Sanglante Istanbul
230 pages
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Sanglante Istanbul , livre ebook

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Description

Paul Smet, philologue enseignant à l’Université de Montréal, est invité par l’Université d’Istanbul à prononcer une conférence pour donner suite à deux articles qu’il vient de publier. Son arrivée sur le sol turc coïncide avec une série d’attentats non revendiqués. Erkan Çelik, chef de l’unité anti-terroriste, mène l’enquête. Son équipe met la main sur le fragment d’un mystérieux document codé.
Aspiré malgré lui au centre d’un conflit qui le dépasse, le professeur Smet devra mettre à profit toutes ses connaissances sur les langues disparues du monde antique et affronter ses démons personnels s’il veut pouvoir sauver sa peau…

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 03 juin 2019
Nombre de lectures 1
EAN13 9782898033506
Langue Français
Poids de l'ouvrage 2 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0032€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Copyright © 2019 François Massie
Copyright © 2019 Éditions AdA Inc.
Tous droits réservés. Aucune partie de ce livre ne peut être reproduite sous quelque forme que ce soit sans la permission écrite de l’éditeur, sauf dans le cas d’une critique littéraire.
Éditeur : François Doucet
Directeur de collection : Simon Rousseau
Révision éditoriale : Elisabeth Tremblay
Révision linguistique : L. Lespinay
Conception de la couverture : Mathieu C. Dandurand
Photo de la couverture : © Getty images
Mise en pages : Sébastien Michaud
ISBN papier : 978-2-89803-348-3
ISBN PDF numérique : 978-2-89803-349-0
ISBN ePub : 978-2-89803-350-6
Première impression : 2019
Dépôt légal : 2019
Bibliothèque et Archives nationales du Québec
Bibliothèque et Archives Canada
Éditions AdA Inc.
1385, boul. Lionel-Boulet
Varennes (Québec) J3X 1P7, Canada
Téléphone : 450 929-0296
Télécopieur : 450 929-0220
www.ada-inc.com
info@ada-inc.com Diffusion Canada : Éditions AdA Inc. France : D.G. Diffusion Z.I. des Bogues 31750 Escalquens — France Téléphone : 05.61.00.09.99 Suisse : Transat — 23.42.77.40 Belgique : D.G. Diffusion — 05.61.00.09.99

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Nous reconnaissons l’aide financière du gouvernement du Canada par l’entremise du Fonds du livre du Canada (FLC) pour nos activités d’édition.
Gouvernement du Québec — Programme de crédit d’impôt pour l’édition de livres — Gestion SODEC.
Catalogage avant publication de Bibliothèque et Archives nationales du Québec et Bibliothèque et Archives Canada
Titre : Sanglante Istanbul / François Massie.
Noms : Massie, François, 1963- auteur.
Description : Mention de collection : Collection Corbeau
Identifiants : Canadiana 20190011971 | ISBN 9782898033483
Classification : LCC PS8626.A7992 S26 2019 | CDD C843/.6—dc23
« Il est vrai que bien au loin au-delà de ce royaume, encore vers Tramontane, est une province qui est appelée la Vallée de l’Obscurité, et l’on peut dire qu’elle est bien nommée, parce qu’en tout temps il y fait sombre, sans soleil, ni lune, ni étoiles ; la plus grande partie de l’année, il y fait aussi obscur que chez nous au crépuscule du soir, lorsqu’on y voit et n’y voit point. C’est à cause de l’épais brouillard qui s’y étend toujours, et n’est jamais détruit ni chassé… »
— Marco Polo, Le devisement du monde, 1298
– 1 –
Avril 2014
L ’eau froide pénétrait par les interstices et commençait lentement à emplir l’habitacle. Le niveau montait progressivement, caressant le bout de ses doigts pour atteindre sa cuisse. Le contact de l’eau glacée la fit tressaillir. Elle était prisonnière de cet espace clos, incapable de bouger. La mort, léchant son corps inanimé, poursuivait son ascension inexorable. Le liquide pénétra doucement dans ses narines, provoquant son réveil soudain. La sensation d’étouffement, le lieu sombre et glauque, l’absence totale de repères déclenchèrent un affolement absolu. Sa main longea la paroi, cherchant désespérément…
Il ouvre les yeux. La scène familière du plafond et des murs de la chambre à coucher le ramène peu à peu à la réalité. Il sort progressivement de sa torpeur, des profondeurs du sommeil dans lequel il s’est englouti aux petites heures du matin. Encore un de ces mauvais rêves. Les souvenirs sont vagues, englués dans la léthargie dont il cherche à s’extirper. Il ne tient pas à se les remémorer. Peu lui importe les détails, toutes les nuits, c’est la même histoire ou une variante sur le même thème. Il referme les yeux pendant quelques secondes, inspire profondément et les rouvre de nouveau. Toujours le même décor, c’est déjà ça.
Il jette un coup d’œil au réveil-matin : 7 h 35. Il repousse les couvertures et s’assoit sur le bord du lit. Un mal de tête lancinant l’accable, lui rappelant les dernières heures. Il se dirige d’un pas hésitant vers la salle de bain, s’arrête devant le lavabo, puis lève les yeux et se regarde dans la glace. Les miroirs ne mentent jamais : ils vous renvoient votre image, belle ou mauvaise, sans jamais faire la moindre cachoterie. Sa mine est affreuse. Sinistre même, un mot sans doute plus approprié. Il ouvre un tiroir, trouve des cachets et les avale, engloutissant du même coup deux verres d’eau par grandes rasades. Il demeure debout un moment, les mains sur le comptoir, observant son reflet comme s’il s’était soudain transformé en statue de sel. Finalement, il ouvre le robinet, laisse couler l’eau et s’en asperge le visage. La fraîcheur du liquide le ranime un peu.
Encore une nuit en compagnie d’Alex, à boire du scotch et à jouer au backgammon. Il a laissé la voiture et plutôt pris un taxi pour rentrer, conscient qu’il n’était pas en état de conduire, risquant d’avoir un accident. Le genre d’accident bête qui ruine une vie. Il gagne la cuisine du même pas mal assuré. Machinalement, il pèse sur le bouton de mise en marche de la machine à café et s’appuie contre le comptoir en attendant que l’appareil ait terminé de laisser couler le liquide brunâtre dans la tasse. Il enfile l’espresso, puis s’en fait couler un deuxième et l’apporte au salon, attrapant au passage sa tablette numérique sur la table de la cuisine.
Il s’écroule dans un fauteuil en laissant échapper un gémissement : son mal de tête ne s’améliore pas. Il est sans doute préférable d’éviter tout geste brusque, du moins tant qu’il n’aura pas terminé son deuxième café. Son regard erre dans son bel appartement, acheté dix ans plus tôt dans le Mile-End, ce quartier de Montréal que plusieurs appellent maintenant le Petit Brooklyn. La décoration est plutôt banale : des bibliothèques remplies de livres couvrent presque tous les murs du salon, des piles de magazines spécialisés encombrent la table, des bibelots témoignent de ses voyages et une raquette de tennis gît sur le sol. Un véritable foutoir dans lequel il faudra bien un de ces jours mettre de l’ordre.
Il ferme les yeux quelques secondes, puis les écarquille après avoir pris une longue respiration. Toujours cette sensation de vide omniprésent, tant dans sa vie que dans son environnement quotidien, un vide qui l’accompagne depuis des mois et occupe tout l’espace sans pour autant se faire oppressant. Il s’y est habitué. C’est comme ça depuis que Karen a subitement disparu de sa vie. Il jette à nouveau un œil à la ronde pour se convaincre qu’il est bel et bien seul dans cette pièce. Rien que des livres. À peine distingue-t-on le titre et le nom de l’auteur sur le dos de certains. C’est à se demander s’il n’est pas sur le point de devenir un de ces cinglés qui accumulent des choses jusqu’à ce que le moindre espace soit presque entièrement occupé. Pour l’instant, ce ne sont que les murs, ça peut toujours aller. Il essaie de se rappeler le nom de cette pathologie. Peine perdue, ses neurones refusent de fonctionner. Rien à faire, c’est le chaos dans ses pensées. Le battement régulier dans son crâne s’amplifie au point de devenir une torture dès qu’il esquisse le moindre geste.
Il regarde sa montre, fait la grimace avant d’ouvrir sa tablette pour lire les nouvelles de la BBC News World. À la une, un attentat perpétré dans le quartier touristique d’Istanbul : une trentaine de morts et de nombreux blessés, dont certains dans un état grave. Il demeure songeur un bon moment. Au cours des dernières semaines, plusieurs attentats ont frappé des villes du Caucase et de la Crimée. Sans oublier la crise qui a éclaté entre la Russie et la Turquie. Cette fois, c’est du sérieux et les Turcs ne manqueront pas de réagir.
Dès le départ, il a suivi, chaque jour et presque à chaque heure, le développement de la crise syrienne. Surtout l’histoire de jeunes torturés qui a servi de déclencheur. Au début du conflit, des adolescents avaient reproduit, sur les murs de la ville de Deraa, des slogans qu’ils avaient vus à la télévision lors de reportages montrant les manifestations du printemps arabe en Tunisie et en Égypte. Le gouverneur de la province de Deraa les avait fait arrêter pour leur faire avouer le nom de leurs commanditaires. Tous avaient été affreusement mutilés avant de succomber aux mains de leurs tortionnaires. Les chefs de tribus s’étaient alors rendus à Damas pour rencontrer le président et réclamer les corps de leurs enfants. Le gouverneur de la province avait finalement consenti à les remettre aux familles en échange de leurs épouses. La femme étant l’honneur de l’homme dans cette partie du monde, impossible d’imaginer pire insulte. Sur ordre des chefs de tribus, le peuple était massivement sorti dans les rues dès le lendemain pour dénoncer les autorités en place et hurler sa colère. Le régime avait sévèrement réprimé la révolte et la situation avait dégénéré, pour se transformer en véritable guerre civile.
Cette sale guerre était-elle sur le point de s’exporter en Turquie ou même en Russie ? La déflagration tant redoutée qui embraserait le Proche-Orient ? Cette idée lui glace le sang.
Il jette un coup d’œil aux journaux turcs sur le web. La presse officielle accuse encore une fois le PKK, le Parti Nationaliste Kurde, ou sa branche dissidente, les Faucons de la liberté du Kurdistan, d’être responsables de l’attaque à Istanbul. Un journal évoque l’hypothèse d’un complot fomenté par des djihadistes islamiques ou une alliance entre ceux-ci et les Faucons de la liberté. Le gouvernement turc n’exclut toutefois pas une implication de la Russie.
Il finit son café froid avec une moue de dégoût, suivi d’un haut-le-cœur. Il repose la tasse et prend, sur une pile de livres, une enveloppe décachetée adressée à M. Paul Smet. Il l’a lue et relue plusieurs fois ces trois derniers jours. Il la retourne entre ses doigts comme si le fait de toucher le papier allait subitement lui révéler quelque chose par magie. À l’intérieur, une invitation à donner une conférence dans moins d’une semaine à l’université d’Istanbul. Il murmure, en essayant de se convaincre : « Quel merveilleux moment pour aller en Turquie ! »
Comme il est l’un des spécialistes mondiaux de la civilisation grecque de l’âge du bronze, il doit prononcer une conférence sur la Grèce minoenne. Historien et philologue, enseignant au département d’histoire de l’université de Montréal, il a tout de suite accepté l’invitation sans se poser de questions sur sa sécurité. Il a décidé de se rendre là-bas, peu importe la situation politique. Après tout, il faudrait vraiment être au mauvais endroit au mauvais moment pour se faire tuer dans une ville de quatorze millions d’habitants. En plus, il connaît très bien et aime cette ville où il a habité pendant un peu plus de deux ans lorsqu’il était étudiant et où il est régulièrement retourné pour ses recherches.
Il reporte les yeux sur l’invitation. Le texte en turc est suivi d’une traduction française, sans doute par courtoisie, car les organisateurs du colloque savent bien qu’il maîtrise parfaitement la langue du pays. Il sourit en pensant à tous ces collègues avec qui il entretient des liens d’amitié depuis tant d’années et qui ne manqueront pas d’assister à sa conférence. Cette occasion de renouer avec eux renforce son désir de partir. C’est aussi le prix à payer pour sa soudaine notoriété. Les deux articles qu’il a publiés récemment ont fait grand bruit, à tout le moins pour la petite communauté des historiens et philologues qui s’intéressent à la période comprise entre le XV e et le XVII e siècle avant notre ère dans les îles de Crête et de Santorin. Heureusement, son directeur, Jean Cliche, comprend l’importance de sa contribution à la discipline, bien qu’il apprécie surtout le prestige qui rejaillit sur l’université et sur le département qu’il dirige. Obtenir des fonds pour la recherche fondamentale n’est jamais chose facile : un chercheur de premier plan vaut donc son pesant d’or. D’ailleurs, cela permet d’avoir les coudées franches et de goûter à la liberté que confère ce statut particulier.
La sonnerie de son cellulaire tire brusquement Paul de sa rêverie :
— Allô, répond-il d’une voix caverneuse.
— Bonjour Paul, c’est Alex. Comment a été le retour ?
— J’ai un mal de tête carabiné, mais je devrais survivre encore une fois.
— Tu veux sûrement récupérer ta bagnole. Je passe dans ton coin, je te prends au passage et je te ramène chez moi, comme ça tu pourras repartir avec.
— OK, le temps d’enfiler un pantalon et je suis prêt.
Les verres d’eau, le café et les cachets commencent à faire effet. Une fois habillé, Paul attrape son blouson et dévale l’escalier. En ouvrant la porte, il est transpercé jusqu’aux os par le froid mordant et s’empresse d’enfiler son blouson de cuir, remontant la fermeture éclair d’un coup sec. Autant il adore vivre à Montréal, autant il déteste son foutu climat. On est pourtant le 8 avril, mais en plus d’un blouson, il aurait dû enfiler un chandail. Il se souvient d’un article de magazine qui classait Montréal au cinquième rang des grandes villes du monde ayant le pire climat. Au moins, ce sera vraiment le printemps à Istanbul, se dit-il pour s’encourager.
Cinq minutes plus tard, il est assis dans la voiture d’Alex. Comme il a oublié ses lunettes fumées, il peste en agrippant le pare-soleil ; la lumière trop vive a pour effet de raviver son mal de tête. Il jette un coup d’œil à son ami avec un air désespéré.
Alexandre Béliveau enseigne lui aussi au département d’histoire. Ses travaux portent sur Venise et ses comptoirs commerciaux en mer Noire au Moyen Âge. De tous ses amis, il est le plus ancien, celui qui possède un certain droit d’aînesse. Leurs deux existences sont intimement liées : ils ont fait les quatre cents coups depuis leur adolescence, jouent au tennis trois à quatre fois par semaine et ont souvent pris leurs vacances ensemble.
Alex est le prototype même du bel homme au début de la quarantaine : plus de 1,80 mètre, cheveux châtains, sportif aguerri, du charme à revendre et beaucoup d’esprit. Il plaît aux femmes et est la coqueluche des étudiantes qui s’inscrivent à ses cours, même lorsque les crédits obtenus sont inutiles à l’obtention de leur diplôme. Bien qu’ayant certainement bu autant que lui la veille et dormi quelques heures seulement, Paul remarque que son ami paraît frais et dispos.
— T’arrive-t-il d’avoir besoin de repos ? grommelle-t-il sur un ton faussement irrité.
— Tu as sûrement regardé les nouvelles, réplique Alex, ignorant la remarque. Cette fois c’est à Istanbul qu’on a frappé. Les pires organisations terroristes ne sont plus aux portes de la Turquie, mais à l’intérieur même de ses frontières.
— Du calme mon vieux ! On n’a aucune idée de l’organisation à l’origine de l’attentat. Il n’a pas encore été revendiqué.
— Écoute-moi bien, Paul, la Syrie est à feu et à sang. Il y a l’État islamique, Jabhat Fateh al-Sham, les salafistes et même le Hezbollah. La Turquie et la Russie ont décidé de se mêler de cette foutue guerre et toi, tu crois que les djihadistes ne vont pas réagir. Je te le dis, ce n’est pas le moment d’aller faire du tourisme là-bas !
— T’inquiète pas, mon vieux, la mort ne veut pas de moi, du moins pas encore, le relance Paul en s’empressant d’affecter un ton détaché.
— Pas de ça avec moi, Paul. Tout le monde est une cible. Ils frappent même les hôpitaux. Pas comme dommages collatéraux. Ils sont devenus des objectifs délibérés !
Alex l’observe du coin de l’œil tout en conduisant. Il demeure un bon moment silencieux, absorbé par ses pensées. Il finit par parler après quelques minutes.
— Tu sais que Marie s’intéresse toujours à toi ?
— Marie ? fait Paul sur un ton interrogatif.
— Te fous pas de ma gueule. Marie, du département de sociologie. Elle a encore demandé de tes nouvelles.
La sollicitude d’Alex l’irrite au plus haut point. De temps à autre, il connaît des passages à vide, inutile qu’on s’inquiète pour lui. Paul veut juste qu’on le laisse tranquille. Il a besoin de temps. La mort de Karen a été un coup dur et il entend bien régler ça tout seul. Il se tourne vers son ami.
— Mais de quoi je me mêle ! Tu es devenu une agence de rencontre ou quoi ?
Alex se tait à nouveau pendant un moment. Il connaît Paul depuis l’adolescence. Il sait jusqu’où il peut aller et fait une ultime tentative.
— Je disais juste qu’il va falloir que tu oublies Karen un jour, c’est tout.
— Message reçu, répond Paul sur un ton sans appel pour mettre fin à la conversation.
* * *
Erkan Çelik observe la scène, impassible, pendant que son équipe s’affaire : des corps encore fumants et projetés en tous sens — certains salement déchiquetés — et le bruit assourdissant des sirènes qui retentit dans tout le quartier. L’horreur. Les dernières ambulances emportent les grands blessés vers les hôpitaux. Des préposés installent près d’un muret les blessés moins gravement atteints en attendant de pouvoir leur prodiguer des soins. Il n’y a pas d’enfants parmi les victimes. Du moins pas cette fois, se dit-il. Par la force des choses, il est habitué de faire face à toutes les situations, mais c’est toujours plus pénible quand il y a des enfants.
Les auteurs de l’attentat n’ont pas lésiné sur les explosifs. Les restes métalliques tordus et calcinés de ce qui était un autobus reposent au milieu de la place, entre la Mosquée bleue et Sainte-Sophie. C’est un miracle qu’il n’y ait pas eu plus de victimes, car l’endroit grouillait de touristes. Ça ne peut pas être le résultat d’une bombe artisanale ; il avait enquêté sur suffisamment d’attentats pour savoir, sans attendre les résultats, qu’il s’agit d’un explosif sophistiqué, le genre d’engin qu’on ne bricole pas avec des fertilisants et un baril de clous. Il secoue la tête, passe une main dans ses cheveux coupés en brosse, puis marche en direction de ses assistants en hurlant ses ordres.
— Passez-moi toute la zone au peigne fin. Scrutez chaque millimètre à la loupe, pas un seul indice ne doit nous échapper. Interrogez rapidement chaque témoin oculaire. Je veux être informé de la moindre trouvaille, y compris les indices insignifiants, même les plus farfelus. Est-ce que je me fais bien comprendre ?
Son ton impératif ne porte à aucune réplique. Çelik commande son équipe avec une poigne de fer, mais a toujours su conserver le respect de ses hommes. Il a recruté lui-même tous ces policiers, les meilleurs qu’il connaisse. Il sait qu’il peut compter sur chacun d’eux, qu’ils n’hésiteraient pas à prendre des risques, voire à mettre leur vie en danger si nécessaire.
Son patron, Dursun Khatun, sous-secrétaire du Service de renseignement national, le Millî Istihbarat Teskilati, l’a convoqué pour le lendemain. Çelik déteste ces rencontres où Khatun lui demandera inévitablement des réponses, alors que l’enquête n’en est qu’à ses premiers balbutiements. Il voudra savoir pourquoi le Service n’avait pu prévoir le coup, même s’il n’ignore pas que le nombre de menaces qui pèsent sur le Proche-Orient font en sorte qu’il est virtuellement impossible de les prévenir toutes. Plusieurs conflits font rage aux portes même du pays. C’est presque un miracle dans les circonstances que la Turquie s’en soit tirée jusqu’à présent avec aussi peu de dommages.
Mais les politiciens veulent des réponses, exigent des solutions rapides, voilà tout. On allait sûrement lui rappeler le tort considérable que subit l’industrie touristique du pays et aussi l’impatience du gouvernement. L’enquête n’allait pas avancer plus vite pour autant. Il faudra du temps, être méticuleux, analyser chaque information et remonter la filière patiemment. Çelik souhaite seulement qu’on le laisse travailler, qu’on lui fiche la paix. Il connaît son boulot.
* * *
Paul se gare à quelques mètres de son appartement et descend du véhicule. Le soleil est plus fort et c’est plus confortable qu’au petit matin. Il n’a pas tellement envie de rentrer chez lui tout de suite. Il veut profiter du début de printemps montréalais et des quelques jours qu’il lui reste avant son départ pour Istanbul.
Il marche d’un bon pas jusqu’au boulevard Saint-Laurent, qu’il descend en direction sud. Il se détend progressivement. Le soleil réchauffe son visage, ce qui est une véritable bénédiction après l’interminable hiver. Il faut vivre dans un tel climat pour être à même de comprendre ce que veut dire la fièvre du printemps. La soirée avec Alex, malgré qu’il ait trop bu, lui a tout de même fait le plus grand bien. Pendant un moment, il a pu penser à autre chose, s’évader un peu.
Paul ralentit la cadence et se met à flâner. Il aime explorer les boutiques hétéroclites de cette artère qu’il considère comme l’âme de sa ville. Depuis toujours, Saint-Laurent a été le point de chute des immigrants venus des quatre coins du monde pour chercher une vie meilleure à Montréal. Pourtant, ce n’est pas une belle rue : l’architecture des édifices est, au mieux, quelconque, souvent même inintéressante, mais l’endroit a du vécu, ce qui contribue à son charme. Il s’arrête peu avant l’Avenue des Pins, à la Charcuterie Hongroise, commande un sandwich à la saucisse Debrecener et à la choucroute avec l’inévitable cornichon à l’aneth. Il n’y a ni tables ni chaises et on y mange debout, devant un comptoir le long du mur. C’est impersonnel et très bien ainsi.
Après s’être restauré, il poursuit sa marche en empruntant l’avenue des Pins jusqu’à Saint-Denis qu’il remonte vers le nord, s’arrêtant à la hauteur de Laurier, dans un café jouxtant l’École supérieure des ballets du Québec. La place est surtout fréquentée par des étudiants qui s’installent sur les divans et fauteuils avec leurs ordinateurs pour travailler. L’ambiance est chaleureuse et le café excellent. Paul s’installe confortablement et sirote lentement son latte dans une sorte d’hybride entre la tasse et le bol. Il avale une gorgée de liquide chaud, simplement heureux d’être en vie. Les deux dernières années ont été pour lui un véritable enfer. Il émerge d’un long hiver. Il inspire profondément, se cale au fond du fauteuil et expire lentement l’air de ses poumons. Partir au loin sera peut-être salutaire.
– 2 –
L ’avion de Paul se pose sans encombre à l’aéroport d’Istanbul-Atatürk. Les formalités d’usage complétées, il récupère sa valise, se dirige promptement vers la sortie et hèle un taxi. Il a été invité à séjourner chez un confrère et ami, Levent Çesmeli, qui habite un bel appartement dans le quartier Beyoglu, près de l’avenue Istiklal Caddesi. Le magnifique logis, dans un secteur prisé de la capitale, lui vient de l’héritage d’une vieille tante sans enfants. Levent est connu de la communauté des historiens pour ses travaux sur les peuples turcs vivant hors de la Turquie. Il a reporté de quelques jours un voyage aux États-Unis pour une collaboration sur un projet de recherche à l’université de Chicago afin d’assister à la conférence de Paul. Et lui a gracieusement offert le gîte pour la durée de son séjour.
À chaque fois qu’il pose le pied à Istanbul, Paul ressent le même émerveillement qu’à sa toute première visite. L’ancienne Constantinople, capitale de l’Empire romain d’Orient, la nouvelle Rome, regorge de trésors. On reconnaît les capitales des grands empires à la qualité de ses vestiges et de ses monuments. On s’y promène comme dans un musée à ciel ouvert. Pas tout à fait un musée parce que cette mégapole grouille de vie, la modernité côtoyant le passé. Les cités anciennes possèdent un charme indéfinissable qui les rend précieuses, uniques entre toutes. Les nombreux vestiges sont autant de témoins des drames, des joies, des peines et des amours des hommes et des femmes qui, au fil des siècles, ont façonné cette ville magnifique. On peut visiter les restes de l’aqueduc de Valens construit au IV e siècle et admirer des pans entiers d’anciennes fortifications, dont les doubles remparts de Théodose II, qui ont permis de résister à presque toutes les invasions. Les Bulgares, les Avars, les Perses, les Arabes et autres envahisseurs se sont butés à cet extraordinaire système défensif. Seuls les Croisés en 1204 et les Ottomans en 1453 ont réussi à conquérir la cité mythique. Ces derniers l’ont à leur tour enrichie en y construisant les plus belles mosquées. Les nombreux touristes visitent le plus souvent la Mosquée bleue, ou encore celle de Soliman le Magnifique. Paul, lui, affectionne particulièrement la Mosquée aux Tulipes, la Mosquée de la Sultane Validé Pertevniyal, la Mosquée de la princesse Mihrimah, et d’autres plus petites et moins connues comme la Mosquée Hirami. Il adore surtout flâner au hasard des rues, en s’imprégnant des odeurs de viande grillée et d’épices, observant les restaurateurs qui viennent vous chercher jusque dans la rue et se mêlant à cette foule compacte et cosmopolite. Le point charnière entre l’Orient et l’Occident fait d’Istanbul un endroit unique au monde. Les couchers de soleil sur les mille et une coupoles frappées par ses rayons déclinants inondent la cité d’une lumière or. C’est lors de ces promenades, le plus souvent solitaires, que Paul a fait ses plus belles découvertes.
Le chauffeur du taxi le tire de sa rêverie :
— Vous êtes arrivé, monsieur. Comme vous parlez turc, ce n’est pas la première fois que vous venez en Turquie…
— Non, j’y suis venu plusieurs fois par le passé.
— Alors, je vous souhaite un bon séjour.
Paul paye la course et donne un généreux pourboire. Les déplacements en taxi à Istanbul sont abordables en dépit du prix exorbitant de l’essence. Le conducteur lui remet sa valise et Paul grimpe les marches jusqu’à la porte.
* * *
Pendant ce temps, Çelik patiente dans une antichambre décorée de carreaux de faïence émaillée de couleur verte. Le mobilier de bon goût est du plus pur style ottoman. Une assistante vient le chercher et le fait pénétrer dans un vaste bureau tout aussi somptueux. Khatun, qui se tient près de la fenêtre et regarde dehors, se retourne et examine Çelik. Une carrure impressionnante : 1,92 mètre, 95 kilos de muscles et d’os, les mains épaisses, les cheveux en brosse aux tempes grisonnantes, le teint buriné par le soleil. Malgré ses 54 ans, le personnage en impose. Mais ce qui attire surtout l’attention, c’est son regard. Dès le premier coup d’œil, vous le devinez déterminé, doté d’une grande force morale. Il a gravi un à un les échelons et commande maintenant l’unité antiterroriste parce qu’il est, sans l’ombre d’un doute, l’homme de la situation.
— Commandant Çelik, comment allez-vous ?
— Bien, monsieur le sous-secrétaire, répond-il sur un ton posé.
— Comment progresse l’enquête ? Vous n’êtes pas sans savoir que la situation, comment dire… préoccupe au plus haut point le gouvernement.
— Je le conçois tout à fait, monsieur le sous-secrétaire. Khatun enchaîne en prenant un air de circonstance :
— Ces attentats sont désastreux pour notre industrie touristique. Nous avons atteint la limite du tolérable. Cela prendra peut-être cinq ou dix ans pour faire oublier ces incidents. La situation extérieure est aussi des plus difficiles avec la Russie. Nous ne pouvons, quel qu’en soit le prix, nous payer le luxe de désordres sur le plan intérieur.
Çelik ne peut s’empêcher de remarquer que le sous-secrétaire ne manifeste aucun sentiment pour les victimes de ces horribles attentats. Est-il indifférent à leur sort ou cherche-t-il à agir en homme responsable, dans une situation de crise, en canalisant toutes ses énergies pour prendre les meilleures décisions, sans se laisser distraire par des réactions émotives ? Çelik a beau connaître son patron depuis des années, il n’a jamais pu répondre à cette question de façon satisfaisante. Khatun poursuit sur sa lancée.
— Je ne peux d’aucune façon laisser la Turquie être humiliée de la sorte, Çelik. Les journaux du monde entier ne parlent que de ces attentats. Je veux des résultats. Je veux aussi être tenu au courant du moindre développement.
— Bien, monsieur.
Khatun regarde de nouveau par la fenêtre. Çelik comprend que l’entretien est terminé.
* * *
Levent accueille Paul avec chaleur. Il l’installe dans la chambre qui donne sur la cour intérieure, une pièce spacieuse et confortable.
— Comment a été le voyage ?
— Bien, bien.
Ils se regardent en souriant bêtement. Levent ouvre grand ses bras et lui fait l’accolade.
— Je suis content que tu sois là et que tu aies accepté mon invitation. Je pars après ta conférence, mais nous aurons tout de même le temps d’aller dîner en ville ce soir.
Pendant qu’il parle, il sort une bouteille de raki et deux verres du buffet. Paul sourit à nouveau :
— Doucement, Levent. Je viens de faire un vol de nuit. Je n’ai presque pas dormi depuis deux jours.
— C’est vrai, j’oubliais que tu es presque un vieillard. Quel âge as-tu au fait ? 45, 46 ans ? J’ai perdu le compte…
— 43, espèce de salaud, ce qui fait toujours deux ans de moins que toi ! réplique Paul avec amusement.
Ils boivent quelques verres. Paul prend une douche et fait une longue sieste. À son réveil, il enfile un pantalon sport, une chemise et un veston clair. Ils sortent pour dîner dans un petit resto du quartier que Levent fréquente assidûment. C’est du moins la conclusion à laquelle en arrive Paul de par la réaction du restaurateur à leur arrivée. Ils enfilent à nouveau quelques rakis, suivis de vin en mangeant. L’effet de l’alcool se fait sentir.
— J’ai lu les deux articles que tu viens de publier, dit Levent la bouche pleine. Remarquables.
— OK, Levent, n’en mets pas trop.
— Non, je suis sérieux, tu m’as épaté, mon vieux. J’ai toujours su que tu avais du talent, mais ça, c’est autre chose. Vraiment.
— La chance y est pour beaucoup dans cette histoire, répond Paul en faisant preuve d’une humilité non feinte.
Levent lui pose plusieurs autres questions. Paul s’en amuse. Il recule sa chaise et met ses mains sur sa nuque en s’étirant.
— Eh, mon vieux, si je te dis tout, ma conférence n’aura plus aucun intérêt. Tu vas devoir faire preuve d’un peu de patience.
Ils enchaînent sur d’autres sujets, de moins en moins sérieux à mesure qu’augmente leur taux d’alcoolémie. Levent bavarde et raconte toutes sortes d’anecdotes sur les collègues de l’université. Soudain, il demande :
— Et les femmes, je veux dire… as-tu quelqu’un dans ta vie ?
Le sourire de Paul s’efface progressivement jusqu’à disparaître. Un voile sombre passe sur son visage. On aurait cru qu’il venait de vieillir de dix ans en quelques secondes.
— Excuse-moi. J’ai trop bu, ce soir. Je pensais que c’était derrière toi.
Paul lève une main en esquissant un faux sourire :
— Ça va, Levent, c’est OK.
En dépit de cette dénégation, son ami sait d’instinct que ce n’est pas vrai et que Paul préfère ne pas en parler.
— Je suis un sale con, je suis désolé. Viens, allons marcher. La nuit est confortable. Ça nous permettra de dégriser un peu.
* * *
Çelik avait convoqué ses hommes pour 7 heures du matin. Quand c’est possible, il tient ce genre de meeting une fois par jour, afin de s’assurer que les derniers détails de l’enquête sont accessibles à l’ensemble de l’équipe. Il répète sans cesse que la mise en commun des informations permet souvent de tisser des liens qu’il n’aurait pas été possible de connaître autrement. On leur apporte un plateau de verres de thé. Çelik peut en boire jusqu’à douze, parfois même quinze chaque jour.
Les dix hommes s’assoient autour d’une grande table. Azer, Bülent, Cem, Gürcan et Kazim sont tous de solides gaillards recrutés dans les forces spéciales de l’armée. Maksut est informaticien, tandis que Peker provient de la brigade des stupéfiants. Enfin, Sakip et Taylan ont travaillé aux homicides. Tous d’excellents policiers.
Le thé terminé, Çelik s’adresse au groupe :
— Messieurs, où en sommes-nous ?
Kazim le regarde :
— Les explosifs ont été transportés sur le site par un autobus volé. On a initialement cru que c’était un véhicule maquillé, mais nous avons eu la confirmation de la Société de transport d’Istanbul qu’un de leurs autobus avait disparu du garage.
— Vérifiez s’il était muni d’un système GPS. Si c’est le cas, je veux connaître tous les endroits où il est allé. On sera ainsi à même de savoir où les explosifs ont pu être chargés.
— Je m’en suis déjà occupé, commandant, lui répond Kazim.
— Nous procédons à l’analyse des résidus, dit Cem. On devrait rapidement connaître le type d’explosifs utilisés.
— Bien, autre chose ?
— Oui, commandant, ajoute Gürcan en lui remettant des photos. Nous avons de bonnes raisons de croire que le corps que vous voyez à droite est celui du chauffeur de l’autobus. Il était toujours au volant au moment de l’explosion. Il est mort sur le coup, mais comme cela arrive parfois, son corps a été projeté par le souffle de l’explosion suffisamment loin pour qu’il ne soit pas brûlé entièrement.
— Et…
Gürcan interrompt son patron et poursuit :
— Nous avons trouvé dans ses vêtements un bout de papier. Regardez la deuxième photo.
Çelik regarde attentivement le cliché. Dans le coin supérieur gauche, on distingue un arbre dépouillé de ses feuilles, suivi d’une roue dentelée. Juste au-dessous, trois symboles faits de traits. Enfin, au bas de ce qui reste du document, les lettres A et N, le reste est presque entièrement détruit par le feu. Il regarde Gürcan :
— De quoi s’agit-il ?
— On ne sait pas encore, commandant. Vous avez réclamé d’être informé des moindres détails. Peut-être s’agit-il d’un message codé, peut-être aussi que ce n’est rien du tout. J’ai requis une analyse.
— Merci, Gürcan. Tenez-moi au courant si vous avez du nouveau.
– 3 –
P aul s’éveille vers 6 h 30. Il se lève aussitôt, met son plus beau costume et se rend dans la cuisine où Levent est déjà en train de préparer le petit-déjeuner.
— C’est le grand jour. J’ai préparé du thé. Tu en veux ?
— Un café aurait mieux fait l’affaire.
— J’ai pensé, lance Levent la bouche pleine, que l’on pourrait se rendre à l’université ensemble.
— OK, la conférence est prévue pour 10 heures. J’aimerais pouvoir y être un peu à l’avance.
Une fois là-bas, ils sont accueillis par le directeur du département d’histoire, Mehmet Sengül. C’est un homme de petite taille au tempérament nerveux qui bouge sans arrêt et gesticule tout autant.
— Bienvenue à Istanbul, professeur Smet, l’accueille le directeur sur un ton des plus affables.
— Bonjour, monsieur, répond Paul avec un grand sourire.
— Je tiens à vous faire savoir que je suis ravi que vous ayez accepté notre invitation.
— Tout le plaisir est pour moi. Je suis toujours heureux de revenir en Turquie.
Le directeur les invite à le suivre. Durant le trajet, il répète à cinq ou six reprises à quel point il apprécie le fait que Paul ait accepté de venir. Ils arrivent finalement au lieu de la conférence. C’est un petit amphithéâtre circulaire, aménagé en gradins pouvant contenir une cinquantaine de personnes. Pendant que Paul prépare ses notes et installe un projecteur, la petite salle se remplit progressivement. Levent s’assoit dans la première rangée en compagnie de Sengül.
Les sièges sont presque tous occupés. Environ le tiers de l’assemblée est composée de collègues et amis, plusieurs visages sont familiers. Les autres sont sans doute des étudiants à la maîtrise ou au doctorat. Paul remarque la présence d’une seule femme. La chose lui paraît surprenante, les études supérieures étant accessibles aux femmes dans ce pays laïc. L’inconnue est assise dans la dernière rangée. Un voile gris et uni couvre sa tête, ce qui contraste avec le rouge à lèvres écarlate faisant ressortir sa bouche aux lèvres délicates. Comme elle prend des notes la tête légèrement inclinée, il est impossible de distinguer complètement son visage. Le regard de Paul est ensuite attiré par un homme dans la troisième rangée, arborant une petite barbiche blanche et des lunettes cerclées couleur or. Il doit avoir une soixantaine d’années et regarde Paul fixement. Ce n’est certainement pas un étudiant, à cet âge ce serait étonnant. Si c’est un chercheur, il lui est inconnu. Peut-être un nouveau professeur ? Toutefois, sa façon de scruter Paul avec insistance est malaisante.
Il est tiré de ses pensées par Sengül qui, s’étant levé, s’adresse à l’auditoire en gesticulant avec exagération.
— Bonjour à tous et bienvenue. Je suis très heureux de constater que vous êtes venus en si grand nombre assister à la conférence de notre invité spécial. Nous avons aujourd’hui le privilège, ainsi que l’immense honneur, de pouvoir compter sur la présence du professeur Paul Smet, chercheur de réputation internationale et professeur émérite de l’université de Montréal.
Sengül poursuit son introduction en se lançant dans un hommage dithyrambique. Paul attend patiemment la fin de cette introduction, beaucoup trop pompeuse à son goût. En fait, il déteste être mis en valeur de cette façon. Après un moment, il fait exprès de regarder sa montre, ce qui déclenche l’hilarité générale. Le directeur poursuit encore pendant de longues minutes avant de s’arrêter pour lui céder la parole. Paul s’avance et dit, en posant sa main sur l’épaule du directeur :
— Merci pour cette entrée en matière si chaleureuse, cher collègue. Vous avez dressé de moi un portrait si flatteur que je crains désormais ne plus être à la hauteur pour prononcer cette conférence.
Sengül reste sur place en souriant bêtement à l’assistance. Paul, d’une main dans le dos de son hôte, l’invite délicatement à reprendre sa place, ce qui provoque de nouveaux rires dans l’assistance.
— Lorsque j’étais jeune historien, on avait l’habitude de qualifier l’éclosion de la période dite classique en Grèce de “miracle grec”. Les explications les plus farfelues, à mon sens, circulaient pour expliquer la soudaine explosion de connaissances, le bouillonnement intellectuel et philosophique qui a vu le jour dans les cités-États du monde grec pour se répandre jusqu’aux confins de l’Empire perse. Vous avez aisément compris que j’ai une difficulté personnelle avec la notion même de “miracle”. À mon sens, c’est une aberration, intellectuellement parlant, de vouloir imposer un concept théologique à une discipline qui prétend avoir une approche scientifique comme l’histoire. Il doit exister une explication sensée et rationnelle de ce “miracle”. C’est pourquoi un grand nombre de chercheurs ont publié une pléiade d’études apportant un éclairage essentiel pour comprendre l’avant-miracle.
« Un monde complexe, où l’ensemble des civilisations existantes entretenaient des relations commerciales, culturelles et intellectuelles avait, de fait, existé bien avant. Un monde interconnecté avec des échanges réguliers et soutenus, de l’Afghanistan actuel au bassin méditerranéen, permettait la circulation des biens, mais aussi des hommes, des savoir-faire et des idées. Puis, au XII e siècle avant notre ère, plus rien. En quelques années seulement, sous les coups de ce que l’on a appelé, faute de mieux, l’invasion des Peuples de la mer, on assista à l’effondrement généralisé de toutes les civilisations, sauf en Égypte. Le monde fut plongé dans des siècles obscurs avec la fin brutale et soudaine de l’âge du bronze et de ses brillantes civilisations.
« Nous ne sommes toujours pas en mesure, à ce jour, de bien saisir les raisons de cet effondrement. Les causes, et par-delà les explications, sont donc partielles, incomplètes et bien évidemment insatisfaisantes. C’est à ce moment que j’ai compris qu’il était essentiel de parvenir à bien interpréter la fin de l’âge du bronze pour en arriver à faire avancer la recherche. Chantier colossal, s’il en est un, mais combien stimulant. Un travail qui nécessite de mettre en commun différentes disciplines telles que l’histoire, la philologie, la linguistique, l’anthropologie et bien entendu l’archéologie.
« Une tâche de cette ampleur ne peut être réalisée par un seul homme. Il n’y aura pas ici de Michelet, Gibbons ou Mommsen. Les matériaux à notre disposition sont encore trop parcellaires. Il y aura, au contraire, un ensemble d’humbles contributions qui permettront de progresser jusqu’à pouvoir en tirer des conclusions un tant soit peu convaincantes. C’est dans cette optique que je vous demande de considérer cette conférence, ainsi que mon apport à la discipline. Il ne faut jamais perdre de vue que, dans toute enquête de ce genre comme dans un nombre considérable de découvertes scientifiques, la chance demeure un facteur primordial. Les deux articles que j’ai publiés récemment n’auraient pas été possibles sans une bonne dose de chance. Parfois, même le travail le plus acharné ne suffit pas. Ne l’oubliez jamais.
« Cette conférence ne sera donc pas un cours magistral. Je tiens à ce que mon exposé devienne un prétexte à une mise en commun de l’expertise de chacun d’entre vous. Ici, nous laissons les dogmes à la porte. Dans cette salle, au cœur de l’ancienne Constantinople, il n’y a que des iconoclastes. Ici, il n’y a pas de questions inutiles ou insignifiantes, il n’y a que des chercheurs qui vont tenter tous ensemble de faire progresser un sujet passionnant. Êtes-vous prêts à me suivre dans cette démarche ? Voilà ce que j’ai à vous proposer. »
La salle ne tarde pas à s’enflammer. Les étudiants, d’abord surpris par cette pédagogie inusitée, posent bientôt un grand nombre de questions et soulèvent plusieurs hypothèses. Certaines d’entre elles provoquent de vifs débats entre les participants. Paul demande aux principaux protagonistes de venir s’expliquer devant la classe. Plusieurs étudiants sont, au premier abord, intimidés de devoir débattre devant leurs pairs et surtout devant leurs professeurs. Il y a de vigoureux échanges, mais aussi beaucoup de fous rires.
La jeune femme dans la dernière rangée observe Paul avec attention. Discrète tout au long de la conférence, elle sourit à plusieurs reprises. Les réactions de l’auditoire la fascinent. Cet exposé est tout ce qu’il y a de plus atypique et son orateur est à la fois humble et charismatique. Des qualités qu’elle considère a priori plutôt incompatibles. On se sent plus intelligent en sa présence. Elle l’écoute, subjuguée par son étrange pouvoir.
Le colloque prend fin par un débat qui se prolonge au-delà des trois heures prévues. À la fin, tous se lèvent en bloc et servent une chaude main d’applaudissements à Paul. Une partie de la salle se vide. Plusieurs des étudiants viennent le saluer avant de partir. Il les interroge sur leurs recherches respectives et les invite, s’ils devaient un jour venir à Montréal, à le contacter. Dans le corridor, on peut entendre les discussions et les rires qui se poursuivent. Par la suite, les confrères et les connaissances l’entourent. Tous décident d’aller déjeuner dans un restaurant des environs. Le repas traîne en longueur pour devenir un dîner. L’atmosphère est gaie, l’alcool coule à flot. Paul et Levent, une fois la soirée terminée, font une partie du chemin de retour à pied. La nuit s’annonce chaude. Une foule de badauds, sans doute peu enclins à rentrer, circulent dans les rues. Levent informe Paul qu’il part dès le lendemain pour Chicago.
— Tu peux rester à l’appartement tant que tu voudras. Tu n’auras qu’à laisser la clé au concierge en partant.
— Merci, mon vieux, mais je dois être de retour à Montréal pour le premier mai.
* * *
Çelik avait de nouveau été convoqué par son supérieur. Il débite, point par point, tous les détails et toutes les actions réalisées par son équipe d’enquête. Khatun le regarde sans broncher.
— Le gouvernement est convaincu, Çelik, que l’attentat est l’œuvre du PKK ou de l’YPG. Cela ne fait aucun doute.
— C’est une possibilité qu’on ne peut exclure à ce stade-ci, monsieur le sous-secrétaire, répond Çelik sur un ton neutre tout en évitant de se prononcer.
Il est intimement persuadé que ce n’est pas le cas. L’attentat n’a pas été revendiqué, aucun communiqué n’a été émis. Ce n’est pas la façon de procéder du PKK. Quelque chose cloche. Son instinct de policier rompu à la traque des criminels et des terroristes depuis 32 ans lui souffle que cet événement est différent.
— Nous savons, monsieur, selon le trajet de l’autobus qui a transporté les explosifs, que ceux-ci ont été récupérés dans un entrepôt abandonné situé près de la Corne d’Or. Mon équipe est actuellement en train de fouiller les lieux. Nous espérons trouver des indices et possiblement de l’ADN. Nous avons des raisons de croire que les explosifs sont restés quelques jours là-bas avant d’être récupérés.
Çelik évite soigneusement de mentionner à Khatun les restes du document trouvé sur les lieux, les symboles de l’arbre dépouillé et de la roue dentelée, ainsi que le texte codé et les lettres A et N. Son supérieur voudrait des réponses ou des éclaircissements que Çelik est, à ce stade-ci, incapable de fournir. Il vaut mieux attendre d’en connaître davantage.
La rencontre se termine. Khatun répète à Çelik son baratin habituel : qu’il voulait des résultats, que Çelik et son équipe avaient son entière confiance de même que celle du gouvernement. Après les salutations d’usage au sous-secrétaire, Çelik part sans plus attendre.
* * *
Levent a rejoint l’aéroport avant le lever du soleil. Avec l’accord de Jean Cliche, Paul a prolongé son séjour pour effectuer quelques recherches à la bibliothèque de l’université. Il prévoit que, dans un futur pas si lointain, tous les documents seront numérisés et qu’on n’aura plus à se déplacer pour les consulter. Cette perspective ne l‘enchante guère. Après tout, les voyages ont du bon. Il décide toutefois de ne pas aller à l’université tout de suite, préférant bénéficier d’une journée de repos pour se balader en ville et se rendre au grand bazar.
Cet endroit n’est plus ce qu’il était jadis : un lieu fréquenté par la population locale, les Stambouliotes. C’est devenu un endroit touristique où l’on vend surtout de la camelote. Peu importe, Paul aime ce bazar. Il s’attable au Café Fès et commande du thé et une salade. Il a apporté avec lui les journaux et en commence la lecture en attendant qu’on le serve. Un article attire son attention. Trois mosquées à Nazran, de même que cinq églises orthodoxes à Tskhinvali, dans le Caucase, ont été la cible d’attaques terroristes. Les huit bâtiments ont été entièrement détruits, mais on ne signale aucun mort. Le journal fait état d’une augmentation de violences confessionnelles dans la région depuis quelque temps. Évidemment, c’est le genre de nouvelle qui passe sous le radar à Montréal. Paul trouve surprenant qu’il n’y ait pas eu de victimes. Le café et la salade arrivent.
Pendant qu’il mange, il prend conscience qu’un individu s’est arrêté devant lui. Paul reconnaît immédiatement le sexagénaire de la conférence. Celui-là même qui l’observait avec insistance.
— Bonjour, professeur Smet, puis-je me joindre à vous ? demande-t-il sur un ton des plus affables, mais qui pourtant sonne faux.
Paul n’a pas envie d’être dérangé. Il souhaitait terminer sa lecture en toute quiétude, manger sa salade et profiter pleinement de ce moment de solitude. Il examine l’homme debout devant lui en affichant un sourire affecté. Malgré tout, il l’invite à s’assoir d’un geste de la main. C’est à son tour de fixer l’importun de petite taille, aux cheveux blancs et à la barbichette.
— Je m’appelle Boris Sosryko. J’ai assisté à votre conférence d’hier à l’université d’Istanbul.
Avant qu’il ne puisse poursuivre, Paul l’interrompt :
— Je me souviens de vous, monsieur Sosryko. Que me vaut l’honneur… ?
— Loin de moi l’idée de m’imposer, professeur Smet, je voulais simplement vous partager à quel point votre conférence a été inspirante pour moi.
— Heureux que cela vous ait plu. Vous êtes sans doute enseignant, tente Paul. Pourtant votre nom m’est inconnu.
— Non, non, je ne suis pas professeur. Disons plutôt que… je m’intéresse à l’hellénisme.
Paul a envie d’opposer que la période hellénistique a débuté avec Alexandre le Grand, soit quelque dix-huit siècles après celle que couvrait sa conférence. Il se contente de souligner :
— L’hellénisme ? Comme c’est intéressant…
Sosryko ignore la question et poursuit :
— Je suis toujours surpris que des étrangers viennent en touriste à Istanbul en ces temps, comment dire… troublés.
Paul garde le silence. Cet homme lui est franchement antipathique. Sosryko repousse sa chaise, se lève lentement et ajoute, avec un sourire crispé :
— Je ne vous dérange pas plus longtemps, professeur Smet. Vous rencontrer a été pour moi un plaisir, oui vraiment un plaisir. Que votre séjour en Turquie soit des plus agréables, quelle qu’en soit sa durée…
Paul ignore la remarque, il n’a nulle envie de donner des détails sur le temps qu’il compte demeurer au pays.
Sosryko part en marchant lentement et se perd presque immédiatement dans la foule. Paul reste longtemps songeur devant sa salade à peine entamée.
– 4 –
L e lendemain, Paul se lève tôt et se rend à l’université. Il veut profiter de l’occasion pour rechercher des documents inédits à même d’alimenter ses travaux. Fouiller le passé n’est pas seulement son métier, c’est une véritable passion, sa raison de vivre. Il se rappelle d’un de ses professeurs d’université, alors qu’il était étudiant au Bac, qui définissait l’histoire comme une maladie mentale. Les premiers symptômes se manifestaient par le fait de passer des journées entières totalement absorbé par le travail, jusqu’à oublier de manger ou de vaquer aux activités les plus simples de la vie normale. En venir à espérer que les gens s’en aillent ou que le téléphone ne sonne pas, pour poursuivre la lecture en solitaire le plus longtemps possible, au point de devenir presque asocial était, selon ce même professeur, le deuxième symptôme de la maladie. La recherche qui vous propulsait dans un autre espace-temps en était la troisième manifestation. Ceux qui se reconnaissaient dans cette description étaient des candidats de choix pour la maîtrise, encore plus pour le doctorat. Cette dernière affirmation, en apparence bénigne, avait incité Paul à consacrer sa vie à la recherche.
Dès son arrivée à la bibliothèque, il s’active à la recherche des documents qu’il compte analyser. Sur une table libre, il dépose le fruit de ses fouilles et devient vite absorbé par son travail, totalement inconscient des gens qui vont et viennent autour de lui.
La pensée permet à l’homme de s’évader dans des univers parallèles, de se soustraire à la réalité du quotidien. Il n’est pas tenu, comme l’animal, de vivre uniquement dans le moment présent. Pourquoi se plonger le soir, au retour du travail, dans un bon roman, si ce n’est pour satisfaire le besoin de se mettre en quelque sorte à l’abri du temps ? Vivre de petits moments d’éternité ? Avoir des existences multiples ? Pouvoir être ici et partout à la fois ?
À son retour à Montréal, Paul devra d’ailleurs terminer un article sur la recherche historique. Les grandes lignes de son introduction lui reviennent en mémoire. L’histoire, cet art en perpétuelle redéfinition , en est le titre temporaire. Il admet, tout en feuilletant distraitement le livre devant lui, qu’il n’existe pas de chercheur en histoire qui n’ait jamais, à un moment ou à un autre, écrit un article ou encore consacré un chapitre à questionner la méthode utilisée par l’historien. C’est un perpétuel recommencement. Consulter les documents anciens va bien au-delà de la découverte de faits bruts, cela donne un accès privilégié à la pensée d’auteurs ayant vécu à des époques en apparence très différentes de la nôtre, mais qui semblent pourtant si réelles. Découvrir notre vieille famille. La famille oubliée. Celle dont on a perdu la trace, mais qui est, néanmoins, quoi qu’on fasse, responsable de ce que nous sommes devenus. L’histoire n’est pas étrangère, en fait, à la psychanalyse. Elle permet de retrouver les souvenirs perdus qui ont forgé notre personnalité collective. À notre insu. C’est en quelque sorte comme s’ouvrir à des fantômes. Communiquer avec les spectres disparus. Les faire revivre pour les interroger. Remettre en question leurs choix. Le pouvoir de ressusciter les morts. L’histoire, c’est explorer l’inconscient collectif de l’humanité. Il suffit de seulement trois générations et nous sombrons dans l’oubli, dans le néant. Nous cessons d’exister à partir du moment où ceux qui nous ont survécu meurent à leur tour.
Se sentant observé, Paul lève la tête. Une jeune femme se tient debout près de sa table pleine de documents d’archives. Elle lui sourit. Il lui rend son sourire. Elle est grande, avec une silhouette longiligne faisant ressortir une musculature à la fois discrète et évidente. Manifestement, elle doit pratiquer un sport de façon assidue, songe-t-il, tout en la dévisageant.
— Bonjour, professeur Smet, commence-t-elle, en rompant le silence. J’ai assisté à votre conférence, il y a deux jours. Je vous ai reconnu dans la bibliothèque. J’espère que je ne vous dérange pas, fait-elle, arborant un sourire enjôleur qui découvre une dentition parfaite.
— Non, vous ne me dérangez pas. Voulez-vous prendre place, mademoiselle ?
— Je ne voudrais pas m’imposer.
Sa voix est douce et posée.
— Vous ne me dérangez aucunement, proteste Paul sur un ton affable, j’ai justement besoin d’une pause. Asseyez-vous, je vous en prie.
La jeune femme s’installe en face de lui. Paul l’observe. Après tout, elle n’est peut-être pas aussi jeune qu’il l’a d’abord cru. Mi-trentaine, probablement. En se grattant la nuque, il se questionne si elle est étudiante ou professeur.
— Vous vous intéressez à la Grèce minoenne ?
— Pas vraiment. Je termine ma scolarité pour un doctorat sur la Phénicie. J’avais du temps libre et votre présentation m’intéressait.
— La Phénicie, c’est un vaste sujet.
— La colonisation de l’actuelle Tunisie et de la Sicile.
— Qart Hadasht ? s’intéresse Paul.
— Vous êtes familier avec le nom Phénicien de Carthage ? s’étonne-t-elle. Vous connaissez la langue punique ?
— Non, pas du tout. À vrai dire, j’en sais peu sur les langues sémitiques. Mon champ d’expertise se limite au monde égéen, qui entretenait bien entendu des liens commerciaux avec la Phénicie. Toutefois, je me contente de me fier aux travaux de mes éminents confrères, experts sur le sujet, lorsque nécessaire. J’évite de jouer à l’apprenti sorcier et m’en tiens à la Grèce de l’âge du bronze. Cela m’évite de dire des bêtises. Et c’est certainement beaucoup mieux ainsi.
L’humilité dont Paul fait preuve plaît à la jeune femme. Comme pendant la conférence, elle est charmée par sa simplicité. Le peu d’intérêt qu’il porte aux conventions, lui semble…rafraichissant !
— La pédagogie utilisée durant votre conférence était pour le moins surprenante, mais aussi stimulante. Faites-vous toujours ainsi appel aux connaissances de vos participants ?
— Je crois qu’il faut toujours avoir en tête, quel que soit le groupe auquel vous vous adressez, qu’il y a toujours une proportion d’individus plus intelligents que vous, et que les autres peuvent aussi vous surprendre. Le développement de la connaissance est pour beaucoup une question de réseau, de partage d’expertise en quelque sorte. Cela vous surprend ?
Elle le fixe, droit dans les yeux, mais ne répond pas à la question qui, de toute façon, n’en était pas une. Elle observe Paul pendant quelques secondes, ne sachant pas comment relancer la conversation. Il la contemple, subjugué par le charme de cette fille qu’il ne connaît pas et semble sortir de nulle part. Il tente de saisir ce qui se cache derrière ce regard énigmatique. Aucun doute, cette jeune femme a quelque chose de spécial, mais impossible de dire quoi exactement. Il y a autre chose que sa grande beauté qui opère sur Paul. Certaines personnes transcendent leur simple condition d’humain et annoncent dès le premier contact quelque chose de profond et d’impalpable. C’est peut-être ça, songe-t-il, le charisme. Dans ses yeux noirs, il perçoit beaucoup d’intelligence, de vivacité, de force, mais également une grande douceur. Il se résout à rompre le silence :
— Vous avez sur moi un grand avantage, mademoiselle.
Elle fronce légèrement les sourcils, l’air soudain interrogatif :
— Un avantage… ?
— Vous connaissez mon nom, alors que je ne connais pas le vôtre, mademoiselle.
— C’est vrai, je ne me suis pas présentée. Je m’appelle Aysun. Aysun Demirdjian.
Paul esquisse un sourire admiratif tout en contemplant ses yeux en amande, son visage légèrement arrondi et ses cheveux mi-longs qui ondulent sur sa nuque.
— Aysun, ce qui veut dire “aussi belle que la lune”. Vos parents ont eu de l’intuition.
Aysun baisse les yeux, à la fois surprise et flattée :
— Votre connaissance de notre langue est pour le moins surprenante, professeur Smet.
— Appelez-moi Paul, j’ai horreur du protocole.
Elle le fixe à la façon d’un félin :
— D’accord, je t’appellerai Paul. (Elle éclate de rire.) Pardon, c’est la nervosité.
— Je te rends nerveuse ? Si cela peut te rassurer, je suis un type tout ce qu’il y a de plus ennuyeux.
— Je n’en crois pas un mot.
* * *
Le lendemain, il retourne à la bibliothèque et s’installe à la même table, dans un recoin, près des périodiques. Il aperçoit Aysun devant une rangée, à la recherche d’un ouvrage. Elle prend un volume qu’elle feuillette avec attention. Paul observe son visage aux traits doux et réguliers. Les sourcils légèrement froncés, elle tourne les pages une à une, ignorant qu’elle est l’objet d’une telle vénération. Il la détaille en toute quiétude, envoûté par la fascination qu’elle exerce sur lui. Ses yeux, ses lèvres, ses cheveux, ses pommettes, tout lui plaît dans ce visage. La beauté féminine exerce un tel pouvoir. Du moins sur certains hommes.
Il n’a pratiquement pas fréquenté de femmes depuis le terrible accident qui lui a ravi Karen. Il est bien sûr sorti deux fois avec Marie, la prof du département de sociologie. Il a même couché avec elle la deuxième fois, mais a rapidement mis fin à cette relation après s’être rendu compte qu’elle souhaitait qu’ils deviennent plus que de simples amants. Depuis Karen, Paul vit comme une espèce d’ours solitaire. Il se consacre corps et âme à la recherche, fait du sport et fréquente un groupe restreint d’amis. Sa vie se résume à cela depuis plus de deux ans. Il ne s’en plaint pas. Il évite avec le plus grand soin de parler de Karen et coupe court à toutes les tentatives de ses amis d’aborder le sujet. Son entourage l’a rapidement compris et respecte sa volonté. Du moins, la plupart du temps.
Aysun relève la tête, pensive. Son regard croise celui de Paul. Elle comprend instinctivement tout le pouvoir qu’elle exerce sur lui. Ils demeurent pendant quelques secondes à s’étudier, conscients de l’attrait que chacun exerce sur l’autre.
— Monsieur Smet, décidément…
— Günaydin , Aysun, la salue Paul en turc.
— Que ta journée soit lumineuse à toi aussi, Paul. Je suis contente que tu sois là. Est-ce que je peux m’installer à ta table ?
— Bien sûr, acquiesce-t-il, tout en poussant du bras les documents pour lui ménager de l’espace.
— Tu viens ici tous les jours ?
— Oui, enfin presque. Je tente de profiter le plus possible du temps qu’il me reste à Istanbul pour compléter certaines recherches.
— Tu travailles sur quoi au juste ?
— En ce moment, les épaves de navires du XV e au XVIII e siècle avant notre ère.
— Les épaves de…. comme c’est intéressant, monsieur Smet.
Elle pose son coude sur la table et appuie sa tête contre sa main, puis l’observe malicieusement.
— Je t’ai déjà mise en garde, je crois. Je suis un type ennuyeux, lui rappelle Paul en tournant légèrement sa chaise dans sa direction.
— Ennuyeux, non, pas tout à fait. Je dirais plutôt différent.
— Et toi, sur quoi travailles-tu ?
— Je cherche de la documentation en prévision de la rédaction de ma thèse.
— Si tu as besoin d’aide…
— Non, ça va, ne parlons pas du travail. Jusqu’à quand comptes-tu demeurer à Istanbul ?
— Début mai.
— Ah, fait-elle sur un ton où perce la déception.
Ils se replongent tous deux dans les documents jusqu’à l’heure du déjeuner.
— J’ai faim, annonce-t-elle soudain. Ça te dirait d’aller casser la croûte ? On ne va tout de même pas se laisser mourir de faim pour des épaves du XV e siècle avant notre ère !
Pendant qu’elle parle, elle saisit le livre que tient Paul à la main et le referme.
— Voilà, tout est réglé, reprend-elle, espiègle.
— On ne peut rien te refuser, si je comprends bien.
— Non, effectivement, tu ne peux rien me refuser. En tout cas, pas aujourd’hui.
Elle se lève et lui tend la main.
— Tu as raison, allons manger quelque chose.
La cafétéria de l’université ressemble à toutes les cafétérias du monde, à la seule différence qu’on y mange des mets turcs. Le mobilier et la décoration en font un lieu assez impersonnel et laid. Paul et Aysun se mettent en file avec chacun un plateau dans les mains. Paul raconte toutes sortes d’anecdotes incongrues. Aysun l’écoute en faisant résonner son rire cristallin. Une fois servis, ils vont s’assoir à une table près de la fenêtre. Paul mange lentement alors qu’Aysun dévore avec appétit.
— Qu’est-ce que tu regardes ? demande-t-elle, hésitante.
— Toi.
Elle baisse la tête et rougit tout en ayant l’air de subitement examiner la nourriture dans son assiette. Elle se redresse et l’observe à son tour :
—Dis-moi ce que tu vois quand tu me détailles de cette façon.
— À quoi fais-tu allusion ?
Elle passe une main dans ses cheveux en découvrant sa nuque.
— Ne joue pas avec moi, tu as très bien saisi ma question.
Son faciès devient grave. Mentalement, il pèse chaque mot qu’il va prononcer.
— Je vois la femme la plus fascinante qu’il m’ait été donné de rencontrer depuis longtemps. Tout simplement. C’est certainement la phrase qui sonne le plus faux qu’un homme puisse dire à une femme, ajoute-t-il, un peu gêné. Pourtant, c’est la plus stricte vérité.
Il aurait pu trouver quelque chose de mieux que cette phrase insipide. Un long moment, ils se dévisagent en silence. D’instinct, elle sait que ce n’est pas du baratin. Elle devine qu’il ne dirait jamais ce genre de chose à la légère. Ils terminent le déjeuner sur une conversation anodine. Aysun est heureuse. Heureuse d’être là, sans aucune raison particulière. Elle ne désire rien d’autre que de prolonger ce moment avec lui.
Ils retournent à la bibliothèque et y passent l’après-midi à travailler. À la fin de la journée, alors que Paul rentre chez Levent, Aysun occupe ses pensées. Cette fille a réussi à percer son système défensif, pourtant étanche, sans avoir à fournir le moindre effort. Déconcertant. En temps normal, il aurait érigé un mur à toute épreuve entre elle et lui. Pourquoi a-t-il baissé sa garde sans esquisser la moindre résistance ? Il ne connaît Aysun que depuis quatre jours et pourtant il espère la revoir. Son rire clair et spontané possède un tel pouvoir de séduction ! Il émane d’elle une rage de vivre contagieuse. Peut-être Paul ne sent-il pas, après tout, le besoin de se protéger parce qu’il prend l’avion dans moins de deux semaines et qu’il ne la reverra plus. Il retournera à sa vie normale. Du moins, celle qui est la sienne sans Karen.
Le quatrième jour, il se décide à l’inviter à dîner et perçoit un certain malaise. Comme si elle était aux prises avec des forces intérieures qui s’affrontaient, qui la torturaient. De petites rides apparaissent sur son front, alors qu’elle reste muette. Ce silence semble durer une éternité. Elle fréquente peut-être quelqu’un ou elle a une autre raison qu’il ne peut savoir ?
— Je ne peux pas accepter, Paul, finit-elle par laisser tomber.
Elle ajoute maladroitement qu’elle ne fréquente pas les étrangers. Quand elle lève enfin les yeux, elle semble désemparée.
— Je comprends, conclut-il, espérant que son acceptation mettra fin au malaise.
Côte à côte, ils marchent lentement, sans rien dire, vers la sortie de l’université. Arrive le moment de se séparer. Aysun se retourne vers Paul et dit, avec un sourire empreint de tristesse :
— Mais je peux aller boire un thé avec toi. Je veux dire… si tu m’invites.
– 5 –
Ç elik décroche son cellulaire de l’étui qu’il porte à la hanche et répond. Son visage change pour prendre une allure presque féroce. Il donne des ordres en se frottant l’aile du nez avec son index puis raccroche. Il appelle Azer et Bülent.
— Nous avons du boulot, les gars. Je crois que nous avons enfin une piste solide.
Ils se rendent sans plus attendre au quartier général du Millî Istihbarat Teskilati. Un homme a été intercepté par les Services frontaliers avec l’Arménie. Il voyageait seul et disait se rendre à Trabzon. Le type avait un comportement curieux et n’avait que peu de bagages. On a également trouvé sur lui des documents rédigés dans une écriture inconnue. En raison de la conjoncture, le Millî Istihbarat Teskilati a été contacté. Maksut, l’informaticien de l’équipe de Çelik, a exigé qu’on lui fasse parvenir une copie numérisée des textes. Ceux-ci portent le dessin de l’arbre sans feuilles et de la roue dentelée avec la même écriture que sur celui récupéré sur le site de l’attentat. Çelik exige de procéder immédiatement à l’arrestation du voyageur et de le transférer sans plus attendre à Istanbul.
Çelik, Maksut, Azer et Bülent s’installent dans une salle de conférence. On leur apporte du thé. Çelik distribue des photocopies du message intercepté par les Services douaniers, puis s’adresse à ses hommes.
Messieurs, nous avons cette fois la chance d’avoir en notre possession un texte complet. Toutefois, nos experts sont incapables de le déchiffrer.
— Destiné à… “Satana”, claironne Bülent sur un ton goguenard. Nous avons affaire à une secte satanique, les gars. On pourrait se tourner vers Rome pour qu’on nous expédie un exorciste…
— C’est quoi cette connerie ? tonne Azer. “Satana”, comme Satan en latin ?
— Je n’en sais rien, mon vieux, rétorque Maksut. (Il le compare avec celui récupéré lors du premier attentat.) Une chose est sûre, le premier, je veux dire celui qui est incomplet, portait les inscriptions AN. On peut facilement penser qu‘il s’adressait aussi à ce Satana.
— Ce… “Satana” serait donc un personnage clé dans cette histoire ? enchaîne Çelik. Il va nous falloir découvrir où allait ce type intercepté à la frontière. Vérifier sa véritable identité et apprendre à qui cela était destiné. Sait-on autre chose ?
— Pas encore, commandant, soupire Maksut, il n’a pas encore été interrogé.
— Assure-toi d’être présent pendant l’interrogatoire, ordonne Çelik en le fixant.
— Bien, commandant.
* * *
Maksut pénètre dans la pièce attenante à la salle d’interrogatoire. Un miroir sans tain permet d’observer l’homme de l’autre côté. De taille moyenne, cheveux et yeux bruns, il ressemble à tous ceux qu’on croise dans les rues d’Istanbul et dans l’ensemble de la Turquie. Ses vêtements ne sont ni neufs ni vieux et il pourrait se fondre dans une foule n’importe où et facilement disparaître. Assis et menotté sur une chaise, les mains dans le dos, il penche la tête, les yeux rivés au sol.
Deux types aux visages patibulaires rejoignent Maksut, qui ignore leur nom. Il les connaît toutefois de réputation et sait qu’ils bossent toujours ensemble pour le Millî. À leur arrivée, ils jettent un coup d’œil à l’informaticien et le saluent d’un signe de tête. Il leur répond de même. Les deux hommes examinent ensuite en silence le type à travers la vitre. Maksut, debout derrière eux, les observe à son tour.
À n’en pas douter, ces gars-là ne sont pas des tendres. Ils ont des physiques de brutes. Cheveux coupés très court — à peine quelques millimètres —, celui de gauche porte un jeans et un T-shirt, l’autre un pantalon de toile et une chemise à manche courte. Celui avec le jeans a les bras entièrement tatoués et une cicatrice sur la joue gauche. Se sentant probablement fixé, il se retourne lentement et sourit, découvrant une bouche où manquent quelques dents.
— Çelik nous a fourni un chaperon, on dirait, lance l’homme sans se départir de son rictus.
Le deuxième se retourne à son tour :
— À moins qu’il ne t’ait envoyé pour que tu nous apportes le thé. On aime toujours avoir du thé quand on a du boulot. Ça nous empêche d’avoir soif.
Maksut continue de les observer, impassible :
— Ça va, les gars, vous pouvez cesser votre petit jeu, ça ne m’impressionne pas. Gardez ça pour votre interrogatoire. Le patron veut les infos, c’est tout. Vous pouvez être rassurés, je ne lui dirai pas que vous êtes entrés en vous tenant par la main. Les rumeurs qui courent à votre sujet ne l’intéressent pas, seulement le bonhomme de l’autre côté de la vitre. Rien d’autre, promis, ironise Maksut avec un clin d’œil.
Le type au pantalon de toile fait un pas dans sa direction, mais l’autre le retient en lui serrant le bras :
— Laisse tomber Mehmet.
— C’est bien, ajoute Maksut, garde ta copine près de toi, ça vaut mieux ainsi.
– 6 –
P aul jette un œil par la fenêtre, puis sort sur le balcon. Le temps est magnifique. Il a dormi tard et sirote tranquillement son café tout en contemplant la vie du quartier. Sur son téléphone, la date indique le vendredi 22 avril. Il a beaucoup travaillé durant la dernière semaine et déniché plusieurs documents d’un grand intérêt. Il n’a pas revu Aysun depuis qu’elle a refusé son invitation à dîner. Bien qu’il sache peu de chose sur elle, si ce n’est qu’elle est arménienne et sur le point de commencer la rédaction de sa thèse de doctorat sur la colonisation phénicienne de la Sicile et de la Tunisie actuelles, il doit s’avouer qu’elle lui manque. Il serait prêt à faire presque n’importe quoi pour passer du temps en sa compagnie et lui dire… en fait, il ne sait trop ce qu’il lui dirait, sous peine de se sentir ridicule.
Il décide de se changer les idées en évitant l’université ce jour-là. Il revêt des vêtements sport et va courir. Il n’a pas envie de visiter un lieu touristique. Il ne s’est pas rendu à la Mosquée aux Tulipes depuis plusieurs années et décide de s’y rendre. La Mosquée Laleli Camii, de son nom turc, est située en plein cœur du district Fatih, du côté de la mer de Marmara. Le quartier n’a rien d’extraordinaire à offrir et peu de touristes fréquentent l’endroit.
La mosquée date du XVIII e siècle et a été érigée par un sultan dont Paul n’a jamais pu réussir à se rappeler le nom, alors que l’Empire ottoman avait commencé son lent mais inéluctable déclin. Le bâtiment est construit sur une espèce de grande terrasse, elle-même supportée par huit gigantesques piliers, avec une fontaine au centre. En dessous, on avait eu l’étrange idée de construire un bazar. L’ensemble forme un tout hétéroclite que Paul apprécie.
Une fois la visite terminée, il descend au niveau du bazar où il tombe face à face avec Aysun.
— Si je ne vous connaissais pas, monsieur Smet, je pourrais croire que vous me suivez, dit-elle d’un air un brin suspicieux, sans toutefois se départir de son habituel sourire.
Paul ouvre la bouche, mais ne parvient qu’à baragouiner des mots inintelligibles. Aysun poursuit :
— À moins que vous ne soyez mon ange gardien ou quelque chose du genre ?
— Que fais-tu ici ? finit-il par la questionner, encore sous le choc.
— Oh, je suis venue visiter une tante malade. Je me suis arrêtée au bazar, mais les boutiques ont peu d’intérêt. Mais toi, qu’est-ce qui t’amène dans un pareil lieu ?
Paul explique qu’il n’avait pas envie de travailler et souhaitait profiter de la ville avant de repartir.
— Tu dois avoir hâte de revoir ta femme ? lui balance-t-elle d’un ton désintéressé.
— Il n’y a personne qui m’attend. C’est seulement à cause du travail.
Il capte du coin de l’œil qu’elle a esquissé un sourire.
— Moi aussi, j’ai congé, annonce-t-elle. Si tu m’invites pour le thé, je dirai oui.
Mine de rien, elle étudie sa réaction. Il demeure songeur. Aysun s’en étonne, puis ressent comme une sorte d’angoisse. Pourquoi ne l’emmène-t-il pas boire ce thé ?
— Je suis heureuse d’être avec toi, se risque-t-elle à nouveau.
— Moi aussi. Allons marcher un peu. Nous irons pour le thé ensuite, d’accord ?
Ils passent le reste de l’après-midi à se promener en jasant de tout et de rien. Aysun veut savoir comment il est venu ici. Puisqu’il a utilisé les transports en commun, elle lui offre de le ramener avec sa voiture. Tout de suite, il accepte. Il n’a décidément qu’un seul désir, étirer au maximum le temps passé avec cette fille.
— Tu as des plans pour ce soir ? l’interroge Paul à brûle-pourpoint.
— Non, et toi ?
— Tu sais, j’ai réfléchi à ce que tu m’as dit l’autre jour, commence-t-il. Tu ne fréquentes pas les étrangers, mais moi, je suis un intellectuel…
— Je ne suis pas certaine de comprendre.
— Ne dit-on pas que les intellectuels sont par nature des apatrides ? Conséquemment, si je n’ai pas de patrie, je ne peux pas être un étranger. Je suis tout à la fois d’ici et de nulle part.
— Allez au bout de votre idée, monsieur Smet, l’invite-t-elle, enjouée.
— Je crois que vous êtes donc en mesure d’accepter une invitation à dîner, mademoiselle Demirdjian, sans pour autant devoir aller à l’encontre de vos obligations.
— Vous savez être persuasif, monsieur Smet. J’ai beau chercher, j’avoue ne pas avoir d’argument à vous opposer. Mais à une condition.
— Laquelle ?
— C’est moi qui choisis le restaurant.
Il la suivrait n’importe où les yeux fermés ; elle n’a qu’à le prendre par la main, il n’opposera aucune résistance.
Elle l’emmène dans le quartier Karaköy au pied de la tour de Galata, sur le bord du Bosphore, face à la vieille ville de l’autre côté de la Corne d’Or. Elle semble connaître la moindre ruelle du secteur. Ils s’arrêtent finalement devant un petit restaurant branché, dans une petite rue près du Musée d’art moderne.
— J’habite tout près, précise-t-elle. Connais-tu cet endroit ?
— Non, pas vraiment, mais ça me plaît beaucoup.
— C’est un lieu fréquenté par la jeunesse. On y trouve de très bons restaurants et aussi des bars. Il y a de la vie 24 heures sur 24. J’adore cet endroit. C’est chez moi ici.
Paul est ébloui par la beauté d’Aysun. S’il avait pu, il l’aurait serrée contre lui, juste pour pouvoir la toucher, sentir l’odeur de sa peau, passer sa main dans ses cheveux noirs et caresser sa nuque. Il a la très nette impression qu’Aysun ressent la même chose, alors pourquoi a-t-elle refusé son invitation la première fois ? A-t-elle quelque chose à cacher ? Pourquoi tout ce mystère ?
— Notre table est prête, monsieur Smet, êtes-vous toujours disposé à dîner avec moi ce soir ?
Tout en parlant, elle lui a doucement pressé la main.
— Pour rien au monde, je ne voudrais manquer ce rendez-vous, mademoiselle, confirme-t-il en lui emboîtant le pas.
Le dîner se déroule dans une ambiance agréable. Ils échangent sur les sujets les plus divers. Elle lui raconte que sa famille est originaire du Haut-Karabagh, une région de hautes montagnes avec des paysages à couper le souffle, et qu’il adorerait sûrement l’endroit. Ils sont complices. Elle le questionne sur ses goûts, ses habitudes, sa vie à Montréal. La musique attire soudain l’attention de Paul.
— Tu connais Mercan Dede ?
— On prononce Mêrdjian, le corrige-t-elle en le fixant d’un regard de feu. C’est tiré de l’album Su .
— J’adore cette musique. Le son envoûtant du ney. Il s’est produit au Festival de jazz de Montréal en 2003, je crois. J’ai même entendu dire qu’il habite la métropole quelques mois par année.
— À part la musique turque, qu’est-ce que tu aimes ?
— Le bon scotch, le backgammon…
Le voile de tristesse qui envahit ses yeux n’échappe pas à Paul.
— Que se passe-t-il, Aysun ? J’ai dit quelque chose qui t’a déplu ?
— Mon père adorait ce jeu. Il misait de grosses sommes, il a ruiné notre famille. Ma mère en a beaucoup souffert.
— Confidence pour confidence, murmure-t-il en s’approchant, je ne joue jamais pour l’argent, seulement pour le plaisir.
Elle relève le menton et sourit d’un air malicieux. Elle lui parle avec ses yeux comme seules les femmes savent le faire. Ils sont conscients de jouer au chat et à la souris. Il la regarde en silence.
— C’est un jeu dangereux…
Elle le dévisage, interdite, puis ouvre la bouche et articule avec difficulté :
— Un jeu… dangereux ?
Après quelques secondes, il précise :
— Le backgammon.
— Oui, bien sûr, le backgammon.
* * *
Çelik lit le rapport avec attention. Il est tout à fait conscient de tenir une véritable bombe. Les explosifs utilisés lors de l’attentat proviennent de la Russie. Il sait n’avoir d’autre choix que d’en informer Khatun. Quelle sera la réaction du gouvernement, considérant la tension entre les deux pays ? Machinalement, Çelik frotte son index contre l’aile de son nez. Il a besoin de réfléchir. Les Russes sont bien entendu furieux de l’attentat contre leur base navale de Crimée et sont, à n’en pas douter, convaincus que c’est l’œuvre des Turcs. Mais de là à frapper Istanbul ! Ils jouent gros dans cette affaire.
Trente minutes plus tard, Çelik entre dans le bureau de Khatun.
— Assoyez-vous, Erkan, lui dit simplement le sous-secrétaire.
Çelik se rappelle qu’il n’a jamais été invité à s’asseoir en présence de son patron, qui ne l’a jamais appelé par son prénom non plus. Il acquiesce d’un signe de tête et s’installe sans un mot.
— Erkan, vous êtes vraiment certain ? Les explosifs étaient bien d’origine russe ?
— Les analyses du laboratoire ne portent pas à interprétation, monsieur. Il n’y a aucun doute.
Khatun recule sa chaise et se masse la nuque.
— Vous êtes conscient des conséquences que cela pourrait avoir ?
— Tout à fait, monsieur le sous-secrétaire. Toutefois, à ce stade, l’enquête ne nous permet pas de déterminer si le FSB ou une autre agence russe est directement ou indirectement impliquée.
— Qu’allez-vous faire, monsieur ?
— Je ne peux qu’informer le gouvernement. Après… (une pause) après, la décision ne m’appartiendra plus, Erkan. Vous savez, nos troupes ont eu des accrochages avec celles des Russes en Syrie. Nous sommes intervenus pour protéger leurs minorités Turkmènes alors que les Russes sont résolus à soutenir le régime syrien pour s’assurer de maintenir leur seule base navale en Méditerranée. Jamais je n’aurais cru possible que les Russes se vengeraient en frappant Istanbul, pour des incidents, somme toute, mineurs. Poursuivez l’enquête et identifiez les coupables.
Çelik se lève et salue son supérieur. Khatun le regarde avec gravité :
— Bonne chance, Çelik, nous en aurons peut-être besoin.
– 7 –
L e téléphone de Paul vibre. Sur l’afficheur apparaît le nom d’Aysun. Il appuie sur l’écran tactile et répond en chuchotant.
— Mademoiselle Demirdjian, que me vaut le plaisir ?
— Je pensais à vous, monsieur Smet.
— Et à quoi pensiez-vous, au juste ?
— Rien en particulier, si ce n’est que j’aurais bien envie de vous voir. Je devine par tes chuchotements que tu es à la bibliothèque. En as-tu pour longtemps ?
— J’ai à peu près terminé pour aujourd’hui. (Il regarde sa montre : 18 h.) Es-tu libre pour le dîner ?
— Je suis à environ trente minutes de l’université, je peux te prendre au passage.
— OK, je t’attendrai devant l’entrée.
Vingt minutes plus tard, il est assis dans la voiture d’Aysun. Elle manœuvre dans la circulation avec l’aisance d’un pilote de formule 1.
— Tu as déjà pris des cours de pilotage ?
— Non, mais j’aime la vitesse. Ça t’inquiète ?
— En autant qu’on n’y laisse pas notre peau.
Il propose un restaurant dans le quartier à proximité de l’appartement de son ami Levent. Le serveur l’accueille avec quelques mots de bienvenue. Paul commande une bouteille de vin pendant qu’Aysun consulte le menu.
— C’est moi qui commande, lance-t-elle en posant sa main sur la sienne et en plongeant son regard dans le sien.
— Si tu veux.
— Tu connaissais ce restaurant ?
— J’y suis venu une fois avec Levent.
— Et qu’est-il advenu de cet ami ?
— Il est actuellement aux États-Unis. Une collaboration avec l’université de Chicago. Il a eu la gentillesse de me prêter son appartement pour la durée de mon séjour.
— Je suis heureuse d’être ici avec toi.
Les plats commandés arrivent : des köftes et du riz. Paul demande une deuxième bouteille. Le dîner s’étire. Aysun est intarissable. Le bonheur se lit sur son visage tandis que le restaurant se vide peu à peu.
— Je crois que nous devons partir, sous peine de corvée de vaisselle, souligne Paul en jetant un coup d’œil aux alentours.
— Je te dépose chez ton ami.
Devant la maison de Levent, Aysun gare la voiture et laisse tourner le moteur.
— Je peux t’offrir un thé ? lâche tout bonnement Paul sans la regarder.
Pour toute réponse, elle éteint le moteur et descend du véhicule. Paul ramasse son porte-documents et la rejoint sur le trottoir. Ils n’échangent aucune parole en marchant lentement jusqu’à l’escalier. À la porte, il sort sa clé et invite Aysun à entrer. L’éclairage de la lune à travers les fenêtres rend les lieux quelque peu irréels. Aysun agrippe Paul par sa chemise avant qu’il n’ait le temps d’allumer les lumières. Dans un même temps, elle scrute la place et repère une chambre. Elle l’interroge du regard pour savoir si c’est la sienne. Elle s’arrête sur le seuil, où ils se dévêtent complètement puis restent debout, face à face. Paul est captivé par ce corps svelte aux lignes parfaites. Il s’approche et pose une main sur la nuque d’Aysun, l’effleurant avec douceur. Ils échangent un long baiser pendant que Paul caresse la peau qui frémit sous ses doigts. Lentement, il découvre chaque courbe, comme l’aurait fait un aveugle.
Bientôt, Aysun l’entraîne à reculons jusqu’au bord du lit. Elle s’y étend tout en l’attirant vers ses cuisses entrouvertes. Elle enlace sa tête et ne tarde pas à s’abandonner au plaisir.
Après un moment, elle desserre son étreinte et s’assoit sur lui où elle prend autant de plaisir à le sentir en elle qu’à se faire admirer. Elle balance les hanches avec langueur pendant qu’il laisse glisser ses doigts sur sa peau. Un peu plus tard, Paul passe derrière elle. Il la sent se cabrer lorsqu’il la pénètre. Dans la pénombre, la musculature fine du dos d’Aysun semble avoir du relief. Il saisit ses hanches, se contentant de la caresser avec délicatesse. Aysun émet des râles plaintifs. Paul sent ses cuisses vibrer, comme si de petites secousses sismiques prenaient le contrôle de son bassin, et s’abandonne à son tour. Aysun s’écroule, silencieuse, les bras étendus, face contre le matelas. Paul s’étend tout près et effleure avec lenteur ce corps qui le fascine tant. L‘éclairage lunaire l’illumine, comme si la déesse Séléné tenait à se comparer à celle qui avait pour nom d’être aussi belle que la lune.
Ils refont l’amour deux fois avant d’être gagnés par la fatigue. Aysun se blottit tout contre Paul, dans la chaleur de son corps, le dos appuyé contre son torse. Il rabat le drap sur eux, enveloppe Aysun de son bras. Elle demeure immobile, sachant qu’elle n’aurait pas dû coucher avec lui. Qu’est-ce qui lui a pris ? Pourtant, elle est si bien, à l’abri tout contre lui. Elle ne veut plus penser. Elle sombre dans le sommeil sans même s’en rendre compte.
Un rayon de soleil réveille Paul. Il ouvre les yeux pour les refermer aussitôt tant la lumière est crue. Personne n’a pas pensé à fermer les rideaux. La chambre est inondée de clarté. Aysun n’est pas là. Il se lève et cherche son pyjama : il trouve le haut sur une chaise, l’enfile machinalement, mais son pantalon reste introuvable. Il gagne la cuisine où Aysun est assise à la table en train de siroter un thé tout en lisant sur sa tablette. Elle porte le pantalon de pyjama, et seulement ça. Lorsqu’elle voit Paul à demi vêtu, elle éclate de rire.
— Tu as l’air absolument ridicule….
Il feint d’ignorer la remarque et la regarde avec un air de fatalité. Bon Dieu que cette femme est désirable.
— Quelqu’un peut-il m’expliquer pourquoi une femme à demi vêtue est magnifique, alors qu’un homme à demi nu est totalement ridicule ?
— Pour une simple et bonne raison, manifestement impossible à concevoir pour un Occidental : votre vision de l’égalité des sexes vous empêche de percevoir l’évidence.
— Et quelle est cette évidence qui échappe à l’homme de l’Ouest démuni que je suis ?
— C’est pourtant clair, nous avons le monopole exclusif de la beauté. Un point, c’est tout. J’ai préparé du thé, tu en veux ?
En temps normal, il aurait répondu qu’un café aurait mieux fait l’affaire, mais il accepte sans rechigner. Elle verse du thé dans un verre. Il s’approche pour le prendre. Elle saisit son sexe entre ses doigts fins et le masse doucement avant de se pencher légèrement pour l’introduire dans sa bouche. Il sent le flux sanguin envahir son membre qui grossit. Aysun le lâche pour se redresser, avec un regard où se mêle désir et tendresse.
— Je crains que le petit déjeuner ne doive attendre…
– 8 –
M aksut est de retour devant le miroir sans tain. Il ressent de l’aversion pour les deux types, pourtant des collègues, qui sont en train d’interroger le suspect. Mais il déteste encore plus les terroristes qui attaquent son pays. Une nouvelle séance est sur le point de débuter. Il attend avec impatience que l’on tire de l’homme ligoté à la chaise les informations qui vont peut-être permettre à l’équipe de faire progresser l’enquête et d’arrêter ces monstres avant qu’ils ne frappent encore. Une chose est certaine, l’individu prisonnier au centre de la pièce s’apprête à passer un sale quart d’heure.
Le flic en jeans pose les questions pendant que Mehmet demeure assis, collé contre le prévenu. On devine aisément que c’est celui dont il y a le plus à craindre. Une vraie sale gueule, songe Maksut. Après trois heures d’interrogatoire, le prisonnier demande pour se rendre aux toilettes.
— Tu te fous de ma gueule ou quoi ? explose le tatoué. Commence par répondre à mes questions et après je verrai si je te permets d’aller pisser.
Pendant qu’il parle au prévenu, l’autre lui passe ses grosses mains calleuses dans le visage, lui écrase le nez et lui entre les pouces dans les yeux. Le prisonnier se débat du mieux qu’il peut en secouant la tête compulsivement. Mehmet se lève et fait basculer la chaise du suspect sur le côté pendant que son comparse pose son pied sur son visage en appliquant de plus en plus de pression. Malgré la douleur, l’homme n’émet aucun son.
— On dirait que tu aimes souffrir… Ça tombe bien, je t’ai justement trouvé un ami capable de combler tous tes besoins. Écoute-moi bien ! Nous allons prendre une pause de quelques minutes. Prends le temps de réfléchir parce qu’après, mon ami risque d’être moins patient.
Les policiers se retirent dans la pièce où attend Maksut. Ils font comme s’ils étaient seuls, l’ignorant totalement.
— Tu vas le descendre au sous-sol, Mehmet. On va lui rafraîchir les idées.
Le signal d’un message texte entrant sur le téléphone de Maksut résonne. Il attrape l’appareil, lève les yeux et murmure : « Oui monsieur le sous-secrétaire. » Il remet le cellulaire dans son étui et quitte la pièce sans prononcer un seul mot.
* * *
Le sous-sol est une simple pièce sans fenêtre, avec murs, plancher et plafond en béton. Mehmet attache le prisonnier contre le mur du fond et lui arrache ses vêtements. La salle est tellement climatisée qu’on se croirait dans un frigo. Il asperge l’homme avec de l’eau froide pendant que son acolyte actionne un ventilateur industriel à l’autre bout de la pièce : le détenu grelotte et ses lèvres bleuissent. On l’asperge à nouveau. Les mêmes questions lui sont reposées sans relâche, comme une litanie, mais il reste silencieux.
— Ça ne te sert à rien de t’entêter. Tu finiras bien par parler.
Après une heure de ce manège, on le détache pour l’emmener dans une cellule non meublée et tout aussi climatisée. Le suspect, toujours nu, est jeté au sol. Un agent du service attend à la porte. En sortant, la brute au blue-jean ordonne :
— Je veux qu’il demeure éveillé en tout temps. Si jamais il s’endort, tu le réveilles. Assure-toi qu’on ne lui donne ni eau ni nourriture. Pas le droit d’aller aux toilettes non plus. On reviendra dans quelques heures.
Le lendemain, les journaux turcs rendent publiques les informations contenues dans le rapport indiquant que les explosifs de l’attentat proviennent de Russie. Il ne fait aucun doute que le gouvernement a sciemment laissé couler l’information aux médias.
La colère gagne l’ensemble du pays. Des manifestations spontanées ont lieu à Istanbul, Izmir et Ankara. Dans la capitale, la foule en colère manifeste devant l’ambassade fermée de la Russie. Le président turc somme les Russes de s’excuser et de payer des réparations exemplaires. Il affirme également que la Turquie n’exclut aucun moyen afin de protéger sa souveraineté, de même que la sécurité de ses concitoyens. Dans un communiqué, le Président russe répète que son pays n’est pour rien dans cette affaire. Il avance l’argument que des explosifs ont possiblement été dérobés d’une base militaire russe et qu’une enquête est en cours. Il affirme du même souffle qu’il ne tolérera aucune violation de son territoire ou attaque contre ses ressortissants. Il met aussi en garde la Turquie et ses alliés en affirmant que les forces militaires russes répliqueront à toute provocation avec la plus grande fermeté.
– 9 –
P aul sort de l’appartement de Levent, descend lentement les marches jusqu’à la rue. Il remarque la présence de deux hommes en complets noirs qui semblent l’observer. Il ne leur prête que peu d’attention et se dirige vers l’arrêt d’autobus pour se rendre à l’université. Il réalise alors qu’ils lui ont emboîté le pas. Pourquoi ces deux zigotos me suivent-ils ? se demande-t-il. Machinalement, il accélère le pas. Ses poursuivants font de même. À n’en pas douter, ils lui veulent quelque chose. Paul s’arrête soudain et se retourne. Le plus grand sort un badge du Millî Istihbarat Teskilati.
— Monsieur Paul Smet ? dit-il d’une voix neutre.
— C’est moi, en quoi puis-je vous être utile ?
Il n’a aucune idée de ce que le badge signifie. Il doit s’agir d’un corps policier. Peut-être un contrôle d’identité ? Ou un contrôle de routine ? C’est probablement normal car la situation politique est des plus difficiles. Peu d’étrangers sont restés à Istanbul depuis les derniers attentats.
— Veuillez nous suivre, je vous prie.
— Pour aller où ?
— Mon patron désire s’entretenir avec vous.
— Votre patron ? De quel corps policier faites-vous partie ? interroge Paul soudain suspicieux.
— Service du renseignement turc, monsieur Smet.
— Service du renseignement turc ? fait Paul, éberlué. Pourquoi le Service du renseignement turc veut-il le rencontrer ?
— Il doit y avoir erreur sur la personne. Je suis professeur d’histoire…
— Veuillez nous suivre sans poser de questions, monsieur Smet, insiste l’homme sur le même ton monocorde, mon patron désire simplement vous parler.
— Suis-je en état d’arrestation ?
— Non, monsieur Smet. Mon patron désire simplement vous parler.
Paul scrute l’agent avec attention. Sa propre expression faciale doit manifestement révéler qu’il ne comprend rien à la situation. Il réfléchit un moment. L’autre le regarde sans s’impatienter. Il s’agit à n’en pas douter d’une méprise.
— Et où dois-je rencontrer votre patron ?
— Au quartier général, monsieur Smet.
Il vaut mieux accepter et clarifier ce malentendu sans plus attendre. Paul monte dans la voiture banalisée. Les deux hommes l’assoient entre eux dans la voiture. Paul ne comprend rien à cette mascarade. Ont-ils peur qu’il tente de prendre la fuite ? Toute cette histoire lui semble complètement absurde.
* * *
L’interrogatoire reprend. L’homme a passé une nuit éprouvante dans sa cellule. On l’attache encore une fois contre le mur, son corps mouillé face au ventilateur. Il est en hypothermie sévère et tremble compulsivement. On peut lire la fatigue sur son visage, mais il s’obstine à garder le silence. On le ramène dans sa cellule. Cette fois, on l’attache par les poignets à une poulie fixée au plafond. On le hisse jusqu’à ce qu’il ne puisse toucher le sol que de la pointe de ses orteils. Autrement, il demeure pendu par ses membres supérieurs qui soutiennent sa masse corporelle. Avant de sortir, l’interrogateur lui donne deux petites tapes sur la joue en lui adressant un clin d’œil.
Après deux heures de ce traitement, le prévenu est saisi de spasmes au dos. La brûlure s’intensifie pour devenir intense. Il s’en plaint. Le froid, la souffrance, la soif et le manque de sommeil font effet. Trois heures de plus et le prisonnier se met à hurler. On le laisse suspendu. La porte de la cellule s’ouvre avec fracas pour laisser entrer les deux brutes. Mehmet détache les liens qui retiennent les bras du prisonnier à la poulie. Ce dernier s’affale de tout son long en poussant un hurlement. Le moindre mouvement réveille la douleur atroce qui lui cisaille le dos.
— Debout ! Nous avons un boulot à finir.
Le suspect ne bouge pas, reste étendu sur le sol. On le retourne sur le ventre. Il pousse des couinements plaintifs. Un des tortionnaires le saisit fermement par les cheveux et avance vers la sortie. Le prisonnier tente tant bien que mal de marcher à quatre pattes pour réussir à suivre, mais le moindre mouvement de ses jambes réveille le supplice du bas de son dos jusqu’à sa nuque. L’autre continue de marcher en le traînant sur le plancher de béton. Ils se rendent de cette façon à la salle d’interrogatoire, franchissant plusieurs couloirs sous l’œil ébahi du personnel. Arrivé dans la pièce, le prisonnier est hissé sans ménagement sur une chaise et ses mains sont ligotées fermement sur les accoudoirs.
— À boire ! supplie-t-il. À boire, par pitié.
Sa voix est rauque, presque éteinte.
— Si tu veux boire, tu vas devoir parler d’abord.
Encore une fois, c’est le silence. Le policier adresse un signe de tête à son acolyte. Celui-ci s’approche et glisse une cagoule sur la tête du détenu. Il sort ensuite de la pièce pour y revenir un instant plus tard armé d’un marteau.
— Je te repose gentiment la question : quel est ton nom ?
— Sévan Hagop, balbutie le détenu.
— Nous savons que cette identité est fausse. Ton passeport a été trafiqué, lui rétorque le policier d’une voix rauque. Quelle est ta véritable identité ?
— Sévan…
Il n’a pas le temps de terminer que Mehmet éclate les phalanges de son auriculaire gauche d’un coup de marteau. L’homme pousse un nouveau hurlement. Il se tortille frénétiquement, sans parvenir à s’extirper des liens qui retiennent son bras à la chaise.
— Quel est ton nom ?
Le prisonnier halète sans répondre. Un deuxième coup de marteau écrase les phalanges de l’annulaire gauche. Encore un hurlement et une tentative de se libérer des liens, en vain.
— Quel est ton nom ?
Les phalanges du majeur gauche paient le prix du silence.
— Arrêtez ! crie l’homme. Arrêtez !
La brute au blue-jean lui arrache la cagoule, le saisit par les cheveux et lui renverse la tête vers l’arrière.
— Écoute-moi bien, espèce de salaud, j’ai déjà perdu beaucoup trop de temps avec toi.

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