Le jour d avant
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Le jour d'avant

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Description

Ne ratez pas une lecture aussi haletante que celle du Jour d’avant, un univers fait de noir, de jade, avec des lumières de douleurs et des brillances mystérieuses. Un étrange voyage dans des méandres extérieurs et intérieurs qui vous prend et vous illusionne par ses faux-semblants, ses vérités cachées et ses mensonges épais et tenaces.
Dans ce premier roman de Chris Leg, tout est nuancé. Rien ne s’y trouve totalement blanc ou noir, bon ou mauvais… Mais les sentiments se radicalisent, et leurs traits souvent tirés vers les extrêmes, c’est alors que le regard vous transporte au loin… Là-bas, en Amérique Centrale, mais aussi en Birmanie… Pour quelle issue ? Croyez-vous être encore maître du jeu ?
Ce n’est peut-être qu’une illusion de plus. 20 janvier 2011, un jeune commissaire, Michel Posels, découvre dans l’arrière-cour d’un immeuble parisien le corps torturé, décapité et mutilé d’un pauvre hère à qui la vie n’a jamais fait de cadeau. Mise en scène horrible, démente, gratuite. Nul humain ne semble mériter tel supplice.
De l’autre côté de l’Atlantique, ce même jour, sur la côte des Caraïbes si belles et d’ordinaire si reposantes pour le touriste, les démons se sont déchaînés. Tempêtes et ouragans s’y opposent offrant à Anna Maria Masseda, une jeune journaliste, le plus beau des scoops mais au prix fort : celui du massacre de son chauffeur.
Toujours en ce 20 janvier, à Mrauk U, petite ville au Nord-Ouest de la Birmanie, une horde de moines aux mœurs des plus pacifistes se muent en des bêtes féroces et sèment un vent de violence au sein de la pagode des 90 000 images, paniquant un groupe de touristes en visite. Quel est le lien entre ces évènements si différents ? Quel sens à donner à tout cela ? Pourquoi cette date du 20 janvier 2011 ?
Entre thriller et fantastique, ce roman vous emmène à plonger dans un récit où réel et irréel, masculin et féminin, vérités et mensonges, se mêlent, se combinent se font et se défont au rythme d’une quête vers une inaccessible vérité. Que s’est-il passé le jour d’avant ?

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 30 juillet 2015
Nombre de lectures 5
EAN13 9782954960708
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0012€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

LE JOUR D AVANT


CHRIS LEG

2014
This book was produced using IGGY FACTORY, a simple book production tool that creates EPUB For more information, visit: www.iggybook.com
AVANT-PROPOS
 
Je remis en place la dernière pierre. Elle me semblait en déséquilibre. Révélant un état qui injuriait l’esthétique du tableau minéral qui s'étendait à mes pieds. Zen. Certainement. Cet univers était si strict mais élégant, et puis délicat aussi, comme si chaque chose, chaque élément qu’il soit végétal, minéral ou bien même animal était à sa juste place. Sauf cette dernière pierre. Peut-être. Je le croyais ainsi en tout cas tant elle concentrait à mes yeux l'idée de chaos. Un chaos qui n'était que spéculation, incertain par nature. Cette pierre attendait mon geste. Elle n'était pas fragile. Je sus à l’instant, et sans trop de raison, que je faisais partie de cet univers et que j’en étais un acteur obligé de par mes actes, ma pensée et ma parole. C’était comme si un lien venait de s’opérer entre la réalité et mon inconscient… J'étais raccordé. Comme si un passage s'était effectué…
Je suis resté là longtemps en essayant de trouver une réponse suffisante à mon questionnement. J’ai rêvé, imaginé. Et cet univers du possible m’a envahi tant que son empreinte dessina cette intime conviction qu’il y avait des portes entre les univers de nos vies, des issues donnant sur des couloirs sans fins qui relient notre réalité à ce qui ne peut l’être, qui lient notre âme à des mondes imaginaires dont les méandres et les circonvolutions égarent notre conscience à nous faire croire que tout est possible à la nature humaine. Des combats sanglants, des guerres inconscientes… Et la mort au bout. Le secret aussi !
Foutaise.
Voici une bien drôle orientation. Comment considérer que la nature n’est justement pas humaine ? La nature de l'humain devrait-elle être alors si bizarrement différente de celle du monde du vivant ? J’ai conscience de cette différence. Avons-nous des âmes différentes? Je crois en des histoires où l’être peut se perdre entre ce qu’il est et ce qu’il désire être. En quoi le cours de ma vie, d’événement en événement, aurait-il pu être changé si le jour d’avant que ces faits ne se réalisent, j’aurais pu, en vérité, en apprécier l’exacte nature. Le jour d’avant…
Je m'étais réveillé dans un espace blanc immaculé…
Chapitre 1
 
Le ciel se déchira vomissant ses larmes en une averse soudaine. La terre était encore chaude. Ses yeux s’ouvrirent. Il sut dans l’instant que son monde avait changé. Des vapeurs chaudes s’élevaient anormalement autour de lui. L’air sentait le sale. Il y flottait des humeurs inhabituelles. La pluie se fit soudainement plus lourde, intensifiant le crépitement des gouttes d’eau sur la peau grise de son grand corps, pas encore tout à fait mort, plus tout à fait vivant non plus. Du bout de ses doigts, il caressa la pierre brute et désormais mouillée du sol. Réveiller son esprit. Sortir de cette gangue d’immobilité. Il força son regard vers ce qu’il devinait être la lumière. Tentative présomptueuse. La douleur fût si fulgurante que tout son être en fut tétanisé. Il renonça à combattre cette souffrance. Les dommages crâniens semblaient graves. Il en fut comme étonné. Refoulant la douleur, il prit une inspiration plus grande, forçant ses poumons à se nourrir des saveurs d’une atmosphère qu’il appréciait tant d’ordinaire. Mais ce n’était plus le cas. Le monde avait basculé et, lui, le dormeur réveillé tanguait dans une semi-conscience, ballotté entre délires et douleurs. Il tenta de maîtriser ses vertiges qui s’ingéniaient à lui faire à nouveau perdre la réalité de son état.
La tempête semblait l’avoir touché. Il avait très mal à la tête, une douleur intense, avec la désagréable impression d’entendre son cœur battre dans ses tempes. Manifestement, il avait été plus que secoué. Telle une lame de fond, le cataclysme l’avait projeté dans un maelström de forces contraires, le torturant, le meurtrissant, arrivant jusqu’à faire ressurgir à sa conscience tout un mal-être qu’il ne soupçonnait pas. Autour de lui, les ornements des bâtisseurs se décomposaient en de spongieuses boursouflures, dégoulinantes d’accords coloriels improbables. Tout le décor de son existence passée se flétrissait sous la puissance des trombes. Ses lèvres s’entrouvrirent et s’humectèrent de quelques gouttes sombres, leur léger goût salé lui fit entrevoir que l’océan des lointains avait dû s’inverser. Faire un effort. Se lever et vivre par réflexe. Stupide instinct. Le sol était saupoudré de débris d’opaline et de marbre provenant de l’éclatement du dôme supérieur. Ils brillaient comme des diamants de morts venant d’Oudatchnaïa, loin dans les entremondes. Il ouvrit son regard sur ce désastre à la gueule encore grande ouverte, semblant à peine rassasié de cette terreur passée. Il prit alors conscience d’avoir tout oublié de ce qui s’était déroulé ici, au sein même de l’Observatoire du méridien de midi.
Dernier souvenir. Soirée. Les invités paraissaient joyeux. Les discussions se faisaient au gré des illusions et des désillusions, les sourires au gré des attirances ou des intérêts. Cette fête des Moissons semblait très réussie. Les bronzes, serviteurs dévoués de la maison, dispensaient les denrées les plus rares et les plus raffinées aux palais les plus experts. Et Isram, belle comme l’éternité, drapée dans sa longue chevelure ébène, était là... Isram qui semblait vouloir lui réinventer chaque jour sa féminité pour lui offrir un amour infini et unique, dansait vers lui, l’entourant de son regard à la sensualité animale. Il redécouvrit la courbe de ses hanches, devina le galbe de ses seins, apprécia l’attrait charnu de ses lèvres s’attardant sur sa peau de rêve au goût sucré poivré… Et puis, plus rien ! Vide. Perte de la réalité. Absence.
L’air désormais était devenu visqueux. Il se sentait perdu et abandonné dans un ailleurs méprisable, nu sur une terre à jamais asséchée et habitée des pires puanteurs. L’Observatoire avait été souillé. Ses élégants vêtements faits de soie de perles et cousus d’or blanc étaient déchirés, rejetés à ses pieds en un torchis de misérables oripeaux. Minable et clownesque avec son maquillage défait, il se retrouvait, lui, à terre, figé par un poids indicible. Son corps d’esthète n’était plus qu’une fleur fragile qui se flétrissait telle une aquarelle ayant pleuré trop d’inutiles chagrins. Esthétique d’une horreur qui lui était encore inconnue. Dramaturgie d’un cataclysme inattendu. Charriées par les eaux tombantes, les poussières de marbre s’aggloméraient dans les rides et les plis de sa peau frigorifiée en une couche visqueuse d’un fard grossier et ensanglanté.
Depuis l’entrée aux portes défoncées de l’Observatoire, luisaient sur les murs du corridor de petites vérités aux reflets encore trop pâles. Mais les maux tendaient à s’estomper. Il trouva le courage de se relever, négligeant les derniers spasmes de douleur, bien décidé de ne plus leur prêter attention. Il n’était pas prêt en revanche à oublier l’amertume de son propre doute. Le premier. Incrédulité de la découverte. Stupéfaction. Son existence lui parut plus fragile, les équilibres moins certains et les certitudes de ce fait moins affirmées. Il prit appui sur la paroi la plus proche et s’en approcha au plus près, caressant chaque pierre, une à une, épousant de ses doigts le moindre interstice, les goutant de sa langue, humant de son nez la moindre fragrance minérale. Au loin, la longue plainte des chacals se fit entendre et il sut qu’un transfert s’était effectué aux confins de l’arche. Il cracha une bile plâtreuse libérant une rage soudaine. L’esprit se réveillait. Il n’avait pas pour habitude de subir de la sorte les humeurs extérieures et était peu coutumier de l’incompréhension, lui qui, après tout, demeurait le Grand Maître Orienteur, le maître passeur entre la matière et l’esprit. Il racla du pied quelques débris éparpillés au sol, méprisant les coupures qu’il faisait subir à son corps. Son esprit de combattant se réveilla. Il devait trouver du sens à cette tragédie dont le souvenir et la cause lui échappaient. Il gronda, faisant en quelque sorte le flehmen, sur le qui-vive, les sens en éveil tel un animal qui sent le danger. La plainte des gardiens disparut dans les brumes de la nuit qui montaient. Il palpa son cou. On lui avait arraché son talisman qui y pendait. Il toucha sa tête et, vu la taille du gonflement douloureux, il sut qu’il avait heurté violemment une pierre, le sol… ou bien qu’il avait été frappé.
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Paris, 20 janvier 2011.
L’air était gelé en cette soirée parisienne de fin janvier. Le brouillard noyant les rives du canal Saint-Martin rendait fantomatiques les silhouettes des rares passants qui avaient osé affronter ces rudes conditions hivernales. Sur le quai de Jemmapes, de ci de là, les dernières tentes des Don Quichotte de 2007 subsistaient ; derniers ilots de fraternité, derniers points d’accroche pour quelques pauvres hères d’une société qui rechignait à les garder en son sein. Ce soir, c’était quand même la fête. Un des jeunes de l’association La Chorba, après la distribution des colis alimentaires, avait imaginé organiser son anniversaire avec celles et ceux dont il tentait de défendre le dernier orgueil. Sous les tentes parapluie, ses potes s’étaient rassemblés et les discussions allaient bon train. Des bières plus que fraîches réveillaient muqueuses et esprits. Dans un salon improvisé en plein air, quelques frères d’errances s’étaient rassemblés autour d’un brasero, tentant de réchauffer leurs doigts endoloris par le froid, se racontant les derniers évènements de leur misère quotidienne. Aucun bateau n’était venu aujourd’hui perturber les écluses et le Pont Dieu, dans cette lumière diaphane, était resté sourd aux appels des sirènes. Du coup, le pontier avait dû ravaler son ennui en se réfugiant dans sa cabine de contrôle surchauffée. Il préférait l’été. Les rondes de police se faisaient plus calmes. Les forces de l’ordre s’étaient habituées, comme les riverains, à ces campements d’infortune, laissant les « assoces » s’occuper de ces dernières bribes de vie d’errance. Tout juste leur demandaient-ils de gérer les tapages et les bagarres, généralement causés par trop d’alcool et d’ultimes sursauts d’orgueil. Le gros des équipes des commissariats de quartier dépendant du 3ème district de Police Judiciaire de la rue Louis Blanc du Xème, était bien trop occupé à mener une lutte parfois vaine contre la toxicomanie galopante de cet arrondissement. Malgré des politiques d'amélioration de l'habitat plus ou moins efficaces, ces quartiers étaient toujours des nids de délinquance, notamment en offrant aux bandes et aux dealers un réseau dense et inextricable d’immeubles érigés pour la plupart entre le milieu du XVIIIème siècle et les années 1930. Souvent insalubres, la plupart étaient entrecoupés de nombreux passages, porches et cours successives offrant autant de caches ou d’issues possibles. Enveloppé dans une gangue de cartons moisis et de couvertures ravaudées, Jean le Fortuné, comme l’avaient surnommé ses compagnons d’aventure, n’avait pas voulu de cette obole « décathlonesque », préférant sa liberté même si elle était difficile. La tente, ce n’était pas son truc et il avait opté pour cette arrière-cour du quai de Valmy, à deux pas du pont Dieu. Il aimait cet endroit qui le rassurait. Les gens y étaient plutôt sympas, lui rappelant quelques bons souvenirs de son enfance en Normandie. Mais c’était du passé ! Jean le Fortuné, dans ses discours fraternels, rêvait d’un monde d’absinthe révolutionnaire et d’anarchie individualiste. Il s’était perdu dans les méandres d’un isolationnisme soiffard, élevé au rang de doctrine de vie. C’était un sensible convaincu. Tout s’était alors progressivement détaché de lui : boulot, femmes et enfants. Il cherchait désormais à ne pas se perdre trop vite lui même. Ce n’était même plus une descente aux enfers. L’enfer, Jean en connaissait le liftier depuis bien trop de temps. Il s’endormit, la tête calée contre son caddie armoire avec la nuit comme seule confidente à ses inaccessibles rêves de noirceur décadente. Il allait devenir célèbre. Cette nuit fût lourde et froide comme la lame en acier de la faux de la veuve sombre.
Paris 21 Janvier 2011, 6 heures du matin.
Dans le silence d’un brouillard hivernal, le vacarme muselé des gyrophares bleutés des ambulances et des voitures de police bloquant le quai de Valmy, des rues de Marseille et Beaurepaire jusqu’à la rue du Pont Dieu, troublait à peine la lourdeur de l’air froid matinal. 6 heures, c’était encore tôt et les fonctionnaires avaient reçu l’ordre de ne pas faire sursauter tout l’arrondissement. Jean le Fortuné, quoi qu’il advienne, ne se serait pas réveillé. Il en était bien incapable.
« Allo ! Allo ! Oui, ici Posels... Oui, écoutez, voyez avec mon collègue, moi je suis sur place depuis près d’une heure déjà. Je vous conseille de venir voir par vous-mêmes si vous ne voulez pas me croire… » Le bip discontinu caractéristique d’une coupure de ligne se fit soudainement entendre. Posels regarda son portable dépité et énervé par l’avarice des opérateurs qui n’étaient même pas capables d’assurer une couverture réseau digne de ce nom sur la capitale. Rien n’allait ce matin, visiblement. « Hiérarchie de m… » Discussions à n’en plus finir. Bureaucrates encroutés. Il pestait de n’avoir pas eu l’occasion de prendre ne serait-ce qu’un café, et le reste de la journée ne s’annonçait pas meilleur. Commissaire à la PJ (Police Judiciaire), il était de garde cette nuit-là. Autour de quatre heures, le téléphone avait sonné avec sa cohorte d’ennuis. Depuis, il cherchait à réveiller le tout Paris judiciaire, se sentant un peu trop seul avec cette affaire sur les bras dans cette fin de nuit gelée et blafarde. Mais rien ! Il n’arrivait à joindre personne et il n’en comprenait pas la raison.
Les faits s’étaient enclenchés dramatiquement depuis le milieu de la nuit. Il relut ses notes. Autour de trois heures trente du matin, un étudiant, malade d’avoir trop bu de bières d’amitié ou d’alcools mal identifiés dans une « teuf » urbaine, pris par une irrésistible envie d’uriner, était venu s’effondrer dans cette arrière-cour. Cela n’aurait jamais dû être plus pénible que quelques restes de dégueulis amers sur son jeans mais il s’était relevé et, à la lumière blafarde du spot de la courette, il s’était aperçu avec horreur qu’il était couvert de sang. Du coup, tout l’alcool accumulé s’était comme évaporé. Épouvanté, le pantalon à peine refermé, il avait couru, à perdre haleine vers le SARIJ (service d'accueil, de recherche et d'investigation judiciaires) le plus proche, celui de la rue de Nancy. Là, les membres de l’équipe de garde, voyant cet énergumène hagard, les vêtements imprégnés de sang et de vomissures, avaient eu du mal à croire ce qu’ils prenaient pour des délires herbeux. Pour autant, ils avaient quand même demandé à l’équipe d’astreinte de la Brigade Anti-Criminalité (B.A.C) d’aller jeter plus qu’un simple coup d’œil sur place. Le jeune homme, lui, avait été préventivement placé en cellule de dégrisement. Il en tenait une bonne le garçon. Six heures de garde à vue allaient lui faire du bien. Posels referma son calepin. Son téléphone portable sonnait.
 « Ouais ! Posels, j’écoute… Ok mais passez le message dare-dare à Blanchard pour que le boss se radine ! Je n’ai pas envie d’être tout seul ici quand tout le monde sera réveillé ! Quoi ? Deux spécialistes de… Déjà ? OK, je les attends mais répétez-lui mon message ! Merci je compte sur vous ! ». Ce fut lui qui raccrocha. Décidément, ce matin sonnait bizarrement. Il n’avait pas encore eu sa hiérarchie qu’on lui envoyait déjà un duo d’experts scientifiques de la Brigade de Recherche et d'Intervention (B.R.I.).
Deux heures plus tôt, Posels était arrivé sur place. Les fonctionnaires de la B.A.C l’attendaient. Malgré l’obscurité glauque, il avait tout de suite remarqué leurs visages marqués, leurs regards sombres. Étrange sensation. Étrange ambiance. Avec une méticulosité professionnelle, ils avaient fait ensemble le point sous le porche insalubre dont la peinture s’écaillait en plaques entières par endroit, sentant la pisse de chats et de rats mêlés. En silence, il les avait longuement écoutés.
Au même instant, au commissariat, le jeune, sans qu’il ne puisse savoir pourquoi, était passé en quelques secondes du statut de délinquant alcoolique à celui de suspect dangereux. Dans ces cas-là, les promotions étaient fulgurantes. Pour les policiers, le dénommé Jean Le Fortuné avait été assassiné. Ils n’avaient aucun doute là-dessus. Atrocité. Gratuité. Silences. Paradigme. Se rendre à l’évidence de cette horreur, c’était comme accepter de se détruire un peu et Posels avait du mal à s’y résoudre. Il tenait à ses valeurs d’humaniste, contre vents et marées, contre une France qui se radicalisait, contre l’avis de ses confrères. Les gars de la B.A.C lui firent découvrir la scène. L’humanité se perdait en vile morbidité, détruisait son âme et n’offrait plus beaucoup de perspectives de progrès acceptables et accessibles. Même dans le cadre de sa formation et des différents bizutages imposés par l’institution, Posels n’avait jamais vu une horreur pareille. Du coup, il s’était concentré froidement sur son job, avait fait son inspection avec soin, enregistrant mentalement ce qu’il voyait, notant parfois des détails, veillant surtout à préserver le lieu. Sur ses ordres, le commissariat du quartier lui avait envoyé des équipes en renfort et un périmètre de sécurité avait pu être silencieusement déployé. Les fenêtres de l’arrière-cour intérieure furent calfeutrées, la cour ré-éclairée par quelques spots d’appoint, le porche placé sous bonne garde, un rubalise déroulé pour en interdire préventivement l’accès, les portes intérieures condamnées. Quelques agents tentaient de rassurer les premiers badauds mal réveillés, étonnés par tout ce déploiement de forces. Ce n’était pas gagné d’avance et, en ce matin froid d’hiver, certains, en bons Parisiens, s’énervaient déjà de l’attitude muette des services de l’ordre. Dans le lot des énervés, il n’était pas le dernier et sentait son calme progressivement le quitter au profit d’une sainte rage qui lui tiraillait la couenne. Il fallait qu’il puisse joindre son boss ! Il y avait urgence se disait Posels, excédé par l’état catastrophiquement anormal du réseau téléphonique.
À la bordure de la cour intérieure, appuyé à une gouttière branlante sous le porche, il en était à inspecter encore une fois les façades mouillées de ces immeubles sales et tristes, suintant de glaires malodorantes comme glaviotées par la bouche obscène d’un puits vaseux, se demandant si les eaux du ciel allaient suffire à laver le monde de cette horreur. Il connaissait la réponse.
Une main sur son épaule le fit sursauter.
« Commissaire Posels ! » Le visage empourpré par le froid et l’émoi, il se retourna vivement. Il en voulait à celui qui venait de le surprendre de la sorte mais ce dernier continua comme si de rien n’était, exhibant une carte officielle. « Je me présente : Arkham Seïdour de la B.R.I. Je suis accompagné du professeur Plandis. Nous sommes les experts envoyés par la PJ (police judiciaire) » Une brune aux yeux verts émeraude fit son apparition derrière lui. Sans un mot, sans un regard, elle le salua à peine d’un hochement de tête, comme irrésistiblement aimantée par la scène du crime. Elle semblait aussi réelle qu’une statue de Giacometti, laissant planer derrière elle une fragrance musquée, sensuelle mais si froide que ce ne fut qu’une image sans reliefs, ni souvenirs. Posels se permit un « Venez, c’est juste là ! » mais ce n’était que pour la forme car elle lui tournait déjà le dos. Arkham Seïdour lui adressa alors à nouveau la parole, le ton hautain et inquisiteur :
- Commissaire ! La zone est-elle protégée ? Le bloc a-t-il été évacué ?
- Le rideau se déploie au fur et à mesure.
Posels s’efforçait d’expliquer calmement. Ces soi-disant pontes étaient si hautains qu’ils en étaient immédiatement désagréables. Il continua.
- Dans deux heures, il n’y aura plus personne dans ces immeubles. Nous avons également bloqué les accès et fait colmater les fenêtres pour éviter au maximum le risque de prises de vues. Il ne manquerait plus que les chaînes ou radios d’information continues profitent du reportage d’un amateur de sensationnel à deux balles. De toute manière, la quasi-totalité du voisinage dormait encore quand les premières équipes sont arrivées. Nous avons pris aussi le soin de prévenir le foyer du Collège Saint-Michel pour qu’il puisse accueillir les habitants qui le souhaitent. Les préparatifs sont en cours.
- Très bien, commissaire. »
On ne pouvait faire plus concis. L’officier de la B.R.I. se retourna sans plus de commentaire et pénétra dans la cour intérieure. Posels le suivit. Là, ils retrouvèrent le professeur Plandis. Les talons de ses escarpins noirs plantés dans le pourpre gluant du sang écoulé, elle semblait humer l’atmosphère, faisant tourner son regard dans la transparence de l’air froid à la recherche d’indices invisibles.
Tout autour d’eux, cartons, couvertures et affaires de feu Jean Le Fortuné avaient été dispersés comme soufflés. Quelques linges s’étaient accrochés, misérables étendards de détresse, aux grilles rouillées des toilettes extérieures du premier étage. Le caddie armoire s’était encastré dans la porte du local des poubelles, fracassant une benne qui libérait ses détritus au rythme des bourrasques de vent. Par chance, le froid préservait des odeurs. Les déchets retournaient aux déchets. Juste retour des choses. Tout autour, sur les enduis vieillis des façades du rez-de-chaussée et du premier étage, des traces plus noires encore que celles de la crasse laissaient deviner le passage des flammes d’un brasier. Au centre de la courette, un cercle avait été tracé, fait de papiers et de vêtements désormais englués d’hémoglobine, à l’image de la vie de douleurs de son ex-propriétaire. Le corps de Jean Le Fortuné, pour celui qui aurait pu le reconnaître, gisait nu à même le vieux pavé parisien, les pieds joints, les bras à l’horizontale. Décapitée, sa tête avait été remplacée par une tête de taureau, tel un minotaure piégé dans les dédales de l’enfer des dieux. Il avait été totalement émasculé. Une piteuse trainée rougeâtre s’écoulait de la plaie encore ouverte. La tête du taureau était noire, d’une robe aussi sombre que celle d’un Miura, et dotée de cornes bien suffisantes pour embrocher encore quelques pantins endimanchés. Le cou de la bête avait été tranché avec précision et, malgré le froid, cette tête d’auroch tueur semblait encore transpirer l’arène. De ses naseaux entrouverts, il suintait comme une vapeur moite. Posels en eut un fourmillement désagréable sur le dos de sa main et il dut se gratter compulsivement. Il en avait déjà assez de ces deux-là et de leur mutisme collaboratif. Hiérarchie. Pouvoirs. Lourdeurs et incompétences. Il était sous le coup de toute cette horreur. Il les aurait bien envoyés se faire voir ailleurs pour prendre cette affaire à son compte et la traiter à sa manière mais cela ne se faisait pas, d’autant plus qu’il n’en avait pas le pouvoir. Et, il n’avait toujours pas pu joindre son patron. Il regarda encore une fois son portable, se demandant pourquoi il ne sonnait pas plus. Pour une fois qu’il était preneur de ce tumulte électronique des temps modernes. Mais rien. Pas de SMS, d’email, ni même d’appel…
Le professeur Plandis s’approcha du cercle et, précautionneusement, en fit le tour. D’un coup, elle s’accroupit, le buste en avant, comme un chasseur suit sa proie, préservant sa gabardine des déchets jonchant le sol. Elle semblait suivre une ligne imaginaire, une piste invisible au profane. Puis elle reprit sa marche, pas à pas, comme un funambule sur un fil, délaissant la crucifixion du corps de Jean. Posels en profita pour se retourner vers Arkham Seïdour. C’était un homme massif, le teint halé, les cheveux courts, poivre et sel, légèrement rondouillard, élégamment habillé pour un fonctionnaire d’état. Il était concentré sur tous les faits et gestes du professeur, observateur mais aussi protecteur. Posels s’en fit la remarque. De fait, il n’avait pas encore bougé depuis qu’il s’était posté au niveau du dernier rideau de rubalise, entre la cour et la seule porte d’accès laissée libre. Posels allait tenter de lui poser une question intelligente quand il croisa un regard vert qui revenait vers lui ; il sut à l’instant qu’il valait mieux se taire. Elle avait vraiment des yeux à faire recongeler l’antarctique. Ses traits s’étaient tirés comme si elle sortait d’un intense moment de concentration. Posels balaya la scène d’un regard incrédule, ouvrant la bouche en un questionnement qui… Mais il se tut. Á l’évidence, il n’existait pas à leurs yeux. C’en était vexant et frustrant. Après un imperceptible hochement de tête à destination d’Arkham Seïdour, Plandis sortit son téléphone portable de sa poche de gabardine et lui fit un geste de sa main qui lui indiquait le haut. Ce dernier s’adressa alors directement à Posels :
- Commissaire, pouvez-vous accompagner le professeur Plandis dans les étages de l’immeuble pour réaliser quelques clichés, s’il vous plaît ? Je préfère rester ici, si vous le permettez.
- Je vous suis, dit-elle, n’attendant même pas la réponse du commissaire.
Le temps réel s’était arrêté comme si, en un instant, l’espace s’était agrandi. Posels vivait une expérience étrange et un grand moment de solitude. Il prit conscience qu’il venait d’entendre pour la première fois la voix du professeur Plandis. Légèrement rauque avec une finale sifflante. Chaude et froide. Plus de gorge que nasale. Franche. Il ne put bredouiller qu’un encore trop poli « Suivez-moi ! » s’en voulant une fois de plus de la trop apparente déstabilisation qu’elle provoquait indéniablement chez lui. C’était la seconde fois et cela ne lui ressemblait guère, lui d’ordinaire plutôt du genre sûr de lui, que ce soit en service ou au civil, à la guerre ou en amour. Elle lui emboita le pas, le faisant imperceptiblement se presser, le poussant de son pas cadencé. Ils franchirent de concert les différents rideaux de sécurité pour se retrouver à côté de la loge d’une concierge qui avait depuis bien longtemps abandonné les lieux. De là, deux portes d’entrée intérieures permettaient d’accéder aux escaliers et ascenseurs. D’un signe de la main, elle opta, après un regard en direction de la cour, pour le 70 bis. À l’intérieur, le bois sentait encore la cire, et les lattes d’un parquet usé grincèrent sous leurs pas. Il appela l’ascenseur. La machine n’avait pas été encore mise aux normes. Ils entendirent l’enclenchement mécanique du boîtier de commande et, dans un glissement feutré, la cage descendit déroulant ses câbles en arabesques sans fin. Posels n’aimait pas ces antiquités, les apparentant à de vulgaires monte-plats. D’ailleurs, depuis quelques années, les accidents mortels se multipliaient au grand dam des copropriétaires obligés d’investir. Dans l’espace confiné de la cabine, ils montèrent avec quelques grincements de poulies jusqu’au 7 ème . Dans un silence mutuel, ils regardaient stupidement de concert vers le haut. Posels était gêné de cette promiscuité forcée et oser croiser son regard lui semblait difficile ; il n’appréciait guère ces espaces restreints. Il se racla la gorge pour se donner une contenance. Les toux sont souvent porteuses de sens. L’ascenseur stoppa. Ils étaient arrivés. La sécurité se déverrouilla et ils purent ouvrir la porte grillagée libérant les corps et les esprits. Le professeur Plandis s’engagea sur le palier dont les fenêtres venaient d’être occultées, cherchant à tâtons le minuteur :
- Pouvez-vous me dire s’il y a un accès au toit ? lui demanda-t-elle directement en commutant derechef l’interrupteur en porcelaine qu’elle venait de trouver.
L’ampoule d’un plafonnier douteux distilla alors, dans un grésillement fragile, une lueur bien fatiguée.
- Je ne sais pas… Il prit le temps d’observer le plafond du palier mais ne vit rien de particulier. Attendez-là, je vais voir dans le couloir ! On ne sait jamais…
Posels s’engagea dans l’obscurité du couloir, rageant de n’avoir pas pensé à prendre sa lampe torche. Cette femme le rendait stupide. L’endroit était aussi vétuste à l’intérieur que l’état des extérieurs le laissait présager. Le minuteur du corridor ne marchait plus depuis belle lurette ou les ampoules déjà empruntées. L’odeur y était âcre et lourde d’huiles alimentaires surchauffées. Il suivit l’angle du mur à tâtons, heurtant du pied quelques prospectus publicitaires racornis et poussiéreux, signes que l’économie de marché arrivait encore à se nourrir de ce monde de misères. Poids de la dette. Vie. Existence. Mort. Suicides. Errances. Il n’y avait pas de petits profits. Le couloir faisait un coude et, une fois franchi, ses yeux purent entrevoir la lueur tremblotante des derniers réverbères encore intacts de la rue. Là, pratiquement à sa verticale, entre deux portes d’entrée taguées, il discerna au plafond, faiblement dessiné par ses propres ombres, l’emplacement d’une trappe. Prenant appui sur les parois, il allait tenter de la pousser quand il entendit un fracas terrible de verre brisé. Cela provenait d’en contrebas.
Un appel d’air froid se fit immédiatement ressentir. Il prit ses jambes à son cou craignant pour le professeur, se cogna, ricocha sur le mur provoquant une vibration inquiétante de la cloison et manqua pour finir de se fracasser sur la grille de la porte encore ouverte de l’ascenseur. La veilleuse distillait toujours sa lueur blafarde, suffisante pour s’apercevoir que le lieu était vide. Elle n’était plus là.
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Au 36, Quai des Orfèvres, au sein de la police judiciaire, le commissaire Planchard de la « Crim » était sens dessus-dessous. Il était 7 heures 15. Depuis près d’une heure trente, il tentait vainement de joindre son collègue le commissaire Posels mais rien n’y faisait. Planchard était un homme jeune, courageux mais par trop respectueux des autres, de lui, de son père, de sa mère et surtout de sa femme, récemment épousée. La touillette en plastique de son café se brisa entre ses dents, tombant dans le reste amer et froid du fond de son gobelet. Il n’aimait pas prendre ce qu’il considérait comme un risque et retardait le moment où il allait devoir réveiller le boss pour le tenir informé. Il fallait que cela arrive pour sa première astreinte. Pas de chance. Un peu plus tôt dans cette nuit de glace, il avait été heureux de laisser Posels intervenir lui-même près du Quai de Valmy. Les frangins de la B.A.C semblaient accuser le coup. Posels avait plus d’expérience que lui. Il avait suivi Posels qui avait pris la direction des opérations sans attendre sa hiérarchie. Mais il y avait un gros hic pour le service car depuis, hormis son premier coup de fil avec le jeune commissaire, plus rien. Ce silence n’était pas normal et plus du tout réglementaire. Dans ce cas, les mesures à prendre étaient claires et précises. C’est ce qu’il se résolut à faire sans plus attendre.
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Posels sentit le danger et décrocha son arme de poing. En apnée, il entama la descente de l’escalier. Le froid y était glacial. Il s’engagea dans la courbure et découvrit que la fenêtre du demi-étage avait volé en éclats. Des débris de verre et de bois jonchaient les marches. En équilibre sur l’allège de la fenêtre, il retrouva le professeur Plandis. Elle fixait le bas, comme une gargouille dans son envol immobile. Vertige. Vide. Appel. La situation était irréelle. Baignée par les faisceaux de lumière des projecteurs, sa silhouette se découpait dans la nuit, seule sa main gauche agrippée au chambranle témoignait de son désir de ne pas tomber dans les abîmes. Il l’appela avec calme mais anxiété, ses mains vissées sur la crosse de son Sig-Sauer :
- Professeur Plandis !
Son cœur battait à 120.
Le professeur Plandis n’avait pas perdu de temps. À peine Posels était parti explorer le couloir qu’elle avait pris la décision de forcer la fenêtre du demi-étage. Il lui fallait vérifier au plus vite. Pas le temps d’attendre ce si gentil petit commissaire. Elle banda tous ses muscles, prit appui avec son pied et tira vers elle de toutes ses forces les deux battants engourdis par le manque d’entretien et les multicouches de vernis et de crasses mêlés. La fenêtre se fractura au niveau de la poignée, laissant les montants gonflés d’humidité accrochés aux charnières rouillées. Concentrée, efficace, elle ôta de son pied les restes de pans de verre et monta en équilibre sur le champ étroit et glissant de l’ouverture dégagée. Là, elle reprit son portable, fit une photo numérique et, avec une précision millimétrée, utilisa la fonction « boussole » pour déterminer l’azimut de la position du corps de Jean Le Fortuné. Dubitative, elle regardait le résultat de ce premier cliché quand elle sentit plus qu’elle n’entendit Posels arrivé derrière elle.
- Eh ! Arrêtez Professeur ! lui cria-t-il.
- Oui Posels. Pas de soucis. Ne vous inquiétez pas pour moi. Je ne prends que quelques photos.
Elle ne s’était même pas retournée lorsqu’il l’avait invectivée, négligeant de remarquer le stress de la voix de l’officier de police.
- Aidez-moi s’il vous plait. Montez à mes côtés et maintenez moi en équilibre, je veux être sûre de ce que je fais ! Et je ne désire pas me fracasser en bas.
Elle lui tendit la main et, avec autorité, lui demanda de la saisir par la ceinture de son imperméable. Elle se pencha alors dans le vide sans plus d’état d’âme et sans un regard de plus vers lui. Elle ressentit le trouble de cet homme à son contact et son émoi de la savoir entièrement à sa merci. Cela lui fit plaisir. Elle esquissa un sourire qu’il ne put voir. Ils se retrouvèrent liés en un vol surréaliste, comme suspendus par d’invisibles fils. Elle refit une série de clichés, quasiment à la verticale du cercle maléfique. Derrière elle, les mains crispées, blanchies par l’effort, Posels entendait le son numérique du Smartphone imitant le bruit d’un obturateur mécanique. Elle avait ce qu’elle voulait. Sa main gauche se détacha de l’appareil. Elle étendit le bras vers l’avant et leva le pouce. Le souffle lui manqua pour parler. Il la ramena enfin alors que le froid commençait à lui ankyloser la main, l’enserrant par la taille pour la faire glisser à l’intérieur de l’immeuble par la fenêtre fracturée. La respiration haletante, pas un mot de plus ne fut échangé entre eux. Posels avait toujours la gorge sèche et avait perdu toute sa superbe capacité d’analyse, ce qui faisait pourtant de lui à l’accoutumé un de meilleurs éléments de la PJ, « un des forts potentiels de la Crim » comme disait le patron. Ils ne prirent pas l’ascenseur préférant l’escalier. Ce 20 janvier 2011 était à l’évidence une date particulière dans la jeune et prometteuse carrière du commissaire Posels.
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Son humeur était noire d’incompréhension. Les derniers évènements lui échappaient et cela perturbait son indéfectible confiance en lui-même. Le vol de son pendentif et sa perte de mémoire, certainement occasionnée par un choc, ne s’expliquaient pas. Rien n’avait été trouvé dans l’enceinte de l’arche témoignant d’une agression quelconque, hormis les dégâts matériels du dôme de l’Observatoire et du mouvement détecté aux frontières. Les chiens de garde s’étaient rapprochés, flairant le danger et craignant pour leur maître ; ils grognaient, feulant parfois, balayant de leurs yeux rouges la contrée, signe d’une inquiétante inquisition pour celles et ceux qui devaient les craindre. Comme des loups gris, ils erraient en meute dans le monde des espaces libres suivant des trajectoires aléatoires à la recherche du moindre indice, du moindre rien. Rien. Rien n’avait été trouvé. La menace n’existait pas ou déjà plus, partie vers d’autres destinées. Le chef de la meute se présenta et s’accroupit. L’animal geignit, tendit le cou alors que le maître lui présentait sa main et, les oreilles rabattues en arrière, se mit à lui lécher l’avant-bras.
Ce fut à cet instant que l’animal grogna. Il avait senti la mort et se recula d’un bond, lui montrant les dents. Sur la peau grise du Grand Orienteur à peine dégagée de quelques tâches d’eaux boueuses, la piqûre d’une aiguille d’injecteur se révéla à ses yeux. Le chien grogna à nouveau, le poil remonté. Le maître releva la tête, regarda le ciel et les nuages se rassemblèrent en un typhon dévastateur qui fit voler en éclat les derniers restes de l’arche encore debout. Le sol trembla, les pierres vibrèrent, chacals et chiens de guerre se réfugièrent dans leurs tanières. Son corps avait été violé. Il hurla d’un dépit et d’une rage sans fin car il savait que le trident allait rugir à nouveau.
La paix avait fui ce monde. Des évènements incertains avaient délivré les clepsydres machiavéliques, viles et sombres, replongeant les terres de l’arche dans la fuite du temps. Il se releva alors, laissant les derniers lambeaux de son existence passée tomber à ses pieds. Il emprunta le chemin dans la nudité de son être. Le temps résonnait à nouveau du rythme de la vie de l’arche comme le son guerrier des tambours d’armées ennemies.
Chapitre 2
 
Il cria dans son sommeil. Il cria à s’en déchirer l’âme. Pourquoi ? Y avait-il dans l’univers assez d’or pour pouvoir s’offrir une telle folie ? Pourquoi ? Par quête d’un pouvoir absolu. Par haine. Par simple stupidité. Ce ne pouvait être l’œuvre que d’un ramassis d’inconscients. L’orchestration du non-sens. Expressions de la fragilité de l’être. Peurs d’avenirs qui n’étaient plus certains. Il connut l’angoisse. Qui pouvait-être assez fou ? L’équilibre de la terre de l’arche venait d’être rompu et, pour une raison qu’il ne pouvait expliquer encore, il avait été agressé de façon incompréhensible. Il sentait encore sur son avant-bras gauche la morsure de l’aiguille. Elle l’avait transpercé, fouillant ses chairs, cherchant à lui ôter l’essence même de ses gênes. Il le savait. C’était plus qu’un pressentiment, une intuition. Réinventer la vie. Cette pensée vagabonde le guida à nouveau vers elle. « Où est Isram ? » gronda-t-il. « Où est mon dernier souvenir de ce monde ? »
Assis sur un rocher, à l’à-pic d’une falaise bleutée, il regardait l’océan ténébreux, noir comme sa colère sans larmes. En contrebas, les lames se succédaient brisant peu à peu les roches les plus dures de ce cap sans vertus. Depuis la catastrophe, le grand maître Orienteur s’était employé à rééquilibrer ce qu’il pouvait de cet univers. Sauver ce qui était encore possible. Les trombes d’eau s’étaient arrêtées, les ruines de l’Observatoire compactées par les bronzes, mais le Méridien de Midi n’était plus le phare qui avait éclairé la vie.
Derrière lui, deux fidèles chanceliers se présentèrent. « Maître, nous avons répondu à votre appel ! ». Être hybride, la créature qui venait de lui rendre ses hommages avait le corps d’un aigle royal à la tête de loup blanc. Elle était femelle. Ses pattes noires aux griffes jaunes et crochues agrippaient la rocaille pour mieux résister aux violentes rafales de vent. L’Orienteur se retourna vers eux avec la majesté de son rang et insista :
- Avez-vous quelques nouvelles d’elle ?
- Désolé Seigneur, la piste d’Isram se confond dans les confins des lagunes, expliqua le second. Nous l’avons perdue, tout comme votre cour qui s’en est allée.
Ce dernier, comme un félin des roches qu’il était, grogna, le vent faisant onduler sa crinière comme un étendard guerrier. C’était un prédateur redoutable et dangereux, doté d’ailes rouge sang.
- Ils nous ont donc tous quittés ? leur demanda le maître.
Était-ce une question ?
- Ce n’est pas ce que l’on peut retenir comme vérité, reprit le premier de sa voix cassante et légèrement rauque. Il est certain que nous perdons leurs traces aux frontières du visible. Il y a eu trop d’interférences ensuite pour continuer à suivre la piste ; leurs marques ont été manifestement effacées. Mais c’est un signe également.
- Il n’y a rien que nous puissions tenter ? Les équilibres sont en danger. Je sens des forces contraires m’envahir.
- Il y a bien quelque chose à faire en effet, reprit le premier chancelier, car nous avons quand même pu suivre vos traces… Les traces de ce que l’on vous a prélevé.
-  Elles se perdent là-bas, dans cet entremonde si lointain, continua le second. Comme si le visible avait besoin de tant d’expansion.
Devant la face féline de ce dernier, une image se forma, l’air se condensait. Le maître se leva et observa la vision avec attention. L’univers était habile, et son apparente complexité, une parade pour que les alchimistes du doctorat puissent y trouver matière à préserver leurs petits pouvoirs. La vie appréciait la simplicité, elle-même impliquant la perfection qui garantissait l’existence et l’équilibre des mondes.
- Qu’y voir ? N’est-ce pas prendre un trop grand risque…
Le maître était dans sa stratégie, cherchant la meilleure hypothèse mais il ne pouvait les faire attendre plus encore. Les pions devaient être avancés, c’était la règle du jeu de l’existence.
- Partez ! Suivez les traces et menez votre enquête avec ténacité et avec votre liberté ! Je vous octrois le passage. »
Les chanceliers semblèrent parcourus par une onde et s’ébrouèrent. Le maître s’en retourna à sa réflexion, les laissant s’envoler vers l’ailleurs. Au plus loin de l’océan, un rayon de lumière lécha son horizon. Il était temps pour lui de suivre ici la piste des confins. Personne ne pouvait accepter d’être abandonné ainsi. Peurs. Egoïsmes. Jalousie. Parfois, l’être conçu était faible. Si la cour avait pu quitter cette fête des moissons, cela signifiait qu’elle était au courant de ce qui allait survenir… Toutes et tous, Isram comprise. Un excès de bile s’échappa de la commissure de ses lèvres.
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Mexique – Côte orientale de la péninsule du Yucatan. Le taxi 4x4 qui conduisait Anna Maria Masseda de Playa del Carmen au petit village de Muyil en passant par Tulum, n’était pas de la première jeunesse. Elle était journaliste à la Quinta, un magazine estival et léger de la station balnéaire de Playa. Parfois, il lui arrivait de faire des piges sur des dossiers plus sérieux pour l’agence Notimex. En ce 20 janvier, le temps était pourri sur la côte mexicaine. Les orages tropicaux redoublaient de violence rendant la « quatre voies » à la limite du praticable. Les touristes de Cancun allaient en avoir pour leur argent. Visiter la cité balnéaire Maya de Tulum sous les K-ways et autres capotes pluviales tout en luttant contre les bourrasques tropicales avait des relents d’aventure pour ces gringos bien gras, venus tout droit de Manhattan ou de Houston pour la plupart, et déjà rougis par les feux du soleil mexicain. Le chauffeur en t-shirt de Xel-Ha élimé et casquette vissée sur une chevelure courte et noire faisait tout son possible pour transformer les aquaplanings de l’engin en semblant de dérives contrôlées. Il fallait que sa passagère soit contente de lui, ce n’était pas tous les jours qu’ils étaient, lui et son taxi, réservés pour la journée. Mais Pablo Coa-Mureno l’avait mérité. Le jeune homme d’une vingtaine d’années avait eu le nez creux, ce matin du 20 janvier, en écoutant sa radio CB longues ondes. Un toubib, venu pour une urgence psychiatrique dans le village de Muyil, tout près du site archéologique éponyme, signalait un cas de délirium dont les symptômes paraissaient hallucinatoires. Pour Pablo, c’était une information des plus exclusives, digne d’être traitée dans la meilleure rubrique d’El Economista, même s’il ne l’avait jamais lu. Lire n’était qu’une perte de temps, de toute façon la télé disait la même chose. Peu lui importait, cela lui donnait surtout l’occasion de filer de chez lui, échappant aux corvées familiales et aux remontrances d’une mère qui priait quotidiennement la vierge noire de la Guadalupe pour que son fils puisse fonder une famille et lui fasse, pour une fois dans sa vie, honneur. Il avait pris son téléphone portable et appelé le standard de la Quinta en quête de la seule journaliste qu’il connaissait, Madame Masseda. À défaut de l’avoir directement, il lui avait laissé un message et avait pris le taxi familial sans attendre sa réponse. De toute manière, il n’avait pas encore de réservation pour ce jeudi, il lui fallait tenter le coup.
Il avait rencontrée la jeune femme par un heureux hasard, car il ne devait pas se trouver là, comme cliente, à l’embarcadère. Elle revenait d’une plongée sur les récifs sous-marins de l'île de Cozumel toute proche. À défaut de se sentir catholique, Pablo se préférait maya et s’était permis de faire découvrir à la jeune femme, originaire de Mexico, un Yucatan plus authentique, riche en traditions, bien loin des clichés touristiques. Du coup, ils avaient sympathisé et, pour le remercier de sa gentillesse, elle l’avait « embauché » comme informateur. Et ce matin, cela sentait bon le billet pour le bon Pablo ; la belle brune à la peau bronzée, encore un peu trop urbaine dans son style pour ce coin paradisiaque des caraïbes, avait bien eu son message car, malgré l’heure matinale, elle l’attendait déjà au pied de son immeuble de bureau avec ses affaires, prête. Jour de chance pour Pablo.
Pablo ralentit le lourd véhicule pour ne pas perdre ce qui lui restait de ses essieux sur les dangereux « topes » (ralentisseur très difficile à franchir) à l’entrée de Tulum. Ils venaient de dépasser l’accès au site archéologique de Tulum dont le parking, plein de bus et d’américains, faisait d’ordinaire la fortune des vendeurs de boissons fraîches. Mais là, le temps n’y était pas. Mauvaise journée. Même les grappes de touristes se dépêchaient de faire le tour de la station balnéaire Maya au pas de course, canalisées par des réseaux de signalétique si efficaces qu’ils empêchaient l’amoureux du site de prendre la moindre photo sans rubans rouges et blancs. Le débit touristique et la sécurité avaient ses nécessités, même Coba toute proche venait de succomber à ces exigences sécuritaires, conséquence le plus souvent de trop de comportements irresponsables et du volume toujours croissant des visiteurs. La rançon du succès. Mais tous deux n’étaient pas en balade touristique, le village de Muyil était encore à une vingtaine de minutes. Si Pablo avait bien fait ses calculs, l’équipe des urgences de l’hôpital régional de spécialités n° 17 de Cancun, dépêchée par l’unique psychiatre de la ville, ne serait pas là avant au moins deux heures. Tout le temps nécessaire à Madame Masseda pour faire son enquête sans trop de gêneurs.
Sur les derniers kilomètres, la route 307 devenait de plus en plus difficile. Les déluges équatoriaux transformaient les nids de poule en baignoires à crocodiles. Fort heureusement la route était quasiment rectiligne jusqu’à Muyil. Depuis Playa, la jeune femme n’avait pratiquement pas prononcé un mot et Pablo n’avait pas voulu être trop exubérant, espérant que le sujet serait aussi bon qu’espéré. Objectif « propina » (pourboire) ! Mais elle n’était pas la même que d’habitude, semblait préoccupée, voire soucieuse.
Topes, arrivée à Muyil à 10h30. Pablo tourna sur sa gauche délaissant l’école primaire « Lazaro Cardenas ». Muyil était un tout petit bourg et la voiture du médecin faisait office de point de rendez-vous immanquable tant elle ressemblait à une sculpture d’art automobile d’un autre temps, avec ses rouilles d’origine et son vieil autocollant « Emergencia Medica » en rouge et jaune apposée sur la carrosserie jaunie. Ils stoppèrent à côté de cette antiquité roulante, descendirent et allèrent frapper à la première maison. La porte, entrebâillée, s’ouvrit avec un craquement sec sur des gonds qui n’avaient jamais vu trop d’huile. Il faisait noir à l’intérieur. Ambiance lourde. Volets clos. Cela sentait encore bon le champurrado (boisson lactée au chocolat et cannelle)  avec son odeur tenace de cannelle chocolatée. Pablo parcourut la pièce :
- Hola. La señora Masseda está aquí. Periodista de Playa. ¿Dónde estás?
La porte de l’arrière cuisine grinça. Anna Maria Masseda ne savait pas trop quoi faire. Tôt ce matin, elle avait eu le message de Pablo par son rédacteur en chef de la Quinta. Il aimait se faire bien voir de l’actionnaire en étant le premier au bureau, le dernier à partir, le premier à ceci, à cela. Il s’était permis de la réveiller. Elle ne l’aimait pas. Elle avait mal dormi. Les cocotiers ainsi que la superficialité de la région et de ses éternels vacanciers n’arrivaient pas à lui faire oublier le chagrin encore trop présent d’une histoire d’amour terriblement romantique, mais désormais terminée. Elle ne l’aurait pas voulue ainsi mais, dans un pays « macho » aux traditions catholiques, l’émancipation féminine avait des limites qu’elle désirait transgresser. Elle ne se voyait pas encore femme au foyer élevant ses enfants dans l’élégant quartier de Cuauhtémoc à Mexico City. Elle devait se réaliser. Son ancien fiancé ne l’avait pas vu ainsi. Elle l’avait quitté. Mais se retrouver seule, même dans ce coin de paradis, n’était pas non plus facile pour elle et sa solitude, bien que choisie, lui pesait.
Pablo poussa la porte du pied, n’osant s’engager plus avant. La lumière investit progressivement l’endroit, dévoilant une petite pièce au mobilier des plus simples. Et puis, dans le fond, assise sur une chaise dure, une petite et vieille femme leur apparut. Le visage figé, émacié. Le regard fixe. Les cheveux collés. Elle était vêtue d’un simple t-shirt aux couleurs délavés d’un arc-en-ciel hippie à jamais fané, découvrant ses jambes malingres et ses pieds nus. Au loin, un âne braya par saccades. Pablo sursauta. La vieille femme avait les bras repliés devant elle. Les mains jointes. Anna Maria Masseda avança vers elle, l’appelant doucement d’une voix douce et rassurante : 
- Hola Yaya… Hola ¿cómo estás?
Une planche grinça. Un insecte bourdonna bruyamment. Anna Maria était suffisamment près d’elle pour sentir son odeur marine. Iode. Plage. Pêche. Elle sentit l’air humide, brassé par le ventilateur au plafond, sale de toutes les mouches et insectes broyés, décapités depuis sa mise en service. Un vrai génocide centenaire. Anna Maria était à deux doigts de lui toucher le bras. Sa main tremblait. Le regard de la vieille femme se planta alors dans le sien, changeant soudainement d’expression. Fixe. Froid et acéré. Dans un frisson d’apocalypse, elle se mit à hurler en bondissant vers elle, griffes en avant. Anna Maria se projeta en arrière, tombant dans les jambes d’un Pablo tétanisé. Il cria. Et la vieille continua à hurler de plus belle, gesticulant spasmodiquement, ses pieds et ses mains entravés comme un pantin par des cordes que tous deux n’avaient pu remarquer dans la pénombre :
- El ogro ¡Esta aquí! Ogro ¡Ogro! (Le diable! Le diable est ici!)
Ses cris stridents faisaient vibrer la lourdeur poisseuse de l’air ambiant. Elle était arc-boutée, prise de convulsions musculaires. Puis elle se tut. Inerte. Anna Maria et Pablo restèrent figés sur place, en nage et recouverts de poussière, quand derrière eux des pas retentirent sur le plancher. La vieille s’était écroulée à terre, suspendue par un bras, mais cela n’avait aucune importance pour elle. Elle était dans un ailleurs. Conscience. Inconscience. Voyage. Aller. Retour. Crise... La crise était passée mais elle avait été fulgurante de violence. Derrière eux, les pas s’arrêtèrent. Ils n’eurent même pas la force de se retourner. Une voix rocailleuse d’homme se fit entendre, douce et gutturale à la fois :
- Ne vous inquiétez pas, c’est plus impressionnant que dangereux. Je me présente Docteur Hidalgo Mendes. À qui ai-je l’honneur ? leur demanda-t-il en les contournant.
L’individu, sans un regard vers eux, partit vérifier les liens de la pauvre femme. Il avait la quarantaine grisonnante, de type européen, la peau halée, légèrement dégarni, la blouse blanche ouverte sur un pantalon treillis kaki et une chemise noire auréolée de sueur, avec un beau badge doré de l’administration clippé sur la poche extérieure. Tout en vérifiant les attaches, il les observa d’un regard insistant. La journaliste devança son questionnement et se présenta à lui :
- Je m’appelle Anna Maria Masseda et voici Pablo Coa-Mureno, mon chauffeur. Je suis journaliste à la Quinta… Nous allions sur la lagune mais comme j’avais mal au cœur, je lui ai demandé de nous arrêter près de votre véhicule quand nous l’avons aperçu de la route… Il faut dire qu’on ne peut pas le rater !
Anna Maria avait menti. Pablo n’avait rien dit. Il ne pouvait rien dire de toute façon. Elle désirait entreprendre le docteur avec douceur et ne pas lui avouer pour l’instant le véritable objet de son enquête. 
- Ah ça, c’est vrai ! Mon vieux Dodge me fait une sacrée pub ! Dans le coin, mieux vaut pouvoir passer partout… Ne craignez rien de la vieille Maria Trinidad Guttierez, ce n’est qu’une crise de démence. Impressionnant, mais pas dangereux. Enfin je pense ! J’ai quand même dû l’attacher, plus pour elle que pour moi, mais bon ! Elle a failli me bouffer la main. Une équipe médicale de Cancun devrait arriver pour la récupérer. Je l’attends. Alors, vous disiez mal au cœur ?
- Oui, Docteur répondit Anna Maria, se tenant le ventre comme pour mieux crédibiliser ses dires.
- Vous n’êtes pas enceinte au moins ? lui demanda-t-il derechef, un tantinet gras et obscène. Non… Non ! Je ne crois pas, balbutia-t-elle.
Elle qui n’avait pas fait l’amour depuis son célibat choisi, cela lui fit drôle de devoir argumenter sur cette possibilité avec un inconnu aussi déplaisant, même s’il était médecin. Elle en était confuse et cela devait se voir.
 - Je rigole. Je rigole. Si vous l’étiez, vous ne me l’auriez pas dit ainsi ou plutôt vous me l’auriez déjà dit. Je dois avoir quelque chose. Attendez.
Sans plus de provocations, ni de manières, il fouilla dans sa mallette à la recherche d’un antispasmodique.
- Vous allez sur la lagune ? questionna le toubib tout en cherchant. Drôle de temps pour y aller. Non ?
Inespérément trouvé dans son bric-à-brac de toubib tropical, il lui tendit le médoc en question, objet de sa quête.
- Merci Docteur… lui répondit-elle en prenant son médicament. Nous faisons en fait un repérage pour TV Imagen. Une équipe de reportage va venir prochainement réaliser un film sur les lagunes de Muyil et Chunyaxché…
Encore un mensonge. En silence, la vieille femme s’était levée, puis était montée sur sa chaise, bien loin des discussions du groupe. Une fois dessus, elle s’était accroupie en levant les bras au maximum de ce que lui permettaient ses entraves. Elle poussa alors à plein poumon le même cri strident que celui d’un oiseau de proie lorsqu’il a choisi sa victime et qu’il attaque. Ils se retournèrent au moment même où elle voulut prendre son envol vers eux. Elle fit un bond en avant mais, à nouveau rattrapée par ses liens, elle fut comme suspendue en l’air pour retomber durement sur le plancher. Ses tensions semblaient extrêmes, elle fut prise de tremblements. Affalée comme un pantin désarticulé, elle commença à psalmodier des incantations dans un borborygme inintelligible. Ses yeux étaient ailleurs, son propre corps dans un état complet de transe, sa perception de la réalité altérée. De la bave à la commissure des lèvres, son corps encore parcouru de tremblements, elle tentait d’agiter les bras comme pour voler, essayant même de mordre ses liens pour les rompre. Les lumières vacillèrent.
- Chunyaxché. Chunyaxché. Yum Cimil. Chunyaxché.Yum Cimil. Ya… Ya…
Ils se regardèrent tous. Elle finissait par être inquiétante. Le docteur rompit le questionnement.
- Il va falloir qu’ils arrivent vite nos amis de Cancun car je n’ai plus de sédatif à lui administrer et ses crises ne semblent pas vouloir passer, bien au contraire.
-  Vous connaissez les causes de son traumatisme ? Elle est d’ici ? Les questions se bousculaient dans la bouche de la journaliste. Surtout ne pas le presser… se disait-elle… Prendre son temps.
Le toubib arrêta de confondre son sac avec l’arrière-boutique de la pharmacie du pueblo le plus proche et releva la tête :
- Maria Trinidad Guttierez, c’est son nom, mais je crois vous l’avoir déjà dit.
Il renifla. La pauvre femme était revenue à son état léthargique. Le toubib en profita pour finir de ranger ses affaires, tout en l’observant du coin de l’œil :
- Elle est arrivée dans le coin il y a à peu près trois ou quatre ans d’après les gens du coin. Originaire de San Juan Chamula dans les Chiapas, a priori elle n’est pas pour autant d’origine Tzotil. Elle a de la famille, je crois, du côté de Punta Allen. Il faudrait aller voir. Je n’en sais pas plus, son dossier médical est assez maigre pour ce que j’ai pu voir.
-  Mais savez-vous ce qui lui a causé un tel traumatisme ? insista la jeune femme
-  Je n’en sais rien... sembla-t-il lui avouer.
Il retint avec difficulté une toux réflexe. Le médecin semblait manifestement gêné. La vieille femme gémissait doucement. Anna Maria crut que le toubib allait finir par lui cracher une information. Il regardait de gauche à droite, fuyant le regard de la journaliste.
- Mais…insista-t-elle.
Elle était suspendue à ses lèvres. Elle ne le lâchait pas du regard, ne voulant desserrer l’étau, sûre qu’il en savait d’avantage. Le docteur observait la vieille femme. Silence. Maria Trinidad était comme crucifiée et ses liens commençaient à lui cisailler les membres. Le médecin eut soudain pitié d’elle. La pratique de la médecine au quotidien, dans l’état de Quintana Roo, ne l’avait pas épargné et, dans des cas comme celui de cette vieille, le professionnel de la santé, dépassé par le manque d’équipements et d’infrastructures, laissait parler son cœur. Trop. Les malheurs rencontrés l’avaient endurci mais, de plus en plus souvent, il avait besoin de quelques tequilas bien frappées pour s’encourager. Il fallait dépasser la misère et les moustiques. L’alcool à répétition l’avait petit à petit rendu bouffi. Et puis sa femme était partie. Il lui restait son fils mais… un weekend sur deux ou trois seulement, quand son ex-femme y pensait ou qu’elle avait mieux à faire que de s’occuper de lui.
- Non, rien de précis. Ce que je sais, c’est qu’elle venait des lagunes car, quand je l’ai auscultée, elle avait encore les cheveux mouillés mais pas d’eau salée… C’était bien d’eau douce dont elle était imprégnée.
-  Pourtant j’ai senti une forte odeur iodée quand je me suis approchée d’elle à l’instant !
-  Oh non, ce ne venait pas d’elle. Le goût salé, c’est le vieux t-shirt que je lui ai mis…
Le son de sirènes hurlantes arrêta ses confidences. L’ambulance de Cancun arrivait, escortée par une voiture de police. Toutes deux faisaient un tel charivari dans le coin que les gens sortaient de leurs maisons pour mieux profiter du spectacle offert. Les policiers firent un rideau de protection à grands coups de sifflet, il fallait qu’ils puissent jouer leur rôle et la mise en scène était importante. Les infirmiers emmenèrent quand même la vieille femme dans une camisole de force. Le fait divers était terminé. Le docteur Hidalgo Mendes remonta dans son antiquité motorisée. Sa mission remplie, une autre urgence l’attendait dans un ailleurs de misère. Le V8 démarra avec un ronflement qui n’avait rien d’écologique. Il laissa filer le convoi qui repartait vers Tulum dans le tintamarre criard des sirènes et s’engagea sur l’intersection direction Chumpon, à droite, quand il pila à leur côté, faisant gémir les vieux freins à mâchoires « made in America ». Il fit descendre sa vitre coté conducteur.
- Ah, au fait, je n’avais pas fini tout à l’heure.
Il se massa la nuque comme pour mieux chercher ses mots.
- Quand je l’ai récupérée, elle était nue. Le t-shirt, comme je vous le disais, c’est celui de mon fils pour la plongée ! Bizarre, non ? Allez, bonne fin de journée. Buena Suerte et bons repérages pour votre film.
La voiture bondit sur le tarmac encore inondé de la 307. Anna Maria Masseda avait du mal à mettre de l’ordre dans ses idées. Elle fit un geste de la main au docteur qui voulait dire à la fois merci et au revoir. Pablo s’était assis sur une chaise de jardin en plastique aux couleurs d’une célèbre boisson gazeuse. Une trouée de soleil venait d’apparaître au milieu des cumulus noirs comme l’enfer. Il se grattait la tête, à la fois excité par une histoire qu’il n’imaginait pas si extraordinaire mais inquiet aussi par la folie de la malheureuse et la peur qu’elle lui avait fait. Il avait dû se signer plus de fois en une heure qu’en un an. Sa mère allait être contente. Son fils l’avait certainement mérité. Il en était à ce sentiment de culpabilité quand sa patronne s’adressa à lui :
- Allez Pablo. Á la voiture, on repart.
-  Sí. Sí. Claro. On rentre, Señora?
-  Non Pablo! Non! On va au ponton de la lagune de Muyil. La vieille Guttierez était mouillée mais d’eau douce, ce qui veut dire qu’elle venait forcément de là. Peut-être que les pêcheurs ou les guides de la réserve auront vu quelque chose tôt ce matin.
-  Vous en êtes sûre ?
Pablo n’aimait pas cela. Du coup, il aurait préféré un article moins sensationnel, s’en tenir là et retourner à Playa mais l’appel de la propina fut plus fort, il alla chercher la voiture tout en revissant sa casquette sur sa tête. Il était en nage, son estomac noué.
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Dans sa voiture, le docteur Hidalgo Mendes, tout en roulant, prit une cigarette. Il avait arrêté depuis quelques années. Il semblait plus accroc à l’alcool qu’au tabac. Il mit la radio et prit de plein fouet la première averse venant de l’est. Le temps était affreux, la mer des caraïbes déchaînée. Cela lui fit repenser à la journaliste. Il n’avait pas cru à son histoire de repérages. D’une part, on ne les fait que lorsque le temps est idéal et puis ses prétentieux de la TV ne seraient jamais venus ici avec ce temps pourri s’ils n’avaient pas une bonne raison. Alors qu’était-elle venue faire ici ? De par son expérience, il savait que le hasard pour qu’une brune aussi magnifique fusse là dans cet endroit perdu par jour de tempête n’existait pas. Ne voyant plus du tout les bas-côtés de la route, il prit la décision de s’arrêter. La pluie se ruait sur la vieille carrosserie comme une grêle sans fin dans une cacophonie délirante de percussions. L’histoire de cette jeune femme ne collait pas. Il prit son téléphone et transmit son message par SMS. « Suis reparti. Une journaliste est déjà sur l’affaire. HM » 
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Le trajet pour Anna Maria et Pablo n’était pas long, à peine deux kilomètres, mais le chemin de terre était à la limite du praticable et le 4x4 faisait partager sa souffrance à ses passagers. Différentiel bloqué, le châssis craquait sous la puissance des crabots. Les culbuteurs du vieux diesel claquaient par ce ralenti forcé. Malgré tout ils arrivèrent à l’embarcadère, non sans avoir essuyé une ondée passagère mais si brutale que les fuites d’eau à l’intérieur de la cabine se transformèrent en cataractes, inondant le plancher du véhicule et ses passagers.
Les pontons étaient déserts. Le touriste n’était manifestement pas attendu aujourd’hui. Pablo sortit comme il le put, pataugeant dans la boue vers la maison d’accueil à la recherche d’un hypothétique responsable du site. Anna Maria voulait savoir. Elle n’était pas toubib mais elle avait la conviction que cette pauvre femme avait vraiment vu quelque chose et qu’elle n’était pas aussi folle que le laissait supposer ce cher docteur. Elle avait su lire la peur de la vieille femme dans ses yeux, celle-là même qui lui avait fait perdre la raison. Raison. Conscience. Folie. Angoisses. Que lui était-t-il arrivé ? Elle en était d’autant plus convaincue qu’elle l’avait clairement entendu prononcer les mots « Chunyaxché » et « Yum Cimil ». Le premier était évident pour elle, il s’agissait du nom de la lagune qui suivait celle de Muyil en direction de la mer. Elles étaient reliées par un canal construit par les Mayas eux-mêmes. Ensuite, un autre canal reliait Chunyaxché à la mer des caraïbes. Mais Yum Cimil, c’était beaucoup plus flou pour elle, hormis que, pour les Mayas du Yucatan, c’était le seigneur des ténèbres. Qu’avait voulu dire la vieille Mamahita ? Les Mayas avaient très peur de la mort et de la maladie, alors l’entendre psalmodier cette ancienne divinité n’était pas anodin. Anna Maria espérait que le temps allait leur permettre d’aller sur la deuxième lagune de la zone nord de la réserve de la biosphère de Sian Ka’an. Elle en était là de ses réflexions quand elle vit Pablo revenir avec un garçon mince, les cheveux en bataille, la chemise blanche hors du pantalon. Pablo avait dû certainement le réveiller. Elle sourit, « Bravo Pablo ! »
- Señora, je vous présente Miguelito. C’est un des guides pour touristes. Vous savez ceux qui visitent la réserve.
-  Hola ¿Qué tal?
-  Bien. Bien. C’est vrai ? Vous désirez partir sur les lagunes aujourd’hui ?
-  Oui. J’aimerais faire un repérage des canaux. Vous voyez ? Nous préparons un reportage pour la télé. Et puis, je n’y suis jamais allée… Je voudrais être sûre de ce que nous allons proposer à la production.
Miguelito, du haut de ses 18 ans, vit les dents blanches de cette femme trop magnifique pour lui ; il se sentit très honoré de pouvoir l’accompagner et lui faire découvrir ce coin de paradis, son paradis. Mais bon ! Le temps n’était pas avec lui aujourd’hui et son courage pas vraiment des plus exemplaires. Les autres guides ne s’étaient même pas levés, pas de business en vue, le sort avait voulu que ce fût son tour de garde pour vendre les « tiquetes » d’accès au site botanique. Misère. Injustice. Mais… ce n’était pas tous les jours qu’il pouvait faire visiter son bout du monde à une jeune femme aussi belle. Il prit une mine embêtée :
- Vous savez aujourd’hui le vent va rendre la navigation dans les lagunes difficile et les canaux vont peut-être être impraticables, en particulier, celui qui relie la mer… Les courants dangereux ! Beaucoup de dangers pour celui qui ose les affronter. De plus, je suis de consigne ici.
-  Nous ferons attention. Je vous fais confiance ! Pour ce qui est de la garde, Pablo va vous remplacer le temps de la balade. Et puis, je saurai être généreuse.
Elle lui tendit un billet de 20 pesos, tout de suite englouti dans le fond de la poche du jeans du garçon.
- Au-delà du prix de la visite, il y aura la même chose à l’arrivée si je suis contente de vous.
Et sans plus attendre, elle monta sur la première barque accrochée au ponton, Pablo s’empressant de régler le tarif de l’excursion. Ceci fut décisif. Après une légère moue, le gamin sauta à l’arrière, défit le bout d’amarrage et tira la ficelle du démarreur. Le moteur pétarada quelques fumées noires et vrombit. Plusieurs oiseaux s’envolèrent malgré le vent, horrifiés. Le jeune homme piqua vers la droite de la lagune de Muyil, décrivant une courbe. Bien qu’elle ne fût pas grande, il voulait se protéger du vent de face. Anna Maria distinguait parfaitement la rive opposée. La chance était avec eux. Les nuages s’écartèrent et un bout de soleil lui permit de découvrir le bleu du lagon avec ce long dégradé jusqu’au blanc du rivage. La nature était unique dans ce coin du monde. Poissons, serpents, tortues, oiseaux, la faune était d’une richesse extraordinaire faisant de cette réserve de la biosphère, une pépite pour l’humanité. Une pépite à préserver. Ces lagunes étaient l’ultime voyage pour les eaux pluviales du Yucatan collectées par les cénotes de la presqu’île, souvenir lointain du crétacé. Les eaux y étaient si pures qu’elles étaient sacrées pour les Mayas. Aujourd’hui, c’était malheureusement tout autre chose, on y jetait de tout, même des cadavres d’animaux. Les temps changeaient, le respect aussi. Pourtant, le spectacle de ces eaux douces et salées, empruntant ces passages entre terre et mer, mixant leurs états en quelques kilomètres restait féérique et initiatique. La magie de l’endroit opérait chaque fois. Le voyageur, qui avait eu la chance d’emprunter ces chemins, en portait le souvenir à jamais.
Miguelito ralentit, diminuant le régime moteur. Ils arrivaient en approche du premier canal reliant les lagunes de Muyil et de Chunyaxché. Anna Maria put alors contempler le détail des rives, admirant le méli-mélo artistique des végétaux dans la transparence des eaux douces. Le soleil finalement la piquait de ses rayons ardents. Á quelques kilomètres de là par contre, sur la côte sauvage, les nuages grondaient. Des oiseaux les observèrent d’un air dédaigneux. Les voyageurs ne restaient jamais. Miguelito engagea l’embarcation dans ce canal de faible profondeur, construit par les bras des hommes plus de mille ans auparavant ; il servait alors les échanges commerciaux avec les contrées les plus lointaines du monde Maya. Après seulement quelques minutes dans ce passage étroit, sans trop d’encombres, ils débouchèrent sur la lagune de Chunyaxché. Splendeur des bleus à perte de vue. Miguelito relança l’embarcation légèrement sur sa droite, face au vent. La houle serrée était plus importante. Elle dut se retenir plus fermement aux cordes de sécurité. La barque sous les effets de la vitesse et du vent conjugués se levait tant qu’elle ne pouvait plus rien voir de face sinon la proue et subir la violence des embruns.
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De son côté, Pablo s’était réfugié dans la petite maison de l’I.N.A.H. (Instituto National de Antropólogia e Historia). Une averse de plus l’avait contraint à rejoindre l’intérieur de la bâtisse. Il n’aimait pas les endroits qu’il ne connaissait pas. Il s’était encore signé sur le pas de la porte avant d’entrer. Il n’aimait vraiment pas cela. Et il n’aimait pas voir Madame Masseda avec un inconnu. Á l’intérieur, la radio, encore allumée, vrombissait des rythmes cuivrés et ensoleillés qui contrastaient avec le rythme atonique des gouttes de pluie, grosses comme des kakis, qui s’écrasaient sur les volets. Un exemplaire du Diaro de Yucatan datant de plus d’une semaine traînait sur une table d’un autre âge. Les mots fléchés raturés et raturés encore signifiaient un peu plus l’ennui. Il se résolut à attendre en allant prendre une boisson au distributeur. Ce dernier, à lui seul, faisait autant de bruit qu’une armée de machines à glaçons des années 50. La canette tomba. Fraîche. Miracle. Alors qu’il dégoupillait l’anneau de sécurité, on frappa violemment sur le volet de la porte d’entrée. Il fut surpris n’ayant rien entendu, ni rien vu venir. Pas de voitures. Encore moins de bus. Coup de stress. Surprise. Tachycardie. La boîte vacilla dans sa main. Du coup, de la mousse sucrée s’en échappa et il étouffa un juron bien pensé à l’attention de l’imbécile qui venait de lui faire gaspiller ces quelques calories… D'un trait, il en but la moitié.
- Sí. Estoy aquí. Un momentito por favor, arriva-t-il à marmonner, en refoulant un désir soudain d’expectorer.
La bouche encore imprégnée et les mains collantes, son jeans et son avant-bras firent l’affaire pour s’essuyer. Délaissant sa canette, il ouvrit le guichet. La gorge à nouveau sèche devant cette soudaine apparition, il se dit qu’il n’aimait pas cela. La femme qui était devant lui n’avait rien d’une touriste.
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Anna Maria et Miguelito, après un détour pour éviter la houle directe, arrivèrent à l’embouchure du second canal avant l’ondée qui menaçait. Cette artère naturelle, beaucoup plus profonde, s’étendait sur près de 12 kilomètres pour rejoindre les Caraïbes. Des centaines d’oiseaux tournoyaient dans le ciel. Leurs cris stridents perforaient le souffle du vent. Autour d’eux, les vaguelettes s’irisaient en écumes. Les joncs ployaient en vagues successives sous les déferlantes du vent. Le bateau n’avançait plus. Ils étaient arrivés au bout du monde. Les portes de la pluie allaient s’ouvrir pour les submerger et leur faire regretter leur intrépidité à vouloir braver les éléments. Sous cette voute de nuages menaçants, le garçon tenta un dernier coup de gaz pour lutter contre le courant rentrant et se rapprocher de l’embarcadère qui n’était plus qu’à quelques mètres d’eux. Ce fut là qu’ils les découvrirent.
Plus d’un millier de volatiles de toutes les espèces étaient regroupés : frégates, hérons bleus, ibis blancs, balbuzards pêcheurs, buses noires… Ils étaient là, en masse sur la berge proche, juste aux abords du temple mystérieux de Xltapak, site sacré Maya qui faisait alors office de poste de douane organisant les échanges. Ils accueillirent les étrangers dans un charivari rageur de cris et de bruits d’ailes. Miguelito et Anna Maria amarrèrent leur barque, pliés en deux par la puissance des rafales de vent qui leur amenaient une odeur âcre et fétide. Miguelito reconnut celle de la mort rampante. Les crocos avaient dû se faire plaisir. Carnage pour carnassiers. Quelques becs s’affrontaient comme des duels d’épées ridicules de symbolisme afin d’être honoré de participer au festin. Le jeune guide sur le ponton, corde à la main, finit d’attacher la barque. Il ne prononça pas un mot. Anna Maria ne pouvait imaginer qu’elle aurait rendez-vous avec cette fureur animale, l’emprise de l’instinct. Elle ressentait toute la violence de l’endroit, toute la cruauté qui animait l’appétit dévorant de cette horde de volatiles pour le sang et la chair. Miguelito lui fit le geste de rester en arrière et partit, seul, en direction des ruines. Il n’avait pas fait dix pas que les hurlements des rapaces fusèrent, de plus en plus agressifs.
Les oiseaux se massaient, serrant les rangs, prêts à en découdre avec les intrus. Il dut se résoudre à faire demi-tour, la tête dans les épaules, craignant leur attaque imminente. Autour d’eux, le cercle se resserrait encore, un étau qui pouvait s’avérer fatal. À grandes enjambées, il se précipita vers le bateau, ouvrit le placard de proue et se munit du pistolet de détresse, engagea une fusée.
Anna Maria s’accrochait comme elle le pouvait, les cheveux défaits dans les yeux, les vêtements collants de pluie et d’embruns mélangés. Panique. Paralysie. Sensation d’épouvante. L’étrangeté de la scène la rendait surréaliste. Nature bivalente. Bien, mal, peu importait. Ce paradis n’existait plus pour l’homme. Il n’était plus qu’une contrée sauvage où le danger menaçait partout, où la violence et la mort s’insinuaient au plus profond des esprits. Muni de son pistolet, le jeune guide repartit, dépassa le ponton et se retrouva à nouveau sur la sente. Les oiseaux grondèrent de rage, mêlant à leurs cris stridents le vrombissement du battement saccadé de leurs ailes. Il s’accroupit lentement, visa le cœur du rassemblement et tira. Le bruit de la détonation suivi de la luminosité aveuglante et rouge de la fusée produisirent leur effet. Le ciel s’obscurcit encore de tant d’ailes déployées. Quelques busards téméraires n’avaient pas voulu quitter l’endroit, laissant l’incandescence rouge du signal se propager dans leurs rangs.
- Venez ! Vite ! Vite ! hurla le jeune garçon.
Anna Maria bondit. Il la récupéra, lui prenant la main. Á quelques mètres devant eux, le temple de Xltapak offrait ses ruines sinistres à leurs yeux. Dans le ciel, les bacchanales macabres et criardes redoublèrent. Ils se retrouvaient face au monde des ténèbres.
Les trois portes célestes du temple leur faisaient face comme une bouche édentée hurlant sa faim. Un oiseau en sortit d’un pas précipité, coassant d’indignation et de colère à l’encontre des visiteurs. Le vent portait la rage des éléments, couchant encore un peu plus la végétation environnante et fouettant les visages. D’un accord muet, ils prirent la décision d’avancer. Miguelito courbé en deux, tira Anna Maria en avant. En quelques foulées, ils furent arrivés tombant contre les pierres taillées du mur extérieur. Elle se couvrit les oreilles tant le bruit était infernal ; les rafales, aspirées par les ouvertures, recomposaient une symphonie fantastique de sonorités et de notes indomptées s’engouffrant dans les profondeurs du temple au travers d’une chicane inquiétante. Il la regarda et ils pénétrèrent dans la pénombre intérieure.
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Il courait en longues foulées, si fortes et si puissantes que le sol tremblait à chacune de ses foulées. Il ne se sentait pas fatigué tant il était concentré sur son objectif. Là-bas, aux confins des lagunes, il y avait une réponse à son questionnement. Les chiens de guerre avaient reniflé un vent de trace. Le hurlement constant de leurs plaintes assoiffées le guidait. Immanquablement. Sans aucune source d’erreur possible. La région n’était plus celle qu’il avait connu. Les fleurs et les moissons dépérissaient. Les fruits pourrissaient. L’odeur de la moisissure imprégnait les fossés. Le froid gagnait à nouveau. La luminosité se faisait plus timide et l’horizon se confondait désormais avec la lointaine mer de nuages au septentrion. Il ne souhaitait pas encore la vengeance, il désirait d’abord comprendre.
Pourquoi ? L’équilibre, était-il source de lassitude ? L’existence réclamait-t-elle la nécessité de vivre dans un chaos perpétuel, d’entretenir un éternel déséquilibre ? Une réponse germait dans son esprit éclairé, une réponse qui n’était pas une évidence mais qui écartait la violence. La vérité ne méritait ni violence, ni sang versé, ni morts… Cette conviction se dessinait à son esprit, laissant envisager une autre vision du monde. C’était une pensée libre. Le bien n’échouait jamais, et le mal n’arriverait jamais à vaincre. Équilibre des compromis.
La cour avait été lâche. Elle avait laissé se détruire l’arche. Mais qui ? Pourquoi ? S’attaquer au monde, c’était renoncer à sa propre existence, c’était réfuter sa création. Il lui fallait trouver. L’univers des visibles et des invisibles ne pourrait accepter ces dérives bien longtemps. L’ordre des équilibres reviendrait et ne permettrait pas plus d’offenses de la sorte s’il y avait menace. Cette réaction ne tarderait pas et le Grand Orienteur en craignait l’ampleur. Il courait. Il courait pour la vie des grands hommes, de tous les grands hommes. Alors qu’il n’y était pour rien, il se sentit presque coupable tant son désarroi était grand d’imaginer la fin de ce monde. Ceci était peut-être son paradoxe, mais il se sentait responsable. Il se devait donc d’agir. Le chemin était encore long et le temps, reprenant sa course, se contractait exigeant des réponses rapides. L’astre du jour tombait dans l’océan des doutes, emportant avec lui les bribes de sa mémoire, comme autant d’alluvions retirées des montagnes au profit des bouches affamées des poissons d’un océan sans fond. L’obscurité naissante faisait ressurgir son questionnement. La plainte des fauves le guiderait dans la nuit.
Chapitre 3
 
« Gymenik oulya amsh’anton, miu dräm! » ( Le maître de l’arche vous salue, mes amis)
Les mains jointes devant lui, bras en équerre à l’horizontale, tête inclinée vers le sol, l’Orienteur présentait ses hommages à l’assemblée des grands fauves. Ils l’avaient senti arriver à des lieues de là et cela les avait rassurés. La piste avait été difficile et éprouvante. Ils s’étaient mis à l’abri sur cette mince bande de terre, à l’abri des eaux tourbeuses, et s’étaient autorisés à prendre un repos mérité. La horde devait récupérer. Des griffes avaient été arrachées, les flancs marqués par l’effort, les langues pendantes. Cette île fragile fut leur seul refuge, pris entre leurs craintes de la nuit et la pestilence des vomissures du marais les entourant, inondant en des hoquets convulsifs l’atmosphère de leurs relents fétides. Il n’était arrivé que dans le brouillard gelé du petit matin. Les lagunes dormaient encore. Au centre, le chef l’attendait. Il grogna sa bienvenue :
- L’homme chien a entendu ta voix !
- Qu’il parle alors, répondit l’Orienteur en ouvrant ses mains en signe de paix.
- Les traces de l’ouest s’étirent. Elles sont nombreuses. Elles disent qu’ils sont allés plus loin encore, vers le corridor.
L’Orienteur resta dubitatif. Son silence, pris pour de la défiance, gêna l’assemblée.
- Ma parole est et tu te dois de l’entendre telle qu’elle est. Les signes ne trompent pas, grogna le chef de la meute sans faire preuve de plus de patience.
- Je ne comprends pas, maître des chiens.
- Je ne suis ni dans votre tête, ni dans votre corps, Seigneur. Pourtant il s’agit bien de leurs traces. Nous les suivons depuis tant de distance.
Derrière le chef de meute, la horde se rassemblait, certains grognaient et montraient les crocs, les poils hérissés, l’iris ambré de leurs yeux virant au rouge sang.
- Je ne mets pas votre parole en doute. Je vous fais part de mon étonnement sincère, insista le Grand Orienteur en tentant de s’adresser au groupe tout entier.
- Ce que je peux vous révéler est que ces êtres ne fuient pas. Non ! Bien au contraire, ils sont menés à marche forcée tels des prisonniers enchaînés ! reprit le chef de la meute.
- Vous voulez vraiment dire qu’ils sont contraints ? questionna le maître.
- Une force les fait marcher, les fouette au sang. L’odeur de leurs peurs et de leurs souffrances est tenace sur la piste. Je suis étonné de ne pas encore avoir flairé l’ombre de cadavres, mais cela va arriver. Une sœur a retrouvé ceci…
Une louve noire fendit la meute et s’approcha de lui. Elle tenait dans sa gueule un pagne de femme fait de lin et de fils d’or. Elle fit le tour du grand homme, le regardant de biais, méfiante, et déposa son trophée à ses pieds, prête à bondir au moindre de ses mouvements suspects. Il la remercia en s’inclinant, main droite sur le cœur. Le linge était sale, couvert de boue et de sang mêlés. C’était un apparat de la fête des Moissons. Une vague fragrance d’un musc relevé s’en échappait encore. Le délicat vêtement entre ses mains, il prit le temps de la réflexion. Le silence se fit pesant autour de lui. D’habitude, les chiens et les chacals étaient plus volubiles. Ils craignaient visiblement quelque chose. Après ce temps d’intimité intérieure, il releva la tête.
- Y a-t-il autre chose que je devrai savoir, maître des chiens et des loups ?
- Nous sentons un autre être, mais nous ne le reconnaissons pas ! Il n’est donc pas de ce monde.
- C’est votre hypothèse et c’est une logique qui vous appartient.
Le chien grogna à nouveau, il n’aimait pas que sa parole puisse à nouveau être remise en question, même si c’était l’Orienteur. La patience n’était guère son fort. Les loups n’étaient pas de fins politiques.
- Nous connaissons les odeurs du visible, seulement celles du visible…
- Miacchi letonn, miu dräm ( merci beaucoup, mes amis)
Il avait dans les mains la preuve effective de l’exode qui avait lieu. Ils ne l’avaient donc peut-être pas trahi, seulement abandonné. La rencontre était terminée. La meute, sentant le départ imminent, s’était massée derrière son chef. Ils allaient rejoindre les plaines du Sud, là où le Méridien de Midi donne toute sa chaleur. Les temps changeaient mais les chiens, les loups et les chacals sacrés avaient confiance dans le grand homme. Ils savaient qu’il allait tout faire pour trouver une issue équitable : la terre de l’arche ne pouvait pas être laissée en pâture à la sauvagerie des êtres vivants. L’Orienteur repartit sur le champ, ne s’accordant pas plus de repos, déjà concentré sur la piste indiquée par les grands fauves.
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Le son était cristallin. La couleur blanche. L’espace immaculé. Il était bien. Il savait qu’il devait se lever mais c’était bon. Il flottait, comme si son esprit avait quitté son corps. Libération. Légèreté. Conscience oubliée ou vision perdue peu importait, ce n’était pas grave, car le paradoxe était qu’il savait qu’il était sur le chemin retour à la réalité. Le professeur Plandis. Le corps du malheureux Jean Le fortuné. Elle et lui. La fenêtre. Et puis l’escalier. Les marches. Descente. Les marches. Plus vite. Descente. Ne pas la perdre. Les marches… Plandis… Une femme… Une vieille femme. Vertige. Image au ralenti. Ailleurs.
« Bonjour mon bonhomme…!
Sa voix rocailleuse avait retentie comme une réplique d’un film aux accents parigots. Il pencha la tête sur la côté. Amusement. Surprise. Cela eut pour effet de stopper enfin sa descente. C’était plus qu’un simple appel. En fait, c’était bizarre. Il émanait de ce personnage une impression ambigüe, suscitant autant d’attirance que de répulsion. Pour autant son esprit demeura aimanté, attiré vers cette rencontre improbable.
- J’suis heureuse de vous voir ici… A vrai dire, je vous attendais. N’ayez pas peur ! Venez là.
Il fut soudainement si proche d’elle qu’il put sentir son haleine riche de tanins bon marché et les effluves d’une Eau de Cologne éventée, aspergée en dose régulière sur une peau sale et flétrie, digne des plus beaux crassiers de la plus belle mine de charbon à l’ouest de Charleville-Mézières. Souvenir. Enfance. Mémoire.
Posels était originaire de Rimogne et, dès son enfance, n’avait désiré que de se sortir de cette région à la richesse flétrie. Il tenta de se raccrocher à la vision de cette vieille femme. « La vieillerie fait puer » se dit-il en un rictus de dégout plus par rapport à lui-même que par conviction. Il avait toujours eu une peur farouche de se voir abandonner mais aussi de s’abandonner, non par dépit ou par manque de confiance ou de courage, mais par peur de voir son corps, son esprit, son intelligence devenir aussi flasques et insipides que du saindoux. Il l’observa. Elle avait les cheveux filasses et collants, le tablier plus que douteux sur un corsage acrylique respirant la transpiration sèche, des chaussures de tennis ouvertes sur des chevilles enflammées, gonflées de rhumatismes. Sa jupe, plus que tendue, épousait fidèlement les courbes grasses des ans. Elle le fixait. Il était immobile. Elle lui marmonna à l’oreille des mots qui lui semblèrent inintelligibles. Il en eut des frissons sur tout le corps. Elle se recula.
- Je les ai vus, moi ! Tu peux me croire, mon chéri !
Elle découvrit ses dents dans un sourire d’apocalypse. Épouvantables.
- Je les ai vus, là ! désignant sa bouche de son doigt tournant, puis l’enfournant dans un geste obscène mimant le plaisir de savourer une gâterie délicieuse au sucre glacé.
Elle ricana de son effet, s’essuyant les mains convulsivement sur son bas de chemisier sortie de sa taille trop serrée.
- Ils sont… et puis, ne sont plus ! Ils prennent les portes… Les portes ! Jean le savait, lui ! Il le savait…Jean ! Il les a vus les prendre.
Elle avança sa main tremblante vers lui. Elle semblait n’être ni son ennemi, ni son amie. Il ne savait pourquoi, mais il le savait. Son doigt inquisiteur le fit reculer. Elle allait lui faire perdre l’équilibre. Tomber. Elle le repoussa encore. Vertiges. Il repartit en arrière. En arrière ! En arrière ! Battant convulsivement l’air de ses bras dans un dernier instinct de survie. Elle lui hurla.
- Surveillez les portes ! Écoutes-moi bien… Attention aux portes !
La vision l’absorba. Il se sentit glisser encore plus loin, plus profond dans une inconscience tourbillonnante. L’escalier. Les marches. La rampe. Descendre. Courir. Plandis disparut. Et la descente d’escalier l’emmenait dans l’infini obscur.
« Monsieur Posels… Posels » Une voix l’appelait. Elle était comme une bouée pour un naufragé. Un bras tendu. Une voix venue d’un ailleurs pour le sauver. Douce. Quelqu’un qui le connaissait, qui l’appelait par son nom. Il existait donc encore. Une voix de femme. Il rouvrit les yeux. Le blanc immaculé l’éblouit en un flash soudain. Il eut conscience d’avoir de la chance de revenir à la vie. Une naissance. Une main le toucha, une autre lui saisit le bras, l’aidant à se relever. Il revenait dans le monde réel. Hôpital. Chambre. Docteur. « Que m’est-il arrivé ? » Une main, qui sentait bon, lui épongea le front. Il était en nage. Des coussins tapotés par des mains expertes furent remis en place dans son dos. La chaleur des corps le fit frémir. La vie. Il se concentra, obligeant sa conscience fragile à redonner du sens à sa perception. « Comment vous sentez-vous ? » La voix féminine était tout près. Voix. Infirmière. « Je suis heureuse de vous voir revenir parmi nous…Vous m’entendez ? » Il la sentit s’assoir sur le lit, juste à côté de lui, le matelas fléchit légèrement. Il lui fit un hochement de tête pour un « Oui » qu’il aurait voulu plein et entier mais sa voix n’existait pas encore. Elle lui prit le visage entre les mains. « Essayez de me regarder ! ». Elle tenta de l’aider en relevant ses paupières avec deux doigts de chaque main. Il était toujours très instable. Son regard ne se fixait pas. La vase était tenace. Le sentant à la limite de tourner à nouveau de l’œil, elle l’aida à se remettre couché sur le dos. Les souvenirs lui revenaient. Professeur Plandis. Yeux verts. Il ne pourrait les oublier. Le monde réel refaisait petit à petit surface mais c’était encore bien loin, si loin. Il se sentit soudainement anormalement las. « Je vous imagine…» Lui dit-il au prix d’un terrible effort et un sourire qui ne se dessina que dans son cerveau. Elle était si près que ses lèvres auraient pu l’embrasser et si distante que son regard la perdait. « Que… Que m’est-il arrivé ? ». Elle ne lui répondit pas de suite. Elle se releva comme si, soudainement, elle ne pouvait lui parler avec cette proximité. Il l’entendit écrire, puis tourner autour du lit. « Ne vous inquiétez pas, Monsieur Posels ! Votre état semble se stabiliser. Je me présente : Docteur Florence Strabovitch. Je suis médecin urgentiste. Je me suis occupée de vous dès votre arrivée ici, après votre chute hier matin. » Chute. Tomber. Choc. Hier. Hôpital… C’était logique. Mais où ? Juste un détail.
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Le « boss », comme l’appelait affectueusement son équipe à cause de son faux air à la Lino Ventura, était rassuré : Posels venait de se réveiller. Depuis 10 heures, ce matin, le principal Pierre-Georges Mickael était sur le pont avec les médias dans les pattes. Il rêvait de ces semaines où les conflits, les bons coups d’État, les grèves et autres mouvements politiques arrivaient à masquer la violence gratuite et stupide du quotidien d’une société qu’il s’évitait de trop juger. Mais là, malheureusement, rien n’y faisait ! L’affaire du Quai de Valmy prenait une telle tournure que la révolution tunisienne allait pâtir d’un véritable fait divers. Une première ! Toute la Capitale ne parlait que de cela. Les médias, radio et TV en particulier, développaient des hypothèses « non-stop », à grands coups de talk-show, s’offrant les services des experts les plus renommés en misère humaine et des présidents d’associations caritatives les plus vindicatifs. Toutes et tous fourmillaient d’hypothèses, de supputations les plus pertinentes et dogmatiques pour trouver prétexte à condamner une fois de plus la mondialisation de mener le monde vers un chaos inéluctable. Naissance d’un paradigme de plus pour une humanité asservie et aveugle le plus souvent. Toutes les thèses et antithèses étaient débattues. Ils étaient forts. Dans une célèbre matinale de radio, un éminent cacique du parti socialiste s’était même servi de l’affaire du Quai de Valmy pour invectiver le gouvernement de droite sur sa politique sociale. Le Président Sarkozy n’avait pas besoin de cela, l’Élysée se débrouillant d’habitude très bien dans ce genre de situation. Dans ce tas d’immondices culturels et forts manichéens, une de ces théories hasardeuses allait bien finir par s’avérer exacte. Ineptie. Bêtise. Manipulation. Qu’était donc devenue la presse d’investigation ? Il râlait. Chez lui, c’était mauvais signe. Il s’agaçait que la populace n’ait autre chose que de la merde à se mettre sous la dent, à tout point de vue, et sans autres choix. Il n’était pas le seul à s’en indigner mais pour le monde des bien-pensants, c’était parfait comme cela. Le point presse, initialement prévu sur place à 16 heures, avait été décalé à 18. Le principal désirait que les infos soient annoncées directement par le parquet de Paris. Pas question que ses services y aillent la fleur au fusil ! Du coup, il avait pris le temps de venir voir Posels à l’hôpital Saint-Louis.
« Venez, suivez-moi ! Il va pouvoir vous parler… Mais, auparavant, le docteur désire vous voir ! » Il ne put réfréner un grognement, sa « râlerie » naturelle reprenait le dessus, mais il se résolut à emboiter le pas enjoué de l’infirmière qui était venue le chercher dans cette salle d’attente, interdite au public, se demandant ce que le toubib allait vouloir lui annoncer. Florence Strabovitch était une grande femme rousse, la quarantaine passée, les cheveux en chignon, les demi-lunes aux lignes tendues sur le bout du nez, solide. Manifestement, elle respirait l’équilibre, l’intelligence. Sans le moindre chichi, elle l’attendait dans l’office du personnel, un bol de thé à la main, blouse blanche entrouverte sur un chemisier crème au décolleté sage. Il lui tendit une main qu’il désira chaleureuse, ce qui n’était pas son fort.
« Bonjour Commissaire ?… Principal ? Comment dit-on ? lui dit-elle souriante.
- Bonjour, répondit-il simplement sans prêter plus d’attention à la badinerie du médecin urgentiste
Il était hors de question de s’éterniser sur la réforme de la police et des grades. De toutes manières, tout le monde s’en foutait.
- Alors, comment va-t-il ?
-  Il s’en sort. Je vais vous faire le tour de la situation qui n’a rien en soi d’extraordinaire. Après sa chute, intervenue autour des…
Elle consulta son bloc-notes.
- Oui, c’est cela ! À 7h20 précisément ce matin. L’heure a été notée dans le dossier par le fonctionnaire qui l’a retrouvé au pied des escaliers de l’immeuble. Il a perdu connaissance suite à une chute dans les escaliers… du premier étage !
Elle le regarda derrière ses loupes de quadragénaire affûtée.
- Les conséquences vous les connaissez déjà : un réveil relativement tardif, près de quatre heures de perte de conscience quand même… et quelques troubles transitoires de la mémoire récente. Tous les examens ont été faits pour dépister les possibles complications secondaires. Les résultats radio sont bons mais comme très souvent dans ces cas-là, l’important est de juger de l’évolution de l’état du patient. Malgré ce gros choc, il n’y a pas d’hématome persistant, ni d’œdème cérébral. Par contre, je voudrais attirer votre attention sur l’importance des troubles de mémoire de monsieur Posels. Tout d’abord, c’est courant qu’un individu, après un tel traumatisme, subisse une amnésie dite psychogène. En gros, on peut considérer que l’humain est capable d'« effacer » de sa mémoire la douleur, la peur ressenties alors. De ce fait, les derniers événements vécus sont comme gommés. Pour le patient, c’est comme s’ils n’avaient jamais existé. Mais il est aussi capable du phénomène inverse, c'est-à-dire de croire avoir vécu une ou plusieurs expériences qui n'ont en réalité jamais eu lieu !
-  Vous pensez que c’est ce qui est arrivé à Posels, docteur ?
-  Écoutez, c’est difficile de pouvoir formaliser un tel diagnostic à ce jour mais il y a une convergence d’indices. Tout d’abord, durant sa perte de connaissance, il n’a pas arrêté d’être pris de convulsions, accompagnées de borborygmes en partie inintelligibles ; ensuite, juste avant son réveil, ses propos étaient si délirants que j’ai pris la décision de rassembler l’équipe médicale pour avis et notamment l’équipe de psychiatrie qui l’a accompagné. Voilà ce que nous voulions vous dire : il va bien, sa pensée est structurée et il est totalement hors de danger sur le plan clinique mais nous sommes persuadés qu’il peut avoir fait l’objet d’une manipulation. Autrement dit, il peut avoir été soumis à une suggestion forcée, et ignorée, qui a pu permettre à des faits imaginaires d’être pris pour des souvenirs authentiques.
-  Et alors, que voulez-vous me dire ? Qu’il est potentiellement quand même fou, à la limite de l’asile ? Cela me semble être le reflet de ce que nous sommes, nous tous, tous les jours ! Non ?
La remarque directe du principal prit au dépourvu le médecin. Il ne se souciait guère de la nature des délires de son collaborateur. Se sentant comme prise à défaut sur ses propres compétences et celles de ses collègues, elle reprit :
- Malade, non ! Mais détecter des faux souvenirs n’est pas une chose simple en psychiatrie. De plus, leurs conséquences sont souvent très destructrices. Alors, il faut faire très attention à la véracité de son analyse concernant les derniers évènements passés… Voilà ce que je désirai vous dire avant que vous ne le rencontriez et que vous n’écoutiez son témoignage.
-  Merci Docteur pour ce que vous avez fait pour lui. Je vous promets de vous tenir au courant.
Il en avait assez des discours de spécialistes. Même s’il ne le montrait pas au toubib, il avait surtout, à cette heure, le souci de s’inquiéter de savoir comment allait Posels. C’était sa priorité. Pour autant, l’enquête suivait son cours et cette affaire était déjà bigrement sensible. Cela tremblait en haut lieu et les frémissements névrotiques des politiques n’étaient jamais très appréciés dans la grande maison. En tant que professionnel, il ne voulait rien négliger et le jeune commissaire était un élément capital de l’enquête. Devant l’étrangeté de certains faits, des recherches de témoignages complémentaires dans le voisinage étaient déjà en cours. Les affaires de Posels avaient été passées au peigne fin, son portable examiné au scanner biométrique, ses communications tracées. Rien ou pas grand-chose n’avait été trouvé. Quelques échantillons avaient bien été prélevés et déjà remis entre les mains d’un ingénieur de la police technique et scientifique mais le boss n’espérait pas grand-chose de ce côté-là. Il lui fallait avancer en espérant lever quelques indices supplémentaires. Ailleurs. Voir le problème autrement. Il pénétra dans la chambre, prêt à entendre les explications de son poulain.
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Ambiance quai de Valmy et quai de Jemmapes. Tout le quartier était bouclé par les forces de police, provoquant des bouchons tentaculaires dans toute la Capitale. Les concerts de klaxon des automobilistes ultra « vener » concurrençaient les sirènes hurlantes de la police ; seuls, les motos et la nouvelle gangrène du macadam urbain parisien, les scooters, arrivaient encore à s’en sortir. Mais en cette fin de journée, se faufiler entre deux voitures à l’arrêt tenait de la provocation ou du suicide tant la circulation était paralysée et les gens excédés. Des noms d’oiseaux des plus poétiques fusaient au fur et à mesure que l’exaspération gagnait les esprits. Paris restait Paris. Même les officiels étaient retardés. Du coup, le point presse avait à nouveau été décalé d’une demi-heure. Le procureur était soucieux. Il aurait aimé que cette obligation de communication avec les journalistes soit déjà terminée mais il se devait d’attendre le délégué du ministère de l’Intérieur. Le contraire aurait fait mauvais genre et, pour l’heure, il valait mieux ne pas faire de vagues. L’Élysée veillait aux dérives. Sa marge de manœuvre était d’autant plus mince que cet exercice avec une presse plus à sensation que spécialiste du judiciaire n’était pas sa tasse de thé. Il n’avait plus envie de faire beaucoup d’effort. Les télévisions avaient déployé leurs paraboles depuis le matin, et diffusaient en continu les mêmes images accompagnées de commentaires qui se voulaient toujours plus sensationnels. Plan séquence : la rue, la façade de l’immeuble. Action : un officier de police qui traversait le champ, la mine grave et sérieuse de circonstance. Cut ! Raccord sur plan moyen, image floue puis nette : le même officier se dépêchait d’ouvrir la porte cochère pour pénétrer la « zone interdite » : le lieu de l’assassinat de Jean Le Fortuné. Tout cela en boucle chaque minute trente.
Dans la zone mixte jouxtant le périmètre interdit, des envoyés spéciaux, spécialistes de la météo des neiges la veille, faisaient de leur mieux pour trouver quelques éléments à se mettre sous la dent. Il était pile 18 heures 30, l’officier de la République franchit le pas de la porte de l’immeuble, quelques flashes d’appareils photo crépitèrent, et il se dirigea, seul, directement à l’endroit convenu, reconnaissable avec sa ribambelle de micros multicolores qui l’attendait. Il appréciait tenir les horaires.
« Mesdames et Messieurs, bonsoir. Voici le communiqué officiel de la Préfecture de Police de Paris. En ce 21 Janvier 2011, à 3 heures du matin, il a été découvert un corps qui pourrait être celui de Jean Bergougnaud, dit Jean Le Fortuné, âgé de 48 ans dans une arrière-cour d’immeuble, au 69 du Quai de Valmy. L’heure exacte du décès n’a pu être encore clairement définie et vous sera donnée dès que possible. Le crime a été commis avec une grande violence. L’homme a été décapité et totalement émasculé. À cette heure, les organes découpés sont manquants. Le corps de monsieur Bergougnaud a été retrouvé nu, placé dans un cercle quasi parfait composé de ses affaires et de vieux papiers. Ses bras étaient disposés de part et d’autre, allongés, pratiquement à l’horizontale. Sans domicile fixe depuis une dizaine d’années, monsieur Bergougnaud était dans une situation de forte précarité. Il vivait dans le quartier depuis près de deux ans. À en croire le voisinage, c’était un homme poli et courtois, qui ne faisait pas l’objet de violences particulières à notre connaissance. Voilà, pour le communiqué officiel de ce jour. Avez-vous des questions ?
Une journaliste radio au micro à la bonnette rouge grilla la politesse à tout le monde :
- Quelles sont les circonstances exactes du décès et qui a retrouvé le corps ?
-  Comme je vous l’ai précisé, et nous sommes en train de le vérifier, il s’agirait de monsieur Jean Bergougnaud. Les analyses ADN vont nous le confirmer. SDF, il est rentré dans cette arrière-cour, comme d’habitude, à la tombée de la nuit, soit autour de 18 heures la veille, le 20 janvier 2011. Depuis près d’un mois, il s’était installé là. Les habitants de l’immeuble le connaissaient et l’aidaient comme ils le pouvaient, si l’on en croit les premiers témoignages recueillis. À ce propos, nous interrogeons encore le jeune homme qui a découvert le crime cette nuit. Je précise qu’il a spontanément averti les forces de l’ordre. Il s’agit d’un des jeunes qui travaillent pour le compte de l’association La Chorba. Nous vérifions en ce moment les différents éléments de son témoignage capital. Il ne s’agit en aucun cas d’un suspect. Une autre question ?
-  Pouvez-vous nous dire qui est chargé de l’enquête ?
La question d’un brun aux cheveux frisés à la mode des années 70 avait fusé, stoppant net le sourire trop policé d’une journaliste indépendante à l’allure de speakerine trop tirée. La chirurgie esthétique faisait des ravages.
- C’est le commissaire principal Pierre-Georges Mickael qui est chargé de l’enquête au sein de la Brigade Criminelle de la Préfecture de Police de Paris. Ses équipes connaissent bien l’arrondissement pour y avoir mené des opérations, notamment en collaboration avec la brigade des stupéfiants.
-  Vous voulez dire que cette affaire de meurtre pourrait être liée à un trafic de drogues ? intervint à brule pourpoint un journaliste blond avec une espèce de bob anglais en laine sur le crane, sorte de bonnet bolivien à la sauce grunge.
-  Non ! Non ! Ne me faîtes pas dire ce que je n’ai pas dit. C’est le commissaire principal Pierre-Georges Mickael qui est en charge du dossier. Point. Quant au mobile, à cette heure, nous ne pouvons rien vous communiquer, sinon que l’acte se caractérise par une extrême atrocité et une mise en scène des plus macabres.
Il s’épongea le front pris d’un coup de chaud soudain. Il eut du mal à continuer. Peu de choses à vrai dire l’avait marqué dans sa carrière comme cette affaire. Il prit sa respiration et poursuivit :
- Mais, hum… Cet homicide, perpétré avec une violence extrême, est paradoxal… Le paradoxe est que l’auteur, ou les auteurs ont agi de manière si calculée, si mesurée, si précise que cela interpelle nos spécialistes. Ils s’interrogent sur le factuel et tentent de découvrir le moindre indice, le moindre détail qui nous permettrait de mieux comprendre la chronologie véritable des événements qui se sont déroulés juste derrière moi. La disposition du corps, l’environnement, tout, je vous dis bien tout, semble avoir été méticuleusement orchestré.
Il en était dépité. Au-delà du macabre de la scène et de son aspect effectivement sordide, quelque chose l’avait touché plus que de raison. Le rouge du sang. Le personnage. Le lieu. Il n’en savait rien. Juste une impression bizarre, tenace. Les amateurs d’étrange et de symbolique à deux balles allaient pouvoir libérer leurs esprits créatifs et soutenir les thèses les plus farfelues. Pour lui, ce dossier devait être traité, résolu, le coupable jugé et la société préservée, un vrai programme en soi mais qui réclamait des résultats rapides. Il comptait sur l’efficacité quasi légendaire du principal Mickael pour y trouver le sens manquant avec rapidité. Ce n’était pas possible autrement car le début de l’enquête était déjà jugée trop poussif, malgré les moyens alloués. Il fallait des résultats. La vision de cette tête de bovin sauvage collée au tronc de ce pauvre hère, de ses mutilations horribles revint à son esprit et il fut pris d’un tic nerveux, il était hors de question que la presse ne découvre cela sans qu’il n’ait un élément de piste dans sa manche. Le monde était fou. La question d’un journaliste le ramena sur terre.
- Pouvez-vous nous donner des détails concernant la découverte du corps et de… de cette mise en scène ? De plus, vous disiez ne pas être sûr de l’identité du défunt ? interrogea une blonde d’une radio d’infos continues.
Oui… Hum.
Manifestement, le procureur de la république était gêné. Il était presque tenté de renvoyer la question et d’en terminer là. Il balbutia…
- Je vous l’ai dit. Les médecins légistes n’ont pas fini leur compte-rendu et des analyses ADN complémentaires ont été demandées pour confirmer l’identification.
-  Pouvez-vous nous redonner des précisions sur la disposition du corps ? insista-t-elle alors.
-  Son corps…
Il se reprit après un court silence.
- Oui, je vais vous donner les informations dont nous disposons. Le corps était disposé de façon très précise. Tête au nord… et les pieds au sud. Les bras quant à eux étaient exactement en est/ouest, légèrement inclinés vers le bas. Un cercle l’entourait comme je vous l’ai déjà précisé ; on ne sait pas encore ce que cette représentation veut nous suggérer mais la symbolique la plus courante, vous le savez comme moi, est celle de la terre. Pour répondre à votre seconde question, Madame, je vous le répète à nouveau, les médecins légistes doivent nous confirmer dans les prochaines heures qu’il s’agit bien du corps de Jean Le Fortuné car actuellement, sans sa tête, rien ne nous permet de l’identifier formellement. Même si toutes les pistes tendent à nous signifier qu’il s’agit bien de cette personne. Ne vous attendez pas à de grosses surprises de ce côté-là, ni à de grandes révélations dans les prochains jours…
Il se mordit les lèvres. En tant que haut fonctionnaire de la république, il se sentait investi et avait failli se laisser emporter par son émotion. Certes, sa phrase ne le trahissait pas, mais cela pouvait quand même suggérer que, sous d’autres aspects, cette affaire pouvait être fracassante. Il n’avait pas suffisamment fermé la porte, s’était laissé emporter et espérait que son trouble était passé inaperçu. Il regarda la presse rassemblée autour de lui. Un rideau de silence s’installa. Son téléphone vibra, se pouvait-il que ce soit le message qu’il attendait.
Il pensa à cette journée qui avait été harassante pour toutes et tous. Il était lui-même nerveusement fatigué. Il regarda à nouveau cette meute affamée d’exclusivités amassée devant lui. Il dut se résoudre à se prêter encore au jeu des questions réponses. Il aurait préféré être ailleurs et prendre le temps de lire son message.
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Anna Maria Masseda l’avait rejoint le plus rapidement possible. Il lui prit la main et l’emmena dans le sas naturel que formait la porte. Ils pénétrèrent l’obscurité de l’intérieur du temple. Quelques oiseaux encore présents reculèrent en caquetant. Le vent soufflait à l’intérieur comme dans les poumons d’un orgue démoniaque créant des sonorités larmoyantes d’apocalypse. L’effet conjugué de la violence des rafales, du son et de la lumière était saisissant. Elle en eut des frissons. Miguelito scrutait le moindre recoin d’ombre, inquiet, la peur lui nouant l’estomac. L’espace était plus réduit qu’ils ne l’avaient imaginé. Là, au centre du temple, une pièce de tissu recouvrait une forme oblongue de plus d’un mètre de hauteur. Cela aurait pu être une robe, Anna Maria pensa immédiatement à la vieille retrouvée nue par le toubib. Qu’avait-elle fait de ses vêtements ? Un oiseau piailla. Un autre se rapprocha dangereusement de leurs mollets, bien décidé à les attaquer de son bec rouge fluo. Le plafond bas les obligeait à rester courbés. Ils firent des mouvements grossiers de leurs bras pour les obliger à battre retraite. Anna Maria était en apnée. Miguelito avait les yeux exorbités par le stress. Devant la forme inconnue, il n’osa plus bouger. Préjugés. Apoplexie. Angoisses. Elle se reprit, bien décidée à enlever le tissu. Son geste fut précis mais exécuté plus violemment qu’elle ne l’avait voulu. Les oiseaux eurent peur et coassèrent de plus belle se précipitant pour transpercer cette étoffe de leurs pics vengeurs. Ce qu’ils virent alors, fut, avant tout, une vision d’horreur. Plantée sur un piquet, une tête d’homme, ou plutôt ce qui pouvait en rester, trônait comme un totem. Des lambeaux de peau et de chairs pendaient, certainement provoqués par des coups de becs répétés. Des cheveux avaient été arrachés par touffes entières. Cette vision était cauchemardesque, assurément la cause des délires de Maria Trinidad qui, en la masquant de sa propre robe, avait cherché à se protéger de cette horreur. Le pieu soutenant la tête était taché de larges brûlures noires, de la sève avait suinté sur leurs pourtours, des larmes de douleurs. Anna Maria connaissait bien cette mise en scène pour avoir suivi quelques cours au Musée National d’Anthropologie de Mexico, il s’agissait de l’image même de Yum Cimil, l’image de celui qui gouvernait Mitnal, le plus bas des neuf mondes souterrains des Mayas. Du coup, elle comprit tout le sens du délire de la vieille femme. Elle avait tenté de les prévenir. Ce n’était pas qu’une simple crise de délire mais son seul moyen de communiquer, de manifester sa peur. Insupportable. Indescriptible. Ils s’approchèrent encore. De plus près, profitant de la lumière entrante, le facies était à peine humain. Comme un fétiche, la pose était calculée. Les yeux n’étaient plus dans leurs orbites. La bouche ouverte dans un cri muet était remplie de billes jaunes. Ils en étaient là de leur découverte macabre, quand un mouvement à l’extérieur attira leur attention. Cela avait été furtif, mais bien réel. Un crocodile les prenait pour des proies potentielles. Il était juste devant le temple, des plumes plein les mâchoires, collant à ses dents monstrueuses. Il hésitait à s’engager dans l’espace clos du temple. Miguelito s’en félicita. La mort ne faisait que roder autour d’eux. Ils étaient aux portes de l’autre monde. Sans espoir, la face de l’homme fixait les trois portes, vers le sud et la réserve de Sian Ka’an, ce qui signifiait en Maya, « Là où le ciel est né ». Miguelito tira sa deuxième fusée rouge en direction du saurien.
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Le principal Pierre-Georges Mickael pénétra dans la chambre. Sans mots dire, ce que venait de lui révéler le toubib le gênait plus que de raison. Il ne s’attendait pas à cela. Il connaissait les différents mécanismes de perte de mémoire après un traumatisme crânien mais n’imaginait pas que Posels puisse faire l’objet d’hallucinations. Le sourire affiché, sûr de lui, il le salua :
- Salut Michel !
Sans plus de protocole, il prit une chaise et s’assit à ses côtés.
- Bonjour boss répondit Posels, d’une voix pâteuse.
Il sortait avec peine d’un brouillard encore tenace et, malgré tous les verres d’eau fraîche engloutis, l’amertume de sa bouche ne le quittait pas. Imprégnation. Aigreur. Angoisses. Sueurs. Ses souvenirs se reconstituaient progressivement, avec de drôles d’idées à la clé.
- Alors ?
La question du boss était large. Posels esquissa un sourire.
- Pas frais… Mais cela va de mieux en mieux. J’ai l’impression d’être passé dans une espèce de broyeur.
-  Michel ! le coupa-t-il.
Son ton était précautionneux mais ferme car il désirait une discussion sensée.
- Voulez-vous bien que l’on reprenne depuis le début ? Vous êtes arrivé sur place à cinq heures ce matin, je crois.
-  Oui ! cinq heures, c’est bien cela… Mais ne m’en voulez pas si mes horaires s’avèrent parfois fantaisistes. J’ai encore quelques soucis de mémoire, reprenez-moi s’il le faut, cela m’aide de toutes manières. Je suis arrivé Quai de Valmy effectivement autour de 5 heures. J’y ai retrouvé l’équipe de la BAC. On a fait le point ensemble. Entre temps, les premières équipes d’intervention nous ont rejoints et j’ai diffusé mes ordres. Les deux gars de la BAC ont dû partir autour de 6 heures trente. Je m’en souviens car l’un deux était passablement pressé. Apparemment, il avait sa dose, mais bon, cela me « gonflait » d’autant plus je n’arrivais pas à vous joindre. De plus, Blanchard semblait inopérant. Bref ! J’étais à deux doigts de péter un fusible quand le 36 m’informa via le portable qu’il m’envoyait en express deux spécialistes du laboratoire de police scientifique de Paris.
-  Ces communications ont été passées de votre portable, Michel ?
-  Oui, bien sûr ! La vérification des enregistrements vous confirmera mes propos.
-  Je n’en doute pas. Je n’en doute pas ! Mais continuez, je vous en prie.
Il lui cachait à peine son désappointement. Posels ne put s’empêcher de noter l’attitude de son responsable. Il y avait un truc qui clochait. Le jeune commissaire se força à continuer, légèrement déstabilisé.
- Le déploiement du dispositif de sécurité de la zone se poursuivait normalement. J’ai pris l’initiative de faire calfeutrer toutes les fenêtres et issues côté cour. J’en étais là quand les deux sbires ont débarqué. Un certain Seïdour, de la B.R.I., je crois, accompagné, et je n’ai pu l’oublier, par un expert, le professeur Plandis.
-  Une femme ?
-  Oui Boss ! Et quelle gonzesse… Brune aux yeux verts ! Le teint aussi blanc que Mona Lisa… Mais bon, le matin, sans café, ça fait un choc.
-  Vous avez vu leurs cartes officielles ?
-  Ah, oui ! Seïdour m’a présenté la sienne, celle de la fille je ne m’en souviens pas. On s’est rapproché du lieu du crime et ils ont mené leur investigation. Enfin, surtout elle ! Elle n’a rien touché, très pro, faisant attention au moindre détail de la scène.
-  Quelque chose vous a surpris, étonné ?
- Je me suis fait simplement la réflexion que le corps du défunt ne l’intéressait guère. Elle semblait suivre des lignes imaginaires. C’était vraiment étrange, d’autant plus que Seïdour n’a pas bougé d’un poil. L’atrocité de ce meurtre ne les touchait pas. C’était plus que technique. Comment pourrais-je vous dire ?
- Ne vous inquiétez pas Michel, je vous suis.
- En fait, ce qui était bizarre c’est que Seïdour l’observait à distance, comme s’il la protégeait.
Posels se prit la tête dans ses mains… Il reprit.
- En fait, ils semblaient voir des choses que j’étais incapable d’apprécier. Leur intérêt allait sur des éléments que je ne pouvais même pas avoir remarqué. Ça oui, c’était vraiment étrange quand j’y repense. Plandis, comme un funambule, se déplaçait juste à côté de la circonférence du cercle, et son regard alternait entre cette circonférence et le ciel. J’allais poser une question à Seïdour quand elle rappliqua vers nous…
-  Et…
-  J’ai entendu pour la première fois sa voix ! Chef…
Il se ravisa d’en dire plus, il valait mieux pour lui de se contenter des faits.
- Et nous sommes partis dans les étages car elle souhaitait réaliser des photos d’en-haut à partir de son Smartphone.
-  Pourquoi d’en-haut ?
-  Je… Je crois qu’il s’agissait d’une question d’axe de prise de vue. Elle désirait être à la verticale de la scène, ou le plus possible en tout cas. Il me semble que c’est cela !
Il se gratta la tête, mal à l’aise. Il ne s’était même pas posé la question. Pouvait-il se permettre de lui en dire davantage ?
- Elle faisait ce qu’elle voulait de moi ! C’était incroyable, se risqua-t-il.
Il n’avait pas besoin de le dire. Lui-même ne se reconnaissait pas !
Le boss repensa à sa discussion avec la toubib. Posels, lui, se rendit compte de sa fragilité. Il n’en était pas fier mais après tout, il n’y avait pas de mal non plus à apprécier la beauté irréelle d’une aussi belle fille un petit matin d’hiver parisien, sauf que cette rencontre avait eu lieu à -5°C, sur le lieu d’un crime épouvantable et mis en scène de façon si extravagante que les mystères suggérés pesaient pratiquement plus que l’atrocité du crime en lui-même. Étrangeté. Mystères. Secrets. Sauvagerie. Déviances. Se réveiller. Même l’horreur avait ses codes esthétiques.
- Posels, le problème n’est pas là ! Croyez-moi. Vous êtes donc monté dans les étages…
- Oui, on a pris l’ascenseur jusqu’au 7 ème . Je me suis absenté car elle voulait monter plus haut, sur le toit… J’en ai même cherché la trappe d’accès.
-  Sur le toit, en plein hiver. C’est le carafon qui est gelé chez vous !
-  Ce n’est que la vérité et ma perception du moment reprit-il légèrement agacé par la moquerie gratuite de son supérieur… Quand j’ai entendu un grand bruit à l’étage inférieur, je me suis précipité. En fait, elle avait fracassé elle-même la fenêtre sur cour et était montée dessus, se penchant dans le vide. Je ne sais pas ce que j’ai pensé sur le coup mais j’ai cru qu’elle allait sauter ou quelque chose comme ça… J’ai même dégainé mon arme. Elle m’a entendu arriver et m’a demandé de l’aider. C’est là que je suis monté à ses côtés et que je l’ai retenue par la ceinture de son manteau pendant qu’elle réalisait ses photos.
-  Romantique tout ça Posels… Non ?
Le ton était ouvertement sarcastique.
- Écoutez Boss… Je suis sûr que raconté ainsi, cela semble dingue mais, dans le feu de l’action, tout s’est enchaîné si vite, et surtout comment dire… Je sentais… Oui c’est plus cela ! Je ne sais pas si j’arrive à m’exprimer correctement.
En fait, Posels avait du mal à lui avouer que finalement elle ne lui avait pas laissé d’autres alternatives. Il n’avait pas eu d’autres choix que d’obtempérer.
- Je vous suis Michel, excusez-moi pour mon énervement passager. J’imagine que ce n’est pas facile pour vous. Mais trop de questions se posent. Il nous faut aller vite car le monde entier fait la une de ce truc de tordus ! Le procureur est sur le grill en train de faire son numéro de claquettes devant la presse en ce moment. Je dois être en mesure de pouvoir le rassurer quant à nos avancées et lui fournir quelques éléments tangibles et circonstanciés. Un début de piste, à défaut de preuves. Racontez-moi la suite !
Posels resta silencieux quelques instants, peut-être pour se concentrer sur les événements qu’il allait retracer, mais surtout parce qu’il commençait à saisir toute l’étendue de l’incohérence de cette affaire et de sa participation.
- Oui, c’est vrai, j’étais comme sous son emprise. Je me souviens la tenir en équilibre dans le vide. On a fait les photos ! Une fois fini, je l’ai aidé à reprendre son équilibre et on est descendu par les escaliers. Elle allait vite. Beaucoup plus vite que moi. Inconsciemment, je ne voulais pas la perdre. Je ne m’explique pas encore pourquoi. Toujours est-il que ma tête commença à tanguer et que…
-  Oui, Michel !
-  Que cette vieille femme m’est apparue, comme dans un brouillard… Vous allez me prendre pour un malade. Elle m’a dit que Jean Le Fortuné savait quelque chose, qu’il avait vu des trucs prendre des portes… Je n’y comprends rien. J’ai ses mots dans la tête et n’arrive pas à m’en défaire. Et puis, plus rien ! Ce sont les derniers éléments présents à mon esprit… Mais je sais qu’il y a autre chose !
Le principal lui coupa le droit de s’interroger sur le bon sens de son questionnement ou de ses propres supputations :
- Michel, sur la base de votre témoignage, je vais vérifier son signalement auprès des habitants de l’immeuble. Nous irons visiter tous les appartements de la cage d’escalier, même ceux des immeubles proches s’il le faut… La description que vous faîtes à nouveau de cette femme doit bien correspondre à un des occupants. Cela ne veut pas dire que je ne vous crois pas. Bien au contraire, mais je veux vérifier car quelque chose me chiffonne davantage encore…
-  Oui… Quoi donc boss ?
Posels était inquiet de ce qu’il allait lui révéler.
- Les deux spécialistes du labo n’ont jamais existé. Personne ne les a envoyés sur place.
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Le bout du monde était dévasté. Entre ruines et désolation. Á l’évidence, le créateur ne s’intéressait plus aux confins. Dédain, oubli ou abandon. Le Grand Orienteur n’était plus certain de la nature de sa quête. Les animaux avaient parlé, sans manigances et intérêts. Simplement. Les traces allaient loin, si loin que c’en était étrange, pourquoi vouloir se perdre dans la nuit d’une terre inconnue ? La piste était claire. Le corridor était devant lui, à une matinée de marche. Comme une plaie béante, il incisait le cœur des montagnes en un défilé étroit et dangereux pour l’inconscient qui osait s’y aventurer. Il arrivait à la frontière du visible et de l’invisible ; bien qu’il fût le maître de l’arche, il y avait une limite à son pouvoir et c’était là que s’arrêtait sa charge. Au-delà, il n’avait plus à se préoccuper des esprits, âmes et autres illusions immatérielles. Il se baissa, huma le cours d’un ruisseau qui serpentait à ses pieds, en but deux gorgées. Il les rattrapait. Petit à petit, la distance se réduisait avec la cohorte des fuyards. Fuite ou exode, le résultat était le même. Ses efforts n’allaient pas être vains.
Le vent souffla. Le froid le fit tressaillir. Surpris. Il ne connaissait pas cette contrée. Il se dit qu’il lui fallait rebâtir l’Observatoire. C’était sa première pensée positive envers l’avenir de l’arche depuis les derniers évènements. La rage le consommait moins, peut-être la fatigue de la poursuite. Il ne diminua pas pour autant son allure.
Petit matin. Nuages bas. L’air gelé. Ce fut la première fois qu’il sentit également la présence de l’étranger. Il ne sut qu’en penser. Les fauves manifestement en avaient eu peur. Incompréhension. Inconnu. Agressivité. Il devait dépasser ses réflexes vitaux, et allait au-delà de sa connaissance du monde. Il franchit le sommet d’un oppidum à l’herbe de plus en plus rare et désormais gelée. Les rochers étaient noirs. Un vallon minéral s’étendait devant lui dans un décor de pierres brisées, coupantes et acérées. Des peaux avaient été meurtries. Des vies allaient surement tomber. Des plaies s’étaient infectées. La piste pourpre sang se déroulait devant ses yeux. Ils étaient proches. Douleurs. Fatigue. Détresse. Les êtres humains allaient devoir bientôt stopper leurs fuites. Ils étaient au bord de l’épuisement. Bruissements d’ailes dans le vent. Effroi. Une ombre l’envahit d’un seul coup d’un seul. Il sentit venir la mort d’en haut. 
Chapitre 4
 
Les chanceliers étaient de retour de l’entremonde. Ils volaient de concert à la rencontre de leur maître. Peu importait la piste, ils ne pouvaient le manquer. Leurs sens étaient comme synchronisés à son empreinte. Ils virent au loin l’ange de mort tournoyer. Préparation. Attaque. Piqué.
Le Grand Orienteur n’eut que le temps de se jeter sur le côté. La sphinge à tête de rapace le frôla, son bec tueur claquant dans le vide, Il roula sur lui-même cherchant à éviter les serres de la bête mais cette dernière, relevant soudainement les pattes, arriva à lui taillader profondément le dos de son ergot acéré. La créature fantastique hurla sa colère de pas avoir tué sa proie. Son œil était mauvais. Elle reprit son vol, bien décidée à parachever ce qu’elle venait de commencer. Elle sentait le sang et la mort prochaine, et cela exacerbait ses sens. Le Grand Orienteur tenta de se relever malgré sa douleur. Le lieu dégagé de tout abri ne facilitait pas sa défense.
Reprise du vol dans les ascendances d’un air cristallin. Le grand tueur du ciel allait repasser à l’attaque. Les chanceliers connaissaient sa stratégie. Yash’et, celle qui avait le corps d’un aigle royal et la tête d’un loup blanc gronda, Maskaresh lui répondit en feulant. Ils craignaient de ne pas arriver à temps pour protéger le maître de ce qui serait l’ultime assaut de la créature. Ils savaient qu’il était sa proie. Leur devoir était de le sauver.
La créature au tronc de femme tournait dans le ciel pour donner son dos au soleil. Se rendre invisible pour tuer. Au sol, le maître, malgré sa blessure, tentait d’organiser sa défense. Á une centaine de pas sur sa droite, il vit une espèce de tumulus composée de pierres saillantes, imbriquées les unes dans les autres. Là, le prédateur aurait la tâche moins facile, peut-être même pourrait-il y trouver une cache ? Du sang s’écoulait maintenant abondamment de sa blessure sur sa peau grise de poussières. Il se sentit fourbu, des étoiles dans les yeux, avec la sensation de pouvoir perdre connaissance à tout instant. Ses pieds bronchèrent et le fil acéré d’une pierre brute aux éclats grossiers lui entama un peu plus les chairs. Au bord du vertige, il se rattrapa comme il le put, refusant à son corps de tomber et obligeant sa conscience à le maintenir éveillé. La sphinge tueuse avait terminé sa boucle et fixait maintenant sa proie. Pour elle, ce n’était qu’un jeu dont elle connaissait le gagnant. Un jeu gratuit. Une mort plaisante. Elle savoura sa chance, le terrain n’offrant aucune issue à sa victime, sa seconde attaque lui serait fatale. L’Autre allait être content du résultat. Le piège avait bien fonctionné. De toutes manières, elle en avait assez d’houspiller cette clique de geignards faibles et méprisables. Elle aurait bien voulu les supprimer tous, un par un, mais IL ne l’avait pas voulu ainsi. Elle pria pour que l’Orienteur puisse contempler sa propre mort.
La sphinge finit de tournoyer dans un dernier courant ascendant qui l’avait emmenée très haut dans le ciel, se confondant dans la luminosité du disque solaire. Ce fut là que le maître sut qu’elle allait attaquer. Le prédateur entama alors son piqué. Tout comme s’il était à ses côtés, l’Orienteur la sentait battre avec force l’air devenu si dense qu’il devint matière. Il la sentit prendre son accélération, puis atteindre sa vitesse. Dans un instant, elle allait replier ses ailes pour réduire encore sa résistance à l’air. Toujours plus vite. La tueuse était pratiquement sur lui, dans sa ligne de mire. Elle n’aurait même pas besoin de rectifier sa trajectoire tant il était lent. Sacrifice. Mort. Au bord de l’épuisement, le maître n’était plus qu’à quelques foulées du tumulus. Son ombre fondait sur lui à une vitesse vertigineuse. L’air se comprima, il se jeta alors au sol dans un élan désespéré. Dans un fracas d’air comprimé, les ailes de la sphinge se déployèrent brutalement, basculant son corps en arrière, les serres prêtes à le décapiter. C’était imparable. La mort allait l’envahir. Il s’apprêtait à ressentir le froid de la déchirure fatale. Le choc fut terrible. Il fut envoyé à terre à plusieurs mètres de là par la violence de l’impact, projeté sur les fondations du tumulus. Il se sentait toujours vivant, malgré les entailles supplémentaires infligées par les pierres tranchantes du sol. Il avait tout juste eu le temps d’apercevoir l’interception des chanceliers.
Yash’et et Maskaresh avaient volé au plus près du relief. Ils avaient estimé la tactique de la sphinge. Seul, le temps pouvait leur manquer. Ils volèrent le plus vite possible, à la limite de leurs possibilités. La situation était devenue si avantageuse pour la créature qu’elle ne s’intéressait plus qu’à sa proie. Que pouvait-elle craindre d’autre ? Après avoir raté son premier assaut, ce fut là, sa seconde erreur. Prétention. Quand elle freina pour basculer ses serres en avant et asséner ce qui devait être son coup fatal, les deux fauves volants lui déchirèrent les entrailles. Les chairs furent tailladées, libérant des flux ininterrompus de viscères au sang sali de tant de méfaits. La bête ouvra son bec crochu, cherchant dans un dernier réflexe l’air que ses poumons ne lui donnaient plus. Sans un cri, foudroyée, elle tomba comme une pierre. La mort s’était ruée sur elle à la vitesse de la lumière. Un silence de mort envahit alors la contrée. Les êtres soufflaient. L’effort avait été violent.
Le maître, toujours adossé au tumulus, prit doucement la parole devant les chimères et s’inclina :
- Miacchi, miu birash dräm ! Pianaton ptah (merci, mes grands amis, vous m’avez sauvé).
Il était épuisé. Ses bras et son torse avaient été lacérés par les arêtes vives des strates minérales et son dos n’était plus qu’une plaie sanguinolente et boursouflée. La fatigue et la peur conjuguées le rattrapait. Les deux chimères s’inquiétèrent de lui, du sang de sphinge dégoulinant encore de leurs crochets et de leurs gueules. Elles frémissaient. La chair fraîche mettait à mal la maîtrise de leur sens. Se sentant envahies par cette odeur de sang encore chaud, elles ne s’approchèrent pas plus de lui, gardant leurs distances. Maskaresh prit la parole :
- Nous sommes de retour dans le monde des lumières, Maître.
-  … Et je vous en remercie encore, gémit-il, encore sous le coup de la fulgurance de l’attaque qu’il venait de subir.
-  Avant de nous réjouir, que pouvons-nous faire ? Votre état réclame une soignante.
Yash’et s’était exprimée d’une voix douce, avec une pointe d’inquiétude.
La louve a toujours raison… reprit le maître, en direction de Maskaresh.
Puis il se tourna à nouveau vers Yash’et.
- Tu es chimère et chancelier ! Tu as des pouvoirs. Viens soigner mes plaies. J’ai confiance en toi et te respecte ainsi.
La louve aigle douta… douta d’elle-même. Elle ne savait pas si elle allait résister à l’appel de cette plaie qui s’offrait à ses tourments volcaniques. Rester consciente et maître de ses pulsions. Contrôler ses instincts maléfiques. Aider le Grand Orienteur de l’arche. Le laisser vivre. Son plumage fut parcouru d’une longue onde comme un frisson. Elle regarda Maskaresh qui grogna. Désapprobation. Dédain. Déjà, le maître, claudiquant, se dirigeait vers le ruisseau en contrebas. Les soins de la louve allaient le sauver. Les deux chimères en profitèrent pour se ruer sur la dépouille de la sphinge dans un festin cannibale.
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La journaliste n’avait pas pu se retenir. Mal au cœur. Hoquet et puis nausées. Malgré le vent des Caraïbes, l’odeur était insoutenable. Les oiseaux ressentirent leur peur. L’étau autour d’eux se resserrait toujours davantage. Les volatiles ne laisseraient pas facilement échapper ce festin de roi. Ce n’était pas tous les jours qu’ils allaient savourer la cervelle de leur plus redoutable prédateur mais n’était ce que cela ? Miguelito prit Anna Maria par le bras. Il était temps de repartir. Sans un mot, sans un cri, avec la mort d’un inconnu comme sacrifice. Elle ne comprenait pas. Miguelito avait peur, une peur qui ne le quittait pas. Ils quittèrent Xltapak sans se retourner, la bile au bord des lèvres. Les larmes coulèrent. Les joues du jeune garçon encore vierges de malheurs rougirent aussi. Il venait de vieillir. Elle regarda le jeune homme et se sentit bien seule, elle n’aurait pas d’homme contre qui se blottir ce soir.

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