Les Terres bleues
443 pages
Français

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Description

Par une froide journée de neige, Célestine est retrouvée morte, étranglée. Elle était enceinte. C'est l'effervescence dans le petit village lozérien : le coupable ne peut qu'être quelqu'un d'ici. Pour éviter que les gendarmes viennent mettre leur nez dans les affaires plus ou moins nettes des habitants, les hommes décident, sur l'avis d'Auguste, le maire, de ne pas dévoiler le crime.

Sujets

Informations

Publié par
Nombre de lectures 69
EAN13 9782812916502
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0090€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Extrait

La notoriété deMarie de Palets’est développée à l’heure de la retraite, lorsqu’elle a abandonné son stylo rouge d’institutrice pour sa plume d’écrivain. Lozérienne de racines et de cœur, elle met en scène sa province d’origine dans ses livres, dans lesquels elle dévoile sa connaissance intime du monde paysan d’autrefois. Un succès mérité jamais démenti.
LESTERRES BLEUES
Du même auteur Aux éditions De Borée Amandine Céline, une vie toute simple L’Enfant oublié La Demoiselle, Terre de poche La Tondues, Terre de poche Le Sentier aride Le Vent sur la vallée Le Village retrouvé Les Brumes de Causse Les Femmes de Cardabelle Tistou Mademoiselle Fine Retour à la terre, Terre de poche Sidonie des Bastides Un chemin de rocailles
En application de la loi du 11 mars 1957, il est interdit de reproduire intégralement ou partiellement le présent ouvrage sans autorisation de l’éditeur ou du Centre français d’exploitation du droit de copie, 20 rue des Grands-Augustins, 75006 Paris. © , 2012
MARIE DEPALET
LESTERRES BLEUES
I
Le meurtre
ÉLESTINE FERMA SA PORTE d’un coup si sec qu’il fit sursauter le loquet. C Elle ne se retourna pas et grommela : « C’est-il possible qu’il me faille sortir par ce temps… Et avec ça. » Se tenant le ventre à deux mains, elle descendit le s marches, évita le village, prit à travers champs et s’en alla dans la campagne . L’après-midi baignait dans une lumière grise des jo urs d’hiver qui éclaire les gens et les choses comme à regret… Insensible à cet te poésie, Célestine avançait de plus en plus vite. « Voilà où j’en suis maintenant… Il va neiger et au cune brindille pour allumer le feu ! Bien sûr, il promet, il promet, mais pour agir c’est une autre affaire… » Dans sa colère, elle buta contre une pierre et s’én erva : « Allez, tombe, toi, maintenant ! Il ne manquerait plus que ça !… » Elle s’arrêta, huma le vent et, brusquement, change a de direction. « Mais j’y pense, il a coupé des arbres aux Combes… Il doit y avoir du bois ! Je m’en vais le ramasser. Et si quelqu’un y trouve à redire… Je lui dirai deux mots. » Elle revint sur ses pas, contourna le village vers le sud, suivit un moment le chemin qui montait jusqu’au hameau de Saint-Bauzile et, après le petit pont, obliqua à droite. Toute à ses pensées, elle n’avait pas aperçu la vie ille courbée sur le sol qui, le 1 devantier relevé, cherchait derrière la haie des ra cines de patience . « Tiens, tiens, se dit celle-ci, mais où peut donc aller Célestine par un temps pareil ? » Elle la suivit des yeux un moment puis se remit à f ouiller la terre, remontant sa pèlerine qui glissait de ses maigres épaules. Le temps sentait la neige. Les bruits du village st agnaient dans l’air lourd. Quelqu’un fendait du bois et les coups de hache res taient comme suspendus un moment avant de retomber mourir sur le sol. Tout à coup, les oreilles attentives de la vieille perçurent une dispute. Elle venait du chemin où avait disparu Célestine. Elle se faufila derrière la haie et aperçut la jeun e femme en vive discussion avec un homme dont elle ne voyait que le large dos. Jambes écartées, un fagot d’osier à la main, il pen chait légèrement la tête vers Célestine. Celle-ci, au comble de la fureur, criait d’une voix stridente : « Je le veux, tu m’entends… Je le veux ! — Oui, oui… Je sais… — Tu ne sais que dire “oui, oui”. J’en ai assez… Qu and tu viens, tu promets ce que je veux, mais tu n’es même pas capable de m’app orter une brassée de bois ! — Je ne peux pas… — Ah ! Et pourquoi ? — ? — Tu ne veux pas parce que tu as peur qu’on te voie . Lâche ! Je n’ai jamais
vu un homme prendre les précautions que tu prends… et pourtant, il y en avait qui étaient mariés ! » Comme l’homme faisait un geste de dénégation, elle ajouta : « Je sais, je sais, ta mère, tes sœurs !… Mais je m ’en moque, moi, de ta famille… Il faudra bien qu’un jour, elles me regard ent, ces pimbêches. — Tais-toi ! — Me taire ? Sûrement pas ! Cela fait plus de deux mois que je te dis que je suis enceinte et tu n’as pas bougé le petit doigt ! — Tu en es sûre ! — Si j’en suis sûre ? Tu te moques de moi, ou quoi ? Regarde, dit-elle en écartant sa mante et en montrant son ventre, tout l e village va bientôt être au courant. — C’est pas de moi ! — Quoi ? Répète un peu… — C’est de Victor ! — Victor ! Il y a six mois que je ne l’ai pas vu… C elui-là, il vient quand ça l’arrange. Ces temps-ci, je crois qu’il a quelqu’un d’autre… Il a envie d’une jeunesse… C’est son affaire ! Mais le bâtard que je porte est de toi, reprit-elle en criant, j’en ai assez d’attendre, je veux une maiso n… Et c’est toi qui va me la donner, conclut-elle en pointant un doigt menaçant vers l’homme qui ne bougeait toujours pas. — Mais tu en as une, de maison ! — Oui, mais je veux être respectable… Être mariée c omme les autres ! Je ne veux plus qu’on me regarde de travers ! — Écoute, je n’ai pas le temps maintenant. Je dois aller… — C’est ça ! Défile-toi, encore une fois, va te fai re chouchouter par ta mère, poule mouillée ! — Célestine, tais-toi !… — Non, non et non, je ne me tairai pas ! J’irai la trouver, moi, ta mère qui se prend pour une grande dame et… — Tais-toi ! répéta l’homme en serrant les poings. — … et tes pimbêches de sœurs. La Marguerite avec s es grands airs… Je le lui porterai, ton bâtard ! — Tais-toi ! » redit-il encore. Il saisit Célestine par la taille et la secoua rude ment. « Lâche-moi, menteur ! Lâche… Rappelle-toi ce que tu m’avais promis ! — Ne crie pas si fort ! Quelqu’un pourrait entendre . — Je m’en fiche… Qu’on m’entende ! Je vais aller le crier partout. On le saura que mon bâtard est de toi ! — Tais-toi », souffla-t-il et ses rudes mains remon tèrent lentement le long du corps de Célestine. Elle criait de plus en plus fort et se débattait. Il essaya de lui fermer la bouche ; n’y parvenant pas, il la serra à la gorge. Célestine tenta de se dégager, mais elle avait de l a peine à respirer, les mains l’enserraient comme un étau. Elle émit un gargouill ement, roula des yeux affolés et s’affala sur le sol. L’homme regarda ses mains ouvertes d’un air étonné puis, prenant conscience de son acte, il saisit son fagot d’osier et partit en courant. Il passa comme un halluciné devant la vieille sans la voir. Le chemin résonnait
sous ses pas. Il gagna les prés du bord de la riviè re qu’il franchit d’un bond et, son fagot sur le dos, il atteignit le sentier du De vès. Le cœur battant, il s’assit et l’horreur de ce qu’il venait de faire lui apparut. Que Célestine fût morte lui importait peu mais qu’i l pût être soupçonné du meurtre lui était insupportable. Il réfléchit longuement les yeux mi-clos, tout à co up un ricanement rusé lui échappa. Le village immobile paraissait dormir : il allait r entrer lentement en suivant le sentier, s’attardant avec les gens qu’il trouverait comme si de rien n’était… Son plan réussit à merveille. Au bas du village, il causa un moment avec le vieil Antoine, le premier au courant de tous les po tins. Sur la place, il regarda ferrer un bœuf et, tacitur ne comme à son habitude, rentra chez lui. Longtemps après, la vieille s’aventura hors de sa c achette, s’approcha de Célestine et constata qu’elle avait cessé de vivre. Choquée et tremblante, elle repartit chez elle, oubliant ses racines si soigneu sement triées. La fièvre la saisit et elle dut se mettre au lit.
Ses dents s’entrechoquaient et elle revoyait toujou rs l’homme contemplant ses immenses mains. Elle pensait :e suis vieille« J’en ai vu d’autres. Cela me passera. C’est que j maintenant ! J’en ai tellement vu. Autrefois au tem ps de la grande révolution, des morts, il y en avait… Et pourtant, aujourd’hui… Cél estine… Je ne peux pas y croire et lui… Non, oh non ! » Elle s’énervait, tournait et retournait dans son li t, revivant toujours la même scène. « Je ne peux rien faire, pensait-elle. Non… Je ne v ais rien dire. On verra après, ce n’est pas la peine d’ébruiter cette histo ire ! » Dans une espèce de veille somnolente, elle supputai t ce que pourrait lui rapporter cette découverte et elle resta tassée sou s les draps, attendant la venue de sa petite-fille et le maigre repas qu’elle lui p réparerait.
1.Patience : plante dont les racines donnent une tisane appréciée.
II
Sans-Besoin
ICTOIRE OUVRIT LA PORTE de la masure et s’arrêta étonnée. La lumière V avare de ce jour d’hiver entrait parcimonieusement par la petite fenêtre à quatre carreaux bleutés et jetait un clair-obscur s ur la pièce. Les objets dispersés çà et là s’auréolaient d’une ombre mystérieuse. La maison paraissait déserte. L’âtre était vide et deux sabots béaient, l’un à moitié renversé et l’autre abandonné près de la porte d’entrée. La Fardette, une vieille femme sans âge, grand-mère de Victoire, n’avait pas l’habitude de laisser traîner ses affaires. « Il faut toujours tenir sa maison propre, c’est un signe de noblesse », disait-elle toujours. La jeune fille en fut impressionnée et ne put s’emp êcher de crier très fort : « Grand-mère, vous êtes là ? — Ne crie pas si fort, je ne suis pas sourde ! » ré pondit une voix étouffée par les lourds rideaux de l’alcôve. Victoire s’approcha et découvrit dans la pénombre l a vieille femme grelottante de fièvre. Ses cheveux grisonnants lui collaient au front et elle paraissait toute petite dans le vaste lit de bois. « Vous avez pris froid ! Pourquoi aussi vous obstin er à sortir par ce temps ? — Si je sors, c’est que j’ai à faire… Et toi, au li eu de rester là plantée à me regarder, bouge-toi, fais quelque chose. » La Fardette se redressa et s’assit sur le lit. Elle regarda la pièce où s’activait Victoire. Le feu se mourait dans l’âtre et la jeune fille agenouillée sur la pierre du foyer essayait de ranimer les braises en y jetant d es brindilles qu’elle venait de chercher à la remise. La vieille sentit la colère l a gagner comme chaque fois qu’elle voyait cette enfant qui était la cause de l a mort de sa fille. Elle sortit ses jambes maigres et, chancelante, se glissa vers ses sabots. « Mais pourquoi vous levez-vous ? Restez au lit, si vous n’êtes pas bien. » La Fardette ne l’écouta pas, elle se dirigea vers l ’âtre d’où montait maintenant une flamme hésitante. Épuisée, elle se laissa tombe r sur le vieux fauteuil usé et soupira presque malgré elle. « Ah ! si je n’étais pas si vieille ! » Victoire haussa les épaules et continua de ranger. Elle alla chercher une brassée de bûches sèches et s’apprêtait à les poser quand la Fardette l’interpella. « As-tu demandé à Auguste d’aller au bois ? — Mais vous en avez encore… Il en a porté à l’autom ne ! — La neige va tomber et je ne veux pas me trouver d émunie… Dis-le lui, il doit le faire et il le fera. » Victoire avait toujours été étonnée qu’Auguste, son patron, réputé dur et sévère, se plie à tous les caprices de la vieille f emme. Et pourtant la Fardette ne l’aimait guère et ne lui adressait la parole que co ntrainte et forcée. Auguste, quant à lui, évitait la vieille autant que faire se pouvait et Victoire avait même remarqué qu’il se détournait de son chemin, s’il ne se sentait pas observé, pour
ne pas la rencontrer. À ce moment, la Fardette cria : « L’autre — c’était d’Auguste dont il s’agissait — pourrait bien te laisser venir un peu plus souvent. Je me fais vieille… Et ton dev oir est de venir me soigner ! — C’est vous qui m’avez louée chez Pagès à sept ans ! — Je t’ai louée, je t’ai louée… Mais il sait bien q ue tu dois t’occuper de moi. D’ailleurs tu pourrais faire facilement les deux si tu n’étais pas si fainéante ! — Fainéante, moi, alors que je n’ai pas une minute du matin jusqu’au soir ! — C’est que tu es trop bête… Tu ne sais pas prendre ton travail ! » Victoire continua à ranger et à préparer le repas d e la vieille. Elle lava la marmite et puisa l’eau dans un seau pour faire la s oupe. La Fardette entendit le bruit de vaisselle et s’écria en colère : « Je ne t’ai pas dit de faire à manger… Je veux de la tisane ! — De la tisane ! Mais il vous faut manger tout de m ême et… — Tais-toi, coupa la vieille femme, je sais ce dont j’ai besoin… Ce n’est pas toi qui va me dire ce que je dois faire ! » Elle se redressa et, s’appuyant sur les rebords de son fauteuil d’osier, darda ses yeux verts remplis de fureur sur la jeune fille . « Je sais ce que tu voudrais, mais c’est encore moi qui commande dans cette maison… » Une quinte de toux la força à s’asseoir, mais elle parvint à hoqueter tout de même : « Tais… toi… sans… besoin ! » Victoire se détourna pour cacher ses yeux brillants de larmes. Elle se haussa sur la pointe de ses sabots et saisit une tige de m enthe odorante posée sur la plus haute étagère de l’armoire. 1 Elle tira le toupi toujours posé sur les cendres de l’âtre et lança u n reste d’infusion dans le feu à présent haut et clair. Les flammes eurent un soubresaut de surprise puis reprirent leur danse un instant in terrompue… La jeune fille s’essuya les yeux et versa un peu d’ eau sur les tiges dans le toupi. Elle remit le tout sur les cendres non loin des braises. Elle s’efforçait de continuer son travail mais le c œur n’y était plus et des larmes incontrôlables coulaient silencieusement sur ses joues. Qu’avait donc sa grand-mère pour l’affubler de ce s urnom qu’elle avait en horreur ? « Sans Besoin ! » l’avait-elle assez entendu tout a u long de son enfance. « Oh ! Louisette, ma petite Louisette… Maintenant c ela va aller, tu verras… » Victoire s’approcha. La Fardette s’était endormie e t, le visage en feu, délirait sous l’effet de la fièvre. « Tu es la plus belle fille d’ici. On voit bien que tu as du sang bleu. Écoute-moi, oh ! écoute-moi ! Je te dis de le laisser… Je ne ve ux pas… Laisse-moi faire. Je veux que tu sois heureuse. Louisette, non, non et n on. » La vieille se dressa en proie à une colère folle. E lle se débattait et regardait Victoire comme une étrangère. « Calmez-vous… Ce n’est pas Louisette, c’est Victoi re, votre petite-fille… Votre seule famille. — Ma famille, c’est Louisette… » Victoire hocha la tête : Louisette était le seul être que la Fardette eût aimé. Elle n’en parlait jamais mais quand on évoquait sa fille , son visage s’illuminait et ses
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