Nous sommes des loups
237 pages
Français

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Description


Un thriller au cœur de la jeunesse dorée




Une meute : bande d’adolescents favorisés par la société, qui sombre dans la criminalité.



Un but : assouvir une vengeance sur la vie, leurs parents et le monde qu’on leur lègue, et qu’ils veulent « nettoyer » en supprimant les nuisibles.



Un chef dominant qui va asseoir son pouvoir sur le groupe.



Des policiers qui piétinent...



Une question : peut-on changer le monde sans changer soi-même ?



Sujets

Informations

Publié par
Nombre de lectures 16
EAN13 9782381535920
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0090€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Nous sommes des loups (et vous êtes la proie)

 
 
La SAS 2C4L — NOMBRE7, ainsi que tous les prestataires de production participant à la réalisation de cet ouvrage ne sauraient être tenus pour responsables de quelque manière que ce soit, du contenu en général, de la portée du contenu du texte, ni de la teneur de certains propos en particulier, contenus dans cet ouvrage ni dans quelque ouvrage qu’ils produisent à la demande et pour le compte d’un auteur ou d’un éditeur tiers, qui en endosse la pleine et entière responsabilité

Graeme VILLERET
Nous sommes des loups (et vous êtes la proie)


 
À Fanny
À mes amis
 
À toutes celles et ceux qui se sont crus assez jeunes et forts pour renverser le monde
 
 
Les loups aboient et la meute mord
 
1. Nous sommes des loups
Et vous êtes la proie.
 
2. Nous sommes des loups
Et nous chassons en meute.
3. Et les hommes se dévorent
Des perles de sueur glacées comme des lames de rasoir coulaient sur sa nuque. Sur son front. Son nez. Il jeta un œil autour de lui. Personne. Pas un bruit à part une voiture qui passait dans la rue à vive allure, loin au-dessus. Il faisait frais. Le halo lumineux de la ville embellissait le ciel clair. Une belle nuit pour mourir. Ses yeux étaient fous. Il comprima encore plus fort les cheveux du type, qui éructa, dans un filet de sang :

—  Non, non, je t’en supplie !…
La vengeance est froide et incisive comme une lame découpe la viande.
 
4. Antoine
Antoine. Dix-sept ans. Lycée Henri IV, Paris 5 e . Terminale. Peu importe la spécialité, il était promis à un bel avenir. Beau comme un paquet de fric déposé au creux du couffin à sa naissance, l’avenir. Père PDG d’une banque d’affaires championne de la gestion de fortune dans le 8 e . Mère rédactrice en chef d’un magazine de mode en vue. Branchée et écumant toutes les Fashion Week de la planète. Une semaine sur deux, donc.
HEC l’année prochaine. Si tout va bien. Impossible que tout aille mal. Antoine avait des « facilités » comme on dit pudiquement. Il bossait normalement, sans plus. Obtenait de bonnes moyennes. Un élève doué, un grand avenir professionnel devant lui. Beau comme un MBA d’Harvard déposé dans l’escarcelle, l’avenir professionnel.
Vacances d’été à Saint-Tropez, villa familiale, piscine extérieure avec vue, depuis toujours. L’hiver à Courchevel, chalet familial, piscine intérieure avec vue, depuis toujours. De temps en temps, un saut à Miami Beach, à Malaga ou Ibiza pour s’amuser, à Saint-Barth pour le plaisir, à Dubaï pour les affaires de son père. Hôtels de luxe, jamais sous les cinq étoiles. La famille, toujours la famille. Le fric, toujours le fric, sans jamais en parler.
Tout. Tout était possible. Tout s’obtenait. Même plus besoin de demander, depuis qu’Antoine avait sa propre carte de crédit, d’un noir de jais, banque inconnue du grand public. Aucune idée de combien il y avait sur le compte. De ce qu’il dépensait. Sa mère ne lui en parlait pas. Son père rarement. Sauf pour lui dire qu’il y avait des limites à ne pas franchir. Sans jamais préciser lesquelles.
Pas de limites, donc.
Un grand frère, beaucoup plus vieux. Trente ans. Avocat d’affaires entre Paris et New York. Plus souvent à New York d’ailleurs, fuyant les conventions familiales. Loft immense à Manhattan, appartement cosy dans le Marais. Gay comme les détestait son père. Qui avait fini par s’y faire. « Foutue révolution des mœurs », disait-il parfois. Foutu 21 e  siècle qui s’autorisait tous les excès. Heureux 21 e  siècle, qui autorisait tous les excès, pensait son frère.
Oui, chacun est libre de tout, pensait Antoine.
Sa mère en était triste, un peu, mais elle s’y était faite aussi, bien forcée. Mélancolique. Attendant impatiemment d’être grand-mère et un petit qui n’arriverait probablement jamais. Son frère ne s’était pas fixé. Il n’avait jamais vraiment présenté de conjoint. Seulement de vagues connaissances. Il était libre. Libre et friqué.
Le fric rend libre.
Une grande sœur. Plus proche d’Antoine. Marie. À peine sortie des études. Vingt-cinq ans, une planification gestative parfaite. Cinq ans d’écart avec l’ainé. Huit ans avec lui. Ni trop proche, ni trop éloigné. Antoine était un accident sur le tard. Une manière de ressouder un vieux truc qu’on appelle le couple. Un concept d’avant. Au 20 e  siècle. Autant parler de Jurassique. Une distance, un écart suffisant pour les études des enfants et ne pas être trop emmerdés par les couches et les biberons, selon ses parents.
Marketing, médecine, littérature. Sa sœur n’avait su choisir. Éternelle insatisfaite, compulsive, girly , emmerdeuse et un brin bitch . Les relations maternelles l’avaient fait entrer chez un grand éditeur. Elle adorait. C’était tout près de l’appartement familial. Paris 6 e . Sur le jardin du Luxembourg. Elle rentrait chaque soir à pieds, lisait et discutait avec Marta, la bonne. Elle était courtisée depuis peu par un jeune écrivain, Steve. Talentueux. Bankable , en somme. Il était beau, il était charmant, il se la jouait bohème, cheveux dans le vent — un poil trop longs les cheveux — et possédait une voiture de sport. Décapotable. Pour le plaisir. Car « tout est plaisir dans la vie » disait-il. Adepte de Formule 1 et de tout ce qui allait vite. Sportif. Un gars parfait. Vingt-sept ans. Un connard sympathique et prétentieux, imberbe autant qu’imbu de lui-même. Blond, nez légèrement trop aquilin, mince et grand, fort en gueule et en thème. Libéral et lèche-cul avec le pognon. Souhaitant l’avènement du peuple, mais pas trop. Sans la violence et avec respect des institutions. Élans révolutionnaires de salon. De quoi encanailler une famille bourgeoise durant les discussions courtoises de repas sans aspérités, et rassurer un beau-père financier.
Antoine s’entendait bien avec Steve, mais ça ne durerait pas. Antoine avait toujours été d’accord avec Steve sur un point : ce dernier pensait qu’on devait mourir à vingt-sept ans. Les plus grands étaient morts à vingt-sept ans. Jim Morrison, Jimi Hendrix, Kurt Cobain. Et tellement d’autres. Mais pas que. Trente-neuf ans était aussi un bon âge. Che Guevara, Boris Vian. Que des artistes, des grands. Écrivain, il mourrait bientôt, donc. Au faîte.
Marie rêvait d’une belle robe de mariée. D’une garden party dans les jardins d’un château prestigieux. Elle avait déjà prévu les robes des demoiselles d’honneur, dans les détails jusqu’aux ceintures en soie. Formes, couleurs. Et une longue traîne pour sa robe, comme dans les comédies romantiques anglaises. Sa sœur rêvait de s’enfermer dans un mariage arrangé comme la journée la plus parfaite de toute sa vie. Comment pouvait-on passer autant de temps à préparer quelque chose comme la journée la plus parfaite de toute sa vie ? Ça coûterait beaucoup d’argent. Son père était évidemment d’accord pour tout payer. Le bonheur de sa fille passait avant tout. Sa mère était évidemment d’accord pour l’aider à préparer sa journée la plus parfaite. La réputation de sa famille, de sa fille en particulier, passait avant tout. Élégance. Un mariage friqué. Parfait et friqué.
Le fric asservit.
Antoine était un accident, donc. Un dernier coup pour la route. Des géniteurs pourtant trop occupés pour s’occuper de lui quand il était petit. Comme aller le chercher à l’école. Comme lui faire réciter ses leçons. Comme lui donner à manger. Le changer. Le promener. Lui renvoyer la balle dans le parc. Aller l’encourager aux compétitions sportives. Jouer au foot ou lui lire une histoire avant qu’il s’endorme. Comme être présents.
Marta était là. Depuis toujours. Antoine n’avait connu qu’elle. Petite, forte, des hanches à l’épaisseur rassurante comme une peluche, laide, souriante et douce comme un savon au lait. Disponible, gentille et nonchalante comme une caricature de nounou. Toujours là. Du 1 er  janvier au 31 décembre. Pas de famille, sauf celle d’Antoine. Les trois enfants, l’un après l’autre. Pas de vie, sauf celle de s’occuper des enfants, d’Antoine. Ménage, bouffe, courses, devoirs du petit. De temps en temps un cinéma, une pâtisserie et un thé avec une copine discrète comme elle. La vie de Marta se limitait aux 6 e et 5 e  arrondissements de Paris, parfois le 7 e selon les courses à faire. Courchevel l’hiver, Saint-Tropez l’été. Impossible de savoir ce qu’elle faisait de son argent gagné et épargné depuis tout ce temps. Pas d’enfants, pas d’homme déclaré. Pas d’histoire, pas de passé. Pas d’avenir. Une vie au service des autres, sans rien au bout qu’un cercueil de bois de médiocre qualité et une croix de pacotille brillante posée dessus. Clouée, enfoncée à grand coups de marteau, la croix. Comme un poignard dans le bois tendre d’une vie oubliée.
Il paraît qu’ils font des cercueils en cartons.
 
5. Fabrice
Fabrice. Dix-sept ans. Lycée Henri IV, Paris 5 e . Terminale. Peu importe la spécialité, il était promis à un bel avenir. De toute façon, seuls les maths l’intéressaient. Il aimait jouer avec les chiffres, les retourner dans tous les sens, triturer les équations, chasser sur les terres des nombres premiers. Chercher un sens. Juste pour chercher. Une étendue galactique à découvrir. Un jeu infini, surprenant, de quoi combler le désert d’une vie terrestre. Le reste l’emmerdait. Il comprenait bien le principe. Mais ça l’emmerdait profondément. Il se faisait chier en cours. C’était obligatoire. De toute façon, son père l’avait prévenu, s’il n’avait pas son bac, il lui coupait les vivres. Conneries. Menaces de merde, comme d’habitude.
Père bedonnant autant que friqué, assez pour être tranquille et se promener le dimanche en famille à Deauville, l’air suffisant de ceux dont les fins de mois ressemblent à une retraite au soleil. Nonchalance en tout temps. Jamais pressé. Traits détendus et bouffis. Cigare et whisky rare sur les planches, entre deux grains de sable écartés d’un geste indolent. Le petit luxe incarné et reposant. Chiant comme la mort, pensait Fabrice.
Mère trop présente. Obsédante. Surveilleresse comme une matonne de centrale. Enregistrant tout telle une GoPro avec micro intégré. Reproches à foison, câlins trop appuyés, excessive en tout. Reprises en main de tous les instants. Assis sur sa chaise. Droit. La position des épaules. Droites. Le couteau avec la main. Droite. La fourchette. À gauche. On demande avant de sortir de table. On se tient. Droit. On ne parle pas la bouche pleine. On écoute les adultes. On aide les petites vieilles à traverser la rue. Après s’être mouché.
Mère poule protégeant son fils, griffes acérées en permanence contre les agressions extérieures. Son fils. Unique. Parfait. Fragile. D’une beauté d’amour. Bronzé mais pas trop l’été, blanc, mais pas maladivement laiteux l’hiver. Juste ce qu’il faut. Toujours juste ce qu’il faut. Jamais moins que ce qu’il faut. Parfois plus. On ne se refait pas.
Protectrice.
Il tomberait toutes les filles, elle en était persuadée. Mais il n’y en aurait jamais aucune assez bien pour lui. Aucune à la hauteur de sa mère. Trop supérieure. Du moins c’est ce qu’elle imaginait. Elle y croyait tellement fort qu’il lui arrivait encore quelquefois d’aller chercher son fils à la sortie des cours. Sans prévenir. Surveillant de loin la sortie pagailleuse du lycée, ses petites grues de seize ans aux jupes trop courtes et aux jambes trop longues et trop fines pour être honnêtes. Scrutant le moindre regard de son fils détourné sur un minois blond au carré, dents blanches carnassières, peau douce de bébé et déjà un peu traînée de faubourg. Tout ce qu’elle avait été quelques décennies auparavant. S’accrochant alors au premier bon parti venu, histoire d’en avoir un elle aussi. Comme une partie de chasse à courre d’un autre temps. Une vénerie entre jeunes gens de bonne famille qui se perpétuait indéfiniment. Et qui le ferait encore tant qu’il y aurait des hormones et un peu de chimie dans les corps adolescents. Et surtout tant qu’il y aurait du fric, et que ce fric conditionnerait l’adresse future de l’hôtel particulier conjugal.
Elle aurait préféré rive droite. 16 e . 17 e  sud à la rigueur. Ou 8 e , mais proche du parc Monceau, sinon cela ne valait pas le coup. Trop de touristes dans le 8 e . Enfin. La rive gauche, on s’y fait. C’est bien aussi. 6 e . Elle aimait se promener au Luxembourg, flâner dans les petites rues à boutiques chics du côté de Saint-Germain-des-Prés, boire un thé sur les terrasses protégées, bien entourée d’amies du même monde. Plutôt des comparses, des camarades prophylactiques, un patronage mutualisé.
C’était son leitmotiv. La protection. La sécurité. En tout temps. À toute occasion. Partout. Elle ne supportait pas l’anarchie. La saleté des masses laborieuses, la crasse des pauvres. Ce monde grouillant. Ordures dispersées. Tache dans l’urbanité. Crachats sur le trottoir. Marque de fabrique de la racaille. À nettoyer au kärcher. Crachats et racaille en même temps. Elle rejetait violemment, âprement, tout ce qui sortait du cadre, ce qui dépassait du convenu. Toute différence. En dehors de ses sentiers rebattus, point de salut. Elle ne supportait pas la tolérance forcenée des bobos. Elle trouvait cet accueil à bras ouverts de la misère du monde entier intolérable, infect. Elle était raciste et xénophobe, et sans s’en vanter, elle trouvait que le bleu indigo politique lui convenait très bien. L’Église était là pour la protéger de cette affligeante portion de l’humanité que sont les autres. Elle ne s’embarrassait que peu de certains principes de cette morale, préceptes récités à voix haute d’un prétoire supérieur comme s’ils descendaient du ciel — toute bigote qu’elle fut — des notions absconses comme le partage, la tolérance ou l’amour de tous. Elle choisissait ses axiomes selon ses propres codes, comme on choisit les combats que l’on mène afin de ne jamais perdre.
Car elle ne pouvait perdre la face non plus. L’hypocrisie, elle connaissait par cœur. L’humilité, par contre, se résumait pour elle au mot humiliation. Et c’était inacceptable. Son mari en faisait parfois les frais, lui qui, comme tous les hommes, se retrouvait après deux décennies de vie commune n’être pas assez à la hauteur d’une femme qui l’avait choisi comme on compulse un catalogue du Bon Marché. On regarde le produit, on le juge illico, et s’il convient on finit sur le prix. C’est à ce moment clé que l’on calcule un rapport qualité-prix. Enfin, on se décide.
Sauf que tout produit s’use avec le temps. Une obsolescence programmée. Un truc qu’on ne peut garantir. L’homme fait partie des produits qui s’usent avec le temps, mais qui ne sont que difficilement jetables.
Son mari avait grossi énormément avec les années, rattrapé par les repas d’affaires, le regard transi sur la télévision, un cul constamment vissé dans une voiture de luxe ou un fauteuil de conseil d’administration. Il la décevait dès qu’il le pouvait. Par ses indécisions, petites et grosses, ses compromissions constantes, sa perte de cheveux, sa lâcheté bonhomme face à l’adversité. Sa mollesse à gagner même de l’argent.
Ses amies étaient toutes d’accord, et possédaient le même exemplaire à la maison. À part l’une d’entre elles, car dans un groupe il faut toujours une emmerdeuse qui simule l’orgasme en croyant vraiment qu’elle jouit d’un homme qu’elle aime et qu’elle trouve beau. Il y en a toujours des comme ça. On finit par ne plus les écouter. Elles sont présentes, mais leur parole a fini par être considérablement décrédibilisée par l’action conjuguée de la bande. Comme une sauvegarde morale collective, le fameux patronage. On ne peut tolérer de dissidence, surtout pas venant de l’intérieur. Une femme amoureuse est dangereuse. Elle est capable de tout, notamment de tout donner. Or la base des activités de la bande d’amies était de prendre. Tout. Et de ne rien redistribuer qui ne soit nécessaire à la survie. Elles étaient en mode survivance, un survivalisme de femmes riches dans ce qu’elles considéraient comme un monde de misère. Elles s’adaptaient à leur environnement, le 6 e  arrondissement de Paris, et savaient sortir les griffes quand il le fallait. Avec plantée dans le ventre la constante peur de tout ce qui les entourait, crainte indéboulonnable comme le sont les rivets de l’architecture eiffelienne.
La peur se consume dans l’ignorance et engendre la haine.
Fabrice avait fini par comprendre ce qui faisait avancer, ce qui faisait vivre sa mère. Ce mode survie de tous les instants, cette frayeur de la consomption imminente de son petit monde. Même si ce monde relevait pleinement du fantasme. Il ne supportait plus cette mère. Mais un adolescent peut-il sauter le stade des parents insupportables ? Tous deux étaient devenus pour lui de simples pourvoyeurs. Argent, bouffe, toit, vacances, sorties et vêtements choisis avec soin. Il était à leur image, celle d’une génération gâtée dans un univers clos par des boulevards ceinturant le centre de Paris, frontières invisibles entre les mondes, espace légèrement entrouvert sur les vertes forêts de l’ouest.
Fabrice avait hâte de passer à autre chose. Les maths aideraient à surmonter les prochains mois.
Pour le reste…
 
6. Max
Max. Dix-sept ans. Lycée Henri IV, Paris 5 e . Terminale. Peu importe la spécialité, il était promis à un bel avenir. Commerçant probablement, l’avenir. Mais pas n’importe quel commerçant. Le premier de France, et pourquoi pas d’Europe. Restait le monde à conquérir, mais c’était en cours. Son père l’y préparait depuis qu’il était tout gosse. Max aimait ça. Compter. L’argent.
Il avait commencé par collectionner les pièces tout môme. Mais contrairement aux gamins qui se tapent des kilos de pièces orange qui ne rapportent rien au final, lui préférait celles de deux euros. Pas moins. Pourquoi viser petit ? Il fallait voir grand, toujours. Regarder de l’avant et développer sa vision en grand. Viser le top. Comme les notes en classe. Sur 20, il ne visait jamais autre chose que le 20. Il ne réussissait pas toujours, bien sûr, mais l’objectif était d’atteindre le maximum. Il considérait comme des minables ceux de ses camarades qui avaient pour seul objectif dans la vie d’obtenir une note de 10 minimum, la moyenne, afin de passer en classe supérieure. Ce fameux baccalauréat que tous redoutaient, lui l’attendait de pied ferme. Il était confiant, comme toujours. « Ne doute jamais », telles étaient les paroles de son père, ce dieu vivant.
Un dieu du commerce, redoutable en affaires. Un grand patron craint de ses salariés, de ses partenaires, de ses adversaires. Un maître du monde qui savait faire plier toutes les volontés contraires à ses intérêts. Seul contre tous. Avec classe, élégance. Max tenait de son père. Et de cette sérénade : l’excellence. L’excellence, en tout.
Sportif, il se donnait à fond dans l’instant. Son père le poussait, l’encourageait constamment. Dès qu’il le pouvait, il était présent à chacune de ses prestations sportives. Karaté, cheval, golf, volley, kendo, tennis. Max entrait en compétition à chaque instant, comme un affrontement, un combat à mener. Il se devait de finir premier, le meilleur en tout. Il s’entraînait beaucoup, chaque semaine, presque chaque jour.
Il fallait assurer la fierté de son père. La valorisation personnelle d’un homme, un vrai, passait par cet état d’esprit compétitif. Encore des paroles saines, réconfortantes dans un monde sans pitié. Un monde où seuls les plus forts survivraient au bout du compte.
Max n’avait peur de rien ni personne.
Entre ses cours, ses activités sportives et ses potes du lycée, sa vie était bien remplie, réglée du lundi au dimanche, du lever au coucher du soleil. Et c’était ce dont il avait besoin. Il lui fallait être organisé. Une organisation infaillible. La moindre défaillance foutait un bordel sans nom dans son emploi du temps. Il ne supportait pas cela. Et se méfiait comme de la peste de l’imprévu, de l’improvisation dont faisaient parfois preuve ses amis. Il abhorrait au plus haut point les surprises.
Jusque dans les repas. À chaque jour son plat, et pas un autre. Rares étaient les fantaisies. À la rigueur, le dimanche soir, pour se détendre, il pouvait hésiter entre une pizza maison ou un plat de lasagnes maison. De toute manière, il détestait ce qui n’était pas fait maison, et frais surtout. On ne pouvait lui servir du réchauffé, des restes, ou des plats préparés industriels. Encore moins du surgelé. En cas de manquement à son régime strict de sportif, équilibré au point de rupture, il pouvait développer une colère noire. Épaisse et visqueuse comme la nappe d’un pétrole sale déposé sur les blanches ailes d’un majestueux oiseau de mer. Une haine profonde s’ensuivait ensuite durant des jours, où il ne mettait plus les pieds au sacro-saint repas de famille, jusqu’à ce qu’on lui présente des excuses ou ce qui ressemblerait à une attrition. Il se préparait à son rôle de maître du monde.
Épicier, mais de luxe.
Sa mère était morte alors qu’il était très jeune, donnant naissance à son deuxième enfant, une petite fille qui n’avait survécu que quelques semaines. Il avait été affecté gravement par cette perte immense. C’était une chose difficilement concevable pour un esprit enfantin et gaie comme il pouvait l’être auparavant. Cette tragédie l’avait forgé dans l’adversité. Il était devenu un roc, imperméable aux sentiments et à la moindre manifestation extérieure de joie. Tout n’était devenu que devoir et avenir brillant. Son père était tout.
Il en voulait au monde, à ces minables qui avaient encore leur mère et ne la méritaient pas. Il en voulait aux petites filles, ces tueuses de maman. Sa mort n’aurait jamais dû avoir lieu. Pas dans son monde. Pas dans son 7 e . Quartier froid et lisse, surprotégé, surpolicé, et qui avait quand même laissé sa mère mourir dans d’atroces souffrances. Il en voulait à cette clinique privée où elle était morte. Pour lui, ses médecins étaient responsables et il ne voulait rien entendre qui n’aille dans le sens de ses convictions. Il s’était promis, sans jamais en parler à personne, même son plus proche ami, de venger sa mère. Quand il en aurait les moyens, le temps et le loisir. Oui, ce serait un loisir que de les torturer jusqu’à l’os.
Il mûrissait sa vengeance depuis tout gamin. Le soir dans son lit, il avait mille fois inventé des supplices toujours plus sophistiqués, cruels, à destination des coupables, avant de sombrer dans des cauchemars d’enfants insondables et noirs. Puis les cauchemars s’étaient espacés avec les années, les crises d’angoisse aussi. Il avait fini par entendre la voix d’un père, devenue rassurante après des années de chute libre, comme un parachute qui s’ouvre brusquement après des milliers de mètres de vide parcourus à la vitesse d’un cœur décroché, remonté jusqu’à la gorge, au bord de rendre, ivre d’oxygène et de poumons en feu.
L’espoir d’une vengeance prochaine le maintenait en éveil. En vie. C’était comme une boussole indiquant toujours où se trouvait sa destination. Il n’avait même pas imaginé la suite. Qu’y avait-il ensuite ? Il n’en savait rien. Mais il n’envisageait pas construire quelque chose, se marier ou faire des enfants sans cette base. Ciment solide. La vengeance de sa mère. Ce serait comme une renaissance. Oui, il naîtrait à nouveau, et pourrait vivre, enfin. Se sentir libéré de ses propres chaînes, ses propres démons.
Il surveillait, sans trop y prendre garde ni trop sérieusement, les bourreaux de sa mère. Il connaissait certaines de leurs habitudes. Leurs adresses personnelles. Il les avait suivis, l’un après l’autre, depuis leur sortie de la clinique jusque chez eux. Comme ça, sur un coup de tête, un soir qu’il rentrait un peu plus tard du lycée et qu’il avait fait un détour, comme souvent et malgré son agenda serré, afin de passer devant l’établissement mortuaire.
La façade de marbre — vrai ou faux il ne le savait pas et s’en fichait bien —, blanche à l’origine, était devenue grise avec le temps. Le bâtiment tout entier accueillait cette clinique, très réputée. Très chère. Des voitures de luxe stationnaient sans cesse devant. Chauffeurs et gardes du corps faisaient le pied de grue. On venait du monde entier accoucher ici, profiter des meilleurs spécialistes en gynécologie obstétrique. Pas une femme de dictateur qui ne consulte ici. C’était à la mode, c’était chic, c’était sécuritaire, loin des yeux d’un peuple abruti par la propagande et la matraque à l’autre bout du monde.
Max avait la vengeance froide comme un cadavre de la veille.

7. Alice
Alice. Seize ans. Lycée Henri IV, Paris 5 e . Terminale. Peu importe la spécialité, elle était promise à un bel avenir. Longiligne, brune, petit carré, assez jolie, mais pas assez pour prétendre être la fille la plus « populaire » du lycée. Elle le savait. Ce sont des choses que les adolescentes sentent. Mais elle se sentait bien dans sa peau. Aucune peur du lendemain, pas comme dans les lycées des banlieues pourries, où les jeunes ne savent jamais de quoi sera fait un avenir qu’ils n’ont pas. L’avenir. Elle y pensait constamment. Chaque jour. C’était une obsession. Elle ne savait vraiment pas quoi faire de sa vie.
Une chose était certaine, elle ne voulait surtout pas de celle de sa mère. Ses parents étaient de vieux cons, sclérosés, rigides et secs comme des manches de bois brut abandonné sur la plage. Ils avaient peur de tout. Une vie triste, renfermée dans un cocon, un monde à part, celui des gens riches, tellement riches qu’ils se sentaient visés en permanence pas une vindicte populaire. Agissaient comme si on allait tout leur prendre, eux qui avaient tout. Qu’ils en avaient donc des choses à perdre !
Une vie très confortable. Faire tout ce que l’on désire. Voyager, découvrir, apprendre, rencontrer. Les possibilités étaient immenses, insaisissables. Et pourtant, ils ne faisaient rien. Ou plutôt toujours la même chose. Ils allaient en vacances chaque année dans les mêmes endroits, voyaient toujours les mêmes amis, sans changer de monde, sans rien partager. Ils ne connaissaient pas cette planète, ils en ignoraient la richesse. Si Alice prononçait le mot « richesse », sa mère pensait aussitôt « argent ». Elle ne voyait pas, ne comprenait pas ce que sa fille entendait d’autre par là. « Richesse culturelle. » C’était pourtant pas compliqué. C’était ça la vraie richesse. L’argent était d’une saleté absolue aux yeux d’Alice. Elle éprouvait une rare aversion pour ce mot. Détestait entendre les autres en parler. Ses parents surtout. Des chiffres, uniquement des chiffres. Des calculs froids et rémunérateurs, à l’encontre des valeurs humaines. L’inverse du bonheur et de la vie, de l’amour, de la joie, de la beauté. Quelle laideur ! L’argent était pour elle comme ces feuilles qui s’accumulent aux pieds des arbres et pourrissent au fil du temps. Elles finissent par former un terreau fertile sur lequel tout pousse. Puis meure et pourri à son tour. Et reste sur place. Génération après génération.
Son exécration de l’argent était une facilité de petite fille gâtée. Elle n’en avait pas besoin. Ou du moins, elle ne se rendait pas compte que ses besoins primaires étaient comblés au-delà de ses espérances. Grâce à l’argent de ses parents. Mais ça n’a rien à voir.
iPhone dernier cri chaque année. iPad dernier cri chaque année. Le petit MacBook Air qui va bien, le dernier, chaque année, avec écran haute définition et toutes les options fabuleuses dont elle ne savait pas se servir, mais qui sont in-dis-pen-sables, tu comprends papa, si elle voulait travailler correctement au lycée. Normal. Et puis tous les accessoires. Les plus beaux. Les plus chers. Collection de montres — connectées et non — bijoux, bracelets pas en toc. Elle ne supportait pas le faux sur sa peau, c’était allergénique. Et psychologique aussi, un peu.
Fringues à la mode, la dernière mode, celle de cette semaine. Pas la semaine dernière. Elle ne pouvait se permettre d’être has been car c’était la guerre au lycée entre les filles pour s’habiller à la dernière mode. Chaque samedi, il fallait trouver quelque chose de nouveau, que personne ne possédait encore. Impossible de porter le même truc que Machine , cette ringarde. La dernière fois qu’elle avait dû faire les boutiques, c’était il y a trois mois. Jamais elle ne trouverait un mec, celle-là. En plus, elle avait grossi depuis le mois dernier, elle bouffait trop, c’était certain. Ça la boudinait. Les jeans serrés, c’est pas pour tout le monde. Le cul bien moulé, c’est tout un art, il faut y aller au millimètre. C’est précis. C’est comme un MacBook Air. Faut prendre toutes les options, mais faut pas que ça se voit sur les côtés. C’est inside , et si tu ne comprends pas ça, tu mets des robes de grand-mère et tu ne cours plus dans la même catégorie que les Formule 1.
Mais Alice ne se rendait pas compte que tout cela coûtait autre chose que de grands sourires à papa. L’argent, elle s’en foutait. Elle n’en avait pas besoin, paraît-il.
Les enfants sont d’une ingratitude.
Alice était une Ferrari. Elle faisait la course dans le trio de tête. Mais elle savait qu’elle n’était pas la plus belle. Non. Il fallait être blonde pour ça. Et cette salope de Carla, avec son carré blond long et ses cheveux fins au vent, ce geste sexy de la tête pour ramener ses mèches sur le côté qui semblait affoler les mecs, son cul de déesse sans qu’elle ait l’air de ne rien faire pour, son air d’ingénue puante, ses jupes trop courtes pour être honnêtes, ses regards en coin, bien appuyés, bien pesés, quand elle regardait un mec plus âgé en déambulant aux abords de la fac de l’autre côté de la place du Panthéon, avec ses yeux bleus comme le lagon de Bora-Bora, ses petits seins pointus qui transperçaient les yeux des garçons, ses longues jambes parfaites et son avenir de top-modèle vedette. Elle posait déjà pour des photos, elle défilait un peu. Elle ne voulait pas aller trop vite, il paraît. Toutes les filles du lycée étaient jalouses, l’enviaient. Alice aussi. Elle voyageait, elle. Elle bougeait, elle. Elle rencontrait du monde, elle, même si c’était dans un environnement plein de cons et de vieux types aux artères pleines de Viagra. Le père de Carla s’était même arrangé avec le bahut pour qu’elle obtienne un aménagement de son emploi du temps. En plus, elle était plutôt bonne en classe. La conne. C’est injuste d’avoir tout à ce point.
Alors Alice se rattrapait. Elle ne pouvait pas se jeter sur la bouffe. Elle adorait le Nutella pourtant. Mais elle refusait qu’il y en ait à la maison. C’était impossible, sinon elle finissait le pot en moins de deux. Non, elle se jetait sur les fringues. Elle faisait du sport. Elle courait autour du jardin du Luxembourg. Elle faisait un peu plus de tours chaque semaine, jusqu’à en tomber d’épuisement. Elle faisait aussi de la boxe, pour taper sur quelque chose, sur quelqu’un par procuration. Et du volley, pour grandir, et toujours taper sur une balle, la frappant comme on donne une grande baffe à une connasse.
Volonté de fer. Rage. Violence contre les choses, les gens, les injustices. Celles qui la privaient de ce dont elle désirait. C’était à la fois tout et rien. Confus. Un peu flou parfois.
En réalité, le reste du monde, elle s’en foutait. Indifférente. Elle ne faisait pas de politique, mais il y avait un paquet de connards qui la faisaient chier. Elle aurait aimé s’en débarrasser. Mais comment ? Et puis, pour quoi faire ? Après tout, on devait bien pouvoir les éviter, comme les crises d’angoisse. Il fallait qu’elle respire. Courir l’aidait à se sentir mieux, avoir moins de bouffées de chaleur. À accepter pendant quelques heures, seule avec sa musique dans les oreilles, tel un euphorisant, le monde qui l’entourait. Ce petit monde pourtant privilégié, ce cocon soyeux dans lequel on l’enfermait, on la maintenait de force, et qui la protégeait quand même. Peut-être plus d’elle-même que des autres. Elle était couvée comme un oisillon hurlant sa faim, mais elle ne le savait pas. Elle ne le voyait pas. Elle ne s’en rendait pas compte, encore une fois. C’était terrible de ne pas savoir ça. Ne pas se rendre compte de l’amour des autres. Cet amour qui se concrétisait en monnaie sonnante, en argent comptant. Alice coûtait une fortune à ses parents. Ce n’était pas grave, ils voulaient que leur fille soit heureuse, qu’elle ne manque de rien, qu’elle ait tout ce qu’elle désirait. Et ce bonheur passait forcément pas des tas de choses à acheter pour combler ce trou sans fin du désir. Et puis, ils étaient payés en retour sur investissement. En sourires forcés. En bonnes notes.
Sauf quand elle avait ses règles. Putain de règles. Quelle injustice ! Pourquoi seulement les filles ? Et alors pourquoi elle ? Pourquoi était-elle née fille, bordel ? Rien qu’à cause de ce truc immonde, ce sang dégoûtant, cette scène de crime menstruelle, cette douleur abdominale récurrente, comme un bleu au ventre, elle détestait être une fille. Mais ça ne durait pas. Elle prenait désormais la pilule, et ça allait mieux. Ça régulait. Le truc c’est que depuis qu’elle la prenait, elle avait un peu grossi. L’enfer. Il fallait constamment surveiller ça. Se battre contre chaque centimètre. Courir encore et encore. Taper du poing sur un sac de sable. Taper sur la balle.
Pourtant, Alice aimait la plupart du temps être une fille. Il y a des arguments pour. Un paquet. Les fringues, par exemple. Les bijoux. Aussi, elle ne s’imaginait pas de plaisir plus ample que celui de l’orgasme la submergeant sous ses doigts, dans son lit, sous la...

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