LES Clefs du silence
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Description

Alors que le Festival de jazz bat son plein et que Montréal ondoie sous la canicule, un médecin est poignardé et scalpé dans une clinique du centre-ville. La scène de crime livre quelques éléments déroutants : des blocs de bois évoquant un groupe terroriste, un ordinateur trafiqué, un dernier patient introuvable.
Le sergent-détective André Surprenant fouille le passé de la victime : le docteur Pereira menait-il une double vie ? Sa veuve est séduisante, mais dit-elle la vérité ? L’affaire est complexe. Entre les références à la crise d’Octobre et les mystères entourant la construction du nouveau CHUM, Surprenant se trouve une fois de plus confronté à l’événement qui a bouleversé son enfance : la disparition de son père en 1970.
Mais il y a pire. Coincé entre les intérêts des multinationales, des appareils politiques, des services de renseignement et les conflits au SPVM, Surprenant comprend bientôt que lui et ses proches sont en danger.
Quinze minutes plus tard, les quatre sergents-détectives se retrouvaient dans ce qui était devenu au fil des mois leur quartier général : le « bureau » de Surprenant. Le terme ne désignait pas une pièce fermée mais plutôt, dans une salle commune, un espace de travail séparé de ses pareils par des demi-cloisons amovibles. Le lieu présentait trois attraits : il y régnait un ordre relatif, Surprenant l’avait muni d’une machine à espresso et d’un grand babillard sur roulettes, « emprunté » à l’escouade antigang. Pour l’heure, Guzman, qui chantonnait Ça plane pour moi depuis cinq minutes, y épinglait des photos de la scène de crime pendant que Brazeau, Sasseville et Surprenant dégustaient des cappuccinos.
— Qu’est-ce qui se passe en haut ? demanda Sasseville en faisant allusion à la passe d’armes entre Guité et Lajeunesse.
— Ce qui est sûr, c’est que ça dépasse le service, dit Surprenant. C’est au-dessus, l’hôtel de ville ou Québec. En attendant, faut avancer.
— Allez, on se magne le cul ! lâcha Brazeau, qui aimait les vieux films français.
Guzman épingla sa dernière photo, un gros plan de la tête scalpée de Andrew André Pereira. Surprenant ajouta trois fiches cartonnées, l’une marquée « Américain – draft dodger ? », l’autre « Maxime Trottier-Lefebvre », la dernière « FLQ-Bloc québécois ». Sasseville y alla d’une contribution, « Dominique Bernier », écrite en cursives sages et rondes.
Guzman apporta son grain de sel :
— Les Indiens ? Le gars a été scalpé, non ?
— Ça plane pour moi, hou hou hou hou, chanta Brazeau pour le narguer.
— Vous ne me prenez pas au sérieux ? Il est où, le scalp ? C’est quand même pas banal.
— Ce qui est important, c’est le vol, dit Surprenant. Le reste, c’est de la poudre aux yeux.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 10 janvier 2017
Nombre de lectures 1
EAN13 9782764432679
Langue Français
Poids de l'ouvrage 4 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0042€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Du même auteur
Adulte
La Marche du Fou, La courte échelle, 2000. Nouvelle édition, Nomades, 2016.
La Lune rouge , Québec Amérique, 1991, La courte échelle, 2000. Nouvelle édition, Nomades, 2016.
Prague sans toi , Québec Amérique, coll. Littérature d’Amérique, 2013.
LES ENQUÊTES D’ANDRÉ SURPRENANT
Le Mauvais Côté des choses , Québec Amérique, coll. Tous Continents, 2015.
L’Homme du jeudi , La courte échelle, 2012. Nouvelle édition, Nomades, 2016.
Le Mort du chemin des Arsène , La courte échelle, 2009. Nouvelle édition, Nomades, 2016.
Prix littéraire de la Ville de Québec et du Salon du livre de Québec, adulte, 2010
Prix Arthur-Ellis de la Crime Writers Association of Canada 2010
Prix des abonnés de la Bibliothèque de Québec, fiction, 2010
On finit toujours par payer , La courte échelle, 2003. Nouvelle édition, Nomades, 2016.
Prix littéraire Association France-Québec/Philippe-Rossillon 2004
Prix Arthur-Ellis de la Crime Writers Association of Canada 2004
Pour la jeunesse
FX Bellavance , vol. 1, La courte échelle, 2010.
Le Chasseur de pistou , La courte échelle, 2007.
Ma vie sans rire , La courte échelle, 2006.
Le Fil de la vie , La courte échelle, 2004.
Prix littéraire de la Ville de Québec et du Salon du livre de Québec, jeunesse, 2005
Le bonheur est une tempête avec un chien , La courte échelle, 2002.
Les Conquérants de l’infini , La courte échelle, 2001.
Pas de S pour Copernic , La courte échelle, 2001.
Le Trésor de Brion , Québec Amérique, coll. Titan+, 1995.
Prix 12/17 Brive-Montréal 1995
Prix du livre M. Christie 1996
La Cousine des États, Québec Amérique, coll. Titan, 1993.


Projet dirigé par Marie-Noëlle Gagnon, éditrice

Conception graphique : Claudia Mc Arthur
Mise en pages : Andréa Joseph [pagexpress@videotron.ca]
Révision linguistique : Diane Martin
En couverture : Photomontage d’Anouk Noël réalisé à partir d’oeuvres tirées de Shutterstock : © Thanapun / © Igor Iakovlev
Conversion en ePub : Marylène Plante-Germain

Québec Amérique
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Téléphone : 514 499-3000, télécopieur : 514 499-3010

Nous reconnaissons l’aide financière du gouvernement du Canada par l’entremise du Fonds du livre du Canada pour nos activités d’édition.
Nous remercions le Conseil des arts du Canada de son soutien. L’an dernier, le Conseil a investi 157 millions de dollars pour mettre de l’art dans la vie des Canadiennes et des Canadiens de tout le pays.
Nous tenons également à remercier la SODEC pour son appui financier. Gouvernement du Québec – Programme de crédit d’impôt pour l’édition de livres – Gestion SODEC.



Catalogage avant publication de Bibliothèque et Archives nationales du Québec et Bibliothèque et Archives Canada

Lemieux, Jean
Les clefs du silence
(Tous continents)
ISBN 978-2-7644-3265-5 (Version imprimée)
ISBN 978-2-7644-3266-2 (PDF)
ISBN 978-2-7644-3267-9 (ePub)
I. Titre. II. Collection : Tous continents.
PS8573.E542C53 2017 C843’.54 C2016-942027-2 PS9573.E542C53 2017

Dépôt légal, Bibliothèque et Archives nationales du Québec, 2017
Dépôt légal, Bibliothèque et Archives du Canada, 2017

Tous droits de traduction, de reproduction et d’adaptation réservés

© Jean Lemieux, 2017.
© Éditions Québec Amérique inc., 2017.
quebec-amerique.com





À Catherine, Alexis et Madeleine



Bien qu’ils soient parfois inspirés de la réalité, les personnages et événements décrits dans ce roman sont fictifs.



La rivière a repris les îles que j’aimais Les clefs du silence sont perdues
Anne Hébert, Le Tombeau des rois
Allô ! Ah ! C’est toé, Rose… Ben oui, les timbres sont arrivés… C’est ben pour dire, hein ? Un million ! Sont devant moé, là, pis j’le crois pas encore ! Un million ! J’sais pas comment ça fait, mais quand on dit un million, on rit pus ! Oui, y m’ont donné un cataloye, avec. J’en avais déjà un, mais celui-là, c’est celui de c’t’année, ça fait que c’est ben mieux… L’autre était toute magané… Oui, y’a assez des belles affaires, tu devrais voir ça ! C’est pas creyable ! J’pense que j’vas pouvoir toute prendre c’qu’y’a d’dans ! J’vas toute meubler ma maison en neuf ! J’vas avoir un poêle, un frigidaire, un set de cuisine… J’pense que j’vas prendre le rouge avec des étoiles dorées.
Michel Tremblay, Les Belles-Sœurs


1
CONCERT INTERROMPU
Le cellulaire du sergent-détective André Surprenant vibra alors qu’il se pressait, au milieu d’une cohorte de mélomanes, vers l’entrée du parterre de la salle Wilfrid-Pelletier. Il ne jongla pas longtemps avec l’idée d’ignorer l’appareil. Plus qu’un tic professionnel, répondre à un appel, à un texto, était devenu un réflexe d’autant plus automatique que, en ce soir de juillet, sa fille Maude entamait sa quarantième semaine de grossesse.
Il sortit l’appareil de sa poche. Geneviève, à son bras, se pencha pour lire le nom de l’importun sur l’écran. Elle soupira à la vue des neuf lettres « LP Brazeau ».
Allo ? Qu’est-ce qu’il y a ? s’informa agressivement Surprenant.
Un docteur assassiné dans une clinique rattachée à l’hôpital Saint-Luc.
Écoute ! Je suis en congé, j’entre à la Place-des-Arts avec Geneviève pour voir Chucho Valdés. Normalement, c’est le soir de Guzman.
Brazeau observa un moment de silence, question de faire sentir à son coéquipier qu’il compatissait avec sa situation conjugale, voire qu’il admirait la solidité de sa ligne de défense, mais qu’il savait qu’il allait céder.
Es-tu là ? maugréa Surprenant sous les regards curieux de ses voisins.
C’est un coup où on peut facilement être trois. Je te dirai même qu’on ne sera pas trois très longtemps.
Le moment est mal choisi.
C’est quelque chose de spécial. Enfin, je t’aurai avisé… Je comprends très bien que ce soir tu préfères la compagnie de Geneviève et de Chucho Valdés à celle d’un cadavre.
Il était 19 h 50. La foule les pressait vers l’entrée du parterre. Surprenant croisa les yeux de Geneviève. Il y lut la déception, un soupçon d’inquiétude, de même que l’expression d’une solidarité qui le réconforta : il pouvait s’éclipser, s’immerger dans ses enquêtes, elle le prenait quand il passait. Si elle l’aimait, c’était – entre autres choses – parce qu’il répondait à ses appels.
Bon, c’est où exactement ?
Ils appellent ça « le 1013 ». Près de l’hôpital Saint-Luc, au coin d’Hôtel-de-Ville et De La Gauchetière.
J’arrive.
Surprenant coupa la communication. Geneviève lui prit la main et l’entraîna vers le foyer.
Tu ne veux pas rester ? murmura-t-il.
Commence par m’expliquer de quoi il s’agit.
« Un docteur assassiné dans une clinique rattachée à l’hôpital Saint-Luc ». Paraît que c’est spécial.
Elle se dirigea vers la sortie et lui dit :
Quand je verrai Chucho Valdés, ce sera avec toi. Faisons deux heureux.
Sur l’esplanade, au milieu des badauds et des festivaliers, elle trouva ce qu’elle cherchait, deux jeunes agrippés l’un à l’autre, l’air fauchés, absorbés par un duo basse-saxo. Le couple accepta les billets et courut vers l’entrée de la Place-des-Arts.
Surprenant l’attendait à l’écart. Le soleil, caché derrière le Musée d’art contemporain, répandait une lumière dorée. L’air était humide, chaud, chargé de l’odeur caractéristique des rassemblements estivaux, un mélange de houblon, d’asphalte ramolli, de sueur, de graillon, de marijuana et des divers parfums, savons, eaux de Cologne à l’aide desquels hommes et femmes, dans des tenues qui variaient de la robe de soirée aux gougounes-et-bermuda, s’isolaient des miasmes environnants.
Veux-tu rentrer à la maison ? demanda-t-il.
Je t’accompagne jusqu’à cette clinique. Saint-Luc, pour moi, c’est associé à de mauvais souvenirs.
Ils marchèrent en direction est sur Sainte-Catherine. L’automne précédent, au cours de l’affaire de l’amputeur des ruelles 1 , il avait été blessé lors d’une fusillade. Appelée à l’urgence de l’hôpital du bas de la ville, Geneviève avait un moment craint le pire. Les séquelles qu’avait laissées à Surprenant la balle de Walther – une raideur à l’épaule gauche – étaient moins handicapantes que celles de Geneviève, qui avait soudainement compris que l’intégration de son conjoint au sein de l’escouade des crimes majeurs du SPVM avait augmenté, dans leur vie, le coefficient de danger.
There will never be another you . Pendant qu’un pianiste au crâne rasé et à la nuque tatouée d’une rose des vents jouait un de leurs airs fétiche, ils remontèrent la foule et gagnèrent l’intersection de Saint-Laurent. Il était inutile de prendre un taxi dans cette cohue. Ils parcoururent à pied, en silence, les six cents mètres qui les séparaient du périmètre de sécurité.
Une voiture banalisée et deux auto-patrouilles du poste 21 étaient sur les lieux.
Je suis désolé, dit-il en attirant Geneviève contre lui.
Ce n’est pas grave. Je vais flâner un peu au festival. Donne-moi des nouvelles avant minuit.
Au milieu des badauds, sous l’éclairage bigarré des gyrophares, il examina le visage de Geneviève. Cheveux châtains relevés en toque, pommettes saillantes, traits fins, yeux noisette lumineux, menton volontaire, tout y était. Elle était toujours l’amazone, le phare au milieu de la tempête. Pourtant son expression trahissait une autre inquiétude, sans rapport avec ce meurtre ou leur rendez-vous raté avec Chucho Valdés.
Ne t’en fais pas, dit-il. Si la biopsie était positive, le médecin aurait appelé.

Le 1013 avenue de l’Hôtel-de-Ville était un triplex de pierre, d’allure centenaire, à la fois austère et propret avec son toit mansardé recouvert d’acier. Par la rue De La Gauchetière, Surprenant pouvait apercevoir, sur Sanguinet, les panneaux de contreplaqué derrière lesquels s’élevaient les fondations du nouveau CHUM. Un agent montait la garde à côté d’une plaque marquée du sigle bleu de l’établissement : « Le 1013 – Psychiatrie Toxicomanie ».
Surprenant s’identifia et pénétra dans un espace qui jurait avec l’aspect vieillot de l’extérieur. Les cloisons du rez-de-chaussée avaient été abattues de façon à créer une pièce semée de postes de travail, de plantes vertes, de fauteuils disparates, et même de ce qui ressemblait, à l’arrière, à un coin-cuisine. La lumière pénétrait de deux côtés par de hautes fenêtres à carreaux. Un escalier d’acier noir suspendu à des poutres menait à deux mezzanines superposées. Des tableaux violemment colorés, d’une facture naïve, ornaient les murs de brique. Le tout ressemblait davantage à une galerie d’arts qu’à un centre de traitement dans la communauté.
Wow ! fit Surprenant.
Tu peux le dire ! lança Brazeau du haut de l’escalier. En voyant ça, on sait où va notre argent !
En chemise à manches courtes, sa panse comprimée contre une rambarde plutôt haute, peut-être conçue pour poser un dernier problème à un malheureux tenté de se précipiter sur les dalles du rez-de-chaussée, le sergent-détective Louis-Philippe Brazeau essayait de paraître moins futé qu’il ne l’était. Le comportement, fréquent, était à la fois le reliquat d’une enfance difficile, pendant laquelle il avait été l’un des souffre-douleurs d’une école de Rosemont, et l’expression d’une excitation liée à cette affaire « spéciale », le meurtre d’un médecin dans une clinique chic d’un hôpital universitaire.
Par ici, dit-il en désignant l’escalier de sa main garnie de l’alliance qui, selon de récentes confidences, le mettait face à une échéance encore plus pressante que les admonestations du médecin-conseil du SPVM : ou il maigrissait ou il se résolvait à la faire couper.
Surprenant prit des gants et des pantoufles dans les boîtes déposées à cet effet près de l’entrée et monta.
La première mezzanine s’ouvrait sur un couloir flanqué de chaque côté par deux portes. La décoration était plus quelconque, deux tables basses sur lesquelles s’empilaient revues et feuillets de vulgarisation, quelques chaises droites : l’espace servait de salle d’attente pour ce qui devait être quatre salles de consultation. Au bout du couloir, une porte noire, surmontée d’une lampe rouge et munie d’une barre antipanique, rappelait que le 1013, malgré ses airs branchés, demeurait un édifice assujetti au Code national du bâtiment.
Surprenant perçut une odeur à la fois fade et aigre, celle du sang. La porte avant droite s’ouvrit sur Guzman, ganté et plutôt pâle.
Surprenant entra. Le mort, mince, dans la cinquantaine, gisait sur une table d’examen moderne, surélevée à plus d’un mètre du sol, tel un catafalque. Ce qui frappait d’emblée, outre le sang qui avait coulé jusque sur le plancher, c’était l’absence de cuir chevelu. Au-dessus d’une ligne de démarcation quelque peu hachurée, quatre ou cinq centimètres en haut des sourcils et des oreilles, le crâne était visible, grisâtre, recouvert de membranes et de sang coagulé. Les cheveux épargnés étaient argentés et frisés. Une abondante quantité de sang avait coulé d’une plaie abdominale.
Scalpé et vidé comme un cochon, dit Brazeau d’un ton qui trahissait une certaine réprobation.
C’est qui ? demanda Surprenant en s’approchant.
André Pereira, cinquante-neuf ans, infectiologue, répondit Brazeau.
Le visage du mort, sourcils relevés, bouche et yeux ouverts, exprimait, plus que l’horreur ou la douleur, une stupéfaction indignée. Malgré la mort et le sang répandu, la peau était foncée, olivâtre.
Un infectiologue dans une clinique de psychiatrie ?
Et de traitement des dépendances, précisa Guzman. Psychoses, hépatites, VIH… C’est comme les fleurs, ça vient en bouquet.
Tu es en forme, ce soir, ironisa Surprenant en s’accroupissant à la périphérie de la flaque qui s’était formée au pied de la table.
Sébastien Guzman ne releva pas la désinvolture du ton de son aîné, encore moins sa présence sur la scène de crime. Jeunot de l’équipe à trente-quatre ans, il jouissait d’un tempérament insouciant, ce qui ne l’empêchait pas de faire preuve de perspicacité dans les rapports humains. Il avait ainsi observé que Surprenant, débarqué au SPVM depuis un an, était entré dans les grâces de leur patron des escouades spécialisées. Il ne lui avait pas échappé, non plus, que Louis-Philippe dit LP Brazeau, à qui son obésité et ses penchants éthyliques avaient failli coûter sa carrière, s’était réfugié dans l’ombre protectrice du nouvel arrivant, qui s’était taillé de facto un statut de leader au sein de l’escouade.
Qui l’a trouvé ?
L’employée du ménage, dit Guzman. À 19 h 15, elle a appelé le 911. Les gars du 21 sont venus et nous ont immédiatement appelés.
Ils ont court-circuité Hallé ?
Il fait de la planche au cap Hatteras. Il n’est pas remplacé, à cause des coupes budgétaires.
Surprenant ne commenta ni l’absence du sergent-enquêteur du poste 21, qui faisait l’objet d’une enquête interne, ni la situation générale du SPVM, dont le budget avait été amputé de quelques millions à l’approche des élections municipales. André Pereira était couché sur le dos, les genoux à demi pliés et tournés vers la gauche. Ses mains étaient maculées de sang séché. Au poignet droit, une Rolex. À l’annulaire gauche, un jonc en or.
Arme blanche, je dirais, commenta Brazeau.
Une chemise bleue à rayures, imbibée de sang, était déchirée sur sept ou huit centimètres, au centre de l’abdomen.
À part le scalp, il n’y a qu’une blessure, constata Surprenant. Il n’y a pas de sang ailleurs dans la pièce. Il a été poignardé là, tranquillement. Il n’y a pas beaucoup de sang autour de la tête. Il a été scalpé post-mortem.
La lampe sur le bureau est renversée, fit remarquer Brazeau. Le bureau lui-même a été déplacé de quelques pouces. La victime ne s’est pas laissé faire. Je dirais qu’il a été assommé, couché sur la table puis poignardé.
Surprenant regarda le tapis, les murs. Il avait l’impression que ses coéquipiers l’observaient.
Pas d’éclaboussures, confirma-t-il. Tu as raison, LP. Même sans tenir compte du scalp, il ne s’est pas fait piquer d’une façon ordinaire.
Les meurtres à l’arme blanche n’étaient ni instantanés ni propres. Les blessures au cou provoquaient des saignements importants, souvent en jets. Les atteintes à des organes vitaux de l’abdomen ou du thorax laissaient aux victimes la force de faire quelques pas avant de s’écrouler. Les éclaboussures permettaient souvent de déterminer leur course après l’agression. André Pereira, infectiologue, était mort sur place.
Des témoins ? demanda Surprenant.
Jusqu’ici personne, dit Brazeau. La clinique ferme à 18 heures.
Surprenant posa son doigt devant sa bouche, fit « Chut ! » et plia doucement l’avant-bras du cadavre. La peau était froide, mais il n’y avait pas encore de rigidité.
Une heure ou deux, dit Brazeau, qui avait dû lui aussi transgresser discrètement les règles régissant les scènes de crime. Ça pourrait être un patient tardif, entre 18 heures et 19 h 30.
Pourquoi un patient ? Ça peut être n’importe qui.
C’est un fou qui a fait ça, opina Guzman.
Je ne crois pas, dit Surprenant. La femme de ménage est ici ?
Dans la pièce à côté, avec un agent, dit Brazeau.
Elle n’a touché à rien ?
C’est une Salvadorienne, dit Guzman. Je dirais que ce n’était pas son premier mort.
Surprenant se recula de deux ou trois pas et promena son regard sur la salle de consultation. Sur les murs, deux affiches, l’une illustrant la cavité abdominale, l’autre, l’arbre respiratoire. Une armoire vitrée contenait diverses fournitures, seringues, instruments, bandages. Sur le bureau, un meuble froid en laminé sombre, dont un coin était écaillé, un ordinateur à écran plat dernier cri et un cerveau en plastique qui reposait sur une tige portant le nom d’une compagnie pharmaceutique.
Ce bureau est probablement partagé, avança Surprenant.
Comme toutes les salles de consultation, dit Guzman. Par contre, il semble que c’était la salle préférée du docteur Pereira. D’après la femme de ménage, il lui arrivait de travailler ici les jeudis soirs.
Les trois hommes se turent. Surprenant, tout en poursuivant son inspection, eut de nouveau l’impression que ses deux collègues lui dissimulaient quelque chose, pire, qu’ils s’amusaient à ses dépens.
La raison lui sauta aux yeux. Sur une étagère qui contenait des manuels de référence, à côté d’un marteau à réflexes, étaient posés trois blocs de bois, de trois ou quatre centimètres de côté, portant dans l’ordre les lettres F, L et Q.
Commence à être temps que tu allumes, dit Brazeau.


1 . Cf. Le Mauvais Côté des choses.


2
FLQ
Le Front de libération du Québec était entré dans la vie de Surprenant de façon insidieuse, à un âge où il aurait pu s’amuser, s’il avait eu accès à ce type de jouets, à empiler des lettres sur le tapis du salon de la maison familiale à Iberville. Ses premières lettres, il les avait vues, avant son entrée à l’école Saint-Georges, sur le journal que son père lisait chaque soir, en buvant une bière, pendant que sa mère préparait le souper. L’univers pénétrait dans le logement de la rue Riendeau par l’intermédiaire de ces grandes feuilles de papier qui bruissaient et que Maurice Surprenant, portant encore sa chemise de travail de la brasserie O’Keefe, commentait parfois à voix haute. Si les premiers attentats de 1963 à 1966 n’inspiraient au jeune André que des impressions vagues, il se souvenait parfaitement du soir de février 1969, alors qu’il avait huit ans, quand le bulletin de nouvelles de Radio-Canada s’était ouvert sur des images montrant des autos de police devant un bâtiment monumental à Montréal. Le FLQ avait fait exploser une bombe dans l’édifice de la Bourse. Il s’était bien demandé ce qu’était cette Bourse, la seule qu’il connaissait étant le sac à main de sa mère, Nicole. Il n’avait pas posé la question à son père, qui avait déjà commencé à cette époque à écouter de la musique bizarre et à fumer des cigarettes qui sentaient drôle quand Nicole travaillait le soir au casse-croûte. Il était difficile de savoir si Maurice Surprenant approuvait ces poseurs de bombes. Ce qui était sûr, c’est que contrairement à Madame Pomerleau, son professeur de troisième année, il n’en disait pas de mal.
La situation familiale devait changer l’année suivante. Le soir du 30 septembre 1970, le camion de livraison de son père était retrouvé, abandonné, à Saint-Jean. Le beau Maurice de Nicole avait disparu sans laisser de traces. L’enquête policière s’était fondue dans les événements qui devaient secouer le Québec pendant l’automne : l’enlèvement de James Richard Cross, un diplomate britannique, celui de Pierre Laporte, un ministre du gouvernement Bourassa, le Québec occupé par l’armée canadienne, la découverte du corps de Laporte dans un coffre d’auto, la fuite de quelques felquistes vers Cuba, l’arrestation des membres de la cellule Chénier à La Prairie, ce qui devait entrer dans l’histoire sous le nom de « crise d’Octobre ».
Trente-huit ans plus tard, Surprenant, les yeux fixés sur les blocs de bois, déclara :
Tu me niaises.
C’était là, opposa Brazeau. À mon avis, ça ne sert pas aux ophtalmos.
Le FLQ, c’est du folklore, dit Surprenant. Jusqu’à preuve du contraire, c’est une curiosité, mais je dirais qu’il ne faut pas que ça sorte d’ici.
Moi, je trouve ça pas mal cool, lâcha Guzman.
Brazeau fit pivoter son torse massif pour faire face à son co équipier.
Sébastien, tu es né cinq ans après les événements. À ta place, je me garderais une petite gêne. Il y a certaines choses que tu ne comprends pas.
Heille ! C’est pas parce que je suis jeune que je ne connais pas mon histoire !
Ce qu’on voudrait que tu comprennes, expliqua Surprenant sur un ton plus conciliant, c’est qu’un cadavre à côté des trois lettres FLQ, ça donne des maudites bonnes nouvelles.
DCD plus FLQ égale BOUM, résuma Brazeau.
Sans compter qu’on aurait les politiciens et la GRC sur le dos, dit Surprenant.
La GRC et le SCRS 2 , je te passe un papier que c’est pas cool, renchérit Brazeau.
OK, concéda Guzman. Qu’est-ce que vous proposez ? Les blocs, on ne peut pas nier qu’ils sont là.
De la main, il désigna les trois cubes de bois. Surprenant s’approcha de l’étagère. Il s’agissait de jouets, chaque cube de bois portant une lettre différente sur chacune de ses faces. Avec leur patine ancienne, leur lien avec l’enfance, leur référence à une période trouble de l’histoire du Québec, les trois blocs produisaient l’effet souhaité : ils étaient sinistres.
Qui est entré dans cette pièce jusqu’ici ? demanda Surprenant.
La femme de ménage et un agent du 21, dit Guzman.
Ils n’ont peut-être rien remarqué. Je propose d’escamoter les blocs.
Escamoter des pièces à conviction ? tonna Brazeau. Bout de cierge ! Es-tu tombé sur la tête ?
On les photographie, on les glisse dans un sachet et on les rapporte discrètement à Versailles. Si on les laisse ici, avec les allées et venues des techniciens, cent piastres que c’est en ligne demain matin.
Quand même ! protesta Guzman. On va se faire tomber sur la tomate.
J’en prends la responsabilité, si vous n’avez pas les nerfs. Je suis sûr que Guité va nous féliciter demain. Allez ! On n’a pas de temps à perdre !
D’accord, dit Brazeau. Mais on se couvre avec des photos. Si on coule, on coule ensemble.
Les trois policiers prirent des clichés de la pièce, en s’attardant sur l’étagère portant les lettres FLQ. Affichant une mine grave, Surprenant se laissa filmer par Guzman alors qu’il saisissait les blocs de sa main gantée et les glissait dans un sac d’échantillon.
La corde au cou, dit Brazeau qui avait un faible pour les formules dramatiques.
On cogna à la porte. Guzman ouvrit. Les techniciens, suant sous leurs combinaisons blanches, étaient impatients de se mettre à la tâche.

Ana Tavares, soi-disant « spécialiste en poussières, résidus, traces et petites affaires », était de quart ce soir-là. Sous le regard goguenard de Brazeau, Surprenant l’invita, d’un mouvement de la tête, à le rejoindre dans le bureau d’en face, dont il garda néanmoins la porte ouverte.
Qu’est-ce que je peux faire pour vous, sergent ? demanda Ana.
Le ton était faussement formel. L’automne précédent, Surprenant et elle s’étaient rencontrés sur une scène de crime dans une ruelle de la Petite-Italie et avaient jeté les bases d’une relation ambiguë : elle ne lui avait pas caché qu’il lui plaisait, lui gardait ses distances tout en jouissant d’une interlocutrice privilégiée dans les services de l’identité judiciaire.
Le mort, à côté, s’appelle André Pereira.
Si la communauté portugaise de Montréal, historiquement concentrée dans la partie sud-ouest du Plateau, ne se distinguait pas par un fort taux de criminalité, elle demeurait difficile à sonder. Besogneux, vaguement méfiants, les descendants des ouvriers qui avaient fui le régime de Salazar ne se précipitaient pas aux postes de police de quartier quand venait le temps de mettre au jour quelque combine.
Les Pereira, ça ne concurrence pas les Tremblay et les Nguyen, mais ce n’est pas ce qui manque à Montréal.
Un André Pereira infectiologue dans un hôpital universitaire, c’est moins courant.
J’en parlerai à papa. Tu aimes mes cheveux ?
Elle avait coupé ses cheveux à la garçonne, les avait même agrémentés d’un soupçon de mauve. Couplé à ses grands yeux bruns, à son nez arqué, à sa bouche charnue et expressive, son nouveau look renforçait son charme prédateur.
Ça te va très bien. Tu me donneras des nouvelles ?
La technicienne, plus grave, scrutait le visage de Surprenant.
Je sais que tu m’utilises, André. Quand tu es arrivé l’an dernier, tu étais charmant. Fais attention, tu es en train de devenir comme eux.
Elle sortit, laissant Surprenant perplexe. Ana était-elle lucide ou paranoïde ? Elle l’avait souvent mis en garde contre son entourage au SPVM. « Méfie-toi de Guité. Il joue au protecteur, mais il te sacrifiera sans pitié s’il doit sauver sa peau. » Ou encore : « Brazeau est une catastrophe ambulante. À un moment donné, il va te mettre dans l’embarras. » Fais attention, tu es en train de devenir comme eux . Il chercha en vain un miroir sur les murs du bureau. Pouvait-il rester enquêteur aux crimes majeurs du SPVM sans être contaminé par le cynisme ambiant ?
André ? Veux-tu interroger la femme de ménage ?
LP, dans l’embrasure de la porte, posait sur lui un regard inquisiteur.

Marina Barrios était une petite femme sèche, dans la cinquantaine. Les cheveux crépus retenus sous un foulard, les yeux d’un bleu délavé mis en valeur par un teint qui évoquait le vieux cuir, elle semblait excédée par la tournure des événements.
Vos hommes, là, ils salissent partout.
Ça me surprendrait, madame. Une partie de leur travail est de ne rien salir.
En tout cas, ils mettent tout à l’envers. Sortez votre mort que je finisse mon ménage !
Il n’est plus question de ménage, dit Surprenant. La clinique est fermée au moins jusqu’à lundi.
Et moi ? Ils vont me payer à ne rien faire ?
N’ayez aucune inquiétude de ce côté. Acceptez-vous de répondre à quelques questions ?
Après, je peux partir ?
Sans problème.
À son arrivée, à 19 heures, la porte d’entrée était verrouillée et la clinique lui avait paru déserte. Elle avait commencé par s’occuper du coin-cuisine (« Ces cochons se donnent même pas la peine d’essuyer les comptoirs ») avant de monter au premier étage. Elle avait cru qu’il n’y avait personne parce que toutes les portes des salles de consultation étaient fermées.
Le docteur Pereira avait l’habitude de laisser sa porte ouverte ?
C’est ça. Il était là, à son bureau, avec son petit ordinateur, et il lisait des papiers.
Vous voulez dire qu’il ne recevait pas de patients ?
J’en ai vu un, une fois, un de ces jeunes sans cervelle. Le plus souvent, le docteur Pereira était seul et il lisait des papiers. Des papiers, des papiers, encore des papiers. Vous devriez vous occuper de ça au lieu de me retenir ici.
Marina Barrios fixait Surprenant d’un air futé.
Vous voulez dire que les papiers sont partis ?
Avec l’ordinateur et le beau sac en cuir. Le fou, il n’a pas juste pris les cheveux !
Surprenant libéra l’employée et retrouva Brazeau dans le corridor.
Le scalp ? Il est où ?
Bon point, accorda Brazeau en se massant la mandibule.
Guzman était en train de dresser l’inventaire du bureau. Surprenant l’y rejoignit pendant que Brazeau, à l’extérieur, utilisait l’ordinateur d’une auto-patrouille pour en savoir plus sur la victime. Quinze minutes plus tard, les trois enquêteurs firent le point autour d’une table du rez-de-chaussée.
Pour résumer, commença Guzman, le mort n’a plus de porte feuille, plus de clefs, plus de cellulaire. S’il faut en croire l’employée du ménage, on a aussi volé son sac en cuir, son ordinateur et, peut-être, des documents.
Par contre, il a toujours sa Rolex, dit Surprenant. Pourquoi scalper quelqu’un qu’on veut voler ? La scène de crime a un côté barbare, presque rituel. Le vol des effets personnels et des documents, après le meurtre, ça fait plutôt méthodique. Ça ne marche pas.
À choisir entre les deux, j’irais pour la méthode, dit Brazeau. Avoir l’air barbare, rien de plus facile.
Quand même, scalper un cadavre… protesta Guzman.
L’ordinateur du bureau ? s’informa Surprenant.
Je n’y ai pas touché. Ce que je peux dire, c’est qu’il était en marche, dit Guzman.
L’assassin a pris les clefs de Pereira. Il a pu sortir par-devant et verrouiller derrière lui. Ou encore partir discrètement par l’une des portes arrière. Il n’y a pas de caméra ou de système d’alarme ?
Il y a un emplacement pour une caméra de surveillance à l’entrée, dit Guzman. La caméra est manquante. Faudra chercher pourquoi. Côté sécurité, cette clinique est une passoire.
Les fous ont besoin de liberté, statua Brazeau. C’est mon tour ? Pereira n’a pas de casier. Marié, deux enfants. Il habite pas très loin de chez toi, à Outremont. On cherche à localiser son cellulaire. J’ai téléphoné à la réceptionniste de la clinique. Elle a vu Pereira à 18 h 10, avant de partir. Il lui a paru fébrile.
« Fébrile ? » releva Surprenant. C’est ce qu’elle a dit ?
Absolument. Probablement le genre de fille qui vivote après avoir fait trois bacs. Elle m’a tout de même confirmé que Pereira attendait un patient : Maxime Trottier-Lefebvre, vingt-huit ans, domicilié dans Villeray. Le dossier est sur le bureau de la réception niste.
C’est déjà quelque chose, dit Surprenant. Le meurtre s’est donc déroulé entre le départ de la réceptionniste à 18 h 10 et l’arrivée de l’employée du ménage à 19 heures. Il y a trois possibilités : ou Pereira a ouvert au tueur, ou celui-ci possédait les clefs de la clinique, ou enfin il était caché quelque part dans la bâtisse avant 18 h 10.
Un agent cogna deux coups brefs sur un classeur pour se signaler à leur attention.
Excusez-moi… Un gars, dehors, aimerait parler à l’un d’entre vous.
Un journaliste ? Qu’il attende le communiqué officiel, grogna Brazeau.
Il m’a dit qu’il était le directeur des services professionnels du CHUM. Ou de quoi de même.

Dans la rue, le périmètre de sécurité avait été élargi à trente mètres. L’unité de commandement et la fourgonnette de l’identité judiciaire étaient stationnées plus au sud sur l’avenue de l’Hôtel-de-Ville pendant que des équipes de télévision étaient à pied d’œuvre sur De La Gauchetière. Un homme en veston et cravate, un attaché-case noir au bout du bras, le port très droit, attendait de l’autre côté des rubans jaunes. Surprenant s’avança vers lui.
Monsieur ?
Docteur Pierre Désautels. Je suis le directeur…
Je sais. Suivez-moi.
L’unité de commandement était un havre de paix au milieu du désordre. Il y régnait l’habituel parfum de diesel et de café, ce soir-là agrémenté d’une note fruitée : un panier de fraises était posé sur une table. Surprenant invita le médecin à prendre place.
Sergent André Surprenant. Vous vouliez me parler ?
Ça me semblait important.
Pourquoi ?
La soixantaine, plus d’un mètre quatre-vingts, le torse en tonneau, Désautels semblait en bonne forme physique. Son visage était une variation sur trois thèmes : l’angle droit, le rouge et le blanc. La mâchoire était aussi carrée que les lunettes à monture d’acier étaient rectangulaires. Sous l’effet combiné de la génétique et de l’alcool ou du golf, le teint était de brique, le crâne – lui aussi carré – ceint d’une couronne de cheveux et d’une barbe courte, blanche, drue, qui témoignaient de soins attentifs. Seule note discordante dans cet assemblage bicolore, les yeux d’un azur très pur posaient sur Surprenant un regard irrité : l’homme, manifestement, n’avait pas l’habitude d’être bousculé.
Je suis directeur des services professionnels du CHUM. Si j’apprends qu’un de mes médecins a été assassiné sur son lieu de travail, c’est normal que je vienne aux nouvelles, non ?
Qu’avez-vous appris exactement ?
André était absent de la réunion du conseil d’administration ce soir. C’était inhabituel. Je lui ai envoyé un texto : il n’a pas répondu. Encore plus inhabituel. Je sortais de la salle de réunion quand le responsable de la sécurité m’a appelé pour me dire qu’il y avait un incident majeur au 1013.
« Un incident majeur » ?
Il a utilisé cette expression. Ça doit faire partie de leur jargon.
Quelle heure était-il ?
20 h 15. J’ai ouvert la télévision. On annonçait qu’un médecin avait été assassiné au 1013. J’ai tout de suite pensé que c’était André.
Tout en pestant intérieurement contre la fuite, Surprenant observait le visage du directeur. Désautels était calme, maître de lui, et paraissait sincère.
Pourquoi avez-vous pensé qu’il s’agissait du docteur Pereira ?
Ce n’est pas compliqué : il était le seul à traîner au 1013 après les heures de fermeture.
Ce n’est pas un peu bizarre, cette habitude de recevoir des patients psychiatriques seul, le soir ?
C’est pire que bizarre, ce n’est pas sécuritaire. J’ai émis des directives pour que la pratique cesse. Vous pourrez les retrouver dans mes archives. Mais André avait sa façon de faire les choses.
Vous l’appelez par son prénom ? Vous le connaissiez bien ?
Les yeux bleus s’embuèrent.
Je ne sais pas si je peux dire que nous étions amis, mais j’ai été invité chez lui deux ou trois fois. Nous avons travaillé ensemble pendant plus de quinze ans.
Vous êtes infectiologue vous aussi ?
Le visage de Désautels exprima une surprise mêlée de mépris.
J’étais chirurgien. Chirurgien biliaire, plus précisément. J’ai surtout côtoyé André au conseil des médecins. Il était très impliqué sur le plan administratif. Le 1013, par exemple, c’était un peu son bébé. Pouvez-vous me dire ce qui s’est passé ?
Vous savez parfaitement que non. Je vous recontacterai dans le cours de l’enquête.
Désautels saisit la poignée de son attaché-case.
Je suis venu ici pour une autre raison. Avez-vous parlé à sa femme ?
Pas encore.
Je vous conseille de ne pas tarder. Le pire, ce serait qu’elle apprenne ça sur les planches.
Qu’est-ce que vous voulez dire ?
André était marié avec Dominique Bernier. Ce soir, elle joue dans une pièce de Tremblay au Rideau Vert. Sur scène, elle est protégée. Mais je suis certain que son téléphone, dans la loge, doit être en train de sonner.
Merci du tuyau. Je ne comprends pas que la nouvelle soit sortie si vite.
Désautels consulta sa montre.
Vous avez une demi-heure, max.


2 . Service canadien du renseignement de sécurité. Ce service a remplacé en 1984 l’ancien département de sécurité de la Gendarmerie royale du Canada ou GRC.


3
LES ARCHANGES DE MALHEUR
Tu ne connais pas Dominique Bernier ? s’étonna Brazeau.
Je ne regarde pas la télé.
Gyrophare sur le toit de l’auto banalisée, Surprenant et Brazeau remontaient Berri en direction nord. Ils durent ralentir au croisement de Sainte-Catherine. Les abords de la station de métro grouillaient de pickpockets et de revendeurs. Le flux des passants était encore orienté vers le site du festival.
Roxane, dans Les beautés du diable ?
Connais pas, mais j’imagine que tu vas pouvoir me raconter tout de sa vie…
Dans la pénombre de l’habitacle, il était impossible de savoir si Brazeau rougissait. En tout cas, il émit le grognement qui signalait chez lui la contrariété. Bien que fanatique d’opéra, sa culture demeurait essentiellement télévisuelle, ce qui n’arrangeait rien à sa condition physique. Il avait beau attribuer à Nathalie, son épouse en titre, ses fréquentes références à Star Académie et au Banquier , Surprenant l’avait déjà surpris à feuilleter Échos Vedettes .
Je ne suis pas allé à Brébeuf, moi !
Elle commence à être vieille celle-là. Dominique Bernier ?
C’est un cas : il n’y a pas de potins. Elle joue à la télévision, au cinéma, au théâtre. Femme superbe, intelligente, discrète, ça finit là.
Surprenant ne dit rien. Leur bavardage recouvrait un malaise trop familier : archanges de malheur, ils allaient déposer la mort, comme une bombe, au cœur d’une vie tranquille.
Comment on s’y prend ? demanda Brazeau. Deux bœufs dans un théâtre, ça attire l’attention.
L’important, c’est qu’elle ne l’apprenne pas n’importe comment.
Dix minutes plus tard, ils immobilisaient leur véhicule dans la zone de débarcadère du Théâtre du Rideau Vert. Le titre « LES BELLES-SOEURS » s’étalait en rouge sur l’affiche.
Tu parles d’une idée, du théâtre de Tremblay en plein été ! maugréa Brazeau.
Ils essaient peut-être une nouvelle formule, dit Surprenant. La pièce a dû commencer vers 19 heures.
Seule derrière le bar du foyer, une placière semi-gothique mitraillait son téléphone.
Nous avons besoin de voir madame Bernier.
La jeune fille ouvrit des yeux soulignés de khôl, posa un index à l’ongle noir sur ses lèvres violettes et murmura :
C’est impossible ! Elle est sur scène.
Nous lui parlerons après la représentation, expliqua Surprenant.
C’est impossible.
Faudra que ça devienne possible, dit Brazeau en sortant son badge.
De mauvaise grâce, l’employée les entraîna dans une coursive éclairée par des ampoules nues, qui sentait la poussière et la cigarette. « … mais les filles ordinaires qui attrapent un p’tit, là, ben j’les plains pas pantoute ! » entendait Surprenant à travers la cloison. Après avoir indiqué aux policiers la présence d’une marche, la jeune fille ouvrit précautionneusement une porte marquée « SILENCE ». « Tu y vas pas un peu fort, Rose ? » leur parvint plus clairement. Un technicien vêtu de noir leur jeta un regard indigné. La jeune fille gesticula. Le technicien, du pouce, la dirigea vers l’arrière. Vingt secondes plus tard, Surprenant et Brazeau faisaient le pied de grue devant une porte sur laquelle était épinglée une feuille affichant les quinze lettres « PIERRETTE GUÉRIN ».
« Pierrette » ! grinça Brazeau. On avait tous une tante Pierrette quand on était petits.
Pas moi.
De longues minutes s’écoulèrent. Les deux hommes ne s’étaient jamais trouvés dans la position d’attendre la personne à laquelle ils devaient annoncer la mort d’un proche. Il y eut la fin de la pièce, marquée par le Ô Canada , les applaudissements, les rideaux. Enfin, une petite femme aux traits durcis par le fard apparut, discutant ferme avec un collègue accoutré d’une chemise à carreaux. Brazeau donna un coup de coude à Surprenant, qui s’avança :
Madame Bernier ?
La femme s’immobilisa, posa sa main sur le bras de son compa gnon.
Qui êtes-vous ?
Surprenant déclina son identité. Le visage de Dominique Bernier, déjà altéré par le maquillage, se figea.
Il est arrivé quelque chose aux enfants ?
Autour d’eux, on commençait à s’attrouper.
Rien, madame. Pouvons-nous passer à côté ?
La comédienne parut soulagée.
Donnez-moi deux minutes, voulez-vous ?
Sans attendre la réponse, elle se réfugia dans sa loge.
Qu’est-ce qui se passe ? demanda une ménagère aux cheveux orange.
Rien de grave, assura Brazeau. S’il vous plaît, retournez à vos affaires.
Trente secondes plus tard, un hurlement animal retentit dans la loge, suivi d’un bruit sourd. Surprenant se précipita dans la pièce. Dominique Bernier, les yeux exorbités au milieu de son masque tragique, hoquetait d’horreur sur le plancher. Près de sa main, le rectangle noir d’un cellulaire renversé. Pendant que la femme aux cheveux orange se pressait auprès de la comédienne, Surprenant le récupéra. Sur l’écran, il aperçut, en gros plan, la tête scalpée d’André Pereira.
La photo avait été envoyée à 20 h 06 à l’aide du téléphone du mort.

En sortant du théâtre, Surprenant annonça à Brazeau qu’il rentrait chez lui.
Tu ne veux pas retourner sur la scène de crime ?
J’en ai assez pour ce soir. Ce dont j’ai besoin, là, c’est de retrouver Geneviève et dormir.
C’est comme tu veux. Sept heures trente au Tim ?
OK.
Surprenant se retrouva sur le trottoir, au milieu des grappes de jeunes qui dérivaient de bar en bar en ce lendemain de la Fête du Canada. La chaleur demeurait étouffante. Des femmes en jupe, des hommes en short promenaient des chiens qui haletaient, un vieillard en camisole fumait sur un balcon au-dessus d’une pizzeria. Surprenant héla un taxi, qui le déposa quinze minutes plus tard chez lui, avenue de l’Épée.
Sous les grands arbres, la maison était silencieuse et relativement fraîche. William et Olivier, les fils de Geneviève, étaient à Cape May avec leur père. Dans le salon, le lit de Chat était désert. Devant la fenêtre, ses touches blanches réfléchissant la lumière des lampadaires, le Steinway de concert de son oncle Roger entreprenait, couvercle fermé, sa traversée de l’été. Après le remplacement des dernières fenêtres originales, la climatisation de la maison victorienne était le prochain cheval de bataille de Geneviève. Surprenant se dirigea vers l’armoire aux liqueurs, dans la cuisine, et se versa un généreux verre de scotch. Il goûta une première gorgée, franchit l’arche qui menait à la salle à manger, apprécia distraitement la beauté de la table de chêne et du vaisselier encastré et s’immobilisa devant la photographie qui surplombait le buffet. Roger, encore svelte dans un habit de soirée, posait sur lui son regard avenant et impénétrable.
Surprenant lui porta un toast. Salut, vieux Bédouin !
L’architecte, qui l’avait hébergé après la disparition de son père, se signalait, entre autres choses, par sa tolérance à la chaleur. Quand tout le monde suait, pestait contre la canicule, son oncle allait et venait entre sa maison et son bureau du centre-ville, avec sa cravate et son veston de lin, aussi sec, aussi cool qu’un serpent des sables. Cette calme élégance recouvrait quelques zones troubles. Surprenant avait été étonné d’apprendre l’automne précédent que son mentor, malgré ses airs de dilettante, avait infiltré le crime organisé au profit de plusieurs gouvernements. À moins que ce n’eût été l’inverse. Cet homme discret était mort un an plus tôt en emportant ses secrets, l’origine du cancer qui avait envahi son foie et ses os, mais surtout le rôle qu’il semblait avoir joué dans la conception du neveu à qui il avait si généreusement légué sa maison et son Steinway. La couleur des yeux d’André et sa ressemblance de plus en plus frappante avec le Bédouin l’avaient amené, l’automne précédent, à cette conclusion stupéfiante : il ne pouvait être le fils de Maurice, il était plutôt celui de Roger. Le fait le laissait avec un lot de questions au sujet de sa mère, qui lui paraissait trop âgée pour être affrontée à ce sujet. Lui-même avait décidé de conserver extérieurement le statu quo . Roger était toujours son « oncle ». Maurice, qui l’avait élevé jusqu’à l’âge de neuf ans, était toujours son « père ». La vie lui fournirait probablement l’occasion de savoir ce qui s’était passé un certain jour d’avril 1960, deux mois avant que Maurice n’épouse Nicole Goyette à l’église Saint-Athanase d’Iberville.
Surprenant vida son verre en deux gorgées. L’annonce de la mort de Pereira, dans cette loge de théâtre qui sentait la sueur et le fixatif à cheveux, avait été éprouvante. Peu d’humains étaient aussi entraînés à gérer leurs émotions que les comédiens. Dominique Bernier avait pourtant été emportée, désintégrée par la mort de son mari, aussi violemment que par un tsunami ou un crash d’Airbus. Elle avait pleuré, rugi, arpenté la loge de long en large, frappé les murs, fracassé une lampe sur pied, poursuivie par la ménagère aux cheveux orange qui tentait de l’enfermer dans ses bras maigres. Debout à l’écart, pâle d’émotion, Brazeau se révélait, dans les circonstances, aussi utile qu’un menhir. Surprenant avait attendu que l’orage passe. Au bout de deux ou trois minutes, Dominique Bernier s’était réfugiée dans un divan de cuir dont un des bras était réparé avec du Duck Tape et avait demandé d’une voix rauque :
Qu’est-ce qui s’est passé ?
Le mascara, le maquillage s’étaient délayés, conférant au visage fin, aux yeux d’un brun profond, à la bouche d’un rouge agressif, l’allure d’un masque de clown triste.
L’enquête ne fait que commencer, madame.
Vous devez bien savoir quelque chose ! C’est qui ? Un fou ? Un psychopathe ? Un agent de la CIA ?
Tout en se demandant d’où venait cette allusion au service de renseignement intérieur américain, Surprenant avait compris que la veuve ne lui serait d’aucun secours ce soir-là.
Nous savons que la mort de votre mari sort de… l’ordinaire et que vous êtes bouleversée. Nous allons faire tout notre possible pour découvrir le coupable.
La comédienne, un peu plus calme, avait posé sur lui un regard dans lequel pointait, sous la douleur et la colère, la déception : il avait raté sa réplique.
Surprenant délaissa la photo de Roger, se servit un autre verre, enleva ses souliers au pied de l’escalier et grimpa silencieusement à l’étage. Ses précautions furent inutiles. Geneviève, une couche-tôt notoire, lisait dans le lit conjugal.
Il s’approcha, posa son verre sur la table de chevet et un baiser dans ses cheveux.
Qu’est-ce qu’il y a ?
Rien. J’avais envie de lire.
Il s’abstint de dire qu’il ne la croyait pas et attendit la suite.
J’ai regardé les nouvelles. C’est quoi, ce meurtre ?
Il lui résuma l’affaire.
Tu as dû annoncer la nouvelle à cette pauvre femme qui sortait de scène ? Je te répète : on était mieux à Beauport.
Elle souriait bravement, mais demeurait inquiète. Il se leva :
Je vais appeler Guité.
À cette heure ?
J’aime mieux me faire engueuler ce soir parce que je l’ai réveillé que demain matin, devant toute l’escouade, parce que je ne l’ai pas mis au courant.
Surprenant passa dans son bureau. Son patron prit l’appel à la deuxième sonnerie. Sa voix calme ne manifestait ni colère ni surprise.
J’attendais ton appel, André.
Ah oui ? J’étais pourtant en congé ce soir.
Jette un œil à ton téléphone. La mort de ton docteur est à la une partout. Je savais bien que LP allait t’appeler à sa rescousse…
Suprenant hésita quelques secondes. Tout en lui donnant du « André » gros comme le bras, le lieutenant Stéphane Guité ne manquait jamais de lui rappeler, subtilement, que ses sources d’information étaient aussi occultes que multiples et que le statut de favori de son enquêteur au sein de l’escouade pouvait lui être retiré aussi facilement qu’il lui avait été accordé.
Que savez-vous exactement ? Je ne veux pas vous faire perdre votre temps.
Je sais qu’un médecin du nom d’André Pereira a été assassiné dans un centre de traitement du CHUM. Pour un bulletin de nouvelles du soir, quelques heures après le crime, c’est déjà beaucoup trop.
Où êtes-vous ? J’entends mal.
Dans mon bateau. Je t’expliquerai.
Il y a eu une fuite dans les médias. Ça devient fréquent.
On en reparlera. Autre chose ?
Sur la scène du crime, il y avait trois blocs de bois avec les lettres F, L et Q. Je les ai recueillis, en présence de LP et de Guzman.
Tu as bien fait, dit Guité après un silence. Tu as encore mieux fait de m’avertir. Raconte-moi le reste.
Dix minutes plus tard, Guité accueillit la fin de l’exposé de Surprenant par un soupir méditatif.
Le FLQ, c’est mort depuis longtemps, finit-il par dire. Nous partirons avec l’hypothèse que ça n’a rien à voir avec le meurtre. Demain 8 heures à Versailles.
Surprenant vida son verre, éprouva dans sa poitrine et dans ses membres l’agréable engourdissement qui signalait la remontée de son alcoolémie. Il s’assit devant son ordinateur et interrogea ses boîtes de messagerie. Un courriel d’une certaine L Leblanc, adressé l’après-midi au sergent Surprenant au SPVM, attira son attention. Vous ne me connaissez pas, j’ai besoin de vous rencontrer, c’est personnel et important. Laurie Leblanc.
Suivait un numéro de téléphone. « Vous ne me connaissez pas »… Le message était mystérieux. Le nom de Leblanc lui causait un inconfort vague. Si ses années de service aux Îles-de-la-Madeleine l’avaient mis en contact avec son lot de Leblanc, il ne se souvenait d’aucune Laurie. Le prénom suggérait une jeune femme. La fille ou la sœur d’un mort, d’un suspect ?
Il retourna dans la chambre. Geneviève avait éteint, mais ne dormait pas. Surprenant se dévêtit et se pelotonna en cuiller derrière son dos.
Qu’est-ce qu’il y a ? demanda-t-il.
Rien.
Je ne te crois pas.
J’ai peur, André. Je sais que c’est ridicule, mais j’ai peur.
La biopsie sera négative. Je te l’ai dit, tu es…
Je ne suis pas indestructible. Je peux avoir le cancer, comme tout le monde. J’ai peur et j’ai honte d’avoir peur.
Elle pleurait. Elle avait parlé, la tension se dissipait. Il se retint d’allonger le bras et de saisir son sein gauche, pour palper la petite bosse ronde, dure, d’un peu plus d’un centimètre, qui avait fissuré leur monde. Geneviève l’avait découverte un mois plus tôt alors qu’elle examinait ses seins devant un miroir. Depuis, c’était la course : rendez-vous chez l’omnipraticien qui veillait sur sa mère, à Laval, mammographie, échographie dans une clinique privée, finalement cette biopsie rapide obtenue grâce à l’intervention du médecin-conseil du SPVM. Pendant ces quelques semaines, Surprenant avait connu Geneviève sous un nouveau jour. L’amazone indestructible, le saint-bernard qui l’avait sauvé de la noyade aux Îles-de-la-Madeleine, la femme-roc à laquelle il s’était amarré après le naufrage de son mariage avec Maria Chiodini était aussi une femme terrorisée par la perspective du cancer et de la mort. Si elle s’entraînait trois fois par semaine, si elle surveillait son alimentation, si elle s’abstenait de fumer, de trop boire, si elle affichait une façade zen, c’était pour conjurer ses peurs. Louise, sa belle-mère, lui avait révélé ce qu’elle croyait être le fondement de cette angoisse : à huit ans, Geneviève avait souffert d’une maladie rénale et avait été hospitalisée un mois à Sainte-Justine.
Massage, décréta-t-il.
Quelques instants plus tard, elle reposait sur le ventre et Surprenant lui malaxait les trapèzes et les grands dorsaux. Une odeur de lavande envahit la chambre.
T’es fin.
Des nouvelles de Maude ?
De petites contractions, mais rien de sérieux. Maman dit que c’est pour dimanche.
Ah oui ? Elle prend ça où ?
Dans les astres.


4
VICTOR LAJEUNESSE
Versailles, le quartier général des escouades spécialisées du SPVM, n’avait rien à voir avec le château de Louis le Quatorzième. Le nom référait plutôt à la Place Versailles, un centre commercial qui, au croisement de la rue Sherbrooke et de l’autoroute 25, affichait lourdement ses quarante-cinq ans. Situés dans un immeuble bas que rien ne distinguait de ses voisins, les locaux assignés à l’escouade des crimes majeurs offraient peu d’agréments : un accès direct à des points de restauration, aux grands axes de circulation et à une cour municipale. Pour les membres de l’escouade des crimes majeurs, la proximité de leurs collègues du crime organisé, des mœurs et des crimes économiques était à la fois une bénédiction et un problème : s’il était facile d’accéder rapidement à un collègue, il était difficile d’y garder un secret.
Surprenant retrouva Brazeau au Tim Hortons où ce dernier avait ses habitudes. Dernier signe de sa guerre contre les calories, LP se contentait ce matin-là d’un café noir et d’un unique beigne à l’ancienne.
C’est reparti, annonça Brazeau en brandissant Le Journal de Montréal .
En première page, sur une photographie montrant les auto-patrouilles immobilisées devant le 1013, s’étalait en grosses lettres rouges : « POIGNARDÉ ET SCALPÉ PAR UN SCHIZOPHRÈNE ? » En page 3, le visage de Marina Barrios apparaissait dans un encadré : « Le cadavre du médecin était encore chaud ».
Maudit Vandal ! grogna Surprenant.
Michel Vandal, le chroniqueur judiciaire vedette du groupe Québecor, ne faisait pas dans la dentelle, mais il avait jusqu’à l’hiver précédent respecté les conventions tacites qui régissaient les rapports entre les journalistes et la police. Irrité par ce qu’il avait appelé « le cover-up » de l’affaire de l’amputeur des ruelles, peut-être soumis à des pressions de la part de son employeur, sûrement déstabilisé par l’arrivée d’une jeune concurrente télégénique à La Presse , Vandal employait depuis des tactiques plus agressives. Corruption de témoins, insinuations non fondées, dévoilement précoce de noms de victimes, les relations entre le SPVM et lui étaient passées du stade de la co existence pacifique à celui de la guerre froide.
Surprenant lisait fébrilement l’article.
Ne t’en fais pas, dit Brazeau, il n’y a rien sur le FLQ. Combien Vandal a-t-il pu offrir à cette pauvre femme, à ton avis ?
Je ne sais pas, mais maintenant l’univers entier sait que le gars a été poignardé et scalpé. Par contre, il ne parle pas de la mallette et des documents. Il ne soulève même pas l’hypothèse que le vol ait pu être le mobile du crime.
On peut pincer Vandal là-dessus. Il y a une limite à révéler des éléments d’enquête comme ça.
Faudrait en parler à Guité. On y va ?
Va te chercher un café. On a encore vingt minutes.
Surprenant observa son coéquipier. Ses épais sourcils relevés au-dessus de ses yeux brillants, ses lèvres fermées dans une moue faussement humble, LP affichait ce que Surprenant appelait sa face de poule couveuse. Dans ces occasions, il fallait laisser au gallinacé le temps de pondre et de produire son effet. Surprenant se leva et alla commander un café, succombant par la même occasion à un double-chocolat. Quand il revint, Brazeau avait devant lui une feuille imprimée.
Notre Pereira est Américain, commença-t-il. Mieux que ça, c’est un ex-Américain.

En ce vendredi 3 juillet 2009, à 7 h 59, les cubes FLQ dissimulés dans le sac de cuir que lui avait acheté Geneviève deux ans plus tôt à Cortona, Surprenant pénétra dans la salle de conférences de l’escouade avec le sentiment de savoir qui avait commandité le meurtre du président Kennedy. Probablement pour utiliser des budgets non récurrents, la pièce ornée de vieilles photographies de la ville avait été récemment repeinte d’un bleu qui en accentuait la froideur. Deux tables en bois laminé, surmontées d’un ordinateur portable sur lequel un plaisantin avait collé un écusson des Maple Leafs de Toronto, avaient échappé à la rénovation.
La première personne que vit Surprenant fut Lorraine Gendron, la secrétaire personnelle de Guité. Quelque chose dans son maintien, dans la façon dont elle enfonçait rythmiquement le capuchon de son stylo-bille trahissait ce matin-là un certain niveau d’alerte. La cause de cette tension se trouvait à l’autre bout de la table : face aux fenêtres qui donnaient sur l’arrière de l’hôpital Louis-H.-Lafontaine, le directeur adjoint Victor Lajeunesse, sans son uniforme et ses galons mais tout de même en personne, dégustait sa boisson fétiche, l’eau claire, qu’il apportait chaque matin, s’il fallait en croire les rumeurs, d’un refuge lacustre de Lanaudière. Les autres enquêteurs présents étaient Guzman et Mary-Ann Sasseville.
Here’s the man ! claironna ironiquement Guité en désignant Surprenant.
Le lieutenant Stéphane Guité avait pris le contrôle opérationnel des escouades spécialisées deux ans plus tôt. Son mandat était clair : mettre de l’ordre parmi les troupes, plus précisément découvrir l’origine des fuites qui ternissaient la réputation du service. Si la conclusion de l’affaire de l’amputeur des ruelles, l’automne précédent, avait allégé l’atmosphère, le SPVM avait toujours mauvaise presse. Le travail des sources et des agents d’infiltration engendrait sa part de risque. Aux yeux du public, le Service de police de la ville de Montréal demeurait lié au crime organisé, notamment à la mafia italienne. Avec les scandales des compteurs d’eau et des dépassements des coûts de construction, c’est toute l’administration Tremblay qui était dans la mire des journalistes. Les garde-robes du gouvernement Charest recelaient elles aussi quelques squelettes. Réélu majoritairement en 2008, le Frisé pouvait gagner du temps. Le maire Tremblay, lui, allait faire face à l’électorat dans quatre mois. Sa crainte de voir surgir d’autres scandales rendait nerveux les hauts gradés du SPVM, d’où la présence de Lajeunesse ce matin-là.
Répondant de la tête à la salutation de son supérieur, Surprenant prit place à la gauche de Guzman. Guité regarda sa montre-bracelet.
Où est notre ami Brazzo ?
Il vérifie des trucs sur Internet. Il devrait être ici d’un moment à l’autre.
J’espère que c’est le cas. Qu’avons-nous ce matin, messieurs ? Un infectiologue portugais scalpé dans une clinique de timbrés !
Guité, à peine quarante ans, devait son ascension au SPVM à d’indéniables qualités personnelles, mais aussi, selon certaines mauvaises langues, à son mariage avec la fille d’un ancien ministre libéral. Son visage lunaire orné d’une bacchante plutôt maigre, sa silhouette ronde enrobée de vêtements qui dénotaient un souci d’élégance, l’homme, qui avait contracté une anglophilie pendant un séjour à Scotland Yard, pratiquait l’euphémisme à la british , ce qui rendait son entrée en matière, ce vendredi matin, d’autant plus intrigante.
J’espère que tu t’exprimeras… différemment quand tu t’adresseras aux journaux, grinça Lajeunesse.
Nous payons des gens pour faire ça, Victor, répliqua Guité.
Les enquêteurs, médusés par le sans-gêne de leur patron, concentrèrent leur attention sur leurs documents.
« Psychiatrisés », c’est le mot à utiliser, précisa Lajeunesse sur un ton sobre.
Timbrés, psychiatrisés, commençons, trancha Guité. André ?
Surprenant ouvrit son carnet de notes et inséra une cartouche USB dans l’ordinateur.
Le docteur Pereira a été vu la dernière fois par la secrétaire-réceptionniste du 1013, à 18 h 10, alors qu’elle quittait la clinique. Il arrivait au médecin, le jeudi, de recevoir des patients après la fermeture du centre, à 18 heures. L’employée du ménage est entrée à 19 heures et elle est tombée sur le cadavre à 19 h 15.
Donc le meurtre a eu lieu entre 18 h 10 et 19 h 15 ? demanda Lajeunesse.
Réprimant un « On ne peut rien vous cacher », Surprenant émit un « Oui » presque neutre.
Combien de portes ? demanda Guité.
Une porte d’entrée sur Hôtel-de-Ville. Trois sorties de secours à l’arrière, une à chaque palier.
Ces portes étaient verrouillées après 18 heures?
Oui. Quand Pereira recevait en dehors des heures normales, il ouvrait lui-même. Il y a une sonnette.
Qui est entré dans cette salle, à part la femme de ménage ? demanda Lajeunesse.
Un agent du poste 21, dit Surprenant. Il semble qu’il n’y ait eu personne d’autre avant l’arrivée de LP et de Sébastien.
Bien, dit Lajeunesse.
Sasseville rompit un court silence :
Un médecin qui reçoit seul des toxicomanes, le soir, c’est bizarre. Je dirais même que ça ne doit pas être réglementaire.
Mary-Ann Sasseville, trente-huit ans, mariée à un anglo de Pointe-Claire, des cheveux en balai encadrant un visage semé de taches de son, tenait dans l’équipe le rôle de la fille fiable. Désespérée de ne pas enfanter, elle avait adopté récemment, de même que Brad, son mari, un régime sans alcool et sans gluten.
Surprenant intervint :
Le directeur des services professionnels, le docteur Pierre Désautels, s’est présenté sur les lieux. Selon lui, Pereira avait été avisé de cesser cette pratique, mais il n’en faisait qu’à sa tête. Il possédait une mallette en cuir et avait l’habitude de faire de la paperasse entre deux patients le soir au 1013. Nous n’avons trouvé ni mallette ni papiers. Les clefs, l’ordinateur personnel et le cellulaire ont aussi disparu.
Parlant du cellulaire, dit Guzman, il semble avoir été détruit. D’après le fournisseur, il a été localisé une dernière fois hier dans le bas de la ville, dans le secteur des rues Logan et Cartier, à 20 h 06.
Soit au moment où une photo de la tête du mort a été textée à sa veuve, dit Surprenant.
Pas vrai ? s’émut Sasseville.
Malheureusement oui, dit Surprenant. Par ailleurs, nous avons découvert sous le bureau de la salle de consultation deux livres dans lesquels Pereira avait signé son nom : De la constance du sage de Sénèque et How to win at black jack .
Rien de moins, commenta Guité en se balançant dans son fauteuil capitonné.
Surprenant lança un regard intrigué vers son supérieur. Manifestement, Guité avait discuté de l’affaire avec le directeur adjoint sans songer que ce dernier s’immiscerait dans le déroulement des opérations. Jusque-là, rien que de très normal. Quelque chose d’autre se passait, qui déplaisait à Guité. Fait incroyable, le lieutenant portait les mêmes vêtements que la veille.
On peut voir la scène de crime ? demanda Sasseville, encore secouée par l’évocation de « la tête du mort ».
Sébastien Guzman fit défiler les photographies prises dans la salle de consultation de la clinique. La table d’examen surélevée, la position du mort, sur le dos, la blessure au haut de l’abdomen et surtout la tête scalpée évoquaient quelque sacrifice théâtral.
Ouais… fit Lajeunesse.
Brazeau entra sur les entrefaites et prit place à gauche de Surprenant, l’air satisfait de lui-même.
À première vue, le meurtre prend toute la place, reprit Surprenant en faisant défiler les photographies. Le tueur a trouvé une façon de s’introduire, a agi rapidement, dans un édifice public, en plein centre-ville. Ça demande du sang-froid. Ce qui cloche, c’est le vol d’objets de peu de valeur, un cellulaire, une mallette, des documents. Pourquoi laisser la Rolex ? Il faut conclure que la mallette et l’ordinateur contenaient quelque chose d’important. Nous savons que le médecin devait recevoir à 18 h 30 un certain Maxime Trottier-Lefebvre, domicilié dans Villeray.
Vous avez poussé de ce côté, j’espère ? demanda le directeur adjoint.
Nous n’avons pas encore réussi à le localiser, dit Guzman.
Victor Lajeunesse ne dit rien, mais prit une gorgée d’eau.
LP ? intervint Guité.
Brazeau s’éclaircit la voix.
André Pereira, en réalité Andrew Patton Pereira, est né le 12 février 1950 à Fall River, au Massachusetts. Il a dû s’installer au Québec au début des années 70. Il a gradué à McGill en 1975. Il a obtenu la nationalité canadienne en 1979 et a officiellement francisé son prénom l’année suivante.
Intéressant, observa Guité. Une idée de ce qui a pu le motiver ?
Ça ne se trouve pas dans des documents officiels. Ce qui est encore plus intéressant, c’est qu’il a renoncé à sa nationalité américaine la même année. Il y a là une sorte de gradation. Ce n’était pas juste un Américain qui a émigré, c’est un Américain qui a voulu devenir Canadien, a changé de prénom et renoncé à sa nationalité, comme s’il voulait couper tous les ponts.
Ce n’est rien de sorcier, expliqua Lajeunesse. Il voulait échap per à l’impôt.
Ou à la conscription, dit Sasseville. En 1970, on était en pleine guerre du Vietnam. Si vous cherchez parmi les Américains qui se sont établis au Québec, vous serez surpris du nombre qui sont arrivés à cette époque-là.
Les draft dodgers, dit rêveusement Guité. Tu sembles en savoir pas mal sur le sujet, Mary-Ann ?
Sasseville rougit, fixa Guité d’un air furieux.
Mon beau-père est né à Boston. Vous êtes au courant, j’imagine ?
Guité, qui avait la réputation de scruter à la loupe les antécédents de ses ouailles, leva les bras pour protester de son innocence.
Première nouvelle ! Autre chose sur Pereira, LP ?
Pas de casier, un premier mariage en 1978 avec une dénommée Jacinthe Toupin, divorce en 1991, remariage la même année avec la comédienne Dominique Bernier. Deux enfants de quatorze et douze ans. Le gars avait un côté activiste ou philanthrope. Il a siégé au conseil d’administration du Théâtre du Nouveau Monde et s’est présenté pour le Bloc québécois dans Notre-Dame-de-Grâce en 1993.
Ça, c’est de la philanthropie ! commenta Lajeunesse.
Le commentaire tomba à plat. Dès son arrivée au sein de l’escouade, Surprenant avait noté que la politique y était un sujet délicat. Si Guité et Sasseville étaient nettement fédéralistes, il était plus difficile de deviner les penchants de Guzman et de Brazeau. Guzman, de la génération X, semblait sincèrement surpris de constater que l’ensemble de la population, notamment la pitoyable engeance des boomers, n’avait pas encore compris que le processus électoral était une pantomime inutile. Brazeau, férocement attaché à ses acquis matériels, bungalow, cave à vin, piscine creusée, écran plasma surdimensionné, concerts au Met ou à la Scala, semblait appartenir à cette frange d’électeurs flageolants, assis sur la clôture entre la gauche et la droite, entre le OUI et le NON, qui élisent et défont les gouvernements.
Pour terminer, poursuivit Brazeau, le docteur Désautels nous a appris que Pereira siégeait au conseil d’administration du CHUM.
C’est important ? demanda Guité.
Ce n’est pas à négliger, dit Surprenant. Le docteur Désautels s’est présenté au 1013 hier soir. Ce n’était pas seulement pour nous demander de ménager la veuve de la victime.
Surprenant relata brièvement sa visite au Théâtre du Rideau Vert. La tension entre Lajeunesse et Guité demeurait palpable. Ce dernier, qui semblait décidément avoir passé une mauvaise nuit, ouvrit l’abcès.
Bon, maintenant, parle-nous des blocs.
Surprenant tira de son sac le sachet de plastique contenant les trois cubes de bois.
Je peux voir ? demanda Lajeunesse en allongeant le bras.
Le directeur adjoint examina attentivement les pièces à travers le sachet, le déposa sur la table, but une gorgée d’eau et dit :
Ces jouets ont été disposés sur la scène du crime de façon à former l’acronyme FLQ ?
Voyez vous-même, dit Guzman en projetant sur l’écran les photos de la bibliothèque prises la veille au 1013.
Lajeunesse regarda les clichés, dont celui qui montrait Surprenant, ganté, insérant les blocs dans le sachet d’échantillon. Il poussa un soupir qui exprimait le déplaisir.
Je vous conseille de ne pas égarer ces photos. Vous comprenez tous que cette allusion à un groupe terroriste nous pose un problème particulier ?
Rien ne prouve que ces trois lettres fassent référence au FLQ, objecta Guité. Ça peut être un canular, un adon, n’importe quoi.
Lajeunesse posa sur son lieutenant un regard reptilien.
Je pars du principe qu’il n’y a pas d’ adon , pour reprendre votre expression. J’ai lu Le Journal de Montréal ce matin. Madame Barrios, la femme de ménage, n’a pas remarqué les trois blocs, elle aurait été trop heureuse d’étaler sa découverte. À propos, je vous charge de remettre Vandal à sa place. Appelez le chef de pupitre, l’éditeur du journal, Péladeau s’il le faut, mais je veux qu’il arrête de scraper nos scènes de crime.
Ce sera fait, dit Guité sur un ton faussement obséquieux.
Nous avons un médecin né aux États-Unis, peut-être un draft dodger , ancien candidat du Bloc québécois, qui est scalpé à côté de trois blocs de bois marqués FLQ… Il faut tout savoir de cet homme. Il faut aussi que cette information demeure ici.
Qu’est-ce qu’on fait avec les blocs ? demanda Surprenant.
Je les ferai expertiser à Parthenais, sous un numéro de code, dit Guité.
Comme pour approuver cette solution, Lajeunesse lui remit le sac d’échantillons en le faisant glisser d’un bord à l’autre de la table puis ajouta :
Vous comprendrez par ailleurs que le sujet est si sensible que je me dois de signaler l’affaire en haut lieu.
Je ne comprends pas, justement, opposa Guité. Vous venez de dire que l’information doit demeurer ici.
Je garde pour l’instant les fédéraux en dehors de ça, mais j’avise le ministre de la Sécurité publique.
Guité réfléchit quelques instants.
Je ne peux pas vous en empêcher. Je vous suggère par contre de n’avertir personne d’autre.
D’accord. À moins, bien sûr, qu’il n’y ait des dévelop pements…
Sans prêter attention aux enquêteurs, le lieutenant et le directeur adjoint, qui avaient toujours entretenu, du moins publiquement, de bonnes relations, se toisaient d’une façon équivoque. Ils s’affrontaient, mais partageaient une crainte commune.


5
LA VEUVE PRISE 2
Quinze minutes plus tard, les quatre sergents-détectives se retrouvaient dans ce qui était devenu au fil des mois leur quartier général : le « bureau » de Surprenant. Le terme ne désignait pas une pièce fermée mais plutôt, dans une salle commune, un espace de travail séparé de ses pareils par des demi-cloisons amovibles. Le lieu présentait trois attraits : il y régnait un ordre relatif, Surprenant l’avait muni d’une machine à espresso et d’un grand babillard sur roulettes, « emprunté » à l’escouade antigang. Pour l’heure, Guzman, qui chantonnait Ça plane pour moi depuis cinq minutes, y épinglait des photos de la scène de crime pendant que Brazeau, Sasseville et Surprenant dégustaient des cappuccinos.
Qu’est-ce qui se passe en haut ? demanda Sasseville en faisant allusion à la passe d’armes entre Guité et Lajeunesse.
Ce qui est sûr, c’est que ça dépasse le service, dit Surprenant. C’est au-dessus, l’hôtel de ville ou Québec. En attendant, faut avancer.
Allez, on se magne le cul ! lâcha Brazeau, qui aimait les vieux films français.
Guzman épingla sa dernière photo, un gros plan de la tête scalpée de Andrew André Pereira. Surprenant ajouta trois fiches cartonnées, l’une marquée « Américain – draft dodger ? », l’autre « Maxime Trottier-Lefebvre », la dernière « FLQ-Bloc québécois ». Sasseville y alla d’une contribution, « Dominique Bernier », écrite en cursives sages et rondes.
Guzman apporta son grain de sel :
Les Indiens ? Le gars a été scalpé, non ?
Ça plane pour moi, hou hou hou hou, chanta Brazeau pour le narguer.
Vous ne me prenez pas au sérieux ? Il est où, le scalp ? C’est quand même pas banal.
Ce qui est important, c’est le vol, dit Surprenant. Le reste, c’est de la poudre aux yeux.
Ils se répartirent la tâche. Brazeau poursuivrait ses fouilles informatiques, Sasseville retournerait au 1013, Guzman se mettrait sur la piste de Trottier-Lefebvre.
Et toi ? demanda Brazeau à Surprenant.
La veuve. Elle sera peut-être en état de me parler ce matin.
Avant de partir, il épingla une dernière fiche sur le babillard : « Black jack ».

Surprenant empruntait la Métropolitaine en direction ouest lorsque « Maurice » lui texta : « En ville aujourd’hui. Des nouvelles du bébé ? » Il composa le numéro du cellulaire de son père.
Qu’est-ce que tu fais à Montréal ?
Je rencontre mon éditeur, garçon.
Tu as déjà une réponse ?
Quand un truc est hot , ils ne perdent pas de temps. Tu ne m’as pas donné de nouvelles du bébé.
Maude a eu des petites contractions. Ma belle-mère dit que ce n’est pas pour tout de suite.
Maude entre quand même dans sa quarantième semaine…
Tout va bien, Maurice.
Si tu le dis. On dîne au Picpus ?
J’ai une grosse journée.
Ton docteur est mort, occupe-toi des vivants ! Midi tapant !
Le père raccrocha. Après être revenu d’exil et avoir combattu un cancer, Maurice Surprenant prenait les bouchées doubles. L’homme qui avait abandonné sa femme et ses deux fils en 1970 s’était découvert à soixante-et-onze ans une vocation de patriarche. Quand il ne travaillait pas à ses mémoires, il correspondait avec ses petits-enfants sur Facebook, rendait visite à son ex-femme, remplaçait son fils Jacques au volant de sa Toyota de livraison Cocorico Express , jouait au pool avec des amis d’enfance chez Pit Billard sur le boulevard d’Iberville. D’après le vieux roadie , personne ne s’étonnait de le voir de retour au pays trente-huit ans après avoir été, selon les dires de sa femme, « passé par la pègre ou le FLQ ». « Jésus a mis trois jours à sortir du tombeau. Moi, je suis humain, ça m’a pris trente-huit ans. » Ressusciter dans son patelin natal, ce n’était rien. Réapparaître dans la machine administrative de l’État s’était avéré plus compliqué. Retransformer ce Lionel Supernant, possesseur d’un faux passeport américain, en Maurice Surprenant, né en 1937 à Saint-Alexandre du légitime mariage d’Armand Surprenant et de Thérèse Galipeau, avait requis les tours de passe-passe d’un jeune avocat montréalais spécialisé dans l’affranchissement de rockers coincés aux douanes, un autre des amis plus ou moins recommandables de son petit-fils Félix. La question de l’assurance-vie empochée par sa femme trente-cinq ans plus tôt s’était réglée d’elle-même : il y avait prescription.
Surprenant flaira un embouteillage à la hauteur de Saint-Laurent et sortit pour descendre Saint-Denis. Il faisait toujours soleil, mais des nuages massés à l’ouest assombrissaient l’horizon de la fin de semaine. Geneviève avait exprimé le désir, s’il faisait beau, d’aller voir sa mère dans les Laurentides. Avec ce meurtre et l’accouchement imminent de Maude, ce serait difficile.
Surprenant composa le numéro de sa fille. Son copain Julien lui répondit d’un « Hello ! » dans lequel perçait une certaine excitation.
Et puis ? demanda de but en blanc Surprenant.
Maude a préparé sa petite valise.
Elle a des contractions ?
Si c’est pas ça, ça y ressemble.
Julien Massicotte, dit le rastaman en raison de sa chevelure à la Marley, possédait entre autres qualités un flegme contre lequel la subtile agitation de Maude, ce qu’elle appelait son angst dans son jargon de doctorante en lettres, pouvait inlassablement, comme la mer sur la plage, se briser.
Elle a parlé à sa mère ?
Maria lui a conseillé d’attendre d’avoir de bonnes contractions aux cinq minutes avant de se garrocher à Saint-Luc.
Surprenant ne commenta pas la vivacité du ton de son ex-épouse, mais se permit de tempérer son avis.
Maude devrait suivre son instinct, mais méfiez-vous de la circulation. Le centre-ville, ça bloque parfois. En plus, il y a des travaux autour de Saint-Luc.
10-4, conclut le rastaman.
Surprenant tourna sur Rosemont en direction ouest en observant que la venue de ce premier petit-enfant – d’un sexe indéfini puisque les parents avaient choisi de vivre ce qu’ils appelaient « le thrill de l’incertitude » – ne provoquait pas chez lui l’onde sismique qu’il avait pu observer chez certaines de ses connaissances. Il était certainement heureux, mais il gardait une distance prudente, comme s’il était convoqué à une blind date . Ce petit être hurlant qui partagerait le quart de son ADN, que lui inspirerait-il ? Surprenant n’avait que quarante-huit ans, il vivait depuis quatre ans avec une nouvelle conjointe, était le beau-père de deux jeunes pré-ados. Tout ça n’arrivait-il pas trop vite ? Maude et le rastaman allaient-ils tenir la distance ?
Il enfila Van Horne, tourna à gauche sur Champagneur. Son cellulaire émit un son de crécelle. Texto d’Ana Tavares : Papa Joao : Pereira n’est pas né à Montréal. Un ami au café lui a dit qu’il pense que ça pourrait être un « Pataca » né aux Açores. Ça me surprendrait beaucoup. Le veston du gars a été fait sur mesure dans une boutique italienne de Boston. Dans une de ses poches, un ticket de parcomètre qui semblait récent, avec un numéro d’identification. P.-S. : What’s a Pataca ? God knows .
Quand Surprenant stationna sa Caprice banalisée devant le 518 de l’avenue Champagneur, il songea que le veston bostonais de l’infectiologue, « fait sur mesure » mais assez sobre pour ne pas lui avoir sauté aux yeux lors de l’examen du cadavre au 1013, présentait une certaine analogie avec son domicile. Les Pereira-Bernier occupaient la moitié nord d’un duplex bien entretenu, ombragé par un érable argenté, qui évoquait plus le confort que le luxe. Une allée asphaltée menait à un garage garni d’un panier de basket-ball. Brique brune et rouille, larges fenêtres flanquées de volets crème, la maison ne différait de sa jumelle sud que par un balcon plus grand, muni d’une balustrade de fer forgé qui paraissait neuve. Une petite table, deux chaises en rotin, quelques plantes en pot, un écran de bambou pour se garder des importuns, il était facile d’imaginer le couple, en des temps plus heureux, prenant l’apéro par un beau soir d’été. Il était certainement coûteux de se loger à Montréal, à plus forte raison à Outremont. Surprenant appuya sur le bouton nacré d’une porte de chêne surmontée d’une belle imposte en vitrail en songeant néanmoins qu’un médecin spécialiste œuvrant dans un hôpital univer sitaire devait avoir les moyens de s’offrir une demeure plus presti gieuse.
Il s’écoula quelques secondes, pendant lesquelles il admira le motif du vitrail, un coq stylisé, fièrement dressé sur ses ergots. Il fut reçu par une femme en tailleur gris, en talons hauts, à la mise impeccable.
Le sergent Surprenant, je suppose ? Céline Bernier.
Elle tendit au policier une main veineuse, vigoureuse, aux ongles d’un brun du plus mauvais effet.
Ma sœur vous attend.
La précision quant à ses liens familiaux était superflue. La dame en tailleur était le double de la femme que Surprenant avait rencontrée la veille au Rideau Vert, à ces détails près : elle était plus grande, plus vieille, moins mince et affichait la mine désenchantée d’une personne qui ne bénéficie pas des consolations de l’art. Il la suivit dans un couloir lambrissé, décoré de photos d’enfants. Il découvrit à sa gauche une salle à manger au charme passé, meubles de bois sombre, vaisselier massif, marines insérées dans des cadres dorés. À sa droite, le salon était plus moderne, avec ses divans aux tons vifs, ses toiles qui rappelaient Magritte et Pollock, ses bibliothèques blanches, fixées aux murs de façon asymétrique, garnies de bibelots exotiques et de livres rangés dans un désordre rassurant.
Au fond, dans une cuisine très éclairée, ornée de beaux azulejos , Dominique Bernier était assise sur un tabouret, face à l’îlot central, ses deux mains cramponnées, ou se réchauffant, à une tasse. Minuscule, ses cheveux bruns fixés sur son crâne par des épingles, elle regardait par la fenêtre donnant sur la cour arrière.
Elle flottait dans un pyjama de flanellette aux couleurs du Ca nadien.
Café ? offrit-elle d’une voix rauque.
Surprenant perçut une odeur de cigarette. Un paquet de Gitanes reposait sur le comptoir.
J’ai recommencé à fumer, expliqua la comédienne qui avait suivi son regard. Les enfants ne seront pas contents. Un café ?
C’est fait, merci.
Ça ferait une bonne scène de téléroman, la veuve et le policier dans la cuisine. Un plan, deux caméras, pas cher à tourner.
Pâle, démaquillée, les yeux rougis par les larmes, les épaules voûtées, la comédienne évoquait un petit animal, renard, lapin, pansant ses plaies dans sa tanière.
Vous comprendrez que j’ai plusieurs questions à vous poser, commença Surprenant.
Nous aussi, intervint la sœur sur un ton agressif.
Céline…
Il y eut un silence, au bout duquel la dame en tailleur, de mauvaise grâce, quitta la cuisine.
C’est ma grande sœur, expliqua la veuve. Une de ses fonctions, dans la vie, est de me protéger.
J’avais compris, dit Surprenant en sortant son calepin. Pour commencer, j’aimerais en savoir un peu plus à votre sujet, si ça ne vous dérange pas.
Le cours de l’existence de Dominique Bernier, née en 1966 à Saint-Fabien-sur-Mer, s’apparentait à une lente remontée du Saint-Laurent. Elle avait étudié au collège à Rivière-du-Loup, puis au Conservatoire à Québec avant de se fixer à Montréal. En 1991, elle avait rencontré Pereira alors qu’elle tenait un petit rôle au TNM. Coup de foudre, il avait divorcé de Jacinthe, sa première femme, infirmière au Royal Victoria, pour l’épouser six mois plus tard à l’église de Saint-Fabien.
Le mariage, c’était son idée, précisa-t-elle, le visage éclairé par un sourire. André restait un Portugais. Il fallait qu’on passe devant un curé. Il avait quinze ans de plus que moi. Il était médecin, professeur. J’étais une jeune comédienne inconnue du Bas-du-Fleuve. Il voulait me donner une sécurité. Je n’en avais pas besoin. Au fond, c’est lui que ça rassurait.
Nous avons découvert qu’il est né au Massachusetts.
Je sais. Son vrai nom était Andrew. Andrew Patton Pereira.
Pourquoi a-t-il changé de prénom ?
Comment dire ? Pour commencer, sa mère était d’origine québécoise. Peut-être qu’elle baragouinait encore un peu le français. Ce qui est sûr, c’est qu’au Québec il a voulu s’intégrer aux franco phones.
Pourquoi ?
André était un idéaliste. Il disait que le Québec était la société la plus évoluée en Amérique, la synthèse de l’Europe et de l’Amérique, le discours habituel. Je ne sais pas si c’est sa mère, son premier mariage avec Jacinthe, l’atmosphère des années 70 : il est devenu plus Québécois qu’un Québécois.
Il a été candidat pour le Bloc en 1993.
Il était toujours membre du Parti québécois, mais il n’aimait pas Pauline Marois. Il trouvait que ça n’allait pas assez vite. Son homme, c’était Parizeau.
Un souverainiste pressé, donc ?
Mais réaliste.
Est-ce que votre mari a déjà fréquenté des souverainistes très pressés ?
Vous voulez dire ?
Des gens prêts à accélérer le processus démocratique, disons.
Dominique Bernier considéra attentivement Surprenant.
Qu’est-ce que vous me cachez ?
Rien. Le parcours de votre mari est particulier.
À ma connaissance, André n’a jamais fréquenté d’extrémistes ou de souverainistes très pressés, comme vous dites.
Il s’est installé au Québec en 1970, en pleine guerre du Vietnam. Il a fui la conscription ?
La veuve parut interloquée.
C’est quoi le rapport avec son meurtre ? Où voulez-vous en venir ?
Je cherche à connaître votre mari.
Pour la conscription, je ne peux pas vous aider. André ne parlait à peu près jamais de sa vie aux États-Unis. Il correspondait de loin en loin avec une de ses sœurs, Estrela. À ma connaissance, il n’est jamais retourné dans sa ville natale, même pour une courte visite.
Cette Estrela, vous l’avez rencontrée ?
Non. Nous sommes allés deux fois dans le Maine avec les enfants, c’est tout. J’ai cru comprendre qu’il avait renoncé à sa nationalité pour des questions fiscales. Je pense quand même que s’il avait pu effacer le fait qu’il était Américain de naissance, il l’aurait fait.
Pourquoi ?
Je ne sais pas.
Hier, il portait pourtant un veston fait sur mesure à Boston.
André a assisté à un congrès là-bas il y a deux ans. Il avait un faible pour les beaux vêtements. Maintenant, c’est mon tour de poser les questions.
Allez-y.
C’est vrai qu’il a été poignardé ?
Maudit Vandal ! pesta mentalement Surprenant.
Tout ce que je peux vous confirmer, c’est qu’il a été tué de façon violente.
Les yeux de Dominique Bernier étincelèrent. Elle lui mit sous le nez sa main gauche, dont l’annulaire portait une alliance en or toute simple, identique à celle que portait Pereira la veille.
J’ai le droit de savoir comment mon mari est mort ! Vingt personnes peuvent vous confirmer que j’étais au théâtre à partir de 18 heures hier soir !
L’espace d’un instant, Surprenant se figea, subjugué par la puissance du plaidoyer de la comédienne. Si cette femme était aimée du public, c’était moins pour sa technique que pour sa capacité à tirer d’elle, comme d’un puits toujours plein, une émotion authentique.
Désolé. Plus tard sûrement.
Vous faites dur. Excusez-moi, j’imagine que c’est votre métier qui vous rend comme ça.
Surprenant, stoïque, résista à la tentation de se justifier.
On a volé son téléphone, son portefeuille, sa mallette et probablement des documents. Pourquoi, selon vous ?
Sûrement pas pour l’argent. André n’avait jamais beaucoup de comptant sur lui. Sa mallette ? Des articles scientifiques, de la paperasse administrative, des trucs comme ça. Et son ordinateur, évidemment. Il ne s’en séparait jamais.
Qui pouvait avoir intérêt à tuer votre mari ?
Aucune idée, dit-elle en se levant pour prendre une cigarette. André était un homme bon, idéaliste, plutôt inoffensif. Il a dû être assassiné par un fou, un toxico en manque, quelqu’un comme ça.
Pourquoi s’entêtait-il à recevoir seul des patients au 1013 ?
André n’aurait pas dû être infectiologue. Il aurait fait un bon travailleur de rue. Mais c’est moins payant, moins prestigieux. Vous fumez ?
Non, merci. Vous avez parlé de questions fiscales. Il était attaché à l’argent ?
Elle ouvrit une porte-fenêtre, sortit, alluma sa cigarette, exhala nerveusement une colonne de fumée. Juché sur une étagère garnie de dictionnaires et de livres de recettes, un autre coq, cette fois de porcelaine multicolore, l’observait de son œil de faux rubis.
Il faisait ses comptes, mettait de l’argent de côté. Ce n’était pas vraiment un avare, mais il se promenait en Volks plutôt qu’en Audi.
Il était membre du conseil d’administration du CHUM.
Ah, pour ça, c’était Don Quichotte à l’assaut des moulins !
De quels moulins ?
Oh, les fusions d’hôpitaux, le nouveau chantier, les combines des équipes de recherche, les compagnies pharmaceutiques, la corruption gouvernementale… Je le taquinais, je lui disais qu’en vieillissant il devenait parano.
Est-ce qu’il gardait des copies de ses dossiers ? Un disque externe ou des clefs USB, par exemple ?
Probablement. Je ne suis pas très versée dans ces histoires. À l’étage, André avait un petit bureau, mais il travaillait toujours sur son portable. Le reste de la famille utilise un ordinateur commun. Les enfants ont leurs téléphones. André veillait à séparer sa vie professionnelle de sa vie familiale.
Vous permettez qu’un technicien vienne examiner cet or dinateur ?
Évidemment.
Vous n’avez rien remarqué dernièrement ? Une allusion, des soucis, des changements à sa routine ?
Elle fit la moue, rongea un de ses ongles.
Maintenant que vous le dites, quelque chose le préoccupait depuis l’hiver. Il était distant, absorbé. Si ç’avait été en rapport avec l’hôpital, il me l’aurait dit.
Une femme ?
Elle leva vers lui des yeux dans lesquels perçait un mélange de tristesse et d’orgueil.
Le monde est plein de femmes qui s’illusionnent au sujet de la fidélité de leur conjoint, mais je sais qu’il m’adorait. J’étais la femme de sa vie, ça me restera. Il a pu me tromper une fois ou deux, mais ça ne l’a pas détourné de moi.
Le jeu ?
Le jeu ? Quel genre de jeu ?
La roulette, les cartes, le black jack.
Oubliez ça. Il aimait les charades, les problèmes d’échecs, les mots croisés, les jeux de stratégie. C’était un Portugais. Miser cent dollars sur une boule qui tourne, dans un casino exploité par la pègre ou l’État, ç’aurait été contraire à tout ce que je sais de lui. Ou plutôt à tout ce que je savais de lui.
Dominique Bernier exhala dérisoirement une dernière bouffée de cigarette, éteignit son mégot contre la base d’un pot de géranium et réintégra la cuisine. Ses mains et ses lèvres tremblaient. Elle mouilla son mégot sous le robinet, le jeta et nicha son nez dans le creux de son coude.
C’est son pyjama ? demanda Surprenant en se levant.
Ça dure combien de temps, l’odeur de l’autre ? Combien de temps je vais laisser sa voix sur le répondeur ? Qu’est-ce que je fais avec sa voiture ? avec Julie qui mène le diable à l’école ?
Elle pleurait, doucement. La force qui lui avait permis de faire face à l’entrevue l’avait quittée. Il cherchait les bons mots, en trouvait peu. Prendre cette petite femme brisée dans ses bras était exclu, évidemment.

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