Le Sablier des cendres
83 pages
Français

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Le Sablier des cendres , livre ebook

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Description

Greg Forbs, quadragénaire, est le principal actionnaire du géant pharmaceutique de Gallica.
Alors pourquoi se réveille-t-il nu dans un œuf, au beau milieu d’une décharge ?
Qui sont les inconnus à ses trousses ?
Saura-t-il survivre dans ce nouveau monde sans pitié ?


Avec "Le sablier des cendres", Jeanne Sélène signe une dystopie glauque au rythme effréné.


TW : violences éducatives, physiques, psychologiques et sexuelles.

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Informations

Publié par
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EAN13 9791096202140
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0030€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Table des matières
Démarrer
1. Arrivée
2. Première rencontre
3. Premier sommeil
4. Réveil
5. Une bagatelle
6. Ruines
7. Ascension
8. Sépare
9. Manipule
10. Force et déchéance
11. Innove
12. Soldats de plomb
13. Écrase
14. Zombies
15. Initiation
16. Sablier
17. École
18. Patience
19. Enfance
20. Éternité
21. Conception
22. Larmes de cendres
24. Seconde chance ?
Mot pour les lecteurs et lectrices
Remerciements

Du même auteur...  
Romans :  
Balade avec les Astres – Livre 1 : Un souffle de liberté
Balade avec les Astres – Livre 2 : L’héritage des dieux
Balade avec les Astres – Livre 3 : Le vent du nord
Balade avec les Astres – L’intégrale
La vengeance sans nom
La Route des chiffonniers
 
Nouvelles :
Aux éditions Luciférines :
Blanc comme neige (anthologie Sombres félins )  
Le sacrifié d’El Plomo (anthologie Civilisations disparues )  
Aux éditions Les Occultés :
On les aime (anthologie Dementia )  
En édition indépendante :
Sans faute (en téléchargement libre)  
S.O.S. (L’Indé Panda N°2)  
Le plus beau métier du monde (L’Indé Panda N°3)  
 
Albums jeunesse :
Mon copain Éthan est végane (illustré par Héloïse Weiner)  
Nicolas, le bébé koala (illustré par Korrig’Anne)  
L’arbre à chats (illustré par Isaa)  
Charlotte sans culotte (illustré par Korrig’Anne)  
L’enlumineur des étoiles (illustré par Astrid Bertin et Marceau Pradinas)  
Éthan et les animaux (illustré par Scarlet Mila)  
Jeanne Sélène
 
 
Le sablier des cendres
1. Arrivée
 
Il faisait chaud et sec, noir aussi. Son souffle étouffé chatouillait ses genoux. Il sentit qu’il était nu. L’espace étroit dans lequel il se tenait permettait tout juste de le contenir lové. Une sourde angoisse monta. Où se trouvait-il ? Il se rappelait la réunion du matin. Le dernier plan social avait été difficile à faire passer... Il était sorti de la salle avec un coactionnaire. Après un passage aux toilettes, ils étaient montés à bord de la voiture-autorail privée. Ils devaient déjeuner au Barsoliné , le restaurant le plus en vogue du moment. Il se rappelait avoir vérifié son reflet dans le miroir de l’engin. Son costume gris impeccable faisait ressortir l’acier de son regard déterminé. Il avait passé une main dans ses cheveux poivre et sel parfaitement coupés. Les quelques rides au coin de ses yeux lui assuraient tant la fascination des femmes que le respect de ses collaborateurs. À la tête de la plus grande société de Gallica, il était invincible.  
Avait-il été enlevé malgré la présence de ses trois gardes du corps ? Il rageait de n’avoir aucune mémoire du déroulement des événements. De quel droit l’avait-on enfermé ici ? Il ne parvenait pas à bouger tant les parois étaient resserrées autour de son corps dénudé. L’air venait à manquer, il peinait à reprendre son souffle. Il poussa un cri sauvage et, usant de toutes ses forces, appuya de ses bras et de ses jambes contre les cloisons.
Un craquement sec retentit. Il marqua une pause le temps de réunir le plus possible d’énergie et s’arc-bouta à nouveau. Les murs volèrent en éclats dans un bruit net.
Il se tenait dans les vestiges d’un œuf à la coquille sombre.
— Mais qu’est-ce que c’est que ce bordel ?, maugréa-t-il.
La nuit régnait alentour, une nuit lourde d’où sourdait une lumière glauque et brune. Le paysage environnant n’était que désolation : un vaste terrain vague jonché de carcasses d’engins rouillés et de monticules de déchets malodorants. Plus loin, on apercevait des ruines dont les ossatures métalliques pointaient vers le ciel saturé de nuages et d’ozone. Un large pylône électrique à demi écroulé se dressait à l’écart des bâtiments dévastés. Un vent tiède faisait claquer la bâche noire partiellement déchirée qui semblait en faire le tour.
Un éclair zébra le firmament, bientôt suivi d’un hurlement à glacer le sang. Un frisson lui parcourut l’échine. Toujours accroupi dans les vestiges de l’oosphère, il observa les alentours en quête d’un refuge. Quand son regard se posa à nouveau sur le pylône en treillis, il s’élança. Ses pieds nus glissèrent entre les détritus, cisaillant sa peau tendre habituée aux chaussettes de mohair et aux souliers sur mesure. Il serra les dents pour retenir un gémissement. Il ne s’abaisserait pas à se plaindre, il ne ferait pas ce plaisir à ceux qui l’avaient placé ici. Derrière lui, il perçut le bruit d’objets qui tombaient. On était probablement à ses trousses. Il força l’allure, s’aidant de ses mains pour progresser dans cet enfer d’immondices.
Il ne lui restait plus que quelques mètres à parcourir pour atteindre l’abri relatif entrevu plus tôt. Il entendait comme une course-poursuite dans son dos. Il risqua un coup d’œil, mais les collines d’ordures dissimulaient la source de cette rumeur. On devait être plusieurs à sa suite d’après le fracas qui montait derrière lui. Il en ressentit comme une bouffée de fierté : ils étaient conscients de s’attaquer à une pointure et avaient pris leurs précautions.
Son esprit formula à demi-mot une pensée critique quant à l’incohérence de la situation, mais il le fit taire dans un grognement. Il réfléchirait plus tard. Pour le moment, il ne devait pas se laisser rattraper. Point.  
Enfin parvenu au pied de la structure d’acier, il se glissa sous le plastique usé. Il resta immobile, couché sur le côté le temps que ses yeux s’accommodent à la faible luminosité. Un clochard avait probablement élu domicile ici. Il repéra quelques couvertures près des restes d’un feu, une vieille casserole cabossée et un gilet à capuche mité. Il se redressa et saisit le vêtement. L’odeur qui s’en dégageait lui fit froncer les narines. C’était probablement infesté de nuisibles, pourtant il faudrait s’en contenter, il ne voyait rien de mieux. L’habit, large et détendu, lui arrivait à mi-cuisse, masquant son sexe. Quelques boutons manquaient au niveau du ventre et du torse, laissant apparaître sa pilosité foisonnante et sa peau déjà obscurcie par la salissure.
Malgré le bruit assourdissant du vent qui s’engouffrait dans son refuge par les multiples interstices, il perçut les pas d’un humain. Saisissant la casserole en guise d’arme, il s’accroupit, prêt à bondir.
2. Première rencontre
 
L’homme qui venait d’entrer devait avoir quatre-vingts ans au bas mot. Vêtu de haillons, le corps amaigri, il semblait à peine tenir debout.
— Lâchez cette casserole et détendez-vous, lança-t-il d’une voix éraillée.
Sans se presser, il s’agenouilla sur les couvertures, sortit de sa poche un briquet et entreprit d’allumer un feu. Il tendit la main :
— Ma casserole, je vous prie...
Bouche bée, le manager s’exécuta. Le vieillard vida dans la gamelle le contenu d’une petite fiole qu’il conservait contre lui. Il y ajouta une poudre noirâtre et touilla avec une cuillère à soupe tordue. Il posa ensuite la timbale sur le feu sans cesser de tourner.
— Alors ? Vous êtes nouveau ici, visiblement... C’est quoi, votre petit nom ?
— Greg Forbs, répondit-il en tendant la main.
— Marvin.
Malgré son grand âge, il avait la poigne énergique.
— Quel est cet endroit ? Je suis loin de Nomis ?
L’ancêtre eut un rire sans joie.
— Bien loin de Nomis et de Gallica...
Greg tomba des nues. On avait réussi à lui faire passer la frontière ?! Dans quel territoire pouvait-il à présent se trouver ?
— Je ne pourrais vous dire comment s’appelle ce lieu... Pour ma part, je l’ai baptisé le champ des cendres.
— Le champ des cendres ?
— Vous comprendrez en temps et en heure.
La mixture commença à frémir, il l’éloigna du feu et tira d’entre les couvertures une cuillère à café d’aspect douteux.
— Tenez.
Greg déclina l’offre d’un geste.
— Vous ne devriez pas refuser, qui sait quand vous pourrez manger votre prochain repas...
— Qu’est-ce ?
— Vous n’avez pas envie de savoir !, s’amusa Marvin.
Le financier grimaça, mais saisit l’ustensile. On le testait, à coup sûr, il ne se montrerait pas faible.
— On peut dire que vous savez vendre votre camelote, lança-t-il au vieillard. Et vous, d’où venez-vous et que faites-vous ici ?, ajouta-t-il en plongeant sa cuillère dans la casserole puis en soufflant sur le liquide couleur café.
— Je survis, répondit-il calmement tout en portant l’aliment à sa bouche.
Greg fit de même. C’était totalement insipide et il en fut soulagé. « Survivre », que voulait-il dire par là ? Il se força à paraître nonchalant lorsqu’il demanda plus de précisions.
— Je pratiquais le quetkri avec quelques amis et m’apprêtais à frapper la balle... et « pouf », je me suis réveillé dans un œuf. Ça vous rappelle des souvenirs, pas vrai !?
Il sourit largement, découvrant des dents étonnamment belles et ordonnées.
— Ça doit bien faire trois mois que j’ai atterri ici. Je perds un peu le fil, je dois dire... Enfin, il m’a fallu rapidement comprendre les règles du jeu de ce monde pour ne pas y laisser ma peau.
— Un jeu ?
— Je ne vois pas comment appeler tout ceci autrement, fit-il avec un haussement d’épaules désabusé. Ça se boit finalement, vous voyez !, continua-t-il en changeant de sujet. Ça n’a aucun goût, c’est un avantage... C’est la seule chose comestible par ici, tout le reste n’est que déchets. Cette planète est une poubelle géante !  
— Vous croyez que nous sommes sur une autre planète !?, s’inquiéta Forbs avant de se reprendre très vite.
Surtout, ne jamais laisser transparaître ses émotions.
— Je ne crois pas, reprit le vieillard, j’en suis persuadé ! Le temps est souvent couvert, mais j’ai eu l’occasion de l’observer avant le grand sommeil : pas une lune dans ce ciel-là, aucune constellation en commun avec celles visibles depuis Gallica. Je ne suis pas astronome, mais ça ne fait pas un pli : nous sommes bien loin de chez nous.
Greg se tapota le menton du revers de sa cuillère tout en détaillant le vieil homme. Il avait l’impression de l’avoir déjà vu quelque part... Il était probablement en train de rêver — ou de cauchemarder plutôt. Son inconscient lui jouait des tours et il intégrait probablement des éléments de sa vie à son délire nocturne. Il se réveillerait bientôt et pourrait se moquer de son imagination débordante.
— Et alors, ce fameux règlement ?
Sûr de son hypothèse, l’homme d’affaires avait repris de sa superbe et dévisageait son interlocuteur avec une moue dédaigneuse.
— Il est très simple : les coquilles contenant les nouveaux arrivants constituent l’unique source de nourriture. Il pleut chaque matin, le seul moyen de se désaltérer est alors de récupérer l’eau tombant du ciel. Elle devient dangereuse à boire dès qu’elle entre en contact avec le sol. Et enfin (il posa la casserole maintenant vide et sortit de sa poche un couteau multifonction en piteux état), la dernière règle qui est aussi la plus importante : pour espérer sortir d’ici et que cela en vaille la peine, il faut accumuler suffisamment de cendres...
Il déplia doucement la lame en acier inoxydable.
— Des cendres ?, s’étonna Greg.  
— Ça a été un plaisir de parler avec vous, le nouveau. C’est toujours un bonheur de profiter d’un arrivage bien frais et naïf.
Sur ces mots, il bondit vers l’homme d’affaires, pointe en avant. Le corps de Greg réagit instantanément, des années d’arts martiaux ayant forgé des réflexes salvateurs. Utilisant contre lui la force de son adversaire, il parvint à le déséquilibrer tout en déviant l’arme. Malgré son apparence frêle, le vieillard ne manquait ni de vigueur ni d’adresse. En une fraction de seconde, il se reprit et attaqua à nouveau. Une lueur de folie flottait désormais dans ses yeux bruns. Il chercha à plonger sa lame dans le ventre de son adversaire qui l’évita d’un mouvement leste. Profitant du déséquilibre de son assaillant, Greg prit son élan et vint le percuter d’un coup d’épaule puissant. L’homme s’effondra et sa tête heurta violemment la gamelle vide. Il ne bougeait plus. Son corps se brouilla l’espace d’un instant, comme un mauvais hologramme, puis il se raidit avant d’imploser, laissant place à un tas de cendres. Comme munies d’une vie propre, les poussières se mirent à vibrer, de plus en plus fort, de plus en plus vite... Et, sous les yeux ébahis de Greg, s’amoncelèrent jusqu’à former une sphère de la taille d’un œuf de cane. Les vêtements du vieil homme gisaient désormais, informes.  
3. Premier sommeil
 
L’homme d’affaires resta interdit devant ce spectacle invraisemblable. Rationnel, il tentait de recoller les morceaux, d’analyser la logique sous-jacente, tous les petits détails vus et entendus depuis son arrivée dans ce lieu étrange.
Non, depuis mon arrivée dans ce rêve , corrigea-t-il mentalement. Pourtant, le doute commençait à s’insinuer. Et s’il ne s’agissait pas d’un cauchemar ? S’il était vraiment dans cet autre monde où les lois de la physique ne s’appliquaient pas ? Alors que devait-il en conclure ?  
Il se mit en devoir de fouiller la planque du vieillard, il y trouverait sûrement des réponses. Sous les couvertures en piteux état, il découvrit un ancien carton publicitaire. On y devinait encore une jeune femme au sourire éclatant exhiber un probable tube de dentifrice. Les inscriptions étaient écrites dans un alphabet inconnu. Il fronça les sourcils avec surprise. Le galléen était l’unique langue autorisée depuis plus de cinq cents ans, comment cela était-il possible ? Sous ce carton, un trou avait été creusé. Il y découvrit cinq œufs semblables à celui qui trônait désormais en lieu et place du corps de Marvin.
Subitement, son esprit se troubla. Il sentit une immense fatigue tomber sur lui, irrésistible. Incapable de lutter, il se laissa tomber plus qu’il ne s’allongea. Contre sa volonté, ses yeux se fermèrent peu à peu. Dans un sursaut de vigueur, il se redressa. Cet endroit s’avérait dangereux en plus d’être incompréhensible, il ne pouvait pas se laisser aller ainsi ! Pourtant, une force impitoyable le contraignait à lâcher prise et à s’abandonner au sommeil.
Alors que la torpeur l’envahissait, il se souvint de sa vie en Gallica, ce grand pays qui l’avait vu naître, grandir et dominer.
Il se souvint du pouvoir et de la réussite, bien sûr, mais alors que l’engourdissement se généralisait à tout son corps, il se souvint surtout des femmes...
Quand, après une longue journée en déplacement, ses collaborateurs avaient prévu une fille pour lui.
Il aimait les voir arriver, faussement timides. De son regard d’acier, il les jaugeait. Elles étaient indubitablement belles et jeunes ; leurs mensurations, idéales. Il était de notoriété publique qu’il aimait les hanches fines, mais les poitrines rondes et généreuses. Les rousses avaient sa préférence. Il aimait découvrir le triangle de leur toison de feu et parcourir leur peau laiteuse.
Il les laissait faire leur show : ondulations provocantes, bouches aguicheuses... Il en savourait d’autant plus la suite, il anticipait. Il aimait sentir son sexe se durcir, se gorger de sang. Il aimait leur langue sur lui et leur regard prometteur. Elles étaient soumises et bien dressées...
Mais, par-dessus tout, il aimait le moment où tout basculait. Quand les gémissements feints, fausse jouissance maintes fois répétée, se transformaient peu à peu en petits cris de douleur. Il aimait le moment où ils se muaient en sanglots quand, subitement et avec violence, il abandonnait la pénétration conventionnelle et se faisait plus agressif. Il aimait la toute-puissance alors ressentie. Il aimait que son membre viril soit capable d’infliger autant de souffrances. Il savait que ces filles n’avaient pas d’alternative, elles devaient subir ses assauts sans chercher à fuir. Entre sa brutalité et les représailles du proxénète, le choix était rapidement fait.  
Et il profitait avec délices de ces humaines devenues objets entre ses mains.
4. Réveil
 
Une lumière intense vint lui brûler la rétine à travers ses paupières fermées. Il se redressa avec précipitation, le cœur battant. Il se trouvait toujours dans l’abri de bâche. Abîmé, le plastique laissait passer un rai scintillant dans lequel une poussière noire et dense voletait.
Son corps, encore empreint des rêves luxurieux, s’était couvert pendant la nuit d’une pellicule crasseuse et collante.
L’incongruité et le ridicule de la situation lui explosèrent en pleine face. Le grand Forbs, à demi nu dans ce taudis ! Ses détracteurs se riraient de lui...
Un doute s’insinua. Et s’il s’agissait d’un complot médiatique. Si on l’avait piégé pour filmer sa déchéance et la retransmettre dans l’une de ces vulgaires émissions de télé-réalité ? Les producteurs avaient tous les droits, ou presque, depuis la loi 2327-2A. Avec les nouvelles technologies, on insérait facilement des caméras invisibles à l’œil nu dans un décor. On pouvait aussi manipuler les sens des candidats — volontaires ou non — pour les amener à voir ce qui n’existe pas... L’hypothèse semblait plausible.
Un grognement de son estomac vint arrêter ses pensées. Il avait diablement faim, la maigre pitance avalée la veille semblait loin. Les coquilles d’œuf, avait expliqué le vieux... Un jeu... Soit, il allait se plier à ces règles imbéciles et montrer aux téléspectateurs qu’il ne perdait rien de sa dignité, quelles que soient les circonstances.
S’adressant à un public imaginaire, il lança avec morgue :
— Bien, il me faut donc trouver la coquille d’un nouvel arrivant pour me sustenter. Allons-y !
Il rajusta son gilet informe comme il l’aurait fait d’un costume trois-pièces sur mesure, s’empara du couteau et se prit à rêver à l’audience de ses performances.
 
À l’extérieur, le ciel chargé d’ions négatifs était couvert de nuages menaçants. Se souvenant des paroles du vieil homme au sujet de la pluie, Greg retourna dans l’abri et se munit de la casserole ainsi que de la fiole. Il devrait récupérer un maximum d’eau. Comme dans un jeu vidéo, il allait faire le plein de ressources.
Il sentait ses cheveux se dresser sur son crâne sous l’effet de l’électricité statique. Un vent sec et violent emplissait l’environnement de bruits assourdissants. Les câbles écourtés, les bâches ajourées et les monceaux de déchets claquaient les uns contre les autres comme les drisses le long d’un mât.
Ce décor était excessivement réussi.
Lorsqu’il s’engagea au hasard sur les montagnes de détritus, ses pieds meurtris le firent grimacer. Il se reprit bien vite, affichant sur son beau visage arrogance et dédain.
Par où se diriger maintenant ? Ses yeux furetèrent parmi les immondices, à la recherche d’objets utiles à sa quête. Cartons décolorés, emballages plastiques déchirés, ferraille rouillée, boîtes en aluminium écrasées... Cet amas informe dégageait une odeur pestilentielle, rendant sa respiration malaisée.
Soudain, un grondement déchira l’atmosphère en même temps qu’un monstrueux éclair perçait le ciel à quelques pas de lui. Le sol s’enflamma un instant puis laissa place à un œuf semblable à celui qui l’avait accueilli la veille.  
Quelle aubaine ! Les producteurs lui facilitaient la tâche pour le début. Il s’élança vers le point d’impact, s’enlisant partiellement dans le sol meuble.
Il fallait faire vite, les autres concurrents ne tarderaient sûrement pas à arriver. Il venait de comprendre une nouvelle règle de ce jeu : visiblement, les nouveaux arrivaient dans un éclair. Bon à savoir pour la suite. Il commençait à imaginer une stratégie...
L’ovoïde se balança une fois, deux fois... Greg s’approcha jusqu’à le toucher. Il était d’un blanc pur, sa surface dure était tiède et pulsait, comme munie d’une vie propre.
Serrant le poing, Forbs concentra toute son énergie et frappa la surface immaculée. Aucun effet. Il réitéra, une fois, dix fois, sans plus de résultat.
C’est de l’intérieur que l’œuf se brisa, révélant une femme entre deux âges. Sur son visage anguleux se lisait une angoisse extrême. Ses courts cheveux teints d’un violet flamboyant...

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