuf qui séparait son pas de porte du petit appartement qu’il occupait dans un immeuble voisin et dont Jane avait fait l’acquisition avant leur mariage. Le couple s’était installé là, dans ce nid douillet, très cosy comme se plaisait à le qualifier son épouse et qui, malgré ses soixante mètres carrés un peu justes, aurait fait rêver plus d’un bobo épris de Saint-Tropez. Ils y voisinaient avec des gens simples : un enseignant, une employée de la mairie, une négociatrice d’agence immobilière ou encore une infirmière, tous ces Tropéziens qui, de l’automne au printemps, s’employaient à maintenir une vie paisible au sein de la petite cité et qui, l’été venu, s’empressaient de disparaître derrière le clinquant d’un décor de pacotille comme l’auraient fait les machinistes d’un opéra bouffe.
Un courant d’air frais parcourait les artères désertes de la vieille ville. Au bout de la ruelle, la place de l’Ormeau encore plongée dans le noir dressait la silhouette improbable de son arbre centenaire. François respirait à pleins poumons cette atmosphère si particulière. Aucun estivant ne pourrait jamais la connaître, ni l’apprécier car elle se réservait aux seuls autochtones et aux quelques visiteurs que leurs obligations professionnelles conduisaient à hanter la cité tropézienne au cœur de la basse saison.
Avant de quitter la galerie, il avait éprouvé le besoin d’appeler son ami Stringler. Il savait qu’à cette heure matinale, il joindrait facilement l’Américain. Comme lui, c’était un lève-tôt et un travailleur infatigable qui passait le plus clair de ses nuits à sa table de travail. Il l’imagina penché sur son bureau, peaufinant l’article à paraître dans le prochain numéro. Celui-ci consacrerait le succès ou l’échec d’une exposition ou bien propulserait vers la gloire un jeune talent découvert la veille. Le critique d’art ne serait pas étonné d’entendre sonner son téléphone, non plus que de trouver au bout du fil son vieil ami Lemel dont il savait que le biorythme était identique au sien et qui avait coutume de l’appeler régulièrement à cette heure matinale.
Allo John ! Je ne te dérange pas ?
Tu ne me déranges jamais, lui répondit une voix rocailleuse encore teintée d’un reste d’accent américain. Quel bon vent t’amène ?
J’ignore s’il s’agit d’un bon vent ou des prémices d’une tempête, plaisanta Lemel. Je viens de recevoir la proposition la plus farfelue et la plus troublante qui soit.
Tu m’intrigues… Et tu m’inquiètes. Explique !
Un type qui tient à rester anonyme me propose cent mille euros pour retrouver une toile totalement inconnue dont il justifie la recherche par des raisons affectives. Et il m’en annonce d’autres par la suite !
Rien de bizarre à cela, mon vieux. Le monde fourmille d’originaux richissimes qui n’hésitent pas à dépenser des fortunes pour satisfaire leurs caprices. Et comment s’intitule ce chef-d’œuvre ? ironisa Stringler.
Les Musiciens ! De Marie Thissen ! Tout un programme !
Tu as peut-être trouvé un meilleur filon que ton job de commissaire d’exposition ou de patron de galerie !
Encore faut-il que j’accepte et que je retrouve cette foutue toile ! En as-tu déjà entendu parler ?
Pas plus que toi, répondit Stringler. Mais, si tu veux, je peux me renseigner. As-tu regardé dans les banques de données classiques ?
Oui mais je n’imaginais pas un seul instant que cette croûte puisse y figurer. J’ai cherché en vain.
Est-ce que cette affaire te paraît réellement digne d’intérêt ?
En tout cas, elle m’intrigue et j’ai envie d’en avoir le cœur net.
Alors, laisse-moi quelques jours et je te rappelle. Les Musiciens ? m’astu dit. De Marie Thissen ?
C’est ça.
Stringler était une pointure dans le métier. Il approchait de la cinquantaine et avait eu le temps d’explorer tous les arcanes du monde de la peinture. Son carnet d’adresses était sans doute l’un des plus fournis de la profession. Par ailleurs, il avait ses entrées là où la plupart des spécialistes auraient pu se casser les dents. Cet Américain installé depuis plus de vingt ans à Paris s’était construit auparavant une solide réputation aux Etats-Unis grâce à ses articles dans le New York Times. Il avait fait connaître des artistes tels que James Gooding ou David Bruckner alors que ceux-ci n’étaient encore que des débutants. Leurs toiles, exposées dans des galeries avant-gardistes de Manhattan, étaient mises en pièces par une critique soucieuse uniquement de promouvoir un néo-impressionnisme snob et bourgeois dont raffolait l’élite américaine en mal de Renoir. C’était l’époque où Paul Trio, peintre français en vogue, commençait à pénétrer le marché américain. Puis Stringler était venu s’installer à Paris, séduit par un pays qui lui semblait plus en phase avec ses options picturales. C’est à cette époque que Lemel et Stringler s’étaient rencontrés. L’Américain l’avait abordé lors d’un vernissage et les deux hommes s’étaient vite liés d’une amitié fondée sur une estime réciproque.
Lemel savait que l’affaire était entre de bonnes mains. Stringler se ferait un devoir de lui trouver un début de piste. Il suffisait d’un peu de patience. Cette histoire commençait à le tarauder et tournait à l’obsession.
Les Musiciens , répéta-t-il à plusieurs reprises tandis qu’il refermait derrière lui la porte de la galerie, Les Musiciens, quel titre « bateau » !
A cette heure matinale, l’Annonciade n’était pas ouverte. Il se dit que l’occasion était trop belle en cette matinée ensoleillée de s’attarder au Café de Paris. Il décida de faire un détour par la place des Lices où les commerçants forains avaient déjà installé leurs stands. Le marché accueillait ses premiers chalands tropéziens qui, chaque mardi, profitaient de la magie du point du jour pour flâner dans ce lieu unique baigné par les premiers rayons du soleil. Ils se donnaient l’impression de le posséder avant qu’il ne soit définitivement envahi par une foule compacte et bruyante accourue de tous les coins du Golfe. Il piqua par la rue Clémenceau qui représentait à ses yeux la quintessence de l’âme tropézienne. Le jardin luxuriant de la poterie Augier était encore endormi et, au sortir de la petite artère, le quai Suffren était presque désert. La mer d’argent scintillait derrière un léger voile de brume. Il croisa des employés qui descendaient de la navette et se préparaient à se disperser dans les différents commerces de la ville.
Le Café de Paris était sans conteste le lieu le plus magique du port, avec son ambiance art déco qui lui conférait un charme suranné. Le galeriste se laissa aller sur l’une de ses confortables banquettes et ouvrit l’exemplaire de Var-Matin qui, comme chaque jour, traînait sur une table près de l’entrée. Il savait qu’une fois sur deux il avait à peine le temps de le parcourir, accaparé qu’il était par l’une de ses connaissances dans ce lieu où, à cette heure matinale, ne défilaient que des habitués. Ce jour-là, exceptionnellement, la salle était vide. Le quotidien varois n’avait rien de bien passionnant à annoncer. Rien qui pût l’intéresser vraiment. Il s’agissait davantage d’une habitude, presque d’une manie, que d’un véritable besoin de se tenir au courant d’une actualité qui ressemblait à celle de toutes les petites villes de province : le regroupement des deux écoles primaires, l’assemblée générale du club bouliste ou encore l’évocation des difficultés posées par le nouveau plan de circulation. Rien s’agissant de la future exposition temporaire dont il avait la charge. Il se préparait à se lever pour régler son café lorsqu’il sentit une présence. En se retournant, il aperçut, juste derrière lui, campé dans son costume en tweed, l’homme qui lui avait rendu visite trois jours auparavant à la galerie.
Avez-vous réfléchi à ma proposition, monsieur Lemel ?
Vous ne perdez pas de temps, vous ! lui rétorqua le galeriste, cueilli à froid et agacé d’être dérangé dans ce qu’il considérait comme un des rares instants privilégiés de sa journée et un peu comme un moment d’intimité.
Mon employeur est assez pressé.
Est-ce une raison suffisante pour me traquer jusqu’ici et gâcher l’un des meilleurs moments de ma journée ?
L’autre ne parut pas déstabilisé par la réaction d’humeur de son interlocuteur. Il l’observa quelques secondes sans que son visage trahît la moindre émotion. Cet homme était un bloc de marbre.
Si vous répondez favorablement à ma demande, des moments comme celui-là vous ne les compterez plus, monsieur Lemel.
François s’était calmé. Il savait qu’il se préparait à accepter. La première conversation à la galerie n’avait pas quitté son esprit et le hantait.
Il me faudrait des garanties et surtout des informations plus précises, finit-il par déclarer.
Vous aurez tout cela mais, auparavant, il me faut votre accord explicite.
Vous l’avez, poursuivit Lemel.
Alors, voici une avance pour vos premiers frais, déclara l’inconnu en posant sur la table une enveloppe kraft dont l’épaisseur laissait supposer qu’elle devait contenir une importante liasse de billets. Dans cette enveloppe, vous trouverez également les renseignements indispensables à votre recherche. Et voici le numéro de téléphone où vous pourrez me joindre, ajouta-t-il en lui tendant une carte sur laquelle les dix chiffres d’un numéro de portable avaient été griffonnés.
Qui dois-je demander ?
William. Appelez-moi simplement William.
Comme la première fois, l’homme disparut rapidement avant que François Lemel eût le temps de reprendre ses esprits. A présent, l’affaire était engagée même s’il avait le sentiment de pouvoir encore faire machine arrière. Mais en avait-il vraiment envie ? C’était moins l’attrait de l’argent que la curiosité qui l’avait poussé à accepter cette proposition. Il se demanda s’il n’était pas en passe de contracter le même marché que Faust tant l’inconnu qui venait de le quitter ressemblait à s’y méprendre à un envoyé du diable. Il régla enfin son café et prit le chemin de l’Annonciade.
Miraucourt n’était pas là et, sans lui, pas d’accès au sous-sol et à la chambre forte. D’abord contrarié, François Lemel se dit que c’était là une belle occasion de vaquer à l’affaire qui le passionnait maintenant tout autant que son exposition. Le conservateur serait mal venu la prochaine fois de lui reprocher son manque d’ardeur et de présence. Il reprit le chemin de la galerie où Marina l’accueillit avec une mine défaite.
Monsieur Miraucourt a cherché à vous joindre à plusieurs reprises. Votre portable était sur messagerie. De guerre lasse, il est venu ici mais je n’ai pas été capable de lui dire où vous étiez. Il est arrivé un accident avec la dernière expédition.
Il prit conscience qu’effectivement il n’avait pas branché son portable, pire, qu’il l’avait oublié à l’appartement. Si l’une des caisses avait subi un accident, c’était à l’évidence un gros pépin même si le musée était assuré et si la responsabilité en incombait d’abord au transporteur. Mais le pauvre Miraucourt devait être dans tous ses états et, au-delà de la détresse du conservateur auquel il vouait quand-même un peu de compassion, François Lemel était atterré à l’idée qu’une œuvre de Dufy pût être endommagée.
Où est-il allé ? demanda-t-il à la pauvre Marina qui semblait encore plus éprouvée que lui par cette nouvelle.
Il est parti à Aix où a eu lieu l’accident.
Il n’apparaissait pas nécessaire de donner dans une panique qui n’était compréhensible que chez ce pauvre Miraucourt qui devait se battre sur plusieurs fronts et dont les nerfs étaient décidément mis à rude épreuve. François Lemel n’éprouva même pas l’ombre d’un sentiment de culpabilité en se disant que cet accident allait mobiliser durant quelques jours le temps et l’énergie du conservateur et ainsi lui laisser un peu de répit. Sa seule crainte était que la toile endommagée fût une pièce maîtresse pour sa scénographie. Il savait que, même si l’inventaire des œuvres espérées avait été établi au préalable par ses soins, la liste des toiles disponibles était, sinon aléatoire, du moins tributaire du bon vouloir des musées et des propriétaires privés. Le traitement de l’exposition reposerait nécessairement sur les seules œuvres accessibles. Tant que la liste définitive des œuvres prêtées ne serait pas arrêtée, Lemel ne pourrait pas entreprendre son traitement scénographique. Il fit rapidement un point sur les hypothèses concernant la toile accidentée. Les œuvres venant de Paris ou de l’étranger arrivaient par avion à Nice et poursuivaient leur voyage par camion jusqu’à Saint-Tropez, tout comme celles provenant du musée des beaux-arts de Nice. Seules trois toiles pouvaient venir par l’autoroute en provenance de l’Ouest : la Corrida du musée Fabre de Montpellier et deux œuvres appartenant à des particuliers, l’un résidant à Toulouse et l’autre à Marseille. Une seule d’entre elles, La Plage de Sainte-Adresse, lui paraissait incontournable. Il pria pour que ce fût l’une des deux autres que ce pauvre Miraucourt allait devoir confier à un atelier de réparation si les dégâts n’étaient pas irréversibles. Le musée devait accueillir au cœur de l’été une exposition de caractère technique organisée avec le concours du CICRP. Cet organisme autrement appelé Centre interrégional de conservation et de restauration du patrimoine devait présenter toutes les techniques de restauration des œuvres d’art endommagées. Miraucourt n’aurait aucun mal à obtenir de l’un de leurs amis communs, Maxime Malzieux, technicien en chef du laboratoire du CICRP, qu’il assure la restauration de la toile. Mais auparavant, il lui faudrait obtenir l’accord des propriétaires du tableau et surtout de l’assureur qui ne manquerait pas d’exiger une expertise. En dépit de son caractère regrettable, cet accident était une aubaine inespérée. Certes, la rétrospective Dufy prévue pour Pâques se tiendrait à la date prévue mais ce surcroît d’occupation dans l’agenda de Miraucourt arrangeait les affaires du galeriste. Il reprit d’un pas décidé le chemin de son appartement pour réserver sur internet son billet de TGV pour Paris.
Paris, le 20 février 2009
En arrivant dans la capitale, François Lemel ignorait ce qui l’attendait vraiment. John Stringler avait été laconique. Un simple message sur son portable lui proposait de venir le voir à Paris pour lui communiquer quelques informations glanées auprès de ses sources habituelles. En sortant de la gare de Lyon, malgré le froid, il retrouva les sensations qu’il aimait, le Paris animé qui grouillait de monde aux abords des gares de même que l’ambiance vivante et colorée des brasseries. Le rendez-vous était fixé vers vingt heures chez l’Américain dans son superbe duplex du quai de Jemmapes.
Tu t’installeras chez moi, le temps de ton séjour, lui avait proposé Stringler. Je suis seul et tu ne seras pas dérangé. Je te laisserai la clef.
Lemel qui ne comptait pas s’éterniser à Paris avait accepté sans hésiter l’offre de son ami. Il connaissait l’appartement confortable et très chic dont les fenêtres dominaient le canal Saint-Martin. Stringler y vivait seul depuis que sa femme l’avait quitté et il ne manquait aucune occasion d’y recevoir ses amis, rompant ainsi, l’espace de quelques jours, une solitude pesante. Le reste du temps, il s’enfermait dans l’écriture et s’y livrait jusqu’à en avoir le vertige. Entre deux articles, il se consacrait à ses ouvrages dont certains, à l’image de sa Chronique des Nabis, faisaient autorité. Le reste de sa vie était un mystère qu’il se plaisait à entretenir.
Stringler l’attendait, sanglé dans un costume impeccable, comme l’homme élégant et raffiné qu’il avait toujours été, ne laissant rien au hasard, la veste agrémentée d’une pochette discrète avec, au revers, la décoration de chevalier des Arts et Lettres qu’il avait reçue une dizaine d’années plus tôt des mains mêmes de Jack Lang. C’était sa fierté et sa gloire, disait-il. Lui, l’homme détaché des apparats, de la pompe et de tout ce qui pouvait s’apparenter au clinquant à tel titre qu’il refusait obstinément de venir séjourner à Saint-Tropez au cœur de l’été, lui l’homme affranchi des conventions, il avait reçu cette distinction comme l’hommage de la France, comme la reconnaissance de son pays d’adoption pour sa contribution à son rayonnement culturel et intellectuel. « Mon honneur de vrai Français » se plaisait-il à répéter lorsqu’un lourdaud, ignorant des usages de la République, lui demandait à quoi correspondait ce petit bout de tissu fixé sur le revers de sa veste.
Le temps de poser ta valise et je t’emmène au Phare du Canal. Tu dois avoir faim et nous pourrons y discuter tranquillement.
Le Phare du Canal était un petit restaurant situé rue du Faubourg du Temple que Stringler fréquentait assidûment et qu’il avait fait découvrir à François quelques années auparavant. Lors des séjours parisiens que le galeriste effectuait à intervalles réguliers, les deux hommes ne manquaient jamais l’occasion de retourner ensemble dans cet endroit magique dont le patron savait recevoir ses hôtes même lorsque ceux-ci entraient chez lui pour la première fois et où les plats étaient à la hauteur des promesses de la carte. On pouvait y déguster un saumon de Norvège dont François n’avait trouvé l’égal nulle part ailleurs. Il sourit lorsque Stringler questionna le patron qui était venu les saluer.
Tu as toujours ton inoubliable saumon ?
Malgré l’affluence que justifiaient à la fois le succès de ce restaurant et le fait qu’on était un vendredi soir, les deux hommes avaient pu trouver place dans un angle, à l’abri des oreilles indiscrètes. Stringler avait pris cet air de comploteur un tantinet affecté que Lemel connaissait bien et dont il usait et abusait pensant qu’il maintenait ainsi captive l’attention de ses interlocuteurs qui, en fait, ne l’écoutaient qu’en raison de son expertise et de l’exclusivité des informations que lui seul savait glaner et qu’il distillait avec un art consommé de la parcimonie, tenant en haleine son auditoire, guettant ses réactions et adaptant, au fil des circonvolutions et des digressions, son discours aux réactions de ceux qui l’écoutaient.
C’est un vrai cabotin, s’était dit à plusieurs reprises François Lemel que son amitié pour Stringler avait conduit à accepter ce défaut qui en aurait agacé bien d’autres.
Stringler avait sorti un petit carnet sur lequel il notait les détails susceptibles de quitter sa mémoire. Tout en parlant, il y jetait des coups d’œil furtifs comme pour se rassurer sur la véracité de ses propos.
Je n’ai pas retrouvé trace de ton tableau, commença-t-il. Mais je peux te mettre sur une piste. Je crois savoir qu’un certain nombre de toiles, apparemment sans grand intérêt, signées par des peintres de second ordre et, pour cause, non répertoriées dans les catalogues de cotation ou dans la littérature spécialisée, ont échoué après la guerre dans des musées où elles ont dormi, des années durant, au fond des réserves. Pour la plupart d’entre elles, ces toiles ont été retrouvées en Allemagne car elles faisaient partie du trésor nazi aux côtés d’œuvres majeures. Récupérées à la Libération, elles ont été regroupées dans les caves de différents musées dans l’attente d’être réclamées par leurs propriétaires. D’autres toiles, au rang desquelles figuraient des œuvres majeures, ont pu être soustraites à la convoitise des Allemands et ont disparu.
En entendant ces propos, François Lemel commençait à douter de la pertinence de son escapade parisienne. Il n’apprenait rien qu’il ne sût déjà. A moins que ce ne fût un effet de cette subtile dialectique dans laquelle Stringler était passé maître et qui consistait, par quelques banalités, à préparer l’effet qu’allait produire sur son interlocuteur une véritable révélation. Pour autant, en dépit de la familiarité qu’il entretenait avec son ami, François Lemel tombait encore dans le piège.
John, je ne voudrais pas te froisser mais ce que tu me dis là ne m’apprend rien. Je connais aussi bien que toi cet aspect de l’histoire de la peinture. Tu imagines bien que j’ai commencé par rechercher de ce côté-là !
Et tu n’as rien trouvé ?
Effectivement.
Et pour cause !
Où veux-tu en venir, s’impatienta François au moment même où le restaurateur venait leur servir deux immenses assiettes appétissantes à souhait.
Inévitablement, Stringler différa sa réponse, attira l’attention de son ami sur la remarquable esthétique de ce qu’on leur servait et s’employa à verser dans leurs verres un Sancerre lui aussi plein de promesses.
Je ne me permettrais pas de mettre en doute tes connaissances mais peut-être ignores-tu que les conservateurs de ces musées fidèles à leur réputation d’administrateurs méticuleux ont dressé des inventaires minutieux de ces œuvres, pour la plupart aussi peu connues que leurs auteurs.
Et comment faire pour retrouver ces listes dont il n’y a trace nulle part ?
Pas tout à fait !
Précise ta pensée.
Stringler porta son verre à ses lèvres et se délecta d’une gorgée de vin.
Fameux, n’est-ce pas ? s’exclama-t-il, déclenchant – mais il s’en serait douté – l’irritation de son convive.
Tu as l’art de faire mijoter tes interlocuteurs, toi !
Ne t’impatiente pas. Ce que j’ai à te dire mérite d’être savouré de la même manière que ce saumon ou ce vin. Contrairement à une idée reçue, le saumon de Norvège est supérieur au saumon écossais, poursuivit-il, imperturbable.
Il n’y avait pas grand chose d’autre à faire que d’accepter son jeu et se montrer patient. Stringler poursuivit.
Les choses de l’esprit sont comme celles de la table. Elles réclament d’être mijotées à feu doux, de suivre le cours d’un temps qui n’est pas celui de cette horloge, précisa-t-il en montrant du doigt l’immense cadran de style rétro qui ornait le mur du restaurant. Elles ont besoin d’être passées au filtre d’un discours qui évite l’ellipse et la fâcheuse banalité de la ligne droite. Lis mes articles et tu comprendras.
François se disait qu’on pouvait avoir des amis et, à certains moments, ne plus pouvoir les supporter. Mais il s’était fait un devoir d’accepter ce côté horripilant de son ami John qui, de toute évidence, se plaisait à le cantonner dans le détestable rôle du docteur Watson. L’homme présentait tellement d’autres qualités et, surtout, il ne comptait plus les coups de pouce qu’il lui avait donnés pour conduire au succès nombre de ses projets. C’était en quelque sorte le tribut à payer.
A présent, écoute attentivement. Je crois savoir qu’au sortir de la guerre, ces toiles ont été dispersées au fil de ventes. A cette époque, la France était exsangue et l’argent public allait davantage à l’effort de reconstruction qu’à l’entretien des musées, fussent-ils nationaux. De nombreux conservateurs qui ne voyaient pas l’intérêt de garder ces toiles ont attendu le délai de prescription et les ont cédées dans la cadre de ventes aux enchères pour s’autofinancer. D’autres en ont fait don à des œuvres charitables.
D’où tiens-tu cela ?
François ! avait répondu Stringler, la mine offensée.
François Lemel comprit un peu tard qu’il venait de poser une question inconvenante. Stringler avait pour principe de protéger ses sources. Sinon, que serait-il advenu d’une réputation qu’il avait mis plus de vingt années à construire ?
Tes sources sont-elles fiables ? insista François Lemel qui, en cherchant à se rattraper en même temps qu’à se rassurer, s’enfonçait un peu plus dans sa maladresse initiale.
Que penses-tu de ce saumon ? lui avait renvoyé Stringler, fidèle à lui-même, évitant ainsi à son ami une réponse qui, pour tout autre que lui, eût été cinglante.
Après avoir avalé une bouchée, le critique poursuivit.
Ne me demande pas de te les localiser ou encore de te donner des indications précises sur ce qu’elles sont devenues. J’en serais bien incapable. Je peux seulement te préciser que certaines librairies spécialisées dans les livres d’art d’occasion doivent posséder dans leur fonds des ouvrages susceptibles de te mettre sur la piste. J’en connais particulièrement une que je te recommande. Elle se trouve dans le Marais, rue des Blancs-Manteaux. Un spécialiste de ton envergure devrait déjà avoir fouiné dans ces réserves de savoir.
Désolé, je ne la connais pas.
Présente-toi en te recommandant de moi. Tu seras aidé.
Le lendemain était un samedi. François décida de consacrer la journée à cette recherche dont a priori il n’espérait pas grand’chose. Chaque fois qu’il avait farfouillé dans ces vieilles librairies pour y trouver la perle rare, il avait échoué. Il en était ressorti avec une autre emplette. Là, en l’occurrence, sa recherche était ciblée de façon exclusive. Cela avait le mérite de la clarté.
John Stringler devait se rendre pour deux jours à Londres où la Galerie d’art moderne hébergeait une exposition Botero dont l’Américain était l’un des plus fins connaisseurs. François resterait seul dans l’appartement du quai de Jemmapes. Il aurait ainsi les coudées franches et, le cas échéant, ses recherches terminées, il pourrait, sans autre forme de procès, glisser la clef dans une cachette connue d’eux seuls et regagner la Provence. Il en allait ainsi de leurs relations et cela convenait parfaitement aux deux hommes dont le nomadisme et un tempérament imprévisible les affranchissaient de tout formalisme, les libéraient de toute soumission aux conventions sociales et faisaient de leur amitié un espace de liberté et de tolérance.
François s’arrangea pour arriver de bonne heure devant la librairie de la rue des Blancs-Manteaux dont la vitrine discrète offrait aux passants le décor obsolète d’une échoppe construite sur le modèle médiéval, avec son linteau arqué. La boutique était attenante à l’église Sainte-Marie. Elle donnait dans ce qui était une dent creuse créée là par la disparition de l’un des pans de l’église dont elle avait réoccupé une absidiole. L’intérieur en était minuscule et peinait à héberger les centaines d’ouvrages qu’un semblant d’ordre avait dû contenir difficilement dans d’étroits bacs mais que les manipulations des clients avaient fini par transformer en une série d’empilements aléatoires. Le libraire s’était résigné à renoncer à gérer ce chaos et se contentait d’aider les quelques amateurs qui fréquentaient sa boutique à déplacer les piles pour atteindre la perle rare qu’ils espéraient trouver quelque part dans l’un des bacs. Un classement erratique déroutait les clients, les contraignait à recourir à l’aide du libraire, confortant ainsi celui-ci dans une expertise qu’il avait adoptée comme l’antidote de son inorganisation.
L’homme laissa François fouiller quelques minutes, en l’observant du coin de l’œil, avant de lui proposer son aide. L’octogénaire, car il ne pouvait en être autrement vu sa silhouette brisée, son poil blanc et sa face fripée, savait identifier avec précision l’instant où son ministère devenait incontournable. Il s’approcha lentement, l’air de rien, faisant mine de replacer dans un geste mécanique, le long de son bref parcours, quelques livres qui ne dérogeaient pas plus que bien d’autres à la notion d’ordre et finit par interpeller François.
Puis-je vous aider, mon cher monsieur ? lui demanda-t-il sur un ton vieille France qu’on ne trouvait plus que dans ce genre de boutique.
Sans aucun doute, lui répondit machinalement François Lemel qui consultait un vieux catalogue des années 50 consacré à Dufy, lui donnant à penser qu’il ne serait, de toutes façons, pas venu pour rien.
Amateur de Dufy, je vois.
Oui mais, en fait, je ne suis pas ici pour cela. Je recherche quelque chose d’introuvable que mon ami Stringler m’a conseillé de rechercher d’abord chez vous.
L’homme se recula et l’observa avec, dans le regard, ce qui ressemblait à de la considération.
Si vous êtes un ami de John Stringler, vous avez droit à toute mon attention et à toute ma disponibilité, déclara solennellement le vieux libraire. Stringler ne déclenche jamais rien de banal. Si vous me disiez ce que vous recherchez ou, tout au moins, si vous me mettiez sur la piste ? Il est des trésors qu’on ne dévoile que pour les amis de ses amis.
En observant le personnage qui lui faisait face, François eut soudain le sentiment de se trouver devant un être intemporel, à l’image de ces personnages fantastiques, gardiens des vieux grimoires où dorment des secrets mythiques. Ce vieux bonhomme qu’on eût dit sorti tout droit d’un conte fantastique de Théophile Gautier lui resservait la Pied de momie , version Stringler. A moins que, plus prosaïquement, il ne se fût agi du jumeau du père Fourrasse. Rien ne lui serait épargné mais il décida de jouer le jeu tant il éprouvait le besoin d’avancer dans la recherche de cette toile.
Je suis à la recherche d’un tableau totalement inconnu qu’un collectionneur lui-même anonyme m’a demandé de retrouver. Ne m’en demandez pas plus.
Vous me mettez devant un challenge très difficile, lui répondit le commerçant. Mais je vais essayer de ne pas décevoir mon vieil ami Stringler !
L’homme s’était dirigé vers son arrière-boutique qui ressemblait à un capharnaüm pour en ressortir avec un petit opuscule qui tenait davantage du registre d’inventaire que d’un ouvrage sur l’art.
Voici une liste d’œuvres dont pourrait faire partie votre toile. Ce catalogue a été réalisé par le FISC.
Que vient faire le Trésor dans cette affaire ?
Le vieil homme sourit.
Il ne s’agit pas du fisc auquel vous déclarez vos revenus, mon cher monsieur, mais du Fonds d’indemnisation des spoliations de collectionneurs, une officine créée après la guerre et destinée à retrouver les toiles de maîtres égarées ainsi que leurs propriétaires afin de les indemniser en cas de destruction ou de perte.
Suis-je sot ! s’exclama François Lemel. Où avais-je la tête ? En fait, j’ai déjà entendu parler de cet organisme. Je crois même que mon père, qui était journaliste spécialisé en art, a travaillé pour lui dans un passé assez lointain.
Quelles sont les références de votre toile ? questionna le vieillard.
Les Musiciens, d’une certaine Marie Thissen.
Je connais le contenu de ce catalogue, reprit le libraire et, si ma mémoire est bonne, ni vos Musiciens, ni cette Marie Thissen n’y sont mentionnés.
Je suis donc toujours au point mort !
Ce que Stringler veut, Goldberg le peut ! répondit cette pythie masculine et quelque peu fanée dont le discours oraculaire et nécessairement sibyllin commençait à fatiguer François Lemel. J’ai autre chose à vous proposer.
L’homme qui, visiblement, avait trouvé dans la quête de son visiteur une occasion de rompre la monotonie de son quotidien, était reparti dans son arrière-boutique avec des airs de comploteur, pour en ressortir au bout de quelques minutes les bras chargés de deux énormes volumes qu’il étala sur le seul meuble qui, dans sa boutique encombrée, présentait encore un espace vierge.
Ce sont deux tomes d’un ouvrage publié en 1950 par le conservateur du musée Marmottan. Il avait entrepris d’établir un inventaire des toiles entreposées dans ses réserves dont il estimait qu’elles ne présentaient qu’une valeur médiocre avant leur cession dans le cadre d’une vente aux enchères. Il avait souhaité mentionner pour chaque toile vendue le nom et l’adresse des acquéreurs. Peut-être trouverez-vous votre bonheur dans ces livres. Je vous les laisse pour vingt euros. Je vous fais un prix parce que vous êtes un ami de John Stringler.
La pythie était redevenue un simple margoulin, un marchand du temple surtout soucieux de se débarrasser de deux catalogues qu’il jugeait invendables, trop heureux qu’il était de trouver un gogo disposé à investir vingt euros dans ces deux volumes défraîchis qui ne présentaient aucune valeur bibliophilique, ni même picturale, et dont François se demandait comment ils avaient pu atterrir là et, surtout, comment le vieux bouquiniste à la face de grimoire avait pu les conserver aussi longtemps en connaissant leur manque total d’intérêt. Pour peu qu’il eût un peu insisté, l’homme les lui aurait cédés pour rien. Lui-même se demandait pourquoi il s’encombrait de ce fardeau. Une intuition, une impulsion, quelque chose d’irréfléchi, qui l’avait poussé à accepter sans hésiter l’offre apparemment pipée du bouquiniste qui avait dû se dire que ce pauvre Stringler entretenait des relations loin d’être à la hauteur de sa réputation. François Lemel reprit le chemin du canal Saint-Martin en essayant de se convaincre qu’après tout il y avait peut-être quelque chose à tirer de ces deux reliques qui, mine de rien, pesaient au bout de son bras, dans le misérable sac en plastique que le bouquiniste lui avait généreusement donné et qui menaçait de craquer à tout moment. Au mieux, elles recèleraient une information utile, au pire, il les abandonnerait chez Stringler. Le vieux grigou n’avait pas voulu rater l’occasion de s’en débarrasser.
François Lemel décida de ne retourner en Provence que le lendemain matin et de mettre à profit son ultime soirée parisienne pour parcourir les deux volumes qu’il s’était donné la peine de trimbaler à travers tout Paris et qui l’avaient obligé à prendre un taxi pour rentrer quai de Jemmapes.
Il prolongea tard dans la nuit la consultation des deux tomes du catalogue qui, comme le lui avait indiqué le bouquiniste, comportaient la liste d’œuvres quelconques, illustrées en couleurs dans de minuscules vignettes aux teintes trop criardes pour prétendre rendre compte avec fidélité du modèle original.
Sans grand intérêt, en effet, conclut très vite François Lemel qui retrouvait dans cette peinture le prototype même de ce qu’il détestait.
Les sujets, pauvres et conventionnels, étaient traités sans talent même si, à l’évidence, les peintres possédaient les bases techniques de tout étudiant sorti des Beaux-Arts. Des paysages et des scènes de genre se succédaient, à raison d’une ou deux vignettes par page, selon la taille de la toile. Le conservateur s’était fait un devoir de décrire chacune des œuvres par son titre, ses dimensions, son support et la technique employée. Toutes étaient des huiles sur toile. Chaque toile était affectée d’un numéro qui renvoyait à un index en fin de volume. On y trouvait, à quelques exceptions près, le nom et l’adresse des acheteurs. François Lemel fut surpris de constater que la plupart des toiles avaient trouvé des acquéreurs, certaines à un prix somme toute respectable. Ce constat ne faisait que renforcer une amertume qui l’avait gagné depuis longtemps et qui alimentait sa misanthropie. Il supportait mal l’idée que la peinture fût à ce point méconnue et déconsidérée. Lui, l’esthète, le spécialiste reconnu, en était réduit à farfouiller dans des catalogues de second ordre pour arrondir ses fins de mois, contraint de rechercher une toile minable qu’un milliardaire anonyme et névrosé tenait à tout prix à récupérer au nom d’une piété filiale pathétique.
A plusieurs reprises, il avait piqué du nez et, chaque fois, il avait repris avec abnégation le cours de sa lecture, feuilletant les énormes volumes d’un geste mécanique que n’aurait pu interrompre que l’apparition soudaine de la toile tant recherchée. Il allait définitivement se décourager et refermer le lourd volume lorsque son regard tomba en arrêt sur une page. Une reproduction aux proportions d’un format portrait occupait le centre de la page laissant apparaître, sur un fond verdoyant, un trio composé d’un violoncelliste, d’un violoniste et d’un flûtiste. A n’en pas douter, le violoniste était le personnage principal de cet ensemble étonnant qui se détachait d’un décor champêtre aux couleurs improbables. Debout entre ses deux comparses assis, il ressemblait à un grand échalas, tenant au creux d’une épaule squelettique un violon aux formes incertaines, l’archet suspendu en l’air, un peu comme avait dû l’être le geste du peintre dont la toile avait un goût d’inachevé.
A coup sûr, cette toile a été bâclée, se dit Lemel, surpris par la faiblesse de la composition ainsi que par la pauvreté de la palette.
Il y avait de quoi être surpris par la présence, dans les réserves d’un musée d’une telle tenue, de croûtes aussi grossières. Lemel, qui connaissait la réputation indiscutable du conservateur de l’époque mais qui ne méconnaissait pas les difficultés financières des musées dans un après-guerre difficile, se prit un instant à penser qu’il devait y avoir là-dessous Dieu seul savait quelle arnaque, ourdie par un homme aux abois, soucieux de renflouer les caisses de sa boutique en même temps qu’il en profitait pour opérer un ménage salutaire dans ses réserves. Une autre question était de savoir comment ces chromos avaient atterri là, dans un des temples du Beau, même s’ils avaient été tenus éloignés des cimaises. Enfin, François Lemel n’en finissait pas d’être surpris par le comportement de ces prétendus amateurs de peinture qui investissaient ainsi de coquettes sommes dans des tableaux sans valeur. Il mettait cette démarche au compte d’une confiance aveugle d’une partie de ses contemporains dans les lieux de culture officiels, pensant sans doute qu’un musée ne pouvait détenir que des œuvres vouées à la postérité. La bêtise de ces spéculateurs avait permis aux musées de survivre et, pour certains, de redorer leur blason.
Le galeriste n’eut aucune peine à identifier le titre écrit en caractères italiques sous l’image, les Musiciens, non plus que la signature du peintre, complaisamment et lisiblement étalée dans le coin droit en bas de la toile : Marie Thissen.
Inconnue au bataillon ! soupira Lemel quelque peu surpris mais en même temps rassuré par le fait de voir cette prétendue artiste condamnée à rester dans le monde des anonymes.
Ainsi que l’indiquait le texte figurant en-dessous de la photographie, le tableau avait trouvé acquéreur pour la somme de huit cents francs, ce qui, au regard de sa qualité, constituait, à l’époque, une coquette somme et sans doute une aubaine inespérée pour le conservateur du musée Marmottan. Il était devenu la propriété d’un certain Caldwell, un Ecossais demeurant dans la région d’Edimbourg.

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