Panique à la banque - Tome 1 : La chute de la maison Lehman
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Description

2 septembre 2008, nous sommes à la veille d’un des plus graves cataclysmes financiers de l’histoire moderne. Le cadavre du Président Picquart, patron du Crédit national de France, est retrouvé dans son bureau, une balle dans la tête. Gauthier de Montpazier, Directeur Général et numéro deux de la banque, prévient aussitôt l’Élysée. Mais lorsque il retourne sur les lieux du crime avec un proche conseiller du Président, le corps de Picquart s’est volatilisé ! Craignant que la nouvelle ne provoque une catastrophe sur les marchés, Montpazier charge la seule personne en qui il ait une absolue confiance, Venugopâla Patel – dit Venugo -, le patron de la toute puissante inspection de la banque, de mener son enquête. Remontant la piste du Président Picquart, Venugo s’envole pour New York, où il débarque en pleine tempête financière : malgré les ultimes efforts des autorités américaines et la règle théorique du too big to fail, Lehman Brothers vient de faire faillite. Tandis que Montpazier fait de son mieux pour protéger la banque du cataclysme financier qui déferle sur le monde, Venugo multiplie les aller-retour entre Paris et New York, et essaie de comprendre si l’affaire Lehman a un rapport avec l’assassinat du président du Crédit national de France. Et lequel.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 10 septembre 2015
Nombre de lectures 4
EAN13 9782359301120
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,072€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Collection
• POINT DE RENCONTRE •La chute de la maison Lehman - Droits réservés
ISBN : 978.2.35930.112.0
©SARL Les points sur les i Editeurs
16 Bd. Saint-Germain
75 005 Paris
www.i-editions.comL. Gordon - Olivier Marbot
Panique à la banque
La chute de la maison Lehman
I« Si on en était arrivé là, si l’Empire romain, en Occident, s’était réduit à une coquille vide, qui
pouvait être abolie par un chef barbare sans que nul ne proteste, ce fut à cause d’une série de
coups durs qui avaient commencé exactement un siècle plus tôt »
« Le jour des barbares
Andrinople, 9 août 378 »
Alessandro BarberoVENDREDI 12 SEPTEMBRE 2008, PARIS, 23 H 10
Irène chantonnait.
Quand il n’y avait plus personne dans les bureaux, Irène aimait bien chantonner en travaillant.
Malgré son âge et de méchantes courbatures, elle aimait son travail. Certes, il y avait sans doute
plus palpitant que de faire le ménage au siège d’une grande banque parisienne. Mais Irène aimait
à penser que, comparé au probable destin qui aurait été le sien si elle ne s’était pas résolue à
quitter son Inde natale, c’était presque le paradis.
Ce qu’elle aimait le plus, c’était le nettoyage de la Grande Galerie, ce lieu de pouvoir où elle
croisait parfois les grands messieurs de la Direction Générale. Toujours un mot gentil.
Bonjour, Madame Irène, Comment allez-vous aujourd’hui, Madame Irène ? , Vos douleurs au
dos, ça va mieux Madame Irène ? Ces messieurs importants avaient toujours une attention pour
elle, la modeste employée vieillissante entrée illégalement en France, régularisée après bien des
efforts grâce à l’aide dévouée de militants gentils et attentionnés, eux aussi.
Et votre fille, comment va-t-elle ? C’était la question qui revenait le plus régulièrement. Cet
intérêt non feint pour la progéniture de la femme de ménage indienne leur était venu lorsqu’ils
avaient appris, par le plus grand des hasards, que la fille d’Irène était diplômée d’HEC. Ces
messieurs, malgré leur exquise courtoisie, ne parvenaient pas à cacher tout à fait la stupéfaction
que leur inspirait cet état de fait. Irène, elle, ne s’en émouvait guère. Sa petite n’était pas sotte.
L’école, ça avait marché tout seul, sans qu’il soit besoin de l’aider ni même de la pousser à
travailler. Mention Très Bien au Bac, prépa à Henri IV, reçue à HEC. La petite avait choisi le
commerce pour gagner de l’argent, disait-elle. Beaucoup d’argent. Pour elle et pour sa mère.
L’école avait coûté cher, très cher, mais la petite avait obtenu une bourse. Elle s’était
débrouillée, comme toujours. Bénie soit la France.
À peine diplômée, la petite avait été engagée par une banque concurrente. Quelques jours
plus tard, alors qu’elle nettoyait précisément la Grande Galerie, le Président Picquart, son
Président, s’était planté devant Irène. Les mains sur les hanches, il l’avait toisée d’un air
faussement courroucé, un petit sourire bienveillant démentant l’allure menaçante de ses
sourcils froncés. Madame Irène, je suis très mécontent ! Qu’apprends-je ? Votre fille ? Chez la
concurrence ? Ça ne va pas du tout. Parlez-lui. Ou mieux : envoyez-la moi. Il faut qu’elle
vienne travailler chez nous ! Nous avons besoin de talents.
Le simple fait de repenser à cette scène la fit sourire. Quel homme charmant ! Vidant une
corbeille dans un grand sac poubelle, Irène chantonna de plus belle.
Justement, elle arrivait devant la porte du bureau de ce Président si gentil, si aimable, si
humain. Dernière pièce à nettoyer, ensuite il serait l’heure de ranger son matériel et d’attraper
l’un des derniers métros. L’accès était protégé par un système à combinaison de chiffres, mais
Irène possédait un code universel.
Elle pianota machinalement sur le clavier, entendit le déclic familier du pêne, poussa tout
aussi machinalement la porte et… s’y cogna durement. La serrure, au lieu de s’ouvrir, venait de
se verrouiller.
Connaissant la maniaquerie du Président, Irène n’imaginait pas une seconde qu’il ait pu
quitter son bureau sans le verrouiller. Peut-être était-il encore là, malgré l’heure tardive ? En
s’accroupissant, priant pour que personne ne la surprenne, elle s’aperçut qu’un petit filet de
lumière filtrait sous la porte.
Elle se releva, perplexe. Il arrivait au Président de travailler tard le soir, mais Irène savait par
expérience que dans ces cas-là, il n’était jamais seul. Et qu’on entendait toujours des bruits et
des éclats de voix. Or il régnait un silence absolu.
Intriguée, Irène frappa à la porte. Frappa à nouveau, après quelques secondes.
N’obtenant pas de réponse, elle composa à nouveau son code et entrebâilla timidement la
porte. Une faible lumière tamisée baignait la vaste pièce meublée Louis XV, qui semblait tout à
fait vide. Écartant un peu plus le battant, Irène se décida à entrer, s’engageant dans la pièce d’un
pas mal assuré, comme on pénètre à contrecœur dans une eau un peu trop froide.Tout semblait à sa place. Elle essuya nerveusement ses lunettes – cela faisait longtemps que
le médecin lui conseillait d’en changer – et les rechaussa. C’est alors qu’elle vit la masse
sombre affalée, comme écrasée sur le grand bureau.1.
PARIS, VENDREDI 12 SEPTEMBRE 2008, 23 H 37
La première panique passée, Irène s’était reprise. Elle s’était élancée dans les sombres
couloirs qui allaient zigzagant jusqu’au bureau du gardien de nuit, à l’autre bout de la banque.
L’institution financière, fort soucieuse de son image Grand Siècle, avait échappé à un
déménagement à la Défense et avait maintenu son siège en plein centre de Paris, dans un
superbe immeuble datant du règne de Louis XIV, ce dont, d’ailleurs, l’ensemble du personnel se
félicitait. Certes, les bureaux, hormis ceux de la Direction Générale, étaient parfois un peu
vétustes et biscornus, mais c’était un prix bien modique à payer pour échapper à la dictature
architecturale, impersonnelle et ennuyeuse, de la modernité.
Une dernière volée de marches avalée en toute hâte, Irène, haletante, atteignit enfin le bureau
du gardien de nuit.
Râblé, portant moustache, le quinquagénaire originaire de Vierzon et, comme il se doit,
ancien fonctionnaire de police, considéra d’abord son interlocutrice avec la plus extrême
circonspection. Les propos incohérents d’une femme de ménage dont l’origine ethnique qu’il ne
parvenait pas à déterminer lui paraissait des plus suspectes, ne l’émurent guère et c’est sans
ménagement qu’il la rabroua. Il fallut à Irène des trésors d’entêtement pour qu’enfin le garde,
qu’elle avait saisi par la manche, consente à se lever de son siège, maugréant. Traîné en
remorque jusqu’au bureau présidentiel, l’homme se figea à la vue du corps inerte qui gisait sur
le bureau.
- Nom de Dieu, nom de Dieu, nom de Dieu…
Incapable d’un discours plus élaboré, le gardien rejoignit le bureau à pas lents et hésitants.
Posté à côté du fauteuil, il approcha son visage suffisamment près de celui qui s’écrasait sur le
plateau de bois précieux pour vérifier ce qu’il avait déjà compris. Le corps était celui du
Président Picquart. Reculant vers la porte, l’homme sortit de sa poche un mouchoir douteux
dont il s’enveloppa deux doigts, avant d’actionner l’interrupteur. Le lustre ancien, qui faisait la
fierté de l’occupant des lieux, ainsi qu’une série de lampadaires design bien plus modernes
s’allumèrent simultanément, baignant la pièce d’une clarté agréable, presque apaisante.
- Il ne faut toucher à rien !, lâcha-t-il brutalement à l’intention d’Irène qui le regardait, figée.
Observant attentivement la femme de ménage, il hésita un assez long moment. Détailla son
allure, son visage, son regard. La pauvre semblait encore plus perdue que lui, ce qui lui parut
tout à la fois logique, réconfortant et encourageant.
- Je vais prévenir la direction, finit-il par lui lancer. Je n’aurai plus besoin de vous. Rentrez
chez vous directement et ne vous inquiétez de rien, on vous indiquera la marche à suivre. C’est
la banque qui vous préviendra si la police souhaite vous interroger.
Puis, après un court silence.
- Rappelez-moi votre prénom…
- Irène.
Le ton assuré de la femme déstabilisa le gardien, qui l’aurait préférée apeurée et soumise. Ou
du moins s’attendait à la trouver dans ce genre d’état d’esprit.
- Et surtout Irène… Surtout… Ne parlez de ça à personne ! Personne… C’est extrêmement
important ! Nous nous sommes bien compris n’est-ce pas ?
Irène hocha la tête dignement et s’éloigna dans le couloir sans un bruit, la moquette étouffant
le martèlement de ses pas.
Lorsqu’elle eut disparu, le gardien poussa un soupir. Puis il regagna le couloir où, s’asseyant
sur le beau bureau en chêne de l’appariteur, il sortit de la poche arrière de son pantalon la
feuille de service que tout gardien de nuit se devait de conserver précieusement. La rédaction en
était plutôt intimidante : confidentiel. Ne téléphoner aux domiciles du Président Marcel
Picquart, du Directeur Général Gauthier de Montpazier, et des Membres du Comité Exécutif
qu’en cas d’extrême urgence. Suivaient les numéros de téléphone. C’est donc en tremblant quel’homme composa celui du Directeur Général. Il était exactement 23 heures 37 à la grande
horloge du couloir.
- Allô.
La voix de Gauthier de Montpazier était énergique, malgré l’heure tardive. Le gardien de nuit
n’en fut que plus intimidé.
- Mes respects, Monsieur le Directeur Général, ânonna-t-il, c’est Jules, le gardien de nuit.
- De la maison… enfin… du château ?, répondit le Directeur Général interloqué.
- Non, non, Monsieur… de la banque.
- De la banque ? Vous avez une montre ? Vous connaissez l’heure ? Vous savez la lire au
moins ?
Béatrice, l’épouse du Directeur Général, était déjà couchée, et poussa un long soupir excédé.
- Gauthier, lança-t-elle sans se retourner, combien de fois vous ai-je demandé de dire à vos
connards de la banque de ne pas nous téléphoner à la maison ? Surtout à une heure si tardive et
alors que nous venons de nous coucher !
Gauthier s’abstint de répliquer et reprit la conversation :
- Que se passe-t-il donc, mon ami, pour que vous me dérangiez chez moi à une heure aussi
avancée ?
Jules hésita.
- Monsieur… Monsieur… Monsieur… On a tué le Président !
Gauthier resta quelques secondes sans réaction.
- Qui que vous soyez, c’est une heure un peu tardive pour les canulars téléphoniques. De
plus, il me semble au son de votre voix que vous avez passé l’âge de ces gamineries. Je vais
raccrocher, bonsoir.
- Non, non, non ! Je vous dis la vérité, mot pour mot… pour mot… pour mot…
- Ça vous prend souvent de répéter trois fois la même chose ? Bon, puisque vous êtes le
gardien de nuit, allez à mon bureau, je vous rappelle dans cinq minutes.
Il raccrocha furieux. Dans quelques minutes, il allait téléphoner à son bureau, personne ne
répondrait bien sûr, et il pourrait aller se reposer. Enfin, il valait quand même mieux vérifier.
- Des tarés, marmonna Béatrice qui, porteuse du gène ABCC9, avait besoin de ses huit
heures de sommeil par nuit, pour le moins. Tous des tarés dans cette banque.
Gauthier s’assit au bord du lit, silencieux. Jeta un œil à sa montre. Puis une fois encore. Et
encore. Se levant d’un bond, il gagna la fenêtre, observant le quartier endormi à travers les
découpes du volet métallique. Rien à signaler, la petite rue calme du quartier de La Muette était
déserte et on entendait à peine le bruit lointain et étouffé de la circulation. Il revint au bord du
lit mais renonça à s’asseoir. Fusilla sa montre du regard.
Dans le lit, Béatrice poussa un soupir plus déchirant encore que le précédent et, d’un geste
rageur, ramena le drap sur sa tête.
Les cinq minutes enfin écoulées, il composa nerveusement un numéro qu’il connaissait par
cœur. Et pour cause, c’était le sien.
- Allô, Jules ?! , hurla Gauthier d’une voix qui fit tressaillir Béatrice.
- Oui, Monsieur, c’est moi…
- Que se passe-t-il donc, Jules ? Racontez-moi ça, dit Gauthier d’une voix soudain radoucie.
- Mon ami, de grâce, allez donc prendre cet appel ailleurs.
Gauthier ne répondit pas à l’injonction de son épouse, mais alla décrocher le combiné dans le
salon. À cette heure, même les enfants étaient couchés et l’obscurité était totale dans
l’appartement. Heurtant durement un fauteuil de la hanche, Gauthier laissa échapper un merde !
exaspéré. Se laissant tomber dans une bergère Louis XV, il se saisit du combiné, invitant d’un
borborygme indistinct son interlocuteur à reprendre son récit là où il l’avait interrompu.
- Monsieur… reprit la voix éraillée de Jules, Il y a le Président qui gît là, à deux pas, dans son
bureau. Mort. Assassiné.
- Que me chantez-vous là ?- Si, si, si ! Il est là ! Une balle dans la tête, affalé sur son bureau, Monsieur ! C’est affreux à
voir !
Jules sanglota.
- Jules, vous avez bu !
- Non, non, non… Oh non, Monsieur !
- Quel est votre numéro d’immatriculation à la banque ?
- 170 437.
La réponse avait fusé et Gauthier, qui venait de faire modifier tout le système
d’immatriculation du personnel parce que le nombre d’employés avait récemment dépassé le
cap des 200 000, pâlit légèrement.
- Jules, décrivez-moi la scène. Et d’abord, comment vous avez découvert le corps ?
- J’étais à mon poste, près du garage, vous voyez… Quand soudain je vois débouler une
femme de ménage complètement hystérique… Une espèce d’indienne ou quelque chose comme
ça, vous voyez… Je la connaissais de vue, enfin vaguement. Elle se nomme Irène, à ce qu’elle
me dit. Totalement affolée, baragouinant des choses incompréhensibles… Je la prenais pour
une folle, mais elle a mis tellement d’énergie à me traîner jusqu’au bureau du Président… Et là,
effectivement… Heureusement, je suis un ancien de la police. J’ai fait ce qu’il faut faire dans
ces cas-là : toucher à rien… Ne pas entraver le travail des enquêteurs…
- Vous avez prévenu la police ?
La réplique de Gauthier avait jailli plus violemment qu’il ne l’aurait voulu.
- Non, non, non, je vous ai téléphoné en premier pour savoir ce que je dois faire. Je n’ai parlé
qu’à vous.
- C’est bien… Et vous avez découvert le corps il y a combien de temps ?
- Juste avant de vous téléphoner, Monsieur le Directeur Général, juste avant. Je n’ai pas
perdu une minute pour vous prévenir.
- Qu’avez-vous fait de la femme de ménage ?
- Je l’ai renvoyée chez elle en taxi. Je lui ai dit de ne parler à personne et d’attendre qu’on la
convoque. J’ai son adresse, son identité, son téléphone, tout, tout, tout… Je lui ai dit de ne
surtout pas bouger.
- C’est bien, Jules, c’est bien…
- Je suis un ancien de la police ! Je connais la musique ! Je n’ai touché à rien dans le bureau
du Président pour ne pas gêner les enquêteurs…
- Ne bougez pas, ne faites plus rien, coupa Gauthier. J’arrive.
De retour dans la chambre, Gauthier annonça à Béatrice qu’il allait devoir se rendre
d’urgence à la banque, sans trop savoir à quelle heure il rentrerait.
- Mon pauvre chéri, comment allez-vous faire pour y aller sans votre chauffeur !, se contenta
de rétorquer Béatrice sans juger bon de dégager le drap qui lui recouvrait toujours la tête.
Gauthier haussa les épaules. Chaque soir, sauf s’il avait un petit déjeuner à l’extérieur le jour
suivant, le chauffeur déposait Gauthier à son domicile et lui laissait le soin de rentrer la voiture
dans le parking de l’immeuble. Et chaque matin, soucieux d’éviter à son chauffeur la corvée de
se lever à l’aube, le Directeur Général prenait le volant pour rejoindre le siège de la banque. On
est social ou on ne l’est pas.
Gauthier gara sans difficulté la Peugeot 607 bleu foncé dans une petite rue adjacente. Il
n’avait pu entrer dans le garage du rez-de-chaussée, la porte en étant fermée à cette heure. Il
n’en possédait pas la clef. D’ordinaire, quand il arrivait le matin, la porte était grande ouverte
pour ne pas gêner le ballet incessant des voitures.
Il sonna donc à l’interphone destiné aux visiteurs occasionnels, relié à l’accueil de
l’immeuble durant les heures d’ouverture et, de nuit, au bureau du gardien.
Mais la sonnerie ne provoqua aucune réponse. Pas plus que les quatre, de plus en plus
rapprochées, qui suivirent.Respirant puissamment, Gauthier se saisit l’arête du nez entre le pouce et l’index, tout en
tâchant de réfléchir. Il n’avait pas le numéro de téléphone portable du gardien. Et visiblement,
cet abruti n’était pas dans sa loge. Que pouvait-il encore avoir inventé ?
Pris d’une inspiration, le Directeur Général composa le numéro de son propre bureau. Où
l’attendait effectivement Jules qui, penaud, regarda le combiné sonner sans oser décrocher. Le
petit jeu dura cinq bonnes minutes, jusqu’à ce que le gardien, constatant que le téléphone
carillonnait avec insistance, se décide enfin à décrocher.
Deux minutes et quelques injures plus tard, il ouvrait la porte principale au Directeur
Général, qui le fusilla du regard.
Gauthier détailla dédaigneusement le costume sombre de piètre qualité, dont les manches et
les jambes fronçaient exagérément. Probablement trop petit d’une taille, à moins que l’homme
n’ait pris de l’embonpoint depuis son achat ce qui, à voir sa silhouette, était tout sauf
impossible. Le nœud de la cravate était exagérément lâche, ce qui permit à Gauthier de
remarquer le collier de sueur qui ornait le col de la chemise. Fronçant le nez, le directeur
général lutta un instant contre le dégoût que lui inspiraient les images de larges auréoles
malpropres que lui suggérait son imagination. Et gratifia quand même d’un demi-sourire
l’homme courtaud, rougeaud et mal fagoté qui se dandinait devant lui, le front et les tempes
mouillés de transpiration.
- C’est vous, Jules ?
- Oui… Oui, Monsieur… Suivez-moi, je vais vous montrer.
Gauthier faillit répondre qu’il n’avait besoin de personne pour trouver le bureau du Président
mais s’abstint.
Gauthier de Montpazier entra dans le bureau du Président Picquart comme on pénètre dans
une église : avec précaution et recueillement. Tandis qu’il s’approchait du bureau à petits pas,
ses lèvres palissaient et ses yeux s’agrandissaient. Un frisson le fit se raidir.
Le Président était bien là, le buste affalé sur le bureau. Un bras recouvrait partiellement sa
tête, et un peu de sang tachait la manche de son veston. Gauthier n’avait jamais vu de cadavre. Il
s’apprêtait à poser la main sur l’épaule du Président lorsque Jules l’arrêta :
- Attention, Monsieur ! Ne touchez à rien, à rien, à rien… Qu’on ne trouve pas vos
empreintes, surtout ! Je suis un ancien de la police, vous savez, quand il y a crime, on ne touche
à rien, parce que…
- J’ai compris, interrompit brutalement Gauthier. D’ailleurs, vous avez raison.
Indécis, le gardien s’était instinctivement écarté et observait attentivement Gauthier, qui
semblait en pleine réflexion. Le Directeur Général de la banque était grand, très grand même, et
mince. Il ne faisait pas ses 48 ans. Une mèche rebelle échappée de sa chevelure blonde barrait
son front en permanence, lui donnant des allures d’étudiant en lettres attardé. Toujours
sobrement vêtu d’un costume sombre de bonne coupe, il portait en toute saison et quelles que
soient les circonstances des chemises bleu clair et des cravates bleu foncé, le plus souvent à
pois. Jules n’en était que plus troublé de le voir, cette nuit, vêtu d’un jean noir et d’un pull
marron !
Le gardien n’était certes pas un intime de Gauthier, mais il l’avait croisé bien souvent et
connaissait sa réputation dans la maison. En permanence à l’écoute, authentiquement
chaleureux, rarement fatigué. Plutôt sympathique en somme, malgré un côté soupe au lait et
une propension à pousser une petite gueulante de temps à autre. Les employés l’appréciaient,
mais savaient aussi que si pour une raison ou pour une autre le Directeur Général vous avait
dans le nez, mieux valait quitter la banque. Cela non plus, Jules ne l’ignorait pas, et pour tout
dire cela commençait à l’inquiéter. Sympathique ou pas, Montpazier ne serait pas le premier à
tuer le messager porteur d’une mauvaise nouvelle…
Observant le visage concentré de son patron, le gardien n’y discerna pas la moindre trace de
chagrin ou de stupeur. Le choc encaissé, Gauthier était déjà passé à la phase suivante : l’analyse
froide. Jules se souvint de cet autre jugement entendu de la bouche des collègues : si le
Directeur Général avait une petite allure de poète, ce n’était qu’une apparence. Il pigeait vite,
très vite même, et ses répliques partaient à la vitesse de l’éclair. Ce n’était pas un rouleau
compresseur, non. Il ne se lançait pas dans de longues tirades impitoyables visant à écraserl’auditoire mais procédait par petites touches, dans un style impressionniste. D’abord on ne
comprenait pas où il voulait en venir, et puis soudain le tableau prenait forme. Énarque
atypique, Gauthier était l’élégance même. Un séducteur dont les collègues bien informés
assuraient que la fidélité conjugale n’était pas la principale vertu. Tout l’inverse du défunt
Président, qui était un serpent à sonnette fluet à la voix fuyante, toujours bizarrement attifé, à la
fois sinistre et charmeur, et dont les interlocuteurs n’arrivaient jamais à déterminer s’il allait les
enjôler ou leur lancer une pique mortelle.
- Vous avez vu, Jules ? Il n’y a pas d’arme à proximité.
- Oui, j’ai remarqué. Je suis un ancien de la police et...
Le gardien se mordit les lèvres et regarda ses chaussures, regrettant immédiatement d’avoir
décliné, pour la centième fois de la soirée, son pedigree. Sa balourdise agaçait Gauthier, il s’en
était rendu compte.
- Ce n’est donc pas un suicide, poursuivit sans insister le Directeur Général. Sinon le
Président aurait son arme à la main.
Prudent, Jules ne répondit rien.
- Bon, retournez à votre poste maintenant. Et surtout, pas un mot. À personne !
Le gardien quittait déjà le bureau, l’air piteux, quand Gauthier l’apostropha :
- Et merci, Jules. C’est du bon travail.
- Merci à vous, Monsieur le Directeur Général, lâcha Jules dans un râle.
Resté seul avec le cadavre, Gauthier observa longuement le corps sans vie du Président.
Quelque chose l’empêchait de trop s’approcher du cadavre, qu’il se contenta de détailler à
distance, perplexe. Le vieux pirate lui en avait certes fait baver et chaque jour passé à ses côtés
avait été une épreuve, mais personne ne méritait de mourir ainsi.
Les yeux de Gauthier se plissèrent, sa tête s’inclina en avant, mais les larmes ne vinrent pas.
Au moins, j’imagine que vous n’avez pas souffert, lança-t-il d’un ton qu’il voulait
désinvolte.
Puis il se retira dans son bureau, adjacent à celui du Président, pour réfléchir. Il était 1 heure
32 du matin exactement, ce 13 septembre 2008.2.
PARIS, SAMEDI 13 SEPTEMBRE 2008, 2 H 03 DU MATIN
Assis à son bureau, Gauthier avait allumé un cigare. Monte Christo Corona. La tête entre les
mains, il avait longuement réfléchi, laissant son esprit vagabonder sans cesser d’observer les
volutes de fumée qui s’élevaient lourdement vers le plafond. De temps à autre, il fixait son
regard sur la photo de son château de famille, en Périgord, qui ornait le mur de la pièce.
Combien de fois y avait-il, avec cousins et cousines, défié le froid, les fuites d’eau, les pluies
battantes des temps d’orages… Et surtout les fantômes, qui font partie de la dotation habituelle
de ces vieilles bâtisses. La famille assurait que certaines nuits, l’inimitable claudication de
Talleyrand résonnait entre les vieux murs. Le célèbre boiteux, apparenté aux Montpazier, avait
plusieurs fois séjourné au château. Plus tard, bien plus tard, c’est finalement Gauthier qui,
grâce aux substantiels émoluments que lui versait la banque, avait enfin pu faire refaire la
toiture et installer le chauffage central. Travaux indispensables que son père, peintre raté,
n’avait jamais pu s’offrir.
S’ébrouant, il plongea la main dans la poche de son veston, en extrayant le petit agenda de
cuir où, en dépit de l’aisance avec laquelle il manipulait son BlackBerry, il avait gardé
l’habitude de noter à la main les numéros de téléphone importants.
Il était 2h03 du matin quand il composa le numéro. Sans illusion sur l’accueil que son
destinataire allait lui réserver.
On décrocha au bout de huit longues sonneries.
- Clothilde ? C’est Gauthier… oui, Gauthier de Montpazier… Ton cousin… Oui Clothilde,
je sais l’heure qu’il est… Non, je ne me suis pas trompé dans les décalages horaires… Oui, je
suis désolé… confus de téléphoner à une heure pareille… C’est à Jean que je veux parler… Il
est là ton petit mari ? Il ronfle comme un sonneur ? Ça ne m’étonne pas ! Oui, on se voit
dimanche, en principe, enfin, à confirmer… De toute façon, ce n’est pas demain, c’est la
semaine d’après, c’est bien ça ? D’accord… Tu me passes Jean ? Il est rentré tard de l’Élysée ?
Tant mieux… Je veux dire : il n’est pas couché depuis longtemps… Oui, bises…
Gauthier entendit des grognements qui ne présageaient rien de bon.
- Jean ? Je suis vraiment confus… oui, je sais, deux heures… Ah ?... Tu t’es encore fait
engueuler par le Président ? Oui… Il est comme ça, tu le sais bien… Oui, c’est parfois un peu
pénible ! Oui, moi aussi j’ai des soucis, tu sais, il faut que je te parle… Une urgence.
Gauthier entendit un Putain ! étouffé s’échapper du combiné, puis ce fut le silence.
Après quelques secondes de ce qu’il considéra comme le délai qu’impose la courtoisie
lorsqu’on appelle un cousin par alliance au milieu de la nuit, Gauthier reprit, d’une voix plus
insistante.
- Jean, je sais qu’il est point d’heure, mais j’ai une urgence, une très grosse urgence. Il faut
que je te parle.
- Vas-y, lâcha Poinpom avec une dureté qui ne lui était pas habituelle.
- Non, pas au téléphone. Trop risqué ; il faudrait que l’on se voit.
- Passe prendre le café demain.
- Non, Jean. Maintenant ! Il y a le feu au lac.
- Tu sais, tu tombes particulièrement mal… On en a marre des banquiers, à l’Élysée…
- Je comprends, Jean. Mais l’affaire dont je dois te parler n’a rien à voir avec vos soucis du
moment. Et c’est une vraie vraie urgence…
Son ton s’était soudain fait un peu plus impératif, plus en tout cas qu’il ne l’aurait voulu. Il
décida de conclure avec brusquerie :
- Je suis chez toi dans une demi-heure.
Jean Poinpom. Conseiller spécial à l’Élysée, en charge des questions économiques et
monétaires. C’est à lui que le Président confiait la préparation des conférences internationales
où l’on évoquait ce type de problèmes. Et en ce mois de septembre 2008, des conférences sur

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