Les évadés du toit du monde
137 pages
Français

Vous pourrez modifier la taille du texte de cet ouvrage

Les évadés du toit du monde , livre ebook

-

Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus
137 pages
Français

Vous pourrez modifier la taille du texte de cet ouvrage

Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus

Description



Deux prisonniers évadés d’une prison-hôpital du Tibet se réfugient en Inde. Aussitôt, les services chinois, relayés par la pègre indienne, tentent de les enlever pour les rapatrier en Chine.


Alors que de nombreux Tibétains fuient régulièrement leur pays sous domination chinoise, pourquoi les autorités de Pékin tiennent-elles tant à récupérer ces deux-là ? Quels secrets les évadés cachent-ils ? Agrawalbhai, figure de la pègre de Bombay, va-t-il réussir à utiliser la situation au seul bénéfice de ses activités criminelles ?


Après Le Talisman tibétain, Gopika, jeune enseignante au Sikkim, et son ami Tenzin, médecin traditionnel tibétain, se retrouvent à nouveau au cœur de l’action, et ils n’hésitent pas à prendre tous les risques. Leur enquête va entraîner le lecteur des monastères de l’Himalaya aux fêtes déjantées de Bollywood, des plantations de thé de Darjeeling aux bas-fonds de Bombay.

Sujets

Informations

Publié par
Nombre de lectures 6
EAN13 9782374534978
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0045€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Présentation
Deux prisonniers évadés d’une prison-hôpital du Tibet se réfugient en Inde. Aussitôt, les services chinois, relayés par la pègre indienne, tentent de les enlever pour les rapatrier en Chine.
Alors que de nombreux Tibétains fuient régulièrement leur pays sous domination chinoise, pourquoi les autorités de Pékin tiennent-elles tant à récupérer ces deux-là ? Quels secrets les évadés cachent-ils ? Agrawalbhai, figure de la pègre de Bombay, va-t-il réussir à utiliser la situation au seul bénéfice de ses activités criminelles ?
Après Le Talisman tibétain , Gopika, jeune enseignante au Sikkim, et son ami Tenzin, médecin traditionnel tibétain, se retrouvent à nouveau au cœur de l’action, et ils n’hésitent pas à prendre tous les risques. Leur enquête va entraîner le lecteur des monastères de l’Himalaya aux fêtes déjantées de Bollywood, des plantations de thé de Darjeeling aux bas-fonds de Bombay.


***




Bernard Grandjean est l’auteur d'une quinzaine de romans. La plupart de ses livres sont centrés sur l’Asie et l’Himalaya, tel Moi, Das, espion au Tibet , sorti en 2014 aux Editions Tensing.
Ces 15 dernières années, l'auteur a publié chez Kailash Editions les biographies romancées de personnages hors du commun de l'Histoire du Pays des Neiges (le VIe Dalaï lama et la reine Bhrikuti), ainsi que 9 titres de la série des enquêtes de Betty Bloch, bien connue des amoureux du Tibet.
Les évadés du toit du monde
Crimes en Himalaya #2

Bernard Grandjean
38 rue du polar
Quand on fait des manœuvres en douce, un jour le fond du sac se perce ! Proverbe tibétain
Principaux personnages
Gopika Pathak, professeure d’anglais et de hindi à l’école tibétaine de Namdang (Sikkim, Inde).

Tenzin Mingour, médecin tibétain traditionnel à Namdang.

Lobsang Lhakpa, Tibétain, évadé de la prison-hôpital de Phari au Tibet.

Dong Bao, surnommée Norbou, également évadée de la prison-hôpital de Phari.

Shirley (Namgyel) Bhutia, actrice originaire de Namdang, amie de Gopika Pathak.

Anil Roy, acteur célèbre de Bollywood devenu agent artistique, ex-mari de Shirley Bhutia.

Kashi Agrawal, dit Agrawalbhai (Frère Agrawal), dit aussi le Serpent, homme d’affaires et figure de la pègre de Bombay.
CHAPITRE I
Cela faisait onze nuits que l’homme et la jeune femme marchaient. Ils passaient les journées cachés dans des amas de roches ou des abris de bergers, ne se remettant en route qu’une fois la nuit tombée. Plus ils se rapprochaient des cimes blanches, plus ils étaient inquiets. Car ils savaient que bientôt il n’y aurait plus de refuges, plus la moindre végétation : que de la neige et de la glace.

*

La fille, nommée Dong Bao, avait à peine dix-neuf ans et était Han, c’est-à-dire de l’ethnie archi-dominante en Chine. Elle était née au Tibet de parents originaires de la province chinoise de Liaoning. Des immigrants pauvres venus à Lhassa pour ouvrir une boutique, alléchés comme beaucoup par les aides accordées par le gouvernement de Pékin à ceux qui osaient aller tenter leur chance dans le lointain et inquiétant Tibet. Fine et svelte, jolie comme une image de magazine, Dong Bao donnait une fausse impression de fragilité. Elle était en réalité résistante, capable de marcher des heures sans manger ni boire, malgré l’altitude folle.
Son compagnon d’évasion, Lobsang Lhakpa, grand gaillard à larges épaules, au menton carré, au regard vif et au nez en bec d’aigle, avait vingt-cinq ans. Ses cheveux légèrement crantés étaient coiffés en arrière et son sourire était éclatant. Il était Tibétain, d’une famille originaire de la vieille province de Ü, la « province bébé », comme on disait jadis. Mais si elle était petite, la « province bébé » avait l’immense prestige d’avoir pour capitale la ville sainte de Lhassa ; lha-sa , un nom qui ne signifie rien de moins que la « Terre des Dieux ». Les Chinois avaient fait disparaître le nom de Ü des cartes, comme avaient disparu les noms historiques de toutes les autres provinces du Tibet. Mais ils n’avaient pas osé siniser le nom de Lhassa, et les gens continuaient à utiliser entre eux les noms anciens. Même devant les fonctionnaires chinois, Lobsang ne manquait jamais d’affirmer fièrement qu’il était de la province de Ü et, même sur les documents officiels, il faisait suivre son nom, Lobsang Lhakpa, de Lhassa-pa , originaire de Lhassa.
Quand, à l’infirmerie de la prison de Drapchi à Lhassa, on lui avait diagnostiqué une maladie du sang rare et incurable, les médecins avaient annoncé à Lobsang qu’il allait être transféré à un hôpital pénitentiaire de Phari, aux confins du district de Shigatsé. Lobsang voyait clairement dans quel endroit épouvantable on l’expédiait. Célèbre dans tout le Tibet pour son froid intense, la modeste bourgade de Phari est située à 4 500 mètres d’altitude, ce qui en fait l’une des villes les plus hautes du monde. C’est vraiment le dernier endroit où un individu sensé souhaiterait aller se faire soigner, et Lobsang avait osé en faire la remarque.
— Il y a à Phari un laboratoire militaire de biologie qui travaille sur ce que tu as, lui avait répondu le médecin. S’il existe une chance au monde de sauver ta peau, elle est là-bas !

Le centre hospitalier militaire de Phari comportait six bâtiments, dont une unité chirurgicale, des services de médecine générale et de traumatologie, ainsi que des laboratoires. Le bâtiment où Lobsang s’était retrouvé confiné était un peu à l’écart des autres, ceint d’une haute barrière de fils de fer barbelés. L’unique entrée était surmontée d’un panneau portant une inscription en mandarin : Hôpital Pénitentiaire Militaire N o 4 – Section des maladies graves et contagieuses .
Le service ne comptait qu’une douzaine de chambres réparties en deux zones, hommes et femmes, séparées par une porte fermée à clé uniquement la nuit. La pièce contiguë à l’entrée n’était pas un poste de garde – on devait considérer que l’enceinte barbelée suffisait –, mais le local des infirmières. Lobsang avait été surpris de constater à quel point l’endroit ressemblait davantage à un hôpital qu’à une prison, abstraction faite des barbelés qu’on apercevait depuis chaque fenêtre. Ce constat l’avait encore plus inquiété : si la surveillance était à ce point relâchée, c’est que sa vie ne valait pas cher.
À son arrivée, on l’avait d’abord conduit au bâtiment de direction, où le médecin-général directeur du centre de recherches biologiques avait son bureau et son propre cabinet médical. Ce haut personnage avait longuement consulté un épais dossier avant de le faire se déshabiller et de l’examiner, un masque sur le nez. Ensuite, Lobsang avait été mesuré, pesé, radiographié et soumis à des examens cardiaques. Il avait dû également passer des tests d’effort et souffler dans un appareil destiné à calculer sa capacité respiratoire. Enfin, une infirmière lui avait pris du sang, beaucoup de sang.
Rhabillé dans l’uniforme de l’hôpital – un pantalon renforcé aux genoux et une veste à col officier en tissu matelassé vert foncé –, on l’avait ramené dans le bureau du médecin-général.
— Dans sa grande générosité, l’État accepte de te soigner, lui avait déclaré ce dernier, même si les gens comme toi ne le méritent pas. Mais comme tu es atteint d’une maladie rare, tout ce qu’on apprendra pourra aussi aider les citoyens honnêtes. Ici, le régime est souple, mais n’abuse pas de la situation : tu es un patient, mais d’abord un taulard. Respecte les ordres et le règlement, et tout se passera bien. Quant à t’enfuir, n’y songe même pas : il ne faudrait pas dix minutes à nos hélicoptères pour te liquider, ce qui serait une perte pour la recherche !
Le conseil était inutile. Lobsang connaissait un peu la région de Phari, qu’il savait très inhospitalière. Certes, à vol d’oiseau, l’Inde et le Bhoutan n’étaient pas loin, mais le paysage était dénudé, sans ressources, et l’altitude très élevée. En outre, il y avait peu de routes, et l’armée était omniprésente. Toute tentative de fuite serait vouée à l’échec. Pour un homme condamné à mort par la maladie, cette conclusion était encore plus évidente.

Dans les premières semaines, Lobsang avait compté en tout sept patients, deux hommes et cinq femmes, tous jeunes ; un nombre réduit, qui s’expliquait par le caractère rare du mal dont ils souffraient. Puis, rapidement, ce chiffre avait baissé. Les malades qui disparaissaient étaient-ils décédés ? Aucune explication n’était donnée par l’encadrement, et le personnel soignant, composé d’infirmiers militaires, ne répondait à aucune question. Après trois semaines, il ne restait plus que la jeune Dong Bao et lui. Chacun scrutait l’autre avec inquiétude, guettant des symptômes nouveaux annonçant leur fin.
La situation devenait psychologiquement insupportable, d’autant que Lobsang n’avait pratiquement rien appris sur la maladie elle-même, pas même son nom. Il remarqua un jour que l’infirmier qui pratiquait sur lui les prélèvements de sang habituels semblait de très bonne humeur. Son haleine exhalait une odeur de brandy : on avait dû fêter un événement quelconque au bâtiment de direction. Lobsang en profita pour le supplier d’au moins lui dire le nom exact de sa maladie.
— Tu es atteint d’une forme très rare d’infection du sang, répondit-il, dont le nom scientifique ne t’apprendrait rien ! Tu ne serais même pas capable de le retenir !
— Mais… Dong Bao et moi, on ne peut tout de même pas être les deux seuls cas au monde !
— Au monde, non, mais au Tibet, oui !
— Pourtant, quand je suis arrivé, il y avait plusieurs autres malades dans le service ! Ils sont tous morts ?
— Ceux que tu as vus étaient là pour des examens, et en définitive ils ne souffraient pas de la même maladie. C’est pour ça qu’ils ont été transférés.
— Et pourquoi ne nous envoie-t-on pas dans un hôpital mieux équipé, et dans un endroit moins inhospitalier que Phari ?
— Parce que vous êtes des taulards, pas les clients d’un club de vacances cinq étoiles ! En plus, cet hôpital est le mieux équipé qui soit pour votre cas. Il y a ici un labo militaire de pointe, qui travaille justement sur votre cas. Laisse-moi te dire que Dong Bao et toi, vous ne seriez nulle part mieux qu’ici ! De toute façon, vous n’aurez pas à supporter ça très longtemps : dans six mois, un an au plus, sauf avancée spectaculaire des travaux des camarades du bâtiment d’à côté, vous serez raides ! Mais tu n’as pas la trouille de ça, toi, hein, comme Bouddhiste, et Tibétain en plus !
L’infirmier avait eu un petit rire, et Lobsang avait serré les poings sans répondre.

Lobsang s’était vite rendu compte que Dong Bao n’en savait pas plus que lui. La situation était d’autant plus étrange qu’aucun des deux ne se sentait en mauvaise santé, si l’on faisait exception des maux de tête de la jeune femme ; pour la rassurer, il lui disait que cela était peut-être simplement à mettre sur le compte de l’altitude très élevée de Phari. Quant à lui, s’il ressentait de la fatigue, c’était juste un certain état de faiblesse comme après une forte fièvre.
Leur traitement avait commencé par des pilules quotidiennes et des prises de sang dont les résultats ne leur étaient jamais communiqués. Lobsang remarqua que plusieurs fois, Dong Bao avait été transférée pour quelques heures dans un autre service. Elle fut incapable de lui dire en quoi consistaient ces soins spéciaux.
— Ce qui est bizarre, disait-il, c’est qu’on a la même maladie, mais pas les mêmes traitements !
— Ça veut peut-être tout simplement dire que la maladie est plus avancée chez moi…
Dans un tel contexte, Dong Bao et Lobsang ne pouvaient que devenir très proches. Ils se voyaient à chacune des deux sorties quotidiennes autorisées à l’intérieur de l’enceinte et arrivaient à se parler plusieurs fois dans la journée, notamment au réfectoire.
En Chine, le prénom se plaçant après le nom de famille, Lobsang avait dans les premiers temps appelé sa camarade de détention Bao. Puis, comme en mandarin Bao signifie « trésor », il l’avait rebaptisée du prénom tibétain de Norbou, qui signifie « joyau ». À ses yeux, ce nom de Norbou lui convenait parfaitement, tant il se dégageait de la jeune fille un éclat et une transparence qui faisaient songer à un joyau. Son visage à l’ovale parfait semblait une agate d’un blanc très pur. Norbou avait un nez et des oreilles de fine porcelaine, des lèvres de corail, une peau claire qui prenait la lumière comme la surface d’un lac de glacier. Sous son affreux uniforme matelassé, on devinait un corps aux lignes souples, une poitrine jeune et des membres aux attaches fines. Quand elle souriait, ce qui était malheureusement rare, toute cette beauté délicate se sublimait, et par les meurtrières de ses paupières, ses yeux semblaient lancer des éclairs brûlants sur le cœur de Lobsang.
Norbou avait été incarcérée pour une raison d’apparence futile, mais très grave au regard des autorités chinoises : lors d’une descente de police, on avait découvert un portrait du Dalaï lama punaisé à la tête de son lit, ainsi que des livres religieux en tibétain imprimés en Inde.
Elle avait été inculpée de « comportement asocial » et de « séparatisme ». Ce second chef d’inculpation était particulièrement ridicule, expliqua-t-elle à Lobsang, compte tenu du fait qu’elle n’était pas Tibétaine ; mais son juge était inaccessible à l’humour. À l’issue d’un procès qui avait duré moins de trois minutes trente chrono, elle avait écopé de cinq ans de prison. Elle expliqua aussi à Lobsang qu’en tant que Han, elle aurait pu prendre un avocat. Mais comme elle savait que ce droit était refusé aux Tibétains, par solidarité elle ne l’avait pas fait.
Lobsang Lhakpa avait quant à lui pris quinze ans, car les caméras de la police l’avaient repéré participant à une manifestation dite « séparatiste », à Lhassa. En trois ans seulement, il avait connu plusieurs prisons, celles de Lhassa, de Naktchou et de Shigatsé, avant de tomber malade. Il y avait subi des mauvais traitements, avait plusieurs fois été battu, mais jamais torturé, ce qui était quasi-miraculeux. En un sens, apprendre qu’il allait mourir avait été pour lui une sorte de soulagement. Il se savait opiniâtre, mais il connaissait ses limites : il n’avait pas la force de caractère de ces lamas capables de passer vingt ans en prison pour en sortir plus forts qu’à leur entrée. Lui avait su dès le départ qu’un jour il craquerait, et qu’il se précipiterait sur un gardien comme on se jette dans le vide, afin qu’une rafale mette fin à cette vie sans intérêt. Il ne savait pas ce qu’avaient été ses vies antérieures ; sans doute pas trop mauvaises, puisqu’il s’était réincarné en être humain, privilège fabuleux. Au moins, cette courte vie présente ne lui avait pas laissé trop de temps pour accumuler du mauvais karma : alors peut-être que la prochaine réincarnation serait encore plus favorable…

Norbou et Lobsang prenaient leurs repas ensemble, dans une grande pièce froide, sous le regard d’une infirmière sèche et dure armée d’un sifflet. On leur servait des soupes de légumes ou de nouilles, des plats à base de riz et de la viande trois fois par semaine. Les rations étaient abondantes, et ils avaient même droit à des barres de fruits secs ou de céréales vitaminées en surplus. Lobsang n’avait jamais été à pareille fête dans ses prisons précédentes.
Pour le reste, le confort des locaux était fruste : la chaleur produite par les radiateurs au fuel était à peine suffisante, et les fenêtres laissaient passer des courants d’air glacés. Il semblait que les crédits affectés par l’Armée Populaire de Libération allaient essentiellement aux services scientifiques : par une porte laissée entrouverte, Lobsang avait pu apercevoir un laboratoire rempli d’appareils sophistiqués, où se mouvaient des gens portant des blouses blanches et des masques. Un décor de film de science-fiction comparé au reste.
Leurs sorties quotidiennes se résumaient à des va-et-vient d’un bout à l’autre de l’enceinte barbelée, ou, quand la température le permettait, à des conversations, assis sur l’unique banc, sous la garde débonnaire du soldat en faction au portail. C’est là que Norbou et Lobsang avaient fait connaissance, et c’est également sur ce banc qu’ils étaient tombés amoureux ; ce qui était un peu inévitable dans leur situation.
Leurs chambres n’étaient pas verrouillées la nuit et ne se trouvaient séparées que par une longueur de couloir et une porte à la serrure simple. Norbou mit la main sur un morceau de fil de fer que Lobsang parvint à transformer en passe-partout. Ils prirent l’habitude de se retrouver la nuit, se donnant l’un à l’autre comme des désespérés, conscients que ces plaisirs volés seraient les derniers de leur vie. Mais ces amours furtives étaient plus qu’un simple pied de nez au destin, plus qu’une ruse pour s’étourdir : l’attachement que les deux jeunes gens éprouvaient l’un pour l’autre devenait de plus en plus profond au fil des jours.
Deux fois par semaine, on leur accordait une promenade à l’extérieur de l’enceinte, afin de « soutenir leur psychisme ». Le but était toujours le même, une ruine posée sur une éminence à un quart d’heure de marche de l’hôpital ; les restes d’une tour de guet, puisque Phari était jadis Phari Dzong , Phari-la-Forteresse qui veillait sur la route des invasions. Une route qui fonctionnait dans les deux sens : vers le Bhoutan quand les Tibétains avaient décidé d’envahir le Pays du Dragon, vers Lhassa, quand les colonialistes britanniques avaient voulu forcer le Pays des Neiges à s’ouvrir à leur influence et à leur commerce. On était là dans une zone stratégique depuis des temps immémoriaux, au cœur de cette avancée qui forme sur la carte un doigt pointé vers l’Inde entre Sikkim et Bhoutan.
Ces brèves sorties hors de l’enceinte, sous la garde de deux soldats armés, avaient permis à Norbou et Lobsang d’observer les alentours, les postes de contrôle, la route qui permettait d’acheminer vers le sud les énormes missiles pointés vers les mégalopoles de l’Inde du 2 e Corps d’artillerie de l’Armée Populaire de Libération.
En dépit d’un paysage hostile, et de la laideur de la bourgade au loin, avec ses rues à angles droits et ses maisons pour la plupart récentes, standardisées, ces promenades à l’extérieur de la prison-hôpital étaient cruelles pour Norbou et Lobsang. On leur permettait juste de humer l’air d’une liberté qu’ils n’auraient plus jamais la chance de vivre. La seule lueur d’espoir dans ces tristes promenades, c’était ces montagnes blanches que parfois ils apercevaient au loin. Au fil des semaines, elles agirent sur Lobsang comme un aimant : franchir l’enceinte, se jouer des gardes, des radars et des caméras, voler vers le sud comme les oies en automne… Rapidement une idée insensée était née dans son esprit : prendre Norbou par la main et, ensemble, s’évader de cet endroit horrible où les attendait la mort.
CHAPITRE II
Les bâtiments de la Namdang Tibetan School (École Tibétaine de Namdang) ruisselaient comme si on venait de les arroser à la lance à incendie. L’averse avait cessé, mais de petits filets d’eau dévalaient la pente pour aller s’étaler en mare sur le terrain de basket. Cela n’empêcha pas quelques grands élèves de reprendre leur match interrompu, à grand renfort de cris et d’éclaboussures.
Gopika Pathak avait étendu une feuille de plastique sur le muret de béton, et s’était assise avec précautions, en prenant soin de ne pas mouiller son sari bleu ciel. D’un geste gracieux, la jeune femme avait remis en place la mèche de cheveux échappée de son catogan, puis elle avait tiré sa boîte à lunch de son sac. Du bout des doigts de sa main droite – la tradition indienne réserve la main gauche aux tâches dites impures – elle puisait des petites bouchées de salade de lentilles au curry. Le regard perdu au loin, la professeure d’anglais et de hindi enfournait machinalement la nourriture dans sa bouche aux lèvres joliment dessinées.
Amchi 1 Tenzin Mingour était venu s’asseoir à la droite de la jeune femme. On voyait qu’il était passé sous l’averse : son pantalon de toile était trempé jusqu’aux genoux, et le chignon qui lui couronnait le crâne était passablement aplati. Il arborait cette coiffure ancienne comme un défi au temps, l’écho d’une culture agonisante ; mais en cet instant, la vérité oblige à dire qu’il ressemblait plutôt à un gros chien mouillé. Le médecin accordait de l’importance à son chignon, qui signalait sa qualité de nakpa , mot désignant un laïc ayant prononcé certains vœux religieux bouddhiques. Jadis, au Tibet, les nakpa étaient craints, car ils étaient réputés capables d’attirer la pluie, la neige ou la grêle. C’était là un aspect de la fonction que Tenzin Mingour évitait de rappeler, et tout le monde, à l’exception des vieux, avait fini par l’oublier. À la différence de sa voisine, Tenzin n’était pas un enseignant de l’école : sa présence tenait juste au fait qu’il y assurait une fois par semaine la permanence médicale ; un service gracieux qu’il se faisait un devoir de rendre à la communauté de ses compatriotes exilés.
Refusant le bout de feuille de plastique que son amie Gopika lui proposait, il avait retiré son blouson chinois à col de fausse fourrure et l’avait étendu sur le muret. Puis, avec une souplesse que son léger embonpoint ne laissait pas soupçonner, il avait bondi sur le muret comme un gros chat. Assis en tailleur, il avait commencé à avaler sa tsampa 2 , qu’il mélangeait dans son bol de bois avec le thé beurré salé de sa thermos. Les rentrées financières de la semaine écoulée ayant été maigres, la jeune Tséring, sa nièce et cuisinière, avait décidé de ne préparer que de la nourriture bon marché :
— Quand tu te décideras à demander le vrai prix des consultations à tes patients, oncle Tenzin, peut-être que je pourrai acheter de meilleures choses au bazar ?
Le troisième participant à ce pique-nique hebdomadaire était lama Tsültrim Norbou, professeur de tibétain et de religion à la Namdang Tibetan School . Il s’était assis à la gauche de Gopika, se protégeant de l’humidité du muret grâce au pan de son habit rouge plié en quatre épaisseurs. Tibétain tout comme le docteur Tenzin Mingour, lama Tsültrim se contentait comme lui de thé salé et de farine d’orge grillée, en provenance de la cuisine du monastère de Namdang.
C’était un peu par hasard si le jeune lama, tout entier habité par les raisonnements philosophiques les plus échevelés, séjournait au modeste Monastère de la Rivière Blanche. Par devoir, il avait accepté d’assurer pendant un an les cours de religion de l’école tibétaine, suite au décès du précédent titulaire du poste. Mais il lui arrivait de regretter cette décision, non pas à cause de la rusticité des conditions de vie, mais par manque d’émulation intellectuelle. Il avait le sentiment de perdre un temps précieux.
Le médecin et la jeune enseignante avaient été heureux de voir le lama se joindre à leur pique-nique hebdomadaire. Gopika avait vu arriver avec plaisir ce beau et grand jeune homme au physique intelligent. Pour autant, elle savait qu’il ne serait pas l’homme de sa vie. Mais au moins cela faisait-il dans son entourage une présence masculine sympathique ; il n’y en avait pas tant que ça !
Si elle mettait à part sa folle liaison de quelques jours avec Anil Roy, personnage célèbre des pages « Bollywood » de la presse people avant de glisser malencontreusement vers la rubrique des faits divers, sa vie sentimentale depuis qu’elle avait fui Bombay, était un désert. Sans avoir besoin de trop forcer sur l’autoanalyse, elle avait compris que si elle s’était jetée avec autant de fougue dans les bras d’Anil Roy, séducteur irrésistible mais peu fiable, c’était pour effacer le souvenir de son horrible ex-fiancé, homme intéressé, arrogant et brutal, qui l’avait trahie après avoir profité d’elle. Dans ces conditions, l’arrivée du jeune lama était un rayon de soleil bon à prendre. Non pas que Gopika fût à la recherche de l’aventure pour l’aventure, son éducation et son caractère l’éloignant radicalement de cela, mais le vide de sa vie sentimentale lui pesait. Et elle avait déjà vingt-cinq ans…
Amchi Tenzin était également satisfait de l’arrivée de lama Tsültrim. Dès le premier jour, il s’était livré à ce petit jeu tibétain traditionnel, qu’il pratiquait plus ou moins consciemment avec toutes les personnes nouvelles apparaissant dans son paysage : l’examen de son physique pour en déduire qualités et défauts. Or, cet examen avait révélé des caractéristiques excellentes pour un lama. Son visage allongé était bon signe, la marque des gens aimables. Ses lèvres rouges et d’épaisseur moyenne indiquaient qu’il atteindrait à beaucoup de sagesse, alors que ses dents larges et acérées montraient qu’il accumulerait du savoir. Le médecin avait aussi remarqué que sa robe rouge sombre, de même que ses chaussures basses à lacets, étaient toujours d’une propreté impeccable. Cela aussi était bon signe, car ce souci de netteté augmentait son potentiel de chance et éloignait le mauvais sort. Amchi Tenzin en avait donc conclu que lama Tsültrim était une excellente recrue pour l’école et pour le monastère.
Tout en mastiquant, les trois amis avaient le regard perdu dans l’immensité du paysage : en premier plan, les nerveuses collines émeraude du Sikkim, et à l’horizon, surgissant de façon discontinue dans les trouées des nuages, l’imposante masse blanche et dentelée de l’Himalaya.
— Alors, Doc, demanda la jeune femme pour rompre le silence, il y avait beaucoup d’élèves malades à votre consultation, ce matin ? Parce que j’avais cinq absents à mon cours d’anglais ! Une épidémie ?
— S’ils désertent vos cours, la maladie n’a rien à y voir, Gopika-la. Je n’avais pas plus de patients que la semaine dernière. Il faut rechercher une autre cause !
Très habituée à l’humour corrosif de son ami, la jeune femme répondit du tac au tac :
— Je regrette d’avoir à le dire, Doc, mais je crois plutôt que nos malades n’ont guère confiance dans vos médications ! Non pas qu’elles ne soient pas efficaces, mais ils préfèrent les médicaments à l’occidentale, des gélules brillantes sorties de jolies boîtes colorées, ou bien encore les comprimés effervescents, si amusants à regarder mousser dans un verre d’eau… Vos petites pilules emballées comme des bonbons à vingt paises 3 , ça ne leur paraît pas sérieux !
Ils rirent tous les deux, sous le regard affolé du jeune lama qui ne comprenait pas que l’on puisse s’échanger de telles rosseries entre amis.
— Votre remarque se voulait ironique, Gopika, mais elle prouve surtout que vous n’avez toujours rien compris à notre médecine !
— Comment ça ?
— Vous croyez toujours que seuls les médicaments soignent ! J’espérais que vous aviez dépassé ce stade grossier ! Vous devriez savoir que médecin et médicaments forment un tout, que la personnalité du médecin, la façon dont il parle au patient, son attitude même, sont responsables au moins autant que ses médications de la guérison du malade. Vous entendrez parfois des gens dire : je ne suis pas encore guéri parce que ce médecin ne me convient pas ! Sachez alors qu’ils ne font pas allusion aux traitements, mais à la personne même du médecin !
— Doc, soyez assuré que chaque fois que j’ai été malade, vous m’avez toujours convenu !
Elle avait pris pour lui dire cela le ton de la sincérité et de la tendresse, car Gopika avait pour son ami Tenzin une grande affection, et une infinie reconnaissance. C’est lui qui l’avait tirée du gouffre où elle était plongée à son arrivée trois ans plus tôt, après qu’elle ait fui Bombay et sa famille.
Comme pour dissiper l’émotion, le médecin approcha son visage de celui de la jeune femme et scruta sa joue :
— Mais, que vous est-il arrivé ? On dirait que vous avez pris un coup sur la pommette ! Vous avez été agressée ?
Gopika sembla un peu embarrassée pour répondre :
— Agressée, non, pas vraiment… Enfin, oui, en un sens… Je vous explique… Hier après-midi, je n’avais pas cours. Alors j’ai décidé de descendre à Gangtok pour voir un film, avec la voiture de mon amie Shirley, vous savez, la Land Rover qu’elle garde ici pour s’en servir quand elle vient passer quelques jours dans la maison du grand stupa , et dont elle m’a donné un double des clés…
— Oui, je sais, vous en êtes tellement contente que vous me l’avez déjà raconté au moins dix fois ! Et je n’aime pas trop que vous lui donniez ce nom ridicule de Shirley ! Elle s’appelle Namgyel Bhutia, alors pourquoi ne pas l’appeler par son nom ?
— Parce qu’elle est plus connue sous son nom d’actrice, Doc et que Shirley, ça fait glamour, ça me plaît bien !
Le médecin ignorait complètement le sens du mot « glamour », comme il ignorait celui de la plupart des mots employés par Gopika quand elle se lançait sur l’une de ses passions favorites : le cinéma, la mode, la décoration de la maison ou les produits cosmétiques. Il se contenta de soupirer :
— Bien, revenons à ce qui vous est arrivé…
— Je disais que je voulais absolument aller à Gangtok, pour voir le film dont toute l’Inde parle en ce moment, Dangal , avec le super-acteur Aamir Khan ! Ça passe actuellement au cinéma Cosmos !
— Si toute l’Inde en parle, le bruit des conversations n’est pas encore venu jusqu’à moi… Et vous, lama Tsültrim, ça vous dit quelque chose ?
— Absolument rien ! répondit le moine en riant.
— … Et je ne vois toujours pas le rapport avec ce coup que vous avez reçu sur la figure !
— J’y viens ! Vous savez que dorénavant, sur ordre du gouvernement, on joue Jana Gana Mana 4 avant chaque film, et que le public doit se lever ?
— J’ai entendu dire ça, s’exclama lama Tsültrim. J’ai même lu dans un journal que dans un état du Sud, un paralytique s’est fait taper dessus dans un cinéma parce qu’il ne s’était pas levé de son fauteuil roulant ! Et puis il y a eu un autre incident, à bord d’un avion entre Tirupati et Hyderabad : l’hymne national a été diffusé en cabine peu de temps avant l’atterrissage, alors que le signal « bouclez votre ceinture » était allumé ! Les passagers ne savaient plus quoi faire !
— Le problème, poursuivit Gopika, c’est que dans le film Dangal , on entend jouer Jana Gana Mana ! Vous comprenez, ça fait partie du film ! Alors une partie du public s’est de nouveau levée, l’autre pas ! Il y a eu des invectives, ça a dégénéré en bagarre générale, la projection a dû être arrêtée, et finalement la police est intervenue. C’est en essayent de sortir en douce de la salle que j’ai pris un coup de coude involontaire dans la figure !
Doc Tenzin n’en croyait pas ses oreilles, il secoua la tête d’un air navré :
— Passez chez moi, je vous donnerai un baume qui évitera que cette rougeur ne tourne au violet… Gopika-la, vous et le cinéma… Vous êtes incorrigible !
La jeune femme hésita à répondre, puis préféra changer de sujet :
— Je vois que votre cuisinière Tséring vous a collé une fois de plus au régime tsampa ! Les affaires vont si mal, Doc ?
— D’abord, Tséring est plus que ma cuisinière, comme vous le savez bien : elle est ma nièce adoptive, ma secrétaire médicale et la mère de mes deux chiens !
Gopika éclata de rire :
— C’est vrai qu’elle les traite comme s’il s’agissait de ses enfants ! Mais les affaires, Doc ?
— Je ne suis pas un homme d’affaires, arrêtez de me taquiner ! Mes affaires, comme vous dites, ne vont pas si mal. Il y a malheureusement toujours autant de malades, sauf que je ne vois guère ces temps-ci que des misérables sans le sou. Mais comme on dit au Tibet, celui qui est saoulé de bière dessaoulera, mais celui qui est saoulé d’argent ne dessaoulera jamais ! En conséquence de quoi, vous avez devant vous un homme parfaitement sobre !
Ils rirent en chœur de la plaisanterie.
— Miss Pathak, déclara soudain lama Tsültrim, vous…
Il n’eut pas le temps d’aller plus loin :
— Par pitié, cessez de m’appeler Miss Pathak ! coupa celle-ci. J’ai l’impression que vous vous adressez à une vieille fille revêche !
— Ça n’est pas le cas ? demanda insolemment le médecin, qui n’avait pas encore tout à fait digéré la plaisanterie à propos de ses chères petites pilules.
— Pas encore, Doc, mais attendez quelques années, et vous allez voir ce que vous allez voir !
— Comment voulez-vous que je vous appelle ? reprit le lama. Miss, heu, Miss Gopika ?
— Mais appelez-moi donc Gopika, comme le font tous mes amis ! Ça vous gêne de m’appeler par mon prénom ? Je vous appelle bien lama Tsültrim, moi ! Tsültrim, ce n’est pas votre prénom ?
— Nom, prénom, vous savez bien que les Tibétains ne font pas de différence ! En plus, Tsültrim est mon nom en religion, pas celui sous lequel j’ai été déclaré à ma naissance !
Gopika soupira en hochant la tête d’un air désespéré :
— Je ne vois pas comment un pays peuplé de spécimens tels que nous peut s’en sortir…
Le lama jugea préférable de changer de sujet :
— Vous avez entendu ce qu’on raconte ? L’armée chinoise est en état d’alerte maximal aux frontières avec le Sikkim et le Bhoutan !
— J’ai entendu dire ça, répondit le médecin. Vous en savez plus ?
— C’est un camionneur qui livrait un réfrigérateur hier au monastère qui l’a raconté. Il a dit que depuis plusieurs jours, le col de Nathou est pratiquement fermé par les Chinois. Il y a des heures et des heures d’attente pour les camions, et son beau-frère serait coincé là-haut depuis une semaine ! Les gardes chinois fouillent tous les véhicules qui sortent, c’est tout juste s’ils ne les mettent pas en pièces détachées !
— J’ai aussi entendu des rumeurs à l’école, confirma Gopika. Le problème, à Namdang, c’est qu’on est tout près de la frontière ! Si les Chinois déclenchent une nouvelle guerre, on sera aux premières loges !
— Rassurez-vous, remarqua ironiquement le médecin, les Chinois expédieront leurs missiles nucléaires d’abord sur Delhi, Calcutta et Bombay avant de s’en prendre à Namdang !
— Ça ne me fait pas rire, Doc ! Mais vous, les Tibétains qui savez toujours tout ce qui se passe derrière ces montagnes, vous avez une idée de ce qui rend les Chinois si nerveux en ce moment ? Doc, avec le réseau d’amis que vous avez, je suis sûr que vous êtes au courant de tout !
— Là aussi, ce ne sont que des rumeurs… Mais on dit que les Chinois seraient à la recherche de plusieurs prisonniers tibétains évadés…
— Espérons qu’ils ne les retrouveront jamais ! s’exclama Gopika.
— Espérons, reprirent les deux Tibétains en chœur.

Profitant du silence qui suivit, le lama regarda sa montre et déclara qu’il était temps pour lui de les laisser. Son départ donna le signal : Doc Tenzin prit à son tour le sentier de sa maison de planches et de tôles ondulées, et Gopika celui du Cottage fleuri où elle louait une chambre.
Le lama descendit d’un pas vif la pente vers Karpo-tchou Gompa, le Monastère de la Rivière Blanche, tout en bas de la bourgade de Namdang. Il était pressé de se replonger dans ses traités de philosophie et d’oublier ses maladresses envers la jolie Gopika, à laquelle, dans sa tête, il ne disait plus « Miss » depuis longtemps. Car il devait reconnaître qu’il avait un faible pour elle, et il se prenait même parfois à rêver qu’il fondait une famille avec la séduisante enseignante. Après tout, contrairement aux religieux d’autres Écoles du Bouddhisme tibétain, ceux de la tradition des Anciens n’étaient pas tenus au célibat. Beaucoup vivaient en parfaite symbiose avec la société, ayant femme et enfants. Chez lui, on était lama de père en fils, et on disait que son arrière-grand-père avait même deux femmes. Mais aurait-il un jour les moyens d’entretenir une famille ? Il en doutait.
Il avait bien sûr remarqué quelques défauts chez Gopika : une coquetterie à toute épreuve, et un certain penchant pour la futilité, comme par exemple les insupportables films de Bollywood sur lesquels elle était intarissable ; même s’il avait compris que sur ce dernier point au moins, elle avait fait de gros efforts pour se corriger. Il admirait la jeune femme pour sa beauté, mais aussi pour sa vivacité d’esprit, son sens des situations. Il fallait voir comment elle savait se faire respecter par les élèves, en particulier les grands de classe 11, qui l’avaient surnommée Fleur de Bombay et lui lançaient des regards enamourés…

De retour du pique-nique, Doc Tenzin fut accueilli chez lui par une Tséring de mauvaise humeur et par ses deux petits chiens Lhassa Apso, comme d’habitude très joyeux de le revoir. Tséring approcha tout près de lui son joli visage lunaire :
— Akou-la 5 , tu as fait un bon repas ? Elle était bonne ma tsampa ?
— Je suppose que tu veux me taquiner, mais oui, elle était très bonne ! Tu sais, quand j’étais enfant, au Tibet, on n’avait guère que ça tous les jours, de la tsampa trempée dans du thé ! Quand on pouvait émietter dans notre bol un peu de viande de chèvre séchée par-dessus, c’était fête !
— Ça, c’est très vieux, akou-la , on n’est plus du temps de ta jeunesse ! On vit autrement, de nos jours… à condition d’avoir un peu d’argent ! Il nous en faudrait plus pour que je te fasse de la meilleure cuisine !
— Pour ce qui est de l’argent, ça ira mieux pour toi quand tu auras trouvé un riche mari !
La jeune fille haussa les épaules :
— Pfff… Tu dis toujours toi-même qu’à seize ans, c’est trop tôt pour se marier, alors faudrait savoir ! Et puis tu sais bien que je ne voudrais jamais vous quitter, les chiens et toi !
— Oui, je sais aussi que c’est dans cet ordre-là !
— Si je me marie, il faudra que mon époux accepte de venir habiter avec nous !
— Et on le logera où ?
— Tu feras construire une pièce de plus derrière la cuisine ! Il suffit de quelques planches et d’un bout de tôle ondulée !
— Il faudra que cet homme-là soit un saint… Un ascète !
Le médecin regarda la jeune fille avec émotion, tant à travers elle il voyait les malheurs de son pays. Elle aussi, pour trouver la liberté, elle avait franchi des cols himalayens à pied, par des froids polaires, avec de la neige jusqu’au ventre. Il l’avait recueillie et soignée. Lui-même était arrivé par le même chemin, sous les balles des gardes-frontières chinois.
Rien n’est permanent , se dit-il en soupirant. Le Tibet disparaîtra, comme le XIII e Dalaï lama, le prédécesseur de l’actuel, l’a annoncé dans ses terribles prédictions. Mais la Chine aussi disparaîtra ; même la terre disparaîtra. Alors mieux vaut se préoccuper de son karma plutôt que de gaspiller son temps sur des sujets par nature impermanents…
Gopika, quant à elle, rejoignit sa chambre meublée. Comme le temps semblait d’améliorer, elle déplierait sa chaise longue d’osier et s’installerait dans le jardin avec le roman policier qu’elle avait commencé la veille au soir.
Aucun des trois amis ne pouvait se douter qu’à quelques dizaines de kilomètres d’eux à vol d’oiseau, deux êtres exténués luttaient désespérément contre l’altitude, la neige et la glace, pour leur survie et leur liberté.

  • Accueil Accueil
  • Univers Univers
  • Ebooks Ebooks
  • Livres audio Livres audio
  • Presse Presse
  • BD BD
  • Documents Documents