Rien ne sert de mourir
274 pages
Français

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Description

Un jour de décembre, juste un peu avant Noël, Cécile est partie. Sans prévenir quiconque, elle a abandonné son mari et ses enfants : ses violons adorés pour unique bagage, elle a pris un train et a fui l’existence dorée qu’elle s’était laissé convaincre de vivre sans jamais l’accepter réellement. Elle a choisi de poursuivre seule son chemin, sans états d’âme, et a détruit les rares amarres qui l’unissaient à quelques personnes.
Près de quarante ans ont passé ; ses deux fils sont toujours orphelins et continuent de s’interroger sur sa désertion ; leur père, même s’il a refait sa vie, demeure blessé d’un divorce imposé.
De son côté, Victoire Meldec a revisité ses ambitions professionnelles et décidé de se consacrer à l’enseignement de la musique. Elle se prépare donc d’arrache-pied, avec madame Lancrenon, pour inculquer le violoncelle à ses futurs élèves. Jusqu’à ce que sa professeure, victime d’une agression crapuleuse, se retrouve à l’hôpital, plongée dans le coma.
Alerté, le commissaire Agnelli fait rapidement le lien avec des attaques similaires, dont s’occupe la capitaine Hugo. Une ancienne élève de madame Lancrenon, Gabrielle Willems, intriguée par un généreux cadeau que lui a offert son enseignante, leur apporte son aide. Mais aucun ne peut imaginer le dénouement stupéfiant qui découlera de cette enquête.
Car c’est alors que Cécile réapparaît…

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 24 octobre 2021
Nombre de lectures 9
EAN13 9782370117106
Licence : Tous droits réservés
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0000€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

RIEN NE SERT DE MOURIR

Agnès Boucher


© Éditions Hélène Jacob, 2021. Collection Polars . Tous droits réservés.
ISBN : 978-2-37011-710-6
« Rien ne sert de mourir, il faut savoir disparaître. »
Jean Baudrillard

« Se vouloir libre, c’est aussi vouloir les autres libres. »
Simone de Beauvoir - Pour une morale de l’ambiguïté

« On peut se perdre ou disparaître dans une grande ville.
On peut même changer d’identité et vivre une nouvelle vie. »
Patrick Modiano - Discours de réception de son prix Nobel de littérature
Prologue
La nuit est à présent totalement tombée. L’obscurité est suave et tiède, porteuse de senteurs marines, comme l’Aquitaine en connaît fréquemment au mois d’août. Le soleil a sombré à l’horizon près d’une heure auparavant, nimbant les vagues d’un pourpre flamboyant. Un silence presque parfait a envahi la terrasse, plongée dans la pénombre après avoir été, durant de longues heures, inondée d’une brûlante touffeur. Les oiseaux se sont tus, repus. Même les grillons ont cessé leur stridente rengaine. La journée a été radieuse, l’été joue les coquets depuis son entrée en scène, alternant périodes maussades et grand beau temps ; ce soir, le vent léger qui souffle depuis l’Atlantique fait frémir les voilages tout autour des hautes portes-fenêtres.
Cela fait près d’une heure qu’elle est à demi étendue dans un transat, à croire que tout le monde l’a oubliée. Elle s’en réjouirait si elle ne savait l’hypothèse totalement chimérique. Elle demeure dans une parfaite immobilité, ne voulant surtout pas rompre le charme. Seule sa main s’autorise un va-et-vient paresseux vers ses lèvres, auxquelles elle porte négligemment une cigarette. Sans en avoir vraiment conscience, elle contemple les étoiles dont le scintillement délicat s’est accru, à mesure que le ciel s’assombrissait. En bruit de fond, depuis l’intérieur de la villa, lui parviennent des voix à peine intelligibles ; elles la bercent comme une mélopée un peu agaçante, parce que sans cesse recommencée.
À son habitude, sitôt le dîner achevé, toute sa belle-famille s’est lovée dans les vastes divans écrus qui meublent l’immense salon. Son mari et sa belle-mère se sont assis, quasiment enlacés, dans une attitude curieusement fusionnelle, dont elle ne s’est jamais montrée jalouse. Ils ont laissé les autres à leur lecture ou leur discussion sans fin. La vieille dame, en dépit de la température clémente, s’est sans doute drapée dans ses inévitables châles. Cette femme a toujours froid malgré son physique saisissant, comparable à celui d’une statue antique . Avec son fils aîné, elle affectionne ces rares moments d’intimité ; ils en profitent pour cancaner à bâtons rompus sur des sujets insipides, ce genre de platitudes que ne peuvent s’empêcher de proférer ceux qui considèrent la parole, fut-elle la plus insignifiante, préférable à l’insupportable béance du silence. S’imaginent-ils ainsi combler véritablement un quelconque néant ? Une fois de plus, ils doivent deviser de stratégies adoptées lors de leurs dernières parties de cartes, ou bien de conseils de jardinage, de commérages sur le voisinage ou leur cercle de connaissances.
À moins qu’ils ne revisitent tous ensemble le match de tennis disputé le matin même, arbitré par le pater familias en personne ; ce petit homme, malingre et bagarreur, adore se percher tel un vautour sur la chaise-arbitre, son polo flottant autour de son squelette efflanqué. Ce sont ses parents qui ont fait construire le court au début du siècle, un peu plus bas dans le parc, juste avant le sentier qui mène à la plage. Depuis lors, l’endroit accueille des générations entières sur sa terre battue, témoin muet d’exploits familiaux anodins. Une nouvelle fois, toute la sainte horde était réunie, enflammée à aiguillonner les joueurs dans leurs échanges, avec cette espèce de passion épuisante, inhérente aux extravertis. Comme toujours, elle s’est sentie de trop, en décalage complet avec leur enthousiasme de façade et cette horripilante manie qu’ils ont de hurler leurs surnoms respectifs pour se motiver les uns les autres.
Celui qu’ils ont attribué à son époux, depuis son plus jeune âge, est d’un genre assez ordinaire qu’elle ne supporte pas, à son avis à peine digne d’être celui d’un moniteur de ski. La concernant, à une seule reprise, un de ses innombrables beaux-frères a cru bon de l’affubler d’un de ces sobriquets censés être spirituels ou affectueux. C’était tout au début de son mariage. Elle l’a fusillé d’un regard meurtrier pour le dissuader de persévérer dans cette voie. Bizarrement, car l’individu ne possède pas un sens psychologique très aigu, elle n’a pas eu à lui expliquer en détail que réitérer ce genre de familiarités avec elle serait une grossière erreur.
Bien lui en a pris.
Les voyant frapper dans la balle comme des forcenés, elle a refusé d’endurer plus longtemps cette écœurante frénésie tribale ; elle a préféré s’échapper en catimini et plonger une tête dans l’océan, avide de paix et de solitude. Durant une dizaine de minutes, elle a crawlé lentement vers le large, dépassant sans difficulté la muraille de rouleaux. Puis elle s’est laissé porter par les vagues, rêvant de disparaître. Peine perdue. Ils n’ont pas tardé à la rejoindre. Même au milieu des flots, ils continuaient de pépier ainsi que de médiocres volailles dans leur basse-cour. En regagnant la plage, elle a eu droit, comme à l’accoutumée, à la leçon de morale de toute la maisonnée, la suppliant de ne pas s’aventurer aussi loin lorsqu’elle nage seule.
Tout cela est tellement pesant et ennuyeux. Vous voulez dire, rassurant , lui rétorquerait sa belle-mère, en bonne bourgeoise provinciale, épouse de notable respectable, fière de la santé et de la réussite matérielle de sa descendance. C’est ma famille , arguerait son mari, magnanime, je sais combien elle te paraît envahissante, mais je l’aime et n’en changerai pour rien au monde.
Comme tous les soirs, il va finir par s’inquiéter de la croire délaissée et se lèvera pour la rejoindre. Ce n’est pas qu’il ne puisse demeurer longtemps loin d’elle. Simplement, il n’a jamais compris le besoin qu’elle éprouve en permanence à se retrancher dans son monde intérieur. Cette capacité à s’extraire de tout le choque ; il reste à la porte de son univers mental et rêve de pouvoir pénétrer cet ultime refuge, interdit à la vie parfaitement orchestrée qu’il lui a concoctée. Qu’elle s’isole physiquement ou intellectuellement, pour lui, c’est du pareil au même. Elle ne lui appartient déjà pas beaucoup. Là, il ne la maîtrise carrément plus.
Il la devine également préoccupée depuis le décès soudain de son père. Lui est échue une fortune qu’elle n’imaginait pas aussi considérable ; et surtout, elle en a découvert les origines plus que sulfureuses, qui la remplissent de dégoût et de honte vis-à-vis d’un homme qu’elle idolâtrait jusque-là. Son mari ne sait rien de ces malversations écœurantes et humiliantes. Il lui a proposé plusieurs fois son aide pour gérer ses biens, mais elle lui a toujours opposé une farouche fin de non-recevoir, sitôt qu’il prétendait mettre le nez dans ses affaires. Elle conserve ce pré carré comme sa liberté suprême. Il ignore tellement de choses qu’elle n’a elle-même apprises que très récemment. S’il s’est vexé de son obstination, jamais il ne le lui a formellement signifié, célébrant au contraire la confiance mutuelle dans leur couple, valorisant son désir d’indépendance.
À son habitude, donc, son mari va s’approcher de son pas vif et athlétique, incapable de demeurer longtemps en place ; il lui demandera si tout va bien, si elle l’aime toujours, avec ce charmant sourire en coin qui fait craquer les femmes de tous âges autour de lui, sans qu’il cherche nécessairement à les séduire. La sienne lui suffit, qui ne peut même pas lui reprocher une quelconque forme de détachement et encore moins une trahison conjugale. À force de l’en supplier, il l’obligera à se lever et la prendra dans ses bras, la bercera en la serrant tout contre lui, comme pour l’empêcher de fuir. Il lui signifiera ainsi qu’il la protège contre le monde entier, alors qu’il est incapable de le faire contre elle-même.
Il a mis en place cet horripilant petit cérémonial dès le lendemain de leurs fiançailles ; il le joue à présent de façon presque automatique, pensant sans doute que l’interrompre risquerait de briser le fragile lien qui semble encore subsister entre eux. Elle a cédé devant le piège des habitudes et elle ne possède pas, à l’heure actuelle, la force intérieure de les dynamiter. Cela occasionnerait trop de dégâts.
Alors, comme chaque soir, elle lui répondra que, oui, décidément, elle va bien et elle l’aime. Une nouvelle fois, elle lui mentira plus qu’à demi, ce qu’il perçoit avec cette intuition singulièrement développée chez un homme d’apparence aussi virile. Elle ne trouvera pas le courage de rompre le charme ; elle l’enfouira simplement un peu plus au fond d’elle-même, de la même manière qu’on bâtit un château de sable, toujours détruit par la marée haute et pourtant inexorablement tangible, prêt à être reconstruit.
À l’étage, leurs fils dorment avec leurs cousins, épuisés par les jeux, le sport, la vie au grand air. Elle doit le reconnaître, et ils seraient nombreux à juger ses conclusions indignes d’une mère : ses enfants aussi ont bien plus besoin d’elle que le contraire. Le cadet surtout est en quête de son amour, avec son naturel si vulnérable, son obsession à se coller contre elle en permanence, sa soif inextinguible de tendresse et de câlins. Il a beau être adorable, il l’épuise. L’aîné est plus réfléchi et indépendant ; en cela, il tient davantage d’elle et de son tempérament individualiste. Cependant, tous deux appartiennent au monde équilibré de sa belle-famille et ressemblent à leur père comme de petits modèles réduits. Elle est toujours surprise de les voir, si blonds et déjà élégants malgré leur jeune âge. Elle ne comprend pas comment ils ont pu croître dans son ventre de noiraude, eux qu’elle s’est longtemps évertuée à se convaincre d’avoir désirés, avant de renoncer devant l’impossible.
Sans la persuasive détermination de son mari, aurait-elle seulement pensé à les concevoir ? Un peu plus tôt, en début de soirée, elle est montée à l’étage, les a bordés dans leur lit et leur a raconté une histoire, une de celles qu’elle invente au fil de son imagination fertile ; comme d’habitude, le plus grand la dévorait de son regard sombre, celui de son père, lorsque le sien est couleur d’azur. Le cadet s’est spontanément lové dans ses bras, sombrant très vite dans un sommeil profond après une journée harassante, passée à courir et à s’amuser.
Fille de l’Est, qu’est-elle venue faire, au juste, dans cette lignée océanique, assoiffée d’air pur et de réussite sociale ? Son union avec cet homme solaire est totalement contre nature. Elle a cédé de guerre lasse à l’argumentaire d’un personnage brillant et charmeur, qui l’a soutenue dans la pire des épreuves, se prétendant fou amoureux, litanie toujours recommencée de ses sentiments éternels. Elle a eu le tort de ne pas écouter ses voix intérieures ; elles lui criaient pourtant de déguerpir avant de commettre l’irréparable, à savoir s’enchaîner à l’ennui et à la routine. De plus en plus, elle doit fouiller profondément en elle pour trouver la force de continuer à l’accompagner, l’énergie de paraître à ses yeux ce qu’elle n’est décidément pas, une mère, une femme et une belle-fille.
Un terrible artifice.
Combien de temps puisera-t-elle à la source de son éducation sage et policée le courage de mimer le jeu des usages, lorsqu’elle n’aspire qu’au renoncement ? Elle a tout imaginé des milliers de fois, échafaudé les stratégies pour disparaître, fuir cet univers conventionnel et sclérosant. Elle n’aurait qu’à s’éclipser. Ce serait si simple. Elle n’a à présent plus besoin de quiconque pour subsister.
Ce soir, si elle avait anticipé son départ, elle ferait le tour de la maison, traverserait le jardin jusqu’au garage et rejoindrait la route vers le village. La gare n’est pas si loin, dix minutes à peine en marchant vite. Elle peut même prétexter l’envie d’aller se promener un peu pour fumer une cigarette. Elle choisirait de rentrer dans le salon et préviendrait son mari de son projet de flânerie nocturne. Il lui proposerait aussitôt de l’accompagner. Elle lui sourirait une dernière fois, caresserait sa joue maigre, juste au-dessus de la fossette qu’elle aime embrasser sur le visage de son plus jeune enfant. Elle lui répondrait que, non, décidément, elle a envie d’être un peu seule pour avoir le plaisir ensuite de le retrouver. Sa belle-mère l’aiderait sans le deviner, appelant son fils à laisser sa conjointe tranquille, fatiguée sans doute de gérer leurs deux bambins au quotidien.
Elle monterait dans le premier train pour n’importe où et disparaîtrait à tout jamais.
Chapitre 1
- Décidément, ma chère enfant, vous n’êtes guère à ce que vous faites. J’apprécierais vraiment que vous vous concentriez davantage.
Elle a raison , grince Victoire en elle-même. Je fais de la soupe. Bach mérite quand même un meilleur traitement que ça.
- Même Fifi ne semble guère goûter votre travail.
La jeune femme jette un regard amusé en direction de la petite chienne, couchée à l’autre bout de la pièce.
La première fois qu’elle l’a amenée chez madame Lancrenon, Victoire a craint qu’elle ne se laisse aller à ses pitreries habituelles, comme elle s’y prête toujours lorsqu’elle rencontre de nouvelles personnes. La bestiole a-t-elle senti d’instinct que ce n’était pas le genre de facéties à perpétrer en ce lieu dédié par sa propriétaire à la sacro-sainte musique classique ? Toujours est-il qu’elle a mis beaucoup de respect pour léchouiller la main qui se tendait vers elle avec une spontanéité inattendue pour une femme aussi réservée. Puis elle a affecté des mines de terrier sage et snob, sans davantage moufter. Elle a accepté de prendre son mal en patience, avant d’être à nouveau autorisée à sortir courir dans la rue et redevenir un incorrigible canidé gâté.
Aujourd’hui encore, elle est vautrée dans sa posture favorite, à plat ventre sur le tapis, son long museau niché entre ses deux pattes avant, dans une imitation impayable du phoque affalé sur la banquise. Son maître, Samuel Wiener, passe de longues heures sur son clavier à étudier les univers sonores de ses copains Ludwig, Franz et Jean-Sèb. Victoire préfère, quant à elle, faire grincer des cordes. Que peut-elle faire pour les amener à se conduire de manière plus adaptée aux goûts d’une petite chienne comme elle ?
- Où êtes-vous donc, Victoire ? En tout cas, pas du tout concentrée sur les Suites de Bach.
- Détrompez-vous. Je ne pense qu’à elles, mais mes doigts refusent de s’unir à la partition. Je suis trop nulle, je n’y arriverai jamais. Et maintenant que vous me laissez tomber, tout est foutu pour moi.
- Vous savez que je ne goûte guère quand vous déraisonnez de la sorte. Vous êtes armée pour prendre votre envol. Vous êtes même l’une de mes meilleures recrues. Alors, ne venez pas me décevoir. Un peu de courage, diantre.
Surprise et touchée du compliment qui, une fois n’est pas coutume, n’est pas déguisé, l’intéressée grimace un sourire narquois. Au XXI e siècle, entendre un langage aussi suranné est rarissime. À part le dernier président de la République élu, bien entendu, qui adore parsemer ses propos et discours de « carabistouille » et autre « croquignolesque ». Ce décalage fait partie du charme de madame Lancrenon, personnage à la fois insensible aux modes actuelles et tellement hors du temps.
- Tu verras, avait prophétisé Pauline, un de ses anciens professeurs, lorsqu’elle lui a donné ses coordonnées. Cette femme est stupéfiante. Elle nous impressionnait tous, au conservatoire. Enfant, elle faisait déjà preuve d’une prodigieuse maturité. Elle saura te préparer au mieux à ton futur rôle de pédagogue.
En effet, Victoire Meldec a décidé de se reconvertir ; elle n’a plus envie de jouer les chauffeuses de taxi ; le dérèglement climatique et ses conséquences désastreuses pour l’humanité l’ont convaincue d’exercer un métier moins préjudiciable à la sauvegarde de la planète. Elle reçoit déjà quelques élèves, enfants, adolescents ou plus âgés, voire carrément retraités ; elle s’efforce de transmettre à tous son goût pour la musique et le violoncelle, au travers d’un type d’enseignement très personnel, même si toujours rigoureux.
Très loin des pensées de la jeune femme, madame Lancrenon poursuit son laïus, feignant de ne pas avoir remarqué la mimique facétieuse qu’a suscitée son mode d’expression.
- Vous savez bien que je n’attends pas de vous une quelconque perfection technique, mais plutôt que vous transcendiez votre interprétation. C’est ce que nous devons faire comprendre à nos apprenants. Car la musique doit avant tout transporter votre auditoire. Souvenez-vous de ce que disait Glenn Gould.
C’est la meilleure ! Qu’a bien pu exprimer l’autiste le plus célèbre du clavier contemporain ? {1}
- Auriez-vous l’extrême obligeance de raviver ma mémoire défaillante ? Je n’ai pas votre culture encyclopédique en magasin.
Madame Lancrenon s’appuie nonchalamment sur le piano, son regard d’un bleu polaire perdu par la fenêtre ouverte, au travers des nuées qui s’amoncellent à l’horizon des toits et laissent présager un orage imminent. Elle semble si fragile, avec sa petite silhouette fine et charmante, sa chevelure poivre et sel coupée en un carré trop classique. Elle s’habille toujours de gris ou de noir, jouant des harmonies entre ces deux couleurs. L’été seulement, elle s’accorde quelques effronteries, ponctuant le tableau de parme ou d’abricot.
- Gould abordait une œuvre en compositeur, et non en interprète. Il voulait mettre en exergue sa propre conception de la partition, la structure intime qu’il y trouvait.
Victoire hausse les épaules.
- Sans doute, mais en quoi ce genre de précepte va-t-il m’être d’une quelconque utilité ? Gould était un génie, contrairement à moi, qui ne serai jamais qu’un tâcheron, bougonne-t-elle.
- Allons, cessez de faire votre mauvaise tête de Normande obtuse et recommencez. Je vous veux parfaite, cette fois. Faites-moi ce cadeau, je l’ai bien mérité, vous ne croyez pas ?
La mélopée reprend, chaleureuse et puissante. Victoire n’est pas Tortelier {2} ; cependant, elle possède un toucher vigoureux et enthousiaste qu’apprécie madame Lancrenon ; et elle aime véritablement son instrument, si semblable à la voix humaine.
Voilà près de cinq ans que la jeune femme vient prendre ses leçons, à un rythme souvent désordonné, puisque ponctué de longues périodes d’absence inexpliquée. Mais quand elle réapparaît, il ne fait aucun doute que son violoncelle était du voyage et qu’elle l’a travaillé avec régularité et application, où qu’elle soit allée, comme tout bon artisan doit le faire. Madame Lancrenon lui est reconnaissante de sa persévérance et de son amour pour cet objet bizarre, demi-corps féminin dépourvu de tête et de membres, aux rondeurs suggestives quasi indécentes.
Depuis un an, Victoire lui a fait part de son objectif d’enseigner à son tour. Le hasard a voulu que la fille de ses voisins sonne un soir chez elle. Sur le paillasson, la gamine se tortillait en bafouillant pour lui demander si elle accepterait de lui donner des leçons. Elle avait envie de s’y mettre depuis que, passant devant la porte de son appartement, elle l’avait entendue jouer. Elle avait déjà étudié la flûte, mais sans grande conviction. Avec des trémolos dans la voix, elle lui a expliqué qu’elle trouvait le son du violoncelle beaucoup plus beau. Échaudés par l’argent dépensé dans l’achat d’une traversière et de cours particuliers, ses parents ont préféré s’assurer qu’elle était réellement motivée, avant d’investir dans une nouvelle acquisition ; ils l’ont donc envoyée au casse-pipe, connaissant le caractère ombrageux de la dame. Si elle avait le courage de l’affronter et parvenait à la convaincre, ils reconsidéreraient la question.
Sa surprise digérée, Victoire a accepté de relever le défi. Durant son enfance et son adolescence, elle a hanté les conservatoires de Cherbourg et de Paris, selon que son grand-père {3} habitait dans l’une ou l’autre de ces villes. Sans être géniale, elle s’est avérée bonne technicienne et a acquis une très solide éducation musicale. Transmettre à son tour ce qu’on lui a appris lui a tout de suite apporté un réel plaisir, d’autant que sa première élève s’est révélée plutôt douée. Les heures passées à la former et l’accompagner, la satisfaction de la voir progresser de façon régulière, l’ont convaincue de reconsidérer sa vie professionnelle sous un nouvel angle. Du coup, elle lui a même donné l’instrument sur lequel elle a elle-même commencé son initiation ; elle l’a retrouvé dans les affaires du Vieux, entassées depuis des lustres dans la cave. Un petit séjour chez son luthier habituel, rue de Rome, et le violoncelle est reparti comme en 14.
Durant tout l’hiver, n’ayant rien fait pour encourager la chose, son nom a circulé d’immeuble en immeuble, au point qu’elle commence à se créer une jolie petite réputation. Et la clientèle suit. Quand elle a raconté son aventure à sa professeure, celle-ci s’en est réjouie, presque émue d’avoir su léguer cet autre aspect de sa mission. À son tour, elle s’est prise au jeu et lui a enseigné presque tout ce qu’elle-même connaissait. Le succès de Victoire Meldec lui fait vraiment chaud au cœur.
L’archet se suspend. La première Suite s’achève. Madame Lancrenon hoche la tête d’un air enchanté. Elle peut s’asseoir au piano et entamer le dernier mouvement de la troisième sonate de Beethoven. Victoire sourit. Si elle a gagné le droit d’accorder son instrument au clavier, c’est qu’elle n’a pas trop démérité dans Bach. La musique du « deuxième Mozart » {4} lui parle davantage, passionnée et sensuelle, terriblement humaniste. Lorsque l’ultime note résonne, une seconde de silence la prolonge.
- Vous vous sentez prête à vous lancer dans le grand bain sans bouée ? demande madame Lancrenon sans regarder Victoire.
- Euh, n’exagérez pas le challenge. Je forme des mioches, des débutants, pas des petits prodiges, et votre aide m’est précieuse.
- Mais vous vous souvenez de ce que je vous ai dit à l’automne ?
- Que vous arrêtiez d’enseigner ? Le temps est donc venu ?
- En effet. Vous allez devoir vous appuyer sur vos seules compétences.
Victoire observe madame Lancrenon d’un air dépité.
- Vous savez que je ne m’y fais pas. C’est un tel gâchis.
- C’est la vie, Victoire, tout simplement. Et celle-ci nous impose de devoir tourner des pages, que ce soit volontaire ou non.
- Pardonnez-moi, mais vous n’êtes pas si âgée que ça. Nadia Boulanger {5} a reçu des élèves jusqu’à la fin.
- Merci pour la comparaison, apprécie la professeure. Mais ma décision est irrévocable. Cependant, je vous propose de revenir une dernière fois la semaine prochaine.
- Pour une ultime leçon ?
- Pas exactement… Venez sans votre instrument, nous prendrons un thé entre collègues. Je voudrais vous recommander auprès de confrères que je connais bien. Je leur ai déjà parlé de vous, mais je préfère en discuter avec vous avant que vous ne les contactiez. Je vous expliquerai tout, c’est promis. Et vous n’aurez aucun reproche à me faire, j’en suis certaine.
- C’est chic de votre part.
Madame Lancrenon ne répond pas, esquissant juste un sourire entendu. Victoire ne peut pousser plus avant sa curiosité, car la sonnerie de la porte d’entrée retentit de manière péremptoire et prolongée.
- Voilà Martial, note l’enseignante.
Le temps est venu de laisser la place. Victoire va devoir attendre quelques jours avant de tout comprendre. Elle fait coulisser la pique dans le corps du violoncelle et s’affaire à le ranger avec une dextérité mêlée de délicatesse. Traduisant le message subliminal, Fifi s’étire sur le tapis en ouvrant une gueule immense pour bâiller fort élégamment. Pendant ce temps, la professeure a refermé la partition beethovénienne et en cherche déjà une autre dans l’une des piles entassées sur la caisse du piano. Une nouvelle sonnerie tonitruante la rappelle à l’ordre, sans qu’elle paraisse accélérer le rythme pour autant.
Elle finit pourtant par sortir de la pièce et aller accueillir le visiteur. Elle revient quelques secondes plus tard. Un préadolescent la suit, la dégaine quelque peu négligée, le pas traînant sur le parquet encaustiqué. Il a posé une casquette de base-ball à l’envers sur ses cheveux bruns ; son tee-shirt dépasse de la ceinture son jean tire-bouchonné sur les chevilles. Sous le bras, il trimbale un ballon de basket, qu’il lâche sitôt qu’il aperçoit la petite chienne.
- Fifiiii !
À quatre pattes pour se mettre au niveau du cabot qui a bondi à sa rencontre, il glapit de rire, chatouillé par les coups de langue qu’elle lui plante au hasard sur ses joues et son cou. Durant quelques secondes, ce ne sont que hurlements de joie, tandis que le gamin et le terrier se roulent à terre. Jusqu’à ce que Victoire, consciente de l’agacement progressif de madame Lancrenon, se décide à reprendre les choses en main.
- Bon, Fifi, ce n’est pas le tout, mais on va travailler, maintenant. L’argent ne se gagne pas tout seul, ça se saurait.
Martial se relève à regret et Fifi revient sagement trottiner au pied de sa maîtresse.
- Elle est trop cool, ta chienne.
- Je t’ai déjà dit que ce n’est pas la mienne, mais celle d’un ami. Quand son boulot l’empêche de l’emmener, il me la confie. Comme ça, elle ne se morfond pas pendant des heures dans son appartement. Il craint qu’elle ne devienne aussi neurasthénique que lui.
- Mes vieux, ils voudront jamais que j’en aie un pareil à la maison.
- Tes parents, rectifie madame Lancrenon avec un soupir amusé.
- Ouais, si vous y tenez…
- D’où sors-tu, débraillé de la sorte ? continue la professeure.
Malgré elle, elle ne peut s’empêcher de tirer sur le bas du tee-shirt de son élève, lequel est à moitié dépoitraillé.
- En traversant le parc, j’ai croisé des copains qui jouaient au foot, alors j’ai tapé quelques balles avec eux, explique-t-il.
- Tu n’avais pas très envie de venir, c’est ça ? croit-elle comprendre avec un demi-sourire.
- Dites pas ça, c’est trop chouette ici, pas de risque que je vous oublie. Mais en même temps, il fait trop beau aujourd’hui. On pourrait pas mettre le piano sur la terrasse ? propose-t-il en regardant le volumineux demi-queue, imaginant sans doute déjà s’arc-bouter pour le pousser près d’une des fenêtres.
- Tu n’as qu’à étudier la flûte, lui conseille Victoire, ainsi tu pourras t’installer où bon te semble.
- Comme c’est notre dernier cours, est-ce qu’on peut jouer autre chose que du Schubert ? demande alors Martial en se tournant vers madame Lancrenon.
- Qu’est-ce qu’il t’a fait, ce pauvre Franzie ? intervient encore la jeune femme.
- Il me bouffe juste le moral. L’autre jour, j’ai vu un film à la télé. Y’avait Depardieu qui disait à la fin « Il fait chier, votre Schubert, vous comprenez ? Il fait chier ! » {6}
La professeure lève les yeux au ciel, mimant le désespoir devant ce propos sacrilège.
- Mon Dieu ! Pourquoi m’obligez-vous à entendre de pareilles horreurs ?
- Pourtant, c’est sacrément bath, Schubert, argumente Victoire, également choquée.
Martial esquisse une moue narquoise en agitant ses mains en tous sens sous leur nez.
- Je préfère Liszt, c’est plus costaud.
Victoire éclate de rire.
- Ben voyons, tu n’as peur de rien, toi.
- Au moins, tu as travaillé depuis la dernière fois ? s’inquiète madame Lancrenon.
- Vous savez bien, j’adooooore jouer. J’y passe des heures tous les jours, le mec de ma mère n’en peut plus, c’est super. Bientôt, il va craquer et la quitter. On sera tranquille et elle redeviendra cool. Peut-être même qu’elle m’achètera une Fifi. Sinon, on a été voir monsieur Kerminsky. Il a beaucoup aimé ce que je lui ai interprété hier. Il a dit à maman que j’étais une petite merveille. Elle en grimpait au rideau de kiff. Il croyait que je ne l’écoutais pas, mais j’ai bien entendu.
L’enseignante fronce les sourcils. Encenser ses élèves ne fait pas partie de ses habitudes. Si elle a recommandé l’adolescent à son confrère, c’est parce qu’elle sait qu’ils pourront travailler ensemble et tireront le meilleur de ses dons exceptionnels pour le hisser vers les sommets.
Martial claque une bise sur la joue de Victoire, comme pour la congédier. Puis il s’assied devant le clavier et pose ses doigts rondelets sur les touches, enchaînant ses gammes avec un naturel déconcertant. La jeune femme sourit. Espérons qu’il ne gâche pas son talent , songe-t-elle en s’éclipsant après avoir laissé quelques billets dans une coupelle sur la cheminée et esquissé un salut de la main à destination des deux musiciens.
Mais ils sont absorbés dans leur passion commune, « soupirent » {7} ensemble et ne lui portent plus aucune attention. Fifi sur les talons, elle sort sur le palier et referme tout doucement la porte de l’appartement derrière elle.
Chapitre 2
Tout est paisible à bord du Thalys. Le train est parti depuis une bonne heure de Bruxelles-Midi, et dans un peu plus d’une demi-heure, il entrera en Gare du Nord à Paris. Beaucoup de passagers se sont assoupis, bercés dans leur somnolence par le rythme régulier et le ronflement de la rame à grande vitesse, lancée à près de 300 kilomètres-heure.
Au milieu d’un wagon de première classe, une jeune femme sommeille par intermittence. Après avoir lutté pendant quelque temps contre l’envie de dormir, elle a fini par appuyer son visage contre le montant de son siège. Au préalable, elle a glissé sous sa joue une écharpe en laine pour amortir le contact de sa peau contre le revêtement de tissu. Entre ses bras, elle tient bien serré un long étui en vieux cuir durci. Au moment de l’embarquement, un contrôleur s’est voulu complaisant et lui a proposé de l’installer dans l’espace à bagages, situé juste au-dessus de sa place. Elle s’y est farouchement opposée, défendant son bien comme si son interlocuteur avait cherché à le lui dérober.
Le matin précédent, Gabrielle Willems, médecin anesthésiste, officiait en neurochirurgie dans un bloc opératoire de l’hôpital Érasme, le plus grand centre hospitalier universitaire de Belgique. La routine, en quelque sorte, pour une spécialiste comme elle ; à cet instant précis, elle avait cependant bien conscience que le méningiome sur lequel s’activaient ses collègues, tandis qu’elle surveillait les fonctions vitales du patient, tenait plus de la balle de tennis que du grain de raisin.
Cela n’empêchait pas Patrick Lejeune de siffloter presque gaiement, tel l’ouvrier lambda en train d’accomplir son turbin quotidien. En l’entendant gazouiller, les autres membres de l’équipe ont aussitôt compris qu’il ne s’était pas trompé ; comme le prévoyaient les résultats de l’IRM, l’exérèse était possible, vu l’emplacement favorable de la tumeur, éloignée de toute zone problématique. Nul risque d’endommager le bulbe, et pas davantage de séances de radiothérapie à programmer.
La routine, définitivement.
Après avoir incisé le cuir chevelu et découpé une partie de l’os pour créer une sorte de porte, le neurochirurgien plongea avec une franche délectation dans l’intérieur du crâne et commença à trancher les méninges. Avec sa dextérité coutumière, il préleva la totalité de la tumeur, puis replaça le volet osseux, pour bien refermer le crâne avec quelques agrafes et du fil. D’un geste magnanime, il abandonna les travaux de couture à l’interne de service qui se fit une joie de rafistoler la plaie dans les règles de l’art. Quelques jours suffiraient ensuite pour que la peau cicatrise et que le châssis se ressoude comme un grand. Le patient n’y verrait que du feu dès que ses cheveux auraient repoussé.
Une poignée de minutes plus tard, le professeur Lejeune est en train de se laver les mains dans ce qu’il appelle l’arrière-cuisine, quand Gabrielle Willems le rejoint. Sans cesser de passer ses avant-bras sous l’eau brûlante, il se tourne vers l’anesthésiste qui ôte son masque, son calot et ses gants, puis les jette dans la poubelle prévue à cet effet.
- Benoît a terminé de jouer les cousettes ?
- Il est doué. Il peut se reconvertir dans la haute couture si jamais le job de charcutier lui déplaît.
- Tu sais, ce n’est pas courant de voir un chirurgien capable d’exécuter de si belles cicatrices. Tu peux être un orfèvre à l’intérieur et un gougnafier pour les finitions.
- Il vaut mieux ça que le contraire, tu ne crois pas ?
- En tout cas, on a fait du bon boulot. Fais vraiment chier, ajoute subitement Patrick.
- De quoi parles-tu ?
- De tes vacances.
Gabrielle lève les yeux au ciel. Patrick ne supporte pas qu’elle prenne des congés sans lui. Il a donc décidé de tout mettre en œuvre pour la culpabiliser jusqu’à son départ.
- Par pitié, tu ne vas pas recommencer avec ça.
La jeune femme préfère quitter la pièce. À toute allure, elle enfile un long couloir, puis grimpe un escalier lugubre sur deux étages. Elle ouvre plusieurs portes à la volée et finit par se retrouver à l’extérieur du bâtiment, sur une espèce de terrasse de béton gris. Le printemps démarre à peine, après une arrière-saison quasi caniculaire et un hiver clément tout autant qu’éphémère. Le monde marche sur la tête et la nature se réveille lentement. Malgré la douceur des températures, Gabrielle frissonne sous sa blouse de protection ; mais elle préfère attraper un rhume plutôt que de subir les jérémiades de Patrick. Quoiqu’il cherche à l’en dissuader, dans quarante-huit heures, elle posera le pied sur le sol français.
D’instinct, elle marche jusqu’à une bouche d’aération et soulève une plaque de ciment mal jointe. Un paquet de cigarettes l’attend patiemment dans un recoin. Elle en prend une, l’allume avec gourmandise et la fume à petites bouffées, les yeux fermés, le visage tendu vers le pâle soleil d’avril qui peine à se frayer un chemin au travers des nuées.
Son répit est de courte durée. La porte grince derrière elle et le neurochirurgien vient s’appuyer sur le mur, juste à sa droite, le regard intense, voulant de cette façon attirer son attention.
Sauf que la jeune femme refuse de rentrer dans son jeu.
- Tu sais que tu nous fous dans la mouise.
Ce n’est pas une question, tout au plus une constatation. Elle se contente de hocher la tête en émettant une onomatopée agacée.
- Pour me rendre service, tu pourrais retarder ton départ.
- Je ne suis pas à ta dispo. J’ai posé mes dates dans les règles du droit du travail, alors ne viens pas imiter les esclavagistes en prétendant que tu n’as pas eu les moyens de l’anticiper.
- Tu vas finir syndicaliste, ma pauvre fille.
- Et qui te dit que je n’y songe pas ? Quel mal y aurait-il à ça ?
- Mais à la fin, Gaby, comment veux-tu que je te remplace ?
Gabrielle le regarde en souriant tendrement. Elle le connaît trop bien, devinant les grossières ficelles qu’il cherche à utiliser, notamment la flagornerie.
- Comme si j’étais la seule anesthésiste compétente à Bruxelles.
- Non, mais parmi les meilleurs, c’est sûr.
- Tu es tellement prévisible, mon pauvre vieux…
- C’est sincère, Gaby.
- Je n’ai nul besoin de toi pour être au fait de ma valeur. Et tu auras beau plaider ta cause, tu n’arriveras à rien. Ça fait plus de dix-huit ans que je trime comme une bête, pour tout dire, depuis que j’ai démarré mes études de médecine. Et là, parce que je prends deux semaines de vacances, tu entonnes la complainte du chirurgien incompris ? J’en ai ma claque, j’ai besoin de repos. Ça ne t’arrive jamais à toi ?
- Si, bien sûr. Mais tu pars juste au moment où on est complètement blindés. C’est du grand n’importe quoi.
- Le service est surchargé en permanence et j’ai anticipé. Je ne m’absente pas à jamais. Je prends des vacances, rien de plus.
- Quinze jours, tout ça pour visiter une ville que tu connais déjà. Accorde-toi une semaine et va voir ton père en Écosse. Tu pataugeras avec les saumons et tu reviendras en pleine forme.
- Ce que je fais de mon temps libre ne te regarde pas.
Gabrielle se mord les lèvres, mais la vérité est sortie sans se faire prier. Patrick a parfaitement entendu le message. Il est affecté et ne cherche pas à le cacher.
- J’ai besoin d’être seule, tente-t-elle de corriger, ne voulant pas lui faire plus de peine que nécessaire.
- Pourquoi ne m’expliques-tu pas ? Comment puis-je te comprendre, si tu restes avec tes secrets ?
- Et toi, ne sois pas toujours aussi susceptible, rétorque-t-elle agacée.
Il baisse la tête et donne un grand coup de pied rageur dans un caillou imaginaire, laissant ainsi s’exprimer toute sa frustration d’être impuissant à lui faire entendre raison. Pourtant, il le sait bien. Jamais personne n’est parvenu à intimider Gabrielle Willems, jusqu’aux mandarins les plus tordus. Pourquoi réussirait-il là où ils sont nombreux à s’être cassé les dents ?
- Je n’en reviens pas que Lambert t’ait accordé ce congé, se lamente-t-il encore. Et il ne m’a même pas demandé mon avis.
- C’est lui le boss, pas toi.
La réponse fait mouche. Patrick regarde son amie avec un petit sourire ironique.
- En fait, si tu veux vraiment savoir, lâche-t-elle presque à regret, il n’est pas moins obtus que toi. Alors, j’ai dû mettre ma démission dans la balance pour le faire céder.
Le neurochirurgien pousse un rugissement scandalisé.
- Je n’ai jamais rencontré quelqu’un d’aussi orgueilleux que toi.
- Tu as dit que j’étais la meilleure, fanfaronne-t-elle.
- Une des meilleures, rétorque-t-il.
Elle éclate d’un rire joyeux et se jette à son cou pour l’embrasser fugacement au coin des lèvres. Elle connaît tellement bien le moyen de le faire craquer. Une fois de plus, le stratagème fonctionne dans les règles de l’art.
- Tu m’emmerdes vraiment, Gaby, conclut-il d’une voix troublée.
Il la serre contre lui, caresse de l’index la joue de la jeune femme, juste à l’endroit où une fossette se creuse lorsqu’elle sourit.
- Passe-moi plutôt une clope, chuchote-t-il.
Elle lui échappe aussitôt et lui tend le paquet de loin pour qu’il ne parvienne pas à s’en emparer.
- C’est mauvais pour ta pratique, chantonne-t-elle. Tes doigts vont se mettre à trembler et puer la nicotine.
Pourtant, elle finit par le lui envoyer. Ils restent quelques instants à fumer sans se parler, regardant chacun le ciel à nouveau chargé de nuages opaques, perdus dans leurs pensées respectives.
- Tu es certaine que tu ne peux pas attendre encore un peu ?
- Tu te moques totalement de ce que je ressens. Tu es comme Lambert. Tout ce que vous voulez, c’est faire fonctionner les blocs en flux tendu pour une rentabilité optimale, lui répond-elle d’une voix où percent de nouveau un demi-mépris et beaucoup d’irritation.
Il a compris le message. La fin de non-recevoir est transparente.
- Bref, c’est non ?
Gabrielle s’approche de son compagnon et passe ses deux bras autour de son torse.
- J’ai bientôt 36 ans et, quoi qu’en affirment les stats, je suis sans doute au milieu exact de ma vie. Toi-même, tu devrais y réfléchir. On est tous dans une fichue galère, même si nos potes gérontologues prétendent le contraire. On bosse trop, on s’épuise et on crèvera bien avant que ne sonne l’heure de la retraite.
- Tu ne veux pas de moi, mais je n’ai pas dit mon dernier mot, avance-t-il en embrassant ses lèvres douces.
Elle lui rend son baiser, se serre encore davantage contre lui.
- À quoi penses-tu ?
Il la regarde d’un œil rusé.
- Je vais aller voir Lambert à mon tour et lui faire du chantage, comme toi.
Elle éclate de rire, l’étreint avec force.
- Et pourquoi pas ? De toute façon, on manque de toubibs, ici comme ailleurs, on aurait l’embarras du choix pour trouver un nouveau poste.
Il la saisit par les poignets, l’oblige à reculer contre le mur de l’immeuble et glisse ses mains sous la fine blouse.
- Comment vais-je pouvoir me passer de ta cellulite pendant tout ce temps ? murmure-t-il en commençant à la caresser.
- Tu connais mes copines, pioche dans le tas, le provoque-t-elle.
Elle n’est pas dupe au point de le croire fidèle. D’une pirouette, elle s’échappe loin de ses bras trop pressants. Le sourire angélique et la mine narquoise, elle lui lâche la triste vérité avant de disparaître en sautillant.
- Bas les pattes. Je te rappelle qu’une chouette opération à ciel ouvert nous attend et que tu dois conserver toute ton acuité pour la réussir.
Chapitre 3
Dans un silence parfait, la petite Smart électrique roule à vitesse réduite le long de l’avenue de Breteuil, à la recherche d’une improbable place de stationnement. Par chance, l’une d’elles apparaît entre deux SUV démesurés, le genre prétentieux à vouloir se faire passer pour des tanks. Le conducteur manœuvre pour l’y faufiler et coupe le contact. Puis il s’accorde quelques instants de réflexion, se parlant à lui-même comme s’il avait besoin de se motiver.
- Bon, marmonne-t-il, je monte voir Jules. Et si cette fichue tête de mule daigne accepter de m’accompagner, on va déjeuner à Versailles. Si tout pouvait être simple, qu’il dise oui sans m’incendier… Mais je crains que Camille ait raison, je vais perdre mon temps en courant au casse-pipe.
Sa conclusion désabusée n’empêche pas Joseph Thiébaut de prendre son courage à deux mains. Il jette un bref regard dans le rétroviseur extérieur et sort du véhicule, lisse son pardessus de cachemire couleur camel avec le plat de la main avant de rajuster son chapeau en feutre, coquettement incliné sur son oreille droite ; il finit par s’éloigner de la voiture et marche jusqu’au porche d’un vaste immeuble en pierre de taille. Levant la tête, il inspecte la haute façade haussmannienne et se décide, comme à regret, à entrer dans la bâtisse.
À 75 ans, il conserve la ligne mince et athlétique qu’il arbore depuis son adolescence. Ses gestes sont posés, sa démarche volontaire, même s’il progresse à pas mesurés. Son cardiologue n’y a pas été par quatre chemins, la dernière fois qu’il est allé le voir.
- Entre confrères, on ne va pas se faire de cachotteries, lui a-t-il annoncé sans atermoiement inutile. Quand j’aurai curé tout ça - il évoquait à demi-mot le nettoyage chirurgical de quelques artères bien encombrées et mal placées dans l’anatomie de son patient -, tu vas me promettre de mettre la pédale douce quant à ton régime alimentaire et tes activités sportives intensives. Tu n’es plus un gamin, Jeff, tu dois prendre soin de toi. Je ne connais pas d’autre solution si tu veux continuer à voir grandir tes petits-enfants.
Ce n’est pas au vieux singe qu’on apprend à faire la grimace. Le docteur Thiébaut sait parfaitement que l’essoufflement, constaté à plusieurs reprises lors de randonnées pédestres dans les Cévennes avec Camille, n’était pas seulement dû à une fatigue momentanée. L’air lui manquait nettement. Sa femme a avalé sans piper ses explications d’ancien spécialiste réputé, mais sa propre expérience de généraliste lui avait mis la puce à l’oreille. Ils ont tous deux vite compris que le cœur de l’ex-chirurgien était en train de le rappeler à l’ordre. S’il n’y prenait garde, la prochaine alerte risquait fort de se transformer en catastrophe.
Avec le naturel d’un homme qui connaît les lieux sur le bout des doigts, Joseph Thiébaut passe devant la loge de la gardienne sans lui accorder un seul regard. Un visiteur sort à cet instant du bâtiment de gauche vers lequel il s’avançait et lui tient machinalement le battant, ce qui lui évite d’utiliser l’interphone. Il marche jusqu’à l’ascenseur dans lequel il va pénétrer, avant qu’un panneau affiché sur la grille ne l’en dissuade.
- Encore en panne. Foutue mécanique, marmonne-t-il.
Certes, la réalité est pénible à accepter, mais il va devoir monter les cinq étages à pied. Ce qui lui apparaissait hier comme un entraînement physique dérisoire lui est devenu un véritable calvaire. Parvenu au troisième, il s’accorde un moment de répit pour souffler un peu et laisser son cœur recouvrer un rythme plus paisible. Puis il reprend son ascension, s’efforçant de respirer régulièrement et de progresser avec prudence. Devant l’unique porte du dernier palier, il fait une nouvelle pause, dont il profite pour lire la plaque qui orne le battant. Comme s’il ne la connaissait pas par cœur. Thiébaut, Jourdeuil & Associés, notaires. Malgré l’habitude, il ressent une réelle fierté à voir son nom affiché en lettres capitales, et surtout de la filiation qui raconte les générations qui se sont succédé dans l’étude. Bien sûr, il n’a pas transmis lui-même le flambeau, mais c’est quand même son sang qui continue de construire la renommée de l’établissement et en perpétue l’activité florissante.
S’arrachant à sa contemplation empreinte d’autosatisfaction inavouée, il appuie sur le bouton de la sonnette et pousse la porte qui s’est ouverte automatiquement. Il se retrouve dans un vaste hall, meublé de quelques fauteuils autour d’une table basse couverte de revues éparses qui permettent aux clients de patienter avant leur rendez-vous. À l’autre bout de l’espace, un long comptoir fait office d’accueil, derrière lequel une jeune femme brune reçoit le visiteur avec un large sourire.
- Comment allez-vous, Lucie ?
- Très bien. Et vous, Docteur Thiébaut ?
- Tout serait parfait sans ce maudit ascenseur, grommelle-t-il.
- J’ai téléphoné au gérant. Nous attendons les techniciens qui sont débordés. Si j’avais su que vous veniez, je vous aurais prévenu. Mais maître Thiébaut ne m’a pas avertie de votre passage.
- Il n’est pas au courant. Il est là, au moins ?
- Oui, mais il entre en réunion sous peu, précise-t-elle en regardant sa montre pour noter l’évidence. En fait, elle devrait déjà être commencée.
- Lui aussi est débordé, ironise Joseph Thiébaut. Dites-lui que je n’en ai pas pour longtemps, mais je dois lui parler, c’est important.
- Je l’informe que vous l’attendez, répond la jeune femme en décrochant son téléphone.
Après un rapide échange, elle fait signe au visiteur qu’il peut passer dans la pièce voisine.
Par principe, l’ancien chirurgien n’entre jamais dans le bureau de son fils sans y avoir été invité. D’abord, il sait qu’un notaire, tout comme un médecin, a droit à la confidentialité de ses consultations, du fait de celle accordée à ses clients. Ensuite, parce que lui-même détestait cette manie qu’avait son propre père de faire irruption dans son cabinet sans prévenir, au risque de le surprendre dans un moment délicat avec l’une de ses patientes. Il a dû dresser ses assistantes successives à l’empêcher de le déranger de manière intempestive.
En pénétrant dans le bureau qui fut autrefois celui de son beau-père, Joseph Thiébaut a ressenti, comme à l’accoutumée, une espèce de pincement au cœur. Ce n’est pas qu’il éprouve une quelconque nostalgie de sa jeunesse enfuie, mais la vie coule décidément trop vite à son gré. Il a conscience d’être entré dans la vieillesse ; il ne lui reste plus beaucoup de temps à profiter de quelques rares plaisirs. Jules Thiébaut, son père, était médecin généraliste à Paris. Cela signifie qu’à cette époque, il faisait également office de pédiatre, de gynécologue et d’obstétricien. Malgré son grand âge, il a travaillé jusqu’au terme de son existence. Après avoir repris le cabinet fondé par son propre père, il l’a transmis à son tour à son second fils, Jean Thiébaut, l’aîné étant devenu un chirurgien cardiaque de renom.
Aucun des fils de Joseph n’a choisi de faire médecine. Jonathan, élève fort médiocre en sciences, au désespoir de son père, a préféré s’orienter vers l’artisanat d’art ; il est aujourd’hui un luthier estimé et reconnu par ses pairs ; des musiciens, pour quelques-uns assez célèbres, fréquentent son atelier et lui confient la prunelle de leurs yeux, à savoir leur instrument, souvent de grand prix. Dans le même temps, Julien a imité son grand-père maternel en choisissant de faire du droit et en devenant notaire, quelque vingt ans après la mort de Francis Jourdeuil, emporté par une congestion cérébrale.
Quand Joseph voit son fils venir à sa rencontre, il ne peut s’empêcher de regretter une nouvelle fois la ressemblance patente avec sa mère. Julien est le portrait craché de « la disparue », comme il l’a baptisée en lui-même pour ne pas avoir à la nommer ; il a hérité du mince sourire énigmatique et enjôleur, des traits pâles et maigres, avec les pommettes placées un peu trop haut sur le visage. Les yeux sont presque verts et rappellent l’azur polaire maternel ; ils s’accordent à merveille avec les cheveux châtains, où subsistent quelques reflets d’une blondeur enfantine enfuie. Rien à redire. Julien est un bel homme, après avoir été un ravissant petit garçon. Grand, le corps bien découplé, il est, somme toute, assez normal qu’il séduise la gent féminine, à l’instar de Joseph, quelques années auparavant.
À cet instant, le notaire ne fait aucun effort pour masquer son réel agacement, jetant un regard ostensible à la montre qu’il porte au poignet.
- Papa ? Que se passe-t-il ? J’ai très peu de temps, je devrais déjà…
- Être en réunion, je sais. Lucie m’a briefé. C’est bien comme ça que vous dites ?
- S’il te plaît, ne commence pas. En même temps, tu ne pouvais pas m’appeler ? Tu as un pépin de santé ?
- Qu’est-ce que ça peut te faire ? Tu n’es pas chargé de me soigner, que je sache ?
Julien Thiébaut secoue la tête. Les relations n’ont jamais été simples avec son père. Leurs caractères sont aux antipodes. Le premier a trop souvent été victime de ses émotions, quand le second est un pur pragmatique, ou, du moins, a suffisamment dompté sa personnalité pour le devenir.
- On ne pourrait pas se parler normalement pour une fois ?
- Tu as raison, je ne suis plus qu’un vieil emmerdeur. Je déjeune ce midi avec Stéphanie et j’ai pensé que tu pourrais te joindre à nous.
À force de vouloir aller à l’essentiel, il n’a pris aucun gant. Julien s’est aussitôt raidi et fait un pas en arrière avant de retourner s’asseoir derrière son bureau.
- Vous pourriez peut-être vous réconcilier ? Cette histoire absurde n’a que trop duré, insiste Joseph, sans paraître rien remarquer du changement d’attitude de son fils.
- Ça suffit ! s’écrie celui-ci. Papa, je te l’ai déjà dit, mais j’apprécierais vraiment que tu cesses de te mêler de mes affaires. Ma vie privée ne te regarde pas.
- Figure-toi que je me sens concerné par l’avenir de mes petits-enfants. Mais peut-être n’est-ce pas ton cas ?
- Je t’interdis !
- Quoi ? Je me préoccupe simplement de ton bonheur et de celui de ta famille.
Julien émet un petit rire narquois et amer. Il est bien temps pour son père de s’inquiéter de l’état désastreux de son mariage.
- C’est magnifique. Tout vient à point à qui sait attendre, en quelque sorte.
- Que veux-tu dire ?
- Que tu prétends me donner des leçons ! Et à quel titre ?
- En tant que père, il me semble…
- PÈRE ? s’emporte immédiatement Julien, avant de se reprendre et de baisser la voix, sans retenir pour autant ses propos. Tu te fous de moi ? Quand l’as-tu été ? Tu ne t’es jamais intéressé à nous, en tout cas pas à Jonathan ou à moi. Tu ne sais rien de nous, de nos vies, de nos joies, de nos peines. Enfants, nous faisions trop de bruit. Ados, ton unique grand trip était de vérifier nos bulletins scolaires. Tu as toujours paru insatisfait de nos résultats, on n’en faisait jamais assez à tes yeux, se dépasser était ton obsession.
Joseph reste abasourdi. Il ne comprend pas quelle digue vient de se briser pour que son cadet lui jette une telle rancœur au visage. C’est très inattendu. Il n’est pas fou. Il sait qu’il a raté beaucoup de choses avec ses fils aînés. Il n’imaginait quand même pas une hostilité aussi flagrante. Et surtout, il n’est pas habitué à ce qu’on lui parle à cœur ouvert. Lui-même n’aime guère s’épancher. Il a appris à se contenir et à enfouir ses affects pour ne pas se laisser envahir par eux. Il a toujours usé de son charisme naturel pour impressionner les gens autour de lui, établissant un rapport immédiat de dominant à subordonné, dans sa vie privée comme sur le plan professionnel. Il n’a jamais prétendu être le plus intelligent ou le plus expérimenté. Mais son physique l’a beaucoup aidé à séduire, inconsciemment d’abord, avant qu’il ne découvre que son charme était une véritable arme, pacifique et très efficace, pour avoir ses interlocuteurs de son côté.
Ils ne sont pas nombreux à lui avoir résisté. Son propre père n’était pas dupe. Sa première femme non plus. Et voilà que Julien, qui fait d’ordinaire preuve de davantage de doigté, s’est levé de nouveau ; il se rapproche de lui de manière presque menaçante, au point que le docteur Thiébaut préfère mettre quelque distance entre eux en se reculant.
- Seul Jérôme a profité de ta mansuétude, mais parce que Camille était là pour préserver son petit chéri. En ce qui nous concerne, Jo et moi, tu as fondé tes déductions sur ce que tu voyais, c’est-à-dire pas grand-chose. Lui ne t’intéressait pas, trop médiocre en classe. Tu as eu vite fait de le placer dans la catégorie artiste , somme toute un peu méprisable à tes yeux. Et moi, malgré l’excellence de mes résultats scolaires, j’ai eu le tort inqualifiable de m’opposer à ta volonté qui voulait que je fasse médecine comme toi et tes maudits aïeux.
Joseph entend le reproche, assez justifié, même à ses oreilles très souvent partiales.
- D’accord, je reconnais que je n’ai pas été le père que tu souhaitais avoir. Mais j’ai toujours fait de mon mieux.
- Super nouvelle, marmonne Julien. Franchement, tu t’imagines que ça va me consoler ?
- Non. Simplement, ça peut t’aider à y voir clair et à prendre les bonnes décisions pour ne pas reproduire des erreurs similaires aux miennes, notamment en quittant ta femme et tes gosses.
- Primo, je n’abandonne pas Jeanne et Arthur. Mes enfants sont ma priorité et mon avocate, réputée dans son domaine, peaufine mon dossier pour obtenir la garde partagée. Je peux t’assurer que ses conseils me coûtent assez cher.
Joseph émet un hoquet moqueur. Il ne voit pas très bien, entre sa vie professionnelle, ses maîtresses et son alcoolisme débridé, où son fils pense trouver le temps de s’occuper de ses rejetons.
- Au rythme que tu as actuellement, prendre soin de deux enfants me semble compliqué.
- Tu ignores tout de moi, Papa, murmure Julien, dont le visage est à présent presque collé à celui de son père. Tu me juges sur les diffamations colportées par mon ex. Au moins, aie l’obligeance de la prévenir de bien profiter de la situation. Ça ne va pas durer, crois-moi. Elle a intérêt à se bouger le cul pour optimiser par elle-même son niveau de vie, si elle espère conserver la même capacité de dépenses superflues. Je me refuse à occuper plus longtemps le rôle de vache à lait.
Le notaire regarde Joseph d’un œil furibond. Il connaît ses problèmes de santé, la récente opération cardiaque qu’il a subie, et il ne veut pas lui faire du mal inutilement. Mais il sent le moment bien choisi pour lui asséner quelques vérités.
- Deuzio, puis je te laisserai rejoindre celle qui est encore ta belle-fille pour quelques semaines, je te rappelle que c’est elle qui a exigé de divorcer et qui m’attribue tous les torts.
- Mais tu es inconscient, Jules, tu oublies que c’est toi qui l’as trompée.
- C’est bien ce que je dis, tout ça ne te regarde pas ! s’emporte à nouveau son fils d’une manière qui se veut sans réplique.
Dans la foulée, il ouvre la porte de son bureau. Joseph n’en croit pas ses yeux, confondu par tant d’ingratitude.
- Tu me mets dehors ?
- Je te demande juste de partir, ou nous finirons par proférer des horreurs que nous regretterons tôt ou tard.
- Eh bien ! Avec toi, on peut dire que c’est expéditif.
- Je tiens sans doute de toi sur ce plan, ironise le notaire. De plus, j’ai une réunion. Figure-toi que c’est autrement plus important que d’évoquer une femme qui pollue ma réputation en me traitant d’ivrogne et de père indigne auprès de toutes nos relations. Si tu as vraiment envie de t’occuper de ses états d’âme, libre à toi. Moi, je suis déjà passé à autre chose.
Joseph secoue la tête d’un air accablé. Julien ne veut rien entendre, tant pis pour lui. Il se souvient tout à coup du motif plus officieux de sa visite. Il sait qu’il ne devrait pas tenter le diable, devine qu’il va encaisser un second refus, mais, au point où il en est, ce n’est pas bien grave. C’est surtout plus fort que lui. Julien a raison. Il a toujours été un père plus indulgent pour Jérôme que pour lui et Jonathan.
- Pourtant, accorde-moi encore une minute…
Le notaire lève les yeux au ciel d’un air exaspéré tandis que, d’autorité, le docteur Thiébaut referme la porte. Il n’a guère envie que des oreilles indiscrètes les surprennent.
- J’ai un service à te demander. En fait, c’est davantage une faveur…
Julien ne répond pas, peu habitué à ce que son père ait besoin de lui.
- Je m’inquiète pour Jérôme.
- Qu’a donc encore fait le parfait petit ange à sa maman ?
Le sarcasme est patent. Le dernier-né de Joseph Thiébaut est le fruit de son second mariage avec Camille Bouriot. Cette femme intelligente et raisonnable a su ramener un peu de paix et d’équilibre dans une famille décapitée par le départ inattendu de la mère de Julien et de Jonathan.
- Tu es au courant qu’il a abandonné la fac ? Oui, évidemment, comprend-il en voyant Julien lever les yeux au ciel. Je suis toujours le couillon à qui on ne dit rien dans cette famille. Depuis, il ne fait que traîner dans sa chambre, connecté en permanence sur son smartphone ou son ordinateur. Il sort le soir et rentre à des heures indues. J’ai réussi à lui trouver deux ou trois petits boulots, mais il ne se fixe nulle part. J’en suis à demander la charité auprès de mes anciens confrères, qui ne se bousculent pas pour l’embaucher. Ne pourrais-tu le reprendre un mois ou deux, cela lui apprendrait enfin à travailler ? Ce qu’il a fait ici l’été dernier lui a été très bénéfique, je t’assure.
- Travailler ? Tu as de ces expressions. Ton fils adoré est un fumiste. Il a passé son temps à surfer sur le Web, quand il ne draguait pas l’intérimaire.
- Tu exagères encore, il a quand même fait deux années de droit.
- Il a surtout redoublé sa première année sans seulement la décrocher.
Le docteur Thiébaut regarde Julien d’un œil atterré. Il savait que son fils avait abandonné l’université, mais il n’imaginait pas ses échecs aussi pitoyables. Le face-à-face avec lui s’impose, et également avec sa mère, qui le couvre de manière trop inconditionnelle.
- Tu l’ignorais, comprend le notaire avec une grimace consternée.
Joseph hoche la tête sans répondre.
- Ta requête me paraît compliquée, Papa. Je suis désolé, mais cette étude n’est pas l’Armée du Salut.
- Je te demande juste de donner un coup de main à ton frère. À défaut, aide-moi au moins à le convaincre de se ressaisir.
Julien semble embarrassé. Joseph le dévisage, étonné de le voir hésiter après avoir révélé tant de violence précédemment.
- Papa, tu ne sais vraiment rien le concernant.
- Qu’est-ce que tu veux dire ?
- Je ne suis pas le mieux placé pour discuter de ça. Camille, elle, peut t’expliquer.
- À présent, ça suffit ! Si tu as encore quelque chose à m’apprendre, vas-y. Au point où j’en suis, autant vider ton sac.
Julien esquisse un rictus de contrariété en se passant la main dans ses cheveux pour les ébouriffer, geste qu’il traîne depuis l’enfance lorsqu’il a quelque chose de délicat à exprimer.
- OK. Puisque tu insistes, je vais te mettre au courant. J’ai été appelé à deux reprises par le commissariat du seizième.
- Jules !
- Rien de vraiment répréhensible, juste un vol à l’étalage et du shit découvert dans ses poches. Du coup, il a été soupçonné de trafic.
Non, le vieux toubib n’est pas au courant de ce genre de pratiques illicites ; il n’a jamais touché à une quelconque drogue ; en véritable sportif, il ne fume pas et déteste l’alcool, sauf quand il a besoin d’un remontant. Son fils continue à raconter l’incompréhensible et il se concentre sur son récit.
- Je connais bien le commissaire qui est un pote du temps de mes études de droit. Heureusement, il a fait le lien avec moi en voyant son nom de famille. Du coup, il a accepté de passer l’éponge. Ça a été plus compliqué la seconde fois. Mais à la prochaine incartade, je ne pourrai plus rien pour lui. Évidemment, Camille et Jérôme ne s’en sont pas vantés auprès de toi. Pour ma part, je lui ai réservé le sermon d’usage, sans l’emmerder davantage. Avec ce que tu me dis, je comprends que j’ai eu tort, je le reconnais. Cependant, ta femme, que j’avais prévenue, m’avait promis qu’elle ferait le nécessaire. Elle semble avoir négligé de tenir ses engagements. Qu’il passe devant un juge aurait sans doute été préférable.
- Qu’est-ce que tu racontes ? C’est impossible. Qu’il soit paresseux, qu’il fume des joints, passe encore. Quel jeune aujourd’hui ne cède pas à ces plaisirs faciles ? Mais pourquoi volerait-il quoi que ce soit ? Je lui ai toujours donné de l’argent de poche, il ne manque de rien.
- Je suis désolé, Papa. Il a sans doute des besoins que tu n’imagines même pas. Tu ne l’as pas élevé à la dure, comme tu nous as éduqués, Jo et moi. Tu ne lui as fixé aucune limite. Il doit revenir dans les rails rapidement ou bien il va devenir un véritable délinquant. Et ce n’est pas un job de petite main dans mes archives qui changera quoi que ce soit au problème.
Joseph marque un court moment d’arrêt, semble vouloir parler, avant de renoncer et de rajuster son chapeau.
- Stéphanie est également au courant, ajoute Julien d’une voix douce. Elle te racontera, si tu y tiens vraiment.
Sa femme saura surtout faire preuve de davantage de doigté que lui. Il soutient, sans un mot, le regard décontenancé de son père, lequel ressent une fraction de seconde l’envie de serrer son fils cadet contre lui, sans pouvoir la transformer en acte.
Maudite pudeur , pense le médecin.
- Tu n’as pas un message à me confier pour elle ? demande-t-il d’une voix presque chevrotante.
Julien secoue la tête, ému à son tour de le voir tel qu’il est devenu, un vieillard fatigué et si fragile.
- Manifestement, tu ne saisis vraiment rien, Papa. Même avec elle, tu te mets dans son camp. De toute façon, ce n’est pas la peine, elle s’en fout.
- Cesse de jouer les victimes.
- Qu’est-ce que tu y comprends toi, le fin psychologue ? Tu sais qu’elle a eu le culot de demander une lettre contre moi à Jo ?
Le ton menace de grimper à nouveau. Les deux hommes sont à cran. Joseph esquisse un geste d’impuissance, puis il préfère jeter l’éponge et sortir de la pièce, claquant la porte dans la foulée.
Derrière son comptoir, Lucie le considère par en dessous d’un air perplexe. Sans être au courant de tout, elle n’ignore pas que les relations entre le père et le fils sont pour le moins tendues. Le docteur Thiébaut semble hors de lui. Pourtant, en passant devant la jeune femme, il a un petit sourire contrit, comme s’il s’excusait de l’esclandre qu’elle a dû entendre à travers la cloison.
Chapitre 4
- Qu’est-ce que t’as foutu ? J’ai pas beaucoup de temps, moi, je travaille.
Nan, mais c’est pas vrai, à peine j’arrive, qu’elle me saute sur le poil.
Jerry n’en croit pas ses oreilles. Cette greluche devrait pourtant lui être reconnaissante de s’être levé pour venir déjeuner avec elle. Il aurait donné n’importe quoi pour rester sous la couette et ne plus jamais avoir à affronter le monde. En même temps, inutile de lui révéler que l’entrée de sa mère dans sa chambre a coupé court à tous ses désirs de grasse matinée bien méritée, après une nuit à faire la fête avec ses potes.
La vieille a décidé que son antre ressemblait à s’y méprendre à une porcherie ; comme c’était son jour de repos, elle en a forcé la porte vers 11 heures, ce qui pourrait sembler un horaire décent à n’importe qui d’autre que lui. Mais il s’est couché aux aurores et pensait roupiller jusque tard dans l’après-midi. D’habitude, cela ne la dérange en rien. Mais cette fois, les doubles rideaux ont été ouverts sans précaution, la lumière du soleil est tombée dru sur l’oreiller et malgré ses vociférations rageuses, il a été invité avec fermeté à passer sous la douche.
Côté négociations diplomatiques, on a fait mieux.
- Commence pas à me saouler ! Y’a bien assez de tarés pour me pourrir la vie. Si en plus tu t’y mets, j’me casse illico.
En plein dans le mille. Cette nana est tellement prévisible. La voilà qui se tortille sur sa banquette, le visage mortifié et l’œil suppliant. C’est vraiment trop drôle.
- Mais, mon chou, te fâche pas. C’est juste que, dans une demi-heure, j’dois être à mon poste.
- T’as qu’à envoyer chier ton boss. Ou tiens, meilleure idée. J’vais lui casser la gueule, ça va l’calmer grave, j’te le dis. Et m’appelle pas « mon chou », c’est trop nul.
- Pourquoi t’es méchant avec moi ?
- C’est toi qui me cherches, alors tu me trouves.
- C’est juste que, quand t’es pas avec moi, tu me manques too much. Et hier soir, tu m’as plantée sans me prévenir.
- J’ai vu mes potes, je fais c’que je veux, c’est clair ?
Elle ravale ses larmes, ce qui a le mérite de la rendre encore plus jolie. Car la fille est délicieuse et très bien roulée ; le buste moulé dans un corsage met gracieusement en valeur les ravissants petits seins qu’il adore mordiller ; le visage s’arrondit en forme de cœur sous les cheveux châtains, qu’elle arrange avec coquetterie en boucles négligées. Elle papillonne un peu des paupières, accentue sa tristesse avec une moue charmante sur ses lèvres peintes en rose bonbon. Du coup, Jerry ne résiste pas et se penche par-dessus la table pour l’embrasser à pleine bouche, comme s’il voulait la dévorer tout entière.
Derrière lui, une toux agacée le rappelle à davantage de retenue. Le serveur apprécierait de pouvoir poser le plat commandé par la demoiselle. Il n’a pas que cela à faire. La brasserie de la place Saint-Augustin est pleine à craquer et les amoureux transis le laissent de marbre depuis un bail. Il pense surtout à ses varices qui le font souffrir depuis le matin, et ce, malgré le bain de pieds pris la veille dans une bassine d’eau froide, et les coussins glissés sous ses jambes pendant la nuit.
- La salade de chèvre chaud ?
- C’est pour moi, badine-t-elle avec un sourire enjôleur très appuyé, par pure frivolité et rendre ainsi son amant jaloux.
D’un doigt qu’elle veut négligent, elle discipline une mèche de cheveux derrière son oreille, minaude avec une affectation soigneusement calculée. Il déteste lorsqu’elle joue les allumeuses pour un autre que lui, même si le destinataire de la coquetterie n’en a apparemment rien à faire.
- Pour moi, ce sera une entrecôte, lance-t-il d’un ton rogue et suffisant. Avec des frites, beaucoup de frites, j’ai la dalle.
Le serveur en a vu d’autres dans sa longue carrière. Il préfère ne pas répondre, prend seulement note de la commande sur son carnet avec un soupir appuyé et repart vers le fond de la salle.
- Bleue, l’entrecôte ! Et un demi-pression ! lui hurle le jeune homme, avant d’ajouter pour lui-même, histoire sans doute de soulager ses nerfs à vif, pauvre nullard.
La fille esquisse un sourire plein de malice. Elle le connaît sur le bout de ses doigts aux ongles accordés à son rouge à lèvres. La journée a dû mal débuter avec un réveil trop précoce. De plus, le gaillard a un sacré baobab dans la main, paresseux comme une couleuvre et incapable de conserver un emploi plus de quelques courtes semaines.
- Dis donc, tu en veux à la terre entière, roucoule-t-elle d’un ton câlin.
Mais il reste ronchon, avec cette mauvaise foi qui ne le quitte jamais.
- J’en ai ma claque de ramer. C’est trop dur de gagner d’la thune dans ce pays d’chiottes. Je sens que j’vais me tirer un d’ces quatre.
Elle se redresse aussitôt, le visage soupçonneux, flairant par habitude la manipulation à venir.
- Pour aller où ? Tu peux me le dire ?
- J’sais pas… Mais fais-moi confiance, j’vais y arriver, bougonne-t-il.
Il la déteste de le ramener à la réalité et de tuer ses rêves dans l’œuf.
- Évidemment, puisque c’est partout pareil, s’exclame-t-elle. Et si tu te trouvais un vrai job ?
- Tu vas pas te joindre au chœur des pleureuses. J’ai aucune envie qu’un patron m’emmerde comme le tien. Tu me prends pour un naze ? Plutôt crever.
- N’empêche que, sans mon salaire, on s’en sort pas, s’énerve-t-elle.
- Dis tout de suite que tu m’entretiens ? Me traite jamais de mac, OK ?
- C’est pas ça, s’offusque-t-elle. Mais aussi, c’est ta faute. Chaque fois que tu trouves un taf, tu t’arranges pour avoir des embrouilles. J’te comprends vraiment pas. T’es cultivé, tu filoutes vachement bien les gens. Pourquoi tu t’en sers pas pour mettre les patrons dans ta poche et les rouler dans la farine ?
- J’veux être le chef ou j’préfère me démerder tout seul. À ce sujet, j’ai besoin de billes, ajoute-t-il de manière totalement illogique. Tu me dois une deuxième adresse. Souviens-toi de nos accords.
Elle fronce les sourcils. Après ça, il dira qu’il ne l’utilise pas et peut s’en sortir sans elle. C’est d’ailleurs ce qui la rassure. Si elle ne l’aide pas, Jerry n’aurait aucun accès aux renseignements qui lui permettent de bâtir ses combines à deux balles de petite frappe. Et dans le même temps, elle n’est pas complètement idiote ; elle a parfaitement compris qu’elle se met de plus en plus en danger en lui fournissant les noms de ses victimes. S’il tombe, les flics remonteront jusqu’à elle. Elle n’est pas crédule au point de penser, qu’en cas d’interrogatoire musclé, il ne la balancerait pas dans la seconde.
- Tu m’avais promis d’arrêter tes magouilles.
Il se mord les lèvres. Il a parlé trop vite, une fois encore. C’est vrai que, deux jours plus tôt, il lui a juré de se tenir à carreau. Mais depuis, il a croisé Gillou dans un bar de Bastille, lequel s’est bien moqué de lui, avant de le briefer en beauté, en homme qui a vécu et à qui on ne la fait plus. Fais-toi respecter, mec. Te laisse jamais remonter les bretelles par une gonzesse. On a trouvé une combine d’enfer, autant en profiter tant qu’on peut.
- Pour ça, j’dois décrocher le gros lot. Ce soir, j’ai un dernier casse à faire, explique-t-il, et j’dois prévoir l’suivant.
- Je veux plus faire ça.
- Et pourquoi pas, à la fin ? J’en ai parlé avec Gilles. Tu risques rien puisque tu changes tout l’temps de taf.
Elle hausse les épaules, se mord la lèvre inférieure ; il comprend aussitôt qu’elle lui prépare un coup de voyou.
- Ben justement, mon patron a proposé de m’embaucher.
- T’as qu’à refuser.
- Sauf que c’est trop tard, j’ai dit oui.
Jerry n’en croit pas ses oreilles. Cette fille est comme toutes les autres, une véritable marionnette. On ne peut pas lui faire confiance. Il frappe violemment la table du plat de sa main, faisant, par la même occasion, trembloter les couverts qui y sont posés et sursauter leurs voisins qui le jugent vraiment trop bruyant.
- Pauvre imbécile, siffle-t-il à voix basse. Pourquoi tu as fait ça ? Tu aurais dû m’en parler d’abord.
- Tu peux pas comprendre. J’en ai ma claque de ramer. Tu sais pas ce que c’est, toi, de changer de boutique tous les mois. Tu as toujours eu tout rôti dans le bec. Moi, j’veux pouvoir construire un avenir. D’ailleurs, j’en ai causé avec ma mère et elle est d’accord.
- Elle y comprend rien, ta vieille, c’est qu’une abrutie, comme toi. Vous êtes deux grosses nazes.
- Non, mais ça va pas ? s’insurge-t-elle. Pour qui tu t’prends à insulter maman ? Tu t’crois mieux qu’elle, peut-être ?
- Je voudrais surtout pas lui taxer sa place d’esclave.
- Au moins, elle bosse, elle !
- Caissière, tu parles d’une réussite.
- Parce que tu t’imagines plus malin, avec tes manips à deux balles et tes potes glandeurs, à vivre aux crochets de tes vieux ?
Jerry la fusille du regard. En même temps, il sait qu’il est coincé. Sans elle, il n’est pas grand-chose ; Gillou aura vite fait de le laisser tomber s’il ne lui sert plus à rien. Il doit la faire changer d’avis ; sur ce terrain, la violence ou l’insulte sont inefficaces. Elle risque juste de se braquer et finir par comprendre qu’il l’utilise.
Ce qui est déjà le cas, mais ça, il est trop présomptueux pour s’en rendre compte.
Alors, il prend héroïquement sur lui et tend la main vers la sienne, qu’elle a portée à son cou, dans un geste de contrariété et de mortification. Il la force à la lui abandonner et commence à jouer avec ses doigts ; il amène sa paume à sa bouche, met toute la sensualité dont il se sent capable à ce moment précis pour y promener ses lèvres, la devine peu à peu fondre sous la persuasion de sa caresse. Aucun doute là-dessus. Elle l’a dans la peau et, pour le moment, c’est son meilleur atout, voire le seul.
- Tu comprends, argumente-t-elle encore d’une voix troublée. C’est bien beau tout ça, mais on peut pas avoir tout, tout d’suite. Maman a raison quand elle dit qu’on doit être patients.
Je rêve où elle est en train de me faire la leçon ?
- Ma puce, j’ai pas envie que tu manques de quoi que ce soit.
Sauf qu’il ne me fait jamais de cadeau , songe-t-elle avec rancœur.
Contrairement à ce qu’il croit, si elle n’est pas la fille la plus futée de la terre, elle sait compter et observer. Et c’est vrai qu’il garde pour lui tout l’argent récolté avec ses petits trafics pitoyables. Jerry lui dit souvent qu’elle est trop matérialiste. Elle a dû regarder dans un dictionnaire pour vérifier la définition du mot. Elle le fait chaque fois qu’elle ne comprend pas de quoi il parle. Elle sait parfaitement qu’elle est moins cultivée que lui. Ce n’est pas de sa faute si elle n’a pas pu faire d’études après son brevet professionnel. Mais elle se débrouille et, finalement, il trouve bien pratique qu’elle travaille et lui file de quoi boire et sortir avec ses potes quand ses propres réserves sont vides.
- Tu veux pas prendre ton après-midi ? chuchote-t-il en léchant ses doigts un à un.
- T’es pas raisonnable, glousse-t-elle.
- T’as qu’à dire que t’es malade.
Elle lui sourit. Elle sait à quoi il pense. Il est si doué pour lui faire l’amour, longuement, lentement, et laisser monter la jouissance en elle par degrés imperceptibles. Elle adore tellement ça, leurs deux corps soudés l’un à l’autre dans une fusion absolue. Elle n’a jamais connu un pareil paroxysme avant lui. Pourtant, elle n’est pas née de la dernière pluie. Des soupirants, elle en a eu à la pelle. Elle ne lui avouera jamais, mais c’est surtout pour ce genre de moment qu’elle ne l’a pas encore quitté.
Le serveur revient avec l’entrecôte et le verre de bière ; elle retire sa main à regret pour lui permettre de poser l’assiette devant le jeune homme, qui se met à manger avec gloutonnerie, ayant apparemment déjà oublié sa proposition de sieste crapuleuse. Elle picore un peu dans son reste de salade, le considère avec un semblant de tristesse dans le regard. Elle n’est pas dupe et sait bien qu’il n’éprouve aucune sorte de sentiments pour elle, à part un véritable mépris. Il ne fait que se servir d’elle. Pragmatique, elle a décidé de ne plus se laisser avoir.
Et si Jerry la quitte, tant pis. Elle connaît plein d’autres jeunes types prêts à se jeter à ses pieds. Et s’ils sont de piètres amants, qu’importe ? C’est la stabilité qu’elle recherche à présent.
Quand maître Lesage lui a parlé d’un CDI, elle l’a d’abord fixé avec des yeux ronds, estomaquée qu’il lui fasse une telle offre. C’est la première fois que quelqu’un lui fait confiance et elle n’a pas envie de voir sa chance lui passer sous le nez. Alors, elle n’a pas hésité une seconde, trop flattée que ses compétences soient enfin reconnues ; elle a accepté la proposition d’embauche.
Jerry ne peut pas comprendre sa peur de l’avenir. Ses parents sont des bourges. Ils ne le laisseront jamais tomber, quoi qu’il fasse. Sa vie à elle a été beaucoup plus compliquée. Elle a grandi dans une cité minable d’une banlieue excentrée. Un père défaillant et absent, une mère qui a trimé pour joindre les deux bouts et l’élever du mieux qu’elle pouvait. Elle regarde son amant saucer son assiette qu’il a avalée sans vraiment savourer son plat. Il lui accorde un large sourire, le premier depuis qu’il est arrivé dans la brasserie ; il est rassasié, donc tout va bien. Selon lui, l’incident est clos. Ils ne se comprendront jamais, venant de deux planètes aux antipodes l’une de l’autre. Ils se sont croisés par hasard, ont vécu de super moments ensemble. Elle doit passer à autre chose, même si elle regrettera leurs nuits brûlantes.
- Donc, tu vas retourner voir ton boss. Tu lui dis que tu as changé d’avis et que tu refuses sa proposition.
- Je ferai pas ça, répond-elle contre toute attente.
Son ton essaie d’être résolu, malgré le léger tremblement qui agite ses lèvres. Jerry lève les sourcils d’un air stupéfait. Voilà qu’en plus, elle lui tient tête. Il prend quelques instants pour réfléchir à la stratégie qui pourrait la faire revenir sur sa décision. Elle est plus rapide que lui, inspire un grand coup et poursuit son explication.
Bref, elle joue à quitte ou double leur relation chancelante.
- Je t’aime, tu sais ? ment-elle malgré elle, pour le pousser dans ses retranchements. J’ai envie qu’on se marie et qu’on ait des bébés.
Jerry ne peut contenir son impatience et esquisse un doigt d’honneur juste sous son nez, avec une mimique très moche, qui tord son joli visage d’archange. Il cherche en permanence à la rabaisser. Elle est bien tranquille. Le jour où elle le mettra à la porte, il regrettera toutes ses paroles blessantes.
- Bullshit ! Ce que tu peux être conventionnelle, ma pauvre fille !
- Tu préfères tes coups minables en loucedé ? Truander des p’tits vieux qui t’ont rien fait, chuchote-t-elle rageuse.
- Ils existent, c’est suffisant. Oh ! Et puis, fous-moi la paix, d’toute façon, t’y piges que dalle à tout ça.
- N’empêche qu’entre mon salaire et tes goûts de luxe, on s’en sort pas. J’en peux plus de l’intérim.
- Ça paie mieux. Et tu sais très bien que c’est du provisoire.
- Du provisoire qui dure. J’veux plus raquer pour toi, j’en ai ma claque de vivre dans une chambre de bonne minable. J’ai envie d’prendre un studio.
- Tu parles d’une ambition, raille-t-il.
Elle fait mine de ne pas relever la moquerie, à moins qu’elle ne soit déjà passée à autre chose que ses projets de vie commune avec lui.
- Et puis, j’en peux plus d’mentir. J’veux pas aller te voir en prison.
- Tout de suite les grands mots. De quoi tu parles ? J’t’ai promis que j’arrêterai dès que j’aurais touché le gros lot. J’ai juste besoin d’un peu d’veine.
- Nan. C’est plus la peine de compter sur moi.
Il n’en croit pas ses oreilles. Elle persiste à lui résister. Il la jauge, avant de sourire d’un air mauvais. Que lui importe, au fond ? N’a-t-il pas encore un atout à jouer le soir même ? N’avait-il pas prévu de la laisser tomber si la chance se mettait enfin de son côté ? En son for intérieur, il s’amuse de sa mine de souris coincée dans les griffes du chat. N’empêche qu’elle ne moufte plus.
- Tu l’prends comme ça ? Et bien tant pis pour ta tronche. Tu peux crever pour qu’on se revoie un jour, pauvre tache.
Jerry repousse sa chaise, se lève avec une morgue surjouée et la plante là, sans penser une seconde à régler sa part de la note. Elle le regarde disparaître et reste quelques instants dans une espèce de stupeur incrédule ; puis, comme il ne revient pas, elle se résout à sortir sa carte bancaire et à héler le serveur pour qu’il vienne encaisser.
C’est bien la dernière fois qu’elle paie pour lui.
Stéphanie
J’ai fait la connaissance de Julien, il y a quinze ans, lors d’une soirée du Nouvel An chez des amis. Cela paraîtra sans doute insensé à beaucoup de gens. Pourtant, en le voyant pour la première fois, j’ai immédiatement compris que je venais de rencontrer l’homme de ma vie et que j’allais tout mettre en œuvre pour le conquérir. Jamais je n’avais éprouvé une pareille sensation, comme une félicité soudaine qui m’envahissait. Oui, au risque de passer pour une cruche, j’ai ressenti tous les symptômes décrits dans les revues de filles : les palpitations cardiaques, le visage qui rougit, et même les papillons dans le ventre. Et tout cela, à peine la porte de l’appartement s’est-elle ouverte.
Maïté en avait assez de faire le groom de service et elle m’avait demandé de la remplacer. Quand la sonnette a retenti pour la énième fois, je suis allée accueillir le nouvel arrivant ; j’ai alors eu le choix improbable entre me blottir dans ses bras ou me plaquer contre le mur de l’entrée pour ne pas me laisser aller. À cause des convenances, j’ai opté à regret pour la seconde solution. Mais je me suis promis de tout mettre en œuvre pour que la première devienne très vite réalité.
Même aujourd’hui, où je dois bien reconnaître qu’il a tout gâché, me souvenir de cet instant me rend à la fois heureuse et désespérée, puisque tout est fini, détruit, à jamais. Certains s’imagineront que je l’aime encore. Je n’ai pas la réponse à cette question, que je ne cesse de me poser depuis notre rupture. De temps en temps, je me dis que je pourrais lui accorder une seconde chance. Hélas, je ne suis pas persuadée qu’il en ressente l’envie. Il est déjà passé à autre chose.
Comment vous expliquer ? Julien n’est pas le type le plus beau de la terre. Il est tellement mieux que cela. Il est une évidence. Ce sont d’abord ses yeux qui m’ont ensorcelée, au risque de m’y noyer. Ils ne sont pas noirs, comme ceux de son frère ou de son père. Non, ils sont presque verts, avec des reflets mordorés, comme cuivrés par le soleil. Les cheveux auburn, le teint pâle, la bouche mince et féminine dans un visage un peu trop maigre viennent compléter le tableau. Mon premier souvenir ? C’est son regard déconcerté parce que je n’étais pas l’hôtesse qu’il attendait. Et dans le même temps, mêlé à cet étonnement, son sourire nonchalant, avec, m’a-t-il avoué bien plus tard, le ravissement à me découvrir alors qu’il ne savait rien de moi.
Coup de foudre réciproque, je n’aurais pas rêvé plus belle histoire.
Nous nous sommes à peine parlé durant cette première soirée. Il retrouvait toute sa bande d’amis. Maïté et lui se fréquentent depuis la faculté de droit où ils ont fait une grande partie de leurs études. Je soupçonne l’existence d’un léger flirt entre eux, mais rien de plus, m’a juré Julien, quand je l’ai mieux connu. Comme Maïté m’a tenu les mêmes propos, je n’ai aucune raison de ne pas les croire. Et puis, qu’importe qu’ils aient été amants, maintenant que tout est bel et bien terminé entre nous ?
Ce soir-là, mon amie a bien remarqué que je ne lâchais pas son vieux pote du regard ; je faisais tout ce qui est possible à une femme pour paraître attirante et que les différents mâles de l’assemblée aient les yeux braqués sur moi. Je venais de lire dans un magazine féminin, un de ceux qui sont censés vous expliquer de quelle manière séduire un homme, que le meilleur moyen était de le rendre jaloux dès le départ. N’importe quoi ! Julien m’a avoué ensuite qu’il avait cru que j’étais engagée avec un autre type, simplement parce que cet idiot n’arrêtait pas de passer son bras autour de ma taille et que je le laissais faire.
Dès le début, cela n’a pas été de tout repos entre Julien et moi. Nous ne sommes pas issus du même milieu social, quoique mes parents aient plutôt bien réussi dans la vie. Mon père est directeur d’une agence bancaire en Isère et ma mère est responsable de communication à la mairie de la sous-préfecture où ils vivent encore. J’ai fait des études, un master dans le tourisme, en alternance parce que je ne voulais pas leur coûter trop cher. Du coup, j’ai beaucoup voyagé avant de connaître Julien ; je travaillais pour un croisiériste ; je m’occupais d’organiser les programmes d’animation sur les paquebots démesurés qui pullulent en Méditerranée. J’aimais mon job, le côté créatif et ludique, même si l’aspect congés de masse me donnait parfois la nausée. Malgré ce bon niveau d’éducation, j’ai toujours eu le tort de dire franchement ce que je pense et de parler trop vite, sans réfléchir suffisamment. Je ne suis pas plus sotte qu’une autre, simplement plus naïve et spontanée.
Cela a continué avec la famille de mon mari. Je dénote dans le panorama Thiébaut. Je ne suis pas une intellectuelle et je ne possède pas les codes de la grande bourgeoisie ; mes parents travaillent tous les deux et mes vacances d’enfant se sont passées fréquemment en centre de loisirs ou en colonie en Vendée. Ils m’emmenaient chaque été, durant une quinzaine de jours, visiter un pays d’Europe, d’où, sans doute, mon attirance pour les voyages ; l’hiver, nous allions faire du ski dans les Pyrénées ou le Jura.
Je n’ai pas eu droit à la belle villa du Cap Ferret, cette station balnéaire réputée de la Côte d’Argent, où de nombreuses célébrités aiment à prendre la pose. Il n’y a pas encore si longtemps, je pouvais rester plantée sur le trottoir parce que je venais de croiser une actrice en vogue ou un footballeur adulé des foules. C’est un milieu où se conjuguent décontraction et élégance, éducation et culture, fortune et entre-soi. Bref, tout ce que je ne suis pas, en bonne représentante de la classe moyenne.
Par exemple, ma belle-mère ne jure que par les diplômes obtenus par les enfants de leurs amis et les situations professionnelles qu’ils occupent aujourd’hui. Selon elle, ils sont tous inévitablement brillants . Le frère aîné de Julien, Jonathan, pourtant sympathique et finalement assez simple dans son mode de vie, côtoie des musiciens célèbres et cite leurs noms à tout bout de champ. Il n’y prend pas garde, mais, à la longue, cela paraît terriblement pédant. J’ai cessé de lui demander de qui il parle tant ses regards stupéfaits me figeaient de honte. Le père de Julien est cardiologue et ancien patron de clinique. Je crois qu’il est le seul à bien m’aimer, comme une fille qu’il n’aurait pas eue. Quant à mon mari, il a décroché son bac plus sept et repris dans la foulée l’office notarial que sa famille maternelle possède depuis la nuit des temps, et il trouve cela tout à fait normal.
Dès que j’ai commencé à les côtoyer, j’ai pris conscience du fait que mes parents ne sont que des Français ordinaires ; je suis partie de très loin pour espérer un jour m’intégrer dans cette famille. Seul le benjamin, le fils que mes beaux-parents ont eu ensemble, se révèle être un joyeux fainéant et un fumiste accompli.
Pourtant, c’est justement ma simplicité et ma candeur qui ont séduit mon futur ex-mari, en dehors de mon minois, que j’ai plutôt très joli, sans fausse modestie. Je ne la ramène pas avec un pseudo-savoir ; j’aime ce qui est naturel et sans chichi ; j’exprime ce que je pense et ressens sans détour. Je l’admets, surtout au début de notre relation, je pouvais même faire preuve de légèreté. Ma mère vous dirait que mes deux grossesses m’ont mis du plomb dans la tête. J’ai beaucoup mûri et appris durant toutes ces années. Et puis, c’est justement cette fraîcheur que Julien a goûtée en moi ; elle le changeait des snobinards qu’il fréquente depuis toujours.
Quand il m’a demandée en mariage, j’avoue être tombée de l’armoire. Et j’ai hésité. On se connaissait depuis deux ans. Il a cinq ans de plus que moi. Je ne voulais pas qu’il s’imagine que j’acceptais par vénalité. D’ailleurs, je gagnais plutôt bien ma vie. Je lui ai proposé qu’on essaie d’abord de vivre ensemble. Mais il a insisté avec une force de persuasion incroyable. Il n’avait aucun doute. J’étais la femme qu’il attendait depuis toujours et il désirait créer une famille avec moi. Il s’est fâché de mon refus, pensant qu’en fait, je ne l’aimais pas assez et que je n’osais pas le lui avouer. Supposer cela de moi, qui le plaçais tellement haut, probablement trop d’ailleurs, m’a blessée. Alors j’ai dit oui, parce que je le voulais, de toutes mes forces. Je me moquais bien qu’il soit un héritier ou pas. Je l’aurais entretenu si cela avait été nécessaire. J’ai capitulé avec un bonheur sans nom ; il prétendait tenir à moi et j’adorais la manière qu’il avait de me regarder, le visage un peu penché, avec sa mèche qui tombait légèrement sur ses yeux couleur tilleul. Je ne pouvais pas davantage me passer de nos nuits ensemble ; surtout, je me réveillais, la poitrine lovée contre son dos large et confortable, résultat d’années consacrées à jouer au tennis et à faire de la voile au large du bassin d’Arcachon.
J’étais littéralement folle de lui.
J’ai vécu un rêve et j’ai épousé mon prince charmant. Assez vite, nous avons eu deux enfants. Arthur est né le premier. Choisir son prénom fut une autre épreuve, du genre épique. Depuis mon adolescence, passionnée par la légende du Graal sur laquelle je suis incollable, je m’étais juré d’appeler mon fils comme le mari de Guenièvre. Secrètement, j’aurais préféré Galaad, mais Galaad Thiébaut, cela n’avait pas grand sens et faisait terriblement prétentieux. Même chose pour Lancelot, le ténébreux de la bande. Quand on donne un prénom à un enfant, les parents doivent réfléchir aux conséquences ; il va devoir le porter jusqu’à la fin de ses jours, endurer les quolibets de ses petits camarades, surtout s’il le connote d’un point de vue social ou historique. Arthur était quand même plus facile, alors, va pour Arthur et son épée Excalibur.
Mais, dans la famille de Julien, perdure une sorte de tradition inepte. Tous les mâles sont affublés de noms de baptême commençant par un « J ». J’en ignore totalement la raison et le plus drôle est que personne n’a vraiment été capable de m’en proposer une qui se révèle satisfaisante, à part le fait que cela se reproduisait depuis quatre générations. De sorte que j’ai fait ma tête de mule. Je suis très bonne dans cet exercice, me dit souvent Julien. Je m’écrasais suffisamment le reste du temps devant ma belle famille. J’avais formulé un vœu quand j’étais gamine et j’ai refusé d’y déroger. Ce n’était pas un usage incompréhensible qui allait m’en détourner.
De toute façon, on ne contrarie pas une femme enceinte. Arthur-Joachim a donc été baptisé, suivi deux ans plus tard d’une petite Jeanne, comme l’exigent les us et coutumes des tribus bourgeoises de l’Ouest parisien. Ma fille pallie ainsi la coutume tout en la révolutionnant, puisque c’est elle qui pérennise la fameuse initiale.
Nous aurions pu être heureux, Julien, Arthur, Jeanne et moi, si le père de mes enfants s’était montré capable de me confier ses tourments et ses doutes, s’il m’avait révélé le poids de ses fantômes intimes. Son fantôme, devrais-je dire. Sa mère.
Au départ, je n’étais pas trop étonnée de ne pas la rencontrer. J’ai imaginé qu’elle était morte, puisque personne n’en parlait jamais. On ne voyait aucune photo d’elle nulle part, comme si cette brave femme n’avait fait qu’un passage express dans cette famille. J’ai même cru assez longtemps que Camille tenait ce rôle. C’est Jonathan qui m’a appris un jour qu’elle n’était que la seconde épouse de Joseph et la mère de Jérôme, le dernier-né. Il ne m’a rien dit de plus et j’avais à peine posé quelques questions qu’il s’est levé et est sorti de la pièce, sans prononcer un mot. L’incapacité des deux frères à évoquer celle qui les a mis au monde est sans doute leur point de convergence le plus intime.
Quelques semaines après notre voyage de noces, j’ai voulu mieux comprendre ce qui s’était passé réellement. Jusque-là, Julien avait éludé mes interrogations, me faisant entendre à demi-mot que c’était un sujet à ne pas aborder ni avec lui ni avec Jonathan, et encore moins avec leur père. Cette fois-là, j’ai insisté trop lourdement à son gré ; il est devenu cinglant, voire menaçant ; il a juste élevé un peu la voix et m’a intimé l’ordre d’arrêter ce cirque. Ce sont ses paroles exactes, je m’en souviens fort bien. Abasourdie par sa réaction démesurée, j’ai accepté de me taire. J’ai eu tort. Cela a été ma première erreur, car ce silence a créé une véritable rupture entre nous, craquelure peu à peu transformée en lézarde, puis en gouffre.
J’aurais dû persévérer, lui parler des cauchemars qui le réveillaient parfois, semblables à des terreurs nocturnes d’enfant malheureux. Il se mettait soudain à balbutier, luttant contre un assaillant imaginaire, émergeant en criant d’un sommeil agité et douloureux. Il ne retrouvait son calme que dans mes bras, sanglotant à demi, sans rien vouloir raconter de ses visions oniriques. Il acceptait juste que je le berce, comme un petit garçon rétif, caressant doucement ses cheveux jusqu’à ce qu’il se rendorme.
Bizarrement, ces crises se sont multipliées après la naissance de Jeanne. J’ai cherché à comprendre, je lui en ai parlé, lui conseillant d’aller voir un psychothérapeute. Il a esquivé mes questions, prétextant que la fatigue était responsable de ces rêves violents. Mais même en vacances, ses nuits restaient agitées et, moi-même, j’ai fini par les appréhender. J’essayais de déchiffrer les paroles inintelligibles qu’il prononçait dans ces moments de quasi-transe. Seul le mot de « maman » revenait clairement. J’ai de nouveau cherché à savoir. Camille, ma belle-mère, m’a dit le peu qu’elle avait appris à ce sujet : la mère de Jonathan et de Julien les avait abandonnés avec leur père, alors qu’ils n’étaient que des enfants. Ils ne l’avaient jamais revue.
Comment une femme peut-elle faire cela ? J’ai adoré mon mari, mais Arthur et Jeanne sont toujours passés avant lui, définitivement.
Et comme il persistait à ne pas vouloir me révéler la cause de ses souffrances, jugeant mes arguments confus et sans fondement, nous avons fini lentement par nous éloigner l’un de l’autre. Nous nous sommes investis dans nos carrières respectives. Nous avons occupé nos loisirs de manière à ce que nos deux enfants prennent toute la place, espaçant les moments où nous pouvions nous retrouver. Notre couple s’est défait peu à peu. Julien s’est mis à boire le soir pour s’étourdir et plonger dans un sommeil sans rêves. Puis il m’a délaissée, privilégiant une sexualité sans tendresse avec des inconnues qui ne lui demandaient rien de mieux qu’un bon coup de reins.
Un jour, il a commis l’erreur fatale d’en ramener une à la maison. J’aurais dû être, avec les enfants, en vacances dans la grande villa familiale du Cap Ferret. Je suis rentrée en coup de vent à Versailles pour un rendez-vous avec un artisan qui procédait à des travaux de rafraîchissement dans la salle de bains. C’était la seule période durant l’été où je pouvais le voir. En ouvrant la porte de notre maison, j’ai découvert mon mari en train de se rhabiller, sa maîtresse du jour barbotant sous la douche. Je suis ressortie aussitôt, croisant le peintre dans le jardin. Il n’a pas dû comprendre pourquoi je ne le saluais pas et fuyais à toutes jambes. J’avais pourtant insisté pour qu’il honore ce rendez-vous.
Julien m’a abreuvée de messages téléphoniques, auxquels je n’ai pas répondu. Il est venu jusqu’en Gironde pour que nous nous expliquions et m’a supplié de lui pardonner. J’étais prête à accepter. J’ai mis une unique condition à notre réconciliation : qu’il me parle, qu’il me raconte les raisons de son attitude, fatale course en avant. J’ai argué qu’être ensemble, c’était se soutenir mutuellement, pour le meilleur et pour le pire, mais qu’il devait pour cela me faire confiance.
Il n’a pas pu se contenir et m’a éclaté de rire au nez.
- Faire confiance à une femme, m’a-t-il rétorqué d’un ton méprisant, à la limite de la méchanceté, tu n’y penses pas réellement ?
Une heure plus tard, Maïté me donnait les coordonnées d’un de ses collègues avocats, spécialisé dans les procédures de divorce, et j’en enclenchais une à l’encontre de mon mari.
Chapitre 5
Elle est assise sur une petite chaise pliante de jardin, composée de métal et de bois verni, qui ne déparerait pas si on la découvrait en photo dans les magazines de décoration dont raffolent les bobos parisiens. Dans un geste naturel, elle a croisé ses jambes fines et posé le pied gauche sur trois briques empilées comme à dessein. Ses doigts sont entrelacés sur ses genoux. On pourrait la croire plongée dans une intense réflexion, quand, d’un œil absent, elle fixe sans les voir un couple de pigeons qui roucoulent à qui mieux mieux le long de la gouttière. Au-delà, s’offre un panorama époustouflant sur la ville, privilège rarissime à Paris.
Lors de son arrivée dans l’appartement, elle a eu tôt fait d’aménager la terrasse comme elle l’aurait fait d’un jardin ; elle s’est efforcée de dissimuler l’architecture trop moderne du bâtiment avec des plantes grimpantes, chèvrefeuille, clématite et autre faux jasmin. Quelques arbustes aux couleurs multiples et chatoyantes et des compositions florales renouvelées chaque saison complètent l’ensemble, s’épanouissant tour à tour dès la venue du printemps jusqu’à la fin de l’été.
Cette année, elle ne verra rien éclore. Le duplex est vendu. L’agent immobilier a été d’une efficacité redoutable. Il ne lui reste plus beaucoup de temps à y vivre et c’est très bien ainsi. Ses affaires sont en ordre à présent. Elle a réglé quelques détails ultimes trois jours auparavant. De toute façon, ils sont peu nombreux à se souvenir d’elle et la plupart l’imaginent déjà morte. Elle pousse un léger soupir tandis que son regard se voile de nouveau. Si seulement les choses avaient pu être aussi simples qu’elle le croyait ; ses regrets seraient inexistants et sa mémoire envolée à jamais. Elle se pensait capable de maîtriser toutes ses émotions ; et, tout au long de sa vie, même dans les moments les plus improbables, elle a su à merveille les étouffer. Beaucoup la tenaient pour un véritable monstre d’indifférence et d’égoïsme. Aujourd’hui, force est de constater qu’elles renaissent de manière exponentielle à mesure que se rapproche la note finale de son existence ; elle déteste cette impression de perdre le contrôle. À cette simple pensée, son souffle s’accélère un peu et elle éprouve une sorte d’oppression qui enveloppe sa poitrine.
Pour se distraire de ses sombres réflexions, elle laisse son regard pâle filer le long de la Seine ; il remonte du parc de Bercy vers l’immense et prétentieuse avant-scène du ministère des Finances, puis revient vers la Grande Bibliothèque. Aux confins de l’horizon, si elle se levait, elle apercevrait Notre-Dame et la béance tragique de son chœur. Elle a assisté à l’incendie qui a ravagé l’édifice depuis son balcon, avant de sortir en toute hâte et de rejoindre la foule éplorée au pied de la cathédrale. Elle n’a pas honte de dire qu’elle a davantage tremblé pour le monumental orgue aux huit mille tuyaux, lové sous la rosace, que pour les pierres ; chaque samedi, elle avait coutume d’aller écouter le concert offert au public. D’après ce qu’elle a lu dans la presse, l’instrument n’a pas trop souffert. Mais elle ne peut attendre qu’il soit nettoyé, restauré et remonté. Là où elle va, elle n’entendra plus ces tonalités intenses et majestueuses qui la laissaient frissonnante de bonheur.
Plus loin sur la hauteur, le Sacré-Cœur se perd dans un halo brumeux, résidu probable de la pollution qui étreint la ville depuis plusieurs années. C’est ce spectacle quotidien de la capitale à ses pieds qui a motivé sa rapide décision d’acquérir ce lieu dans un immeuble impersonnel et récent, lorsqu’elle a toujours préféré les parquets et les moulures de l’ancien. En prime, elle a entrevu la possibilité de diviser l’espace en deux : recevoir ses élèves à un étage, tout en se réservant l’appartement au-dessus pour y vivre.
Les battements de son cœur sont revenus à la normale. Elle est soulagée d’avoir recouvré facilement sa sérénité. Elle refuse d’être entravée par des états d’âme qui, jusqu’alors, n’ont jamais réussi à la dominer, sauf une fois, mais elle était sans défense. Elle venait d’apprendre que sa vie était finie, sa raison d’être ruinée, et que la suite, quelle qu’elle soit, ne serait plus qu’un simulacre absolument négligeable. Elle se sentait tellement stérile, plongée dans un engourdissement sinistre ; elle aurait aimé mettre fin à ses jours, sans parvenir à trouver l’énergie - ou le courage ? - de passer à l’acte. Elle était déjà morte, comment aurait-elle pu se tuer ? Tous ses proches, autour d’elle, se sont activés à l’obliger à renaître, à la sortir de la léthargie où elle s’enkystait. Cela a duré des mois infinis, avant qu’elle ne finisse par leur céder, ou du moins, de guerre lasse, leur laisser croire qu’ils avaient gagné. Car, lorsqu’ils ont baissé la garde, elle en a profité.
À petites succions gourmandes, elle tire sur le tuyau de sa pipe. Le bois en est fatigué, à force d’avoir été mordillé. Il y a si longtemps qu’elle l’a achetée. À l’époque, elle voyageait beaucoup pour terminer ce qu’elle considérait alors comme sa mission et ne faisait que de brefs passages en France ; ce rythme avait le mérite de réduire le risque de croiser la route d’une personne capable de la reconnaître. Cette fois-là, durant un séjour à Genève où elle avait prévu d’assister à un concert, elle en a profité pour s’accorder quelques moments de balade dans le Jura ; en visitant Saint-Claude, elle a acquis ce que les conventions lui avaient toujours refusé.
- Fumer la pipe ? Pour une demoiselle ? C’est hors de question, lui avait répondu sa mère un jour qu’elle évoquait cette possibilité, alors qu’elle n’était qu’une toute jeune fille.
Bien sûr, sa demande pouvait sembler bizarre. Pourquoi ne pas préférer la cigarette, beaucoup plus à la mode chez les adolescents de son époque ? Mais elle avait compris, avant même que d’essayer, qu’elle aimerait l’âcreté du tabac pur dans sa gorge. Sitôt sa liberté acquise, elle a laissé tomber ses blondes américaines fétiches et succombé à son envie.
Elle sait aujourd’hui qu’elle ne devrait pas s’entêter. Contrairement à toutes les idées reçues, fumer la pipe est extrêmement nocif. Son médecin le lui a spécifié. Il a argué que, quitte à pipailler, elle ferait mieux de passer à la vaporette. Mais elle considère ce procédé tellement infantile et ennuyeux. De plus, elle a toujours trouvé insupportable qu’un tiers lui dicte sa conduite, fût-il une sommité du milieu médical. Une seule fois, elle a agi stupidement contre sa propre volonté, ce qui a donné lieu à un abominable cataclysme. Lorsqu’elle est parvenue à émerger de son anéantissement, elle s’est juré que plus jamais personne ne lui dirait ce qu’elle devait faire ou pas.
Ce soir, le ciel est pur de tout nuage, phénomène inopiné en ce mois de mars jusqu’alors gorgé de pluie. Les étoiles scintillent malgré la luminosité trop puissante des éclairages qui inondent les rues. Elle profite du panorama qui lui sera bientôt interdit. Et en même temps, que sait-elle de ce qui l’attend réellement ? En dépit des convictions qu’elle s’est forgées au fil de toute sa vie, elle doit admettre n’avoir acquis aucune certitude. Et si tout n’était qu’un formidable leurre, une machination improbable ourdie par son subconscient ? Pourtant, elle n’ignore rien de ce dont elle est capable et qu’elle a mis en œuvre si souvent. Elle ne peut se tromper. C’est inconcevable.
La mine songeuse, elle tend la main vers sa droite et, comme le ferait un automate, attrape le verre à demi plein de vin d’Arbois, posé en équilibre sur le sol. Là aussi, le professeur Derville a fortement insisté pour qu’elle renonce à en boire.
- Quels plaisirs m’accordez-vous pour le peu de temps qu’il me reste à vivre ? lui a-t-elle demandé d’un ton condescendant.
En bon carabin qui se respecte, il a été dans l’incapacité de lui répondre, haussant juste les épaules, conscient de l’évidence de sa déficience malgré toute sa science. Et, ce faisant, s’est sans doute glissée dans son esprit la pensée que, décidément, cette malade était par trop insupportable.
Elle l’avoue sans détour. Elle n’a jamais aimé ces experts persuadés de détenir tout pouvoir sur leurs patients lorsque, au bout du compte, ils se révèlent impuissants à guérir qui que ce soit. Leurs victoires ne sont qu’armistices éphémères avant le grand saut final dans l’inconnu absolu. Elle se sent plus d’affinités avec la mentalité chinoise, cette médecine dite holistique qui considère l’homme dans son ensemble et utilise l’acupuncture, la diététique et les plantes médicinales. Un praticien ne doit-il pas faire preuve d’humilité pour soigner ses clients dès que la maladie apparaît pour le narguer ? Tu as cru agir pour le mieux ? Tu étais certain de sélectionner les bonnes thérapies ? Je suis bien là, pourtant, tapi dans l’ombre, crabe ou autre pathologie prête à surgir lorsque tu t’y attendras le moins… À son sens, les allopathes devraient davantage se former à la psychologie. Ils gagneraient en empathie, en sagesse et surtout en humanité.
Pour le reste, la faucheuse connaît toujours son heure.
Elle en aura bientôt fini avec toutes ces contingences. Elle a réussi à faire le vide autour d’elle. Cela n’a pas été bien difficile. Voilà belle lurette qu’elle ne voit plus personne d’intime et qu’elle a réduit son entourage au strict nécessaire : son banquier, quelques commerçants et sa femme de ménage, laquelle sera en vacances bien méritées au moment idoine. Tous les autres ont été priés sans sommation de disparaître de son périmètre et elle les a aidés en ne leur donnant aucune nouvelle.
Elle s’est simplifié les choses, utilisant les mois écoulés pour vendre ses derniers avoirs. Un antiquaire, dans la boutique duquel elle aime flâner pour respirer les odeurs de vieux bois, lui a été d’excellent conseil. Pour le reste, les agents immobiliers sont toujours avides de gagner de l’argent si le bien est attractif.
Le plus difficile a été de se séparer de ses chers trésors. Elle a mis tant de temps à les acquérir. Elle n’aurait aucune honte à certifier qu’ils représentaient tout pour elle. L’idée de les léguer à un musée lui est venue presque spontanément. À la fin de la semaine précédente, la Philharmonie a pris en charge ses derniers instruments. Ne lui reste qu’un seul violon, le second étant désormais hors de France. Leurs dédicataires sauront en faire bon usage, elle n’a aucun doute là-dessus. Pour les autres pièces, pianos, partitions, elle a fait en sorte qu’ils soient destinés à de véritables amoureux de la musique. Imaginer les vendre au plus offrant, ce que lui aurait conseillé son notaire, lui était inenvisageable. C’était courir le risque de les voir échouer chez des propriétaires mercantiles et irrespectueux de leur valeur historique et surtout artistique. Que lui importe un quelconque profit pécuniaire ?
Bien sûr, d’aucuns penseraient qu’elle n’est pas la mieux placée pour juger ceux qui s’efforcent de gagner de l’argent avec ardeur. Elle a eu beaucoup de chance tout au long de sa vie. Elle n’a pas eu à se préoccuper une seule fois de ce genre de question. Ses parents ont eu le privilège d’hériter eux-mêmes de fortunes pas nécessairement très honorables. Le découvrir a d’ailleurs été fort douloureux et, lorsque cela a été possible, elle a tout mis en œuvre pour restituer ce qui avait été mal acquis. Cela lui a pris du temps, quasiment la moitié de sa vie. Elle a effectué de nombreuses recherches à travers le monde. À présent, même si cela n’exemptera jamais la faute originelle, elle a le sentiment d’être parvenue à réparer à peu près les torts que son grand-père et son père ont commis avant elle, en parfaite connaissance de cause. Les fondations et autres associations caritatives qui récupéreront ses biens les utiliseront sans nul doute de façon judicieuse et adaptée.
Elle avale une gorgée de vin. Son verre est vide. Le froid de la nuit l’enveloppe. Elle ferait mieux de rentrer et d’aller se coucher. Refaire les mêmes gestes l’a toujours ennuyée, la routine incessante et inévitable de la vie, jusqu’au moment ultime où tout disparaît, sans que l’on s’en aperçoive nécessairement. Adolescente, elle rêvait de toute autre chose. Elle a été inconséquente et en a payé le prix fort.
Elle est contente d’avoir pris sa décision. Dans dix jours, elle s’envolera pour la Suisse. La vente du duplex aura été signée juste avant. Maître Montreux, qui ignore tout de la cession de ses biens, sera surpris et vexé sans doute. La seule fois où elle l’a évoquée devant lui, comme une simple possibilité, il s’est empressé de la harceler de questions intrusives et tout bonnement déplacées. Elle l’a rapidement recadré, prétendant ne faire que réfléchir à la chose et ne pas être encore tout à fait décidée.

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