Le fils prodigue
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Description

Chez Thomas Fiera, collectionner les emmerdes, c’est dans les gènes. Aussi, quand un de ses vieux amis, longtemps perdu de vue, fait appel à lui pour sortir son fils de prison, accepte-t-il la mission sans se douter qu’elle va le mener beaucoup plus loin qu’il ne l’imaginait.
Thomas, avec l’aide de sa fine équipe et d’une bande d’écowarriors déjantés, va devoir affronter des avocats véreux, des assassins psychopathes et des savants fous à l’éthique dévoyée pour mener à bien une enquête pleine d’action et de rebondissements qui sera aussi pour lui l’occasion d’une réflexion sur la paternité, l’amour et la transmission.
Science sans conscience n’est que ruine de l’âme… et de la santé, quand c’est Thomas Fiera qui s’occupe de l’ordonnance !

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Nombre de lectures 7
EAN13 9782374533179
Langue Français

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Exrait

Présentation
Chez Thomas Fiera, collectionner les emmerdes, c’est dans les gènes. Aussi, quand un de ses vieux amis, longtemps perdu de vue, fait appel à lui pour sortir son fils de prison, accepte-t-il la mission sans se douter qu’elle va le mener beaucoup plus loin qu’il ne l’imaginait.
Thomas, avec l’aide de sa fine équipe et d’une bande d’écowarriors déjantés, va devoir affronter des avocats véreux, des assassins psychopathes et des savants fous à l’éthique dévoyée pour mener à bien une enquête pleine d’action et de rebondissements qui sera aussi pour lui l’occasion d’une réflexion sur la paternité, l’amour et la transmission.
Science sans conscience n’est que ruine de l’âme… et de la santé, quand c’est Thomas Fiera qui s’occupe de l’ordonnance !


***





Jean-Baptiste Ferrero :
Alors voilà.
Je suis plutôt un gars du Sud. Pas le sud pastaga, le sud navaja si vous saisissez la nuance. De là une très légère tendance à l’excès, une infime propension à l’exagération et une hypersensibilité glandulaire qui n’autorise guère de monde à me courir sur le haricot.
J’écris des polars parce qu’il y a déjà bien assez de goitreux qui se répandent dans des autofictions et de gnomes qui commettent de la fantasy… Des polars plutôt noirs parce que ça soulage la bile qui me vient quand je vois comme on maltraite les pauvres gens ; et des polars plutôt comiques aussi, parce qu’au fond, tout ce vaste merdier n’arrive même pas à être réellement tragique. Au mieux tragicomique et plus généralement, seulement grotesque.
Un jour, quand tout le monde sera heureux et que la concorde régnera, j’écrirai des histoires d’amour.
C’est pas demain…

BIBLIOGRAPHIE

Mourir en août , roman, Les éditions du 38, 2015
Antithèse , novella, Les éditions du 38, 2015
Heureux les élus , recueil de 4 novellas, Les éditions du 38, 2016
Le fils prodigue
Les enquêtes acides de Thomas Fiera
Jean-Baptiste Ferrero
38, rue du Polar
Pour mes fils
Les pères mangèrent du raisin vert et les fils en eurent les dents agacées. Livre de Jérémie Non seulement Jésus était fils de Dieu, mais encore il était d’excellente famille du côté de sa mère. Monseigneur de Quélen
Prologue
La neige tombe. Des flocons plus larges que des pétales de rose. Colorés de reflets rouges et mordorés par les lueurs de l’incendie, ils se détachent sur le ciel nocturne comme une pluie d’or. C’est beau.
Suspendu dans le vide par un câble de nylon renforcé, je tournoie très lentement tandis que les flammes dévorant le laboratoire grondent et ronflent en crachant des gerbes d’étincelles qui viennent parfois me roussir les cheveux.
Le labo est détruit, mes amis sont sans doute morts ou grièvement blessés et quant à moi, ma vie ne tient plus que par un fil que lèche le feu de l’enfer.
Difficile de parler de bilan globalement positif.
Pourtant, si je fermais les yeux et me laissais bercer par la rassurante et virile chanson du feu je pourrais presque m’endormir. Le brasier me souffle sa brûlante haleine de four, la nuit rougeoie et je suis seul, balancé doucement au-dessus du gouffre.
Juste un petit somme. Quelques minutes. Juste quelques minutes. Suffisamment pour que ma ligne de vie finisse de se consumer en me laissant choir au fond de la crevasse qui s’ouvre sous mes pieds comme la gueule d’ombre d’un monstre affamé.
Dormir…
Quelques minutes…
La neige tombe…
Première partie
L’évasion
Chapitre 1
Trois mois auparavant j’avais encaissé simultanément le décès de ma femme bien-aimée – plongée dans le coma depuis 7 ans – et le largage en règle par ma jeune et jolie amante du moment, Cassandre, qui avait assez mal vécu le fait d’être kidnappée, droguée et malmenée par une bande de fachos déjantés avant de se retrouver ligotée à poil au milieu d’un massacre homérique 1 .
Nous avons tous nos petites faiblesses.
Depuis ces jours funestes, je traversais ce que j’appellerais une dépression à bas bruit. Rien de violent ou d’insupportable ; aucune irrépressible envie de me balancer par la fenêtre ni de faire des trous dans les gens avec des armes de fort calibre. Juste un gros désir de rien porté à son plus haut niveau et le sentiment diffus, mais néanmoins tenace, d’être une énorme bouse inutile et malséante.
Je traînais ce genre d’ennui vague, de désespoir poli et discret qui, s’il ne vous pousse pas forcément au suicide, a de fortes chances de vous encourager à tout un tas de mauvaises décisions. Plus facile, dans cet état, de dire oui aux choix qui se présentent, de suivre la pente de moindre résistance et d’éviter cet acte de volonté épuisant qui consiste à dire : non !
Bref, j’étais dans l’état d’esprit rêvé pour me laisser embarquer dans la première embrouille venue. Celle-ci prit les apparences d’un pauvre jeune homme boutonneux qui me filait le train avec la discrétion d’un camion de pompier. Il s’était attaché à mes semelles depuis que j’étais sorti de chez moi et il suffisait que je fasse un demi-tour intempestif, pour que je le retrouve planté connement sur le trottoir, feignant d’admirer les immeubles comme s’il venait de découvrir la preuve définitive de l’influence gréco-byzantine sur l’architecture Bellevilloise.
Cette totale incompétence en matière de filature était de nature à me rassurer : il ne s’agissait ni d’un flic, ni d’un malfrat, ni d’une barbouze. Dans ces honorables corporations, même les grands débutants manifestent davantage de talent et Dieu sait pourtant que les critères de recrutement n’y sont guère sélectifs. Ma vie sexuelle étant au point mort, il ne pouvait s’agir d’un rival jaloux et un client mécontent serait venu directement à mon bureau pour me casser la gueule.
Continuant la comédie du gars qui n’a rien remarqué, je l’entraînai à ma suite jusqu’à l’Église Saint Jean-Baptiste où je n’entrais que par temps de pluie ou, à l’extrême rigueur, pour écouter un concert d’orgues. Les habitants du quartier ayant la fibre religieuse assez peu développée, je savais que j’y serais tranquille. Là, je me planquai derrière une colonne et guettais le Buster Keaton de la filature afin de le choper au colback quand il passerait à ma portée.
Mon nouvel ami devait avoir l’instinct cynégétique d’une gerboise suicidaire car il donna dans le panneau sans l’ombre d’une hésitation et se retrouva plaqué contre une colonne avec mon flingue sous le pif avant que d’avoir pu dire ouf.
Ouf, dit-il.
Je me sentis soudain très con : mon filocheur n’excédait pas les quinze piges. Je n’avais pas réellement prêté attention à son apparence jusque-là et ce n’est que maintenant que je le voyais en gros plan, que je m’avisai de son jeune âge. Il avait une bonne gueule de premier de la classe, des épis pleins les cheveux et une acné envahissante qui lui donnait un faux air de pizza trois fromages. En sus de cette référence culinaire, son visage me rappelait un lointain, très lointain souvenir, comme une ombre fugitive à peine entrevue du coin de l’œil.
Je lâchai le gamin et rangeai mon flingue. Je n’ai aucunement le droit de porter une arme, mais en dépit de mes préventions initiales à l’égard de l’artillerie, je ne sortais plus, depuis quelques mois, que sévèrement enfouraillé. Durant l’été, j’avais eu maille à partir avec de remarquables spécimens de la racaille brune qui avaient bien failli avoir ma peau. Ces malades n’étaient pas tous en cabane et s’il leur prenait l’envie de se venger, je ne tenais pas à me retrouver sans défense en face de ces doux poètes. Ce n’est pas que je tienne tant que ça à la vie mais je n’aime pas l’idée d’être suicidé malgré moi par un quelconque butor sans éducation.
Question de principe.
Bref.
Le petit gars en face de moi n’avait toujours rien dit et me regardait avec des yeux de cocker orphelin dans une toile de chez Disney.
Ça fait une plombe que tu me suis. Qui es-tu et qu’est-ce que tu me veux ?
Me llamo Manuel. Quiero hablar con usted. 2
Un espingo ! Il ne manquait plus que ça. Je rassemblai à grand-peine les lambeaux de la langue de mes aïeux qui pouvaient encore traîner dans un coin de ma mémoire.
¿Porqué quieres hablar conmigo? No te conozco. 3
Gé chouis lé fisse dé Dchaque.
Le fils de Jacques ? C’était supposé me bouleverser d’émotion ? Je fus tenté de lui dire, que pour ma part, j’étais le fils de Pablo et que tout le monde s’en battait les choses. Mais je m’en abstins car un déclic se fit dans ma caboche.
Tu veux dire le fils de Jacques Melchior ?
Il hocha la tête avec un enthousiasme qui faisait plaisir à voir.
¡Si! ¡Si! ¡Es mi padre! Pero ahora, se llama Jaime Baltazar. 4
Incroyable ! Ce gamin était le fils de Jacques Melchior. Finement surnommé le roi mage par les buses des RG, il avait dû quitter la France au moment où ses potes d’Action Directe avaient été jugés. Il n’avait pour sa part jamais participé à l’action violente, qu’il réprouvait par ailleurs, mais ce genre d’amitié pouvait suffire à vous envoyer croupir pour longtemps au fond d’un cul de basse-fosse.
J’étais alors un gamin révolté et Melchior, du haut de ses trente piges, avait été pour moi un genre de mentor idéologique. Il avait été mon professeur, mon maître, mon ami. Jusqu’à ce qu’il me baise la gueule. En beauté.

Je suis ravi de te connaître, mais cela ne me dit pas ce que tu me veux.
Quelque chose de soudainement bovin dans son regard me laissa penser qu’il n’avait rien compris à ce que je venais de lui dire.
¿Entiendes un poco el francès?
No. Algunas palabras…
¿Qué quieres? ¿Por qué estás en Francia? ¿Qué quiere tu padre?
Mi padre quiere que usted vaya a España . 5
Mes bras quittèrent mes épaules et tombèrent sur le sol avec un bruit mou.
Quoi ! En Espagne ! Mais il se fout de ma gueule !
Une bigote qui vaquait par-là à ses microscopiques affaires de bigote me jeta un regard outré en m’entendant ainsi jurer dans la maison de son Dieu.
Vous êtes dans une église, monsieur, siffla-t-elle. Allez donc faire vos petits trafics ailleurs.
Après avoir fugitivement envisagé de l’envoyer se faire catéchiser, j’obtempérai en silence et saisissant mon nouvel ami ultra-pyrénéen par le bras, je l’entraînai dans la rue et de là, dans le bistrot le plus proche.
Écoute ! lui dis-je en espagnol, je veux savoir pourquoi ton père souhaite que j’aille en Espagne. Je ne l’ai pas vu depuis vingt-cinq ans et un jour, son fils apparaît et me dit « mon papa veut que vous alliez en Espagne ».
Oui ! C’est bien ce que veut mon père, dit-il en hochant vigoureusement la tête.
Son père voulait que j’aille en Espagne ! En voilà un qui ne manquait pas d’air ! Vingt-cinq ans sans donner de nouvelles et soudain il brûle du désir de me voir. À un point tel qu’il m’envoie son fils à peine pubère pour me le faire savoir.
Mais qu’est-ce qu’il me veut ?
Il dit que vous pouvez aider mon frère.
Voilà un frère maintenant ! La famille Melchior croissait à vue d’œil !
Ton frère a besoin d’aide ?
Il hocha la tête frénétiquement. Son frangin devait être dans une sacrée béchamel pour en être réduit à avoir besoin de l’aide d’un loser de mon acabit.
¿Y por qué tu hermano no está aquí?
Está encarcelado. 6
Dans la famille Melchior, les problèmes judiciaires semblaient être un caractère génétique dominant. Je comprenais mieux pourquoi Jacques faisait appel à moi : son fils devait être incarcéré en France pour un délit quelconque – s’il moisissait dans une geôle espingo, il aurait fait appel à un privé élevé au chorizo – et il comptait sur moi pour lui apporter des oranges ou graisser quelques pattes en vue d’adoucir son séjour.
Je repris mon interrogatoire :
Où est-il détenu ?
À Mont-de-Marsan.
Et pourquoi ton père n’est-il pas venu lui-même à Paris pour me demander ça ?
Parce qu’il a peur de la police. Et puis parce que…
Il baissa les yeux et regarda ses chaussures un long moment avant de répondre :
Parce qu’il est très malade. Il est mourant.
Pourquoi fallait-il que j’aie toujours le droit à ce genre de scénario de merde : la fiancée kidnappée, l’ami mourant… Je ne suis pas plus bêcheur qu’un autre ! Je saurais me contenter d’une histoire sympa, banale, avec happy end et tout et tout. Mais non ! Un vrai chat noir. Putain de vie !
Cancer ?
Le gamin hocha la tête.
Un silence s’installa entre nous. Mais ce n’était pas un silence gênant. Plutôt un genre de communion triste, comme celles qui s’établissent dans les veillées funèbres ou les services d’urgence entre les détenteurs de ce terrible secret : nous sommes fragiles et nous allons mourir.

Jacques allait donc mourir.
Ses soixante clopes quotidiennes avaient fini par avoir sa peau. Je le revoyais, vingt-cinq ans plus tôt, grand, mince, presque maigre dans le genre hidalgo efflanqué. Toujours de noir vêtu. Il portait le deuil de la Commune faisait-il mine de plaisanter. Mais il ne plaisantait pas ce grand con. Il portait effectivement le deuil d’une utopie grandiose et brouillonne qui, un siècle auparavant, s’était achevé de façon sanglante et pathétique dans les allées du Père-Lachaise.
Nous étions une bande de jeunes révoltés, lycéens précoces ou étudiants attardés et la librairie libertaire de Jacques nous servait de point de ralliement. On y trouvait tout l’essentiel : des livres, du vin, du tabac en abondance et de jolies jeunes femmes qui tentaient de cacher sous des maquillages funèbres et des vêtements informes la promesse de leurs corps juvéniles.
C’est là que j’avais rencontré Lucia. Elle était un rayon de soleil qui se serait incarné, un sourire d’enfant, la brume dorée qui monte sur le fleuve, les matins de printemps. Elle était une princesse gitane, une reine en haillons. Elle avait la grâce d’une ballerine, la beauté d’une madone florentine et des mains fines et fortes qui, quand elle parlait, dessinaient d’étranges arabesques devant vos yeux. Elle était italienne et je l’aimais.

Après ce silence partagé, la conversation reprit de façon beaucoup plus détendue. Il m’expliqua que son frère emprisonné n’était en réalité que son demi-frère. Il me raconta sa jeune et courte vie, coincé entre un père vieillissant, loser exilé et plein d’aigreur et une mère hystérique, possessive et littéralement dévorée de jalousie à l’égard de la première épouse.
Cette première épouse était française et c’est pour cette raison que lui, Manuel, ne parlait pas notre belle langue. Sa mère s’y était opposée farouchement et son père, pour une fois lâche et résigné, avait laissé faire.
Ce petit Manuel me semblait bien émouvant, avec ses phrases maladroites, ses bonnes intentions et sa gueule pleine de boutons. C’était le vilain petit canard, grandi dans l’ombre d’un frère plus brillant, plus rebelle et surtout, plus aimé. Pas rancuneux pour autant le petit Manuel. Venait quand même de se taper mille bornes pour aider son frangin rival ! Un brave gosse quoi !
¿Y como se llama tu hermano?
Se llama Tomás. 7
Je sentis dans mes tripes comme une drôle de vrille, annonciatrice d’emmerdes et d’émotions variées.
Thomas ? Comme moi ?
Oui. Comme vous.
Un genre de doute s’insinua dans mon esprit. Le genre d’idée que l’on devrait refouler à grands coups de pompe dans les gencives quand elle se pointe. Le genre d’idée qui ne vous lâche plus et vous pousse à régler le déconomètre au maximum.
Et comment s’appelait la mère de ton frère ?
Elle s’appelait Lucia.
Lucia ! Ma Lucia. Putain de bordel à queue ! Comment aurait-il pu en être autrement ? Le monde étant ce qu’il est – un vaste foutoir géré par de malfaisants génies shootés aux psilocybes – il ne faut pas être surpris quand l’ironie du sort vous colle un grand coup de pelle en pleine face.
Quand, à la fin des années 80, Jacques Melchior avait dû quitter la France pour échapper aux RG et autres barbouzes qui voulaient lui causer, il n’était pas parti les mains vides. Outre sa valise, un faux passeport et les mémoires d’Élisée Reclus, mon ami Jacques avait emmené ma lumineuse Lucia. Je n’étais qu’un gamin amoureux et j’imagine qu’en termes de pouvoir de séduction, je ne faisais pas le poids face à un desperado anarchiste contraint à l’exil et à la clandestinité.
Être cocufié par son ami, fut-il disciple de Bakounine, reste d’un classicisme navrant et je dois admettre que pour rester dans la tonalité, je réagis moi-même de façon fort classique : je pleurai un peu, picolai pas mal, les maudis un grand coup et pour me venger des femmes, me mis à baiser à couilles rabattues tout ce qui portait jupon.
Quelques mois plus tard j’appris qu’elle l’avait plaqué à son tour et je vécus un temps dans l’espoir de la voir revenir, repentante et transie d’amour dans mes bras indulgents. Mais de retour il n’y eut point, ni dans mes bras, ni ailleurs. Lucia avait disparu.
Je rangeai alors ce précieux et douloureux souvenir dans un coffre blindé au fond de mon grenier mémoriel et m’abstins d’aller y voir pendant les vingt années qui suivirent.
Et voilà qu’un gamin boutonneux prénommé Manuel venait de faire sauter le blindage en réveillant une peine et des sentiments que je pensais à tout jamais enfouis sous les gravats d’autres souvenirs, d’autres peines et d’autres sentiments.

Et ton père ? repris-je en espagnol, il vit où ? C’est grand l’Espagne.
À Barcelone.

Nous continuâmes ainsi à parler de sa famille et nous passâmes du café à l’apéro et de l’apéro au dîner sans quitter le douillet bistrot aux vitres embuées où nous nous étions installés. J’aurais pu rester là jusqu’à la prochaine glaciation quand je réalisai que mon petit compagnon commençait à donner des signes de fatigue. Ce n’était qu’un gamin perdu dans une ville étrangère et épuisé par les émotions d’un long voyage bizarre.
Il avait donc besoin de dormir.
Les enfants ont besoin de dormir.
C’est un fait scientifique avéré que j’avais sottement négligé.
Je ne suis pas très calé rayon pédiatrie. C’est un des nombreux sujets sur lesquels je ne suis pas très calé. En fait presque tous les sujets SAUF la littérature américaine, le comportement animal, la commune de Paris, le cinéma des années quarante et l’auto-complaisance pleurnicharde.
Je suis un mec assez spécialisé.
D’aucuns diront même assez spécial.
Voire bizarre.
Voire.

Je cornaquai donc un Manuel titubant de fatigue jusqu’à mon appartement où il s’effondra sur le lit de fortune que je lui bricolai sur mon canapé résolument non convertible.
Qu’est-ce que je foutrais d’un clic-clac ?
Rien que le nom de ce machin est à gerber.
Et puis quand par miracle et sous la menace d’une arme il m’arrive d’amener une nana dans mon appartement ce n’est quand même pas pour qu’elle dorme dans le salon.
Cela n’est d’ailleurs pas pour qu’elle dorme.
Enfin disons que cela peut arriver mais que ce n’est pas le but.
Cela peut en être éventuellement et dans le meilleur des cas une conséquence.
Bref.

Je regardai Manuel dormir un instant et j’essayais d’imaginer l’émotion paternelle que l’on ressent en regardant dormir son fils.
Sans succès.
Je le trouvais juste pas très ragoûtant avec sa gueule pleine de boutons, vautré sur le dos comme un jeune chien et ronflant comme un sapeur.
Je ne dois pas être doué non plus pour les émotions paternelles.

Je n’avais pas sommeil et je m’assis dans mon bureau, en tête à tête avec une bouteille de Laphroaig offerte par mon amie Manu. J’avais besoin de réfléchir et de décider et rien ne vaut un bon whisky tourbé à souhait pour vous clarifier l’esprit.
Enfin ça, c’est le principe. Parce que le lendemain matin quand je me réveillai avec un torticolis, la tête dans le cul et un demi-litre d’eau-de-feu dans la vessie, mon cerveau ressemblait à l’arrière-boutique d’un brocanteur psychotique et si j’avais un jour décidé quelque chose, cela m’était clairement sorti de l’esprit.

Trois tasses de café et une douche plus tard je commençai à reprendre forme humaine. Le front collé contre la vitre de ma cuisine, je regardais le ciel blafard de novembre dégueuler sur Paris une petite pluie molle et glacée qui vous donnait un assez clair avant-goût de la mort.
Qu’est-ce que je foutais là ? Je n’avais pas d’affaire en cours, du moins rien d’urgent et depuis que Cassandre m’avait largué, ma vie sentimentale était aussi animée que la morgue de Tel-Aviv pendant le Kippour.
Soudain, je fus saisi d’un violent désir d’Espagne. C’était là, quelque part dans mes tripes : flâneries nocturnes, anisette, tapas et belles brunes insolentes. Je pouvais facilement réexpédier le gamin par le premier avion, régler quelques affaires avant de m’envoler moi-même vers les terres de mes ancêtres.
Je ne sais pas dire non à mes désirs.
Pour le meilleur et le pire.

En général le pire.
Chapitre 2
Toutes les banlieues du monde offrent la même image : badland informes et laides, inachevées, inachevables, abandonnées. La ville y a exilé toute la mocheté et la misère qu’elle ne souhaite pas abriter en son sein. C’est un royaume minable où la friche industrielle, tout juste bonne désormais à fabriquer des chômeurs chroniques, côtoie la zone commerciale où ces mêmes chômeurs pourront gaspiller leurs longs et inutiles week-ends dans les solderies, les magasins d’usine et les temples du bricolage. Le cerveau anesthésié par la guimauve sonore dégoulinant des haut-parleurs, cillant sous les néons agressifs et les affiches criardes proclamant des rabais jamais vus, ils cultiveront ainsi l’illusion de faire encore partie du grand corps capitaliste qui les a pourtant déjà expulsés comme autant d’impuretés indésirables. Petites crottes insolvables, surendettées et dont la seule utilité est d’offrir un débouché aux rossignols invendables des années précédentes.
Plantées de loin en loin dans ce décor pitoyable, des tours de béton hérissées de paraboles et dont les balcons débordent du foutoir de la misère : frigos irréparables, vélos désossés, planches et ferrailles dépareillées dont on envisagea un jour, peut-être, de faire quelque chose.
Royaume de l’aboulie, du projet avorté, de l’espoir perdu et du « je m’y mettrai demain ». Abruti de chagrin, d’ennui, de pauvreté ou d’alcool, on n’y vit pas. Tout au plus y survit-on : vies gâchées, vies pour rien, vies sacrifiées. Même la révolte y est morte, laissant toute la place à sa sœur dégénérée : la violence. Une violence absurde, stupide et ridicule qui s’exerce sur elle-même.
La banlieue – la vraie, la dure, la zone quoi – c’est le seul endroit au monde où l’on est assez con pour chier là où on l’on mange. Car que l’on ne s’y trompe pas : si parfois la pauvreté peut être digne, la misère, elle, est toujours très con, désespérément con, con à bouffer du foin, con à sniffer de la colle. Con à pleurer de rage.

Le chauffeur accomplit sa seule bonne action de la journée en interrompant mes cogitations à deux balles. Il en perdit néanmoins le bénéfice en s’imaginant que j’aurais du plaisir à dialoguer. Curieux comme les fâcheux en général et les taxis en particulier se figurent que leurs contemporains vivent dans l’impatience fébrile de tout savoir de leurs vies édifiantes et de leurs opinions définitives.
Mais quel que soit l’idiome utilisé, français, anglais, patagon ou bien ici, catalan, le point de vue des phaétons sur les immigrés, les jeunes, la fécondation in vitro ou les femmes au volant m’indiffère à un degré que je ne saurais qualifier autrement que de rare.
Autrement dit : je m’en bats les choses à deux mains.
En plus je n’entrave rien au catalan. Ou si peu que pas. Sans compter que le régionalisme me fait chier. Je hais ce nationalisme nanifié qui, drapé dans le respect des cultures minoritaires et la défense des particularismes, n’est souvent rien d’autre que l’alibi d’un racisme et d’une xénophobie élargis au bled d’en face.
Et toc !
Qu’est-ce qu’on en a à battre que le wintu-nomlaki, le livonien ou le kaixna disparaissent de la surface de la Terre ? Des langues vont mourir ? La belle affaire ! C’est par millions que des êtres humains meurent, privés de tout. Le basque est menacé ? Le catalan ? Le gaélique ? Le Français lui-même ? Et alors ? Mon père, ma mère et presque tous les gens que j’aimais sont morts. Beethoven, Mozart, Mankiewicz et Groucho Marx sont morts. Moi-même je meurs un peu chaque jour et l’on voudrait que je sois bouleversé parce que l’on ne sait plus dire « crotte de bique » en Gaagudju ou en Tillamook ?
Quoi qu’il en soit, je répondis au chauffeur et dans mon meilleur castillan, que je n’avais pas envie de parler. J’aurais bien ajouté qu’il pouvait aller se faire lanlaire et avec lui, tous les communautaristes de la terre, mais sans doute eût-ce été un brin excessif.
Un brin.
De l’art de se faire des amis au-delà des frontières.
Je pus donc coller à nouveau mon front contre la vitre et reprendre, d’un œil morne, la contemplation de la ville qui défilait. Toujours contempler les paysages d’un œil morne : cela n’enlève rien à leur intérêt éventuel, mais cela évite de baver d’enthousiasme sur la vitre.

Nous entrâmes dans Barcelone et je fus, comme toujours, saisi par la personnalité unique de cette ville où les expériences architecturales les plus folles et les plus arrogantes s’élèvent non loin de quartiers lépreux et quasiment insalubres. Archaïque et ultramoderne, anarchiste et pourrie de fric, gouailleuse et snobinarde, séduisante et insupportable : telle était Barcelone, la seule ville au monde que j’aime presque autant que Paris bien que leurs habitants aient en commun d’être de parfaites têtes de cons, maussades et speedés.
Le taxi s’engagea dans les ruelles de la Barceloneta, cet ancien quartier de pêcheurs, qui comme mon Belleville chéri, se boboïsait à grande vitesse sous la pression des spéculations immobilières.
Un peu lassé de ce trajet qui n’en finissait pas, j’envisageai de me pendre au rétroviseur quand le chauffeur me fit comprendre d’un grognement infra-humain que nous étions arrivés. Je réglai la note – équivalente à la dette du Zimbabwe –, récupérai mon maigre bagage et me retrouvai au pied de l’immeuble où vivait Jacques Melchior, mon ex grand ami, ex-mentor et grand manipulateur devant l’éternel.

L’escalier puait la pisse, le salpêtre, le graillon refroidi et la poubelle fermentée. Le genre d’Hiroshima olfactif qui vous nique les sinus et vous laisse imaginer que des formes de vie inédites grouillent dans les coins sombres, n’attendant que le moment propice pour quitter leurs cachettes et se lancer à l’assaut de l’univers.
La dernière fois que l’on avait ciré les marches ou balayé le palier, Cervantès avait encore ses deux bras et quant aux murs, leur description aurait permis de recycler au prix de gros toutes les métaphores dermatologiques habituelles : lèpre, lupus, eczéma, bubons, pustules, chancre et autre psoriasis purulent. Une véritable orgie pour amateur de croûtes !
Histoire de laisser leur touche personnelle en matière de déco, quelques petits malins avaient cru bon d’en rajouter en ornant ce qui restait de peinture de ravissantes gravures et d’inscriptions poétiques dont l’unique source d’inspiration semblait être la copulation sous toutes ses formes, y compris les plus improbables.
Par ailleurs et de façon assez réitérée, un certain Gomez était invité à se fourrer son engin dans le cul ce qui me sembla à la fois peu réaliste et assez cavalier. Mais après tout, ne connaissant pas ce Gomez, qui étais-je pour en juger ?
Bref.
De cette ambiance raffinée et sophistiquée, on pouvait conclure que mon ami Melchior connaissait des problèmes de trésorerie à partir du 5 du mois.
Du mois d’avant.

Je me tapais les trois étages en apnée et c’est au bord de la syncope que j’arrivais devant l’huis de mon vieux pote mourant.
Pour être honnête, si j’avais le palpitant qui battait la chamade, cela n’était pas seulement dû à mon ascension précipitée de l’escalier de la mort puante. Il y avait là-dessous une sacrée zarzuela d’émotions en tous genres : vieille colère refroidie, trac, curiosité, impatience, et par-dessus tout ça la trouille terrible de me retrouver face au visage émacié et au regard égaré de celui qui va mourir.
C’est très gênant ça : le gars sait qu’il va mourir, vous savez qu’il va mourir, il sait que vous savez et vous savez qu’il sait que vous savez et néanmoins tout le monde fait semblant de rien, papote gentiment et reprend du gâteau. On croirait un goûter mondain chez Angélina. En même temps, faut bien admettre que ce n’est pas un sujet facile à caser dans la conversation. C’est un peu encombrant comme sujet. Un peu lourd. Ça casse l’ambiance.
Enfin bon, je pouvais tergiverser comme ça à me raconter mes conneries jusqu’à plus soif, faudrait quand même que je me décide à toquer contre la porte et à affronter le masque de la mort rouge, verte ou caca d’oie. Alors je toquai.
Toc toc.
Cela produisit autant d’effet qu’un toucher rectal sur la momie de Ramsès II. Je toquai derechef et après environ deux ou trois ères géologiques je crus percevoir le lent chuintement caractéristique d’une pantoufle agonisante.
Schliff schliff schliff…
Un bruit de vieux. Un bruit de maladie. Un bruit qui pue la mort, la sueur rance et les draps chiffonnés. Il y eut un interminable cliquetis de verrou et la porte tourna de façon mélodramatiquement lente sur ses gonds mal huilés. Putain de mise en scène ! On se serait cru dans un film d’horreur des années 50. Un nanar à deux balles. Mais efficace quand même puisque j’avais les foies comme pas permis et l’envie terrible de m’enfuir à toutes jambes loin de cette putain de porte qui n’en finissait pas de tourner, loin de cette puanteur de cadavre, de ces chaussons diaboliques et de toute cette merde échappée du passé.

La porte finit de s’ouvrir et je me trouvai face à une petite vieille qui devait mesurer dix-huit centimètres et jaillissait d’une paire de pantoufles king size tel un bonzaï d’un cache-pot surdimensionné. Elle me sourit comme si elle avait passé la moitié de sa vie à m’attendre et son visage aussi ridé et buriné qu’un pied de vigne s’illumina à me fendre le cœur. Puis elle pivota sur ses talons et fila d’où elle était venue à la vitesse d’un madrépore neurasthénique.
Schliff schliff schliff… firent les pantoufles.
¡Jaime! ¡Jaime! fit la vieille dame.
Euh… fis-je.
Le moins que l’on puisse dire c’est que l’action se précipitait.
Je suivis le bonzaï dans le couloir et nous débouchâmes schliffin-schliffant dans un petit salon encombré de meubles vernis de mauvaise qualité, lesquels, non content d’être moches et fiers de l’être, croulaient de surcroît sous les poupées folkloriques et les napperons au crochet. Encore deux schliff et la vieille arriva jusqu’à un fauteuil où gisait un cadavre émacié et grisâtre. Elle le secoua sans trop de ménagement et sans cesser de gueuler :
¡Jaime! ¡Despiértate! ¡El francés esta aqui! 8
Le cadavre ouvrit les yeux et je reconnus Jacques Melchior. Vieilli, bouffé par le cancer, rongé par le temps, l’échec et l’aigreur, il n’était plus que l’ombre du pâle reflet de lui-même. Mais ses yeux, eux, n’avaient pas changé : deux billes sombres et dures qui vous clouaient sur place et dont l’intensité aurait sans doute pu fournir en énergie un village de taille moyenne. Pendant six mois.
Disons sept.

Je savais que tu viendrais, croassa-t-il de sa voix niquée de fumeur cancéreux non-repenti.
Va te faire foutre, répondis-je et je repartis vers la sortie.
Il ricana. On aurait cru du gravier concassé.
Je voulais dire : merci d’être venu.
Nouveau ricanement.
Je revins lentement vers lui.
C’est mieux comme ça. Tu m’as baisé la gueule il y a vingt-cinq ans, mais ne crois pas que tu pourras le faire à nouveau. J’ai changé. J’ai vieilli. Je ne suis plus un gamin romantique mais un dangereux atrabilaire. Et j’en ai rien à foutre de te laisser crever ici comme le sale con que tu es.
Moi aussi je suis content de te voir, ricana-t-il ce qui constituait un spectacle aussi pénible à regarder qu’un tourteau essayant de s’échapper d’une casserole d’eau bouillante.
Et bien moi non. Je ne suis pas venu pour toi mais pour le fils de Lucia. Alors tu me dégoises ce que tu attends de moi. Sans baratin et sans violon. Si c’est dans mes cordes je dirai oui. Au premier mensonge, à la première entourloupe, toi, ton cancer, ta grand-mère lilliputienne et tes napperons à la con vous pourrez collectivement aller vous faire voir sur les Ramblas. Je suis clair ?
Lumineux.
Il eut une quinte de toux horrible qui le laissa haletant.
Assieds-toi ! Tu me fatigues à rester debout comme ça.
Je tirai une chaise vers moi et m’assis en face de Jacques.
Je t’écoute.

Alors il me raconta tout.

Après sa fuite hors de France il avait traîné un peu partout avec Lucia à sa remorque. Au bout de quelques mois, ses contacts au sein de l’ETA avaient pu lui dégotter tout le nécessaire pour refaire sa vie en Espagne : faux papiers, faux diplômes, appartement et même un job de correcteur dans un journal local.
Officiellement, il était le fils d’une famille de républicains espagnols exilés en France qui à la mort de ses parents avait décidé de regagner la terre de ses ancêtres. Jacques parlant bien l’espagnol cela pouvait paraître crédible. Lucia qui n’était pas connue des autorités avait pu garder son identité et ils s’étaient installés tous les deux dans l’appartement qu’il occupait toujours aujourd’hui. La fuite précipitée hors de France, la longue errance sans but puis l’arrivée dans ce logis miteux et déprimant avaient progressivement détruit tout le charme romantique de leur idylle révolutionnaire et ce n’est que parce qu’elle était enceinte jusqu’aux dents, que Lucia était restée avec lui à Barcelone. Ils se disputaient sans cesse, le moindre mot, le moindre regard devenant prétexte à se relancer à la tête leurs mutuels reproches. Elle lui en voulait de l’avoir entraînée dans cette galère et il la détestait d’être pour lui un boulet ventripotent et un frein, lui qui se rêvait corsaire sans lieu et sans attache. En le regardant, elle ne voyait plus le héros sombre et ténébreux qui l’avait séduite, mais un loser égoïste, un manipulateur qui utilisait la révolution et la subversion comme des alibis au vide abyssal de sa vie improductive. Elle lui parlait sans cesse de moi, qu’il avait trahi et qu’elle avait trahi aussi à cause de lui.
Tu trahis tes amis, tu trahis ton pays, tu me trahirais si tu pouvais. Et d’ailleurs tu me trahiras. Dès que tu pourras. Parce que tu es un traître et un lâche.
Il la traitait de salope et de petite conne bourgeoise. Elle le traitait de vieux con et de mou de la bite et après ça les portes claquaient. Les visages se fermaient. Et le bébé, dans le ventre de Lucia, recevait des doses massives de mauvaises vibrations à la con.
Bonne ambiance !
Le 7 septembre 1989, elle accoucha à la maison d’un garçon qu’elle décida de prénommer Tomás sans que Jacques ose protester. Il regarda ce petit machin tout rouge et fripé qui, perdu dans un lit mille fois trop grand pour lui, ressemblait à une grenouille mutante tétanisée. Et en regardant ce machin, il ressentit dans la poitrine un truc qu’il n’avait jamais ressenti auparavant. Pour rien. Ni pour personne. Un serrement de cœur à la fois abject et délicieux. Comme s’il avait eu en même temps envie de rire, de gerber et de pleurer. Tout ça dans une seule et même émotion.
C’est mon fils, pensa-t-il.
Cette idée le terrifia tellement qu’il partit pendant trois jours pour se bourrer la gueule avec ses potes anars dans toutes les bodegas de Barcelone.
J’ai un fils ! beuglait-il et on lui payait des coups à boire.
Soixante-douze heures plus tard et après avoir dégueulé pinard, tapas et quelques fragments de son âme dans un caniveau du barrio chino , il retrouva un semblant de lucidité et assez de courage pour rentrer chez lui. Il y trouva la petite vieille qui m’avait ouvert la porte et qui n’était qu’une voisine bienveillante et ontologiquement grand-maternelle. Elle était seule avec le bébé que lui avait confié Lucia avant de partir, le matin même. Elle lui avait également donné une lettre à remettre à Jacques lorsqu’il reviendrait de sa tournée des bars :

Jacques,

Tu peux aller te faire foutre et Thomas Fiera peut aller se faire foutre et ce bébé de merde et de pisse peut aller se faire foutre comme tous les hommes de la création peuvent aussi aller se faire foutre !!!
Je refuse de gâcher ma vie pour un ramassis de bites à ressorts incapables de mener leurs vies et de prendre leurs responsabilités.
Vous n’êtes qu’une bande de lâches, de nazes et de pauvres petits garçons qui jouent à la guerre, qui jouent à l’amour, qui jouent à touche pipi et qui ne savent rien faire d’autre que jouer, jouer et jouer encore.
Alors jouez bien !

Lucia qui t’emmerde.

Jacques l’avait cherchée partout dans Barcelone pendant quelques semaines. Il avait activé tous ses réseaux, contacté tous ses amis, appelé toutes ses relations, même les plus vagues, pour savoir si quelqu’un avait ne serait-ce qu’aperçu la jeune femme. Rien ! Chou blanc ! En prenant un maximum de précautions, il avait même joint quelques personnes en région parisienne afin de savoir si elle n’était pas rentrée en France, chez des amis ou de la famille. Toujours rien !
Lucia avait disparu de la surface de la terre.

Alors il décida de s’occuper du bébé. Il rompit petit à petit avec ses potes du passé qui de toute façon commençaient eux aussi à se ranger des voitures, trop vieux pour ces conneries. Il trouva un autre boulot mieux payé, comme journaliste dans un canard local. Il commentait les événements culturels, les fêtes de patelins, les matches du dimanche et les corridas.
Tomás était son rayon de vie, de soleil, de miel. Il l’aimait. L’adorait. Buvait son odeur, sniffait ses sourires, se shootait à ses éclats de rire. Il lui racontait que sa maman était une princesse enlevée par des méchants pirates et qu’un jour elle s’évaderait et reviendrait l’embrasser, l’embrasser et l’embrasser encore. Alors ils pleuraient tous les deux et s’endormaient dans le même lit, l’homme tout recroquevillé autour de l’enfant.
Un jour, Jacques rencontra lors d’une exposition locale qu’il couvrait pour son journal, une certaine Gabriela, peintre du dimanche sans talent qui barbouillait des mignardises écœurantes et agent d’état-civil pendant le reste de la semaine. Elle avait des gros seins, une bouche sensuelle et le feu au cul.
Melchior, ranci dans le célibat et l’abstinence depuis le départ de Lucia, deux ans auparavant, fut comme subjugué par la frénésie sexuelle dont faisait preuve Gabriela. Elle lui vida les burnes et le cerveau par la même occasion, lui faisant malheureusement perdre de vue qu’elle était par ailleurs une vraie garce au cœur de pierre qui, se sentant sur le déclin, cherchait à se caser avant qu’il ne soit trop tard.
L’ayant mené par le bout de la bite jusqu’à la mairie, elle s’était alors transformée en une parfaite machine à faire chier le monde. Quand il la regardait, Jacques ne pouvait s’empêcher de penser aux personnages de méchantes marâtres qui hantent les contes de fées et qui après avoir séduit des rois veufs et crédules, mènent une vie d’enfer aux princes ou princesses tombés sous leurs férules.
Comme de juste, elle détestait Tomás, coupable à ses yeux d’incarner une rivale d’autant plus dangereuse qu’elle était devenue quasi fantomatique. Une femme réelle, visible, tangible n’aurait pas constitué une menace. Une femme aux seins qui s’alourdissent, aux yeux qui se pochent, à la peau qui se ride et se distend n’aurait pas fait le poids face à l’habileté sexuelle de Gabriela, à son sexe toujours disponible, à sa bouche si accueillante. Mais tout cela n’était rien face à la puissance de l’ineffable, à l’artillerie lourde du souvenir, à la drogue du regret.
C’est du moins la conviction que cette hystérique de choc s’était enfoncée bien profond dans la caboche en dépit des protestations de Jacques qui affirmait n’avoir rien à foutre de Lucia, ce qui était parfaitement exact mais qu’elle ne crut jamais. Malade de jalousie, elle reporta sa haine sur Tomás qu’elle appelait el pequeño francés : le petit français . Et cette expression qui aurait pu être tendre ou amicale se chargeait chez elle d’un considérable poids de venin et de fiel.
Même quand elle réussit à se faire engrosser et qu’elle eut accouché de Manuel, elle continua à vouer aux gémonies le petit français qu’elle eut volontiers harcelé sans la protection farouche de Jacques. Car si le Grand-Révolutionnaire-Anarchiste-Portant-Le-Deuil-De-La-Commune s’était fait proprement castrer et domestiquer par la folle de son corps au point qu’il en était devenu méconnaissable pour tous ses anciens potes, il avait gardé assez de cojones 9 pour protéger Tomás des coups de griffe de Gabriela.
Tout ce petit monde vivota tant bien que mal en faisant semblant d’être une famille et les chiens ne faisant pas des chats, l’aîné des garçons manifesta très vite la même propension que son père Jacques à s’attirer des emmerdes de force 7 avec les autorités. Cela commença avec les puéricultrices de la crèche, cela continua avec les gardiens de square, les bibliothécaires mal baisées et les instituteurs mal baisant, pour continuer par la guardia civil et la policía 10 .
Brillant mais rebelle, il ne pouvait se contenter de jouer le jeu du système en attendant d’avoir de meilleures cartes en main. Il lui fallait ouvrir sa grande gueule et exprimer son opinion, ce qui avait pour effet immédiat d’attirer toutes sortes de bâillons : des heures de colle de son enfance aux coups de matraque de son adolescence, tout y passa. Sans résultat : il ouvrait toujours son claque-merde aux moments les plus inopportuns.
Inutile de dire que tout cela ne contribua pas à améliorer l’ambiance familiale qui ne cassait pourtant déjà pas des briques. Gabriela hurlait, Jacques l’encourageait et Manuel l’admirait en silence. Tomás milita dans divers groupuscules exotiques aux noms généralement plus longs que leurs listes d’adhérents et il finit par se convaincre que toute cette histoire de révolution prolétarienne n’était souvent qu’une merde en bâton servant de hochet à des fils de bourgeois qui tuaient le temps dans l’attente d’une sinécure familiale.
Et puis il n’était pas violent. Révolté, rêveur, mutin, réfractaire, indigné, mais pas violent. Il glissa donc vers l’écologie. Pas l’écologie tiédasse des bobos babas-cools et barbus qui bouffent du tofu, font du vélo et se fringuent au décrochez-moi-ça pour essayer de faire croire qu’ils sont si éloignés des contingences matérielles… Pauvres burnes… Non, lui son truc, c’était l’écologie grand format. Celle qui ambitionne de sauver le monde et de le changer par la même occasion. Celle qui a déclaré une guerre généralement pacifique aux pollueurs, aux empoisonneurs et aux cyniques de tout poil qui s’autorisent à détruire la planète sous le prétexte que s’ils ne le faisaient pas, un autre le ferait à leur place. Et s’en mettrait plein les fouilles à leur place aussi. Donc…
Quoique réprouvant souvent leurs méthodes un peu trop brutales à ses yeux, il se rapprocha néanmoins des Eco-Warriors dont le côté exalté parlait à son âme romantique et nerveuse. Excentriques, barjots, tatoués, généreux et risque-tout, ils lui apparaissaient comme des héros échappés d‘un film de science-fiction.
Il s’inscrivit à l’Université et se forma à la biologie et particulièrement à la génétique pour mieux lutter contre les multinationales prêtes à balancer du clone ou du transgénique aux quatre coins de la planète et il mit cette compétence au service de ses nouveaux amis qui ne trouvèrent rien de mieux à faire que de l’envoyer espionner la filiale française de la société Biotech, un des géants de la biotechnologie, où il était censé découvrir des secrets inavouables et à défaut, saboter des projets top secret.
Trois semaines après y avoir été recruté comme simple laborantin sous une fausse identité, il en sortait les menottes aux poignets et inculpé du meurtre d’un généticien français travaillant sur un projet aussi capital qu’énigmatique. Il se déclara innocent mais le fit si mollement que personne ne le crut, à part son père et quelques amis. Suite à une procédure étonnamment rapide, il fut escorté sous bonne garde jusqu’à la prison de Mont-de-Marsan où il rencontra un juge d’instruction habituellement commis aux affaires de terrorisme basque : Pierre Faucher.
Il écouta sans broncher les charges retenues contre lui et n’essaya même plus de se défendre. Dans la nuit du 28 au 29 septembre, il se serait glissé grâce à un passe magnétique frauduleusement obtenu dans un laboratoire supposé désert afin d’y dérober du matériel ou d’y commettre des déprédations. Ayant révélé sa véritable identité lors de son arrestation, ses accointances avec les Eco-Warriors furent rapidement découvertes et le juge l’étiqueta mentalement comme un petit merdeux de terroriste écolo.
Dans le laboratoire, on suppose qu’il avait par hasard croisé Marc Ivoyre, jeune généticien plein d’avenir spécialisé dans la création d’organismes transgéniques, qui était resté travailler dans le calme de la nuit. Sans doute y eut-il bagarre, échange de coups. Quoi qu’il en soit, un gardien qui faisait sa ronde trouva Tomás assis sur le sol du laboratoire à côté du corps sans vie du biologiste. Celui-ci, le crâne fracassé par un coup porté avec une rare violence, avait répandu son sang et une bonne partie de son cerveau sur les vêtements de Tomás qui semblait un peu choqué. Il se laissa arrêter sans opposer aucune résistance et depuis lors, manifestait autant d’énergie à se défendre qu’un agnelet suicidaire à l’abattoir.

Schliff schliff schliff…
¿Desea un cafecito? 11
Plongé dans le récit de Jacques je n’avais pas entendu arriver derrière moi le spectre au chausson schliffant et je faillis faire une crise cardiaque. Comme je déclinai son offre elle repartit schliffin-schliffant vers sa cuisine où elle guetterait le moment propice pour livrer une nouvelle attaque qui serait enfin fatale à mon cœur défaillant.

C’est une sacrée histoire, dis-je à Jacques, qui les yeux fermés, la tête rejetée en arrière sur le dossier de son fauteuil semblait avoir consacré ce qui lui restait d’énergie à parler. Il était encore plus cadavérique qu’à mon arrivée, ce qui en soi constituait un exploit. Disons que si auparavant il ressemblait à un cadavre, il venait de passer au stade de cadavre pas frais. Je n’étais pas pressé de connaître la prochaine étape.
Mais je ne pense pas que tu m’aies obligé à me taper tout ce voyage uniquement pour me raconter une histoire, repris-je. Alors ce que je ne vois pas bien, c’est ce que tu attends de moi.
Il ouvrit ses yeux avec une lenteur toute reptilienne.
Tu dois libérer le petit. Il va crever en prison. Il est trop tendre pour cet enfer. Ils vont le bouffer tout cru. Pour l’instant j’ai fait passer le mot et j’ai quelques anciens potes politiques qui essayent de le protéger. Mais ça ne va pas durer éternellement. Ils vont le bouffer.
Je n’en croyais pas mes oreilles.
Je dois vieillir mais je ne suis pas sûr d’avoir entendu le début de ta phrase. Tu peux répéter, là ?
Il eut un faible sourire qui tendit ses lèvres presque translucides sur ses dents. Une image de déporté traversa fugitivement mon esprit.
Tu as très bien entendu. Tu dois libérer le petit. Je te payerai. J’ai du fric. Et des relations qui pourront fournir le matos.
Il n’est pas facile de me surprendre vu qu’en général je m’attends au pire : ça vaccine. Mais là je dois dire qu’il réussit à me trouer le cul.
Dis-moi Jacques, ton putain de cancer, c’est la gorge ou le cerveau ? Parce que m’est avis que tu commences à être sacrément attaqué, rayon cortex.
Il tenta un geste de dénégation que je balayais d’un revers de main.
Tu la boucles et tu m’écoutes. Et d’un, tu me brises le cœur il y a vingt-cinq ans en abusant de ma confiance et en me piquant mon amoureuse. Et de deux, tu m’envoies ton mouflet pour me faire le coup du mourant et je me tape mille deux cents bornes pour radiner mes fesses jusqu’ici. Et de trois, tu me racontes une saga façon Hector Malot 12 qui ferait pleurer les cailloux. Jusque-là ça va encore. Mais quand la gueule enfarinée tu me balances comme si de rien n’était qu’il faut que j’organise l’évasion de ton putain de lardon qui est assez con pour buter quelqu’un, se faire choper et oublier de se défendre quand on veut l’enfiler sous la douche, alors là, je dis que tu dois urgemment modifier ton traitement.
Je m’étais un peu emporté sur la dernière phrase et cela fit apparaître comme par magie la fée aux chaussons :
¿Desea un cafecito? 13
Non ! hurlai-je. Je ne veux pas de café ! Tu me fais chier avec ton café !
Elle me tourna le dos et schliffa très dignement jusque dans sa cuisine sans doute pour y aiguiser de longs couteaux à mes couilles destinés.
Putain Jacques, tu es devenu barjot. Je suis désolé pour ton fils. Je suis désolé pour toi, pour Lucia, pour tout ce merdier. Mais ce que tu me demandes là, c’est de la folie pure. Alors tu m’excuses, mais je vous souhaite à tous bonne chance. Je me casse.
Jacques leva un bras décharné.
OK. Oublie ça. C’était une connerie je sais. Juste un délire qui m’a fait du bien. Par contre je te demande au moins d’enquêter un peu. Tout ça n’est pas normal. Tomás n’aurait jamais buté quelqu’un, même par accident. Et puis pourquoi ne se défend-il pas ? Il y a quelque chose de bizarre là-dedans.
Tout est bizarre tu veux dire. Mais qu’est-ce que j’y peux ?
Enquête. Va le voir à la prison. Parle avec lui. Et essaye de comprendre.
Je ne sais pas comment vous auriez réagi, mais pour ma part il me semble difficile de refuser un truc aussi simple à un mec mourant dont le gamin est en taule. De toute façon, après son délire d’évasion tout semblait simple.
Semblait… tu parles !
Depuis le temps, j’aurais dû apprendre à me méfier des choses simples.
Chapitre 3
Si vous n’avez jamais reçu sur la tête un piano à queue tombé de la Tour Eiffel un jour où vous souffriez d’une migraine particulièrement carabinée, alors vous n’avez aucune chance de commencer, même vaguement, à comprendre ce que je ressentis lorsqu’au parloir de la prison de Mont-de-Marsan je fis la connaissance de Tomás Baltazar le fils de Jacques Melchior et de Lucia.
Fils de Jacques Melchior mon cul !
La dernière fois que j’avais vu la tronche de ce Tomás, c’était vingt-cinq ans auparavant, dans mon miroir, en rasant les quatre misérables poils qui m’ornaient alors le menton. Ce gars-là avait autant de chance d’être le fils de mon vieux pote subclaquant que ma grand-mère d’avoir été un ragondin motocycliste spécialisé dans la littérature médiévale du Tatarstan.
Je comprenais mieux pourquoi cet enfoiré de Jacques Melchior, alias Jaime Baltazar, alias le Grand-Empapaouteur-À-Répétition avait tellement insisté pour que je rencontre Tomás. Il savait exactement l’effet que produirait sur moi ce face-à-face : une déflagration psychique à côté de laquelle le Krakatoa et Nagasaki auraient fait figure de vagues éternuements.
J’ai un fils !
Dans un cartoon , ma mâchoire inférieure serait tombée sur le sol avec un bruit sec, laissant ma langue se dérouler façon escalator. Mais dans la vraie vie de con qui est la mienne, j’ai simplement dégluti et avec toute la fausse assurance que j’ai pu rassembler, je lui ai tendu la main et j’ai dit :
Bonjour je suis Thomas Fiera. Ton père m’envoie.
Il me regarda bizarrement comme s’il essayait de se souvenir du dernier endroit où il m’avait rencontré. Heureusement pour moi, il ne pouvait pas se souvenir de la tête qu’il aurait un jour, à condition toutefois qu’il abusât des chagrins d’amour, du whisky écossais, des Camel sans filtre et du long plaisir strident de la neurasthénie.
Ça lui laissait un peu de marge.
J’ai un fils !
Je commençais à me remettre de mes émotions quand ce petit con décida de passer la deuxième couche :
Je sais qui vous êtes. Ma mère m’a parlé de vous. Elle était sûre que vous viendriez.
Ta mère ? parvins-je à articuler d’une voix flûtée. Tu veux dire la femme de ton père ?
Non. Je veux dire ma mère. L’autre pouffiasse ne me pisserait pas dessus même si j’étais en train de cramer !
Je pris le temps de rembobiner ma langue et de ramasser ma mâchoire avant de reprendre.
J’avais cru comprendre que ta mère était partie juste après ta naissance. Mais il semblerait que j’aie loupé un épisode.
Il me gratifia d’un sourire moqueur.
Waouh. Vous jouez vachement bien le mec à la cool que rien n’étonne. Ça aussi ma mère me l’avait dit : que vous étiez balèze pour cacher vos sentiments.
Je pris l’air dégagé.
Et elle t’a encore dit beaucoup de choses sur moi ?
Ouais. Pas mal. En tout cas assez pour que je me fasse une idée.
Et quel genre d’idée si ce n’est pas indiscret ?
Il ricana.
Le genre de ricanement de hyène constipée dont je pensais avoir l’exclusivité.
Putain de génétique.
J’ai un fils.
L’idée d’un mec plutôt chiant et compliqué mais assez sympa finalement.
Petit con !
Manifestement tu as hérité de ton père l’art de te faire des amis.
J’étais perversement assez content de cette phrase ambiguë.
Il haussa les épaules.
Écoute-moi, repris-je, on a peu de temps avant que l’on te renvoie en cellule. J’ai encore plein de questions à te poser, notamment sur ta mère, mais ça devra attendre une prochaine fois. Là, j’ai besoin de comprendre ce qu’il t’est arrivé. Comment tu t’es foutu dans cette béchamel et pourquoi tu ne fais rien pour te défendre.
Son visage se ferma instantanément.
C’est mes oignons.
J’insistai :
Je vois bien qu’on te colle la pression. Je ne sais pas qui, je ne sais pas pourquoi et je ne sais pas comment. Mais quelqu’un t’a chopé par les couilles et a serré trois fois. Je finirai bien par trouver. Pour l’instant j’ai juste besoin que tu me donnes une piste, quelque chose pour démarrer mon enquête.
J’ai pas besoin de vous. Foutez-moi la paix. Et ça vaut aussi pour mon père.
Aide-moi à t’aider.
Il se leva brusquement et fit un signe au gardien qui vint le chercher. Avant de quitter le parloir, Tomás se retourna une dernière fois et me lança un drôle de regard, à la fois effrayé et en colère.
Un regard d’enfant.

Le chauffeur du taxi qui vint me chercher à la sortie de la prison n’arrêtait pas de me mater dans son rétroviseur. On sentait bien que ça le démangeait de me demander pour qui ou pour quoi j’étais venu là.
Encore un adepte de la communication inter-personnelle. Chierie !
Vous êtes avocat ?
Non.
Journaliste alors ?
Non.
Vous êtes venu voir un parent ?
Non. Je cherche un appartement et on m’a dit qu’un studio s’était libéré. Mais il est déjà loué.
Je venais de me faire un nouvel ami dans la confrérie des taxis ! Le bénéfice secondaire de ma boutade fut qu’il ne m’adressa plus la parole jusqu’à mon hôtel ce qui me laissa tout le temps de gamberger.
À moins qu’il ne cachât admirablement son jeu, le petit Tomás n’avait ni la tronche, ni le comportement d’un assassin. D’un casse-couille oui, d’un assassin non. Et je suis assez calé en ce qui concerne ces deux confréries. Une fois admise l’hypothèse de sa non-culpabilité, son manque total d’énergie à se défendre devenait incompréhensible sauf s’il agissait ainsi pour protéger quelqu’un d’autre.
Et là encore, deux hypothèses. Soit il protégeait ce quelqu’un par amour. Soit il le protégeait par peur. Dans les deux cas, il était clair que Tomás ne m’aiderait pas à l’aider et que j’allais devoir le sauver malgré lui.
Bon.
D’accord.
On allait faire comme ça.
C’était bien.
Il fallait que j’y pense. Vite. À ça ou à n’importe quoi d’autre pour éviter de penser. Éviter de penser que le jeune homme revêche et bougon que je venais de laisser retourner dans sa cellule était mon fils.
Mon fils.
J’ai un fils.
J’AI UN FILS !
J’ : forme élidée du pronom personnel de première personne du singulier, désignant celui qui parle et l’auteur de l’action.
Ai : première personne du présent de l’indicatif du verbe avoir, verbe auxiliaire qui par ailleurs marque la possession, par le sujet de la phrase, du complément d’objet direct généralement situé après le verbe.
Un : pronom indéfini qui peut paradoxalement marquer la singularité, l’unicité.
Fils : nom commun et pourtant pas ordinaire, dérivé du latin filius , désigne l’enfant mâle, le rejeton, le fiston, l’héritier.
J’-ai-un-fils !
Ce qui signifie que je suis son père. Et mon père son grand-père. Et mes neveux ses cousins et mon chat quelque chose comme son frère putatif et ma grand-mère faisait du vélo sur le pont de l’Alma quand soudain son chapeau s’envola et voleta doucement tel un grand oiseau blanc et…
Putain de bordel de merde à la con : j’ai un fils !
Mon cerveau tournait à vide comme la roue d’un hamster et tricotant de ses petites pattes velues dans cette roue à la con une idée obsédante au nez de musaraigne et aux yeux rouge sang :
J’ai un fils un fils un fils un fils un fils un fils un fils un fils un fils un fils un fils un fils un fils un fils un fils un fils un fils un fils un fils un fils un fils un fils un fils un fils un fils un fils un fils un fils un fils un fils…
Ça fait 35 €.
Le chauffeur me matait toujours dans son rétroviseur et je ne comprenais rien à ce qu’il me racontait. Que me voulait cet homme et d’ailleurs que diable faisait-il là ?
Monsieur… ça va ? Vous êtes tout pâle.
Manifestement cette créature essayait de rentrer en communication avec moi. Ses intentions semblaient pacifiques mais on ne sait jamais.
Vous voulez que je vous aide à descendre ?
Mécaniquement je lui tendis deux billets de 20 euros et je quittai le taxi sans attendre la monnaie. Peut-être me remercia-t-il. Je ne sais pas. Je l’avais déjà oublié.
J’ai un fils.
La procédure normale, c’est neuf mois passés à regarder votre compagne se transformer en Moby Dick jusqu’au jour où dans un hôpital qui pue l’éther une sage-femme vous colle dans les bras un machin tout rougeaud et fripé en vous disant : c’est votre fils.
Du moins j’imagine que c’est la procédure normale.
Je ne suis pas un expert.
La seule et unique fois où j’ai envisagé de me reproduire c’était avec une jeune femme que j’aimais de toute mon âme et que j’ai retrouvée deux jours après dans une chambre d’hôpital, plongée dans un coma profond qui durerait sept ans pour s’achever par sa mort.
Après ça, je dois bien admettre que le concept de paternité me parut un peu hors sujet, plus d’actualité. J’en avais, si je puis dire, fait mon deuil. Pour être tout à fait honnête, je ne me sentais pas tout à fait assez fini moi-même pour commencer un quelqu’un d’autre . Et puis je ne m’aime pas assez pour avoir le désir de lâcher dans la nature toute une horde de petits moi braillards et affamés.
Même pas une horde de un.
J’ai un fils.
Tout ça pour dire, qu’en temps normal, le papa modèle standard a quelques mois pour s’habituer à l’idée d’être désormais et à tout jamais responsable de cet étranger bizarre qui s’obstine à l’appeler papa ! Tandis que moi, c’est un grand couillon tout formé de vingt-cinq ans et des poussières qui me tombait sur le râble. Sans prévenir ! Thomas Fiera au parloir ! Voilà votre fils et t’as bien le bonjour de Lucia et Melchior ! Et quant à Gaspard et Balthazar ils sont partis au lupanar vérifier qu’ils ont bien un bazar dans le falzar ! Mort de rire !
Toutes ces années à me morfondre, à me complaire dans l’auto-apitoiement et à m’apitoyer dans l’auto-complaisance ; tous ces interminables dimanches grisâtres passés à me régaler de ma propre vacuité, toutes ces amours sans joie, toutes ces larmes, toutes ces heures où je contemplai l’esprit vide la gueule béante et bleutée de mon Beretta ; ces milliers de putains d’heures vides et lourdes gâchées à me ressasser que j’étais seul, seul, si seul.
Et pendant tout ce foutu temps perdu, j’avais un fils.
Aaaaaaaaarrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrhhhhhhhhhhhhhhhhh !!!!!
Je shootai violemment dans la portière du taxi qui était encore rangé près du trottoir. Le chauffeur en jaillit comme un diable à ressort.
Ça va pas la tête, s’étrangla-t-il ? Vous êtes malade ?
VA CHIER ! Dégage ta poubelle de là ! Va-t’en ! Disparais !
Je hurlais comme un barjot et j’entrepris de marcher vers le chauffeur.
Dégage tu m’entends ! Fais pas chier ! C’est pas le jour tu comprends ça ? TU COMPRENDS ?
Toute sa hargne retombée le pauvre chauffeur commençait à se ratatiner. Il avait manifestement compris. Compris qu’il avait affaire à un gars baraqué pas dans son état normal et qu’il avait intérêt à caleter. Ce qu’il fit.
Mais je m’accrochai à la portière.
Ça fait vingt-cinq ans qu’on me prend pour un con. Vingt-cinq ans qu’on m’utilise, que l’on m’abuse, que l’on me ment. J’ai un fils nom de dieu de merde ! J’ai un fils !
Je lâchai la portière et tandis que le taxi s’éloignait aussi vite que la marée au Mont Saint-Michel, je pris mon visage dans mes mains et ne pus réprimer un genre de sanglot hoquetant, un sanglot sans larme.
Tant de temps perdu, et d’amour perdu et de vie perdue.
J’ai un fils et je ne suis pas son père.

Bon.

Je regagnai ma chambre d’hôtel au pas de charge et composai le numéro de Jacques Melchior à Barcelone. Il décrocha lui-même et s’identifia.
C’est Thomas. J’ai vu le petit.
Et ?
Et je pense que tu es un fils de pute.
Il ricana. Cela produisit le son assez dégueulasse d’une maraca emplie de petits coquillages glaireux.
Un fils de pute ? Pourquoi ? Parce que j’ai assumé un rôle de père que tu as fui toute ta vie ? Parce que j’ai élevé Tomás ? Parce que j’ai été son père quand tu n’as été que son géniteur ?
15-0
Parce que tu m’as caché tout ça.
15-a
Un ange passa. Le genre efféminé avec deux ailes dans le dos.
Et Lucia ?
Quoi Lucia ?
Tu l’as revue ? Après ?
Non. Jamais. Pourquoi tu me demandes ça ?
Je trouve ça bizarre qu’une mère ne cherche pas à revoir son fils.
D’abord, c’était pas une mère, mais une gosse paumée avec un lardon non désiré. Et puis des mères qui accouchent sous X on voit ça tous les jours.
J’insistai.
Je trouve quand même ça bizarre. Tu es sûr ? Pas même une carte postale ? Un coup de fil.
Rien. Je te l’ai déjà dit. C’est comme si elle avait disparu de la surface de la terre.
Soit Tomás délirait sévère, soit il avait caché à son père qu’il connaissait Lucia. S’il en avait éprouvé la nécessité, cela ne serait certainement pas moi qui dévoilerais son omission.
L’ange en tutu repassa dans l’autre sens. Une baguette sous le bras.
Je me raclai la gorge.
Bon. Je persiste à penser que tu es un fils de pute, mais ça, c’est pas un scoop. En revanche, le gamin n’est pour rien dans tes embrouilles alors j’ai décidé de l’aider.
Merci je…
Ta gueule ! Pas besoin de tes remerciements. Je fais ça pour lui. Il a certainement déconné mais je ne pense pas qu’il ait buté quiconque. Il s’est fait entuber, mais je ne sais pas par qui et pourquoi. Je ne sais pas non plus comment on lui met la pression. Mais je vais trouver. Enfin je vais essayer.
Qu’est-ce que je peux faire pour t’aider.
M’envoyer du fric. Un gros paquet de fric. Et puis si tu écris au petit, essaye de le convaincre de coopérer avec moi. Au moins un peu.
Je tâcherai. Mais c’est une tête de pioche. Faut pas trop y compter.
Il n’y avait plus grand-chose d’autre à ajouter.
Je t’envoie au plus vite un contrat qui prouvera que je travaille pour toi. Ça m’évitera des emmerdes si je trébuche sur des flics ici ou là.
Nous échangeâmes encore quelques banalités et nous nous séparâmes.
Il faudrait bien que nous nous entendions puisque nous étions désormais compères .

Durant les jours qui suivirent, je tentai à plusieurs reprises de rencontrer Tomás : fiasco sur toute la ligne. En effet, après m’être heurté aux multiples obstacles dressés par l’administration afin de faire chier le monde et de punir en quelque sorte une deuxième fois le prisonnier et ses proches, je finis surtout par comprendre que le principal frein était Tomás lui-même.
Ce qu’un fonctionnaire anonyme et revêche me révéla au téléphone, alors que j’insistais lourdement en invoquant je ne sais quel prétexte bidon :
De toute façon le prisonnier ne veut pas vous voir. Il nous l’a écrit explicitement. Il n’accepte de voir que deux personnes en plus de son avocat commis d’office.
Le petit con !
Et qui sont ces deux personnes ?
Non mais vous vous prenez pour qui ? Vous ne voulez pas leur numéro de téléphone aussi ?
Ainsi, ce petit con de Tomás avait vraiment décidé de se saborder en beauté. Je ne l’avais rencontré qu’une fois, mais il ne m’avait pas donné l’impression d’être un grand suicidaire devant l’éternel. S’il agissait ainsi c’est donc bien qu’il protégeait quelqu’un, de gré ou de force. Le hic, c’est qu’il me fallait maintenant enquêter sans avoir le moindre début de piste à me mettre sous la dent et en me méfiant même de celui que j’étais supposé aider.
Encore une affaire tordue pour ma pomme.
Une de plus.
En même temps faut admettre : fallait en être salement réduit à la dernière extrémité pour faire appel à un privé comme moi. Alors forcément, je ne récupérais pas le dessus du panier mais plutôt les trucs racornis, cramés, qui collent au fond de la gamelle et dont personne ne veut.
Qui se ressemble s’assemble !
Mort de rire.

Ne sachant par quel bout commencer mon enquête, je choisis le premier qui me vint à l’esprit et j’appelai le service d’aide juridictionnelle en me faisant passer pour un gratte-papier de la prison. Je leur racontais un baratin filandreux pour justifier qu’ils me donnent le nom et les coordonnées de l’avocat commis d’office auprès de Tomás. Débordés, ou s’en tamponnant gravement, ils ne firent aucune difficulté pour me communiquer l’information : Maître Jérôme Forucat, 7 boulevard Jean Lacoste à Mont-de-Marsan et le numéro de bigophone afférent. Forucat… anagramme de foutrac. Pas de quoi me rassurer. L’avocat sévissait non loin de mon hôtel, aussi, plutôt que de me bagarrer avec une secrétaire qui tenterait de me refiler un rencard au siècle prochain, je pris le parti de lui faire une visite surprise.
J’étais de mauvais poil et l’idée d’aller faire chier un avocaillon n’était pas pour me déplaire. J’en ai rencontré des quasiment humains, mais globalement les dignes représentants de la confrérie de la basoche m’inspirent autant de sympathie que les punaises de lit envers lesquelles je ferais montre d’un petit chouïa d’indulgence dans la mesure où elles n’ont pas choisi de faire des années d’étude pour devenir ce qu’elles sont et qu’elles ont par ailleurs le bon goût de vous sucer le sang gratuitement.
Bref.

L’immeuble abritant le cabinet Forucat était un magnifique exemple du style Haussmannien qui bien au-delà de Paris se répandit de Dunkerque à Tamanrasset comme autant de petites forteresses bourgeoises et prudhommesques. La secrétaire qui m’ouvrit la porte était elle aussi de style Haussmannien, savant mélange de rigidité bien-pensante et de fioritures alambiquées. Et puis elle datait un peu. Par ailleurs, aussi aimable qu’une jaunisse et tellement pincée qu’elle devait chier des cubes. Tous les ingrédients d’une future grande amie !
Son regard laser me scanna de la tête au pied et me classa à la lettre « C », quelque part entre « cafard » et « chieur pitoyable ». Cette bonne dame avait ce talent rare qui consiste, d’un seul haussement de sourcil, d’une simple moue, à vous donner le sentiment que vous n’êtes qu’une sous-merde putréfiée au milieu d’un tapis persan.
Je l’adorais déjà.
C’est à quel sujet ? siffla-t-elle ?
Je souhaiterais rencontrer Maître Forucat, chère Madame.
Je lui décochai mon sourire 47 b, le plus efficace, celui auquel aucune belle-mère potentielle n’a jamais résisté. Cela lui fit autant d’effet qu’une piqûre de novocaïne sur le cul d’un rhinocéros en rut.
Je ne crois pas que vous ayez rendez-vous. J’en suis sûre en fait.
Cette femme était un véritable génie de la communication non-verbale. Pour étayer son affirmation elle produisit un genre de grimace aussi froncée qu’un cul de belette et qui feignant de signifier qu’elle était désolée de devoir ainsi opposer à mon désir la cruelle sanction de la réalité, m’affirmait en réalité que je n’étais qu’un étron humain, que je polluais son paillasson et qu’il était urgent que j’aille me faire lanlaire où bon me semblait, mais loin.
Même pas mal !
Seriez-vous Maître Forucat ?
Elle vacilla légèrement.
Non mais je…
Seriez-vous son associée ?
Nouveau vacillement accompagné d’un léger papillotage des paupières.
Je… mais…
Sa mère ?
Ça commençait à tanguer sévère chez la cerbère permanentée.
Je…
Sa femme ? Maîtresse ? Concubine ? Petite amie ? Fiancée ? Pourvoyeuse de plaisirs charnels ?
Le regard commençait à s’embuer.
J…
Je me mis à hurler en lui balançant un max de postillons dans la tronche ; des postillons fortement chargés en molécules de jambon-beurre. C’est inoffensif mais carrément désagréable pour celui qui les reçoit.
ALORS NOM DE DIEU DE MERDE DE SALE KAPO DE MES FESSES, POUR QUI VOUS PRENEZ-VOUS ? ET DE QUEL DROIT DÉCIDEZ-VOUS À LA PLACE DE VOTRE PATRON QUI IL DOIT OU NE DOIT PAS RENCONTRER AVEC OU SANS RENDEZ-VOUS ?
Ma nouvelle amie était sur le point de s’évanouir. Même dans ses pires fantasmes sadomasochistes, on ne lui avait jamais parlé sur ce ton. Je portai le coup de grâce :
ALORS, VOUS ALLEZ BOUGER VOTRE CUL DE PLOMB ET VOUS ALLEZ PRÉVENIR VOTRE PATRON QUE M. FIERA VEUT LE VOIR POUR PARLER DE TOMÁS BALTAZAR. ET FISSA !
Elle pivota sur ses talons en perforant le parquet et filant dans le corridor qui succédait à l’entrée, elle alla frapper à une porte située au fond à droite et sans attendre de réponse elle l’ouvrit à toute volée :
Maître ! Maître ! Quelqu’un pour vous !
Elle me jeta un regard hagard puis disparut dans une autre pièce sans doute pour aller ronger nerveusement son os en plastique. Un petit homme aux joues de hamster jaillit du bureau quelques instants plus tard :
Mais enfin Chantal ? Qu’est-ce que…
Il m’aperçut et sursauta légèrement. C’était ce genre d’homme qui sursaute à tout bout de champs. Comme un hamster. Mais un hamster bien élevé, poli, urbain, limite obséquieux. Il se dirigea vers moi en me tendant la main.
Maître Forucat. À qui ai-je l’honneur ?
Je lui serrai la main. Il avait la poigne aussi ferme qu’une tranche de foie de veau et je pris soin de ne pas lui broyer les doigts.
Thomas Fiera. Je suis enquêteur privé et je travaille sur l’affaire Baltazar. C’est son père qui m’a embauché.
Il retira vivement sa mimine manucurée, comme s’il venait de toucher un truc spécialement répugnant. Du point de vue des gens de son monde, c’était effectivement ce qu’il venait de faire.
Un enquêteur privé ? Tomás ne m’en a pas parlé.
C’est assez récent.
Je fis un geste large englobant le couloir et la porte palière.
On convoque la presse ou on parle dans un endroit tranquille ?
Il sursauta derechef.
Bien sûr, bien sûr. Entrons dans mon bureau. Entrons.
Tiens ! Non content de sursauter, il répétait ses mots. C’était un sursauteur écholalique. Joli cas clinique ! Il ferma la porte derrière moi et m’invita à prendre place à une table de travail qui se trouvait près d’une fenêtre. Il s’assit en face de moi. Son bureau, légèrement plus petit que le hangar où l’on assemble la fusée Ariane était composé de plusieurs petits îlots : son secrétaire proprement dit qu’envisageaient deux fauteuils visiteurs ; un coin plus cosy, canapé Chesterfield, fauteuils crapauds et table basse ; une impressionnante table en verre fumé qui pouvait accueillir une réunion ou un banquet des anciens de la basoche et enfin une table minimaliste et fonctionnelle flanquée de deux chaises casse-cul.
C’est à cette dernière place qu’il m’avait convié, me signifiant ainsi la niche que j’occupais dans son écosystème personnel : tout en bas de la chaîne alimentaire.

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