Les Vignes de l exil
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Description

Noël 1794. Près d'Issoudun, un macabé courageux découvre sept séminaristes vendéens passés au fil de l'épée. Crispé sur son médaillon, le jeune homme survivant est ramené amnésique au presbytère des Bordes où le curé Dutilleul lui prodigue des soins et lui fournit une identité : Moïse Lefort. Chez la veuve Boucié, Lefort s'adonne aux travaux d'une petite locature. Reprenant confiance en lui, il s'éprend de la jolie blanchisseuse Marie et l'épouse. Dans la foulée Angèle, sa patronne, décède en léguant au couple le Bois du Tertre, objet de convoitise des vignerons locaux. Coaché par Dutilleul, fils de viticulteur bourguignon, Moïse fait pousser là-bas ses premiers pieds de Genouillet lorsque sa bien-aimée perd la vie accidentellement. Résistant à la douleur et aux malveillances du gros entrepreneur Torcheboeuf, il se réfugie dans son labeur et fait remarquablement prospérer sa vigne. Vulnérable, il est victime d'une machination et se voit contraint de se marier avec la fille de ce dernier, Léontine, future mère de ses deux fils. L'exécution capitale d'Abel l'égorgeur, brigand coupable de l'attentat de Noël 1794, déclenche un choc qui ramène peu à peu la mémoire au héros. Un passé étrange vient alors l'envahir et le perturber. Abandonné par sa femme vénale et ses fils ingrats ainsi que par son mentor Dutilleul, chassé de la paroisse, Lefort mettra fin à une longue période de solitude en recueillant une fillette tzigane. Insupportée, Léontine décide de supprimer l'enfant avant qu'elle ne représente un intrus dans l'héritage futur des Torcheboeuf. Un incendie mal géré et un plan mal calculé rendront celle-ci prisonnière de ses propres flammes. Épargnée, la petite Clothilde verra son père adoptif se lancer dans le feu pour en sauver Léontine au prix de brûlures mortelles. Avant de mourir, Moïse confie à Clothilde son médaillon porteur d'une formule énigmatique.


Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 13 décembre 2013
Nombre de lectures 44
EAN13 9782365752411
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0060€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Marie-Agnès Bavay-Bezançon & Christian Benz
 
 
Les Vignes de l’exil
 
Tome I : Moïse
 
Roman
 
 

 
 
PROLOGUE
 
Il avait neigé à gros flocons durant une de ces interminables nuits d’hiver. La lune ne tenait plus qu’à un fil et les premières lueurs de l’aube s’imposaient. Telles des lanternes fatiguées, les ultimes étoiles déclinaient tandis qu’une lumière pure et douce colonisait graduellement le sol.
Le Berry gelait à pierre-fendre. La plus affamée des souris n’aurait pas aventuré son museau pointu hors du grenier vermoulu. Spectres désarticulés, les arbres squelettiques grelottaient et sous leurs branches de porcelaine, des guirlandes de stalactites fines et délicates comme des doigts de fées irisaient la poudrerie nacrée de reflets topaze.
 
*
 
Le vent sifflait une longue plainte aiguë sous la lourde porte rongée par les ans. Attisés par son souffle piquant, des fagots bien secs se consumaient dans les profondeurs noires de l’imposante cheminée avant de se répandre en lambeaux dans le ciel encore voilé de pénombre.
Habituée aux prières, la roche des murs réverbérait les matines monocordes de sept voyageurs. Les louanges achevées, le silence reprit posément ses droits, ponctué par le crépitement des flammes rougeâtres. Les bures agenouillées se redressèrent puis, dans un rituel collectif, ajustèrent d’un geste mesuré leurs larges capuchés sur leurs visages émaciés avant de gagner la cour verglacée.
Dehors, enserrée par les limons, une paire de boulonnais trapus tapait du sabot sur le pavé luisant, les naseaux actifs comme des hauts-fourneaux. Quelques ombres s’emmitouflèrent sur les bancs de la charrette aux larges essieux pendant que les plus charpentées halèrent sur son plancher une malle pesante. Sous l’effort, vaincue par l’usure, une poignée de bronze céda net. En gerbes scintillantes, une foison de candélabres, ciboires, calices, ornés d’or et de pierres précieuses percuta le sol dans un vacarme strident, rompant la quiétude boréale de ce 4 nivôse an III, veille de Noël 1794.
Aussi vite l’incident fût clos, soutenu par un mutisme constant. Finalement, obéissant à un claquement de bride, les équidés à peine reposés de la veille s’élancèrent stoïques à travers l’épais tissu de brume qui ceinturait l’abbaye cistercienne de la Prée.
 
*
 
Dans la pâleur diaphane du petit jour, il ne subsista bientôt du passage des séminaristes qu’un point sombre vacillant sur l’horizon, prolongé par une paire de sillons parallèles tracés à même la neige ferme.
 
 
CHAPITRE I
 
Par groupes de trois ou quatre, les hommes s’étaient dispersés dès l’aube dans les bois dénudés afin d’y prélever l’énorme bûche, un tronc bien souvent, qui une fois enflammée se consumera sans discontinuer entre la Nativité et la Saint-Sylvestre. Rentrés avant le souper, ils avaient glissé difficilement leur prise dans les cheminées, chaque fois trop étroites, puis allumé le foyer méticuleusement préparé entretemps par les femmes. Collectées puis placées dans quelque endroit secret, les cendres seront ensuite rituellement conservées l’année durant pour appeler la paix et la santé sur la maisonnée. C’était à ce moment précis, lorsque la traditionnelle Cosse de Nau* distillait sa chaleur revigorante dans les chaumières, que les vignerons savaient que l’éreintante driaille* devait débuter.
Le courageux Tiremouche avait décidé que Noël de l’an III ne serait pas pour lui jour de repos, mais qu’au contraire, il profiterait des chemins désertés pour accéder plus facilement à sa vigne située à l’ouest d’Issoudun. Résident peu fortuné des Bordes, il n’avait d’autre choix pour éviter l’octroi que de contourner la ville à travers la forêt en suivant des sentes défoncées. L’astre du berger brillait encore lorsqu’il fit grincer le petit battant qui séparait sa demeure de torchis de l’étable fraichement empaillée. Après avoir une dernière fois vérifié le contenu de sa besace et réparti les éplettes* dans l’un et l’autre des deux mannequins*, il bâta son âne, s’installa assez gauchement sur son dos et encouragea celui-ci d’un mouvement machinal du bassin.
 
*
 
Solitaires, les deux compagnons trouvaient le trajet plus long qu’à l’ordinaire et progressaient péniblement sur une farine creusée d’inconfortables fondrières. En temps ordinaire ils auraient croisé un va-et-vient incessant de macabés*, à pied ou bien perchés sur une monture, foulant le passage et papotant sans relâche, mais jamais avec le mot de trop. Il fallait voir tous ces ouvriers déterminés se mettre en route avant le lever du soleil et revenir à la nuit tombée, exténués mais contents ! Tout le travail s’effectuait vouté et engendrait de lancinantes courbatures. À onze heures le labeur s’interrompait pour une pause bien méritée à l’abri de cabanes faites de bric et de broc, les loges. Là, silencieux et soucieux de ménager leurs forces, les viticulteurs partageaient le pain bis, mangeaient un bout de cochon ou un oignon en buvant la piquette, ce vin rallongé qu’ils ne pouvaient vendre.
Au milieu de la brume givrée, la robe noire de l’animal contrastait avec le tablier de drap blanc et les guêtres de toile claire de l’humain. Malgré le froid cinglant qui transperçait ses vêtements et s’engouffrait dans la paille de ses sabots, Tiremouche oscillait avec nonchalance, de droite et de gauche. À la façon de ces mégères qui se lamentent à longueur de journée, la souffrance insolente ne lui inspirait plus qu’indifférence. Bien qu’il fût d’un âge peu avancé, tout juste 40 ans, il trimbalait déjà un corps meurtri par un métier rude et ingrat. Sa peau tannée et fripée pleurait les trop longues heures passées sous le soleil brûlant, les rides profondes qui creusaient son visage suivaient chacun des sillons de son outil, ses mains crevassées et noircies racontaient la terre sombre et les grappes cramoisies de Genouillet*. Quant à son dos irrémédiablement arqué, il ne lui permettait plus de voir le ciel qu’avec beaucoup de peine.
Depuis Issoudun jusqu’à l’orée de Chârost, les vignobles parés de leurs capes cristallines mimaient à perte de vue la majesté des plaines immaculées de Sibérie. Le bourriquet allait librement, à un rythme immuable, les rênes pendantes sur le licol. Depuis longtemps Cadi n’avait plus besoin d’être guidé, ainsi les répits offerts par les trajets étaient mis à profit par son cavalier pour anticiper de savants calculs sur la vendange à venir ou, plus fréquemment, s’abandonner à la rêverie. En apercevant la Croix du loup, Tiremouche esquissa un sourire ; les arabesques rouillées marquaient la mi-chemin entre son village des Bordes et les coteaux du Clos du pied de l’ange. À la hauteur du fer forgé, il souleva son tricorne rabougri et se signa, autant par habitude que pour conjurer le mauvais sort, car très tôt on apprenait aux gamins de la campagne qu’il ne saurait y avoir de bonne récolte sans la divine providence.
 
*
 
Les premiers rayons de soleil blanchirent peu à peu la longue nuit et le matin s’installa, stérile du moindre gazouillis de mésange ou de rouge-gorge. Les petits plumages patients attendaient sagement le dégel, engourdis au creux d’une écorce condescendante, dépouillant par-là le décor de leur activité incessante et de leurs chants bucoliques. En approchant du but, Tiremouche se disait que si le ciel ne lui envoyait pas la pluie, il pourrait retourner avant le soir un demi-arpent dans le bas du coteau et que, par-dessus le marché, si cette clémence voulait perdurer trois jours il aurait terminé le labour plus tôt que l’année précédente. Espérant une réponse, son regard scruta la charmille avant de s’attarder sur un goupil roux qui fouillait l’or blanc près d’un perrier* dans l’espoir d’y dégoter une maigre pitance.
Alors que la forêt hibernait, une nuée criarde de corneilles déchirait l’horizon orangé par-delà la Côte des Chardons, au-dessus de la cime de grands chênes. Ce tohu-bohu se constatait parfois lorsqu’un gibier s’était laissé mourir sur l’humus ou que des braconniers pressés avaient abandonné une carcasse après l’avoir dépecée. Le baudet reçut de petits coups de talon secs contre ses flancs pour forcer le train.
Qu’est-ce qu’a z’ont don vu ?
Au fur et à mesure du parcours bordé de hautes fougères cuites par l’hiver, le ballet funeste des corvidés s’affirmait en densité, féroce et entêtant. Au sommet de la butte, la nature muette dévoila tout à coup le macabre panorama qui déchaînait tant les oiseaux de malheur. Cadi fit mine de se cabrer. Pris de vertige, Tiremouche ne sut plus quelle fût sa première vision : une charrette orpheline vide et maculée de sang séché, six corps raides lacérés et figés dans la souffrance, la neige piétinée et plus rouge qu’un champ de coquelicots ?...
Un tel carnage au Clos du pied de l’ange dépassait l’entendement. Le pauvre vigneron qui avait en aversion toute forme de mal et de violence sentit sa raison vaciller. Sa seule faiblesse, à part la générosité, se cantonnait au tir de perdreaux qu’il pratiquait à la fronde avec grande habilité, ce qui dès son enfance lui avait valu son sobriquet « tire et fait mouche ». Face à une telle ignominie il ne put au bout du compte que conclure à l’œuvre de démons. Après un moment non quantifiable, il amarra solidement le bourricot déboussolé à une pousse de noyer puis, dominant son écœurement, se mit en devoir d’inspecter le morbide théâtre. Il déambula hagard parmi les corps violacés en pétrissant son tricorne. Par vagues paroxystiques, des bouffées d’effroi persécutèrent sa bravoure, à l’identique des brancardiers à l’ouvrage sur le champ de bataille quand le requiem a remplacé le grondement du canon. Comme dans ces tragiques folies humaines, la seule présence palpable était celle de la grande faucheuse. Il comprit vite qu’il était le premier sur les lieux du drame, que l’insoutenable s’était déroulé au cours de la dernière nuit, que la neige avait englouti les hurlements déchirants de la tuerie.
Derrière la voiture abandonnée, une trainée irrégulière, large d’environ un demi-pied, décalottait le sol et laissait remonter une herbe encore verte parsemée de sang. En se redressant difficilement, les mains sur les reins, et en fronçant ses épais sourcils, tire et fait mouche vit qu’elle franchissait la lisière du bois et qu’elle s’engageait dans sa vigne.
Un pov’ vieux qu’a rampé par là…
Timidement, en prenant garde à ne point écorner les ceps, il pista la travée jusqu’à sa loge* de calcaire. L’ouverture se trouvait au sud et le soleil rasant n’avait pas encore investi l’intérieur ; seuls deux faisceaux de lumière traversant de petites meurtrières laissaient deviner la présence d’une silhouette recroquevillée sur la pierre plate qui servait à casser la croute. Tiremouche sentit soudainement ses jambes flageoler sans pouvoir déterminer si cela était par peur ou bien par compassion. Il laissa quelques instants ses yeux s’accommoder à l’obscurité avant de distinguer un jeunot de tout au plus une vingtaine d’années. Inanimé, la bure en lambeaux, la tête ballante sur son épaule dénudée et mutilée, le pouls filant, il semblait s’être endormi là pour attendre avec résignation une fin atroce.
« Comment que c’malheureux peut-y encore vivre dans telle frédure ? » La charité éluda promptement son interrogation ; il en va ainsi de ces miracles qui naissent au milieu des pires horreurs et rappellent à chacun que l’espoir est l’essence même de la vie. Sans perdre de temps, il se défit de sa limousine* et avec des gestes malaisés, enroula la laine de brebis autour du corps inerte. Au mépris d’une douleur aiguë, il se lesta ensuite du blessé avant de partir d’un pas chancelant le confier avec délicatesse au complice à quatre pattes.
Le retour vers Les Bordes se fit à marche forcée. Tiremouche se tordit cent fois la cheville dans les ornières piégeuses et lâcha mille jurons contre la rigueur polaire qui mordait ses membres transis. Trottinant derrière lui, le baudet, comme s’il avait senti l’enjeu vital, irradiait son mystérieux faix d’une chaleur enveloppante, pénétrante jusqu’à la moelle.
 
 
CHAPITRE II
 
Privés de l’usage de leur petite chapelle par le gouvernement révolutionnaire, les Bordois pratiquants avaient rejoint la commune voisine de Vin-Bon pour assister à la première messe de Noël célébrée à huit heures pétantes. Après les élans de ferveur du cérémonial, la vieille église romane devait à présent se satisfaire de malingres rubans de notes hésitantes qui montaient de l’harmonium et s’agrippaient désespérément aux boucles dorées des chérubins sculptés sur les piliers du transept. Abandonnant la nef à ses dessins naïfs, les paroissiens allègres s’étaient amassés sous le porche et cancanaient à qui mieux-mieux, oubliant déjà pour certains la raison de leur présence. L’on parlait affaires, l’on parlait chiffons ou dentelles et souvent l’on médisait... Sous les noyers, quelques juments attelées à des voitures disparates et impatientes de regagner l’écurie, semblaient imiter leurs maîtres en claudiquant de la mâchoire.
Non contents de fermer les lieux de culte, les fanatiques républicains avaient dans leur élan entrepris d’éradiquer de la surface du globe toute toponymie évoquant la chrétienté. C’est ainsi que par une extraordinaire gymnastique de l’esprit, Sainte-Lizaigne, fondée par Charlemagne, avait été rebaptisée Vin-Bon car le vin y fut trouvé bon. Quant aux habitants, ils devinrent par la même occasion les Vinbonnais, une nouvelle caste qui les exposa à l’esprit taquin du berrichon. « Vinbonnais mais point d’culotte » vernissait ainsi de bouffonnerie les ex-Liciniens entre le delta du Cher et la frontière du Boischaut.
Sans se soucier du bedeau qui, après avoir bredouillé au clavier, malmenait maintenant l’airain, Anselme Dutilleul avait rejoint au pas de course la minuscule sacristie pour retirer sa chasuble brodée, coiffer sa barrette* et prendre sans attendre la poudre d’escampette. Il n’avait pas de temps à perdre. Une demi-lieue le séparant du Bout d’en Haut, quarante minutes de marche soutenue lui seront nécessaire pour tremper ses lèvres dans un breuvage noir aussi rare dans la campagne qu’un merle blanc. La famille Fleury avait les moyens de s’octroyer certains privilèges ; aux grandes occasions les maîtres de maison prenaient plaisir à se prélasser dans un luxe exotique en se procurant à monnaie d’or moult raffineries, comme ce nectar tiré des caféiers des lointains équateurs. Et si cela n’avait point suffit à les distinguer du menu fretin, mère Nature conciliante avait programmé avec audace au creux de la Sainte Nuit, la naissance de jumeaux que Monsieur le Curé avait été prié de venir bénir.
 
*
 
Suspendu à sa corde, le bigot s’envolait jusqu’aux portes du ciel en faisant rebondir hardiment le tintamarre du clocher contre les vallons ankylosés qui ondulaient au nord du village des Bordes. Las d’une marche harassante, Tiremouche fit son entrée dans le bourg désert, simplement dévisagé par un ânon hébété et un bœuf à large encolure déambulant hors de l’étable. Un tableau pittoresque qui le ramena à l’image attendrissante de la crèche et lui fit un instant oublier le fardeau de tourments qui ahanait dans son sillage.
Peu importe l’époque ou le pays, la richesse trône toujours au nord des villes et la pauvreté trime au sud. Le microcosme des Bordes ne saurait faire exception. Ceinturé par des bois étiolés de quelques lopins de culture et par une myriade d’enclos de vignes, il s’étirait avec indolence le long de la route d’Issoudun. En son centre une foûsse* de 30 pieds de diamètre servant à la fois de réservoir d’eau et d’abreuvoir pour les bêtes, délimitait deux territoires amis mais néanmoins distincts. Le Bout d’en Haut, au nord, abritait des habitations éparses, bien disposées, assez vastes et offrant de nombreuses commodités. À l’opposé, dans le Bout d’en Bas se massaient de très vieilles maisons compactes aux charpentes gondolées, certaines affaissées, dans lesquelles résonnait en permanence un florilège de ragots et de jacasseries de petites gens.
La bise perfide avait retrouvé de la vigueur et perforé quelques cumulus chargés de neige. Légers comme des papillons, les flocons voletaient et virevoltaient sans jamais toucher le sol. Seuls les plus téméraires venaient s’engouffrer dans la moustache gauloise du chef de convoi ou encore fondre sur le museau bistre de sa bête asine. Lorsqu’enfin Tiremouche poussa l’huis du presbytère, un maigre lit de braises éternisait une incandescence pâle aux pieds des chenets amoureux. L’humidité amère se superposait aux fragrances boisées des rondins rangés symétriquement dans le petit bûcher près de l’entrée tandis que, sur le sol, la tomette granuleuse exsudait une moiteur grasse aux pourtours des murs blanchis à la chaux.
Depuis un an déjà Dutilleul était un curé sans église et sans paroisse. De son ministère, il ne lui restait qu’une chapelle fermée, un presbytère et une gouvernante dévouée qu’il n’autorisait plus qu’à venir deux ou trois fois la semaine assurer les tâches ancillaires. Benjamine d’une fratrie de onze enfants, Ernestine était d’une efficacité redoutable ; au bout de son plumeau maniaque régnaient en permanence ordre et propreté. À longueur de matinée elle cajolait les meubles hilares sur l’air entrainant d’Auprès de ma Blonde rabâché à tue-tête d’une voix flutée.
Collée au pignon droit de la pièce principale, une table de bois blanc, sobre et nue, enserrée de deux chaises aux assises empaillées, réclamait des visiteurs. Debout, tout contre le mur de séparation de la chambre d’en face, une cathédrale littéraire abritait une foultitude d’ouvrages, tantôt debout, tantôt couchés, parfois ouverts, qui s’épanchaient dans une mouvance affamée de mots. De Virgile à Platon, de Pascal à Newton, la bibliothèque dégorgeait une source de culture bouillonnante. Un magma de vers et de prose couronné de cuir à la bétuline dévalait les pentes de la connaissance pour s’agenouiller aux pieds d’une mer d’encre d’ouvrages agricoles ; de Bacchus à Cérès, aucune des techniques de la terre n’était absente, accompagnées d’un épais grimoire de pharmacopée. Au premier plan, la Sainte Bible imposait son ineffable dignité, agrémentée de nombreux marque-pages.
Les accotoirs râpés du fauteuil rustique s’ouvrirent comme les bras d’une épouse éplorée pour recevoir le compagnon d’infortune de Tiremouche. Acolyte des paradis perdus, passeur de méditations, cette fois le velours brun se contenta d’une fonction hospitalière.
Il aura suffit de deux bûches adroitement disposées et d’un coup de tisonnier expérimenté pour raviver les flammeroles cyanosées du foyer. Sans attendre que la plaque de fonte rougisse, pressés d’emmagasiner un soupçon de chaleur, les battoirs endoloris du vigneron se métamorphosèrent en marionnettes imaginaires, gesticulant au-dessous de la bouche gloutonne du conduit. Un courant d’air pernicieux se faufilait avec l’agilité d’un fantôme par les interstices de la fenêtre et venait balayer la frimousse du jeune homme. Digéré par la tiédeur, il se désagrégea et les joues hâves s’adoucirent sous un voile rosé. Tiremouche avait retrouvé lui aussi un soupçon de sensibilité dans ses extrémités ; avec une prévenance presque maternelle il se mit à frictionner les membres engourdis de son protégé. Persévérance aidant, la main gauche retrouva souplesse mais la droite demeura tétanisée autour d’un gros médaillon suspendu à une chainette dorée. Les doigts effilés restaient inflexibles comme des barreaux de prison. « Vilaine blessure » pensa le vigneron tout en prodiguant ces premiers soins. La lame avait porté profondément et brisé la clavicule. Dans la loge sombre il avait sous-estimé les traumatismes et à présent la confiance s’évanouissait au profit d’une inquiétude sourde. Il avait oublié la driaille depuis belle lurette et seul le souvenir d’un poème que lui récitait sa maman lors des épreuves frappait aux vantaux de sa mémoire :
Corage min chtit gâs,
Si tant fée la peu’, qu’a pourré point t’tué.
C’est qu’l’orage min chtit gâs
Et toujou’ anprès, i vint l’biau soulé… *
 
La suite lui échappa. Planté devant le carreau et semblant interroger Phébus qui avait percé la masse cotonneuse pour se positionner à mi-course de son zénith, il conclut à voix haute par « Tins bon min chtit gâs, Dutilleul d’vrait pus tarder à porsent ».
 
*
 
Embrassant en cadence le bas de la soutane, les godillots enfilaient les perches* avec entrain, à tel point qu’on eut dit que le prêtre lévitait au-dessus du chemin tapissé de pierraille. Là où le quidam ne dépeignait que désolation, son cœur attendri lisait luxuriance et fécondité. Une plénitude d’esprit qui trouvait son origine dans la candeur d’un nouveau-né qu’il allait découvrir et qu’il avait, un peu, à sa manière, contribué à faire éclore dans le vaste monde. Charlotte Fleury, arrondie, la peau de son tambour de chair tendue jusqu’au contre-ut, avait été mise à l’alitement complet deux mois avant la délivrance. En surplus d’une ribambelle de désagréments, ce frêle petit bout de femme contracta une phlébite et certains commencèrent même à penser qu’elle ne survivrait point. Ému et désœuvré, Dutilleul lui rendait visite plusieurs fois par semaine. Lorsqu’il paraissait par le chambranle de son alcôve, muni d’un ou deux romans fleur bleue, elle l’appelait son « ange gardien » puis avouait à mot à peine couverts que sans ses visites régulières déjà elle ne serait plus. Des confessions gentiment embarrassantes qu’il corrigeait en souriant, rappelant que si la vie réserve son lot d’épreuves, elle n’en reste pas moins un don merveilleux. La vocation d’Anselme relevait moins de la foi aveugle que de la bonté véritable. Issu d’une souche fortunée de viticulteurs bourguignons, il aurait pu se satisfaire de la facilité et se complaire dans un métier lucratif, c’est-à-dire rentier, mais au grand dam de parents calculateurs et à la grande joie d’un frère ambitieux, l’argent ne fut pas son apostolat.
L’idée de se réjouir de l’accouchement autour d’un arabica suave tomba à l’eau dès qu’à l’approche des Bordes, il s’aperçut que la cheminée du presbytère participait au quadrillage des cieux. La maison du Bon Dieu n’était jamais close afin que quiconque puisse y trouver asile à tout moment du jour ou de la nuit. Comme Ernestine avait obtenu à l’occasion de Noël un congé pour visiter sa sœur de Bourges, la déduction s’avéra une évidence : une brebis avait fuit la gueule du loup et réclamait son berger.
 
*
 
À l’instar de Bonaparte devant le pont d’Arcole, Dutilleul dut affronter avec abnégation un chassé-croisé de boules de neige qui fusaient des quatre points cardinaux. Sortis de leurs cachettes de sentinelles, des gamins fripons, sous leurs bonnets en peau de lapin, bombardaient à grand renfort de cris perçants la longue capote noire qui flottait comme un drapeau pirate. N’était-il pas dangereux pour des ancêtres curieux de savourer la scène d’un œil goguenard par l’embrasure des portes ? S’il en avait eu le temps, l’ennemi se serait mêlé sans hésiter à la bataille mais dans la hâte du devoir, il se contenta de menacer sans animosité les chenapans.
Bâti sur un niveau, le presbytère s’adossait à la chapelle. Son entrée basse comme dans les maisons de poupée contraignait Dutilleul à franchir le passage avec pondération, en baissant la tête. Taillé comme un uhlan, il s’accommodait avec dextérité des dimensions réduites de l’architecture, jusqu’à cet instant fatidique où, s’élançant comme la foudre, il laissa sa barrette contre le linteau. Le ridicule n’a jamais tué et tandis qu’il ramassait le couvre-chef, une fraction de seconde suffit à son esprit vif pour analyser la situation et définir une stratégie.
Aide-moi à le mettre sur mon lit.
Avec précaution, en tempérant le geste au moindre geignement, les deux hommes dépouillèrent lentement le blessé de ses habits de fange puis le glissèrent sous l’édredon de plumes d’oie surpiqué de fils dorés. Pendant que la bassinoire de cuivre gondolé chauffait au-dessus du feu, Tiremouche soudain volubile, s’épanchait dans une narration fluviale des faits.
Au lieu de ressasser, va t’en vite quérir Laubépin à Issoudun !
Soulagé d’avoir transmis le flambeau, l’assistant ne se fit pas prier. Le timbre subitement inhabituel et péremptoire de la voix de Dutilleul figea sa main sur le loquet :
Tiremouche, te souviens-tu de cette fois où tu promis de me rendre la monnaie de ma pièce ?
Comme hier, pardi.
Leurs regards se croisèrent et s’attardèrent dans une insistance et une confiance partagées. On ne donne jamais pour recevoir, qui plus est lorsque l’on prêche la bonne parole. Contrarié, l’homme d’église savait sa demande déplacée. Cependant, dans ce cas précis son exigence n’avait d’autre finalité que de faire appel à un sentiment puissant pour réclamer au visiteur l’absolue discrétion sur sa venue. Sans hésitation, il avait mis le doigt sur les origines vendéennes du convoi et par là-même, l’impérieuse nécessité de garder secrète la présence du miraculé.
Excroissance de 1789, l’année 1793 s’était inscrite au fer rouge dans le registre des persécutions ayant ravagé la France. La Vendée et ses chouans, royalistes mordicus, s’opposèrent au nouveau régime dans d’inimaginables génocides qui, partis de l’ouest, se propagèrent jusque dans le centre de l’Hexagone. Victorieuse à la Pyrrhus, l’armée vendéenne soumit élégamment aux ministres du culte l’alternative suivante : soit se rallier à sa cocarde déicide, soit être occis. Pour ceux qui refusaient de céder au dilemme, il restait la fuite clandestine vers des régions plus sereines par-delà la Loire. Un sauve-qui-peut risqué et exposé aux mauvaises rencontres car, alertés, les fils spirituels de Mandrin ou de Cartouche guettaient leurs proies. Ce n’était pas la première fois que Dutilleul assistait à ces exodes-paniques, Issoudun étant à mi-distance d’une ligne droite reliant le pays des marais salants à l’Abbaye cistercienne de Clairvaux. Là-bas, de bons moines affairés comme des barons industriels étaient en quête permanente d’abeilles zélées capables de produire toujours plus pour leur ruche. Gîte et couvert était ainsi gracieusement offerts à toute main-d’œuvre volontaire, pourvu que celle-ci émane des arcanes cléricales. Dans des conditions idéales ce rebondissement de couvents en monastères, depuis l’océan des Atlantes jusqu’à la Claire Vallée, pouvait aboutir sur un authentique voyage initiatique, un pèlerinage mystique, une apothéose à dimension humaine, mais très souvent c’était dans des traques cauchemardesques que l’idylle prenait fin.
 
 
CHAPITRE III
 
Échevelé, les manches retroussées, Octave Laubépin quitta la chambre en s’épongeant le front avec un mouchoir blanc impeccablement plié à angles droits pour se diriger ensuite vers l’évier de pierre enchâssé dans le mur de la grande pièce. Dégager les chairs, désinfecter à l’aide d’étoupes de lin imprégnées de vin frémissant, remettre la clavicule dans l’axe, appliquer la poudre dessicative, suturer, panser, tout ce protocole avait occasionné une séance de chirurgie éprouvante. Par aubaine, l’état comateux du patient avait quelque peu servi d’anesthésie. Laubépin n’était pas homme à juger et il avait parfaitement intégré que le nouvel hôte du presbytère devait rester dissimulé. Il sut donc ne pas poser de questions, ironisant simplement que les voies du Seigneur, et à plus forte raison celles de Dutilleul, étaient impénétrables. Arrivé aux Bordes à la nuit noire, il avait dissimulé sa calèche à l’entrée du village et s’était discrètement engouffré par la porte entrouverte de la chapelle.
Dans une atmosphère pesante, le médecin plongea ses mains dans un mélange d’eau de puits bouillie et de chlore. La tête baissée, il prit un temps infini pour se récurer des ongles aux avant-bras, fuyant habilement les prunelles châtaigne rivées à ses lèvres pincées. Il rabattit ensuite les manches de chemise sur ses poignets essorés et tira de son gilet vert-de-gris une grosse montre baroque qu’il se délecta à consulter longuement avant de remonter flegmatiquement le mécanisme à l’aide d’une petite clef d’horloger. C’était la neuvième heure du soir déjà et il n’en avait pas encore fini de ses fanfaronnades pour se jouer des nerfs de Dutilleul. Artaban à la parade, il réajusta les boutonnières sur son torse longiligne puis, au hasard de l’autre poche, exhuma une mince tabatière en corne au couvercle quelque peu récalcitrant. Sorti vainqueur, son pouce s’enfonça alors dans la prise aromatisée qui se volatilisa en l’espace de deux inhalations de forgeron. L’éternuement rituel qui s’ensuivit fendit tout de même ce snobisme de comédie. Enduit de préciosité aristocratique, Laubépin daigna enfin considérer l’impatience du curé qui trépignait en sourdine.
Il est passé près tu sais. Il vivra mais sa convalescence sera longue.
Côte à côte, Anselme et Octave paraissaient deux frères : la stature élancée au-dessus de la moyenne, le geste noble, le visage géométrique de montagnards, le front intellectuel, la bouche mince, avec en surplus pour le médecin cette paire de favoris à la mode qui encadraient le visage et donnaient une allure de marin au long cours. Tous deux berrichons d’adoption, chacun prêchait pour sa province : Dutilleul pour la Bourgogne et Laubépin pour l’Alsace. Deux entêtés aux caractères si opposés que nul ne se serait jamais laissé convaincre qu’ils pussent un jour se lier de sympathie. Et pourtant, l’un soignant le corps et l’autre l’esprit, la réalité du terrain eut tôt fait de confirmer leur complémentarité puis, chemin faisant, de les souder en une immarcescible amitié.
Dutilleul accueillit le diagnostic avec soulagement et se libéra de son carcan émotionnel en élevant son regard vers l’Éternel. Lui qui détestait qu’on le fasse mariner, il en fut pour ses frais mais il n’éprouva pour autant aucune rancune à l’encontre du boulevardier docteur du quartier Saint-Paterne. Une fois de plus, sa réputation méritait toute reconnaissance. Il proposa de partager son frugal souper ; en vain car d’autres malades attendaient en ville. Déclinant également la pièce d’argent, Laubépin enfila sa redingote et positionna son monocle en insistant longuement sur le traitement, notamment la manière d’apposer l’emplâtre. Dans la même veine, il s’engagea à revenir à la moindre alerte, bien qu’il estimât toutefois la constitution du blessé comme hors normes. En tombé de rideau, l’artiste empoigna sa sacoche et gratifia son auditoire d’une sortie théâtrale digne d’un drame shakespearien.
 
*
 
Vaisseau fantôme poussé vers des confins obscurs, la nuit traversa les reliques oniriques avant de s’éclipser, chassée par le reflux du jour naissant. Sous le drap de chanvre, otage de la quiétude, l’inconnu dormait paisiblement, la poitrine gonflant à intervalles réguliers telle une poche de cornemuse. Une sérénité qui préfigurait la guérison, du moins est-ce ainsi que l’interpréta Dutilleul. Toute la nuit, le veilleur avait alterné les Évangiles et les allers-retours vers la pièce voisine. Blotti dans son fauteuil, le teint blême, il sentit sur le petit matin son corps se défiler dans le bercement tamisé d’une chandelle qui épuisait sa dernière larme de cire. Comme tout noctambule, c’est au chant du coq qu’il piqua du nez alors que, dans l’âtre, le feu s’évanouissait sous la cendre.
Il était décidemment écrit que Noël de l’an III ne lui permettrait point le repos. Une étrange sensation de peur vint subitement envahir l’antichambre du roupillon et balafrer la toile des songes. « Seigneur Jésus ! » Arraché des limbes en craignant le pire, Dutilleul bondit au pied du chevet où, sous l’emprise de bouffées délirantes, le malade redressé sur sa couche rugissait comme un lion en cage.
Mon médaillon !! Mon médaillon ?? Où est mon médaillon ?? J’ai tout perdu !!
Un raffut, une excitation, qui relevait davantage d’une crise de panique que d’une détérioration de santé. Dutilleul tenta d’étouffer l’angoisse du séminariste...

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