Tout homme rêve d être un gangster
205 pages
Français

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Description

J’aime tout de la Main : ses clubs, ses putes, ses truands, sa saleté, sa sauvagerie, sa vulgarité, sa violence. Tout.
Ainsi s’exprime Jérôme Ménard, celui qu’on surnomme « le roi de la Main ». Sur le lit de mort de sa mère, il fait la promesse de veiller sur ce qu’il reste de sa famille, originaire du Faubourg à m’lasse. Déjà spécialisé dans le racket de la protection, Jérôme voit grand et souhaite se lancer dans la distribution d’héroïne pour assurer le bien-être des siens. Seule ombre au tableau : son jeune frère Georges travaille pour celui qui contrôle ce marché à Montréal… Quant aux femmes du clan Ménard, elles cultivent aussi leur part de rêves inaccessibles. Heureusement que la famille représente ce qu’il y a de plus fort quand tout le reste fait défaut.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 19 mars 2013
Nombre de lectures 1
EAN13 9782764425275
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0750€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Collection dirigée par Isabelle Longpré

Du même auteur
Comme un intrus, Québec Amérique, coll. Tous Continents, 2011.
Catalogage avant publication de Bibliothèque et Archives nationales du Québec et Bibliothèque et Archives Canada

Charbonneau, Jean
Tout homme rêve d’être un gangster
(Tous continents)

ISBN 978-2-7644-2343-1 (Version imprimée)
ISBN 978-2-7644-2526-8 (PDF)
ISBN 978-2-7644-2527-5 (ePub)

I. Titre. II. Collection : Tous continents.
PS8605.H366T68 2013 C843’.6 C2013-940419-8
PS9605.H366T68 2013


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Téléphone : 514 499-3000, télécopieur : 514 499-3010

Dépôt légal : 1 er trimestre 2013
Bibliothèque nationale du Québec
Bibliothèque nationale du Canada

Conversion au format ePub : Studio C1C4

Tous droits de traduction, de reproduction et d’adaptation réservés

©2006 Éditions Québec Amérique inc.
www.quebec-amerique.com

À Marie-Claire, ma mère
La vérité est que tout homme intelligent, vous le savez bien, rêve d’être un gangster et de régner sur la société par la seule violence.
Albert Camus, La Chute
SECTION I La famille Ménard
1 Hôpital du Sacré-Cœur (juillet 1943)
I l se demande si la mort a une odeur. Pas l’odeur d’un cadavre, pas celle de la putréfaction, mais l’odeur de la mort elle-même, sa présence, tout juste avant qu’elle ne s’abatte sur sa prochaine victime. « C’est idiot, ce genre de réflexion, se dit-il. C’est enfantin. » Pour le moment, ce sont des relents d’alcool à friction, d’eau de Javel et de chloroforme qui empestent la chambre où sa mère agonise.
Georges est à son chevet, accompagné de sa sœur et de son frère. Une religieuse bourdonne autour d’eux comme un frelon. Le ventilateur de plafond a beau fonctionner à plein régime, la chaleur dans la chambre est insupportable. Les murs sont nus, à l’exception d’un crucifix en bois accroché au-dessus du lit.
Cancer, leur a dit le médecin, mais Georges, Jacqueline et Jérôme Ménard savent fort bien que c’est de misère qu’elle se meurt, leur mère, d’épuisement, de privation, de désespoir. Avant même d’avoir atteint la quarantaine, elle a accouché à dix occasions, la première fois à dix-sept ans. Deux enfants sont mort-nés, un en 1911, l’autre en 1926. Guy est décédé en 1925 à cinq ans d’une péritonite après que le docteur eut diagnostiqué une gastro, et le petit Mathieu s’est noyé dans la baignoire, quand laissé seul pour quelques instants, à l’âge de trois ans. Robert, un accro à l’opium, a disparu dans la nature il y a quatre ans. Théo a été tué sur les berges de Dieppe le 19 août 1942 lors du débarquement allié raté. La cadette, Estelle, a été placée à l’orphelinat à neuf ans, lorsque sa mère est devenue trop malade pour prendre soin d’elle-même.
Maintenant à peine âgée de cinquante ans, la pauvre femme est rachitique et ridée. Des vaisseaux sanguins se dessinent à travers sa peau translucide. Elle a fait de nombreux autres séjours en milieu hospitalier ces trois dernières années : l’Hôpital Notre-Dame, l’Institut du Radium, l’Hôtel-Dieu. À côté du lit se trouve une table en métal avec un plateau de nourriture qu’elle n’a pas touché. Elle ne mange pas, ne parle pas. Mais elle se refuse à mourir.
On dirait qu’elle attend quelque chose, votre mère, a dit une religieuse le jour précédent. Un ange, peut-être. Une parole du Seigneur.
L’infirmière-chef entre et demande à tous de s’en aller.
M. Ménard est là, dit-elle.
C’est bien lui, oui, sur le seuil de la porte, qui s’éponge le cou avec un mouchoir, son veston brun plié sur l’avant-bras. C’est bien lui, la tête massive avec les yeux charbonneux et le nez à moitié démantibulé il a dû manger une volée récemment. Il se tient droit comme un aristocrate, mettant bien en valeur sa bedaine de bière. Il esquisse deux pas dans la chambre, question de permettre à ses enfants de quitter les lieux. Ils s’exécutent sans dire un mot, sans le regarder. Lui aussi est silencieux.
Ménard s’assoit aux côtés de sa femme et lui prend la main. « Marie… »
Voilà un mois qu’elle est à Sacré-Cœur, et c’est la première fois qu’il prend la peine de venir la visiter.
La malade repose les yeux mi-clos, aux lèvres un sourire léger, comme ceux des martyrs délirants des tableaux sur les murs de la chapelle de l’hôpital.
Une fois dans le corridor, Jérôme murmure :
Tu parles d’un ange pourri.
L’expression de Georges trahit son émoi, sa colère. Il s’imagine retourner dans la chambre et flanquer une raclée à son père, mais il n’a jamais osé lever la main sur son vieux. Ne sachant pas quoi faire d’autre, il allume une cigarette.
Jacqueline s’appuie contre Jérôme, qui lui met un bras autour des épaules. Ils regardent par la fenêtre donnant sur la cour de l’hôpital. Une ambulance blanche ornée d’une croix rouge fonce vers la rue. Un patient dans la chambre d’à côté laisse échapper des plaintes de chiot blessé.
Tous trois tressaillent lorsqu’un grand fracas survient dans la chambre, suivi des cris déchirants de leur mère :
Enfant de chienne ! J’t’haïs ! T’as ruiné ma vie ! J’espère que tu vas brûler en enfer pour l’éternité !
Avant que Jérôme ou les autres n’aient le temps de réagir, une religieuse se hâte dans la chambre.
Mon Dieu Seigneur, qu’est-ce qui se passe ? demande-t-elle.
La table de métal a été repoussée violemment, le plateau et la nourriture jonchent le plancher. Ménard est debout, sa chaise renversée. Sa femme s’agite comme une furie dans son lit, son pied droit donne de grands coups dans les airs. Son visage est une affreuse grimace.
L’infirmière-chef pénètre dans la chambre et dit :
Vous devez vous en aller, Monsieur Ménard.
Le père sort, les yeux injectés de sang, la face inondée de sueur. Il dévisage ses enfants. Encore une fois pas un mot ne sort de sa bouche. Il titube le long du corridor, le son de ses pas résonnant sur le parquet, jusqu’à ce qu’il atteigne la cage d’escalier et disparaisse.
Georges voudrait l’étriper, l’animal.
La religieuse sort de la chambre à son tour, le plateau couvert de vaisselle brisée et de parcelles de nourriture dans les mains.
Vous pouvez entrer, dit-elle.
Jérôme, Jacqueline et Georges obéissent.
Leur mère est calme de nouveau, une débarbouillette mouillée sur le front.
L’infirmière-chef leur suggère de rester quelques minutes seulement.
Votre mère a besoin de repos. La visite de votre père l’a secouée.
« Sans blague », a envie de lui répondre Jacqueline.
La malade hèle Jérôme d’un geste faible.
Jérôme, murmure-t-elle. Je veux que tu me jures de prendre soin de tes frères et sœurs, tu m’entends ? Surtout les filles. Surtout Estelle. Oublie-la pas à l’orphelinat. Promets-moi.
Jérôme se penche à l’oreille de sa mère et chuchote :
Inquiétez-vous pas, maman.
Les yeux de la malade restent fermés tout ce temps.
Le jour suivant, elle va mourir, et Georges va se demander si sa mère a perçu une odeur particulière tout juste avant de rendre son dernier souffle. Puis il va s’en vouloir de penser ainsi.
2 Le roi de la Main (19 décembre 1947)
L es quatre types qui descendent le boulevard Saint-Laurent à la hâte sont vêtus de manteaux couleur charbon et portent des borsalinos noirs bien vissés sur la tête. Leur rang serré, leur accoutrement et les nuages qui s’échappent de leur bouche leur donnent des allures de locomotive. Une fois la nuit tombée, Saint-Laurent devient la Main , pôle d’attraction de ceux en ville qui ont envie de s’éclater, aussi bien durant les canicules du mois d’août qu’au cours des pires froids de février. On peut tout se procurer sur la Main : drogues, stock volé, femmes faciles, adolescents lubriques, livres mis à l’index par les bonzes de l’Église catholique, images pornographiques, innombrables rêves artificiels. Un endroit où les excès fous, la violence et l’exploitation des faibles sont la norme. La lutte pour le contrôle des activités de la Main est souvent féroce, la fin justifiant tous les moyens. Et de la multitude de joueurs impliqués dans ces hostilités, le plus craint est Jérôme Ménard, alias « le roi de la Main ».
Comme tout le monde dans le quartier, Jérôme avait été intrigué en voyant le nouvel écriteau : La Grand-Place Cuisine européenne . D’habitude, le boulevard Saint-Laurent est plus enclin à accueillir des cantines à hot dogs steamés que des institutions culinaires trois étoiles. Ces dernières semaines, des ouvriers avaient retapé la façade et l’intérieur de l’ancienne taverne au coin de la rue Ontario, et des camionneurs s’étaient affairés à débarquer des appareils ménagers, du mobilier, des caisses de vin et d’alcool, de même que des boîtes portant l’inscription FRAGILE. Un type supervisait les opérations, le proprio du resto d’après la rumeur.
Le quatuor entre sans hésitation dans La Grand-Place , soufflant dans leurs mains pour les réchauffer. Jérôme mesure plus de six pieds. Front large, mâchoire proéminente, lèvres minces, mains puissantes. Les yeux sont le miroir de l’âme, dit-on. Dans le cas de Jérôme, c’est discutable puisque, primo , il faudrait beaucoup de temps pour trouver ne serait-ce qu’une trace d’âme en lui, secundo , ses yeux sont plus des armes qu’autre chose, étant donné l’effet tétanisant de son regard.
Le restaurant est spacieux, les murs hauts et le plancher aussi étincelant que la glace du Forum de Montréal. Des rideaux de dentelle ornent les fenêtres et des nappes de Bruges recouvrent la vingtaine de tables, sur lesquelles reposent des vases destinés à contenir des gerbes de fleurs multicolores. Ça sent la peinture fraîche. À l’arrière, un bar bien garni avec des verres de toutes formes accrochés au-dessus du comptoir, tout au bout duquel un Victrola des années 1920 joue une Sérénade de Schubert.
Un des hommes de Jérôme siffle entre ses dents.
Ça me fait penser au Chapeau Melon ici.
Ah oui ? rétorque un de ses acolytes. Moi je dirais que ça ressemble au bar de l’hôtel Windsor.
Mais de quoi tu parles ? L’hôtel Windsor, c’est très british comme décor, alors qu’ici on se croirait plutôt…
Je déteste interrompre votre discussion digne du Guide Michelin , messieurs, lance Jérôme, mais ça vous dirait de vous la fermer pour qu’on puisse se mettre au travail ?
Le martèlement qui provenait de l’arrière du restaurant cesse et une voix se fait entendre :
Nous ne sommes pas ouvert.
L’accent est européen. On avait mentionné à Jérôme que le propriétaire n’était pas d’ici. Il se trouve près des portes battantes qui mènent à la cuisine, en train d’accrocher un tableau au mur, une reproduction de Ceci n’est pas une pipe de René Magritte. Il dépose le marteau sur le coin du comptoir et s’approche des intrus. Dans la quarantaine, de taille moyenne, lunettes rondes à la monture dorée, son aura est celle d’un homme fier et énergique. Il porte un pantalon de velours côtelé et un chandail.
Nous ne sommes pas ouvert, répète-t-il. Pas encore.
Votre restaurant est superbe, dit Jérôme.
Merci, répond le propriétaire en admirant le décor avec un sourire de satisfaction. Nous avons bien travaillé. L’ouverture officielle est prévue pour samedi prochain.
Tout à fait superbe, répète Jérôme.
Il fait un pas en direction de la cuisine, mais le propriétaire lui bloque le chemin.
Que puis-je faire pour vous ? demande-t-il.
Je suis un entrepreneur du quartier, répond Jérôme, et mes associés et moi voulions vous souhaiter la bienvenue.
C’est très aimable à vous, monsieur… ?
Jérôme retire son chapeau.
Je m’appelle Jérôme Ménard, dit-il sans présenter les autres.
Léopold Simonin.
Les hommes se serrent la main, bien que la réticence de Simonin ne fasse pas de doute.
Monsieur Simonin, dit Jérôme, votre accent… Vous n’êtes pas Canadien français, vous…
On ne peut rien vous cacher, mon cher Monsieur Ménard. Je suis Belge. De Bruxelles.
Ah, la Belgique. Merveilleux pays. Bruxelles, Bruges. Il pointe du doigt le tableau. Magritte.
Vous connaissez la Belgique ?
Non. Je ne suis jamais allé en Europe. J’ai réussi à éviter la conscription. L’armée canadienne a jugé que je n’étais pas un bon candidat pour elle.
Les trois hommes derrière Jérôme ricanent.
Simonin fronce les sourcils.
Mais, poursuit Jérôme, j’aime être informé. Je lis. Des livres, les journaux. J’écoute.
Sans pour autant imiter l’accent du restaurateur, Jérôme prononce exagérément chaque syllabe qu’il énonce. Simonin ne sait trop s’il fait ainsi pour se moquer de lui, ou s’il s’agit d’une espèce d’effet d’osmose saugrenu. Il scrute Jérôme de même que le trio qui se tient derrière lui comme des agents de la Gestapo, les mains enfoncées dans les poches de leurs manteaux sombres.
Bon. J’ai encore beaucoup de travail…
Je comprends, dit Jérôme. Laissez-moi en venir aux faits. Je suis ici pour vous informer d’une pratique locale.
Simonin attend la suite.
Montréal est une ville magnifique pas autant que Bruxelles, j’en suis certain , mais on n’y est pas toujours en sécurité. Le boulevard Saint-Laurent en particulier. Vous êtes un homme du monde, Simonin. Vous savez de quoi je parle. Un restaurateur, par ici, a besoin d’être protégé contre les voyous. Et c’est ça mon rôle, ma mission. La protection.
Simonin y va d’un sourire narquois.
Pas le moindrement décontenancé, Jérôme poursuit :
En échange d’une contribution de deux cents dollars par semaine, mes associés et moi vous garantissons que rien de fâcheux ne va arriver à votre restaurant tout beau, tout neuf.
Deux cents par semaine…
C’est bien ça. Chaque vendredi après-midi, un de mes associés va passer prendre l’enveloppe avec l’argent. Quatre heures, ça vous convient ?
Monsieur Ménard, dit Simonin d’une voix calme. Je ne suis pas craintif de nature et je suis persuadé d’être en mesure d’assumer ma propre protection. Je n’aurai donc pas besoin de vos services. Maintenant, comme je vous le disais plus tôt, j’ai beaucoup à faire. Je vais donc vous demander, à vous et à vos « associés », de bien vouloir quitter mon restaurant.
Jérôme se tourne vers ses fiers-à-bras qui, comme s’ils répondaient à un ordre secret, déboutonnent leurs manteaux et plongent la main dans de profondes poches pour en retirer, le premier une hache, l’autre un bâton de baseball et le troisième une massue, une monstruosité digne d’un homme de Cro-Magnon.
Simonin esquisse un pas, mais Jérôme lui appuie sur la poitrine le fusil à pompe qu’il avait dissimulé jusque-là. La crosse et le canon ont été sciés ; on dirait un revolver démesuré.
Cher Monsieur Simonin. Je pense que vous ne me prenez pas au sérieux. Je ne vous ai pas donné le choix. Vous me remettez deux cents dollars par semaine ou bien votre restaurant ne va pas rester ouvert longtemps.
Allez vous faire foutre, Ménard.
Jérôme se renfrogne.
Charlot.
Des années durant, l’homme avec la hache avait porté une moustache à la Charlie Chaplin et tout le monde s’était mis à l’appeler Charlot. En septembre 1939, il a rasé ladite moustache, d’apparence un tantinet trop hitlérienne. Il l’a laissée repousser après la guerre. Il trouve ça tordant, surtout quand il entre dans une boutique tenue par des Juifs sur Saint-Laurent ou Saint-Urbain, l’air qu’ils ont en le voyant, leurs yeux écarquillés.
Charlot soulève la hache au-dessus de sa tête et l’abat de toutes ses forces sur une table, qui se fend parfaitement en son centre dans un grand crac ! Les autres hommes vont derrière le comptoir et se mettent à fracasser toutes les bouteilles et tous les verres. Simonin veut intervenir, mais Jérôme le pousse de son fusil jusqu’au mur du fond, sous le Magritte. Tables, bouteilles et verres sont anéantis dans une cacophonie extraordinaire qui dure une bonne minute et qui cesse tout d’un coup. On n’entend alors que le souffle des vandales et le dernier mouvement de la Sérénade de Schubert. Le type avec le bâton de baseball, un grand sec au visage grêle, s’approche du gramophone et reste planté devant l’appareil pendant un moment, à écouter les notes qui s’échappent du cône doré comme s’il était un aficionado de musique de chambre du début du 18 e siècle. Puis il s’élance.
On l’appelle Joe DiMaggio tellement il est habile avec un bâton de baseball, explique Jérôme à Simonin, une fois le Victrola réduit en mille morceaux.
Joe DiMaggio et les autres époussettent les éclats de verre sur leurs manteaux et chapeaux tout en riant. Pulvériser des objets est un des aspects les plus amusants de leur travail.
Fils de pute ! gueule Simonin à la face de Jérôme. J’étais dans la Résistance en Belgique, moi. J’ai combattu les nazis. Alors vous croyez qu’une merde comme vous me fout la trouille ? Vous allez payer pour tout ça.
Du coin de l’œil, Jérôme avise le marteau au bout du comptoir. Tout juste à côté se trouvent des clous de diverses longueurs.
Plaque-le contre le mur, ordonne-t-il à Charlot.
Charlot hésite. Il ne sait trop ce que son patron a à l’esprit.
Colle-moi cet enfant de chienne contre le mur !
Charlot abandonne sa hache, saisit Simonin par la gorge et projette sa tête contre le mur avec une telle force que le restaurateur en perd presque connaissance.
Ses bras, crie Jérôme à Joe DiMaggio et à l’autre de ses hommes, celui avec la massue. Écartez bien ses bras.
Simonin tente de résister, mais la prise de Charlot est telle qu’il lui est presque impossible de respirer, encore plus de bouger.
Écartez-les complètement, ordonne Jérôme.
Ils obéissent.
Jérôme range son fusil dans son manteau, s’avance vers le comptoir, saisit le marteau et deux clous de huit pouces.
Simonin grogne et essaie encore de se libérer, mais les trois hommes de Jérôme tiennent bon.
Jérôme se dresse devant lui.
Simonin émet quelques sons gutturaux alors que Jérôme lui attrape le poignet gauche, fixe le clou et lève le marteau.
Simonin pousse un grand cri d’effroi.
Les coups de marteau explosent dans le restaurant.
Après avoir percé la manche gauche du chandail de Simonin, Jérôme s’empare de l’autre clou et l’enfonce à travers la manche droite. Puis il s’approche tout contre Simonin et lui serre la mâchoire.
Écoute-moi bien, le frais chié des Europes. La prochaine fois, je vais les planter dans tes mains, les clous. Compris ?
Simonin gémit.
Puis Jérôme brandit le marteau devant le visage grimaçant du restaurateur et dit :
Ceci n’est pas un marteau.
Il envoie valser l’outil jusqu’au milieu du plancher.
3 Souliers de tapette (mai 1934)
G eorges a encore grandi et ses chaussures sont trop petites. Ses orteils lui font mal, se plaint-il à sa mère.
Tiens, lui dit-elle. Tu peux mettre ceux-là. Ils vont t’aller.
Les chaussures sont brunes, ornées d’une boucle dorée sur le dessus.
Mais c’est les vieux souliers de Jacqueline ! s’écrie Georges.
Je sais, chéri. C’est tout ce qu’on a pour le moment.
Mais, maman, c’est des souliers de fille. Je peux pas mettre des souliers de fille.
Y a rien d’autre, je t’ai dit.
Georges lance les chaussures par terre et hurle :
Je vais pas aller à l’école avec des souliers de fille ! Tout le monde va rire de moi.
Il pleut dehors et tu peux quand même pas aller à l’école nu-pieds. Mets-les et va-t’en.
Sur le trottoir, Georges pleure tout en coupant les boucles avec le canif qu’il a piqué au magasin du coin la semaine précédente. Rien à faire, elles ont toujours l’apparence de chaussures de fille.
Dès qu’il arrive dans la cour de l’école, trois de ses camarades de classe pointent ses chaussures en rigolant. Georges se précipite jusqu’à l’entrée de l’école, espérant que les frères vont ouvrir les portes sans trop tarder. Une fois à l’intérieur, il pourra s’asseoir à son pupitre et cacher ses pieds. Il pleut de plus en plus fort ; les élèves devraient pouvoir entrer bientôt.
Le cœur de Georges palpite. Maurice Lacombe, un garçon de quatrième année, une année de plus que Georges, s’amène en compagnie de deux de ses copains. Maurice a une tête de géant avec des billes noires lui servant d’yeux. On dit de lui qu’il est un des élèves les plus agressifs et méchants de l’école, et il adore sa réputation.
Georges, s’écrit-il, tes souliers sont de toute beauté.
Ta gueule, lui lance Georges.
Les copains de Maurice rigolent.
Georges voudrait que Maurice se fasse heurter par la foudre, qu’il s’effondre là, mort. Georges se dresserait au-dessus de son corps carbonisé et pousserait un rire fracassant, et tous les élèves s’imagineraient qu’il possède des pouvoirs magiques et auraient peur de lui.
Comme ils sont jolis, dit Maurice. Regardez, les gars, les jolis souliers de tapette de Georges.
Maurice et ses copains chantent « Souliers de tapette ! Souliers de tapette ! Souliers de tapette ! » et ils se tordent.
Quel pourri, ce Maurice. Ses parents sont aussi pauvres que ceux de Georges. Ses chaussures sont usées jusqu’à la corde. Mais ce sont des chaussures de garçon.
Georges se tait.
La cloche sonne et un religieux crie :
Allez, les enfants, il est temps d’entrer.
* * *
Deux heures plus tard, c’est la récréation. La pluie a cessé et les garçons vont dans la cour de l’école pour y jouer une partie de crosse. Après quelques minutes, Georges se précipite sur Maurice et le frappe avec son bâton. Le sang gicle de l’arcade sourcilière de Maurice, éclaboussant les souliers de tapette. Georges cogne encore, cette fois sur le côté de la tête, et Maurice s’affaisse au sol. Il ne bouge plus. Frère Claude et frère Lucien accourent et arrachent le bâton des mains de Georges. Du revers de la main, frère Lucien lui envoie une claque retentissante.
Es-tu fou ? lui crie-t-il au visage.
La joue de Georges est en feu, mais il sourit.
Frère Claude et frère Lucien transportent Maurice à l’infirmerie.
* * *
Le lendemain, le père Latour, vêtu d’une tunique blanche et d’un scapulaire noir avec un capuchon, affiche une expression grave derrière son bureau, comme s’il était le Grand Inquisiteur. Le père Latour est le directeur de l’école, qu’il dirige d’une main de fer. Il essuie ses verres avec un mouchoir de soie. Son bureau est rempli de bouquins et de plantes. Des images religieuses ornent les murs. Les rayons du soleil transpercent le vitrail et asperge le devant de son bureau de bleu, de vert et de jaune.
Vous allez devoir mieux contrôler votre fils, Madame Ménard. Faudra qu’il comprenne les conséquences de ses actions. Ce garçon qu’il a attaqué s’est retrouvé à l’hôpital, vous savez. La situation est sérieuse.
Je sais, père Latour, répond la mère de Georges. Elle tapote le genou de son fils. Mais je suis certaine qu’il avait pas l’intention de faire du mal à Maurice. Pas à ce point. Hein, Georges ?
Le père Latour cesse de frotter ses verres et plisse les yeux en direction de Georges.
Georges n’a pas levé la tête depuis qu’il est entré dans le bureau du directeur. Il porte les vieilles chaussures de son frère Robert. Il a dû insérer des boules de papier journal dans les bouts, mais il s’en moque. Ce sont des chaussures de gars.
C’est ma faute, père Latour, affirme sa mère. Je l’ai forcé à mettre des souliers de fille et les autres ont ri de lui et… Vous savez comment sont les garçons.
Le père Latour lève ses verres devant la fenêtre et, satisfait du travail, les replace sur l’arrête de son nez d’aigle. Il fixe Georges.
Regarde-moi ! aboit-il.
Georges lève le menton, lentement.
Un autre exploit de ce genre, jeune homme, et tu vas te retrouver à l’école de réforme. Et là, je te le garantis, ils vont t’enseigner la discipline.
4 Le portier (20 décembre 1947)
D e l’extérieur, le club Débonnaire n’épate personne. L’immeuble, situé rue Sainte-Catherine non loin du boulevard Saint-Laurent, est carré, balourd, sans relief. On dirait beaucoup plus le bâtiment d’une institution financière qu’une boîte de nuit. Même l’enseigne est plutôt austère. Et pourtant, à dix heures une longue file s’est formée devant l’entrée, hommes et femmes qui grelottent dans leurs manteaux, leurs pieds piochant la neige noircie. Du trentième étage d’un gratte-ciel, on aurait dit une chenille frétillante. Le vacarme des automobiles et des tramways défilant sur Sainte-Catherine sert de distraction aux pauvres hères qui patientent ; ça et le va-et-vient des passants, les panneaux-réclames géants des grands magasins et les enseignes lumineuses des cinémas. Bien qu’en ville une quinzaine de clubs de nuit offrent des spectacles à grand déploiement ensembles de jazz, cancans comme aux Folies Bergère, crooners , music-hall, big bands, revues de variétés , les gens s’attroupent au Débonnaire parce que, selon les rumeurs toutes confirmées, on y trouve les plus belles femmes, les steaks les plus juteux et les vedettes les plus prestigieuses.
Le portier du Débonnaire , Georges Ménard, n’est pas particulièrement imposant, mais il affiche l’arrogance de celui qui se sait apte à prendre soin de quiconque lui jetterait ne serait-ce qu’un regard de travers. De fait, la faune du Red Light comprend au premier coup d’œil que Georges est capable d’accès de violence, qu’il a ça dans le sang. Une cicatrice grimpe le long de sa joue droite et il possède un visage expressif orné d’une paire d’yeux animés.
À cause du froid, il se donne des coups sur les bras avec ses mains gantées, sans grand résultat. Malgré cela, il adore son travail. Un bon portier non seulement contrôle les allées et venues des clients tout en écartant les indésirables, mais il doit en plus, en cas de descentes policières, activer une série de lumières clignotantes rouges qui avertissent les clients à l’intérieur et plus important encore Johnny Basora, le propriétaire du club. Il faut dire qu’étant donné que la police est dans la poche de Basora, le Débonnaire n’est jamais la cible d’une descente. Néanmoins, Georges aime ce pouvoir qu’il a de décider qui peut et ne peut avoir accès au club.
Le sable répandu sur le trottoir crisse sous le poids de ses bottes alors qu’il longe la file, forçant les gens à réintégrer le rang afin de ne pas déborder dans la rue. Les robes et les complets des clients se dissimulent sous d’épais manteaux d’hiver. La plupart des femmes ne portent pas de chapeau ; cela ruinerait leur coiffure. Le prix à payer : des oreilles empourprées par le vent glacial. Georges examine chaque individu, tentant de repérer quelque rigolo « blacklisté », un copain, une belle femme seule ou accompagnée d’une amie. Le copain et la belle femme, il les aurait laissés entrer avant les autres. Le Débonnaire attire une clientèle hétéroclite : médecins, banquiers, jésuites défroqués, avocats, prostituées, bookies , commis de bureau, politiciens, chefs d’union, marins en escale, hédonistes, batteurs de femmes, parasites, narcomanes, allumeuses, escrocs de tout acabit. Beaucoup d’Américains aussi, des gros bonnets de New York et de Boston qui ont des intérêts commerciaux en ville.
Hé, doorman ! crie quelqu’un. Laisse-nous entrer. Même un Esquimau se les gèlerait ce soir.
Georges toise le casse-pieds. Il ne l’a jamais vu auparavant.
Tu m’apprends rien, bonhomme, dit-il, mais c’est plein à craquer là-dedans.
Allez, sois pas sans-cœur.
Des glaçons se sont formés dans la moustache du type.
Je vais voir ce que je peux faire.
Georges sait fort bien qu’il ne va pas laisser ce braillard entrer à moins que d’autres clients ne quittent les lieux. Ce qu’il veut, c’est se réfugier au chaud une minute.
Jésus-Marie, dit-il à Alice, la vendeuse de cigarettes, une fois à l’intérieur. Que j’ai hâte que cette maudite vague de froid soit finie.
Ses doigts sont si engourdis qu’il a de la difficulté à gratter son allumette.
Moi, j’aimerais mieux être dehors à soir, réplique la vendeuse de cigarettes. Tu peux pas t’imaginer le mal de bloc que j’ai. La musique et la boucane de cigarettes vont m’achever.
Georges produit une moue d’indifférence. À travers l’épais voile de fumée, il distingue le bar longeant tout un côté du club, la piste de danse et la scène inondées par la lumière des projecteurs, les serveurs, les vendeuses de fleurs, les sommeliers et les cigarette girls se hâtant d’une table à l’autre, au service d’une clientèle qui ne prête qu’une oreille distraite au comédien sur scène. Un des hommes de Johnny Basora monte la garde au pied de l’escalier en colimaçon qui mène aux bureaux du deuxième étage.
Au microphone, le comédien y va des mêmes blagues rabâchées chaque soir :
Un Juif, un Irlandais et un Canadien français entrent dans un bar…
Alice, dit Georges. Va chercher Gino, veux-tu ? Dis-lui qu’il est temps de me remplacer pour un bout. Je vais retourner dehors en attendant. O.K. ?
La vendeuse de cigarettes s’arrache du mur en poussant une plainte et se traîne les pieds en direction du bar.
Georges pense qu’elle ne fera pas vieux os ici et il retourne à son poste, au moment où une Cadillac noire s’immobilise devant le club. Le chauffeur sort et s’empresse d’ouvrir la portière arrière. Un couple paré de visons leur tombant jusqu’aux chevilles émerge de la voiture. L’homme étreint Georges.
Jérôme, s’exclame Georges en accueillant son frère. Nina, je suis content de te revoir, poursuit-il en faisant la bise à la femme.
Moi aussi, répond-elle.
La Cadillac, souligne Georges. En quel honneur ?
C’est l’anniversaire de Nina aujourd’hui, explique Jérôme. On fête ça première classe.
Gino sort du club. Six pieds quatre, trois cents livres minimum, Gino est le garde du corps numéro un de Basora. À l’occasion, il fait aussi office de portier. Il se tient là, devant la porte, les bras croisés sur sa poitrine d’orang-outan, et les habitués du Débonnaire savent que tout imbécile tentant de jouer au plus fin avec lui va le regretter sérieusement. Georges aime bien Gino. Il se mêle de ses affaires, il fait bien son boulot et ne fait chier personne pour rien. Un straight shooter , comme on dit dans le métier.
Georges donne une taloche sur l’épaule de Gino :
À peu près temps. Le tabarnouche me laisse geler ben raide, pendant qu’il fait de l’œil aux waitress en dedans…
T’as quinze minutes de break , dit Gino à Georges.
Une fois au vestiaire, Jérôme aide Nina à enlever son vison. Une robe de cachemire noire drape le corps foudroyant de Nina et des gants blancs épousent la forme de ses avant-bras jusqu’aux coudes. Elle a des perles aux oreilles, ainsi qu’autour de son cou gracile. Ses cils fabuleusement longs seraient ridicules sur un visage moins spectaculaire que le sien.
Nina, murmure Georges, tu ressembles à Lili St-Cyr.
« Les jambes de deux millions de dollars », ajoute Jérôme, citant les pancartes qui, partout au centre-ville, annoncent l’arrivée prochaine de la célèbre strip-teaseuse.
Nina rougit.
Arrêtez, vous deux.
Jérôme recule d’un pas afin d’admirer sa conquête. Ils sont ensemble depuis quelques jours à peine. Jérôme a la réputation de collectionner les belles et jeunes demoiselles. Souvent, il s’agit de filles fraîchement débarquées de la Gaspésie, du Lac-Saint-Jean ou de quelque autre région éloignée de la province, venues dans la métropole pour trouver du travail, un mari et un peu d’aventure. Naïves, innocentes, virginales ; Jérôme les aime ainsi.
Son chapeau de feutre à larges bords, sa chemise blanche impeccable et son costume taupe lui confèrent un air de raffinement qui contraste avec sa gueule de bagarreur.
Il refile manteaux et chapeaux à la préposée au vestiaire.
Nina s’étire le cou, dans l’espoir de reconnaître quelqu’un parmi la foule.
Qui penses-tu voir, demande Jérôme, Tyrone Power ? Maurice Chevalier ?
Nina lui fait un clin d’œil.
Tu ris, dit Georges, mais il y a toujours des gens connus qui viennent ici, des vedettes. Pas plus tard que samedi dernier, Charles Boyer et son entourage étaient là, le soir où on avait Dinah Shore sur scène.
Dinah Shore ? répète Nina, impressionnée.
C’est rien. L’automne passé, on a booké Bing Crosby. Et mon boss essaie de faire venir Frank Sinatra.
Nina pousse un piaillement d’excitation en entendant le nom du crooner .
Georges poursuit :
Mais le sacrament de radin voulait 10,000 dollars.
Bah, dit Jérôme, Sinatra, il est plus ce qu’il était.
Bien voyons, réplique Nina. Sinatra est un dieu.
Jérôme hausse les épaules et demande à Georges qui est à l’affiche.
Pappy Dixon.
J’adore Pappy Dixon ! s’exclame Nina.
La fille du vestiaire tend les tickets à Jérôme et celui-ci laisse tomber une pièce dans le panier à pourboires.
Est-ce que Jacqueline est ici ? demande Nina.
Jacqueline travaille au club comme serveuse. Georges lui a obtenu le poste deux semaines plus tôt.
Oui, dit Georges. On va la voir, c’est certain.
Jérôme, Georges et Nina empruntent les vastes escaliers menant à la salle de spectacle. Sur la scène, un prestidigitateur y va de son répertoire d’abracadabras.
Pas trop près de la scène, dit Jérôme à son frère en se tapotant l’oreille. J’aime pas la musique forte.
À une table en bordure de la piste de danse, un homme aux cheveux coupés en brosse et à la face rougie par l’alcool se dresse et crie au magicien en anglais :
Pourquoi tu te fais pas disparaître toi-même, asshole ?
Puis il s’affale sur sa chaise, tombant presque à la renverse, pendant que ses copains se tordent de rire. Ce sont de ces types qui dépensent une fortune en champagne et donnent des pourboires astronomiques, mais qui sont bruyants et emmerdent tout le monde autour d’eux. Un des videurs du club se rend à leur table pour leur conseiller de se calmer.
Ils doivent venir de Toronto, dit Georges. Ostie d’Anglais. Chez eux, ils vont à l’église avec bobonne, boivent leur thé et jouent au bridge. Mais quand ils descendent à Montréal, ils lâchent leur fou. Faut leur enseigner les bonnes manières de temps en temps. On les emmène au vestiaire et on les passe à tabac. Pas trop, juste assez pour les humilier un peu et leur donner une leçon de savoir-vivre gratuite.
Une des tables réservées aux hommes de Basora à l’arrière du club est libre.
Nina fait glisser ses doigts sur la nappe blanche comme la neige des Rocheuses, frôle la lampe dorée et le cendrier appareillé. Elle promène autour d’elle des regards ébahis : les murs de faux marbre, les grandes plantes et les palmiers en plastique ici et là, l’arbre de Noël de vingt pieds de haut, la vaste scène.
Que c’est beau ici, s’exclame-t-elle enfin. On se croirait dans une vue.
Et vous êtes là juste à temps, dit Georges. Le show de Dixon va commencer dans une demi-heure. Vous pourrez boire un drink ou deux et relaxer.
Georges enlève sa canadienne et la dépose sur la chaise libre à ses côtés.
Un Singapore Sling, s’il vous plaît, dit Nina à la serveuse qui vient de se présenter pour noter la commande.
Et un scotch pour moi, dit Jérôme. Et apporte-nous la liste des champagnes.
Georges indique à la serveuse qu’il ne veut rien et se penche vers Nina :
Là-bas.
À quelques tables d’eux, un homme avec des épaules taillées à la hache et un cou de taureau se bidonne en compagnie d’une fausse blonde et d’une rousse tape-à-l’œil.
Qui c’est ? demande Nina.
Raymond Falardeau. Le joueur de hockey.
Mais oui, je le reconnais ! Pourquoi il joue pas à soir ?
Il a reçu un coup de bâton sur le poignet au tout début de la saison. Fracturé. Mais il est presque guéri maintenant. Il était temps. L’équipe en arrache sans lui.
Quel bel homme, s’exclame Nina.
Moi, Falardeau, dit Georges, il m’épate. Il fume un paquet de cigarettes par jour, il boit comme un défoncé, il est plus occupé que Casanova pour ce qui est des créatures et il reste un des meilleurs joueurs de la ligue.
Jérôme, pas du tout intéressé par le cas du fameux « Météore » Falardeau, porte son attention vers Jacqueline, qui s’amène. Son uniforme noir assorti d’un tablier de dentelle fait penser à celui d’une servante dans une maison de la haute société.
Ça va, vous autres ? demande-t-elle. Je vais être en break dans quelques minutes. Je vais venir vous voir.
Je savais pas que ta sœur travaillait ici, s’étonne Nina.
Mon frère travaille ici, ma sœur aussi, précise Jérôme. C’est une vraie histoire de famille.
Nina lui sourit.
Dis-moi, demande Jérôme à Georges, est-ce que Basora est là ce soir ?
En haut, dans son bureau. Comme d’habitude. Pourquoi ?
Pour rien. J’espère qu’il va pas descendre, c’est tout. J’ai pas envie de lui voir la face. La seule raison pour laquelle Nina et moi on est venus ici est que, malheureusement, c’est le meilleur club en ville.
Pourquoi il t’énerve tant que ça, mon boss ?
Laisse faire. Je veux pas parler business ce soir.
Bravo ! dit Nina en se pressant contre Jérôme. On est là pour s’amuser. Oublions pas que c’est ma fête.
De nulle part, un homme se pointe à la table, braquant un Kodak en direction du couple.
Photo ?
Ah oui, ça serait bien ! dit Nina.
Pas question ! aboie Jérôme. Fous-nous la paix.
Georges se lève, dépose une main sur l’épaule du photographe et serre. L’homme se tord de douleur, tout en essayant de sourire.
Quand je suis à une table avec des invités, tu prends des photos seulement quand je te dis d’en prendre. C’est-tu clair ?
Oui, Monsieur Ménard.
Le photographe s’éloigne en vitesse et Georges regagne son siège.
Nina garde le silence. Elle connaît suffisamment Jérôme pour savoir qu’elle doit se faire toute petite lors de situations semblables.
Jérôme, lui, hoche la tête en guise de remerciement, avant de jeter un œil sur le programme de la soirée. Alors qu’il va émettre un commentaire, une détonation fait sursauter la clientèle. Sur la scène, une dizaine de colombes s’échappent d’un nuage de fumée rose et jaune. Manuel le Magicien ne peut jamais s’empêcher de terminer son numéro par une explosion.
Le maître de cérémonie accourt sur scène, faisant de grands gestes pour disperser les restes de fumée.
J’espère que personne ne s’est tapé une crise cardiaque.
La blague suscite quelques rires.
Mesdames et messieurs, annonce-t-il. Le prochain numéro met en vedette une jeune chanteuse talentueuse qui nous vient directement de New York. Ladies and gentlemen , s’il vous plaît accueillez bien fort Kay Bilboquet, accompagnée de Benny Blanchard et son orchestre. Kay Bilboquet !
Kay Bilboquet s’approche du micro sous des applaudissements polis. Benny et ses boys entament l’intro de Sentimental Journey , les violons s’animent, puis les cuivres et enfin le piano, et Kay Bilboquet se met à chanter d’une voix à la fois chaude et modulée.
Elle est bonne, non ? chuchote Georges à Nina.
Stop that ! s’écrie Jacqueline, quelques tables plus loin. C’est la deuxième fois que je vous le dis !
Jacqueline se tient devant le soûlard qui avait apostrophé le magicien plus tôt. Le type a un air ahuri, ne comprenant pas pourquoi la serveuse lui donne du fil à retordre What the fuck ?
Qu’est-ce qui est arrivé ? demande Georges.
Il a pincé le derrière de Jacqueline, dit Jérôme. Je l’ai vu.
Le soûlard se lève avec un grand sourire bête et tend la main vers Jacqueline, qui recule de quelques pas.
Je m’occupe de lui, dit Georges.
Il se précipite vers le soûlard et l’accroche par le collet.
Hey , what’re you doing ?
Shut up , dit Georges, et il entraîne le soûlard avec lui.
Ses copains se lèvent, mais un des videurs du club s’amène à la table :
O.K., messieurs, il est temps de partir maintenant. Nous vous avons assez avertis. Time to go . Right now .
Mais qu’est-ce qu’il va faire à notre ami ? demande un des types en pointant Georges, qui entraîne le soûlard vers la sortie arrière, se faufilant entre les tables rondes qui parsèment le club.
Votre ami va vous rejoindre plus tard, répond le videur. Let’s get going . Tout de suite.
Deux autres videurs arrivent en renfort, question de mettre un terme à la discussion.
Georges ouvre la porte qui donne sur la ruelle et lance le soûlard tête première dans les poubelles.
Comme ça, t’aimes le cul de ma sœur ?
Georges soulève le soûlard par le collet, le gifle à toute volée puis le frappe du poing à la mâchoire. L’homme se retrouve dans les vidanges une fois de plus.
Peut-être que t’aimerais pogner le cul de Dinah Shore aussi ? Pourquoi pas celui de Pappy Dixon tant qu’à y être ?
Georges l’agrippe de nouveau et lui balance un direct dans l’estomac, suivi d’un crochet sur l’oreille. Le soûlard est au sol et ne bouge plus.
Les videurs qui ont escorté les trouble-fête dehors viennent rejoindre Georges.
Hé, Georges, dit l’un deux, vas-y mollo. T’as pas besoin de le tuer, le bloke .
L’autre videur rit et donne une claque dans le dos de Georges.
Retourne en dedans, dit-il. On va mettre ce joker dans un taxi et le renvoyer à son hôtel.
De nouveau à l’intérieur, Georges replace ses cheveux et sa cravate tout en se dirigeant vers la table de Jérôme.
Kay Bilboquet est toujours sur scène.
Georges jette un œil à sa montre. Il voudrait bien rester pour le spectacle de Dixon, mais il doit reprendre son poste. Alors qu’il s’apprête à annoncer son départ à Jérôme et Nina, sa sœur vient se dresser devant lui.
Qu’est-ce qui t’a pris ? demande-t-elle, l’air pas content du tout.
Quoi ?
Tu m’as comprise.
L’écœurant t’a pogné les fesses, dit Georges. Tu penses quand même pas que j’allais le laisser faire. Jésus-Marie, regarde-moi pas comme si je venais d’écraser un chat. Je protège ma sœur.
Je suis capable de prendre soin de moi-même, tu sauras. Cette habitude que tu as de te fourrer le nez dans mes affaires, c’est comme une maladie. Arrête de te prendre pour mon ange gardien, O.K. ? Tu vas me faire perdre ma job avec tes maudites niaiseries.
Georges veut répondre à la charge mais il ferme sa gueule parce qu’il sait que c’est la meilleure chose à faire.
Jacqueline pivote sur ses talons et s’éloigne de la table.
Jérôme rigole.
Je m’en retourne dehors, dit Georges, l’air piteux.
* * *
Georges est à son poste depuis seulement quelques minutes lorsque Gino refait son apparition.
Qu’est-ce qu’il y a ? demande Georges.
Le Vieux veut que tu t’en ailles chez vous.
Pourquoi donc ?
Il dit d’aller te coucher. Il veut te voir demain matin.
Gino voit que Georges va se mettre à argumenter avec lui. Il lève la main :
Va-t’en chez vous, bois un verre ou deux et essaie de dormir. Take it easy . Reviens demain matin.
D’une chiquenaude, Georges envoie sa cigarette s’écraser contre le mur du club et s’élance sur le trottoir de la Catherine.
5 La fugue (juin 1946)
E stelle Ménard déteste tout de l’orphelinat. Elle déteste les pleurs le soir dans le dortoir, l’humidité glaciale dans la chapelle durant la messe du matin, le latin. La plupart du temps, elle déteste les autres filles qui sont emprisonnées avec elle. Parfois, elle déteste sa mère de l’avoir envoyée à l’orphelinat lorsqu’elle est tombée malade et pour s’être laissée mourir. Puis, elle se sent coupable de penser ainsi. Depuis plusieurs jours, elle est sur le qui-vive, attendant l’occasion de s’enfuir. Mais les sœurs grises de l’orphelinat Jeanne-Mance sur la rue Plessis sont de véritables chiens de garde.
Une bagarre éclate dans la cour lors de la récréation de l’après-midi. C’est un coup monté. Estelle n’en pouvait plus d’attendre. Marie-Ange, sa meilleure amie, s’est dite d’accord la veille pour créer une diversion. En échange, elle a demandé qu’Estelle l’embrasse et la touche la nuit venue, dans le dortoir, pendant que les autres dorment.
Avant et après la fugue, a-t-elle spécifié.
Après ? Il va pas y en avoir, d’après. Je vais jamais revenir ici.
Marie-Ange avait tout simplement souri, comme si elle en savait plus long.
Marie-Ange a douze ans, le même âge qu’Estelle. Sa crinière est rousse, la couleur du feu, la couleur de l’enfer. Tout le monde sait que les rousses sont malignes, malfaisantes, qu’elles sont cruelles et qu’elles sentent mauvais. Mais Estelle aime Marie-Ange, même si parfois elle l’effraie un peu.
Toutes les filles entourent les combattantes et se mettent à crier. Marie-Ange tire les cheveux d’une fille nommée Rita et la gifle au visage avec sa main libre.
C’est une chienne, a dit plus tôt Marie-Ange au sujet de Rita. Elle est tout le temps en train de lécher le cul des pisseuses. C’est elle que je vais attaquer.
Alors que les quatre religieuses d’office tentent de rétablir l’ordre, Estelle se glisse hors de la cohue, atteint le mur qui entoure la cour et se hisse par-dessus avec l’aide d’une autre complice, une copine de Marie-Ange.
Estelle s’élance sur le trottoir pour aboutir dans une ruelle, où elle continue à courir comme si Satan en personne était à ses trousses, jusqu’à ce que ses poumons lui fassent mal. Alors elle ralentit. La clôture de bois qui longe la ruelle est à moitié démolie par endroits. Et avec tous ces déchets sur le sol, Estelle se dit qu’il doit y avoir des rats dans les parages. Un des rares bons côtés de l’orphelinat est qu’on n’y voit pas de rats. Une souris grise à l’occasion, c’est tout. Chez elle, quand elle était petite, il y en avait souvent, des rats, sur les trottoirs, dans les escaliers, dans l’appartement même, dans la cuisine surtout, à l’affût de nourriture. Une fois, à l’orphelinat, une chauve-souris s’est retrouvée dans le dortoir, complètement affolée par les cris stridents des filles. Sœur Céline, finalement, l’a tuée à coups de balai.
Une femme obèse dans une robe de chambre mauve lance de son balcon :
Hé, qu’est-ce que tu fais là, toi ?
Estelle se remet à courir. À l’autre extrémité de la ruelle, dans la rue, des garçons jouent au hockey. Le gardien de but porte des catalogues Eaton en guise de jambières. Estelle s’arrête quelques minutes pour les regarder. La partie est interrompue par le va-et-vient des autos, des camions et de la charrette du laitier tirée par un cheval à la robe tachetée. Chaque fois qu’un garçon marque un but, c’est comme si la Coupe Stanley venait d’être remportée en prolongation les bras qui s’élèvent vers le ciel et les cris de joie qui explosent ; on entend presque le délire d’une foule imaginaire. Estelle commence déjà à se sentir mieux. Libre.
Elle est affublée de l’uniforme de l’orphelinat : blouse blanche à manches longues boutonnée jusqu’au cou, jupe qui lui descend sous les genoux pour rejoindre des bas gris. Sous sa blouse, elle a mis le chandail à manches courtes que son frère Jérôme lui a donné il y a quelques semaines, pour ses douze ans. Jérôme et Georges étaient apparus aux grilles de l’orphelinat ce matin-là comme des anges libérateurs. Avec eux, elle avait pris le « p’tit char » jusqu’au parc Belmont, confortablement assise sur une banquette en cuir. Jérôme et Georges lui avaient offert des hot dogs et des bonbons, et tous les manèges qui la tentaient. Elle avait tant pleuré après que ses frères l’eurent ramenée à sa prison le soir venu qu’elle avait dit à Marie-Ange que son cœur allait sûrement éclater.
Estelle arrache sa blouse, en fait une boule et la balance par-dessus la clôture. Puis elle s’immobilise un instant pour réfléchir. Jacqueline travaille dans un restaurant chinois angle Mont-Royal et Papineau. Le Palais de Jade . C’est ce que Georges a dit à Estelle. Ces fragments d’information concernant la famille sont des pépites d’or pour la fillette. Elle les garde précieusement dans sa tête. Estelle ne sait trop où est l’avenue du Mont-Royal. Elle devra s’adresser à quelqu’un. Un policier peut-être ; ils savent plein de choses, ces messieurs-là. Non, à bien y penser, pas un policier. Il lui demanderait sûrement ce qu’elle fait là, toute seule dans la rue, et il la ramènerait à l’orphelinat.
Estelle a quelques sous en main, bien assez pour prendre le tramway. Marie-Ange lui a dit que Mont-Royal était au nord de l’orphelinat, mais Estelle n’a aucune idée où c’est, le nord.
Elle se met à marcher un peu au hasard. Elle lève les yeux vers le poteau de métal à une intersection et voit qu’elle est au coin d’Ontario et Iberville. Puis elle aperçoit une dame poussant un landau. La dame est élégante. Elle porte un chapeau à larges bords et des chaussures blanches à talons hauts. Estelle décide d’aborder la dame pour lui demander où se trouve cette avenue du Mont-Royal.
C’est en haut de la côte Sherbrooke, répond la dame. À quelques minutes d’ici. Puis, elle fronce les sourcils et ajoute : « Est-ce que ça va ? T’es bien jeune pour être toute seule en ville de même à chercher ton chemin. T’es perdue ? »
Non, non, ça va, s’empresse de répondre Estelle. Je m’en vais rejoindre ma grande sœur à son travail. Au restaurant chinois Le Palais de Jade.
La dame y va d’un superbe sourire.
Ah oui, je le connais, ce restaurant-là… Une fois sur Mont-Royal tu peux marcher ou prendre le p’tit char en direction ouest.
D’un air penaud, Estelle demande où est l’ouest.
La dame sourit de nouveau et lui indique du doigt.
Bon, merci Madame, dit Estelle. Faut que j’y aille.
Et sans se mettre à courir cela aurait l’air suspect , elle se dirige vers l’avenue du Mont-Royal. Toujours pressée, Estelle marche le long d’Iberville, le mouvement des passants et celui des voitures bruyantes lui font tourner la tête. Arrivée à la hauteur de Mont-Royal, Estelle voit le tramway qui arrive. Elle décide de le prendre. Elle paie sa place et s’assoit sur le premier siège libre qu’elle voit. Le tramway se met en branle dans un grand tintement de cloches.
Face à Estelle, une vieille femme dort, la tête penchée sur le côté. Un filet de bave lui coule le long du menton. Estelle détourne le regard.
Quelques minutes plus tard, le tramway ralentit et le conducteur lance d’une voix forte :
Rue Papineau !
Déjà ? Estelle n’en croit pas ses oreilles. Elle se lève. Le tramway s’immobilise et les portes s’ouvrent, puis le marchepied de métal descend. Estelle se précipite hors du véhicule.
Enfin devant la façade du Palais de Jade, Estelle se sent mal. Et si Jacqueline ne travaillait pas aujourd’hui ? Estelle ignore où sa sœur habite. Même chose pour Jérôme et Georges. Pourquoi n’a-t-elle pas songé à cela avant de s’enfuir ? Que va-t-elle devenir si Jacqueline n’est pas là ?
Dans la vitrine de la boutique adjacente au Palais de Jade il y a un mannequin sans tête arborant un long manteau de cuir, une vision qui effraie Estelle. La fillette marque un temps d’arrêt, puis entre dans le restaurant. Des rires gras et vulgaires l’accueillent. Un homme et deux femmes sont à l’arrière, leur table jonchée de vaisselle, de bouteilles vides et de victuailles.
Un homme, un Chinois, s’avance vers Estelle. Il est ventru et court sur pattes, sa figure est ronde et ses yeux sont petits et noirs comme du charbon. Estelle n’a pas souvent vu d’Asiatiques dans sa vie. L’homme lui fait peur.
Il demande :
What do you want, kid ?
Estelle ne comprend pas l’anglais. Elle reste devant le comptoir caisse, immobile, muette. Les effluves du restaurant, épicés et doux à la fois, la font vaciller. À l’orphelinat, ça empeste le désinfectant et l’encens. Le pire, ce sont les bonnes sœurs ; elles puent la transpiration. Et la mauvaise haleine. L’estomac d’Estelle se met à gargouiller.
Estelle ? Mais qu’est-ce que tu fais ici ?
Jacqueline s’amène de l’arrière du restaurant, Dieu merci. Son uniforme est rose bonbon, avec un tablier blanc. Elle a appliqué du rouge vif sur ses lèvres et du fard menthe sur ses paupières. Ses cheveux sont blonds, presque platine. Estelle la trouve tellement belle.
Jacqueline dit quelque chose en anglais au Chinois et le seul mot qu’Estelle saisit est son propre nom. Le Chinois sourit, puis s’en retourne à la cuisine. Jacqueline caresse la joue de sa petite sœur :
Dis-moi ce que tu fais ici ?
Je me suis sauvée de l’orphelinat. Je peux plus endurer ça. Je veux plus y retourner. Jamais. Les pisseuses, elles nous frappent. C’est comme si elles aimaient ça, nous faire mal. Et puis elles nous font prier tout le temps et elles nous font réciter le catéchisme, « Je crois en Dieu le père, tout-puissant, créateur du ciel et blablabla ». J’hais tout ça ! Sais-tu ce que sœur Céline m’a fait l’autre jour ? On avait du pudding pour dessert ce soir-là. Moi, je suis pas capable de manger du pudding. Ça me fait penser à du caca de chien. La même couleur. Je voulais pas le manger, le maudit pudding. Mais sœur Céline s’est fâchée à cause de ça. Elle m’a traitée de princesse, elle a dit que j’étais une enfant difficile. Elle a essayé de me le faire manger de force, mais je gardais les lèvres serrées. C’est rien qu’à minuit qu’une autre sœur a parlé à sœur Céline et j’ai pu aller me coucher.
Jacqueline esquisse un sourire triste. Elle fouille dans la poche de son tablier et en retire un paquet de cigarettes :
Tu dois avoir faim, ma belle.
Oui.
L’homme du fond du restaurant dit quelque chose et les femmes hurlent de plaisir.
Jacqueline accompagne Estelle à la table la plus loin de celle des emmerdeurs.
Occupe-toi pas d’eux, dit Jacqueline. Ils ont trop bu. J’ai hâte qu’ils sacrent leur camp.
Elle caresse encore la joue d’Estelle, puis ses cheveux.
Je vais aller te chercher à manger, dit-elle. Je reviens tout de suite. Ça va être bon, tu vas voir.
Estelle observe sa sœur qui s’éloigne. La dernière fois qu’elles ont été ensemble, Jacqueline lui a enseigné comment dessiner une ligne avec un eye-liner le long de la jambe pour faire croire que l’on porte des bas nylon, comme durant la guerre.
Alors que Jacqueline s’approche de la cuisine, le type à la table des ivrognes l’interpelle, mais Jacqueline fait comme s’il n’existait pas.
En attendant Jacqueline, Estelle admire les images de dragons au regard fou qui crachent du feu sur les murs, les lanternes de papier multicolore pendant du plafond, les écriteaux avec ces étranges signes. Puis elle tire le coin de ses yeux avec ses index, pour voir comment on se sent quand on est Chinois.
Jacqueline est de retour avec un verre qu’elle pose devant Estelle.
Tiens, un Kik Cola. Tes plats vont bientôt être prêts.
Elle prend place devant Estelle.
Comment tu savais que je travaillais ici ?
Georges me l’a dit quand on était au parc Belmont. J’ai pas oublié le nom.
Ah oui. Ç’a dû être bien, ça, le parc Belmont. Mon Dieu, ça fait une éternité que je suis allée là.
Oui, j’ai beaucoup aimé ça. Je voudrais faire des choses comme ça plus souvent. Sortir…
Jacqueline baisse les yeux et tapote le cendrier du bout de ses longs ongles vernis sans rien dire.
Pourquoi je suis obligée de rester à l’orphelinat ? Pourquoi je peux pas vivre avec toi ou Jérôme ou Georges ? Je serais pas tannante, je le jure. Je serais tranquille comme une petite souris. Je ferais mon lit. Je serais obéissante.
Le son d’une cloche se fait entendre de la cuisine.
Ça veut dire que ton repas est prêt, mon amour, dit Jacqueline en se levant.
Alors qu’elle revient de la cuisine avec un plateau rempli de nourriture, l’homme à la table lui crie :
Hé ! On veut du vin !
Jacqueline se tourne vers lui.
Je vous l’ai dit plus tôt : fini le vin.
L’homme, un costaud avec une fine moustache qui lui salit la lèvre supérieure, se lève.
Comment ça, sacrament, fini le vin ?
Vous en avez eu assez. Il est temps de vous en aller maintenant.
L’homme marmonne quelques mots et marche en direction de Jacqueline. Celle-ci attrape le dossier d’une chaise, prête à la balancer sur la tête du type s’il vient trop près. Mais d’un geste ultra rapide il saisit la chevelure de Jacqueline, et voilà la perruque blonde arrachée. Jacqueline se plaque les mains sur la tête, laissant le plateau et la chaise choir sur le plancher, puis elle se rue vers la cuisine. Le type reste là, éberlué, une masse de cheveux artificiels dans son poing.
Voyant sa sœur trouver refuge dans la cuisine, Estelle panique et sort du restaurant en courant. Elle s’arrête sur le trottoir, haletante. Le type et les femmes sortent du Palais de Jade, hilares. L’homme tient la perruque de Jacqueline à bout de bras, comme si c’était le scalp de Géronimo, puis il la jette sur le trottoir. Le Chinois sort à son tour, lance quelques mots en direction du trio et retourne à l’intérieur.
Estelle court récupérer la perruque.
C’est au tour de Jacqueline de se retrouver sur le trottoir, un vieux chapeau de feutre posé sur sa tête. Des rigoles de rimmel coulent le long de ses joues.
Estelle tend la perruque à sa sœur.
Ça va, Jacqueline ?
Jacqueline soupire.
Ma vie est un désastre, Estelle. Je peux pas m’occuper de toi, tu vois bien. On va retourner dans le restaurant pour manger et puis je vais t’emmener magasiner sur Sainte-Catherine. Mais après, il va falloir que je te ramène à l’orphelinat…
6 La rétrogradation (21 décembre 1947)
L a porte capitonnée du bureau de Johnny Basora s’ouvre et Max Klein jette un œil dans l’antichambre :
Come in, Georges .
Max Klein est un sosie de Frank Sinatra : même physique, même chevelure brillantinée, mêmes yeux bleus. « Je suis le seul Youpin que je connaisse avec des yeux d’Aryen », s’amuse-t-il à répéter. Il essaie de parler comme Sinatra, de se comporter comme lui, de tenir sa cigarette entre le pouce et l’index comme il le fait. À cause de la ressemblance, Klein est extrêmement populaire auprès d’une certaine portion de la gent féminine, mais il est aussi l’objet de railleries, plus souvent qu’autrement de la part de gars éméchés et jaloux. Cependant, il refuse toujours de se battre, de peur de voir sa belle gueule réduite en bouillie. Le Débonnaire lui appartient officiellement. La plupart des clubs en ville opèrent ainsi ; quelqu’un sert de front pour leur véritable propriétaire, un mafieux dont le nom n’apparaît jamais dans les registres de comptabilité. Aussi, Klein n’a pas de casier judiciaire, ce qui lui donne le droit de détenir un permis d’alcool.
Georges écrase sa cigarette dans le cendrier sur pied, pour ensuite pénétrer dans le bureau de Basora. La lumière dans la pièce est artificielle, des panneaux de plywood obstruant les fenêtres. La phobie de Basora est de se faire tirer dessus à partir du toit de l’immeuble d’en face. Il a été témoin un jour du genre de dommages qu’une balle de fusil de gros calibre peut infliger au crâne d’un être humain. Assénez un grand coup de marteau sur une citrouille et voilà le résultat.
Johnny Basora est derrière son lourd bureau de chêne, vêtu d’un complet gris impeccable qui lui donne des allures de banquier. Georges ne connaît pas le type aux côtés de Klein sur le chesterfield en cuir près du bureau.
Basora a amassé une fortune à « bootlegger » du gin et du whisky aux États-Unis durant la prohibition, des fleuves de fric. Il n’avait pas été en compétition directe avec les Bronfman et autres empereurs de la contrebande d’alcool de l’époque, mais il avait réussi à tisser un réseau de contacts des plus efficaces à la frontière canado-américaine et ses associés au Vermont et dans l’État de New York écoulaient le matériel. Ses amis douaniers lui ont permis d’importer des machines à sous qu’il louait par centaines partout sur l’île de Montréal et ailleurs dans la province. Plus tard, Basora a ouvert ses propres maisons de jeu, où la roulette, le black-jack, le poker et la barbotte bouffaient des nuits, des économies, des vies entières. Après la guerre, Basora s’est porté acquéreur d’un bordel de luxe dans le nord de la ville, de même que de plusieurs bordels clandestins à deux dollars la passe sur la rue De Bullion. Mais de plus en plus, la source principale de ses revenus est la vente de narcotiques. Ce trafic lui rapporte une fortune, tout en lui attirant de nouveaux ennemis, d’où sa crainte des coups de fusil. Mais le Vieux ainsi que l’appellent tous ses hommes n’hésite pas à affronter quiconque s’aventure sur son chemin ; sa marque de commerce est une soif de vengeance insatiable.
Georges, sit down , dit Basora d’une voix sèche, en désignant le fauteuil devant lui.
Georges fait ce que lui a ordonné son patron et plie sa canadienne sur ses genoux. En présence d’un personnage tel Basora, on ressent la peur ou alors l’ébahissement. Dans le cas de Georges, c’est un peu un mélange des deux, plus une bonne dose de dégoût et de rage, tout ça parce que le Vieux lui fait penser à son père.
Basora essuie du doigt le cadre d’argent devant lui une photo de sa femme et de ses six enfants, tous laids comme des poux de l’avis de Georges , puis il tamponne le coin de sa bouche avec un mouchoir :
Dis-moi, Georges. What the fuck is wrong with you ?
Georges se redresse.
Tu ne peux pas te permettre de sacrer des volées à nos clients. Qu’est-ce qui s’est passé hier soir ?
The motherfucker insulted my sister .
De mudderfocker … reprend Basora, imitant l’accent prononcé de Georges.
Klein et le type sur le chesterfield se mettent à rigoler.
Georges parle français à Gino et à Klein, bien que ce dernier lui réponde en anglais la plupart du temps. Avec Basora, Georges utilise l’anglais. Le Vieux comprend le français mais le parle mal et refuse qu’on l’utilise en sa présence. « It’s a faggot language » , a-t-il dit un jour, sans que personne dans son entourage sache s’il blaguait ou non. Une langue de tapette…
Qui c’est, ta sœur, la princesse de Galles ? demande Basora. On s’en balance si un des clients s’intéresse à son cul.
Un très joli cul, by the way , dit Klein.
Georges braque sur lui un regard furibond.
Basora pousse un énorme soupir et déclare :
In fact, c’est de ton frère que je veux te parler.
Jérôme ?
Qu’est-ce qu’il faisait ici hier soir ?
Il est venu avec sa blonde. C’était la fête de la fille. C’est tout.
Je veux plus lui voir la face dans mon club. C’est clair ? Tu lui diras.
Pourquoi ? Qu’est-ce qu’il a fait ?
Tu poses trop de questions, Georges, dit Klein. C’est pas une bonne habitude dans notre business. Tu devrais savoir ça.
Basora allume un cigare, un truc énorme qui pue le poisson pourri.
Ton frère… dit Basora. On m’a rapporté ses exploits au nouveau restaurant sur la Main l’autre jour. What’s his fucking problem ?
D’après ce que je sais, le proprio voulait pas payer le pizzo et…
Alors ton frère a décidé de tout démolir dans le restaurant et de crucifier le gars ?
Il l’a pas crucifié pour de vrai. Il…
Shut up ! lance sèchement Basora.
Georges reçoit ces mots en pleine gueule et serre les dents.
Parfois t’es énervé sur les bords, Georges, mais ton frère, c’est un crackpot . Il y a des bruits qui courent à son sujet. Des bizarreries. Christ Almighty , il a perdu le contrôle et il attire l’attention. Et, bien sûr, le propriétaire du restaurant a refusé de porter plainte. À moitié mort de peur. Ça m’étonnerait pas qu’il s’en retourne en Hollande ou en Suisse ou peu importe de quel maudit pays qu’il vient.
Georges rit :
J’aurais pas détesté être là pour admirer le spectacle.
Basora prend quelques bouffées de son Quintero d’un mouvement rapide et sec, puis y va d’un sourire. Lorsqu’il sourit, Basora exhibe des dents droites et blanches et des rides creusent ses paupières. Mais ses yeux restent les mêmes. Ils ne s’illuminent pas. Comme si son sourire n’était qu’une façade.
I like you , Georges, dit-il. Tu travailles pour moi depuis des années. T’as des couilles. Mais j’ai réfléchi, et je me dis que le club, c’est pas le meilleur endroit pour toi. Ça prend un certain…
Il cherche l’expression appropriée.
Savoir-faire diplomatique ? suggère Klein.
Ça prend un certain savoir-faire diplomatique que t’as pas, reprend Basora.
Mais voyons. Je fais une bonne job. Tout le monde sait ça.
Basora grimace comme si le soleil lui brillait dans les yeux.
T’as pas ce qu’il faut pour être un doorman hors pair, Georges. That’s it . Tout ça, c’est de ma faute. T’es le genre de gars qui est à son mieux dans les tranchées.

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