Rendez-vous avec Merle
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Description

Nom : Merle. Profession : commissaire. Signe particulier : sait voir dans les angles morts. "La journée s'annonçait mal. Il y avait des jours comme cela... Des jours où tout commençait de travers alors que rien ne pouvait indiquer au matin que les difficultés rencontrées au cours de la journée allaient se chevaucher, se multiplier, se rassembler, jusqu'au soir, tard, très tard..." Ainsi va la vie courante, et aussi celle du commissaire Merle. Mais l'homme est tenace, surtout quand les choses vont de travers. Avoir rendez-vous avec Merle, ce n'est jamais de bon augure. La famille de Thérèse Barbier, réunie au commissariat pour des explications au sujet de la défunte, va l'apprendre à ses dépens. Les habitants de Savigny, sondés par le regard scrutateur du commissaire à propos du corps retrouvé près de l'écluse, devront aussi passer aux aveux. Et Jean Maudhuy, l'assassin de la ligne 7, aura une entrevue avec Merle, malheureusement pour lui suivie de sa rencontre avec le grand rasoir national... Dans ces trois nouvelles affaires, le commissaire Merle comptera sur son intuition, et pourquoi pas sur la chance, pour trouver la faille qui changera le cours de ses enquêtes.

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Informations

Publié par
Nombre de lectures 38
EAN13 9,78281E+12
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0045€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Michel Benoit


L’Assassin de la ligne 7

suivi de
La Maison de l’éclusier
et de
Thèrèse est morte














En application de la loi du 11 mars 1957, il est interdit de reproduire intégralement ou partiellement le présent ouvrage sans autorisation de l’éditeur ou du Centre français d’exploitation du droit de copie, 20, rue des Grands-Augustins, 75006 Paris.

© De Borée , 2017
© Centre France Livres SAS, 2016
45, rue du Clos-Four - 63056 Clermont-Ferrand cedex 2









L’Assassin de la ligne 7







L e motard dépêché par la chancellerie s’était présenté au domicile de Merle, rue des Boucheries, à 16 heures précises. Le pli cacheté qu’il apportait n’était en fait qu’un formulaire signé du président de la République qui décidait de la grâce ou de l’exécution du meurtrier dont le procès avait eu lieu moins de six mois auparavant.
Merle salua le gendarme et ouvrit la lettre en refermant la porte de son appartement. Vu la loi constitutionnelle du 4 octobre 1958, vu la loi organique du 22 décembre 1958, après avis du Conseil supérieur de la magistrature, après examen du recours en grâce instruit à la suite de la condamnation capitale prononcée le 21 octobre 1971… Les yeux de Merle à présent se troublaient. Ce dernier poursuivit sa lecture : … prononcé par la cour d’assises de la Seine en cassation du tribunal de la Nièvre contre le nommé… Jean Maudhuy… décide de laisser la justice suivre son cours .
« Suivre son cours » comme la rivière suit le sien, jusqu’à la mer, inexorablement.
Merle s’était mis à chuchoter :
– Comment va la justice ? Elle suit son cours… Tu parles !
À elle seule, cette expression rassemblait toute la lâcheté et l’hypocrisie de l’administration judiciaire… C’est du moins ce qu’en pensait Merle. Lui qui, pourtant, avait largement contribué à donner à l’horrible bécane sa dose de sang réprouvait cette ultime sentence, vide de sens, en aucun cas dissuasive, contrairement aux arguments développés par certains.
– Et pour preuve ! avait-il murmuré. Les affaires se succèdent…
Le divisionnaire Bertrand étant en congrès à l’étranger, c’est à lui seul que revenait le privilège de représenter la police locale et d’assister à ce spectacle terrifiant. Privilège et spectacle étaient bien les deux mots résumant le mieux cette mascarade, et Merle en était intimement convaincu.
– Manquerait plus qu’elle soit publique ! s’était-il surpris à murmurer.
La dernière exécution publique dans la Nièvre avait eu lieu le 11 juillet 1914 à 3 h 15 du matin. Un certain Robert Fabre avait porté sa tête sur l’échafaud, lequel avait été dressé devant la porte de la prison. Des barrières avaient été installées dans les rues Clerget, Félix-Faure et Gambetta et un détachement du bataillon du 13 e de ligne avait été missionné pour contenir tout débordement de la foule qui était venue nombreuse, à l’aube, pour voir la tête de l’assas sin tomber.
Depuis, les choses avaient changé un tant soit peu puisque, depuis l’exécution de Weidmann en 1939 devant la prison de la Santé, on ne guillotinait plus en public mais dans la cour de la prison. Nevers et la Nièvre n’avaient plus revu le bourreau et c’est à la prison de la Santé qu’on allait exécuter Maudhuy.
Merle savait qu’il ne pouvait se soustraire à cette obligation. C’est lui qui avait arrêté Jean Maudhuy. C’est devant lui que l’assassin était passé aux aveux, c’est encore lui que l’on avait appelé à la barre pour témoigner sur les horribles assassinats commis par Maudhuy… C’est donc en sa présence qu’il devait être exécuté, conformément à la loi. C’est pourquoi, en cette soirée de mars, le commissaire nivernais prenait la route pour la capitale après avoir réceptionné le pli urgent apporté par un gendarme.
« Sale boulot ! » pensa-t-il une fois de plus, en descendant du train pour s’engouffrer à l’arrière du premier taxi libre.
Quand il avait annoncé au chauffeur en guise de destination « 42 rue de la Santé », il avait senti comme une hésitation, une fraction de seconde. Le chauffeur avait alors toisé Merle et s’était incliné sans prononcer une seule parole. Il avait sans doute compris que cette adresse résonnait comme celle d’un lieu que l’on évitait, un lieu hors du commun : la prison de la Santé.

C’est le directeur de l’établissement pénitentiaire qui avait accueilli discrètement le commissaire Merle. Tous deux étaient entrés dans le grand bureau directorial. C’est là que les officiels devaient attendre le moment du réveil. Le juge d’instruction, le procureur de la République et le directeur de la circonscription pénitentiaire étaient déjà sur les lieux.
D’après ses gardiens, Jean Maudhuy s’était endormi sans peine vers 22 heures.
L’horloge sonna 3 h 30 du matin dans la pièce enfumée. Chacun se regardait. Tous montraient une gravité extrême. La conversation s’était pourtant engagée entre le juge, l’avocat de Maudhuy et Merle, que l’on avait à plusieurs reprises tenté de prendre à témoin, mais ce dernier avait cru bon, à juste titre, de se tenir à l’écart. Il n’était pas venu pour pavoiser ou pour refaire le procès, pensait-il, alors que les aiguilles de l’horloge marquaient l’heure qui, inexorablement, avançait sans faillir jusqu’au point fatidique où il faudrait se diriger vers la geôle numéro 3.
La cellule numéro 3, une des quelques cellules réservées aux condamnés à mort, se trouvait, selon le bourreau, bien trop loin de l’endroit où l’on montait traditionnellement les bois de justice et présentait seulement l’avantage d’une discrétion toute relative.
Car la discrétion n’était pas vraiment la qualité première de la vie d’une prison et tout se savait très vite. C’est pourquoi la rumeur de la venue du bourreau dans l’enceinte carcérale s’était propagée depuis la veille dans tout l’édifice, et ce malgré les précautions prises par l’administration pénitentiaire. Seul Jean Maudhuy, tenu au secret, semblait ignorer que l’issue fatale était proche et que le compte à rebours était déjà commencé.
Les personnalités conviées à l’événement se turent soudain. Certaines ajustèrent leur veston, accrochèrent le dernier bouton de leur gilet, s’apprêtant à vivre un moment crucial. Puis, sur l’ordre du directeur de la prison, tout le monde se mit en route.
Le cortège marcha dans le long couloir bordé de cellules. Chacun n’osait regarder son voisin et avançait dans la pénombre, éclairé par de simples loupiotes qui rendaient la scène irréelle. On s’efforçait, bien sûr, de ne pas faire de bruit pour ne pas réveiller les détenus qui pourraient s’agiter, apeurer le condamné, voire déclencher un vent de révolte contre ces pratiques d’un autre âge et contre la machine qui devait dévorer l’un d’eux dans quelques instants et que l’on surnommait « la Veuve ».
Certains condamnés n’avaient sans doute pu fermer l’œil de la nuit, écoutant le moindre bruit, sondant l’anormal, analysant tout ce qui laisserait supposer que la dernière heure venait de sonner pour leur voisin de cellule. Et c’est lorsque le silence régnait, magistral, pesant, écrasant, assourdissant, que le ressenti devenait bien plus fort, augmentant l’angoisse d’autant.
On s’arrêta soudain à l’angle d’un couloir. Les quatre gardiens postés au-devant du groupe officiel ôtèrent leurs chaussures et enfilèrent des pantoufles pour plus de discrétion. Merle ne put s’empêcher de sourire : l’un d’eux avait un trou à sa chaussette, ce qui rendait la situation drôle et ridicule à la fois. On aurait pu penser à une mauvaise farce si elle n’avait été aussi réelle. La suite du parcours s’effectua sur un long tapis que les gardiens avaient installé la veille au soir.
On stoppa devant la porte de Jean Maudhuy.
Alors le gardien en chef détacha une clé de son trousseau, prenant garde de ne pas toucher aux autres, et la glissa avec précaution dans la serrure de la cellule 3.
Trois tours de clé furent rapidement effectués et la porte se trouva grande ouverte, permettant aux trois autres gardiens de s’engouffrer dans la geôle. En un instant, ils se précipitèrent sur le condamné.
Sursautant, Jean Maudhuy se dressa sur son lit, aveuglé par la lumière qui déjà jaillissait.
Jean Maudhuy était de taille moyenne, ses cheveux avaient été préalablement rasés et la pousse sombre de sa barbe se mélangeait avec celle renaissante de ses racines capillaires. Certes, il n’avait plus la maintenance de l’homme qui s’était cru irrésistible mais son regard à lui seul pouvait encore impressionner.
– Ayez du courage ! lui dit le procureur de la République.
L’homme avait soudain compris que l’heure de l’expiation avait sonné.
– Je m’en doutais bien que c’était pour aujour d’hui !
Puis s’adressant aux gardiens :
– Vous êtes des hypocrites, vous m’avez caché la vérité !
L’avocat était là, veillant sur le condamné qui était à présent victime d’un tremblement convulsif.
– Et vous aussi ! dit-il à l’avocat.
L’aumônier, l’abbé Gentil, d’une voix douce et imperceptible lui demanda :
– Pour vous, votre famille, mon fils, je vous engage à communier.
– Je ne suis pas votre fils et vous n’êtes pas mon père, je n’ai qu’un seul père, c’est celui qui m’a conçu ! Et puis je vous répète une dernière fois que je ne suis pas croyant !
– Vous pensez vraiment que tout ceci, cette vie-là, va s’arrêter comme cela ? poursuivit l’aumônier.
– J’espère bien, monsieur le curé ! répondit Maudhuy. Mais vous êtes tout de même un drôle de luron, on va me couper le cou dans quelques instants et vous vous entachez à me poser des devinettes sur ce que sera l’au-delà s’il y en a un…
Dans le même temps, deux gardiens s’affairaient à lui passer son pantalon et lui enfiler sa chemise qu’ils aboutonnaient. Un autre lui laçait ses souliers. En un clin d’œil, le signal fut donné et on emmena Maudhuy au pas de course.
Il y avait une table, devant une porte donnant sur une petite salle. Un fonctionnaire y était installé, assis sur une chaise en bois. Devant lui, un grand cahier relié, écrit à l’encre bleue tirant par moments sur le violet. Le livre d’écrou qu’il allait falloir signer puisque le prisonnier allait, en quelque sorte, quitter la prison.
Un meuble, un tabouret, l’unique objet déposé dans la pièce, installé en son centre, face à la porte venant du couloir, de sorte qu’il était impossible de ne pas le distinguer. C’est toujours là qu’interviennent le bourreau et ses aides pour la « toilette ». À cet instant, le condamné appartient totalement à l’exécuteur. C’est ici que l’on procède à la découpe de la chemise à la hauteur des épaules après avoir ligoté les chevilles, les bras et les poignets ramenés dans le dos du condamné. C’est encore là que celui-ci éprouve le premier frisson au contact des ciseaux du bourreau, qui vient de signer… la prise en charge de l’homme dont on va bientôt ramasser la tête.
Le condamné grommela quelques syllabes confuses, puis entra dans une fureur épouvantable en se débattant comme un forcené. Il fallut le coucher à terre pour l’entraver.
On le releva.
Au fond, une autre porte, plus large, où est suspendue une lourde tenture noire séparant la pièce d’une autre salle, où derrière le néant règne. Rien n’est laissé au hasard. L’organisation est parfaite, voire minutée. La mise en scène est lugubre.
On demanda au condamné s’il n’avait rien à déclarer avant que justice ne se fasse.
À ce moment, un gardien s’approcha avec une bouteille et un verre. Puis s’adressa à lui, avec un naturel hors du commun :
– Maintenant, tu vois, on peut t’en donner.
On lui servit un rhum, puis un second, et on lui glissa une cigarette entre les lèvres. Les aides du bourreau le soulevèrent par les aisselles et le portèrent sur quelques mètres.
Durant ce temps, l’exécuteur des hautes œuvres avait, quant à lui, rejoint la machine. Le condamné, hissé vers le haut, se cabra mécaniquement. Ses jambes inertes et reliées par une corde attachée solidement, ses chevilles entravées empêchaient tout mouvement. On le tira en avant et ses pieds raclèrent le sol jusqu’à la planche.
Au-dehors, les lampadaires venaient de s’éteindre. Le jour se levait. La cour de la prison, bien que voilée, laissait apparaître la lueur de l’aube. Un détachement de gardes mobiles avait été mobilisé pour la circonstance. Dans l’assistance régnait un silence assourdissant.
Maudhuy tenta de se débattre et d’échapper au supplice mais les aides l’empoignèrent et le portèrent, le plaquant sur la planche qui chavira. Un bruit de ficelle retentit. Le bourreau gesticula alors… Un… deux… Le couteau fut lâché… Puis un coup sec avant un coup sourd et violent.
Le couperet tomba.
Le corps droit et raide fut jeté dans le panier. On y joignit la tête que l’on plaça entre les jambes. Le cercueil d’osier fut porté dans le fourgon qui s’ébranla vers le cimetière.
Jean Maudhuy, l’assassin de la ligne 7, venait de payer sa dette à la société. C’est du moins ce qu’avait entendu Merle en revenant dans le bureau du directeur de la prison pour y récupérer quelques effets personnels. « Payer sa dette à la société… » Comme si la vie des femmes tuées et violées par Maudhuy avait un prix qu’il faille régler… Et le pourboire pour le bourreau !

Déjà, l’exécuteur faisait démonter et laver la guillotine alors qu’à l’extérieur, sur la grande porte d’entrée, on affichait le procès-verbal de l’exé cution. Les journalistes et autres photographes des quotidiens du matin restés discrets jusqu’ici se précipitèrent pour tenter de recueillir, en vain, quelques informations et confessions sur les derniers instants du condamné. Des surveillants apportèrent des seaux remplis d’eau, lesquels furent teintés très rapidement par l’éponge ayant servi à nettoyer la lame. Il était 6 heures du matin. Il faisait gris et une pluie légère commençait à tomber.
Le matériel fut rangé. Au-dehors, les curieux s’affairaient, poussés par on ne sait quel instinct inavouable.
Merle avait beau se dire que Maudhuy était un assassin de la pire espèce et que ses victimes n’avaient, elles aussi, pas eu le droit au recours en grâce, il rageait violemment contre ces mœurs sauvages et barbares, légitimées par la loi, laquelle permettait aux juges de déclarer que « tout condamné à mort aura la tête tranchée ». Qu’avait d’ailleurs pensé Maudhuy dans ses tout derniers instants ? Nul ne pouvait le dire vraiment… Selon ses gardiens, la veille encore, il était paisible, presque comme soulagé de disparaître et de quitter le monde carcéral. Il se targuait à qui voulait bien l’entendre que la peine de mort lui permettait de s’évader définitivement sans avoir à renier le moindre de ses actes et que la sentence ne serait en fait que douceur en rapport aux années qu’il aurait dû passer derrière les barreaux, privé de liberté.
Pour une fois, Maudhuy était bien d’accord avec la société : tous les deux souhaitaient en finir, lui pour éviter la souffrance carcérale et une lente agonie, et la société pour économiser une bouche à nourrir mais surtout étaler ce qu’elle pensait être son autorité, « pour l’exemple ». Comme si « l’exemple » pouvait éviter le meurtre et convaincre les hommes de ne plus tuer leur prochain…
Merle d’ailleurs ne se faisait plus aucune illusion sur la question, il était quant à lui convaincu que la peine de mort n’avait jamais rien résolu en matière de justice, si ce n’est que de soulager les vivants, habités de pensées cruelles et revanchardes, victimes ou non de celui ou ceux que la société privait de sa vie. Pour résumer les pensées du commissaire nivernais, la peine de mort était à la justice ce que le bulletin de vote était à la démocratie : si cela était vraiment efficace et pouvait être source de changement, il y a longtemps qu’on l’aurait abolie pour la première et supprimé pour la seconde.
Pourtant, en ce matin d’hiver, la vie continuait. Comme chaque jour à cette heure-ci, les éboueurs ramassaient les ordures ménagères et les cageots vides abandonnés par les maraîchers venus la veille pour vendre leurs récoltes sur le pavé de Paris. Les Parisiens s’engouffraient en masse sur les quais du métropolitain pour attraper la rame qui les mènerait comme à l’habitude sur leur lieu de travail. Les livreurs de toutes sortes encombraient déjà les petites rues commerçantes de leurs fourgons pour décharger leurs colis, mécontentant comme chaque jour une multitude d’automobilistes, obligés d’attendre que la route soit libre et dégagée pour poursuivre la leur.
Alors que, traversant un petit square, il se dirigeait vers le café le plus proche, à l’enseigne Au point du jour , son attention se porta sur les usagers qui s’affairaient pour prendre place dans l’autobus à l’arrêt. Un véhicule qui devait avoir déjà quelques kilomètres au compteur vu son aspect vétuste. Un autobus avec plate-forme arrière et poinçonneur, cabine intérieure et caissier, sans oublier le chauffeur.
Merle s’assit alors sur un banc de pierre, près d’un marronnier, face à un bac à sable destiné aux enfants du quartier. Ses yeux se brouillèrent soudain…
C’était aussi dans un autobus qu’à Nevers tout avait commencé…
Un an auparavant…







L a journée s’annonçait mal. Il y avait des jours comme cela… Des jours où tout commençait de travers alors que rien ne pouvait indiquer au matin que les difficultés rencontrées au cours de la journée allaient se chevaucher, se multiplier, se rassembler, jusqu’au soir, tard, très tard… Il en était ainsi dans la vie courante et aussi dans celle d’un commissariat, comme celui de la place Guy-Coquille. C’est pourquoi l’inspecteur Marchand, de la police judiciaire de Nevers, se demandait, en ce 22 octobre, si on lui avait jeté un sort, tant les situations rencontrées paraissaient pour la plupart diverses et insurmontables. Le grand couloir menant à l’escalier principal était bondé de Nivernais venus porter plainte contre des vols commis à leur encontre. Car les vols, tout comme les agressions, allaient bon train en ce quatrième trimestre ! Les brigades en service avaient beau redoubler de vigilance et effectuer des rondes rapprochées, rien n’y faisait et l’on aurait pu croire que même l’uniforme n’intimidait plus les voleurs à la tire et les petits escrocs de quartier.
– Pas de quoi en faire un drame ! avait affirmé l’inspecteur Barkowski en direction de Marchand qui était à deux doigts de baisser les bras après avoir reçu la dixième plainte de la matinée.
Marchand avait haussé les épaules et s’était mis à jurer une fois de plus en direction du couloir, pensant sans doute interpeller quelques délinquants imaginaires qu’il espérait bien voir se transformer très rapidement en réels suspects.
L’inspecteur Verdier entra dans un bureau, poussant devant lui un individu à moitié dévêtu, gêné dans sa marche par des chaussures à hauts talons et dont le maquillage avait coulé au-dessous de ses yeux jusqu’aux pommettes.
– Tu nous ramènes la grande Denise ! lança Marchand à Verdier d’un air moqueur.
– On se connaît tous les deux, mon beau prince ? demanda l’homme à Marchand.
– Je te conseille de te mettre à table, et vite, poursuivit Verdier, sinon tu pourrais bien faire connaissance de plus près avec mes copains inspecteurs et ils sont un peu nerveux aujourd’hui…
– C’est toujours la même rengaine ! répondit la grande Denise, en se dandinant. On se fait embarquer pour un rien… Si ce n’est pas un délit de faciès, ça !
Dans le bureau contigu à celui de Marchand, Barkowski, qui était jusqu’ici resté calme et posé, commençait à s’agacer devant un réfugié sans papiers.
– Pour la dixième fois, toi habiter où ?
L’homme, écarquillant les yeux, répondit dans une langue inconnue à Barkowski et s’énerva à son tour.
– Il y en a un qui peut m’aider ? demanda Barkowski en direction du poste d’accueil.
Mais personne ne répondit tant le brouhaha régnait dans le vestibule et couvrait la voix de l’inspecteur.
C’est tout juste si ces derniers aperçurent Merle qui se frayait un chemin dans le hall.
– Vous pourriez faire la queue comme les autres ! lança un plaignant en direction du commissaire.
À la vue de la carte de police exhibée par Merle, l’homme se ravisa aussitôt pour rentrer dans le rang.
– Cela fait une heure que j’attends ! poursuivit-il, mécontent.
– Nous sommes déjà victimes et c’est encore à nous de poireauter et de nous justifier, enchaîna un autre.
Le brigadier-chef Léon, chargé d’orienter les plaignants vers les bureaux disponibles, abrégea sa communication téléphonique et raccrocha le combiné.
– Je vous conseille de prendre patience, lança-t-il, chacun sera entendu par un officier de police, n’ayez crainte, mais par pitié calmez-vous !
– Vous me passerez la main courante, lui demanda Merle.
– Rien de spécial, patron, sinon deux individus, en état d’ivresse, qui ont passé la nuit avec nous, enfin… on les a mis en cellule de dégrisement… Pour le reste, rien à signaler, la nuit a été plutôt calme mais ce matin… je ne sais pas ce qu’il se passe…
Merle se dirigeait vers l’escalier donnant à son bureau quand le brigadier Léon l’interpella à nouveau :
– J’allais oublier, patron… J’ai fait monter une personne chez vous, elle voulait absolument vous voir. Une histoire de dénonciation et d’assassin… À mon avis, elle n’est pas très bien dans sa tête… Enfin vous voyez ! poursuivit-il en portant son index à la tempe.
Merle haussa les épaules. S’il y avait une chose qui pouvait le rendre de mauvaise humeur, c’était bien cela : que l’on fasse monter dans son bureau une plaignante, en son absence.
– L’ampoule n’est toujours pas changée ? demanda-t-il à Léon, en cliquetant sur l’interrupteur au bas de l’escalier.
– Ça vient, patron, dès que je peux… assura Léon, excédé.
D’un pas alerte et plongé dans la pénombre, Merle monta l’escalier donnant au premier étage, celui où les inspecteurs Lamoise et Marchand avaient installé leur bureau et où il avait également aménagé le sien, donnant sur la place Guy-Coquille, face à quelques commerces. Il ouvrit la porte mais la pièce était vide. Dehors, on pouvait apercevoir à la fenêtre d’un logement l’animal le plus curieux, le plus surprenant et peut-être le plus intelligent qui soit, celui que le commis saire avait surnommé depuis quelques années Archimède. Il est vrai que ce surnom lui collait parfaitement à la peau car c’est aussi grâce à la présence bénéfique de ce chat curieux et dégourdi que Merle, après mûres réflexions, s’écriait souvent au cours d’une enquête comme l’illustre savant : « Eurêka ! »
Lamoise raccrocha le combiné de son téléphone en jurant. Une sombre affaire de fausses plaques d’immatriculation l’avait occupé une grande partie de la matinée et il se voyait à présent confronté aux nombreux services administratifs de la préfecture.
– Alors ? interrogea Merle en direction de Lamoise.
– Rien de particulier, sinon que je suis débordé par les imprimés de toutes sortes et que je passerai bientôt plus de temps à les remplir qu’à enquêter !
– Fais-toi aider par Verdier ! lança Merle.
– Vous avez vu en bas, patron, eux aussi sont débordés. Non, rien à faire de ce côté-là…
Comme souvent dans ces cas extrêmes, Merle entra dans le bureau de l’inspecteur et lui demanda en désignant des tas de dossiers empilés sur le bureau :
– Je prends quelle pile ?

Ce n’est que bien plus tard, l’horloge venant de sonner 16 heures, que Marchand entra chez le commis saire. Épuisé par l’interrogatoire musclé de la grande Denise, soupçonnée de proxénétisme aggravé et de vols en bande organisée, elle avait fini par lâcher quelques noms d’individus en échange d’une liberté très relative, qu’elle aurait souhaitée discrète, mais qui n’échapperait certainement pas aux regards soupçonneux de ses complices.
– Je n’ai pas eu le temps de monter, rien de particulier, patron, sinon que le divisionnaire Bertrand veut vous voir.
Merle, content d’échapper pour un temps au traitement des quelques dossiers en suspens, monta à l’étage supérieur. Le divisionnaire l’attendait, assis comme à son habitude derrière son bureau imposant et spacieux.
– Un meurtre vient d’être commis rue des Chauvelles, dans un petit pavillon. La victime a été retrouvée étranglée. C’est son aide-ménagère qui a découvert le corps, il y a une heure à peine.
– On a envoyé quelqu’un ? demanda Merle.
– Oui, une patrouille s’est rendue immédiatement sur les lieux.
– C’est tout ?
– Oui, enfin je tiens à ce que vous suiviez personnellement cette enquête, Merle !
– Oui, bien sûr, répondit le commissaire, et puis-je vous demander pourquoi ?
– Le nom de Gilberte Lafaye vous dit quelque chose ?
– Non, connais pas.
– C’est le nom de la victime. Elle tenait, serrée dans sa main droite, une carte de visite de la maison où étaient inscrits votre nom et votre téléphone.
Merle regarda le divisionnaire Bertrand sans comprendre.







– E ffectivement , je l’ai bien vue monter, s’asseoir dans le couloir, et puis je ne sais plus… Je lui ai demandé son nom et qui elle attendait, elle m’a répondu qu’elle s’appelait Gilberte Lafaye et qu’elle voulait voir le commissaire Merle et personne d’autre que lui… J’ai insisté pour l’orienter vers un inspecteur mais elle ne voulait rien savoir. Et puis le temps s’est écoulé et vous êtes monté mais elle n’était plus là apparemment et j’ai oublié de vous en parler… dit Lamoise.
Merle regarda à la fenêtre en direction de l’immeuble voisin : Archimède, lui aussi, avait disparu.
– Elle n’a rien dit de plus ?
– Non, mais peut-être à l’accueil…
– Appelle-moi Léon !
Le brigadier Léon était un petit homme râblé et chauve, doté d’une force herculéenne. Il avait fait toute sa carrière au poste de Nevers et connaissait chaque rue de la cité des Ducs dans son moindre recoin.
– Vous vous souvenez de la femme qui voulait me rencontrer ce matin ?
Léon sortit son calepin et le feuilleta un instant.
– Oui, commissaire, elle m’a dit s’appeler Gilberte Lafaye et voulait vous voir en personne, comme je vous l’ai déjà indiqué…
– Elle vous a dit pourquoi elle voulait me ren contrer ?
– Non, mais c’était très confus, elle parlait de meurtres, de tueur, elle m’a même assuré qu’elle était en danger et qu’on l’avait suivie jusqu’au commis sariat.
– Vous l’avez vue sortir ?
– Je dois dire que non ! Pourquoi ? J’aurais dû ? demanda Léon, inquiet.
– Si vous l’aviez vue sortir, vous l’auriez certainement retenue et elle serait encore en vie !
– Il faut avouer qu’avec tout ce travail… balbutia Lamoise.
Merle ne répondit pas. Certes, les effectifs manquaient et la situation se compliquait depuis quelque temps, mais Gilberte Lafaye serait encore en vie si…
– Qui lui avait donné ma carte de visite ?
– C’est moi, répondit Léon, penaud, j’ai cru bien faire, en votre absence.
– Alors si je ne suis pas là… il n’y a plus personne dans cette boutique et mon adjoint ne sert à rien ! gronda Merle en regardant Lamoise.

Quelques instants plus tard, Merle et Lamoise quittèrent la place Guy-Coquille pour se diriger vers la scène du crime, rue des Chauvelles, tandis que Léon et deux policiers en service accompagnaient l’inspecteur Marchand. Ces derniers partaient en direction du Bec d’Allier où l’on venait de découvrir la carcasse calcinée d’une voiture certainement volée.
Le panorama du Bec d’Allier offre à cette époque de l’année un paysage exceptionnel ; tout d’abord celui de la rencontre entre la Loire et l’Allier. Après s’être « gonflé » de son affluent la Nièvre, juste avant le pont de Loire, c’est après Nevers que le fleuve royal obtient l’apport des eaux de l’Allier et forme une vaste boucle, dont Orléans constitue le sommet. La Loire s’écoule alors dans une large vallée encombrée de bancs de sable.
En arrivant au Bec d’Allier, on peut apercevoir des colonnes en pierre comportant des rouleaux en fonte côté rivière. Ces derniers avaient pour fonction de faire prendre le virage aux bateaux. Ce magnifique paysage est l’un des plus beaux sites d’où on voit toute la vallée de la Loire en transversal. Ce lieu fascinant s’impose être le paradis des oiseaux et de la faune sauvage. Ainsi, bancs de sable, forêt alluviale, prairies et landes, castors, pics noirs, pics épeiches et hirondelles de rivage accueillent une grande diversité animale et végétale. À cette faune atypique s’ajoute une multitude de peupliers, souvent envahis par des couronnes de gui attestant à elles seules le grand âge de ces bois.
Cet espace magnifique n’est pourtant qu’à deux pas de la cité des Ducs et, en ce mois d’octobre, rien n’est plus comme en été, les terres alentour ayant accouché de cultures intensives se reposent pour quelques mois. Elles seront bientôt envahies par des crues traditionnelles provenant de l’Allier, qui se jette dans la Loire, la rencontre de ce fleuve et de cette rivière servant de frontière entre le Cher et la Nièvre.
Le fourgon de police s’arrêta à l’embranchement de la route revenant sur Marzy et de celle dirigeant les touristes vers le point de vue du Bec d’Allier. Quelques véhicules étaient garés sur le bas-côté d’un grand champ récemment labouré par son propriétaire. Bien que la route donnât vers l’un des plus admirables points de vue qui existât dans la Nièvre, hors ceux aménagés au cœur du Morvan, on pouvait conclure très rapidement, à voir l’étendue désertique du paysage, que peu de gens devaient fréquenter ces lieux. La voiture calcinée était en contrebas du champ. Elle aurait pu demeurer encore quelques jours sans attirer l’attention de quiconque, tant l’endroit choisi était escarpé et abandonné. Il était évident que, pour les auteurs de ce vol, le choix de ce lieu n’était pas un hasard et que celui-ci avait été déterminé pour sa tranquillité avec pour unique but de retarder la découverte de l’épave.
En présence du brigadier Léon, l’inspecteur Marchand fit rapidement le tour de la voiture. Celle-ci était vide et rien n’avait résisté aux flammes qui avaient fait disparaître jusqu’au plus petit indice pouvant renseigner les forces de l’ordre sur l’identité de son propriétaire et sur celui qui l’avait incendié.
– J’ai appelé le service des immatriculations, avança un officier de police judiciaire déjà arrivé sur les lieux, cette voiture appartiendrait à Mlle Guilbert, Laurette Guilbert, née le 10 août 1942 et demeurant au 16 bis de la rue des Chauvelles à Nevers.
– Autre chose ? demanda Marchand.
– Il n’y a pas eu de plainte déposée pour vol, répondit l’officier.
Marchand regardait le véhicule avec attention.
– Depuis combien de temps est-elle ici ? questionna-t-il en se grattant les cheveux.
– Je dirais une bonne dizaine de jours, peut-être plus… répliqua l’officier de police.
– Et aucune plainte déposée depuis ? insista Marchand.
L’officier se contenta de soupirer. Que pouvait-il répondre d’autre, rien sans doute, l’enquête commen çait, une de plus pour Marchand et ses collègues de Nevers.
– Vous me faites enlever cette carcasse immédiatement par l’identité judiciaire, qu’on épluche le moindre indice, je veux retrouver ceux qui ont fait cela… lança-t-il à Léon, qui déjà décrochait le téléphone pour prévenir ses collègues de la scientifique.
L’inspecteur Marchand remonta ensuite dans le©fourgon et, s’adressant au chauffeur resté au volant, lui demanda de prendre la direction de la rue des Chauvelles, à Nevers, pour y rencontrer la propriétaire du véhicule incendié.







L a pluie tombait dru lorsque Merle et Lamoise arrivèrent devant le domicile de Gilberte Lafaye. La berline de service fut garée sur la droite de la rue qui était en sens unique et tous deux inspectèrent les numéros des pavillons bordant la voie publique. La rue était longue et descendait en direction de la place Chaméane et ses alentours. Les deux hommes n’eurent pas besoin de demander leur chemin, à mi-parcours stationnaient un véhicule de police et celui de l’identité judiciaire. Caron, le légiste, et ses collègues étaient certainement déjà en train d’œuvrer sur les lieux du crime.
Le pavillon était en pierres meulières, construit incontestablement dans la période entre deux guerres. Un pavillon comme on en faisait à cette époque, avec une pièce centrale et un couloir donnant sur des chambres disposées aux quatre points cardinaux de la bâtisse. Dehors, une large grille avec une porte en fer donnait sur un petit jardin. Un escalier en pierre permettait l’accès à la porte principale. Les agents en uniforme arrivés en premier sur les lieux avaient déployé des barrières mobiles afin d’éviter à tout curieux de s’approcher du pavillon.
Un agent vint au-devant des deux hommes en les saluant :
– C’est tout droit, devant vous, le médecin légiste est déjà arrivé, dit-il.
Caron, effectivement, était sur place et effectuait les premières analyses et constatations. La victime était allongée au sol, les bras en croix, les jambes repliées sur le côté. Elle avait dû se débattre car l’une de ses chaussures avait glissé à quelques mètres. Une plaie sur l’arrière de la tête avait saigné et une large tache gluante s’étalait sur le sol.
Merle interrogea du regard le légiste.
– Comme fin de vie, on aurait pu trouver mieux… dit Caron en direction des deux hommes.
Lamoise regardait la scène du crime.
– Drôle de façon de passer dans l’au-delà ! poursuivit le légiste, désabusé.
– Elle a été étranglée ? C’est bien ça ? demanda Merle.
– Oui, c’est ça, mais auparavant on lui a assené un violent coup sur la tête. Elle a été assommée mais c’est bien l’étranglement qui l’a tuée. Par contre elle n’a pas dû se voir mourir, elle devait être sans connaissance.
– Comment pouvez-vous être certain qu’elle n’était pas morte quand l’assassin l’a étranglée ? reprit Merle, interrogateur.
– C’est simple, répondit Caron en se levant, si vous regardez bien ses yeux, ils sont injectés de sang. Dans un cas de strangulation, il n’est pas rare de constater l’éclatement de petits vaisseaux sanguins à hauteur des orbites. Mais pour que ceci se réalise il faut que la victime soit encore vivante, voyez-vous…
Effectivement, il n’y avait rien à redire sur de telles constatations. Caron connaissait son métier et la victime avait bel et bien été étranglée après avoir été assommée.
Merle regarda longuement la vieille femme de quatre-vingt-deux ans selon les papiers d’identité retrouvés auprès d’elle, dans son sac. Si cette dernière avait été angoissée, excitée même, depuis quelques jours, son visage paraissait à présent reposé.
Un porte-monnaie et un chéquier étaient également présents dans le cabas. La thèse de l’agression pour vol ayant mal tourné semblait donc exclue. Et puis, lors de sa visite au commissariat, n’avait-elle pas assuré au brigadier Léon qu’elle avait le sentiment d’être suivie ? Ce qui laisserait à penser que son assassin avait prémédité son geste et qu’il ne souhaitait pas qu’elle puisse parler…
Cette fameuse histoire de meurtres qu’elle voulait dévoiler à Merle serait donc justifiée ! Gilberte Lafaye était morte parce qu’elle connaissait l’identité d’un assassin qu’elle allait dénoncer. Cependant, aucun crime n’avait été répertorié depuis plus d’un mois dans la région et Merle se trouvait à présent dans une situation pour le moins inhabituelle, avec un assassin sans victime, excepté Gilberte Lafaye.
– Tu vas faire comme à l’habitude, une enquête de proximité auprès du voisinage, il faut recueillir le maximum de renseignements sur la victime, ses fréquentations, ses mœurs, enfin tout… ordonna Merle à Lamoise. Renseigne-toi sur sa famille, ses enfants, etc. Je veux également connaître le nom et l’adresse de son médecin traitant.
Devant le regard interrogatif de l’inspecteur Lamoise, Merle crut bon d’ajouter :
– Oui, à cet âge-là, on consulte son médecin traitant quotidiennement, ça crée des liens. Beaucoup de médecins se voient confier des petits secrets par leurs patients, c’est une piste que je ne peux laisser de côté.
Lamoise et Merle quittaient le seuil de la maison quand une sirène retentit dans la rue. C’était l’inspecteur Marchand arrivant en compagnie du brigadier Léon.
– Vous êtes déjà là, patron ? interrogea Marchand.
– Oui, bien sûr que je suis là. Et vous, que faites-vous ici ? demanda Merle aux deux hommes.
– Nous sommes venus au domicile de la propriétaire de la voiture trouvée incendiée près du Bec d’Allier.
– Dans cette rue ? lança Lamoise.
– Oui, au numéro 16 bis ! répondit Marchand.
– Comment ? s’écria Merle.
– Oui, au 16 bis de la rue des Chauvelles, et vous que… Mais l’identité est déjà là ? reprit Marchand.
– Oui, pour le meurtre de Gilberte Lafaye, la vieille femme qui est venue me voir ce matin, dit-il avec regret. Elle habitait aussi au 16 bis…
– Nous, nous venons voir Laurette Guilbert, au 16 bis également…
– Je vais faire les vérifications nécessaires, patron ! assura Lamoise en s’éclipsant vers la berline en stationnement.
Caron avait terminé ses investigations immédiates et ressortait à présent, devançant deux brancardiers qui emmenaient la victime vers un fourgon.
– J’ai fait le maximum sur place, je vous en dirai plus après l’autopsie, assura Caron à Merle.
Lamoise revint inquiet et se faufila à travers la petite troupe amassée sur le trottoir.
– Alors ? demanda Merle.
– Laurette Guilbert habite bien ici, c’est la fille de Gilberte Lafaye, votre morte, commissaire…







R evenu au commissariat de la place Guy-Coquille, alors qu’il s’était rendu à la maison de retraite où travaillait la jeune propriétaire du véhicule incendié, voici la conversation que rapporta l’inspecteur Marchand à ses collègues :
– Vous êtes certain que Laurette Guilbert n’a pas repris son travail depuis une semaine ? avait-il demandé.
La femme qui lui faisait face portait un badge indiquant sa fonction au sein de l’établissement hospitalier. Précise et concise, elle maintenait que l’aide-soignante Laurette Guilbert n’avait pas repris son poste depuis le 16 octobre et qu’elle n’avait réussi à recueillir aucun renseignement lui permettant de justifier cette absence remarquée par tous.
– J’ai appelé chez elle, il y a plusieurs jours, sa mère pensait qu’elle était partie en formation. C’est du moins ce qu’elle m’a assuré.
– En formation ? avait interrogé Marchand.
– Oui, quelqu’un de ses connaissances le lui avait assuré et après ceci elle ne s’était pas inquiétée outre mesure de l’absence de sa fille.
– Oui, bien sûr, avait marmonné l’inspecteur, d’autant plus que sa voiture avait disparu… Vous a-t-elle donné l’identité de la personne lui ayant transmis cette information ?
– Non, c’est vrai… Je ne lui ai pas demandé.
– Cela ne vous a pas choquée que votre collègue soit en formation alors que vous n’en étiez pas informée ?
– Oui, en fait non, enfin pas vraiment… Les plannings sont si compliqués entre les absences pour congés, les maladies, les congés maternité, les récupérations et les formations… Mais, par la suite, je suis allée vérifier et son absence était bien sans motif…

La propriétaire du véhicule volé avait donc disparu depuis une semaine, sans prévenir sa mère, avec qui elle demeurait, la vieille femme victime de la rue des Chauvelles, et sans en informer son employeur. Ainsi, celui ou celle qui avait orienté sur une fausse piste la mère et l’employeur de Laurette Guilbert pour justifier cette absence devenait le suspect numéro 1 dans cette affaire. C’est du moins ce qu’en avait conclu le commissaire Merle alors qu’il faisait le point sur l’affaire du véhicule carbonisé.
– Les deux faits sont intimement liés ! lança-t-il aux inspecteurs assis dans son bureau. Cela ne fait aucun doute.
– Ainsi la vieille femme et sa fille auraient été victimes du même assassin ? interrogea Barkowski.
– Bien que nous n’ayons pas retrouvé trace de Laurette Guilbert, j’ai bien peur qu’il n’y ait aucun doute là-dessus, du moins ce sont mes conclusions immédiates. À moins que Laurette ait tué sa mère… Nous allons donc poursuivre ces deux enquêtes parallèlement, ajouta-t-il, pour ne pas éveiller les soupçons d’un meurtrier qui est aujourd’hui certainement aux abois, d’ailleurs… pour se débarrasser si vite de Gilberte Lafaye…
– Vous pensez qu’il a peur ? reprit Lamoise.
– Pourquoi « il » ? enchaîna le commissaire. Mais pour répondre à ta question, j’en suis certain, le contraire me surprendrait. Nous avons affaire à un tueur très lucide et qui dispose d’un sang-froid extraordinaire. Il nous faut maintenant retrouver Laurette Guilbert à tout prix et découvrir l’identité du fameux informateur qui a orienté Gilberte Lafaye vers une prétendue formation !
Le commissaire poursuivit :
– Lamoise, tu vas continuer l’enquête de voisinage rue des Chauvelles ; Marchand, tu retournes sur le secteur du Bec d’Allier et tu essaies de recueillir des témoignages ; et toi, Barko, tu vas me faire une liste de toutes les personnes disparues depuis le début de l’année dans le secteur.
Merle, ayant distribué les tâches respectives à chacun, monta ensuite dans le bureau du divisionnaire Bertrand où il fit un résumé complet de l’affaire et de l’avancement de l’enquête. Bertrand n’était pas seul, le juge Mornay était présent et ne cacha pas son inquiétude quant à la réaction de la population locale. Il importait, selon le juge, d’accélérer l’enquête afin de ne pas mécontenter les habitants de ce secteur. Les trois hommes savaient aussi que les journalistes de L’Éclair du Centre avaient été alertés et qu’ils les trouveraient sur leur chemin à chaque instant de l’enquête.

Caron avait appelé en fin d’après-midi. Le légiste avait autopsié la vieille femme et, comme il aimait à le dire, « l’avait fait parler ».
La mort par strangulation était bien confirmée, celle-ci étant intervenue après une inconscience cérébrale due à un choc provoqué par un traumatisme frontal. L’assassin n’avait laissé aucune empreinte et aucun indice n’avait pu être relevé sur le corps. Rien de ce côté ne pouvait faire avancer l’enquête et il ne restait qu’à attendre l’évolution des investigations menées par les inspecteurs pour tenter de reconstituer le puzzle qui mènerait au dénouement de cette intrigue sordide.







B arkowski poussa le premier la porte du bureau du commissaire. Merle, malgré le froid régnant, avait ouvert la fenêtre pour évacuer la fumée et l’odeur du tabac qui envahissaient l’espace.
– Pas chaud chez vous, patron ! lança l’inspecteur.
Merle jeta un regard vers l’immeuble d’en face pour tenter d’apercevoir Archimède, mais ce dernier n’avait pas repris sa place.
– J’ai cherché sur un an et j’ai tout de même trouvé plusieurs disparitions non élucidées.
Barkowski parlait tout en déposant des fiches sur le bureau du chef.
– J’en ai compté trois : la première s’appelle Élise Leduc, vingt-huit ans, elle a disparu il y a huit mois et demeurait seule à Nevers. Elle travaillait à l’annexe de l’hôpital, dans une maison de retraite. La deuxième, une certaine Marie Forestier, vingt-cinq ans, habitait également Nevers, elle travaillait comme apprentie vendeuse en boulangerie en face de la porte d’entrée du 13 e RI. On ne l’a pas revue depuis quatre mois. Enfin, la troisième, Jacqueline Grellier, bien connue des artistes locaux, vingt-cinq ans également, aurait disparu il y a deux mois après avoir participé à une exposition de peinture qui s’était déroulée la journée entière à Marzy. Cette dernière travaillait à la poste et était bien notée par sa hiérarchie.
Merle écoutait le résumé fait par Barkowski avec attention. Il interrompit ce dernier en comptant sur ses doigts :
– Huit mois, quatre mois et deux mois. Y a-t-il un point commun avec Laurette Guilbert ?
– Elles habitaient toutes à Nevers ! répondit Barkowski.
– Oui, et elles avaient moins de trente ans, poursuivit le commissaire. Le rapport est tout de même mince… ça ne suffit pas !
L’inspecteur fouillait dans les fiches en relisant, chaque point lui paraissant important.
– Au niveau du domicile, elles demeuraient toutes au nord de la ville… avança-t-il. Et elles travaillaient toutes les quatre dans le même périmètre géographique.
– Il va falloir que nous allions rendre visite aux familles, reprit Merle, ainsi nous aurons certainement une chance d’en savoir davantage.
Les deux hommes, épuisés par une journée éreintante, décidèrent de reporter ces visites au lendemain matin. Le soir tombait. Archimède était réapparu l’espace d’un instant à sa fenêtre, comme pour dire bonsoir au commissaire qui ne s’était pas privé de lui faire signe en guise d’au revoir.

Avant de regagner son domicile, rue des Boucheries, Augustin Merle s’était rendu, comme à son habitude, à l’hôpital de La Charité-sur-Loire, auprès de celle qui partageait sa vie depuis tant d’années.
La cour de l’établissement public était sinistre. Aucun piéton ne s’aventurait à cette heure dans l’enceinte. Les quelques réverbères accompagnant le chemin menant à l’entrée de l’énorme bâtisse diffusaient une lumière jaune et fuyante, rendant l’atmosphère bien plus frissonnante que n’importe quel film d’horreur.
Il n’était pas plus de 19 heures et pourtant le silence de la nuit régnait déjà à l’intérieur de l’hôpital… Qu’y a-t-il de plus angoissant qu’un couloir d’hôpital désert ?
Le long corridor l’amenant dans le service où était hospitalisée Mme Merle lui semblait interminable. À chaque pas, il imaginait qu’une porte allait s’ouvrir et qu’un individu, médecin, infirmier ou autre, allait se retrouver lui aussi dans ce grand couloir, face à lui ou à ses côtés, rendant les lieux plus humains. Cependant, il était bien seul à marcher, à entendre ses pas résonner sur les dalles.
Combien de fois avait-il fait régulièrement ce parcours ? Plusieurs fois par semaine, peut-être plus quand la proximité des enquêtes le lui permettait, pour rendre visite à Muguette. Il était sa seule visite. Mme Merle avait quitté un jour ce monde qu’elle ne comprenait plus. Elle, qui était si sensible aux autres, n’avait en fait jamais supporté la dure civilisation dans laquelle elle vivait et avait préféré se réfugier dans le passé de son enfance, pour ne jamais revenir à la réalité… Atteinte de troubles cérébraux, elle évoluait dans un monde parallèle et même si depuis quelque temps elle s’était remise à parler, c’était pour converser avec des inconnus qu’elle seule voyait et entendait et qui lui répondaient à sa guise. Il y a longtemps qu’elle ne reconnaissait plus son mari, prenant le commissaire pour un monsieur très gentil qui venait s’occuper d’elle de temps à autre.
Muguette avait dû tenter de quitter les lieux une fois de plus, car, ce soir-là, elle était allongée comme à l’habitude, mais ses poignets maintenus parallèlement aux barreaux du lit y étaient attachés. Seul le bout de ses doigts bougeait.
Lorsque Merle entra dans la chambre, elle s’écria :
– Enfin, ah ! Que je suis contente… Figurez-vous que nous sommes tombés en panne d’essence et que nous n’avons même pas mangé ce midi…
Merle l’avait embrassée et lui avait pris la main, doucement.
– As-tu bien dormi ?
Son état de santé avait une fois de plus empiré et elle répondit ces quelques mots machinalement :
– Je dors bien, je mange bien… Je dors toujours bien… Mais pouvez-vous dire à ces enfants de faire moins de bruit à côté ?
Près d’elle, dans la même chambre, on avait installé à la hâte une femme assez âgée qui parlait quelquefois avec l’infirmière en service. Ces conciliabules ne devaient guère plaire à Mme Merle qui s’imaginait ceux-ci comme étant de jeunes enfants et cette dernière ne se gênait pas pour le faire savoir haut et fort à chaque occasion.
Le commissaire savait depuis lon

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