Le copieur
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Le copieur , livre ebook

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Description

Une croisière sur le Saint-Laurent est organisée pour réaliser le rêve de Martin Jutras, un vieil éditeur de roman policier. Le but : réunir un grand nombre d’écrivaines et d’écrivains pour participer à l’élaboration d’une nouvelle littéraire. L’intention est louable, l’enthousiasme est évident, la félicité d’une réussite est à prévoir.
Cependant, avant même le grand départ, une ombre surgissant du passé vient planer au-dessus de l’événement. Le souvenir de Carl Lévesque refait surface; le Prédateur du fleuve est de retour. D’horribles meurtres sont commis. Les cibles choisies par le monstre: les créateurs littéraires. La Croisière-Mystère en regorge. Paul Trottier, un détective aguerri, se joint aux policiers pour découvrir qui est l’énigmatique meurtrier. Malgré leurs efforts combinés, l’enquête piétine. Arriveront-ils à le neutraliser avant l’hécatombe? Le Copieur vous invite à le découvrir.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 03 juin 2019
Nombre de lectures 4
EAN13 9782898036330
Langue Français
Poids de l'ouvrage 3 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,003€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Copyright © 2019 Pierre Cusson
Copyright © 2019 Éditions AdA Inc.
Tous droits réservés. Aucune partie de ce livre ne peut être reproduite sous quelque forme que ce soit sans la permission écrite de l’éditeur, sauf dans le cas d’une critique littéraire.
Éditeur : François Doucet
Révision éditoriale : Sonia Alain
Révision linguistique : Isabelle Veillette
Conception de la couverture : Félix Bellerose
Photo de la couverture : © Getty images
Mise en pages : Sébastien Michaud
ISBN papier : 978-2-89803-631-6
ISBN PDF numérique : 978-2-89803-632-3
ISBN ePub : 978-2-89803-633-0
Première impression : 2019
Dépôt légal : 2019
Bibliothèque et Archives nationales du Québec
Bibliothèque et Archives Canada
Éditions AdA Inc.
1385, boul. Lionel-Boulet
Varennes (Québec) J3X 1P7, Canada
Téléphone : 450 929-0296
Télécopieur : 450 929-0220
www.ada-inc.com
info@ada-inc.com
Diffusion Canada : Éditions AdA Inc. France : D.G. Diffusion Z.I. des Bogues 31750 Escalquens — France Téléphone : 05.61.00.09.99 Suisse : Transat — 23.42.77.40 Belgique : D.G. Diffusion — 05.61.00.09.99

Participation de la SODEC.
Nous reconnaissons l’aide financière du gouvernement du Canada par l’entremise du Fonds du livre du Canada (FLC) pour nos activités d’édition.
Gouvernement du Québec — Programme de crédit d’impôt pour l’édition de livres — Gestion SODEC.
Catalogage avant publication de Bibliothèque et Archives nationales du Québec et Bibliothèque et Archives Canada
Titre : Le copieur / Pierre Cusson.
Noms : Cusson, Pierre, 1951-auteur.
Identifiants : Canadiana 20190019050 | ISBN 9782898036316
Classification : LCC PS8555.U845549 C67 2019 | CDD C843/.6—dc23
À mon épouse, qui m’accompagne de l’au-delà. À mes enfants et à leurs conjoints, ainsi qu’à tous mes petits-enfants, que j’adore.
Remerciements
U n merci tout particulier à la dame inconnue rencontrée au salon littéraire de Rivière-du-Loup en 2015 et qui m’a suggéré d’écrire ce roman que je n’avais pas du tout prévu. Merci à mes lectrices Nicole et Suzanne, ainsi qu’à mon lecteur Pierre pour leurs bons conseils et de m’avoir encouragé à présenter Le Copieur aux maisons d’édition. Merci à ma famille et à mes amis pour la patience dont ils font preuve lorsqu’ils m’entendent parler de mes écrits.
Merci à l’équipe des Éditions AdA pour sa confiance et son travail, ainsi qu’à Sonia pour ses suggestions afin d’améliorer mon roman.
Surtout, un grand merci à tous ceux et celles qui liront ou qui ont lu Le Copieur.
Prologue
P endant des années, Carl Lévesque, alias le Prédateur du fleuve, a sévi sur le fleuve Saint-Laurent, menant une croisade démentielle visant à assainir la Terre. Ayant été confronté dès son jeune âge à la violence alors que sa mère a été assassinée sous ses yeux par son propre père, Lévesque a rapidement développé un besoin de faire le mal.
C’est sous le commandement d’un mentor imaginaire que, dans son antre sur l’Île-aux-Épaves, ce monstre a violé et tué de nombreuses femmes pour ensuite laisser à la nature le soin de faire disparaître leur corps.
Par un pur hasard, alors qu’elle était en quête d’une oasis de paix pour se ressourcer, Claudia Bernard, une belle écrivaine en panne d’inspiration, s’est retrouvée dans la mire du prédateur. Contre toute attente, Carl Lévesque est tombé amoureux de cette romancière, qui a réussi à le neutraliser après quelques péripéties.
Malheureusement, alors que tous croyaient que le dangereux criminel avait perdu la vie sur son Île-aux-Épaves, celui-ci s’est éclipsé pour rejoindre la grande ville de Montréal.
Étant devenu préposé à l’entretien des parcs de la ville et s’étant acoquiné avec un peintre naïf, Lévesque a très vite repris sa fameuse croisade d’assassiner des femmes pour assouvir sa soif d’assainissement. Cette fois, il a préféré donner l’éternité à ses victimes au lieu de faire disparaître leur corps à jamais.
Ayant quitté le village de Du Vallon, Claudia Bernard s’est établie à Montréal pour écrire la deuxième tranche de son nouveau roman, Pulsions meurtrières, basé sur l’histoire de Carl Lévesque. Rapidement, le tueur s’est employé à filer la belle romancière dont il était toujours amoureux. Mais après plusieurs tentatives infructueuses pour se rapprocher d’elle, Lévesque s’est vu piégé par les autorités policières, dont le jeune inspecteur Paul Trottier. Ce dernier a tout mis en œuvre pour coincer le psychopathe qui avait enlevé, séquestré, torturé et violé son amie de cœur, Sandrine Levac.
Convaincue d’avoir agi de façon inconsidérée en taisant certains détails des crimes de Lévesque perpétrés dans la région de Du Vallon, Claudia Bernard s’est culpabilisée pour les derniers meurtres survenus à Montréal. Détenue en otage par Carl Lévesque, la romancière profite d’une situation sans issue dans laquelle s’est retrouvé l’odieux personnage pour l’entraîner avec elle dans la mort en se jetant du haut du pont Jacques-Cartier.
Le mal étant un besoin primaire pour certains individus, il était à prévoir qu’un jour ou l’autre, un psychopathe en viendrait à suivre les traces de Carl Lévesque. Son but reste à découvrir. Cherche-t-il à imiter le Prédateur du fleuve et à continuer sa tâche, ou tout simplement à assouvir sa soif de vengeance ?
Chapitre 1
— Ê tes-vous citoyen de Montréal ?
Trop concentrée à ranger les livres laissés sur son chariot par des usagers qui n’ont en réalité aucune idée de la somme de travail qu’elle doit abattre pour que la bibliothèque ait fière allure, la responsable de l’établissement n’a pas remarqué l’arrivée de cet individu, qui a fait son entrée un bon bout de temps auparavant. La femme considère cette entrée comme trop discrète.
L’homme sursaute et délaisse la page apparaissant sur l’écran d’un ordinateur. Il parcourait depuis un long moment un texte en tentant de le mémoriser.
Après avoir cherché un instant d’où provenait la question, son regard perdu se pose sur la quinquagénaire aux cheveux cendrés et aux prunelles gris pâle que des verres trop grossissants enlaidissent.
Incertain de vouloir répondre à l’interrogation de la vieille, l’inconnu, dont le visage est envahi par une épaisse barbe rousse, grimace son mécontentement tout en fronçant les sourcils.
De quoi je me mêle ? pense-t-il.
Après quelques secondes d’attente, il se décide à hocher la tête affirmativement.
— Vous n’êtes pas trop bavard, à ce que je vois, dit la surveillante tout en essayant de détailler les traits de l’homme demeuré assis devant l’écran éblouissant du poste d’ordinateur.
— Je fais une recherche et j’ai besoin de concentration, alors…
La réplique est sèche, montrant sans équivoque à quel point l’intervention de la femme est dérangeante. Les bibliothèques ne sont-elles pas destinées à permettre aux utilisateurs de s’isoler afin de vaquer à leurs recherches en toute quiétude ?
— Je suis madame Roger et je suis la responsable de cet établissement. Loin de moi le désir de vous importuner, mais je me dois de vérifier si les gens qui le fréquentent sont bien des citoyens de la ville. Ce ne sont que ceux-ci qui peuvent en bénéficier gratuitement. Je crois comprendre que vous n’avez pas votre carte de membre. Dans ce cas, comme c’est la première fois que je vous voie ici, je vous demanderais de me présenter une pièce d’identité avec photo.
L’homme la foudroie d’un regard méprisant et, sans daigner se plier à la requête de la dame, retourne effrontément à la page de journal qu’affiche l’écran scintillant. Tout en expulsant l’air de ses poumons, il appuie sur la touche Impression. S’il n’avait pas à attendre le précieux document qu’une imprimante désuète est sur le point de lui cracher, il quitterait cet endroit sur-le-champ.
Offusquée par le comportement de l’énergumène, madame Roger ouvre la bouche pour formuler une récrimination. Néanmoins, après avoir jeté un regard autour d’elle pour s’apercevoir que la salle est déserte, elle s’abstient. Moins de deux ans auparavant, elle a posé la même question à un inconnu et a eu la peur de sa vie lorsque celui-ci l’a bousculée avant de s’enfuir, emportant le livre qu’il feuilletait. Elle se souvient très bien de ce roman, dont le titre, Pulsions meurtrières, l’avait fait frémir quand le scélérat le lui avait mis sous le nez. D’ailleurs, mis à part la barbe, elle remarque une certaine ressemblance entre ce jeune voleur et celui qui se trouve devant elle ; la couleur de ses cheveux est la même. Ce détail lui donne des frissons.
Le mieux pour l’instant est de filer en douce jusqu’à son bureau et d’aviser la police. Il n’y a possiblement pas matière à paniquer, mais elle croit préférable d’agir ainsi, de peur d’être agressée une seconde fois. La sensation qu’elle éprouve la rend trop mal à l’aise pour ignorer l’attitude on ne peut plus réfractaire à l’autorité de ce parfait inconnu. Tout au long de sa vie, elle a su déceler les indésirables, alors pourquoi en serait-il autrement aujourd’hui ? Cet homme est malhonnête, voilà tout.
Malgré la quinzaine de mètres qui la sépare de l’intrus, Pauline Roger ne veut pas courir le risque d’être entendue et pour pallier cette éventualité, elle fait pivoter sa chaise de façon à lui tourner le dos, persuadée que son corps créerait un mur insonorisant qui empêcherait le scélérat de capter la conversation. Après un moment d’hésitation, la quinquagénaire saisit l’appareil téléphonique.
Cependant, l’étranger ne se laisse pas berner. Il la suit à pas feutrés jusqu’à son poste de travail ; son sentiment d’être trahi ne l’a pas trompé. Il vient se placer en catimini derrière la chaise de la femme, prêt à intervenir.
— Tu fais quoi, là ? Tu appelles la police ? s’enquit l’homme d’une voix menaçante qui signale à quel point la réaction de la surveillante l’exacerbe.
— Je… je voulais téléphoner à ma fille, ment madame Roger avec un manque flagrant de conviction.
En s’efforçant de se justifier, la pauvre femme réussit malgré tout à composer le 911 sans que son interlocuteur s’en rende compte. Son regard fuyant vient cependant sonner une alarme dans le cerveau perturbé de l’individu. Cette connasse est en train de lui jouer un mauvais tour, et il refuse qu’on l’empêche de faire les recherches qu’il a entreprises. Elles sont de la plus haute importance pour ses projets d’avenir.
— Urgence 911. Quelle est votre urgence ?
Tous les traits de l’homme se durcissent en entendant la faible voix nasillarde qui lui chatouille les tympans. Avant même que madame Roger puisse réagir, une main se plaque farouchement sur sa bouche, scellant ainsi ses lèvres pour l’empêcher de répondre. Après s’être emparé de l’appareil téléphonique avec une rapidité inouïe, l’inconnu se fond en excuse à l’endroit de la préposée de la centrale d’urgence, prétextant une erreur de sa part.
— Quel est votre nom, je vous prie ?
— Jacques Desroches, répond promptement l’homme en mentant sur sa réelle identité.
— Très bien, merci.
Après avoir replacé le combiné sur son socle, il s’emploie sans plus tarder à mettre Pauline Roger hors d’état de nuire. Avec une facilité déconcertante, il la force à se lever de sa chaise et lui assène une solide droite au menton. La quinquagénaire vole dans les airs, puis s’écrase lourdement sur le plancher en céramique. Le son sourd que fait le crâne de la femme lorsqu’il percute le sol laisse croire que cette dernière ne reviendra pas à elle de sitôt.
L’alarme stridente du téléphone se fait entendre. L’individu s’empresse de s’en saisir.
— Urgence 911. Cet appel est une vérification. Qui est à l’appareil ?
— Jacques Desroches. Désolé de vous avoir dérangée.
— Tout va bien de votre côté ?
Une fois rassurée, la préposée de la centrale interrompt la communication. Avec un sourire cynique au coin des lèvres, le triste sire remet le combiné en place et, les mains sur les hanches, vient se planter droit devant le corps inerte de madame Roger.
Après une longue et exaltante pause, l’agresseur s’empare d’une petite lampe trônant au beau milieu du bureau de la responsable de l’établissement et, avec une facilité déconcertante, en arrache le fil électrique pour ensuite entraver tous les membres de sa victime. Ainsi ficelée, ladite Roger ne pourra pas s’enfuir pour aller le dénoncer à la police. Il ne lui reste plus qu’à la bâillonner pour la réduire au silence lorsqu’elle reprendra ses esprits. Dans l’un des tiroirs de la surveillante, il découvre un rouleau de ruban adhésif qui fera très bien l’affaire.
Encore une fois, tout en se félicitant de son œuvre, il la contemple pendant plusieurs secondes avant de se diriger vers la porte d’entrée pour la verrouiller. L’homme retourne ensuite à l’ordinateur sur lequel il a déjà passé de longues minutes à effectuer des recherches.
• • •
Nadine Legris, une femme trentenaire, demeure songeuse quelques instants après avoir coupé la conversation avec l’homme ayant prétexté une erreur. L’appel a été fait à partir de la bibliothèque se trouvant à l’autre extrémité de la ville. Sans qu’elle sache pourquoi, quelque chose dans la voix de son interlocuteur l’a interpellée. Après plusieurs années comme préposée à ce service, son instinct a souvent été un allié précieux dans ses interactions avec les personnes en difficulté. Concernant cet appel, il ne lui fait pas défaut et lui enjoint de le considérer comme étant une véritable urgence.
Bien que ce soit une journée chargée pour les policiers du secteur, la jeune femme se décide à demander qu’on dépêche une équipe sur les lieux.
Malheureusement, toutes les unités sont occupées ; l’intervention à la bibliothèque en question ne pourra se faire que dans une trentaine de minutes.
— Fais chier, grogne Nadine avant même que la communication avec le policier soit coupée.
— Surveille ton langage, belle demoiselle, ça ne te va pas du tout, de dire des grossièretés de ce genre.
— J’ai le pressentiment que quelqu’un se trouve en difficulté et aucun flic n’est disponible pour l’instant.
— On ne peut pas placer en priorité un appel qui semble tout à fait banal. Une impression n’est pas une raison valable pour interrompre des interventions en cours.
— La voix de l’homme m’a littéralement glacé le sang. Je suis certaine qu’il se passe quelque chose dans cette bibliothèque.
Nadine arrache son casque d’écoute et le lance sur son bureau en maugréant. Une petite voix à peine audible l’interpelle. Aussitôt, elle reprend son outil de travail et s’en coiffe avec empressement.
— Désolée, je n’ai pas compris ce que…
— Je disais que j’allais faire le plus vite possible pour terminer ce que j’avais commencé et que je filerais après rue Davidson.
• • •
Pauline Roger ouvre enfin les yeux. Sa vision embrouillée l’empêche de détecter immédiatement la présence de son agresseur. Il a peut-être levé les feutres, ce qui serait en soi une excellente nouvelle.
Le décor entourant la préposée se clarifie graduellement. Elle réussit à tourner la tête par-dessus son épaule et aperçoit avec stupéfaction l’homme à la barbe rousse assis sur son bureau. Il arbore un immense sourire lorsqu’il constate que sa prisonnière a repris connaissance. Aucun son ne parvient à quitter la gorge de la captive. Curieux, l’individu se penche pour écarter le bâillon après avoir fait promettre à la femme qu’elle ne crierait pas.
— Ne me faites pas de mal, je vous en prie, implore la pauvre madame Roger.
Le scélérat se contente de ricaner tout en dodelinant la tête de gauche à droite.
— S’il vous plaît, laissez-moi partir, je ne dirai rien à personne. Ce sera un secret entre vous et moi.
— Un secret ! s’écrie l’homme tout en exhibant quelques feuilles de papier qu’il vient d’extraire de l’imprimante. Un secret ! Je ne veux pas que ce soit un secret. Tu m’entends, vieille folle ? Je veux que le monde entier sache que j’existe. Mais c’est à moi de les informer, non à toi. Ni à personne d’autre d’ailleurs.
Pauline Roger est stupéfaite du comportement inusité de son geôlier. Maintenant qu’elle a entièrement récupéré sa vision, elle décèle toute la folie ancrée dans le regard de cet étranger à qui elle n’aurait pas dû adresser la parole. Tout à coup, une autre désagréable sensation vient l’assaillir. Elle comprend subitement qu’elle est nue. Jamais, de toute sa vie, elle ne s’est sentie humiliée de la sorte.
Une frayeur incontrôlable s’empare de son esprit sans qu’elle y puisse quoi que ce soit, puis, sans même s’en rendre compte, elle urine sur le plancher. Des larmes viennent une fois de plus noyer son regard jusqu’à faire disparaître le monstre.
Un bruit inquiétant parvient toutefois à son oreille. L’homme a ouvert un tiroir du bureau pour en fouiller son contenu. Que lui réserve encore ce fou ? Ne va-t-il pas avoir pitié d’elle et décider de quitter les lieux une fois pour toutes ?
— Qu’avez-vous l’intention de me faire ? pleurniche la prisonnière en haletant bruyamment. Je vous jure que…
Une formidable gifle interrompt Pauline Roger, qui sent couler sur sa joue un liquide chaud et visqueux. Avant même qu’elle ait le temps de crier à l’aide, le bâillon est remis en place.
À travers ses larmes, la femme aperçoit le bras de son agresseur se lever très haut au-dessus de son corps. Dans sa main apparaît un coupe-papier. Le sien. Celui que sa fille lui a offert pour la féliciter d’avoir remporté un concours de poésie grâce à un texte intitulé Ma vie après ma mort. Quelle ironie du sort ! Si sa Joanie avait pu prédire l’avenir, jamais elle ne lui aurait donné une telle arme comme présent.
La lame meurtrière frémit entre les doigts du tueur ; l’attaque est imminente. La captive ferme ses yeux, qui ont cessé comme par enchantement de déverser leurs flots de peur.
Les intentions de l’homme sont claires. Il ne peut se permettre de pardonner à cette femme d’avoir effrontément tenté de le dénoncer à la police. Ce n’est pas à cette idiote de révéler au monde sa présence. C’est à lui de le faire ! Il est hors de question qu’il rate son retour.
Chapitre 2
A près y avoir jeté un regard intéressé, Antoine Fontaine arrache une feuille accrochée au mur du vestibule de La Girouette Dorée, un restaurant où se retrouvent régulièrement des membres d’une association d’auteures et d’auteurs de la région.
Sans plus attendre, le jeune homme pénètre dans l’établissement et se dirige vers une rangée de tables appuyées les unes contre les autres pour n’en former qu’une seule. Six personnes y sont déjà installées, alors que trois supplémentaires devraient les rejoindre d’ici peu, dont le principal intéressé, Martin Jutras. Ce sont, en fait, les membres d’un comité organisateur pour un évènement grandiose, selon leur dire : une Croisière-mystère qui permettra à des auteurs connus et inconnus de se faire valoir dans le domaine qui les passionne, soit le roman policier.
Des mains se tendent et des mots de bienvenue fusent aussitôt qu’Antoine se joint au petit groupe. Tous remarquent la rougeur des yeux du jeune écrivain. Ce n’est un secret pour personne : il a un penchant pour l’alcool et le cannabis. Néanmoins, tous s’abstiennent de lui en glisser mot, évitant ainsi de s’exposer à son caractère explosif
Fontaine est visiblement un habitué de la place, car une serveuse s’approche pour déposer une bouteille de bière devant lui.
— Je croyais qu’on devait obtenir l’accord de tous avant d’imprimer cette affiche, lance-t-il d’entrée de jeu, sans même remercier celle qui lui a apporté sa consommation.
Les premiers mots du jeune homme sont reçus comme une douche froide. Quelques têtes se baissent et un certain malaise s’installe autour de la table.
— Tout semblait clair, répond timidement Bernard Nantais, un quinquagénaire aux cheveux grisonnant. J’ai pensé que ce serait bien de présenter notre projet le plus tôt possible.
— Aucune des décisions que nous avons prises n’était définitive. J’espère que vous n’avez pas affiché ces feuilles ailleurs.
Tout en grognant son mécontentement, Nantais bondit de sa chaise pour filer en toute hâte vers la sortie. Il avait cru bien faire en apposant sur les murs de trois établissements ces affiches annonçant un évènement majeur s’adressant à tous les créateurs littéraires, amants des mots. Au moins, il s’était abstenu d’envoyer les copies destinées aux médias.
— Nous pensions bien faire, Antoine, souligne Bastien Cyr pour tenter de minimiser l’imbroglio. Toi-même, tu nous as affirmé qu’il n’y avait que des questions insignifiantes au point de vue pécuniaire à régler. De menus détails, selon tes dires.
— Il n’y a rien de définitif dans les décisions que nous avons prises, répète-t-il. Il ne faut négliger aucun élément susceptible de conduire à un désastre. Il me semble que c’est la moindre des choses que d’attendre l’assentiment de tout le comité avant de lancer sur la place publique les détails de cet évènement.
— Je ne vois pas ce que nous pourrions ajouter à ce dont on a déjà convenu, enchaîne Luc Garand, un jeune homme en début trentaine, mais qui ne paraît pas avoir plus de 20 ans. Ça fait plus de quatre semaines que nous élaborons ce projet et…
— Pour nous, complète Michel Morin, ce que nous avions à décider l’a été. Je ne vois vraiment pas ce que nous pourrions faire de plus.
— Vous oubliez tous que c’est moi qui ai eu l’idée de ce concours. Alors, je crois que c’est à moi d’avoir le dernier mot.
— Tu as suggéré cet évènement pour réaliser le rêve de monsieur Jutras, ton éditeur, si je ne me trompe pas. Je te l’accorde, tu as lancé le processus, mais nous avons tous participé à son élaboration. De ce fait, aucun de nous ne peut prétendre en être le principal promoteur.
— Écoute, Antoine, ajoute François Hudon, si tu continues dans cette voie, je me retire du groupe. Nous avions convenu de ce qu’aucun de nous n’agisse comme le président absolu de ce comité. À tour de rôle, nous sommes présidents lors de nos réunions et c’est bien ainsi. Ce soir, ce n’était pas à toi de diriger, mais à Bernard. Alors, si tu veux changer les règles, je fous le camp.
Fontaine est estomaqué par ce qu’il entend de ses collègues. L’ingratitude dont ils font preuve l’horripile au plus haut point. Jamais il n’aurait imaginé se voir ainsi écarté de son propre projet, c’est à n’y rien comprendre.
Pendant de longues secondes, il laisse vagabonder son regard lourd de colère sur la tablée d’ingrats. Le silence qu’il s’impose lui fait atrocement mal, mais de s’abaisser à vociférer contre ceux qu’il croyait ses amis n’arriverait pas à chasser sa douleur. Ses joues s’empourprent, ses yeux de jade lancent des éclairs de rage et de ses doigts fébriles, il laboure sa chevelure de feu. Visiblement sous l’influence de l’alcool, il est sur le point de sortir de ses gonds.
— Je ne suis peut-être qu’un jeunot de 20 ans, finit-il par formuler d’une voix sifflante de mépris, mais j’ai déjà plus de 2 ans d’expérience comme auteur. Cette réalité me donne le droit de faire valoir mon point de vue concernant cet évènement. Ce que vous me signifiez ce soir, c’est que je n’ai plus ma place autour de cette table, même si je suis celui qui vous a vendu l’idée. Ce n’est pas uniquement le rêve de monsieur Jutras ; c’est aussi le mien !
— Ne le prends pas comme ça, Antoine, intervient Rachel Marleau, une quadragénaire à la chevelure noire qui laisse entrevoir une repousse grisâtre. Notre intention n’est pas de t’écarter du groupe ni de nier ton apport important dans l’évolution de notre projet, mais nous voulons qu’il se réalise le plus tôt possible. Aussi, nous devons allouer au moins deux mois pour amasser le plus d’inscriptions possible d’auteurs de la province. Il ne reste plus rien à débattre, selon nous ; il est temps de le présenter.
— Vous me faites gerber, tous autant que vous êtes.
Visiblement irrité, le jeune homme se lève et recule vers la porte. Après avoir jeté un dernier regard au comité, il quitte le restaurant en secouant la tête de dépit.
• • •
Vingt minutes plus tard, après un autre grand verre d’alcool ingurgité dans un bar voisin, Fontaine réapparaît à La Girouette Dorée. De toute évidence, sa hargne envers ses confrères ne s’est aucunement atténuée, et c’est en les fustigeant de belle façon, en promettant de se venger pour l’affront qu’ils lui ont fait, qu’il s’adresse à eux.
— Je suis venu vous jurer que vous n’en avez pas terminé avec moi. Vous allez tous regretter de m’avoir écarté du projet.
— Tu n’as rien à nous reprocher, rétorque François Hudon, exaspéré par les propos du jeune homme. C’est toi qui as décidé d’abandonner le groupe.
Les yeux injectés de sang et tous ses muscles crispés de rage, Fontaine se détourne de la petite assemblée et prend la direction de la sortie. Alors qu’il tire la porte pour quitter l’établissement, Bernard Nantais apparaît devant lui. Son air hébété laisse deviner qu’il comprend pourquoi Fontaine est furieux. Il aurait préféré que le jeune homme se range à l’opinion de la majorité des membres pour que leur projet commun soit lancé.
Le quinquagénaire ouvre la bouche pour formuler certains regrets en ce qui a trait au dénouement de la réunion qui, à proprement parler, n’a d’ailleurs pas eu le temps de commencer. Pourtant, ses mots meurent sous le poing de Fontaine, lui faisant ravaler ses explications.
Heureusement, le coup n’a pas été porté avec précision, Nantais s’en tire à bon compte. La signification du geste posé est plus douloureuse que la blessure. Une larme glisse sur sa joue alors que Fontaine prend la fuite.
Tous les témoins de l’incident se ruent vers Bernard pour s’enquérir de sa condition. L’inquiétude et surtout la désolation se peignent sur leurs traits ; c’est avec empathie qu’ils entourent leur ami.
— Tout va bien, souffle Nantais en se massant le menton. Je crois qu’Antoine n’a pas vraiment souhaité me faire du mal. Il a sans aucun doute frappé avec modération.
— C’est plutôt grâce à l’alcool que le coup a eu si peu d’impact, ça n’a rien à voir avec sa bienveillance !
— Peu importe, c’est un geste impardonnable, clame Rachel d’une voix forte. C’est une voie de fait que nous devrions dénoncer à la police.
— Pas question, lance Bernard. Ce malheureux évènement doit rester entre nous. Je vous demande de l’oublier et de ne pas en vouloir à Antoine. À son âge, il est tout à fait normal d’agir selon ses impulsions. Nous étions comme lui à 20 ans. Alors, pas un mot de tout ça. Cependant, il est préférable qu’il ne fasse plus jamais partie de notre comité.
Nantais pose un regard interrogateur sur chacun de ses compagnons, ne s’attendant à rien de moins qu’un hochement de tête pour confirmer leur assentiment.
Après quelques secondes d’hésitation, tous acceptent de passer l’éponge sur le comportement bestial de Fontaine.
— Tu as récupéré les autres copies affichées ? demande François Hudon pour tenter de désamorcer la situation.
— Je n’ai pas pu.
• • •
Trente minutes plus tôt
Bernard Nantais est perturbé par les reproches d’Antoine Fontaine d’avoir affiché à quelques murs d’édifices du quartier une invitation aux auteurs des environs. Bien que ces feuilles ne soient pas les affiches officielles, elles ont pour but de faire connaître à leurs amis de l’arrondissement le projet du comité littéraire.
Le cœur bouleversé, le quinquagénaire se dirige en toute hâte vers sa première destination, la Bibliothèque de l’Est, qui se trouve à deux coins de rue de La Girouette Dorée.
En relevant la tête, Nantais remarque devant celle-ci des auto-patrouilles garées en travers de la chaussée, leurs gyrophares balayant les alentours. De longues banderoles jaunes délimitent un large quadrilatère afin d’en interdire l’accès à quiconque.
Une foule considérable de curieux est massée devant la scène. Tous attendent avec impatience que quelqu’un vienne les informer de ce qui provoque l’intervention des forces de l’ordre. Quelques journalistes n’ont pas tardé à converger vers cet endroit et demeurent à l’affût du moindre indice concernant ce remue-ménage impromptu.
Nantais se mêle à l’attroupement de badauds en espérant apprendre la raison de cette mise en quarantaine de la Bibliothèque de l’Est. De toute évidence, il ne s’agit pas d’un accident impliquant un quelconque cycliste comme il l’avait cru au départ.
— Quelqu’un sait ce qui se passe ?
Personne ne peut lui fournir d’explication. Un jeune homme se trouvant derrière a entendu sa question. Il se décide à répondre après plusieurs secondes d’hésitation.
— C’est un meurtre, annonce-t-il en empruntant une voix qui ne semble pas naturelle. Madame Roger a été assassinée.
Nantais se retourne pour faire face à son interlocuteur. Les yeux de ce dernier sont camouflés par des verres fumés, et sa tête est dissimulée par une casquette recouverte par le capuchon d’un polar gris, ne laissant paraître qu’une mèche de cheveux.
— Que dis-tu ? s’inquiète Nantais.
— Un coupe-papier, affirme l’individu avec la même voix inventée. Planté dans le cœur. Un vrai pro, le gars.
Le quinquagénaire est stupéfié par cette révélation du rouquin, qui semble, il ne sait par quel hasard, être au courant de ce qui s’est passé dans l’établissement.
Un policier apparaît tout à coup devant les curieux et lève un bras en l’air pour obtenir le silence. Les clameurs se taisent.
— Je vous demanderais de circuler. Il n’y aura aucun point de presse pour l’instant. Une équipe est sur les lieux pour tenter de découvrir la cause de la mort d’une femme.
— De qui s’agit-il ? l’interroge un journaliste, pointant son micro vers le porte-parole de la police.
— Aucun détail ne sera fourni pour le moment. Rentrez chez vous, c’est ce que vous avez de mieux à faire.
Bernard, qui avait dirigé son attention sur le policier, se retourne pour questionner celui qui semble en connaître beaucoup sur cette tragédie alors que le porte-parole a été clair : aucune information ne sera diffusée pour l’instant. Il est donc évident que rien n’a été dévoilé auparavant.
Le jeune barbu a disparu. Nantais balaie les alentours du regard pour le retrouver. Rien à faire, l’homme a filé. Déçu, Bernard baisse les yeux. Ces derniers sont attirés par une feuille de papier aux coloris qui lui rappellent l’affiche qu’il devait retirer de la bibliothèque. Le quinquagénaire se penche prestement pour s’en emparer. Il s’agit bel et bien de celle qu’il devait ramener à ses compagnons. Ou plutôt, à Antoine Fontaine.
— Comment se fait-il qu’elle soit là ? se demande-t-il à voix basse. Et elle se trouve juste à l’endroit où ce…
La vérité le frappe en pleine figure. Le rouquin a dit vrai : il savait exactement ce qui s’était passé à l’intérieur de la bibliothèque. Comment pouvait-il connaître autant de détails ? La seule explication possible, c’est qu’il ait lui-même été impliqué dans ce qu’il prétend être un meurtre. De plus, il s’est intéressé à leur projet littéraire au point de s’approprier l’affiche.
Pendant un moment, Nantais s’interroge sur ce qu’il doit faire, ou ne pas faire, concernant cette surprenante révélation du jeune inconnu. De quelle façon les policiers interpréteront-ils ses propos s’il dévoile ce qu’il sait, ou plutôt ce que le roux lui a dit ? Il pourrait être considéré comme un suspect dans cette affaire. Le mieux est de ne rien divulguer aux autorités, même si cette façon d’agir va à l’encontre de ses valeurs personnelles. Tout citoyen a le devoir de dénoncer les actes de violence, quels qu’ils soient !
Décidé à garder le secret de cette malencontreuse rencontre, Nantais file sans plus tarder vers le restaurant où ses amis l’attendent.
Chapitre 3
L es membres de la police scientifique passent la Bibliothèque de l’Est au peigne fin, pendant que toute une escouade s’emploie à protéger les lieux du crime. Hormis les techniciens, personne n’a l’autorisation de circuler dans l’immeuble tant et aussi longtemps qu’il y aura des indices à découvrir. Thomas Moquin a été clair sur ce point ; il ne veut voir personne interférer dans le travail de l’équipe technique.
Des agents sont placés à chacune des portes donnant accès à la bibliothèque, interdisant à quiconque voudrait se risquer d’y entrer. La police scientifique a de cette façon tout le loisir nécessaire de procéder à l’inspection en profondeur des lieux. Des dizaines et des dizaines de photos sont prises afin de capter les moindres détails utiles à l’enquête. Un appareil vidéo est en fonction pour que la scène du crime et son environnement puissent être examinés ultérieurement par d’autres experts. Après avoir balayé la pièce avec une lampe à rayonnement ultra-violet, des échantillons de toutes sortes sont prélevés sur le corps de la victime ainsi qu’autour de celle-ci, tandis que des empreintes sont relevées un peu partout. Selon Moquin, cette étape est superflue, puisque des centaines de personnes circulent dans cette pièce tous les jours. Mais il ne faut rien négliger.
— Monsieur le directeur ! crie l’un des chercheurs. Venez voir.
Thomas Moquin délaisse la corbeille à papiers qu’il était en train de fouiller et se dirige vers son subalterne, qui s’empresse de lui présenter une pincette entre les branches de laquelle est retenu un poil roux.
— Il n’appartient pas à la victime. Ce pourrait être un poil de barbe ou de pubis de l’agresseur. Ce n’est pas un cheveu !
— Sois certain de l’envoyer au laboratoire, c’est un indice important. As-tu prélevé de quelconques fluides qui pourraient nous intéresser ? De la salive, du sperme ?
— Sur ses cuisses, en effet. Sans compter que la pauvre dame a uriné sur place.
— Réflexe normal quand on est confronté à son meurtrier. On a retrouvé sa culotte ?
— Tous ses autres vêtements sont là, mais pas sa culotte. Peut-être n’en portait-elle pas.
— J’en doute, mais c’est possible. Continue, Ben, tu fais du bon travail.
Moquin reste près du cadavre dénudé de Pauline Roger pendant quelques secondes, puis retourne à sa corbeille de papier. Une feuille en boule l’intriguait au moment où le dénommé Ben l’a interpellé. Des mots susceptibles de l’intéresser sont apparents, et c’est avec précaution que le policier défroisse la feuille.
Il s’agit d’un article d’un journal datant d’une vingtaine d’années qu’un utilisateur de la bibliothèque a imprimé. Les mots meurtre et prédateur ont attiré son attention.
Thomas Moquin n’avait pas participé à l’enquête en question, mais en avait entendu parler par Gaston Huet, un ancien collègue décédé depuis. Comme cette affaire ne le concernait pas, il n’avait pas cru bon de l’étudier en détail.
Il dépose la feuille sur le coin du bureau et s’empare d’une seconde boule de papier pour la défroisser à son tour.
C’est un autre article se rapportant à cette vieille histoire de prédateur. Moquin demeure perplexe. Ces articles n’ont sans doute aucun lien avec le meurtre de madame Roger, mais il trouve la coïncidence dérangeante.
Deux autres boules de papiers, renfermant la suite de cette affaire morbide d’il y a deux décennies, viennent rejoindre leurs congénères. Moquin insère précautionneusement les feuilles dans un grand sac de plastique afin d’y faire relever les empreintes. Il est possible que l’assassin de madame Roger se soit employé à faire cette recherche. Après tout, il est connu que certains meurtriers s’inspirent de leurs prédécesseurs pour commettre leurs atrocités et parfois, ils veulent les surpasser en ce qui a trait à la perversité du mode opératoire utilisé.
Selon l’expérience de Moquin, toute hypothèse est la bienvenue lorsqu’il s’agit d’enquêter sur un meurtre.
Le directeur, qui aujourd’hui, faute de personnel disponible, agit en tant qu’inspecteur, se décide à signaler aux deux employées de la morgue de disposer du corps de la malheureuse. Plus vite l’autopsie sera effectuée, plus rapidement il détiendra des éléments de preuves.
Le cadavre ayant été transféré sur une civière, il ne reste que le tracé de craie sur le plancher, indiquant avec précision la position de la victime.
Moquin est satisfait du professionnalisme de son équipe lorsqu’il constate le travail effectué. Partout dans la grande pièce se dressent de petits cartons jaunes sur chacun desquels un chiffre apparaît. En plus du sac contenant les feuilles retirées de la corbeille à papiers, 18 indices permettront d’identifier l’assassin, notamment l’instrument ayant servi à tuer la bibliothécaire. Moquin présume que c’est bien le coupe-papier qui a causé la mort.
— Monsieur le directeur, l’interpelle un policier lorsque Moquin se rapproche de la porte de sortie. Le maire de la ville vous attend à l’extérieur. Il n’aime pas du tout se voir interdire l’accès à la bibliothèque.
— Il doit comprendre une fois pour toutes que lorsque je dis que personne n’est autorisé à entrer, ça le concerne au même titre que le simple citoyen.
L’agent esquisse un sourire en signe d’approbation et indique à son patron l’endroit où se trouve le politicien. Effaçant de ses traits une grimace de mécontentement, Moquin s’approche du maire en le saluant.
— Thomas, ne me dis pas que tu vas garder la bibliothèque fermée pendant encore longtemps ?
— Jusqu’à demain en après-midi, monsieur le maire, répond Moquin. De toute façon, d’après l’horaire, elle est en ce moment fermée et demain, elle n’ouvrira qu’à 16 h. Ce soir, certains de mes hommes continueront d’examiner les lieux ; en matinée, le ménage sera fait. Comme vous pouvez le constater, les usagers ne seront pas incommodés par l’enquête.
Le maire reste bouche bée. Pendant quelques secondes, il ne semble pas comprendre ce qu’il fait là. Bien entendu, il a le devoir de se montrer alerte en ce qui a trait aux évènements se produisant dans sa ville pour prouver à ses citoyens qu’il a leur bien-être à cœur. Cependant, le zèle n’a pas toujours sa place. La disponibilité d’une bibliothèque ne doit pas être préférée à l’élucidation d’un meurtre commis entre les murs de celle-ci !
— Sauf votre respect, enchaîne le policier, il aurait été plus approprié de vous demander ce qui s’est passé. La mort d’une de vos employées doit primer sur la fermeture d’un établissement, je crois.
— Bon, je vois, oui, c’est certain, marmonne-t-il avant de bredouiller des excuses. Un meurtre n’est pas une mince affaire et… Je me suis emporté un peu vite devant ton agent tout à l’heure.
— Je suis convaincu qu’il ne vous en tiendra pas rigueur.
— Tu as une idée de celui qui a commis cet homicide ?
— Pas la moindre, non. Nous ne faisons que débuter notre travail. Mais je suis certain qu’avec les indices qu’il nous a laissés, nous ne tarderons pas à lui mettre le grappin dessus.
— Aucun doute. Je connais ton efficacité en tant qu’inspecteur. je veux dire, directeur, et je suis persuadé que le meurtrier ne fera pas de vieux os en liberté. Ton équipe fait du bon travail. Tu la féliciteras de ma part.
Sur ces mots mielleux destinés à faire oublier sa bévue du début de la conversation, le maire tourne les talons, puis se dirige vers un petit groupe de badauds et de journalistes toujours présents. La tête haute et les traits du visage durcis, il a visiblement l’intention de répondre à leurs questions sur cette malheureuse affaire, même si, en fait, il n’est au courant de presque rien. En bon politicien, il pourra rassurer la population de sa ville et lui promettre que personne n’est en danger puisque ses policiers veilleront à arrêter le coupable.
Chapitre 4
P aul Trottier, ancien inspecteur de police œuvrant présentement pour son propre compte, rejette sur son bureau le dossier qu’il scrute depuis de longues minutes. Une fois par mois, il reprend des affaires qui n’ont jamais été complétées, donc jamais fermées.
Celui qui l’intéresse est le meurtre d’une préposée aux archives de l’hôpital de son secteur. L’assassinat de Claire Caron s’est produit il y a environ deux ans. Le père de la jeune femme de 24 ans l’avait contacté afin de pallier l’inefficacité des agents chargés de l’enquête reliée à ce crime odieux à ce moment-là. Des parents éplorés n’ont pas conscience des nombreux facteurs qui peuvent influencer une enquête. Le fait de ne posséder aucun indice est justement un motif déterminant pour entraver la bonne conduite de cette dernière.
Ancien subalterne du regretté directeur de police Gaston Huet, décédé quelques mois à peine après l’affaire Lévesque, Trottier avait obtenu certains privilèges, comme l’accès à des dossiers classés confidentiels. Aucun détail ne lui avait cependant permis de retrouver un quelconque suspect. À l’époque, tous les efforts avaient été déployés, mais sans succès. Le coupable court toujours. Les parents de Claire Caron avaient eu des mots extrêmement durs à son égard, le traitant d’ignoble incompétent. C’est la rançon de la gloire, à ce qu’il paraît. Lorsqu’un profileur n’arrive pas à attraper un meurtrier, il se voit amputé de sa notoriété dans le cœur des victimes.
Paul Trottier déteste qu’on le qualifie de profileur. Il se considère simplement comme un détective privé ayant travaillé sur des affaires concernant de dangereux psychopathes pour lesquels il a une telle aversion qu’il doit faire l’impossible pour les mettre hors d’état de nuire. N’étant régi par aucun horaire précis, aucun syndicat et surtout aucun supérieur, il profite d’une grande latitude pour exercer sa profession. C’est en raison de sa disponibilité qu’assez fréquemment, on fait appel à ses services.
— Tu n’as rien trouvé ? demande Oxana Dutronc.
La tête basse, Trottier fait pivoter son fauteuil de façon à faire face à sa jolie secrétaire de 30 ans. La jeune femme secoue ses longs cheveux bruns qui ondulent jusque sur ses épaules en signe d’empathie envers son patron. Ses yeux noisette aux contours rehaussés d’une ligne plus sombre se posent avec tendresse sur le quinquagénaire.
— Tôt ou tard, il récidivera, j’en suis certaine.
— J’aimerais avoir ton optimisme. Mais vois-tu, cet homme s’est volatilisé, tel un fantôme. S’il y avait une seule piste, si minime soit-elle, j’aurais au moins quelque chose à quoi m’accrocher. Je garderais l’espoir de l’appréhender un jour. Mais je n’ai absolument rien de concret. Rien de rien !
Trottier balaie du revers de la main un porte-crayon en céramique qui éclate au sol en mille morceaux. Les traits d’Oxana se figent. Elle n’a jamais vu Paul dans un état pareil. Il faut dire qu’il y a des lunes que Trottier n’a pas eu à faire face à un cas semblable. Un satané fantôme ! se plaît-il à le nommer.
Après de longues secondes d’hésitation, la secrétaire se rend dans la pièce voisine pour en revenir avec un balai et un porte-poussière dans les mains. Trottier se saisit de ces derniers.
— Ce n’est pas à toi de faire ça, dit-il d’une voix repentante. Je suis désolé, je me suis emporté. Je crois que j’aurais besoin de vacances.
— T’en fais pas, je comprends ta frustration, le rassure simplement la jeune femme d’un ton compatissant. C’est normal d’avoir quelquefois ce genre de réaction.
Le détective hésite un instant avant d’approuver d’un imperceptible hochement de tête.
— Pourvu que tu ne me confondes pas avec un porte-crayon, enchaîne Oxana, toute souriante.
Trottier lui sourit à son tour. Cette femme a le don de le ramener sur la bonne voie. Il en a été ainsi depuis les cinq dernières années ; depuis que sa prédécesseure a été emportée par un cancer.
— Tu n’as aucune crainte à avoir de ce côté-là, affirme le quinquagénaire en ricanant. Il me serait impossible de me passer de tes services si tu me quittais pour une bourde pareille.
— C’est bon de te voir rigoler de la sorte. Ça va t’aider à t’éclaircir les idées. Le gars que tu recherches depuis deux ans n’est pas un fantôme, comme tu le prétends ; c’est un homme ordinaire, sans histoire, qui a dû perdre les pédales pour une raison quelconque. Il ne voulait peut-être pas tuer cette pauvre fille, mais la colère est la pire des complices dans ce genre de situation. Comme il n’a aucun antécédent, il est difficile de le retracer.
— Pas d’accord avec toi, Oxana. Il savait ce qu’il faisait. C’est un malade, ce gars-là. Il a le meurtre dans le sang, j’en suis persuadé. Il a effacé toutes traces qui pourraient l’incriminer. C’est un véritable professionnel, j’en suis convaincu.
— Il aurait assassiné Claire Caron par pur plaisir, selon toi ? reprend la brunette. Aucun motif ? Non, je n’appuie pas cette hypothèse. Il s’est rendu à cet hôpital dans un but précis, et ce n’était pas le meurtre.
— Pourquoi ?
— Je ne sais pas moi. Il cherchait certainement quelque chose. N’oublie pas que Caron travaillait aux archives. C’est à cette personne qu’on s’adresse lorsqu’on espère obtenir un document quelconque concernant la santé. Moi-même, j’y suis allée. Au même endroit, d’ailleurs ; il y a sept ou huit ans. Avant que Claire Caron soit en poste. Je voulais vérifier certains détails au sujet de la naissance de mon premier fils. Mon mari et moi n’étions pas d’accord sur l’heure exacte à laquelle Jasmin était né et…
— Il cherchait une preuve de sa naissance ! s’écrie Trottier en jetant le contenu du porte-poussière dans la poubelle. Ou cherchait-il l’identité de ses parents ? Je te remercie, ma belle Oxana. Grâce à toi, j’ai un motif.
— Ce n’est qu’une hypothèse, Paul ! Je disais ça comme ça. Il ne faut pas t’emballer de la sorte.
— Claire Caron n’était pas précisément visée par l’agresseur, mais il s’en est pris à la responsable des archives parce que celle-ci lui a peut-être refusé l’accès à des papiers confidentiels. Ce sera difficile, mais il faut tenter de savoir si un document en particulier aurait disparu la journée du meurtre. Si tel était le cas, j’aurai le nom de l’assassin. Il y a assurément un registre qui compile tous les dossiers en filière.
— Si je comprends bien, réplique Oxana, dont les traits sont marqués par une lueur d’espoir, j’appelle pour obtenir un rendez-vous avec le département des archives de l’hôpital ?
Trottier lui répond par un clin d’œil et reprend la chemise qu’il avait auparavant lancée avec exaspération sur son bureau.
Chapitre 5
U ne assiette remplie de queues de homard, de crevettes et de langoustines est déposée par Sonia, une serveuse à La Girouette Dorée, devant un homme qui a, à première vue, atteint les 70 ans. Assis à une table dans un coin retiré du restaurant, le septuagénaire s’attaque sans plus tarder aux victuailles disposées devant lui. La faim le tenaillant depuis un bon bout de temps ; il avale avec empressement les premières bouchées de son repas.
— Délicieux, murmure-t-il après avoir avalé un morceau de homard humecté de beurre à l’ail.
Une gorgée de vin vient rehausser la saveur du crustacé. Il ferme les yeux un moment, prenant une pause pour savourer pleinement ce goût exquis. C’est avec gourmandise que Martin Jutras engouffre une crevette également enrobée de sa mixture favorite. C’est le summum du plaisir !
Après quelques bouchées, le septuagénaire ralentit son allure, conscient que s’il continue à cette cadence, il aura une nuit des plus agitée. Surtout à son âge, la façon d’ingérer les aliments est primordiale pour bénéficier d’un bon sommeil ; son amie médecin le lui rappelle à chacune de ses visites. En outre, il souffre d’angine depuis quelques années ; condition importante à prendre en considération.
Malgré toute sa bonne volonté, il termine son souper en 20 minutes. Expulsant l’air de ses poumons, il renverse sa tête pour s’appuyer franchement sur le dossier de sa chaise. Tous ses muscles se relâchent. Fermant les paupières, il se retrouve dans un état euphorique qu’il croyait ne plus jamais atteindre.
Pourtant, ce moment de pur délice est de courte durée. Le bruit occasionné par le déplacement d’une chaise près de lui le fait sursauter. Instantanément, son regard se dirige vers l’intrus. Un sourire apparaît sur ses lèvres : il s’agit de Mélodie Benoit, une femme aux longs cheveux noirs et soyeux encadrant un visage pâlot orné de magnifiques yeux gris saupoudré de bleu.
— Puis-je ? demande la nouvelle venue en posant la main sur la chaise à droite du responsable de l’Édition du Mystère.
— Mais bien entendu ! Prends place, je t’en prie.
— Je vous remercie.
— Tu es en avance, constate Martin en jetant un coup d’œil à sa montre. Remarque que je ne m’en plains pas, j’aurai le plaisir de savourer ta présence plus longtemps.
Le septuagénaire se retrouve souvent plongé dans son passé quand il est en présence de la jolie Mélodie. Elle lui rappelle cette jeune écrivaine pour laquelle il avait une grande admiration ainsi qu’une profonde affection lorsqu’elle était auteure pour l’Édition du Mystère. Malheureusement, Claudia Bernard s’était retrouvée dans la mire de Carl Lévesque, un prédateur de la pire espèce, et elle avait perdu la vie. Pour éviter de raviver le passé, Jutras n’avait qu’effleuré le sujet avec Mélodie concernant sa ressemblance avec sa brillante protégée de jadis.
Pendant des années, Jutras avait eu du mal à se remettre de cette tragédie, négligeant par le fait même son devoir d’éditeur. Mais le temps étant un formidable allié pour aider à atténuer la peine causée par la perte d’un être cher, le vieil homme avait réussi à remonter la pente pour se reprendre en main. Aujourd’hui, c’est avec fierté qu’il dirige l’Édition du Mystère pour y accueillir de nouveaux talents.
— Vous me flattez ; si vous continuez, vous allez me faire rougir.
— Je ne veux surtout pas te rendre mal à l’aise, Mélodie. Mais c’est un fait que tu es d’agréable compagnie, et c’est toujours une joie de te rencontrer. Même si cette fois-ci, la raison n’est pas des plus réjouissantes.
— En effet, enchaîne la jeune femme pour mettre un terme aux compliments du vieil homme, la mauvaise attitude d’Antoine a jeté un froid au sein du comité de la Croisière-mystère. Je n’étais pas sur place lors de l’altercation, ce ne sont pas des situations que j’apprécie. Par contre, le fait de ne pas y être nous laisse toujours, à un certain degré, dans l’incertitude concernant ce qui s’est réellement passé.
— Mais tous les membres du groupe sont des personnes fiables, qui n’inventeraient pas n’importe quoi, j’en suis convaincu, rétorque Jutras d’une voix teintée d’une certaine ironie qui semble échapper à Mélodie.
— Antoine Fontaine était un homme digne de confiance, à ce que je sache. Il a pourtant pété les plombs pour une raison insignifiante. En tout cas, selon moi. Tout avait été discuté et décidé par le comité. Il ne restait plus qu’à lancer officiellement le projet.
Les traits de Martin montrent un léger scepticisme sur la dernière déclaration de sa jeune compagne. Bien sûr que tout semblait être au point, mais d’après sa longue expérience dans le domaine des affaires, il n’est jamais superflu de faire une récapitulation générale.
— Vous me paraissez être en désaccord, fait remarquer Mélodie. Je vous connais assez pour savoir que quelque chose vous chicote.
— C’est vrai, acquiesce l’éditeur. Je sais que tout ce qui concerne la première étape a été défini et que le temps est sans doute venu de lancer le projet pour de bon…
— Mais ?
— Mais je crois qu’il aurait été plus sage que tous les membres du comité soient formellement d’accord pour que ce concours prenne son envol de façon officielle. Antoine a travaillé afin que ce rêve, mon rêve, se réalise. Il aurait été normal que ce soit lui qui donne le coup de départ.
Martin Jutras fait une courte pose pour scruter les traits de Mélodie afin d’analyser sa réaction. Cependant, la jeune femme se contente de baisser les yeux pour ensuite rapprocher, de sa main gauche, la tasse de café que la serveuse vient de lui apporter.
— Ceci étant dit, reprend Jutras, je crois que ce beau projet est fin prêt à être lancé. Bien sûr, nous aurons à recruter quelques personnes, des collaborateurs pour être précis, mais je ne pense pas que ce soit un problème. Quel est ton avis ?
— Je me sens un peu mal à l’aise, Martin. Nous avons agi trop rapidement avec Antoine. J’ai l’impression d’avoir laissé tomber un collègue. Que nous avons tous laissé tomber d’ailleurs en l’écartant du projet !
— Le mal est fait. Mieux vaut ne plus y penser.
— Je vais demander au comité de revoir sa position le concernant. Nous pourrions l’inviter à réintégrer le groupe et à procéder lui-même au lancement du projet.
— Tu peux essayer, mais ne te fais pas d’illusions. Selon moi, il y a parmi nous des gens qui, sans que ça soit évident, désirent s’approprier tous les honneurs d’une éventuelle réussite de la Croisière-mystère.
— Qui ?
— Je préfère me taire sur ceux que je soupçonne. Après tout, je peux me tromper. Cependant, ton idée est bonne d’interroger le comité sur un possible retour d’Antoine en son sein.
— Vous aimez beaucoup Antoine, n’est-ce pas ? demande Mélodie.
— C’est un jeune écrivain que je côtoie depuis longtemps ; depuis ses débuts comme auteur. C’est moi qui lui ai donné sa première chance de se faire connaître. Tu vois, je n’ai jamais regretté cette décision.
Mélodie Benoit repose sa tasse de café devant elle, puis se lève de sa chaise, imitée par le septuagénaire. La jeune femme étreint le vieil homme et dépose un baiser sur chacune de ses joues.
— Merci pour la conversation, Martin. Ça m’a permis de jeter un autre regard sur la situation.
— Antoine est un gars plutôt impulsif, j’en conviens, mais qui possède de grandes qualités. Il a été, et serait un atout important dans la réussite du projet, j’en suis certain. Par contre, lorsqu’il a un petit verre dans le nez, il est moins agréable.
— Je vais voir ce que je peux faire. On se retrouve à la réunion de demain ? C’est moi qui dois la présider.
— Bien entendu.
Mélodie se détourne de l’éditeur pour se diriger vers la sortie. Au passage, elle est légèrement bousculée par un client qui vient de se lever à son tour, s’apprêtant à quitter la place. C’est un homme de taille moyenne, vêtu d’un jean et d’un polar noir dont le capuchon recouvre une casquette désuète aux couleurs des regrettés Expos de Montréal. Au moment où l’écrivaine tente de voir les traits de celui qui l’a heurtée, il baisse la tête de façon à les dissimuler.
Sans même formuler une quelconque excuse, l’inconnu file vers la sortie sans se retourner, conscient que la jeune femme pourrait profiter de cette maladresse pour le détailler.
Chapitre 6
U ne fois remise de ses émotions, Mélodie s’engage sur le trottoir qui la mène à une bouche de métro. Inutile de posséder un véhicule lorsqu’on demeure dans une grande ville comme celle-ci, car tous les services de transports mis à sa disposition lui permettent de se déplacer partout où elle le désire.
L’escalier mécanique conduisant au débarcadère est bondé, Mélodie opte donc pour celui plus ordinaire qui, contrairement à son homologue sophistiqué, est presque désert. Combien de gens, après le boulot, s’empressent de se rendre dans des studios de mise en forme sous prétexte que l’exercice est bon pour le cardio, mais refusent obstinément d’employer les escaliers demandant un effort, préférant les escaliers roulants ou les ascenseurs ? Le genre humain est aussi étonnant que difficile à comprendre.
Mélodie vérifie le compteur suspendu au plafond et constate qu’elle devra attendre environ huit minutes qu’une rame de métro daigne venir cueillir les passagers. Elle jette un regard à sa montre, qu’un bracelet orange éclatant retient à son poignet. Il est près de 20 h. Dans tout au plus 30 minutes, elle sera à son appartement. Comme elle est seule cette semaine, puisque c’est au tour de son ex-conjoint d’avoir la garde des deux enfants, elle prévoit d’aller sous la douche dès son arrivée et de se coucher aussitôt après. La nuit dernière a été relativement courte puisqu’au beau milieu de celle-ci, elle s’est réveillée avec en tête une idée de roman. Elle s’est installée devant son ordinateur jusqu’au matin. Étant donné que le fait d’être auteure ne lui rapporte pas beaucoup au point de vue pécuniaire, elle se doit de posséder un travail qui lui permette de vivre adéquatement. C’est en tant qu’enseignante que Mélodie gagne sa vie. La journée a été épuisante et ce soir, un repos total est de mise.
La jeune femme s’installe sur un banc, puis fouille un instant dans son sac à main pour en retirer son téléphone mobile. Un texto lui rappelle qu’elle devra communiquer avec Bernard Nantais vers 21 h pour confirmer sa présence à la réunion du lendemain. Pourquoi ne pas le faire pendant qu’elle attend ?
Comme elle s’y attendait, Bernard ne se trouve pas à sa résidence. La jeune femme grimace. Parler à une machine n’a rien d’enthousiasmant, mais lorsque la voix de la boîte vocale l’invite à le faire, elle s’exécute.
Tout en parlant, Mélodie regarde autour d’elle avec nonchalance. Puis, une fois le message terminé, elle replace le cellulaire dans son écrin.
Une silhouette appuyée contre une colonne de béton attire son attention ; celle-ci semble la fixer. Un frisson longe l’échine de la jeune institutrice de 25 ans alors que ses poils se dressent sur ses avant-bras. L’homme demeure sans broncher, continuant de bénéficier de la proximité de l’énorme pilier pour se dissimuler à demi.
Mélodie baisse la tête en soupirant et laisse apparaître un sourire sur ses lèvres. Sa réaction a sans doute été exagérée. Quantité de gens, comme elle, attendent qu’une rame de métro arrive, n’ayant rien d’autre à faire que d’examiner leurs congénères.
Dans un seul mouvement, une quarantaine de personnes se rapprochent de la bordure du quai d’embarquement en apercevant, à l’autre bout du tunnel, le phare du wagon de tête. Mélodie se lève à son tour et dirige machinalement son regard vers la silhouette aperçue plus tôt. Cette dernière a disparu. Il s’agissait possiblement d’un simple travailleur qui rentrait chez lui après sa journée de labeur.
Au moment où la jeune femme s’apprête à monter à bord du wagon, elle tourne la tête encore une fois vers la gauche et aperçoit, entrant par la porte située à l’autre extrémité de ce même wagon, un homme ressemblant curieusement à l’intrus de La Girouette Dorée. Pour la seconde fois en quelques minutes, Mélodie ressent un malaise. Le hasard se permet-il de la mettre en face du même énergumène à deux reprises dans la même soirée ? Elle ne sait pas pourquoi, mais cet homme lui donne la frousse. Il a quelque chose de bizarre et son comportement au restaurant lui a laissé une désagréable impression, voire un mauvais pressentiment. De plus, c’était peut-être lui, la silhouette d’il y a quelques secondes, qui l’observait.
L’institutrice ne peut rebrousser chemin puisqu’une horde de retardataires tente de se faufiler pour venir occuper les meilleurs bancs du wagon. Elle n’a pas d’autre choix que de pénétrer dans le même habitacle que l’étrange personnage à la casquette des Expos.
Bien entendu, Mélodie se dirige vers la droite pour se rendre au fond du wagon, mettant de cette façon le maximum de distance entre elle et le mystérieux inconnu. Ce dernier s’est assis à l’autre bout, mais tout de même de manière à faire face à la jeune femme.
La rame de métro s’ébranle enfin. Mélodie espère que l’homme descendra à la prochaine station et qu’elle pourra ainsi relaxer. Moins de deux minutes s’écoulent, puis le convoi s’immobilise et les portes du wagon s’ouvrent toutes grandes. Plusieurs usagers font leur entrée alors que d’autres quittent le wagon. À cause de la turbulence que provoque ce va-et-vient, la jeune femme perd de vue l’étrange passager pendant un court laps de temps.
Lorsque la foule se dissipe, elle blêmit. L’homme s’est considérablement rapproché d’elle. Les traits de son visage sont dissimulés par la pénombre qu’occasionne son capuchon et sa casquette. Mélodie est cependant convaincue que les yeux du curieux personnage la fixent obstinément.
L’espace d’un moment, l’institutrice songe à approcher cet homme pour lui demander ce qu’il lui veut. Après tout, en présence d’une vingtaine de passagers, il ne pourrait tout de même pas l’agresser ! Cependant, il est bien clair que nombreux sont les témoins d’un acte criminel qui se refusent à intervenir lorsqu’il s’agit d’inconnus. L’affronter ne serait pas la meilleure solution ! Elle rejette donc cette idée. À vrai dire, rien ne prouve que cet individu en a après elle ; elle met son inquiétude sur le dos de son imagination débordante de romancière.
La rame de métro atteint la station suivante et tout comme à la précédente, un mouvement s’enclenche aussitôt que les portes du wagon s’ouvrent. À ce moment-là, moins de personnes entrent ; le nombre des occupants s’en trouve réduit de moitié. L’inconnu s’est encore rapproché ; il se retrouve maintenant entre Mélodie et la porte de sortie. L’écrivaine s’en inquiète. Elle aura à attendre six autres haltes, et si la tendance se maintient, le voyage se terminera avec un wagon vide. Elle espère naïvement que l’homme descendra d’ici là. Il ne s’agit que d’une coïncidence, se répète-t-elle.
Comme elle l’appréhendait, quatre stations plus loin, elle se retrouve seule avec le mystérieux individu qui, au fil des arrêts, s’est retrouvé de plus en plus près d’elle. Elle regrette de ne pas être descendue à l’une des stations précédentes, pour se rendre chez elle en taxi.
Mélodie se sent comme la proie d’un prédateur coincée ; sans exutoire. Son cœur bat si fort qu’elle a l’impression qu’il veut quitter sa cage thoracique. Elle est certaine que d’ici peu, ce personnage sorti d’un roman d’horreur va s’attaquer à elle pour lui faire subir un sort peu enviable.
Elle est persuadée que le moment est arrivé, car l’homme relève légèrement la tête comme pour offrir à sa victime une dernière chance de voir son visage. S’il se permet de dévoiler ses traits, c’est qu’il sait que bientôt, sa proie ne sera plus en mesure de révéler à quiconque son identité.
Contre toute attente, alors que le wagon s’immobilise et que les portes s’ouvrent, un homme, début quarantaine, y pénètre.
— Mélodie ! s’écrie-t-il en se dirigeant vers l’institutrice. Quelle joie de te rencontrer !
La jeune femme sent tous les muscles de son corps se dénouer tellement son soulagement est grand. Alors que le nouveau passager vient déposer un baiser sur chacune de ses joues, Mélodie dirige son regard vers le mystérieux personnage. Le banc qu’occupait ce dernier est vide. Elle se trouve maintenant seule avec son ami écrivain et collègue de travail Daniel Sanschagrin. Heureusement qu’il est arrivé pour désamorcer la situation, car d’ici peu, la jeune femme aurait subi l’assaut d’un maniaque. Du moins, c’est ce qu’elle croit. Le fait qu’elle soit auteure de romans policiers la rend-il à ce point soupçonneuse ?
Soulagée que l’étranger se soit volatilisé, Mélodie regrette par contre de ne pas avoir pu le détailler suffisamment pour le reconnaître si un jour elle se trouve de nouveau en face de lui.
Chapitre 7
T homas Moquin s’empare du document que sa secrétaire vient de déposer devant lui alors qu’il est en conversation téléphonique avec un de ses subalternes.
— Je te recontacte dans peu de temps, dit-il en appuyant sur le bouton de fin d’appel.
De ses yeux, il parcourt le précieux dossier ; celui du meurtre de madame Pauline Roger. Le coupe-papier trouvé non loin du corps est, comme il le croyait, l’arme du crime. Un seul coup a été porté au cœur de la victime, qui, selon le médecin légiste, est morte instantanément. C’est une mince consolation de savoir que l’assassin s’est abstenu de faire souffrir sa proie. Il est vraisemblable que le temps lui ait manqué puisque madame Roger avait eu le réflexe de communiquer avec le 911.
Concernant les empreintes, Moquin ne s’attendait pas à ce qu’elles révèlent des détails concrets. Mais l’analyse de celles prélevées sur le coupe-papier et d’autres sur les claviers d’ordinateurs a permis de déterminer que le criminel s’est servi du poste informatique.
Moquin est convaincu que les copies de l’article de journal concernant le fameux prédateur du fleuve d’il y a 20 ans ont été imprimées par le meurtrier. Il demandera que l’ordinateur utilisé par le tueur soit scruté minutieusement pour tenter de déceler des traces de ce foutu document afin de corroborer son hypothèse. La possibilité d’être confronté à un copieur l’inquiète au plus haut point. Leur supériorité n’ayant d’égale que leur folie, ce genre de psychopathe n’est jamais facile à coincer, même si en général, ils font preuve d’une telle arrogance qu’ils parsèment d’indices les lieux de leurs méfaits pour narguer les enquêteurs.
Préoccupé par ce fait, Moquin demeure perplexe un long moment avant de reprendre la lecture du rapport. Un autre détail surprenant le fait sourciller : le poil trouvé sur la victime par l’un de ses hommes est sans équivoque artificiel. L’assassin portait donc une fausse barbe, ce qui élimine la certitude qu’il s’agissait d’un rouquin. Par conséquent, l’apparence physique du meurtrier reste inconnue.
Pour ce qui est des fluides recueillis, il n’y a aucun doute qu’il s’agissait de salive et de sueur ; aucune trace de sperme. L’odieux personnage n’a pas assouvi ses bas instincts en agressant sexuellement Pauline Roger, du moins pas par pénétration. La bave retrouvée à l’intérieur des cuisses de la femme laisse supposer qu’il s’est tout de même attardé à cet endroit avant de quitter les lieux. Pourquoi ne l’a-t-il pas violée ? Par manque de temps ? C’est l’éventualité la plus plausible.
Thomas Moquin est déçu du peu d’indices que renferme le rapport. Bien sûr, il connaît l’arme du crime, mais rien de plus. Rien qui puisse le mener au meurtrier. Le motif reste à déterminer.
Une des notes apparaissant sur la dernière page du dossier révèle que les empreintes relevées ne correspondent à aucune de celles contenues dans la base de données que possède la police. Le tueur n’est pas fiché ! L’inspecteur n’est pas surpris de ce fait, car, selon lui, ce criminel n’en est qu’à ses débuts. Mais qu’il n’en est pas moins dangereux pour autant.
Si d’ici quelques jours il ne trouve aucun autre indice qui viendrait éclairer son enquête, il communiquera avec un ex-policier qui a été confronté jadis à Carl Lévesque, le Prédateur du fleuve dont parle le document récupéré à la bibliothèque.
• • •
La réunion des organisateurs pour la Croisière-mystère débute dans la controverse. Seulement quatre d’entre eux sont d’accord avec l’idée de réintégrer Antoine Fontaine dans le processus. Cinq sont en total désaccord, dont Bernard Nantais.
Mélodie Benoit est déçue du résultat du vote à main levée des membres du comité. Elle aurait tellement voulu que le jeune homme reprenne sa place pour combler le désir de Martin Jutras. Malgré tous les arguments positifs qu’elle a pu fournir à ses compagnons, la décision est claire et la majorité doit l’emporter. Antoine Fontaine ne fait plus partie de cette organisation !
— Nous sommes vraiment désolés, déclare Rachel Marleau pour tenter de consoler l’institutrice. Mais le geste qu’il a posé est impardonnable. Ce n’est pas une façon d’agir dans un monde civilisé. De plus, si nous acceptions de le reprendre parmi nous, ce serait faire fi de ses menaces. Il pourrait l’interpréter comme de la faiblesse de notre part et il récidiverait à la première occasion. Sincèrement, Mélodie, je crois qu’Antoine n’a plus sa place dans notre communauté.
— Par contre, enchaîne Luc Garand, rien ne pourra l’empêcher de profiter de la Croisière-mystère en tant que participant.
— Je pense que nous devrions lui interdire d’y prendre part, s’oppose Rachel. Après tout, nous sommes les organisateurs ! Nous avons le pouvoir d’établir les règles que nous voulons.
— Pour ainsi montrer à tous, écrivains, éditeurs, journalistes et critiques littéraires, que nous faisons de la discrimination ? Ce serait maladroit de ne pas lui permettre de concourir.
— Vous avez raison, monsieur Jutras, approuve à regret Nantais. Ce serait mal vu de tous les intervenants dans ce domaine.
— Donc, Antoine Fontaine pourra s’inscrire s’il le désire.
Un long silence suit cette déclaration de Mélodie. Certains secouent la tête de gauche à droite tandis que d’autres se contentent de baisser les yeux. Fontaine a mal agi, mais c’est un jeune homme énergique et plein d’idées qui auraient pu servir à la bonne cause de l’organisation. De plus, en tant qu’écrivain, il a fait preuve de talent avec son dernier roman, qui lui a valu de merveilleux commentaires dans les journaux.
— Quelle est la prochaine étape ? demande Garand au bout d’une minute en se tournant vers Mélodie.
— Il ne nous reste qu’à lancer officiellement le projet et à attendre. Comme prévu, la date butoir sera le samedi 4 juin. Les gens auront deux mois pour s’inscrire. Le grand départ aura lieu deux semaines après cette date. J’espère qu’au moins 50 personnes seront intéressées. Il ne faut pas oublier que des auteurs en herbe qui n’ont pas encore été publiés pourront y participer.
— En ce qui nous concerne, que se passe-t-il ? s’inquiète Simone Préjent. Les membres du comité pourront-ils concourir ?
Simone est une femme en fin de quarantaine, quelque peu squelettique, à la chevelure obscure parsemée de mèches rouges et bleues encadrant un visage cadavérique accentuant le noir de ses yeux. Elle est l’épouse de Michel Morin, qui fait également partie des organisateurs. Avant d’adhérer à ce groupe, elle avait formulé le souhait que les responsables de cet évènement puissent y prendre part. Pour l’inciter à se joindre à eux, certains membres avaient aussitôt acquiescé à sa demande. Mais comme dans tout bon comité, il y avait eu des opposants ; deux, en fait : François Hudon et Antoine Fontaine. Ce dernier ayant été banni, Hudon se retrouve seul dans le second camp. Lorsque Mélodie propose de passer au vote, c’est avec un large sourire que Simone aperçoit les mains se lever pour l’acceptation de sa motion. Hudon, se sachant battu d’avance, lève aussi la main.
— Il est à noter, s’empresse de préciser Martin Jutras, qu’en tant qu’éditeur et même si j’ai déjà réalisé quelques textes, je ne pourrai pas participer. Aussi, puisque Antoine n’est plus là, je devrai m’adjoindre une autre personne afin de préparer le jeu. J’ai l’intention de communiquer avec une ancienne connaissance dès demain matin. Je vous donnerai plus de détails à la prochaine réunion.
— Et moi ?
— Nous ferons équipe, François. Crois-moi, nous ne serons pas trop de trois.
Chapitre 8
D aniel Sanschagrin immobilise son véhicule dans le terrain de stationnement de la marina Auclair, où son bateau de plaisance de neuf mètres a été remis à l’eau deux jours auparavant. La saison est un peu jeune pour procéder à cette manœuvre, mais il doit se rendre chez un ami pour que ce dernier effectue certaines réparations. N’étant pas un navigateur aguerri, le professeur de 42 ans a engagé un spécialiste afin de faire les vérifications nécessaires avant de prendre le fleuve d’assaut. Il ne veut en aucun cas que sa sécurité soit compromise au moment où il quittera le quai. Depuis quelque temps, l’anxiété que provoque cette manœuvre qu’il aura à effectuer lui occasionne des pertes de sommeil, au point où il lui arrive de ne pas fermer l’œil de la nuit.
Sanschagrin se présente au bureau du propriétaire de l’endroit. Les deux hommes se connaissent depuis l’an dernier ; moment où Daniel s’est porté acquéreur de son bateau. Âgé de 48 ans, Bertrand Auclair est un homme à la silhouette élancée et aux cheveux châtain clair. Bien qu’il soit atteint de calvitie assez prononcée, elle ne lui cause aucun complexe. Dans le bleu de ses yeux, on peut déceler une grande bonté, une sincérité évidente. Un personnage jovial et serviable que chacun d’entre nous aimerait compter parmi ses relations.
C’est toujours avec plaisir que l’écrivain serre la main de Bertrand Auclair. Les rencontres ne sont pas fréquentes, mais Sanschagrin les apprécie énormément. La plupart du temps, les deux hommes s’entretiennent de navigation et des expériences qu’ils ont eues lors de leurs escapades fluviales. Bien entendu, Daniel est un débutant comme capitaine ; ses anecdotes sont, somme toute, assez peu nombreuses, mais surtout banales. Auclair a passé sa vie à vendre et à entreposer des bateaux de plaisance dans sa marina, mais il n’a pas vraiment eu le temps de se balader sur les eaux ; c’est pourquoi il reprend souvent les histoires que d’autres propriétaires d’embarcations lui ont narrées.
Pourtant, en ce beau jour de printemps, Daniel Sanschagrin est sur le point de faire une rencontre qui a de bonnes chances de changer sa destinée. Alors qu’il ouvre la porte du bureau d’Auclair, il constate que ce dernier ne se trouve pas seul. Les quelques mots que Daniel saisit de la conversation lui laissent croire qu’il existe un certain lien d’intimité entre eux.
Malgré le fait que Bertrand soit quelqu’un de volubile, il est d’une grande discrétion concernant sa vie privée, préférant discuter affaires ou loisirs.
— Désolé, dit Sanschagrin. Je ne voulais pas déranger. Je vais rester à côté.
— Non, non ! Tu ne nous gênes pas du tout. Cette capitaine hors pair allait partir de toute façon.
La désagréable sensation d’être considéré comme un intrus vient rougir les joues de l’écrivain. N’ayant jeté qu’un rapide coup d’œil à travers la fenêtre de la porte, il n’avait pas vu la jeune femme qui se tenait debout dans un coin de la pièce.
— Il n’y a rien de pressant, je t’assure, Bertrand. J’ai le temps d’attendre, crois-moi.
Daniel jette un œil discret vers l’inconnue. Elle possède un visage d’ange parsemé de quelques taches de rousseur et un regard de jade que de légers reflets dorés enjolivent. Ses cheveux, coupés à la garçonne, sont d’un roux éclatant et lustré, et son nez court et droit est embelli par un petit diamant scintillant traversant une de ses narines. Une seconde pierre précieuse, verte cette fois-ci, apparaît près de son œil gauche, un perçage style larme de chat. Même si Daniel considère que cette mode est une automutilation montrant une nette régression dans les mœurs de la nature humaine, il est subjugué par ceux-ci, qui rehaussent, comme si c’était possible, la beauté de l’étrangère.
— Je te présente Coralie, indique Auclair d’une voix forte pour extirper le marin d’eau douce de sa quasi-léthargie.
Sanschagrin secoue la tête au bout de quelques secondes, puis dirige son regard vers le propriétaire de la marina, qui lui offre un immense sourire, conscient que la présence de la jeune femme l’intimide quelque peu.
— Navré, balbutie Daniel. Je fais preuve d’une grave impolitesse. Je m’en excuse.
— Je suis la fille de Bertrand, se présente celle-ci en tendant la main vers le revenant, qui l’accepte avec plaisir. Je suis seulement de passage. D’ailleurs, je dois m’en aller sur-le-champ. Pas question de rater le bus !
— Dommage ! lance Daniel. Je veux dire… oui, je comprends.
— J’ai été ravie de faire votre connaissance, ajoute Coralie en affichant un air espiègle, se moquant visiblement de l’attitude du quadragénaire.
Auclair jette un œil à sa montre et approuve du chef la décision de la jeune femme. Il est temps qu’elle se sauve, sinon il devra fermer boutique le temps d’aller la conduire chez sa mère ou, encore une fois, lui prêter sa voiture.
Déçu par ce départ subit, Sanschagrin fait une légère moue avant de plonger son regard, jusqu’ici furtif, dans celui de la jolie rousse.
— Au plaisir de te revoir, dit-il avec une intonation dénotant son désappointement. Nous aurons certainement l’occasion de nous rencontrer pendant la saison estivale.
— Tu vas être en retard, intervient Bertrand, conscient que Coralie est à un cheveu de manquer son autobus.
— Je le souhaite aussi, souligne cette dernière en affichant un sourire qui vient apposer une dernière touche de charme dans le cœur visiblement ébranlé de Daniel.
À regret, Sanschagrin laisse glisser entre ses doigts la main de la rouquine, qui, hésitante, quitte le bureau de son père, mais non sans avoir jeté un autre coup d’œil vers Daniel.
Auclair pose un regard inquiet sur son client. Tout dans son attitude montre qu’il semble porter un intérêt tout à fait particulier à l’égard de Coralie. Il ne se considère pas comme vieux jeu, mais l’écart d’âge est beaucoup trop important pour qu’il soit d’accord que Sanschagrin courtise Coralie ; ou vice-versa. Dès ce soir, il aura une sérieuse discussion avec sa fille.
— Revenons à nos moutons, reprend-il pour désamorcer la situation, qui risque de s’envenimer si Daniel persiste à parler de Coralie. Si je comprends bien, tu veux traverser le fleuve aujourd’hui pour te rendre chez ton ami ?
— En effet. Mon embarcation a besoin de plusieurs réparations, et Jean-Pierre est disposé à les effectuer dès cette semaine. J’aimerais y aller le plus tôt possible, surtout que je suis décidé à le faire. Y vois-tu un inconvénient ?
— Pas le moindre ; si tu peux patienter jusqu’à cet après-midi. Je croyais être en mesure de terminer les derniers préparatifs avant de t’accompagner, mais malheureusement, je ne pourrai me libérer que vers 13 h 30. J’attends deux futurs clients. Je suis désolé de ce contretemps.
— Aucun problème. J’ai quelques courses à faire, j’en profiterai pour m’en débarrasser.
• • •
En quittant le bureau d’Auclair, Sanschagrin se dirige vers son véhicule. Au moment où il appuie sur le bouton de sa commande de déverrouillage à distance, il aperçoit une silhouette sur le siège passager de son Accent. Il demeure interdit quelques secondes, cherchant à identifier la personne qui s’est permis de s’introduire par effraction dans sa voiture. Il se rappelle soudain qu’il a oublié de fermer à clé les portières à son arrivée.
Daniel accélère le pas, décidé à expulser cet indésirable sans tarder. À moins de 10 m, le quadragénaire reconnaît l’occupant. D’un seul coup, ses traits durcis s’adoucissent, ses lèvres serrées s’entrouvrent quelque peu et son cœur, qui battait jusqu’ici de colère, palpite maintenant de bien-être.
— Je l’ai raté, annonce candidement Coralie alors que Sanschagrin s’installe sur le siège du conducteur. J’ai pensé que, si ça ne te dérangeait pas, tu pourrais m’amener à la station de métro. Si elle se trouve sur ton chemin, il va sans dire.
— Avec grand plaisir, répond Daniel, oubliant les courses qu’il s’était promis de faire.
— Super ! s’écrie Coralie en posant une main sur la cuisse du quadragénaire.
La rouquine est folle de joie et se lance au cou de l’homme pour déposer un baiser chaleureux sur sa joue.
Daniel en est tout retourné. La sensation que lui procure ce rapide baiser le plonge dans une euphorie qu’il ne croyait plus possible. C’est la première fois de sa vie qu’il éprouve un tel sentiment en présence d’une femme. Il faut avouer qu’étant un bourreau de travail, il ne s’est pas souvent octroyé le droit de fréquenter la gent féminine. Sans doute n’avait-il jamais croisé la bonne personne.
Toujours sous le choc, l’écrivain fait démarrer son Accent et se dirige vers la sortie du terrain de stationnement. Sur sa gauche, un autre véhicule est immobilisé : une camionnette bleue tachée de rouille. Un homme se tient debout, le dos appuyé contre la portière, côté passager. Habillé d’un polar gris foncé dont le capuchon couvre presque en entier une casquette quelconque, Daniel ne peut le détailler à son aise. Toutefois, sa description ressemble étrangement, sauf pour la couleur de son vêtement, à celle que lui a fournie Mélodie concernant le type inquiétant rencontré dans le métro deux jours auparavant. Même si les yeux de l’inconnu sont dissimulés derrière des verres fumés, Sanschagrin devine qu’il les suit du regard.
— Qui est-ce ? demande-t-il à sa passagère. Tu le connais ?
— Non, reconnaît Coralie en tournant la tête vers l’individu. Il vient ici de temps à autre, mais j’en ignore la raison. Je n’ai aucune idée de qui il s’agit. À vrai dire, ça ne m’intéresse pas de le savoir. Je ne crois pas qu’il soit déjà entré dans le bureau. Faudrait questionner mon père à ce sujet.
Chapitre 9
H eureusement pour Paul Trottier, il n’y a pas de file d’attente au département des archives de l’hôpital où il se présente. Il exhibe sa carte de compétence comme détective privé devant les yeux de la jeune préposée. Cette dernière semble impressionnée par le personnage.
— Que puis-je pour vous ? bégaie-t-elle.
— J’aurais besoin d’un renseignement concernant une date précise, c’est-à-dire le 22 février 2014. C’est le jour où une de vos collègues a été assassinée ici même.
Les traits de la femme se figent subitement, puis au bout d’un moment, elle tourne son regard vers le mur à sa droite. Trottier l’imite pour voir de quoi il en retourne. Une photo y est accrochée ; en dessous apparaît le nom de Claire Caron.
— Je suis désolé de vous rappeler ce mauvais souvenir avec tant de maladresse.
— C’était ma meilleure amie, explique la jeune préposée, qu’une épinglette sur son uniforme désigne comme étant Nadège. Que voulez-vous savoir au juste ?
— Je pourrais m’adresser à la directrice de ce département, si vous préférez éviter de replonger dans le passé.
— Ça va. Ne vous en faites pas.
— D’accord. J’aimerais vérifier si, le jour de ce tragique évènement, quelqu’un s’était aperçu de la disparition d’un document quelconque. Ce pourrait être un acte de naissance. Du moins, c’est ce que je pense.
— Une bonne quantité de nos archives ont été transférées sur des microfilms il y a plusieurs années.

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