Méfiez-vous des contrefaçons
270 pages
Français

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Description

Gide a écrit : « Famille, je vous hais ». De son côté, Woody Allen « préfère l’incinération à l’enterrement et les deux à un week-end avec sa famille »…
La famille, on a beau la fuir, elle vous revient souvent dans la figure comme un boomerang faussement facétieux. Quand ce retour prend l’allure de jeu de massacre dans les rues de Paris, où les femmes tombent comme des mouches sous les doigts d’un tueur acharné, cela devient carrément insupportable…
En même temps, Victoire Meldec ne voit pas pourquoi elle devrait se sentir concernée, même après sa rencontre musclée avec le meurtrier, et malgré ce que chacun s’acharne à lui répéter, jusqu’au commissaire Tahar Agnelli, indécrottable individualiste, finalement pas si insensible que cela au charme de la donzelle.
Mais sommes-nous vraiment celui – ou celle – que chacun de nous prétend être ? Quels sont ces masques dont nous nous servons pour cacher nos peurs et nos désirs, enfouis au plus profond de notre inconscient, collectif ou individuel ?
Tout cela peut-il finir un jour, et les Parisiennes profiteront-elles enfin du retour du printemps sans plus craindre le pire… ?

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 30 septembre 2014
Nombre de lectures 951
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0037€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

MÉFIEZ-VOUS DES CONTREFAÇONS

Agnès Boucher



© Éditions Hélène Jacob, 2014. Collection Polars . Tous droits réservés.
ISBN : 978-2-37011-138-8
Prologue


Lisa a chaud. Le soleil ne cesse de briller et de brûler depuis l’aube, et cela dure depuis des semaines sans répit. Seul un orage pourrait alléger l’atmosphère rendue irrespirable par la canicule. Dans le grand salon, quelques rares irréductibles persistent à se trémousser. Admirables ou suicidaires ? Lisa est incapable de telles prouesses, prostrée dans le grand fauteuil où elle a atterri une heure auparavant, n’en bougeant plus depuis, molle et lourde.
C’est compter sans la sueur pernicieuse qui se faufile entre ses omoplates maigres pour glisser vers ses fesses, goutte-à-goutte avide de se muer en un flot continu. Bientôt une flaque inondera le sol , pense Lisa en pouffant nerveusement. Certains s’y laisseront prendre. Mathilde, ta nièce est incontinente , diront-ils. Le genre d’histoire à vous fusiller une réputation de jeune fille. Il faudrait qu’elle se lève et sorte dans le parc. L’ombre des grands arbres la rafraîchirait. Mais pour aller jusque-là, il faut d’abord longer la terrasse écrasée de chaleur, traverser la pelouse devenue pelade grillée, contourner le bassin où barbotent les énormes poissons rouges, objets de tous les soins de son oncle.
La musique lui arrive plus assourdie, à présent. Les slows ont succédé aux rythmes trépidants. Lisa se redresse et cet effort démesuré la laisse pantelante. Le taffetas de sa robe couleur pêche se chiffonne contre ses cuisses, colle à son dos. Des doigts, elle éponge son front luisant, se retrouve avec une main humide qu’elle essuie discrètement sur sa robe. Abaissant les yeux, elle remarque une auréole sur sa poitrine, juste entre ses deux seins minuscules. Ce sera terrible lorsqu’elle se lèvera. Une véritable serpillière.
Nouveau fou rire, tout aussi difficile à refréner que le précédent.
Cela fait un bon moment que Beckie a disparu, probablement retranchée dans sa chambre. L’imaginer roulant entre les bras de son arriviste de mari lui arrache une moue d’écœurement. Quel soulagement pour leurs parents de la savoir enfin casée, même si sa dot confortable a été pour beaucoup dans la décision du promis à formuler sa demande. Sale hypocrite ! Lisa est bien obligée de se rendre à l’évidence. Sa sœur n’a rien d’une pin-up. La majeure partie de son sex-appeal se situe dans les placements faits en son nom par leur père.
La réalité ramène Lisa vers son propre avenir. L’eau perle derrière ses genoux avant de couler le long de ses jambes. Si elle ne bouge pas, elle va patauger dans sa propre transpiration. Il est temps de se ressaisir. Elle pose ses mains sur les accoudoirs, inspire un grand coup et s’extirpe du fauteuil. Un vertige la saisit aussitôt et elle vacille. La touffeur pèse comme une chape de plomb et qu’elle n’ait rien mangé de la journée n’arrange pas la situation. Mais pour une fois que sa mère ne la suivait pas à la trace pour l’obliger à avaler ce qu’elle irait vomir quelques minutes plus tard aux toilettes, Lisa en a profité. Aucune envie de devenir une grosse vache comme Beckie qui n’a d’enviable que son teint laiteux, sa peau fine et veloutée, sans ces poils sombres et disgracieux auxquels faire constamment la chasse et qui complexent Lisa depuis la puberté. En revanche pour rien au monde elle n’échangerait sa fine et svelte silhouette de danseuse contre les rondeurs adipeuses de sa sœur. « Une véritable dentelle », a même susurré son cousin en l’examinant plus longtemps que la bienséance ne l’autorise, avant de préciser avec un sourire plein de sous-entendus « tu me rappelles quelqu’un ». Elle a beau être son aînée de quelques mois, Lisa n’a su que répondre, se sentant rougir de confusion et de plaisir. Il faut dire à sa décharge que le jeune homme est joli comme une fille, avec ses cheveux blonds tombant en mèches souples autour de son visage délicat et ses yeux transparents couleur d’eau de roche, soyeux comme le velours. Il la fixait comme s’il ne l’avait jamais vue auparavant. Un regard d’homme, à la fois glacial et brûlant.
En y repensant, Lisa sent une bouffée d’émotion la submerger qu’elle a tôt fait de mettre sur le compte de la fatigue. Il faudrait qu’elle boive, mais le buffet est à l’autre bout de la pièce. À pas lents, elle commence sa progression. Personne ne la remarque. La plupart des invités se sont réfugiés dans l’immense serre construite à l’ouest du château. Sur la piste, l’éternel couple d’amoureux transis qui se collent l’un à l’autre avec un air béat. Lisa esquisse une mimique de dégoût. C’est déjà difficile d’accepter son propre corps, alors devoir endurer le contact d’un homme suant sang et eau et y trouver de surcroît du plaisir, merci bien ! Elle se verse un grand verre d’eau froide, y laisse tomber plusieurs glaçons puis passe et repasse le cristal le long de son visage brûlant, en défaille presque de soulagement.
Par la porte-fenêtre ouverte, les bois paraissent déjà plus proches. Prenant son courage à deux mains, elle s’engouffre dans la fournaise. Le résultat est immédiat. Elle suffoque tandis que sa robe s’assombrit un peu plus, collant à son corps diaphane telle une seconde peau indécente. Elle n’en a cure. Il est trop tard pour reculer à présent. Courant à demi comme dans un rêve, elle dévale les marches vers la pelouse, foule sans précaution le gazon desséché. Les lourdes branches des chênes centenaires se penchent sur elle, l’invitent à profiter au plus vite de leur fraîcheur inespérée. Elle s’enfonce dans leur obscurité bienfaisante, ralentit l’allure. Une brise légère s’insinue sous sa jupe, frôle le fin jupon de soie. Lisa n’en peut plus. Elle jette un bref regard derrière elle. Le château a quasiment disparu. Il n’y a plus que le silence à peine troublé par quelques chants d’oiseaux.
En continuant son chemin, la jeune fille sait qu’elle va atteindre l’étang dans lequel il est interdit de se baigner. Son oncle, qui sait toujours tout mieux que quiconque, prétend que l’eau stagnante est mauvaise pour la santé. Aujourd’hui, rien ne saurait être plus néfaste que la chaleur. Lisa avance d’un pas résolu jusqu’à la berge. La végétation semble encore plus dense qu’à sa dernière visite. Le fond sombre, et sans nul doute marécageux, laisse passer des brassées de joncs et d’herbes noires. Que lui importe ? Il en faut plus pour la faire reculer lorsque son obsession est de flotter nue dans l’eau glacée.
Vite, elle se déshabille et ces simples gestes lui arrachent un vibrant soupir de satisfaction. Elle imagine un éventuel spectateur l’espionnant, sans en éprouver aucune honte. Elle se sait gracieuse et féminine, plus belle nue que fagotée dans une robe maculée de sueur. Elle étire son corps souple, libéré de toute entrave, puis s’approche de l’eau, y glisse un pied prudent. Le sol est dur. Lisa préfère ne pas imaginer sur quoi elle marche et se concentre sur la fraîcheur tellement agréable. Sans résister davantage à la tentation, elle entre dans l’étang jusqu’à la taille. Un frisson la laisse haletante, qui l’oblige à suspendre sa progression. Comment l’eau peut-elle être aussi froide, d’une température quasi polaire ? Sans doute le phénomène est-il dû à l’absence permanente de soleil à cet endroit des bois.
Dans les fourrés derrière elle, un craquement se fait entendre. Lisa se retourne aussitôt, les mains posées en coques protectrices sur sa poitrine avant de les écarter tout aussi vite. Est-elle sotte ! Sans doute n’est-ce qu’un animal apeuré de la voir envahir son territoire. Elle s’avance un peu plus. L’eau effleure ses seins qui se dressent à la surface. Une onde inhabituelle la transperce, qu’elle ne comprend pas mais trouve cependant délicieuse. Craignant de s’évanouir, elle s’asperge les bras et la nuque, sent son corps se raidir, ses muscles s’ankyloser. Il est temps d’y aller.
Lisa plonge tête la première, s’éloigne de la rive en quelques brasses amples et lentes. Elle ne peut plus entendre les frôlements qui ont repris sur la rive, et se rapprochent.
Dommage pour elle.
Chapitre 1

Dimanche 27 mars, 4 heures

Un bref éclair de lucidité et Victoire Meldec rompt le charme, roule sur le côté, lance les jambes hors des draps et prend appui sur sa hanche avant de se redresser. <

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