Les Martyres de Monplaisir
127 pages
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Les Martyres de Monplaisir , livre ebook

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Description

La septième enquête d'Abel Séverac a pour cadre le huitième arrondissement de Lyon... Scènes d’horreur à Monplaisir ! Un psychopathe s’en prend à de vieilles femmes. Il les assassine d’une manière particulièrement abjecte et signe ses forfaits d’une rose bleue. Ne laissant aucune trace derrière lui, il parvient même à orienter les policiers sur une fausse piste. Sa hiérarchie et le parquet mettent la pression sur le commissaire Abel Séverac pour qu’il neutralise l’auteur de cette morbide série dans les plus brefs délais. Plus facile à dire qu’à faire ! Pendant ce temps, l’équipe de la capitaine Sensibon mène l’enquête sur l’exécution d’un ancien flic. Elle va croiser la trajectoire d’un couple de tueurs à la cruauté sans limites...

Sujets

Informations

Publié par
Nombre de lectures 1
EAN13 9782382000083
Langue Français
Poids de l'ouvrage 2 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0037€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Couverture
Du même auteur chez le même éditeur



DU MÊME AUTEUR CHEZ LE MÊME ÉDITEUR
Les enquêtes du commissaire Séverac :
Le Diable de Monchat, 2017 (édition originale : Les Grilles d’Or, 2011)
Rouge Vaise, 2016 (édition originale : Les Grilles d’Or, 2013)
Le Fantôme des Terreaux, 2014
Crimes à la Croix-Rousse, 2015
L’Inconnu de la Tête d’Or, 2017
Mourir à Ainay, 2019
Collection “ DORA-SUAREZ-LEBLOG PRÉSENTE ” :
Les Dés sont jetés, nouvelle incluse dans Un petit noir, 2016
Ris de veau, foie gras et Rohypnol, nouvelle incluse dans À Table !, 2016

Retrouvez l’auteur sur son blog : www.jmorize.unblog.fr
Titre



JACQUES MORIZE

LES MARTYRES DE MONPLAISIR
UNE ENQUÊTE DU COMMISSAIRE SÉVERAC (7)
ISBN PAPIER : 978-2-913897-95-3 ISBN EBOOK : 978-2-38200-008-3
É DITIONS AO A NDRÉ O DEMARD
LES ENQUÊTES LYONNAISES DU COMMISSAIRE SÉVERAC
(aux éditions AO – André Odemard)
(1) Le Diable de Montchat
ISBN PAPIER : 978-2-913897-62-5 • ISBN EBOOK : 978-2-913897-68-7
(2) Rouge Vaise
ISBN PAPIER : 978-2-913897-50-2 • ISBN EBOOK : 978-2-913897-69-4
(3) Le Fantôme des Terreaux
ISBN PAPIER : 978-2-913897-41-0 • ISBN EBOOK : 978-2-913897-70-0
(4) Crimes à la Croix-Rousse
ISBN PAPIER : 978-2-913897-47-2 • ISBN EBOOK : 978-2-913897-71-7
(5) L’Inconnu de la Tête d’Or
ISBN PAPIER : 978-2-913897-61-8 • ISBN EBOOK : 978-2-913897-72-4
(6) Mourir à Ainay
ISBN PAPIER : 978-2-913897-81-6 • ISBN EBOOK : 978-2-913897-88-5
Abel Séverac, un personnage !
Du physique d’Abel Séverac, on en sait peu. Il est grand et baraqué, ses yeux sont bleus. Manifestement, ses cheveux ne voient pas souvent la main du coiffeur, une mèche rebelle retombe obstinément sur son front. Il est dans la cinquantaine, marié à Isabelle, qu’il a connue à la fac de droit, et avec qui il a eu trois enfants, Julie, Céline et Paul.
Ce n’est pas un « flic-costard », plutôt un flic de terrain, qui privilégie les fringues pratiques – baskets, docksides , pantalons de toile et blouson – souvent défraîchies car l’homme n’aime pas fréquenter les boutiques.
« Comme à l’accoutumée, le commissaire Séverac était vêtu comme l’as de pique. Le cheveu en bataille, les joues mal rasées, une veste informe sur une chemise kaki froissée, ouverte sur un torse délicatement poilu. Le pantalon de laine grise faisait des poches aux genoux. Le pli n’était plus qu’un lointain souvenir 1 . »
Sur le plan humain, c’est un bourru sentimental, un macho qui aime les femmes avec une légère tendance au don-juanisme. Il parle des « bonnes femmes » et de leurs intuitions, de leur goût pour l’introspection : « Les bonnes femmes sont trop compliquées. Tout le problème est là ! » décrète-t-il volontiers. Mais lui-même fonctionne à l’intuition, au feeling, et s’introspecte avec régularité.
Son amour des femmes le conduit à être dans la séduction perpétuelle : « Quand cesserait-il de s’amouracher au moindre sourire ? À quoi correspondait ce perpétuel besoin de séduire, de conquérir ? » se demande-t-il dans Le Diable de Montchat . Il multiplie les aventures féminines, mais à force de considérer « que le cœur et le cul sont des organes distincts chez l’homme », il finit par prendre un carton rouge par sa femme, qui le fout à la porte et entame une procédure de divorce. Comme souvent, ce malheureux événement survient au moment où sa vie professionnelle subit un méchant revers : chef de groupe de la prestigieuse brigade criminelle du 36, quai des Orfèvres, il conteste la position prise par le parquet dans l’une de ses enquêtes et a des mots avec un substitut, un soir qu’il a un peu forcé sur la boisson. Il met un terme abrupt à l’entretien par une paire de baffes, après que le parquetier l’a traité de minable.
Ses états de service étant ce qu’ils sont, et les propos du substitut étant ce qu’ils ont été, on lui épargne le « tourniquet », mais il doit accepter une mutation à la PJ de Lyon.
Séverac s’installe donc à Lyon, la mort dans l’âme. Grâce à un héritage, il acquiert un appartement au dernier étage d’un immeuble ancien, quai Saint-Antoine, sur les bords de Saône. Un duplex avec une mezzanine éclairée par une grande verrière qui donne sur la colline de Fourvière et sa basilique illuminée.
« La tanière était meublée d’un vaste lit ancien, de deux fauteuils crapaud disposés autour d’une petite table, d’un bureau équipé d’un PC et d’étagères chargées de bouquins et de BD . Des kilims couvraient une partie du parquet, le plafond était lambrissé tout comme le seul mur libre. Un lambris au vernis sombre qui donnait la sensation d’être dans une cabane de trappeur, sensation renforcée par l’odeur mêlée de tabac froid, de feu de bois (la cheminée du bas qui devait refouler…), de ménagerie et d’estomac surmené 2 . »
Il va occuper ses premiers week-ends à retaper l’appart, aidé par quelques potes de passage.
Au SRPJ, il prend en main une équipe disparate formée de trois « bras cassés » qui attendent la retraite, Javelas dit Culbuto (en référence à son rapport taille/tour de taille), Blayeux et Pochet, deux êtres gris à la trogne rougie par l’abus de côte du Rhône, et deux jeunots, Annie Sensibon, la trentaine sexy, qui a fait ses armes à l’antiterrorisme, et Nicolas Lesteban, qui débute sa carrière. Ils seront renforcés plus tard par Philippe Corot et Marc Lavenel, des quadras plutôt insignifiants.
Abel va prendre cette équipe comme elle est, et il entreprend de la fédérer. C’est un chef d’équipe exigeant, parfois féroce dans ses jugements, mais qui sait encourager et féliciter. Il développe rapidement une sorte de tendresse bourrue pour chacun de ses équipiers, avec cependant, une préférence pour les deux « jeunots ». Petit à petit, la mayonnaise prend, donnant un groupe où chacun joue sa partition au bénéfice de la communauté, malgré l’opposition des générations. Pour ce faire, Abel a mis en place quelques rites : la cafetière et les viennoiseries pour les réunions du matin, les repas d’équipe pour fêter les victoires ; repas pris dans un « bouchon », spécificité lyonnaise, où les menus sont très éloignés des canons actuels de la diététique : cochonnaille, plats en sauce, fromages coulants, le tout arrosé de produits du terroir : saint-jo, mâcon, poire et marc…
Car Séverac est un épicurien, il aime le plaisir et la bonne chère. Adepte des « 3 B », en quelque sorte. Avec lui, on visite les tables lyonnaises – pas les grandes, il n’en a pas les moyens ni, probablement, l’envie, mais les tables où il fait bon déguster saladier de museau et gratin d’andouillette à la crème, pied de porc et tablier de sapeur, saint-marcellin crémeux et cervelle de Canut. Quoiqu’il fasse des exceptions, lorsqu’il invite son amie, la jeune juge Malardin, ou qu’il dîne avec l’une de ses conquêtes (mais qui a conquis l’autre ?).
Abel a donc rapidement fait son trou à Lyon, intronisé « chevalier de la confrérie des amateurs de beaujolais de la Guillotière ». Certaines de ses affaires l’amenant à mettre en cause des membres du gratin lyonnais, il noue des liens avec la presse locale. C’est ainsi qu’après des débuts difficiles, il est devenu très ami avec Élodie Pirelli, qui exerce son talent dans un mensuel lyonnais, Lyon Actu , magazine poil-à-gratter. Élodie est une très belle blonde d’une trentaine d’années, au caractère affirmé. Elle a des goûts éclectiques et prétend que l’homme idéal n’existe pas. Aussi a-t-elle autant d’amants que de qualités recherchées chez un mâle. Après s’être payée sa tronche dans les grandes largeurs, elle a mis Abel dans son lit, qui ressort de chacune de leurs étreintes « essoré complet ». Mais pour lui, « Élodie a cette merveilleuse qualité de le faire redevenir un jeune homme ». Au fil de ses enquêtes, il lui refile des tuyaux et elle concocte des articles « dynamite » qui empêchent la hiérarchie judiciaire d’enterrer certains dossiers sulfureux. Plus tard, et dans un autre genre, il deviendra pote avec un journaliste du Progrès .
Dans le réseau d’Abel, il y a deux autres femmes, qui l’aident, chacune à leur façon, dans ses enquêtes. Il y a d’abord la juge d’instruction Justine Malardin, une très jolie jeune femme aux yeux gris, lilloise d’origine. C’est elle qui instruit les affaires du Diable de Montchat et du Fantôme des Terreaux. Abel et elle vont devenir une paire d’amis et, même lorsqu’ils ne sont pas associés sur un dossier, le commissaire échange avec Justine dont il apprécie la finesse et la justesse d’analyse. La juge est surchargée de travail, ne compte pas ses heures. Aussi l’invite-t-il à déjeuner ou à dîner aussi souvent qu’il peut, pour lui changer les idées. Il lui fait une cour discrète mais sans espoir : elle sait le tenir à distance avec une fermeté teinté d’amusement. « N’en parlons plus, Abel. Je reste avec mon ingénieur baladeur et vous restez mon ami, c’est dans ce rôle que je vous préfère. Vous êtes bien trop volage pour moi », lui dit-elle dans Le Fantôme des Terreaux .
La seconde femme est commissaire, patronne de la police technique et scientifique. Elle est décrite d’une manière définitive dans le Diable de Montchat : « Le Commissaire Corchristi était une femme brune énergique, qui approchait la quarantaine avec aisance. Pas vraiment belle, mais un certain charme. Rien cependant qui soit en mesure de déclencher la fringale et l’envie subite de la culbuter sur un coin de bureau. » Abel et elle s’estiment, et elle l’aide aussi souvent qu’elle le peut.
Une dernière femme doit être évoquée, qui apparaît dans Rouge Vaise et devient la maîtresse de Séverac. Il s’agit de Catherine Limpreur. Cet extrait du Fantôme résume bien le personnage :
« Divorcée, mère de deux filles dont elle avait la garde alternée, elle avait franchit le cap de la quarantaine sans en avoir à rougir, belle femme brune au caractère ardent. C’est elle qui avait mis Séverac dans son lit, profitant honteusement d’un moment de faiblesse de sa part. Depuis, ils se voyaient irrégulièrement, toujours à sa demande à elle, se fit-il la réflexion. Ce qui ne le dérangeait pas, n’ayant pas l’envie d’engager une relation suivie. »
Voilà pour sa vie lyonnaise. Malgré son exil qui le fait vivre loin de sa famille, celle-ci n’en reste pas moins un élément important pour lui. Il récupère son fiston pendant les vacances scolaires, chargé par l’épouse de le recadrer et le faire bosser. A partir du Fantôme des Terreaux , le gamin, un grand adolescent qui approche du bac, est placé en internat dans un établissement catholique de Lyon et il passe tous ses week-ends chez son père. Ils partagent des moments de complicité, notamment autour de bons petits plats concoctés par Abel, échangent sur tout et, parfois, se frictionnent. Peu de choses sur les filles d’Abel, plus âgées que Paulo, si ce n’est qu’elles adorent leur père qui le leur rend bien. Enfin, il y a Isabelle, l’épouse. Caractère bien affirmé, comme on peut s’en apercevoir lorsqu’elle l’invite à passer Noël en famille, à la fin du Diable : « Et qui veux-tu que ce soit ! J’espère que tu es encore capable de faire des efforts pour tes enfants ? J’en fais bien, moi, en acceptant de t’accueillir. » Après avoir envisagé le divorce, elle y renonce, en partie pour les enfants, aussi sans doute parce qu’elle l’aime toujours et qu’elle sait que lui l’aime, malgré ses incartades. Mais elle refuse de s’installer à Lyon, trouve un boulot de juriste dans une ONG. Un certain équilibre s’installe ainsi, Abel remontant à Paris pour les évènements familiaux, anniversaires, fêtes de fin d’année… Par ailleurs, ils passent une partie des vacances scolaires ensemble, avec leurs enfants, moments de partage et de complicité. Enfin, ils se retrouvent autour de leur sujet de préoccupation grandissant, le fiston, déconneur, dont les études ont pris un tour cahotique.
Il reste à évoquer la passion d’Abel pour la moto, enfin, pour une moto, une Ducati 750 rouge datant des années 80, qu’il a fait retaper par un fondu de la marque. C’est à son guidon qu’il va découvrir, mollo sur la poignée (enfin, pas toujours !), les charmes de Lyon et de sa région…
1. Le Diable de Monchat.
2. Le Diable de Monchat.
Avertissement
Les enquêtes du commissaire Séverac sont bien entendu de pures fictions. Elles s’ancrent cependant dans le paysage lyonnais, au point que non seulement des lieux, mais aussi des institutions de toutes sortes y jouent un rôle : police, justice, médias, culture…
Il est néanmoins évident que les personnalités et événements qui interagissent dans ce contexte sont, eux, de pure invention.
Toute ressemblance avec des personnes réelles ne pourrait donc être que le fruit du hasard.
Copyright























Photo de couverture : © Jean-Luc Tafforeau
© 2020 Éditions AO-André Odemard
www.ao-editions.com
ISBN 978-2-913897-95-3
Le Code de la propriété intellectuelle interdit les copies ou reproductions destinées à une utilisation collective. Toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle faite par quelque procédé que ce soit, sans le consentement de l’auteur ou de ses ayants cause, est illicite et constitue une contrefaçon sanctionnée par les articles L. 335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle.

Exergue
Les enquêtes du commissaire Séverac sont bien entendu de pures fictions. Elles s’ancrent cependant dans le paysage lyonnais, au point que non seulement des lieux, mais aussi des institutions de toutes sortes y jouent un rôle : police, justice, médias, culture…
Il est néanmoins évident que les personnalités et événements qui interagissent dans ce contexte sont, eux, de pure invention.
Toute ressemblance avec des personnes réelles ne pourrait donc être que le fruit du hasard.
Chapitre premier
Georgette Calus avait fêté ses quatre-vingt-deux printemps quelques mois auparavant. Veuve depuis onze ans, elle vivait seule dans un appartement au troisième étage d’un immeuble vétuste de la rue Saint-Nestor, dans le quartier de Monplaisir. Deux pièces, une cuisine et une salle de bains aussi minuscules l’une que l’autre, tel était son cadre de vie depuis qu’elle s’était mariée, un peu plus de soixante ans auparavant. Elle et son époux avaient élevé un fils qui s’était installé à Marseille avec sa compagne et ses deux enfants. Son existence était monotone : quelques amies dans le quartier, les courses avenue des Frères-Lumière et le marché place Ambroise-Courtois.
En ce matin d’automne ensoleillé, elle revenait justement du marché en tirant derrière elle son Caddie au tissu écossais usé, qu’elle allait devoir hisser jusqu’ à son palier, faute d’ascenseur.
Alors qu’elle ouvrait la porte sur rue, un homme l’aborda. Habillé de noir, un feutre sur la tête et le nez chaussé de lunettes de soleil, c’était le genre de type qui n’imprime pas le cortex.
– Pardonnez-moi, madame. C’est bien ici qu’habite Ghislaine Lacour ?
Elle lui jeta un regard peu amène. Ses rhumatismes la faisaient souffrir.
– Oui, au second, mais vous y trouverez pas, elle travaille, à c’t’heure.
– Ah mince ! J’aurais dû l’appeler avant de venir. Tant pis, je repasserai. Dites-moi, voulez-vous que je vous aide à monter vos courses ? C’est qu’il doit être lourd, ce panier !
Elle le dévisagea de nouveau, méfiante. Mais décidément, ces fichues articulations lui faisaient trop mal. Elle aurait déjà bien assez de difficultés à se hisser elle-même.
– Ma foi, c’est pas de refus ! accepta-t-elle donc.
L’homme attrapa le Caddie et pénétra dans l’immeuble.
– C’est à quel étage ?
– Au troisième. Vous êtes bien aimable.
Elle le suivit en soufflant. Quand elle arriva sur le palier, il l’attendait, un sourire aux lèvres.
– Et voilà ! s’exclama-t-il.
– Je vous remercie grandement ! Vous êtes un brave gone !
– Avec plaisir, répliqua-t-il. Bonne journée.
– La Ghislaine Lacour, elle est jamais là avant 6 heures, si vous voulez pas vous casser le nez une seconde fois.
– C’est bon à savoir ! Je lui passerai un coup de fil, ce sera plus prudent.
Il rejoignit l’escalier et entreprit de descendre tandis que Georgette Calus ouvrait sa porte. Elle rentrait ses provisions lorsqu’il surgit silencieusement. Elle n’eut pas le temps de crier. Un coup sur la tempe l’assomma.
*
Cloué sur un siège peu confortable dans une morne salle de la préfecture, Abel Séverac s’emmerdait, et le mot était faible. Le préfet délégué pour la défense et la sécurité avait organisé un séminaire (rien que ce mot lui provoquait une crise d’urticaire) qui réunissait pêle-mêle des élus, des flics et des gendarmes, des associations, des magistrats, des entreprises, des sociologues et autres « sachants ». « Porter un regard innovant sur l’insécurité et la délinquance » était le thème de ce rassemblement. Panchon, le directeur de la PJ , y avait inscrit Séverac, en tentant de lui vendre l’affaire comme une opportunité de se mettre en avant. Débats, tables rondes, ateliers, il avait tout subi avec un stoïcisme qui l’étonnait lui-même. Mais en cette deuxième matinée, il avait surtout envie de tous les envoyer se faire voir ! Il reçut le SMS salvateur alors qu’il envisageait très sérieusement d’étrangler un intervenant prônant une approche de dialogue constructif et bienveillant avec ceux qui cassaient, brûlaient et pillaient en bandes désorganisée s, mais dévastatrices. Le message provenait de l’assistante de Panchon ; elle lui demandait de l’appeler de toute urgence. Son ectoplasme de patron voulait-il s’assurer qu’il ne séchait pas ? Il s’excusa lapidairement et sortit dans le couloir.
– Bonjour Nath. DBC se languirait-il de moi ?
Le DIRPJ , Didier Panchon, avait été surnommé par ses troupes DBC (acronyme de du bon côté) en raison de son penchant naturel et opiniâtre à ne jamais contrarier sa hiérarchie.
– Déconne pas , j’ai mis l’ampli ! rigola l’assistante.
– À d’autres ! Tu aurais trop peur d’être obligée de lui expliquer, pour DBC !
– Pas faux ! Mais sérieux, Abel. On a retrouvé un morceau humain dans un fourré du parc Sergent-Blandan. Faut que tu y ailles.
– Voilà une trouvaille qui tombe bien ! s’exclama-t-il avec cynisme. Je n’en pouvais plus ! Je ne te remercierai jamais assez de m’avoir tiré de ce guêpier !
*
Le parc Sergent-Blandan se trouvait dans le 7 e arrondissement, non loin du siège de la PJ . Son entrée sur la rue du Repos était marquée par les vestiges d’un ancien quartier militaire. Un mur de toboggans et un skatepark drainaient habituellement des meutes d’enfants et d’adolescents. Pour l’heure, l’endroit était bouclé par un cordon de police. Javelas et ses deux potes, Blayeux et Pochet, accueillirent Abel à l’extérieur. Le capitaine Javelas, quinquagénaire rougeaud aussi large que haut, portait le surnom de Culbuto en raison de ses proportions, dignes de Bibendum. Blayeux, rongé par un mal non identifié, était blême comme d’habitude et Pochet guettait avec impatience l’heure d’aller boire un coup !
– Salut les gars ! s’exclama Abel en s’extrayant de sa lionne.
Avant cela, il avait dû se débarrasser d’un bleu qui refusait obstinément de l’autoriser à se garer sur les places de stationnement en façade du parc.
– On attend des huiles ! répétait-il en boucle.
– Je suis une huile lourde ! lui avait rétorqué Séverac. Vous voulez que je vous montre mon taux de cholestérol ? avait-il ajouté, laissant l’autre bouche bée sous sa casquette.
Heureusement, sa plaque de commissaire avait fini par produire son effet.
– Bonjour, patron ! s’exclama Culbuto. Une sale histoire. Des gamins ont trouvé un sac poubelle avec un tronc humain à l’intérieur ! Z’imaginez l’émoi ?
– J’espère que la cellule de soutien psychologique est déjà en place… soupira Abel. Mâle ou femelle, le tronc ?
– Une vieille femme. Le plus abominable, c’est que les organes génitaux ont été découpés et que le meurtrier a planté une rose bleue dans la plaie !
– Une rose bleue ? Je ne savais même pas que ça existait !
Ils pénétrèrent dans le parc et se dirigèrent vers l’attroupement qui marquait le lieu de la macabre découverte. L’affaire avait attiré du beau monde. La commissaire Corchristi, patronne de la PTS , s’était déplacée en personne, accompagnée d’une équipe qui grattait déjà dans le massif de graminées où avai ent été déposés le sac et son sinistre contenu. Le légiste en chef, le professeur Gorgerouge, ami d’Abel, inspectait le morceau humain, revêtu d’une combinaison, de chaussons et d’une coiffe blancs. Le procureur Daniel Dumas se tenait à l’écart pour ne pas polluer la scène, le cigare au bec. Lorsqu’il aperçut Abel, il agita un bras et s’ébranla dans sa direction d’un pas de chasseur alpin diarrhéique.
– Séverac ! Quelle affaire ! Il y a longtemps que je n’avais pas eu droit à un pareil spectacle ! Une boucherie, c’est insoutenable ! Il n’y a vraiment que votre pote légiste qui puisse se pencher sur ce… morceau d’humain sans vomir son quatre-heures !
Le proc’ avait un langage fleuri peu conforme avec l’image que l’on se faisait de sa fonction. En réalité, il n’en usait qu’avec certains interlocuteurs, dont Séverac, qu’il paraissait apprécier. Mais ce dernier n’était pas un perdreau de l’année et connaissait ce genre de personnage, capable de retrouver instantanément toute sa morgue de puissant si cela lui semblait nécessaire à la préservation de son statut. Il serra la main d’Abel comme s’il manipulait une pompe à eau en fonte, avec vigueur et longueur de temps.
– Sait-on qui est le propriétaire de ce tronçon ? questionna Séverac lorsque l’autre lui eut rendu son bras.
– Vous rigolez ! Pour les empreintes digitales, vous repasserez ! s’esclaffa l’éminence du parquet.
Le commissaire s’adressa à Javelas.
– Culbuto, avec tes copains, tu vas faire le tour du parc. Peut-être trouverez-vous d’autres morceaux ? Seconde chose, j’aperçois ç à et là des caméras de surveillance. Il faudra saisir les enregistrements.
Il alluma une cigarette, rêvant d’une bière. Les repas de ce putain de séminaire, insipides, étaient bien évidemment arrosés d’eau.
– J’espère que nous ne sommes pas partis pour une série, émit-il, soucieux.
– C’est également ma crainte, répliqua le proc’. Ce truc pue le psychopathe.
*
Les experts avaient terminé leur boulot de terrain. Ils exposèrent leur rapport, qui fut court et vide de substance ; par la suite, les résultats de leurs diverses analyses viendraient le nourrir. Le légiste en avait un peu plus à raconter. Le tronc appartenait à une femme d’environ 80 ans, la mort remontait à une trentaine d’heures (à confirmer et affiner). Le démembrement relevait de la boucherie, dans le sens péjoratif du terme. Il avait été pratiqué à la scie et au couteau sans chercher les articulations, et les organes avaient été arrachés plus que découpés. Javelas et ses potes revinrent sur ces entrefaites, bredouilles. L’assassin n’avait rien semé d’autre dans le parc.
La sinistre nouvelle s’était répandue on ne sait comment et quelques journalistes attendaient dehors comme des hyènes attirées par une charogne. Le proc’ improvisa une conférence de presse qui les laissa sur leur faim. Tandis que l’éminent personnage pérorait, le légiste se coula vers Séverac.
– Si on allait s’en jeter quelques-uns quand il aura terminé ? lui chuchota-t-il à l’oreille. Je ne sais pas pourquoi, mais je me sens tout barbouillé !
Abel opina vigoureusement.
*
Ils étaient remontés jusqu’à la place Amboise-Courtois et s’étaient installés à la terrasse d’un des bistrots, afin de profiter des rayons encore puissants du Ph é bus automnal. Ils avaient commandé un pot de mâcon et sollicité quelques tranches de saucisson. On leur avait apporté une assiette de charcuterie avec une corbeille de pain en prime. Gorgerouge versa le vin blanc avec une solennité eucharistique, puis ils choquèrent leur verre en se regardant dans les yeux, ainsi que le veut la coutume. Le liquide pâle, mais doré, avait coulé dans leur gosier et ils s’étaient sentis soudainement bien, simplement bien. Les rondelles de saucisson étaient descendues à grande vitesse, poussées par le pinard.
– J’ai un peu honte de le dire, soupira Abel en allumant une cigarette, mais cette histoire tombe fichtrement bien. J’étais coincé dans un séminaire à la con organisé par le préfet, et j’étais au bord de commettre l’irréparable !
– Vous brûlerez un cierge à la mémoire de cette pauvre femme, tout au moins lorsque vous l’aurez identifiée !
– À votre avis, poursuivit Abel, est-ce l’œuvre d’un psychopathe – et l’on va trouver d’autres troncs dans les jours ou les semaines qui viennent –, ou bien s’agit-il d’un acte isolé ?
Son vis-à-vis grimaça, retrouvant son sérieux.
– Je n’avais jamais vu un massacre pareil ! J’espère que la pauvre vieille était déjà morte lorsque le cinglé a commencé à la découper ! Je crains malheureusement que nous ne soyons qu’au début d’une série. Au moins trois raisons à cela : l’ablation des organes génitaux, la rose bleue et la mise en scène macabre du tronc déposé dans un parc. Vous finirez peut-être par regretter votre séminaire !
À cet instant, un homme se pencha sur leur table.
– Je constate avec plaisir que votre appétit est inoxydable ! Verriez-vous un inconvénient à ce que je prenne place parmi vous ?
Pierre Brossier était journaliste au Progrès , ami d’Abel, et connaissait le légiste. Le commissaire se leva pour l’embrasser, autre coutume à laquelle il avait fini par se plier depuis son arrivée à Lyon.
– Prends un siège et assieds-toi par terre ! s’exclama-t-il.
– Et si tu veux parler, commence par te taire ! compléta Georges Gorgerouge, qui avait les mêmes classiques qu’Abel.
– Merci pour cet accueil chaleureux ! rigola Brossier. Ces messieurs ont toujours le Vermot pour rire !
Après cet affligeant échange, indigne d’hommes aux fonctions aussi prestigieuses, un verre fut servi au plumitif et ils dissertèrent sur l’affaire du jour, fouillant leur mémoire à la recherche de cas similaires ou approchants. Chacun mit sa tournée et ils se quittèrent alors que le soir tombait et qu’un petit vent frisquet se levait, rappelant que l’été était terminé depuis un mois, laissant derrière eux un cimetière de pichets vides.
Ayant rejoint son automobile, Abel appela Javelas qu’il avait envoyé au turbin avec ses potes pendant que lui-même s’alcoolisait en amicale compagnie. Mais savoir déléguer ne faisait-il pas partie des nombreuses qualités que devaient avoir un chef ? Et nul doute que Culbuto s’ évertuerait à rattraper l e temps perdu, si ce n’était déjà fait ! L’homme-tonneau décrocha à la troisième sonnerie. Un brouhaha suspect l’environnait, confirmant les suppositions d’Abel : il devait être occupé à torcher quelques canons au bistrot avant de rentrer chez lui.
– Bonsoir patron ! claironna le gros. On a récupéré les enregistrements des caméras de surveillance et fait le tour des popotes : pour le moment, aucune vieille femme n’a fait l’objet d’un signalement pour disparition inquiétante.
– Ça finira par venir, soupira Abel. À la tienne, Javelas, et à demain !
*
Paulo était déjà là lorsque son père rentra. Fils cadet d’Abel, il avait passé ses années de lycée en internat dans un établissement confessionnel de Lyon. Une fois son bac en poche, il devait intégrer une fac parisienne, mais un clash avec sa chérie l’avait en définitive fait opter pour Lyon 3, dont les cours avaient commencé début septembre. Il squattait donc chez son père, comme il le disait lui-même. Cette situation n’était pas pour déplaire à Abel. Il s’entendait bien avec son fiston et ainsi, il souffrait moins de son exil lyonnais. En effet, il vivait séparé de sa femme et de ses deux filles, qui étaient restées à Paris lorsqu’il avait été muté à Lyon. Le gamin qui n’en était plus un écoutait de la musique au salon en fumant une clope, une bière à la main. Les chiens ne font pas des chats.
– ZZ Top ? apprécia Abel.
– Gagné ! répondit Paulo, hilare. T’as passé une bonne journée ?
– Je ne sais pas si c’est le terme qui convient, mais enfin elle est terminée et demain sera un autre jour !
– Ouah ! Tu deviens philosophe, avec l’âge !
– On peut le dire comme ça… En attendant, comme j’ai bouffé de la merde pendant deux jours, ce soir c’est côte de bœuf et côte-rôtie, avec des frites maison !
– Nickel ! Si ça peut te consoler, le snack de la fac, c’est pas top non plus. Je vais t’aider à éplucher les patates.
La soirée fut parfaite. En préparant le repas, ils avaient fait un sort à une bouteille de viognier. La côte de bœuf avait grillé au four, lequel n’ayant pas été nettoyé depuis lurette avait dégagé une fumée toxique qui les avait contraints à ouvrir les fenêtres pour l’évacuer. Un saucisson acheté dans le Beaujolais, une vraie tuerie, avait disparu en même temps que le vin blanc, tandis que la viande cuisait. Abel avait sorti sa collection de vinyles et alignait les cadors du hard rock dans le désordre, pour la plus grande joie de Paulo qui en était fan.
Le morceau de bœuf, acquis chez le meilleur boucher de la Presqu’île, se révéla fondant à souhait et les frites juste croustillantes. Le côte-rôtie fut impitoyablement descendu, il en restait à peine de quoi accompagner dignement le fromage de Salers qui clôtura un repas fort éloigné des canons hygiénistes. Après ce festin, ils s’affalèrent sur le canapé, boas repus.
– Tu sors pas le marc ? s’enquit Paulo d’une voix un tantinet pâteuse.
– Ça ira comme ça ! Faut quand même qu’on soit opérationnel demain matin.
– Je me taperais bien un petit joint, soupira le garçon.
– J’ai pas ce genre de marchandise en rayon, répliqua Abel sèchement.
– Fais pas cette tête ! Je disais ça juste pour te taquiner.
Faute de chichon, il se rabattit sur le paquet de cigarettes bien entamé de son père.
*
Ils avaient quitté le resto bras-dessus, bras-dessous. La soirée avait été gaie et bien arrosée. D’un commun accord, ils laissèrent la voiture là où elle était et décidèrent de rentrer à pied. La nuit était fraîche, le ciel rempli d’étoiles, et la lune riait de toute sa face ronde. Ils firent le détour par les berges du Rhône, presque désertes à cette heure frisquette et tardive. Pierre était particulièrement guilleret, il évoquait ses projets avec un enthousiasme qui lui était redevenu familier après ces quelques années de galère. Il finit par remarquer que son épouse n’était pas au diapason.
– Quelque chose ne va pas ? s’enquit-il.
– Incroyable ! Tu t’aperçois que j’existe ! ironisa-t-elle.
– Ben, je ne l’ai jamais oublié, que tu existais ! Sans toi, je n’aurais jamais tenu le coup !
– Justement, j’aurais espéré que tu t’en souviennes. Mais tu n’as pas pu t’empêcher de retomber dans tes travers. Tu crois que je ne sais pas, pour cette pute d’Hélène ?
Pierre resta un instant silencieux, la tête basse comme un enfant pris en faute.
– Pardonne-moi, finit-il par dire. Ce n’est qu’une passade, comme les autres, je t’assure. Tu as toujours été et tu seras toujours la femme de ma vie.
– Je suis heureuse de l’apprendre. Sauf que tout le monde est au courant, pour Hélène, et que je passe pour une conne !
Comme il l’avait déjà fait à plusieurs reprises au cours de leur existence commune, il finit par faire un serment que tous deux savaient qu’il ne respecterait pas. D’ailleurs, sa voix manquait de conviction lorsqu’il le prononça.
– Je te promets que je vais la larguer et que je ne recommencerai pas.
– Parole, parole ! chantonna-t-elle tristement.
Ils poursuivirent leur marche d’un pas vif, sans plus se parler. À présent, la promenade avait perdu son charme et ils étaient pressés d’ arriver. Ils atteignaient l’angle de l’avenue Félix-Faure et de la rue Professeur-René-Guillet lorsque Pierre remarqua une voiture qui roulait à faible allure. Il était fan de bagnoles.
– Une Jaguar F ! s’enthousiasma-t-il. En rouge, elle est pas mal, mais je la préfère en noir, c’est plus classe.
Sa femme haussa les épaules, désabusée. Il avait déjà oublié leur scène. Il n’avait décidément pas changé et maintenant, c’était trop tard, il avait été trop loin. Elle se souvint à l’instant de la vacherie que lui avait dite un jour une de ses anciennes copines, avec qui il l’avait trompée : « Il faudra que tu t’y fasses, ma chérie. Pierre t’aime, il parle sans arrêt de toi. Mais il t’aime comme une mère, pas comme une femme ! »
Ils s’étaient engagés dans la rue Guillet, où se trouvait leur appartement. La Jaguar les avait suivis. Elle parvint à leur niveau comme ils atteignaient l’entrée de leur immeuble. La vitre du passager descendit, une voix les héla. Pierre Camora s’avança vers la voiture, pensant à un automobiliste égaré. Il vit le canon du flingue et, alors qu’il s’apprêtait à plonger sur le côté, trois coups de feu déchirèrent le silence de la nuit.
*
Il n’était pas loin de minuit et ils envisageaient de gagner leur lit respectif lorsque le portable d’Abel émit « ­ Eruption », le riff de Van Halen que Paulo lui avait installé en guise de sonnerie. Le numéro d’Annie Sensibon, l’une de ses chefs de groupe, s’affichait. Elle était de permanence cette nuit-là.
– Mouais ? lâcha-t-il après avoir appuyé sur la touche idoine.
– Bonsoir patron. Désolée de vous déranger. On a une grosse merde, Pierre Camora, l’ancien boss de la BRB , s’est fait buter en bas de chez lui sous les yeux de sa femme.
– Oh putain !
Camora avait été révoqué quelques années auparavant, accusé entre autres d’avoir un peu trop fricoté avec des indics. Il était passé en correctionnelle et avait écopé de deux ans avec sursis.
– Donne-moi l’adresse, soupira-t-il. Je me fais un café et j’arrive.
Chapitre II
Séverac avait pris sa moto, espérant que la fraîcheur de la nuit ferait du bien à sa gueule de bois naissante. L’engin était une Ducati 750 rouge des années 19 80, qu’il avait achetée pour pas cher alors qu’il était étudiant et qu’elle était proche de l’épave. Aidé par un pote doué pour la mécanique, il l’avait retapée et l’entretenait depuis lors comme une maîtresse dispendieuse, mais adorée.
Camora habitait dans le nouveau quartier de la Buire, entre les avenues Félix-Faure et Gambetta. Sur ce parcours urbain, la bête ronronnait doucement, poussant quelques rugissements rauques lorsque les feux passaient au vert. Abel ne mit pas tout à fait dix minutes pour arriver sur place. Une bagnole et deux policiers interdisaient l’accès à la rue Professeur-René-Guillet. Il gara son engin sur le trottoir. Prévenue, la commissaire du 3 e vint à sa rencontre accompagnée d’Annie. Abel embrassa la jeune capitaine et serra la main à sa tout aussi jeune collègue.
– Un carnage ! déclara celle-ci. Apparemment, du 11.43. La PTS est à l’œuvre. Peut-être souhaitez-vous interroger l’épouse ? Pour notre part, nous n’avons pas réussi à lui tirer deux mots, elle est en état de choc. Elle va probablement être transférée à l’hôpital.
– Je vais essayer de lui parler, je la connais un peu. Où est-elle ?
Elles le guidèrent jusqu’à un fourgon de pompiers dont les lumières bleues tournaient sinistrement. Annie man œ uvra la poignée.
– J’ai laissé Patricia avec elle, qu’elle ne soit pas seule.
Patricia était une des lieutenantes du groupe d’Annie, une quadragénaire brune, opulente et très portée sur le sexe. Bien sûr, elle avait essayé, mais elle n’était jamais arrivée à rien avec Abel qui, malgré sa tendance cavaleur affirmée, s’était toujours tenu à une stricte ligne de conduite avec ses collaboratrices : « No sex in job ! » comme le professait l’un de ses amis, lequel avait pourtant transgressé cette règle salutaire à quelques reprises et s’en était mordu les coucougnettes.
En le voyant arriver, Patricia eut une mimique soulagée.
– Vous pouvez nous laisser, lui dit-il en s’accroupissant devant l’épouse de son ancien collègue.
Après les ennuis qu’avait traversés celui-ci, il était resté en contact avec lui, refusant de le considérer comme un pestiféré. Il en avait connu, des flics qui avaient franchi la ligne jaune, bien davantage que ne l’avait fait Camora, et qui n’avaient jamais été sanctionnés. Mais l’ancien patron de la BRB , qui avait le tort d’être un emblème et d’avoir une grande gueule, avait servi de victime expiatoire dans une affaire qui devait remonter au cabinet du ministre, mais qui, mystérieusement, s’était arrêtée à son niveau.
– Marie-Laure, murmura-t-il.
Elle écarta les mains qui voilaient ses yeux brouillés de larmes.
– Abel ! Tu es là ! C’est horrible ! Il est tombé comme une masse, je n’ai rien pu faire.
Il hocha la tête sans rien trouver à dire.
– Sa poitrine… le sang bouillonnait, poursuivit-elle.
Il lui prit les poignets et les serra.
– J’aimais bien Pierre, tu le sais. Je vais tout mettre en œuvre pour retrouver ceux qui ont fait ça, je te le jure.
– Lui aussi, il t’appréciait, il t’était reconnaissant de ne pas l’avoir laissé tomber.
Pourtant, lorsque Abel était arrivé à Lyon, les relations étaient loin d’être cordiales entre les deux hommes. Camora était un cador toujours impeccablement vêtu de costards-cravate de marque, et il fréquentait les notables et les figures de la nuit lyonnaise. Il avait été fait chevalier de la L égion d’honneur et arborait fièrement le cordon rouge sur la veste de son costume. Au demeurant, cette distinction n’était pas imméritée, au vu de sa carrière ; mais à cette aune, beaucoup d’autres policiers auraient pu l’obtenir. Bref, tout l’opposait à Abel, toujours fringué comme l’as de pique, le cheveu rebelle, fuyant les mondanités comme la peste et préférant les petits bouchons aux grandes tables lyonnaises. Et puis ils s’étaient retrouvés sur une affaire commune et ils avaient sympathisé 1 .
Abel se redressa et s’assit à côté de Marie-Laure Camora.
– Pendant que nous sommes seuls, j’ai une recommandation à te faire. Désormais, nous nous vouvoyons. Je ne sais pas ce qu’il y a derrière cet assassinat, mais ce n’est pas la peine de donner le prétexte d’une trop grande proximité avec ton mari pour me dessaisir. Tu piges ?
Elle le regarda, perdue.
– Tu crois que sa mort peut être en relation avec sa condamnation ?
– Je suis probablement parano, mais il ne faut rien exclure.
Elle hocha la tête.
– Ça marche.
– Je vais faire venir la capitaine Sensibon. C’est l’une de mes chefs de groupe, j’ai entièrement confiance en elle. C’est elle qui va mener l’enquête, sous ma responsabilité, bien sûr. Je sais que c’est dur, mais nous devons t’interroger sur ce qui s’est passé ce soir. Tu t’en sens capable ?
Elle eut un petit sourire triste.
– Ça ira, commissaire. Mais j’aimerais monter chez moi. C’est possible ?
Il n’y voyait aucun inconvénient, bien au contraire. Cet habitacle, mal éclairé par deux plafonniers, puait l’humain négligé. En sortant, elle voulut se recueillir devant le corps de son mari. Mais l’équipe de la PTS était à l’œuvre et la dépouille avait été isolée par des paravents blancs. Séverac héla Annie. Tous les trois gagnèrent l’appartement du couple, au dernier étage d’un immeuble neuf.
*
Marie-Laure Camora avait un peu récupéré. Elle proposa de faire des cafés, ce qu’Abel accepta avec un enthousiasme certain. Lorsqu’ils furent posés au salon devant des tasses fumantes, elle entreprit de raconter sa soirée. Ils avaient été dîner chez Daniel et Denise, un restaurant de la rue de Créqui. Ils y avaient croisé des amis et ils étaient restés jusqu’ à la fermeture . Comme ils avaient pas mal bu, ils étaient rentrés à pied, en faisant le détour par les berges du Rhône. Pierre Camora était d’excellente humeur et ne semblait ni inquiet ni préoccupé. Depuis son procès et sa condamnation, il avait remonté la pente, créé un cabinet de conseil en sécurité qui avait gagné la clientèle de quelques-unes des plus grosses entreprises lyonnaises. Parallèlement, il s’était lancé dans l’écriture d’une autobiographie, aidé dans cette tâche par un ami journaliste à la retraite.
Il était donc parfaitement détendu et même joyeux, précisa son épouse. Ils arrivaient devant leur immeuble lorsqu’un véhicule s’était arrêté à leur niveau. Le passager avait ouvert sa fenêtre, les avait hélés. Pierre s’était avancé, trois coups de feu avaient claqué et la voiture était reparti e comme un bolide.
– Avez-vous une idée de la marque et du modèle ? s’enquit Séverac.
– Hélas non. Comme beaucoup de femmes, les voitures ne m’intéressent pas et à part les Fiat 500 et les Mini, je n’en reconnais aucune. Tout ce que je peux vous dire, c’est qu’elle était noire.
– Et l’heure ? demanda Annie. Savez-vous quelle heure il était ?
– Avec une certaine précision, oui. Je venais de recevoir un texto de ma fille aînée. Il était à peu près 10 h 25.
Ils n’en apprirent pas davantage. Elle accepta qu’ils inspectent les affaires de son mari et ils embarquèrent son ordinateur portable et sa tablette. Après quoi, ils la laissèrent, non sans s’être assurés qu’elle n’avait pas besoin d’assistance.
*
Le fils de Georgette Calus avait appelé le commissariat, inquiet de ne pas parvenir à joindre sa mère depuis la veille, tandis que deux voisines s’étaient également manifestées. L’officier de permanence avait fini par se demander si ces appels n’avaient pas un rapport avec l’avis reçu concernant un tronc humain trouvé dans le parc Sergent-Blandan. Il rameuta une patrouille et l’équipage partit pour la rue Saint-Nestor. Là-bas, ils furent bloqués par le digicode. À cette heure, les occupants de l’immeuble bossaient ou faisaient leurs courses. Heureusement, le lieutenant Choquet ne manquait pas d’initiative. Il appela le fils inquiet, qui lui fournit sur-le-champ le code d’accès. Parvenus au troisième étage, les flics n’étaient pas plus avancés. Georgette Calus ne répondait pas davantage aux coups frappés sur son huis. Les pompiers furent mandés. Ils vinrent avec leur grande échelle, cassèrent une fenêtre et pénétrèrent dans l’appartement.
*
Le type du service documentation, un abondant barbu prénommé Colin, avait réalisé un montage à partir des images prises par les différentes caméras du parc. Les premières montraient l’entrée secondaire, rue du Docteur-Crestin. Il était tout juste 8 heures et le trafic était nul. Une silhouette se profila enfin.
– La voilà ! signala Colin, enthousiaste.
Une femme vêtue d’une longue robe noire venait d’apparaître. La tête recouverte d’un foulard islamique qui masquait aussi le bas du visage, elle tirait un panier de courses au tissu écossais. Les caméras suivirent ses déambulations jusqu’à un parterre de hautes graminées. Elle s’arrêta dans l’allée qui traversait cette sorte de prairie, regarda attentivement autour d’elle avant de se pencher sur son Caddie. La hauteur des herbes empêchait de voir ce qu’elle manigançait exactement. Elle se redressa, on aperçut le haut d’un volumineux sac noir qui semblait assez lourd. Elle avança de trois pas, lâcha le paquet. Elle scruta de nouveau les environs puis s’en retourna par où elle était venue.
– Ni vue ni connue je t’embrouille ! grommela Javelas. Marrant, j’aurais jamais pensé qu’une femme puisse commettre une telle saloperie.
Comme quoi, même la misogynie la plus crasse avait ses limites…
Le hipster du service documentation fit défiler plusieurs clichés agrandis du visage de la femme. Mais le foulard ne permettait pas d’en distinguer grand-chose et de grosses lunettes masquaient le reste.
– Elle mesure un mètre soixante-quinze, précisa Colin, corpulence assez forte. Pas de chance, la robe cache les pieds, impossible d’estimer la pointure.
– À part la robe, rien ne prouve qu’il s’agisse d’une femme, lâcha Philippe d’une voix légèrement agressive.
Abel opina.
– Bien vu, approuva-t-il.
Philippe, une grande asperge sans muscles et au ventre flasque avait été très secoué par la mort de son copain Marc, sauvagement exécuté par les sbires de Kostic 2 . Depuis, malgré les efforts du commissaire et de ses adjoints, il donnait l’impression d’une épave dérivant au fil du courant. Courant septembre, il avait eu droit à quelques séances de soutien psychologique. Portaient-elles leurs fruits ? En tout cas, sa réflexion était pertinente.
– Effectivement, renchérit le hipster. J’avais tiqué en observant sa démarche, mais je n’avais pas réalisé pourquoi.
Il refit défiler des images où l’on voyait la silhouette noire marcher.
– Je demanderai à un spécialiste, mais pour moi, c’est un homme, conclut-il.
– Bon ! soupira Abel qui avait du mal à mettre de l’ordre dans ses pensées après sa courte nuit précédée d’une soirée bien arrosée. Si je résume, nous savons à présent que la personne qui a apporté le tronc est une femme ou, au choix, un homme équipé d’un Caddie écossais. C’est ce qu’on appelle avoir progressé d’un grand pas !
– J’ai eu une idée ! déclara Colin. J’ai récupéré les enregistrements de toutes les caméras dans un rayon de deux kilomètres autour du parc. Avec un peu de chance, on arrivera peut-être à déterminer de quel quartier l’individu est parti !
Abel se planta devant lui et le dévisagea quelques instants, songeur. Le garçon avait la trentaine, il dépassait le mètre quatre-vingt-dix et largement le quintal. Il avait les cheveux longs et sa barbe bouclée descendait bas sur sa poitrine. Lorsqu’il la grattait, des reliefs de repas tombaient sur le tee-shirt qu’il portait invariablement. Sur celui du moment, d’un blanc douteux, était inscrit « Bio gosse de père en fils » . De prime abord, Colin rebutait, avec ses lunettes carrées et sa bouille ronde. Mais à l’usage, il se révélait être un bosseur d’élite, capable de travailler jour et nuit non-stop sur un problème jusqu’à le résoudre et, ce qui ne gâchait rien, il était toujours d’humeur égale .
– Mon pote, finit par décréter Abel à l’issue de son examen, si tu parviens à dégotter l’adresse de notre porteuse de tronc, je t’offre un peigne à barbe et un nouveau thermos pour ton jus de chaussette !
Car l’individu buvait des litres de café qu’il tirait du distributeur avant de les transvaser, gobelet par gobelet, dans un récipient isotherme qui n’était plus de la première jeunesse.
Le visage de Colin se fendit d’un large sourire juvénile, tandis qu’il tendait sa patte, paume en l’air, que frappa le commissaire de la sienne.
*
Daniel Dumas, le procureur, avait demandé à Séverac de passer le voir au palais. Il était d’humeur ronchonne, ce qui était rare chez lui.
– Merci d’être venu aussi vite, le remercia-t-il en préambule. Je voulais vous entretenir de l’assassinat de Camora. Cette affaire sent mauvais.
Il posa la main sur un épais dossier.
– J’ai demandé à ce que me soit faite une synthèse de ce pavé, poursuivit-il. Il en appert que ce type a côtoyé tout ce que la région compte de crapules dangereuses. On peut supposer que l’une d’entre elles est venue lui présenter une addition qu’il avait omise ou était incapable de régler.
C’était une hypothèse à laquelle Abel avait immédiatement pensé, d’autant que le mode opératoire évoquait immanquablement le grand banditisme.
– Cela dit, reprit le proc’, l’affaire pour laquelle il a été condamné comportait un volet politique qui a été, m’a-t-il semblé, habilement escamoté. Il ne faut donc pas exclure que cette exécution en soit le prolongement.
– Vous y allez fort ! s’amusa Séverac. Pasqua est mort et le SAC 3 a été dissous en 1982, si ma mémoire est bonne. Alors à moins de mettre ça sur le dos de Benalla 4 …
– Il n’empêche ! Je ne veux pas que l’on suspecte une seule seconde la justice de ne pas faire son travail pour protéger je ne sais quel puissant présent ou passé. C’est la raison pour laquelle j’ai saisi un juge d’instruction – ou plutôt une juge –, en l’occurrence madame Malardin qui est, je crois, votre préférée.
– Effectivement ! s’esclaffa Abel. Entre elle et Clamenaz, y’a pas photo !
Le commissaire avait développé une forme de complicité proche de l’amitié avec cette jeune juge au physique agréable. Elle était efficace, rapide et intuitive. Pour ne rien gâcher, elle avait le sens de l’humour et riait facilement. Tout l’inverse de Clamenaz, qui travaillait également sur les dossiers criminels, un quinquagénaire terne et raide dont l’haleine fétide constituait à elle seule une arme de destruction massive.
– J’ai néanmoins l’intention de largement déléguer cette enquête à la capitaine Sensibon. Elle en a les capacités et cela me permettra de me consacrer à l’affaire de la femme démembrée.
– Excellente décision ! approuva le proc’, d’autant que vous aviez noué des relations amicales avec Camora, n’est-ce pas ?
Il se confirmait que l’éminence parquetière était bien informée !
– C’est exact, reconnut Séverac. C’est aussi la raison pour laquelle je souhaite me mettre en retrait. À propos du tronc retrouvé dans le parc Blandan, je suppose que vous savez que sa propriétaire a été identifiée ?
– « Sa propriétaire » ! pouffa Dumas. Vous avez de ces expressions ! Oui, j’ai eu l’info. Une pauvre vieille qui vivait à Monplaisir.
– La PTS a ratissé son appartement. Ils nous communiqueront leurs découvertes au fur et à mesure. De notre côté, nous avons épluché le fichier des délinquants sexuels et fouillé les archives à la recherche d’affaires similaires. Il y en a trois récentes, dont deux à Paris et une à Toulouse, mais à chaque fois, l’auteur du crime a été interpellé et a avoué. À présent que la victime est connue, nous allons pouvoir mener une enquête de proximité.
– Et cette femme voilée qui semble avoir apporté le tronc dans le parc ?
Séverac fit une mimique dubitative.
– Les images de vidéosurveillance de la ville vont être épluchées de façon concentrique pour tenter de découvrir d’où sortait cette femme… qui pourrait être un homme. Un travail de bénédictin dont je ne suis pas certain qu’il débouche sur quelque chose.
– J’espère que cela restera un acte unique, soupira Dumas, et que vous parviendrez à en démasquer l’auteur rapidement. D’ici demain, j’aurai saisi un juge d’instruction. Vu la charge de travail de Malardin, je ne peux décemment pas lui refiler ce bébé-là en plus. Vous ne m’en voudrez pas si ça tombe sur Clamenaz !
*
Le spécialiste du profilage criminel avait étudié le dossier Calus et il avait tiré des conclusions qu’il souhaitait partager avec les enquêteurs. Abel avait donc réuni le groupe de Javelas qui, outre les deux potes de celui-ci, Blayeux et Pochet, comptait dans ses rangs Philippe, la grande asperge molle, et une nouvelle venue, Charlotte. Elle avait la trentaine blonde et énergique et apportait à l’équipe un vent de dynamisme bienvenu.
David Himmerfeld, le spécialiste, était un flic qui avait fait des études de psychologie criminelle et de psychiatrie. Il avait un curieux crâne en pain de sucre, précocement dégarni, et des yeux bleu pâle très globuleux. Les mauvais esprits de Marius-Berliet l’avaient surnommé Gogolitos, il le savait, mais en rigolait lui-même. Il s’éclatait dans son job et c’était la seule chose qui lui importait.
Culbuto arriva légèrement en retard, suivi de ses acolytes. Il avait le teint encore plus fleuri qu’à l’accoutumée et dégageait un parfum de côte-du-rhône très prononcé.
– S’cusez, patron ! déclara-t-il sobrement en se laissant choir sur un siège qui faillit déclarer forfait.
Himmerfeld alluma le rétroprojecteur, la page de garde d’un PowerPoint apparut. Abel nota que le document comportait quarante diapositives. Ce logiciel et ses équivalents étaient la plaie informatique de l’époque ; il avait développé une irrépressible allergie à son encontre. Alors que l’expert s’apprêtait à lire chaque page et à en commenter le contenu, il prit les devants.
– Vous nous passerez le fichier, nous le consulterons à tête reposée. Soyez gentil, exposez-nous directement vos conclusions, j’ai encore beaucoup de taf après vous.
Connaissant le commissaire, Himmerfeld s’attendait plus ou moins à cette demande. Il n’en fit pas moins une horrible grimace de dépit. Pour lui, c’était un affront, la négation de son travail. Pour marquer son mécontentement, il se lança donc dans une présentation filandreuse, mais le regard impérieux d’Abel le ramena rapidement dans le droit chemin.
Selon lui, il ne faisait guère de doute que l’on avait affaire à un homme, un psychopathe qui allait récidiver. La rose bleue était un symbole, celui de l’inaccessible, de l’impatience, de l’attente d’un événement qui n’arrivait pas. Il en déduisait que le tueur avait souffert d’être abandonné par sa mère dans son jeune âge et que depuis lors, il avait cherché une femme qui lui donnerait l’amour maternel dont il avait été privé. Faute de la trouver, il avait peu à peu développé une haine de la féminité et de la maternité. Il avait fini par passer à l’acte en découpant sa victime et en arrachant ses organes génitaux, de façon à détruire tout ce qu’elle représentait et qu’il honnissait. Pour achever son analyse, il émit l’hypothèse que Georgette Calus devait avoir approximativement l’âge de la mère qui l’avait abandonné, et qu’en conséquence, il devait avoir la soixantaine. Il affirma qu’il n’ était pas à exclure qu’avant de tuer, il ait commis des crimes sexuels, et notamment des viols.
Un silence lourd suivit cet exposé, que rompit Culbuto de sa voix de bétonnière en action.
– Ce qui serait bien, c’est que tu nous fournisses en prime son identité et sa photo !
– Je la voyais arriver grosse comme une maison, celle-là ! grommela Himmerfeld. T’es vraiment trop con !
Séverac reprit la main.
– Excellent boulot, David. À présent, il y a un travail de recherche à mener sur le fichier des délinquants sexuels avec deux critères de tri, l’âge et l’absence de mère. Culbuto, ne délaisse pas pour autant l’enquête de terrain. Pigé ?
L’homme-tonneau opina et la séance fut levée.


1. Voir Le Fantôme des Terreaux , dans la même collection.

2. Voir L’Inconnu de la Tête d’Or , dans la même collection.

3. SAC : Service d’Action Civique, police parallèle gaulliste.

4. Conseiller du Grand Premier de Cordée, qui avait tendance à se prendre pour un CRS.
Chapitre III
Abel avait tenu à se rendre sur les lieux où avait vécu Georgette Calus, la malheureuse femme dont on avait retrouvé le tronc dans les herbes du parc Sergent-Blandan. En compagnie de Javelas, il avait fait un tour rapide du quartier, ensemble disparate d’immeubles d’habitation d’époques et de standing variés. Dénué de commerces, le secteur était plutôt désert en cours de journée. Il s’animait en fin d’après-midi lorsque les parents récupéraient à l’école ou à la crèche leur progéniture et qu’ils retournaient au bercail en veillant sur elle, tels des bergers sur leur troupeau. Ils avaient ensuite rejoint la rue Saint-Nestor où se trouvait le domicile de la victime. Le bâtiment ne payait pas de mine, avec sa façade d’un blanc pisseux. Sur une partie des fenêtres, les lambrequins avaient été remplacés par des coffres de volets roulants, pratiques mais peu esthétiques. Il s’élevait sur trois étages, avec deux appartements par niveau. À l’arrière, il donnait sur une cour intérieure en partie occupée par un local poubelle et un édicule qui abritait auparavant des toilettes à présent désaffectées. Suivi par un Culbuto ahanant, Séverac gravit l’escalier en bois dont les marches étaient usées, creusées par les souliers qui les avaient foulées depuis plus d’un siècle. Parvenu au troisième , il s’arrêta sur le palier et contempla un instant la porte bardée de scellés. Il n’avait pas l’intention de mettre les pieds dans l’appartement de la mère Calus. Il frappa chez la voisine, une certaine Corinne Leplan. Personne ne répondit.
– Pas encore rentrée du boulot, je vous avais prévenu ! râla Javelas. À c’t’heure, il n’y a que Charles Panquet, le vieux du rez-de-chaussée.
– Alors, allons voir Charles, décréta Séverac.
– Je lui ai déjà causé, et je l’ai convoqué demain au bureau pour prendre sa déposition, même s’il n’a pas grand-chose à raconter. D’ailleurs, j’ai convoqué tous les voisins.
– Je sais, Denis. Mais je suis comme ça, faut que je renifle, comme un chien de chasse !
– Question de renifler, vous allez pas être déçu ! pronostiqua Culbuto.
Panquet se fit un peu prier pour ouvrir. Il avait assez vu de flics pour la journée, fulminait-il, retranché derrière son pont-levis. Abel fit preuve d’une grande patience et finit par obtenir gain de cause. Ils se retrouvèrent dans une cuisine au désordre absolu, vaisselle sale empilée dans l’évier, table en Formica encombrée de verres, poubelle débordante…
– J’ai pas les moyens de me payer une femme de ménage, se justifia Panquet.
Il était difficile de lui donner un âge ; au-delà de 75, mais peut-être largement plus de 80. C’était une barrique au ventre d’un diamètre deux fois supérieur à celui de Culbuto, qui paraissait presque frêle par rapport à lui. Les cheveux, quoique rares, étaient restés noirs, lissés sur le crâne par un produit gras. Le nez ressemblait à un gros tubercule parcouru de veinules violettes, les yeux flottaient dans le sang. Il dégageait une odeur de sueur rance et de vinasse, qui parvenait presque à couvrir celle de son logement. Il se laissa tomber sur une chaise, attrapa un paquet de Gauloises brunes. Heureuse initiative dont la fumée vint masquer les fragrances sures évoquées plus haut. Abel compléta le dispositif en allumant une Rothmans.
– Monsieur Panquet, il est à présent acquis que votre voisine, Georgette Calus, a été tuée il y a trois jours entre 9 heures et 13 heures. Question classique : étiez-vous chez vous dans ce créneau horaire ?
La barrique aspira une longue bouffée de sa cousue qu’il rejeta en toussant à s’en décrocher ce qui lui restait de poumons. Il cracha un glaviot dans un verre, en attrapa un autre à moitié plein de rouge qu’il vida cul sec avant de torcher d’un revers de manche des lèvres semblables à deux grosses limaces mauves.
– Mon gars, répondit-il une fois ces formalités accomplies, mon planninge, il est réglé comme papier à musique ! Aux alentours de 10 heures, je quitte mon clapier pour faire le tour des bistrots du quartier et acheter de quoi croûter le soir. Je réintègre ma base vers 2 heures histoire de roupiller un peu et puis je ressors sur le coup de 6 heures pour l’apéro. Vous avez du bol que je m’sentais fatigué c’t’aprem, autrement sinon vous m’auriez pas trouvé au bercail. Tout ça pour dire que j’ étais pas beaucoup là dans c ’créneau, comme vous dites. Ce matin-là, la mère Calus, elle est descendue vers 9 heures. Elle partait faire ses courses, c’était jour de marché. Alors à mon avis, elle a été zigouillée entre 10 heures et 13 heures.
– Et quand vous êtes rentré de votre tournée des bars, vous n’avez pas entendu des bruits inhabituels en provenance des étages ?
Le vieux pochtron regarda Abel d’un œil rigolard.
– Comme celui d’une feuille sur un billot ou d’une scie découpant des os ? s’enquit-il.
– Par exemple.
– J’étais boucher, alors tu penses, mais j’ai rien entendu de tout ça !
Il tira une taffe avant d’ajouter :
– La vieille, c’est pas moi qui l’ai tuée, même si je ne l’aimais pas. Ça faisait des années que je la connaissais, on était les plus anciens, dans cette taule. Elle m’en voulait parce qu’elle disait que j’avais fait picoler son mari et qu’il en était mort. Mais il avait pas besoin de moi pour picoler, le gone, fallait y voir !
Il attrapa une bouteille de rouge, en lampa directement une gorgée au goulot.
– Et la nuit, monsieur Charles, vous n’avez pas entendu quelque chose ? À votre âge, on dort mal, n’est-ce pas ?
– Pour ça , oui ! J’me lève tout le temps pour aller pisser ! Le médecin, y dit que c’est la prostate. Prostate, mon cul ! Avec tout ce que j’écluse, faut bien que j’évacue, pas vrai ?
Abel acquiesça de la tête. L’autre le regarda de nouveau, matois.
– J’sais pas si ça va t’avancer à grand-chose, mais t’as un grand pif, mon gars ! Y’a jamais personne qui sort passées 10 heures le soir, ben cette nuit-là, m’a bien semblé entendre quelqu’un qui descendait l’escalier, j’dirais vers minuit / 1 heure, et puis la porte d’entrée qui claque, aussi. Mais j’ai pas été voir à la fenêtre. Toute façon, les volets étaient fermés.
Séverac écrasa sa cigarette dans une assiette qui contenait déjà son lot de mégots. Puis il se leva.
– Merci pour ces informations, monsieur Charles. Le capitaine Javelas vous a convoqué demain à la PJ pour prendre votre déposition. Désolé pour le dérangement, mais c’est la loi.
– J’vais pas te dire que ça m’enchante, mais j’veux pas d’emmerdes avec les condés, alors j’irai. L’idéal, ce serait que ton gros zig, là, y me donne un petit coup à boire histoire de me mouiller la meule !
Sur ces fortes paroles, il raccompagna les deux policiers jusqu’à sa porte.
– Je t’en foutrais, du gros zig ! s’indigna Javelas lorsqu’ils furent dans la rue. Non, mais il s’est regardé ? Y’m’rend facile trente kilos !
– Te fâche pas, Denis ! C’était sûrement amical ! En tout cas, il a confirmé ce que je supputais : l’assassin a évacué le tronc pendant la nuit. Allez viens, on va s’en jeter un avant de rentrer.
Ces bonnes paroles eurent le mérite de réconforter le brave Culbuto.
*
Annie avait les yeux qui brillaient.
– Alors, vrai ? Vous me laissez nager toute seule ?
Abel posa un regard malicieux sur la capitaine.
– Ben oui, faut bien que les enfants s’émancipent ! Non, sérieusement, Annie, tu as toutes les qualités pour mener à bien cette enquête. En plus, Malardin t’apprécie, vous allez faire une équipe d’enfer, toutes les deux !
Il avait demandé à la jeune femme d’arriver un peu plus tôt pour lui annoncer la nouvelle et effectuer un point rapide avant la réunion du groupe, qu’il la laisserait diriger seule.
– Merci, patron ! Je vais essayer d’être à la hauteur ! Déjà, on a déblayé le terrain, hier. J’ai fait saisir les enregistrements vidéo du quartier pour tenter de repérer la voiture des tueurs. Le matériel informatique de Camora est en cours d’analyse. Sur son ordinateur, il y a apparemment les affaires sur lesquelles il bossait au titre de sa société de conseil. Nicolas se penche sur le sujet avec Patricia. Pendant ce temps, Aurélien et Hasna ont repris le dossier judiciaire à la recherche d’une piste éventuelle.
– Parfait. Effectivement, je n’entrevois pour le moment que ces deux axes, et peut-être un troisième, aussi. Soit, comme l’a évoqué le procureur, cette exécution est une résurgence du passé, soit Camora travaillait sur quelque chose qui lui a pété au nez. Mais il n’est pas impossible non plus qu’il ait continué à fréquenter des malfrats et qu’il ait eu vent d’une information qu’il n’aurait pas dû avoir à connaître…
Il réfléchit un court instant avant de conclure.
– Bien sûr, tu me mets en copie des rapports que tu envoies à Malardin et tu n’hésites pas à me solliciter si tu en éprouves le besoin. Maintenant, amène-toi, on va prendre le caoua avec ton équipe.
Dans la salle de réunion, le groupe n’attendait plus que sa cheffe. Patricia, la quadragénaire incandescente, était posée dans un coin, le visage fermé. Elle jeta un regard morne à Abel, qui lui serra la main. Puis celui-ci s’en fut saluer les jeunes qui devisaient joyeusement en buvant qui un thé, qui du café. Hasna, pas encore 25 ans, était arrivée dans la brigade peu de temps auparavant. Jolie brune à l’esprit et à l’ œ il vifs, elle s’était rapidement intégrée, parvenant même à faire la conquête de Javelas, et par extension celle de ses potes. Seule Patricia la battait froid, tétanisée par un racisme viscéral amplifié par la rivalité féminine. Aurélien avait à peu près le même âge, son physique alliant virilité et juvénilité rendait folles certaines femmes mûres. Nicolas, lui, approchait de la trentaine sans se presser. Avec Annie et Javelas, il était l’un des piliers de la brigade. Initialement surnommé « Hérisson » en raison de son amour immodéré pour le gel capillaire, il avait brutalement cessé cette fantaisie cosmétique après sa rencontre avec une jeune Montpelliéraine dont il était tombé raide dingue et réciproquement 1 . Séverac lui portait une affection quasi paternelle que le garçon lui rendait bien, l’un bourru, l’autre en mode taquin. Justement, Nicolas était en forme.
– Alors, patron, paraît que vous vous êtes mis à courir ? Vous avez trouv é un club du troisième âge pour vous entraîner ?
– Petit con ! Dans un mois, tu n’arriveras plus à me suivre !
– Bonne idée ! Je vous prends sur dix kilomètres à cloche-pied pour vous laisser une chance !
Les deux hommes se vannèrent encore un peu sous le regard amusé des autres. Séverac s’apprêtait à partir après avoir expliqué au groupe qu’il transmettait les rênes de l’enquête à Annie lorsque Patricia l’interpella.
– Commissaire, je souhaiterais vous voir dans la matinée. C’est possible ?
Abel la scruta un court instant. Elle tirait vraiment une sale tronche.
– Rien de grave ? s’enquit-il.
– Je veux vous causer, insista-t-elle, butée.
Il échangea un regard avec Annie, qui hocha la tête.
– Venez maintenant, la capitaine Sensibon vous résumera le topo après.
Elle fit une mimique satisfaite et suivit le commissaire jusqu’à son bureau. Celui-ci avait emporté une tasse de café, pressentant qu’il en aurait besoin.
– Je vous écoute.
– Je vais demander ma mutation. Je ne supporte plus la façon dont je suis traitée.
Abel but une gorgée avant de répondre d’une voix posée.
– Expliquez-moi.
– Déjà, j’ai le sentiment que vous me méprisez. Je suis la seule que vous vouvoyez et vous me rebuffez sans arrêt. Et depuis que cette salope d’Arabe est arrivée, les garçons sont comme des mouches autour d’elle et je me retrouve comme une conne ! C’est tout juste si Aurélien me dit encore bonjour !
En prononçant ces derniers mots, sa voix s’était fêlée. Abel était à la fois touché et emmerdé.
– Sur le premier point, il y a une inexactitude et une erreur d’appréciation, répondit-il. Je vouvoie également Hasna et Charlotte. Quant à mon mépris à votre égard, vous vous méprenez, je vous l’assure. Bien au contraire, j’ai beaucoup de respect et d’admiration pour vous et c’est l’une des raisons de mon vouvoiement.
Elle leva la tête qu’elle avait gardée baissée jusque-là.
– De l’admiration ? s’exclama-t-elle. J’y crois pas !
– Et pourtant, c’est vrai. Sur le plan professionnel, vous constituez avec Nicolas un appui indispensable pour la capitaine Sensibon. Vous êtes une enquêtrice expérimentée, posée, méthodique. Il me semble d’ailleurs vous l’avoir déjà exprimé lors de nos entretiens d’ évaluation . Et sur le plan personnel, j’admire en vous la femme qui parvient à mener de front son rôle de mère de famille et son métier, un métier exigeant et prenant.
Elle en avait presque les larmes aux yeux, la malheureuse !
– Vous me baratinez ! protesta-t-elle. Vous êtes toujours distant et froid avec moi, comme si je vous dégoûtais !
Abel rigola.
– Mais Patricia, c’est de votre faute ! Vous êtes généreuse et attirante, trop attirante ! Mon gros défaut, vous le connaissez, c’est mon amour des femmes. Or vous le savez, et je vous l’ai déjà signifié à propos d’Aurélien, je ne veux pas de ça dans le boulot, alors je mets de la distance entre nous pour ne pas être tenté !
Elle se fâcha.
– Vous me prenez pour une pute prête à baiser avec n’importe qui ? Qui vous dit que j’ai envie de coucher avec vous ?
Séverac redevint sérieux.
– J’ai parlé de mes faiblesses, pas des vôtres. Je vous le r épète , j’ai une grande estime pour vos qualités humaines et professionnelles. Par contre, à propos de cet isolement que vous ressentez par rapport au groupe, vous ne pouvez vous en prendre qu’à vous-même. Dès son arrivée, vous avez rejeté Hasna du fait de ses origines. J’ai même eu la sensation que vous considériez son intégration comme un affront ! C’est ainsi que d’exubérante et joyeuse, vous êtes soudainement devenue aigre et agressive. En conséquence, pas étonnant que vous vous sentiez mise à l’ écart par les autres !
– Je ne suis pas raciste ! gronda-t-elle.
– Mais vous n’aimez pas les Arabes, je vous ai entendue l’affirmer à maintes reprises ! Écoutez, Patricia, je vais vous parler franchement. Ça m’embêterait de vous perdre, j’ai besoin de votre expérience. Si vous le souhaitez, vous pourriez intégrer le groupe de Javelas, et Philippe rejoindrait celui d’Annie.
Elle se hérissa.
– Travailler avec ces pochards, très peu pour moi !
– Il y a Charlotte, vous pourriez nous aider à la former ?
– Encore une gonzesse !
Il éclata de rire.
– Décidément, vous êtes difficile à satisfaire ! On va en rester là . Prenez le temps de réfléchir. Si vous persistez à vouloir quitter la Criminelle, je respecterai votre choix. À l’inverse, s i vous acceptez ma proposition, j’arrangerai le coup avec Javelas et Annie.
Elle lui coula un regard humide.
– Merci, commissaire. Vous êtes un chic type, vous m’avez remonté le moral. J’ai pas besoin de réfléchir. J’irai bosser avec les vieux cons et je vous dorloterai la petite nouvelle, comptez sur moi !
Abel se leva, le sourire aux lèvres. Il contourna son bureau et il embrassa la fougueuse brune sur les deux joues.
*
Raymonde cuisinait gaiement. Le lendemain, sa fille Marie venait déjeuner avec son mari et leurs enfants, Jeanne et Tristan. Quand il s’agissait de régaler sa descendance, Raymonde ne lésinait pas sur les moyens ! Elle avait entrepris de réaliser une blanquette de veau. Ce plat pouvait paraître simple à confectionner, il n’en nécessitait pas moins un bon tour de main pour en faire une merveille papillaire. La réussite commençait par la qualité des ingrédients et sur ce point, Raymonde était intraitable. Un petit boucher de l’avenue des Frères-Lumière lui préparait avec amour un assortiment d’épaule et de flanchet, car il fallait deux types de viande pour mitonner cette recette dans les règles de l’art : l’une, pas trop grasse, et l’autre, entrelardée. Pour les légumes, elle se servait dans une supérette bio qui s’était installée quelque temps auparavant.
Le tout était cuit à petit feu. Une fois refroidi, le plat serait ensuite conservé au réfrigérateur. Il s’imprégnerait de sa sauce et n’en serait que meilleur le lendemain, après avoir été réchauffé doucement. Pour l’heure, la grande marmite en fonte était posée sur un diffuseur de chaleur et le bouillon frémissait en dégageant un fumet qui la fit saliver. Elle mit le couvercle en place et s’en fut se verser un bon verre de blanc, un viognier que son fils lui ramenait d’Ardèche, qu’elle accompagna d’une rondelle de saucisson et d’un morceau de pain. Son regard s’arrêta sur une photo encadrée dont la partie supérieure était barrée en diagonale par un ruban noir. Elle avait voulu que son cher Marius, emporté par un cancer de la prostate à 69 ans, veille sur elle jusque dans sa cuisine, lui qui prenait tant de plaisir à déguster ses petits plats. Contremaître chez Berliet, il n’avait guère eu le temps de profiter de sa retraite, le malheureux. Un bien brave homme qui s’était saigné aux quatre veines pour permettre à ses enfants de faire des études. À présent, le fils était médecin à Privas et la fille, clerc dans un grand office notarial lyonnais. Ah çà, il était fier le Marius, lorsque Thierry avait eu son internat ! Elle leva son verre à la santé du défunt et but un bon gorgeon. Un coup de sonnette retentit, la faisant sursauter. Elle se souvint que le releveur de compteurs devait passer ce matin-là. Elle alla ouvrir sans avoir regardé par l’œilleton : les préposés ne portaient plus l’uniforme et ce n’était jamais les mêmes qui passaient.


1. Voir Rouge Vaise , dans la même collection.
Chapitre IV
Hélas, c’était bien Clamenaz qui avait été chargé de l’instruction de l’affaire Calus. Abel avait rendez-vous avec lui en milieu de matinée, puis ils recevraient ensemble le fils de la victime. Pour se remettre de ce programme peu réjouissant, il avait invité la juge Malardin à déjeuner, et elle avait accepté avec un enthousiasme qui lui avait été droit au cœur.
Il débarqua donc au palais à 10 h 30. Le planton qui filtrait les entrées le reconnut et l’accueillit d’un salut militaire. Civil, Abel lui serra la main et gagna les étages. Bien évidemment, Clamenaz était en retard ; un bon quart d’heure, lui signifia le greffier. Il meubla l’attente en feuilletant le rapport d’autopsie qu’il avait reçu avant de quitter son bureau. Il passa les photos qui avaient de quoi lui couper l’appétit pour se concentrer sur quelques détails pratiques tout aussi sordides et morbides. Il ne s’attarda pas et commença à prendre connaissance d’une note rédigée par Charlotte, la jeune lieutenante fraîchement intégrée au groupe de Javelas. Celle-ci avait épluché le fichier des délinquants sexuels et avait détecté un type dont les caractéristiques correspondaient à celles définies par Himmerfeld, le spécialiste ès profilages. Il n’eut pas le temps d’achever sa lecture. Scribe, le greffier du juge, sortait du bureau de celui-ci.
– Vous pouvez entrer, l’informa-t-il.
Le petit bonhomme au visage b lafard le salua d’un signe de tête et s’éloigna dans le couloir en claudiquant. Séverac pénétra dans l’antre qui puait l’estomac négligé. Clamenaz se leva pour l’accueillir.
– Ah, commissaire ! Nous voilà à nouveau attelés ensemble ! Quelle histoire horrible, cette pauvre femme découpée en morceaux !
Il serra sa main dans la sienne, moite. Il avait la mauvaise habitude de parler à ses interlocuteurs à bout portant, si l’on peut dire, ce qui permettait à ceux-ci de bénéficier pleinement de son haleine fétide. Abel essuya discrètement sa dextre sur son pantalon et gagna le fauteuil qui faisait face à la table de travail du juge.
– Alors, où en sommes-nous ? attaqua celui-ci, qui n’avait bien évidemment pas lu le rapport que lui avait envoyé le commissaire en prévision de cette réunion.
Clamenaz approchait la soixantaine tout en paraissant l’avoir dépassée depuis un bon moment. Il était tatillon à l’extrême, maniaque et peu courageux. Ses débuts avec Séverac avaient été orageux, celui-ci le bousculant sans vergogne et n’hésitant pas à passer en force lorsqu’il l’estimait nécessaire. Le juge avait fini par s’y faire, trop veule pour s’opposer à ce bulldozer qui lui tirait, qui plus est, les marrons du feu.
– Outre la synthèse que je vous ai transmise par mail, embraya Abel, résigné, j’ai reçu ce matin deux éléments nouveaux : le topo du légiste et celui de l’une de mes enquêtrices qui a travaillé sur la base des conclusions de notre spécialiste du profilage. J’ai survolé le rapport d’autopsie. Sur la date et l’heure du crime, pas de changement notable. Sur le mode opératoire, quelques précisions. La victime a été étranglée avant que son corps ne soit démembré et décapité. Les outils utilisés semblent avoir été un couteau à viande et une scie à égoïne.
– Une scie à égoïne ? Mon Dieu, quelle horreur !
– Je ne pense pas que tel ou tel instrument ajoute grand-chose à l’abjection de l’acte ! objecta Abel.
– Euh… effectivement, vous n’avez pas tort ! bredouilla le juge, gêné.
– Pour ce qui concerne la recherche dans nos fichiers, nous avons trouvé un type de 62 ans qui vit dans le 8 e arrondissement, et qui a été condamné à trois reprises pour des violences ou des crimes à caractère sexuel. La dernière fois, c’était pour le viol d’une femme enceinte, ce qui lui a valu quinze ans de réclusion. Selon le dossier, il est né sous X et a été placé juste après ; de ce fait, il n’a jamais connu sa mère biologique. C’est incroyable, mais ce profil correspond exactement à celui construit par Himmerfeld !
Clamenaz se frotta les mains.
– Décidément, mon cher commissaire, avec vous, les affaires ne traînent pas !
– N’allons pas trop vite en besogne ! Nous allons déjà entendre cet homme, si vous en êtes d’accord.
– Bien évidemment ! Convoquez-le et voyez ce qu’il a dans le ventre, si j’ose dire ! Ah ! j’oubliais ! Nous devions recevoir le fils de la victime à 11 heures, mais un contretemps m’en empêche. Je vous ai fait réserver la salle 344, vous l’auditionnerez sans moi. Je dois d’ailleurs vous laisser, j’ai un TGV à prendre… Je lirai vos rapports dans le train !

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