Tuer n’est pas jouer
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Description

Samuel Wiener est fatigué. Fatigué de jouer, fatigué de mentir, fatigué de tuer.
Samuel Wiener est un tueur, reconnu et apprécié de sa hiérarchie. Sauf quand il verse dans ses penchants neurasthéniques et éthyliques.
Car Samuel Wiener est aussi un solitaire dépressif qui traîne son mal de vivre au fil de cuites carabinées. Seules trois personnes comptent à ses yeux de misanthrope farouche : sa compagne Nelly, sa nièce Sarah et son vieux pote Paul Moreno.
Alors quand la première disparaît sans prévenir, au moment même où il est chargé d’éliminer froidement un trublion de la République, il ne lui reste plus aucune raison de poursuivre l’aventure de sa vie. Sauf qu’il aimerait, autant que faire se peut, en choisir lui-même le dénouement et rester maître de son destin.
Et quand il se retrouve pris au piège d’une traque dont il est devenu le gibier après avoir longtemps été le chasseur, il va tout faire pour sortir de la gueule du loup où un ennemi invisible cherche à l’enfermer.
Son expérience, doublée de la sagacité du commissaire Agnelli, guère enclin par nature à cautionner ces petits jeux de roulette russe, saura-t-elle le tirer du bourbier mortel où il se débat ?
Samuel Wiener en réchappera-t-il ?

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 21 septembre 2015
Nombre de lectures 944
EAN13 9782370113528
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0037€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Tuer n’est pas jouer

Agnès Boucher



© Éditions Hélène Jacob, 2015. Collection Polars . Tous droits réservés.
ISBN : 978-2-37011-352-8
À Anne-Isabelle, qui fut la première à lire ce livre et à m’encourager.
Chapitre 1


D’un geste exaspéré, ma main repousse celle de Ramón. Dans le quart de seconde qui suit, le verre que je me préparais à avaler cul sec part valser à l’autre bout du comptoir et se fracasse contre la caisse enregistreuse.
Pas de panique. Dans les parages traîne un biberon que mon Bon Samaritain voudrait bien m’empêcher de harponner. Rêve, Herbert ! L’alcool n’a pas encore émoussé tous mes réflexes. Je m’empare de la fiole avec un sourire pathétiquement sardonique et colle son goulot à ma bouche, engloutissant quelques lampées de whisky sous son regard accablé. Ramón signe sa capitulation, sous la forme d’un florilège de soupirs éloquents que je me refuse à relever. S’enivrer est un acte barbare, dont la motivation profonde ne regarde que le gus saisi par l’envie irrépressible de se bousiller sciemment la santé.
Au diable les bonnes résolutions ! Les remords renaîtront d’eux-mêmes avec le petit jour et la gueule de bois, c’est-à-dire toujours trop tôt.
* * *
Au rayon déliquescences, j’ai des marottes de vieux pervers auxquelles nul prétexte oiseux ne saurait me faire déroger. Il est hors de question que je m’obscurcisse les méninges ou taquine mon ulcère chez le premier venu. Le Repaire est le lieu parfait pour bâtir ma décrépitude. Niché à l’écart de Pigalle, il se situe à une distance idéale de chez moi : ni trop près pour que j’y sois constamment fourré, ni trop loin pour qu’en revenir tienne du parcours du combattant en cas de cuite carabinée. Sauf que, et contrairement à ce que je viens d’énoncer pieusement, cela fait plusieurs soirs que j’y traîne mes guêtres sans faillir, histoire à chaque fois de m’y saouler savamment.
Sans avoir plus de soucis qu’à l’accoutumée, je traverse une de ces mauvaises phases existentielles qui me sont familières depuis l’adolescence et dont j’ai un mal fou à me dépêtrer. Mon humeur oscille alors entre le gris anthracite et le noir de jais, mon inertie plombante reprend le dessus et je ne tente pas grand-chose pour sortir de ce blues aux allures suicidaires, préférant me laisser aller au fil des courants vagabonds et mortifères de mon désespoir. Le seul passage à l’acte dont je sois capable à ce stade est de picoler comme un trou.
Goûter l’instant présent me gonfle. Jouir de la vie lorsqu’elle s’offre à moi sur un plateau d’argent m’apparaît comme le summum de la vulgarité. Le bonheur m’est irrémédiablement suspect. Je ne comprends rien à ceux dont l’horizon s’illumine à la plus infime banalité. Vous savez, le mec ragaillardi par le sourire d’un bambin, la nana béate devant une comédie dégoulinante de bons sentiments. En ce qui me concerne, ces conneries ne m’ont jamais réchauffé le cœur, au contraire.
Est-ce du snobisme ? Réminiscence du Sturm und Drang {1} de mes ancêtres teutons ? Relents de victimisation juive ? Un panaché du tout ? Allez savoir ! Je reste persuadé que, dès ma période intra-utérine, j’ai déprimé à l’idée de toutes ces années à venir. Je suis venu au monde sans rien avoir demandé à quiconque et personne n’a cherché à savoir si je voulais vivre ou pas. Aussi loin que ma mémoire remonte, la vie m’a toujours pesé, foutue compagne d’infortune ! Pour me culpabiliser – et Dieu sait qu’elle excellait dans cet art de vivre typiquement juif –, ma mère se rengorgeait presque en prétendant qu’à peine né, je m’infligeais des grèves de la faim. Je refusais de téter son sein, puis mon biberon et plus tard renâclais à avaler toute nourriture. Ce manège pouvait durer plusieurs jours d’affilée. Sans doute tirais-je de ces luttes entre elle et moi une espèce de jouissance, lui résister équivalant d’abord à lui empoisonner l’existence.
Car cela valait vraiment le coup d’emmerder Ruth Bornstein, fille d’émigrés allemands et née franchouillarde par la force du vacarme des bottes, puis Wiener grâce aux sacro-saints liens du mariage, larmoyante descendante d’une lignée ashkénaze généreusement massacrée par la monstruosité nazie. J’ai retiré de ces expériences anorexiques une totale aptitude à conserver en permanence le contrôle de mes émotions, une volonté inébranlable, ainsi que la capacité à exercer mon métier sans questionnement superflu.
Tout cela, c’est quand je suis à jeun. Je ressemble alors à l’athlète qui s’entraîne à repousser toujours plus loin ses limites ultimes. La mort ne me fait pas peur. Je flirte avec elle comme d’autres avec les femmes, la cherche et la jauge, en tout cas ne l’évite jamais. Jusqu’à présent elle se refuse à moi, se fait attendre pour survenir sans doute au moment où je l’attendrai le moins. Cela a au moins le mérite de me laisser aspirer à un avenir plus rose, car jamais elle ne m’arrachera à ma seule neurasthénie. Je la sais assez rouée pour préférer patienter jusqu’à ce que je sois enfin heureux et fondre sur moi, me fauchant en pleine gloire.
Que la mort soit malicieuse tombe d’ailleurs plutôt bien. Je suis un drogué du jeu sous toutes ses formes. Lorsqu’elle était enfant, je pilais ma nièce au Trivial Pursuit. Lors de rendez-vous réguliers, je massacre mes adversaires au poker, arrondissant au passage mes fins de mois. Quant à mon enfance, elle s’est passée à déboulonner mes parents et ma sœur au bridge. J’ignore d’où me vient cette baraka écœurante, mais j’en ai conclu à tort ou à raison que le jour qui me verra perdre sera le dernier que je passerai sur cette putain de planète.
* * *
Ramón revient à la charge. S’il n’était pas mexicain, je le croirais breton, dans le genre plus têtu que moi tu meurs . Où ai-je imaginé m’en tirer à si bon compte ? La bouteille est vide et je louche à présent, au propre comme au figuré, sur sa jumelle planquée à côté de l’évier tout près de mes doigts tremblants. Je rêve de la descendre encore plus vite que je ne l’ai fait avec la première.
Mais Ramón est un barman qui a le sens de ses responsabilités. Il déteste les poivrots, surtout lorsque ceux-ci font partie de ses potes. Il se croit investi d’un rôle quasi messianique, se déguise en Galaad moyen remettant le pauvre pécheur dans le droit chemin. En un mot comme en cent, c’est un chieur qui doit surtout craindre un coma éthylique dans son bar, incident du plus mauvais effet, à vous pourrir la renommée d’un établissement en deux coups de cuillère à pot.
Pourtant, ce soir, il devrait deviner à mon air méchant que rien n’y fera. En entrant au Repaire, j’ai décidé de frôler la syncope et n’en suis plus très loin. M’arrêter en si bon chemin m’empêcherait peut-être de découvrir le moyen de me faire peur. Ce maudit litron de bourbon me tend joliment son ventre rond couleur d’ambre. Si je fournis l’effort nécessaire dans la dernière ligne droite, il sera bon à jeter dans une poubelle spécialement fournie par la municipalité dans son effort, louable mais vain, de sauver la planète.
Je lance un regard hargneux à Ramón qui a pour conséquence de me déconcentrer et de déstabiliser un court instant l’enchaînement laborieux de mes mouvements approximatifs. Je tangue tellement sur mes pauvres jambes en papier mâché que Ramón, même s’il n’est pas plus épais qu’un sandwich SNCF en période de rationnement, est à cette heure toujours plus costaud que moi. Il suffirait d’une pichenette pour me faire verser dans le fossé et il le sait.
Comme il sait que je ne survivrais pas à la honte d’avoir été maîtrisé par lui. J’ai une réputation à entretenir, que diable !
Hombre , faut t’arrêter ou tu pourras pas rentrer à la casa.
Dans le même temps, il me devance et s’empare prestement de la bouteille que je convoitais.
Fous-moi la paix, Espingouin de mon cœur, et confie cette jolie fillette à Tonton Sam.
Mexicano, pas Espingouin.
C’est la même chose ! Tes aïeux se sont massacrés entre autochtones et Ibères sanguinaires pour donner ton peuple de crevards sous-développés ! Chipote pas, fils de pute, file-moi l’enfant de chœur ou je t’explose !
Pisser dans un violon me conduirait au même résultat. Trop heureux de l’aubaine, Ramón change aussitôt de conversation.
La mamá , si elle allait avec des hommes comme toi, c’était pour qu’on ait à manger.
Arrête ton cinéma de quartier, ou je vais me mettre à chialer.
T’es pas chic ce soir, hombre . Demain, tu regretteras toutes les saloperies que tu me dis.
C’est probable, alors laisse-moi m’imbiber en paix et je jacterai plus.
Au lieu de cela, il fait signe à son collègue de venir à la rescousse. Mine de rien, l’autre a suivi nos derniers échanges et a juste le temps de me saisir sous les aisselles. Un troisième larron assis près de moi au comptoir, et auquel on n’a rien demandé, se ramène dans la foulée pour leur prêter main-forte en me prenant par les jambes.
Inutile de leur résister. Mes muscles ne sont que pâte à modeler. Ils me portent dans la petite pièce derrière le bar et me déposent sans grande précaution sur un vieux divan défoncé. Dans un ultime sursaut de lucidité, je me redresse et vomis sur le carrelage une bonne partie de l’alcool biberonné dans la soirée, avant de sombrer dans une torpeur quasi comateuse.
* * *
C’est du moins ce que Ramón me raconte le lendemain à mon réveil. Car j’ai passé la nuit au Repaire, et sans doute davantage.
Ce n’est pas la première fois. Le patron m’accorde cette faveur dès que mon éthylisme lui abandonne de généreuses coupures sur son comptoir. Je crois qu’il m’aime bien, même si sa cadette me fait plus souvent qu’à son tour de vertigineuses œillades auxquelles je risque fort de répondre un jour ou l’autre par un acte plus conséquent.
Torse nu dans les toilettes, je m’efforce de redonner un minimum de clarté à mes idées embrumées et, malgré le bruit de castagnettes que font mes dents, ne cesse de m’asperger d’eau glacée. Toujours aux petits soins pour moi, Ramón me tend une serviette. Je m’en frictionne avec vigueur, comme si cette nouvelle forme d’autoflagellation pouvait m’aider à reprendre pied dans la réalité. Un rapide coup d’œil dans la glace au-dessus du lavabo m’informe que mon reflet n’a rien de flatteur. Mon visage maigre est plus pâle que jamais, les joues dévorées par des cernes violets, la peau grise, les yeux injectés de sang. C’est à peine si les muscles parviennent à camoufler les os de ma cage thoracique dont le dessin apparaît nettement sous la peau blafarde. Le tableau est pitoyable et, pour la énième fois depuis deux mois, je me promets une sérieuse reprise en main de la bête.
Je suis un rien moche, pas vrai, Ramón ?
Faudrait que tu manges plus, et surtout que tu arrêtes de boire.
Une vraie mère poule !
C’est toi qui me dis ça ? Mais si je deviens sobre, tu perds ton job !
Un gloussement mélodieux vient perturber notre conversation. À peine entrevue, une chevelure blonde décolorée à la Marilyn disparaît dans l’entrebâillement de la porte. Lola, surnom autrement plus sulfureux que son banal nom de baptême Laurence, s’enfuit en riant. J’ai à cette heure d’autres soucis en tête que la retenir. Le moment de lui apprendre les bonnes manières viendra toujours assez vite.
Le patron va pas être content de savoir qu’elle t’a vu ici.
Les épais sourcils de Ramón se rejoignent en un froncement broussailleux.
Qui le lui racontera ? Ta pomme ?
Non, elle est bien assez grande pour s’en vanter toute seule.
Il n’a qu’à mieux tenir sa marmaille. Je n’ai rien demandé à cette pisseuse.
De ses deux mains, Ramón dessine la silhouette opulente de l’effrontée.
Elle te plaît pas ? Je te crois pas !
Elle me plaît. Ou du moins, elle finira par me plaire. Mais peut-être qu’à ce moment-là, je ne serai plus son genre. Dis-moi plutôt comment la soirée s’est terminée hier. J’ai un trou noir monumental en guise de souvenir.
Simon et son frangin t’ont porté sur ton divan.
À force d’y passer des nuits de débauche, ce meuble déglingué m’est naturellement attribué.
Qui est Simon ?
L’autre barman, il est là d’habitude le matin, mais ça lui arrive de faire des heures sup en cas de besoin.
Ah ? Ouais, je vois…
Je comprends surtout que le tableau devait être assez répugnant à contempler.
Et tu nous as dégueulé dessus.
Qu’est-ce que je vous disais ?!
Désolé, mon pauvre vieux.
C’est pas grave, on a eu le temps de se pousser. Après tu as dormi comme un bébé. Le patron a dit de te laisser alors je suis rentré à la casa. Tu roupillais quand Simon est arrivé ce matin et il s’est dit qu’on pouvait attendre pour te remettre les pieds sur terre.
Bon sang de bois, mais quelle heure il est ?
Quatre heures.
De l’après-midi ? Vous charriez les mecs !
Ma montre posée sur le bord du lavabo m’indique que j’ai effectivement fait un large tour du cadran. Je ne me sens pas plus guilleret pour autant, n’aspirant qu’à me blottir dans la douce tiédeur de ma couette.
Je déconne à plein tube, Ramón, ça ne peut plus durer. Tu m’appelles un taxi, le temps que je me sape ?
Ramón est tellement candide. Il me suffit d’énoncer quelques vœux pieux quant à la reprise en main que je promets toujours de faire et il les gobe aussi aisément qu’un œuf cru. La crédulité humaine me fascine, tout comme son illogisme patent. Ramón est barman mais ne supporte pas l’alcoolisme. Cet aspect humaniste de sa personnalité me perturbe. Rétribué pour faire boire ses semblables, il est incapable de choisir entre remplir mon verre vide de soiffard et m’empêcher de l’écluser. Son rêve sociologique le plus délirant est de voir chacun venir au Repaire bavarder et nouer des liens. Sitôt le cul sec d’usage exécuté, on s’en retournerait chez soi, l’œil clair et la langue fraîche, goûter un repos bien mérité et des réveils voluptueux.
À cette seule idée, la chape de plomb qui étreint mon front se fait franchement insupportable. Je ferme les yeux pour ne plus voir la lumière crue tombant de l’ampoule. À tâtons, je boutonne ma chemise et enfile mon blouson avant de gagner la salle du bar.
Avec l’œil sulfureux des filles auxquelles on ne la fait pas, Lola me dévisage, une ombre de sourire plein de promesses au coin des lèvres. Mais seul m’importe mon repos et c’est sans regret que je m’engouffre dans le taxi, après une brève poignée de main à mon sauveur mexicain.
Chapitre 2


Quelques instants plus tard, je suis arrivé à bon port. Planquée sous les toits, ma tanière court peu le risque d’être repérée, tout près du cœur des Épinettes, dans une petite rue reculée derrière le cimetière Montmartre. J’y ai trouvé refuge depuis que ma vie professionnelle m’alloue de grassouillets émoluments. Ici, je suis connu pour être le mari ombrageux de la jolie styliste. La vérité est que Nelly est effectivement ravissante, mais nous ne sommes pas mariés. C’est sa faute, par la mienne. Elle a refusé de m’épouser la seule fois où je lui ai demandé d’être ma compagne devant les hommes et devant Dieu, s’Il existe. Entre nous, si vous ne l’avez pas encore compris, à ce sujet comme à d’autres, j’avoue quelques doutes bien ancrés.
La scène très peu romantique s’est tenue un lendemain de cuite mémorable, presque aussi belle que celle qui me laisse à demi mort aujourd’hui. Sans doute ai-je été poussé à une telle extrémité par la peur de crever seul, plutôt que par la honte de m’être laissé tomber si bas. Quelle que soit la raison pour laquelle un homme demande une femme en mariage, la mienne n’avait rien de très glorieux, même si j’aime assez Nelly pour envisager sérieusement de faire un bout de chemin avec elle.
Cette femme sublime et stoïque m’a tout bonnement ignoré, continuant de siroter son café d’un air absent comme si je n’avais rien dit, le regard perdu dans le bleu d’un ciel printanier pendant que je continuais à me traîner à ses pieds. Fallait-il que je me sente coupable ! Toujours est-il que mes supplications n’y ont rien fait. Sa réponse m’est revenue dans la figure comme un boomerang. Un bon vieux non , définitif et serein.
Nelly sait ce qu’elle veut. Un jour elle me quittera, non par manque d’amour, mais parce qu’elle s’est lassée de devoir toujours m’attendre. Cela fait quatre ans que nous partageons ce cent cinquante mètres carrés avec vue imprenable sur les sépultures de Heine et de Zola. Je crois pouvoir dire que plus grand-chose ne la retient ici, et surtout pas l’espoir de me changer après avoir réalisé l’exploit prodigieux de m’apprivoiser.
Mais mettez-vous à ma place, un seul petit instant. Trouveriez-vous facile d’avouer à la femme aimée que votre boulot consiste à dézinguer tous ceux qui cherchent à mettre des bâtons dans les roues de notre foutue V e République ? Sûr que vous ne verriez que la mallette pleine de coupures usagées reçue en échange des bons et loyaux services.
Je n’ai jamais pu révéler toute la vérité à Nelly, sans doute par lâcheté, même si je me persuade que l’ignorance est la meilleure des protections à lui offrir. Le job de coupe-jarret n’est pas très flatteur pour un époux ou pour le père de vos enfants. Imaginez la conversation du mouflet avec ses potes pendant la récré : « Il fait quoi ton père ? Moi, il est docteur… Et le tien ? » « Ah, mon papa à moi il est charcutier… » « Ah… Et toi ? » « Ben… Le mien, il est tueur à gages… » Pas très reluisant, tout ça, même si le mot gages peut prêter à confusion et laisser imaginer un grand jeu avec tout un tas d’épreuves très difficiles à accomplir. On a beau prétendre dans certains milieux psychomachins bien informés que l’assassin est cousin éloigné du chirurgien ou du boucher quant à ses pulsions, il faut bien admettre que les deux derniers se sont davantage adaptés à notre société pourrie.
Le refus de Nelly a été prononcé d’une voix embrumée de sommeil, mais son esprit était suffisamment vif pour savoir ce qu’il faisait. Je me suis relevé l’air penaud, groggy comme un boxeur envoyé au tapis par un adversaire d’apparence plus chétive. J’ai allumé en tremblotant une Rothmans bleue, puis me suis enfui sous la douche. J’aurais donné n’importe quoi pour qu’elle m’y rejoigne, mais la porte a claqué peu après. Elle est rentrée une heure plus tard, un panier plein de provisions pour la semaine au bout de chaque bras. La bouffe comme compensation. Très féminin tout cela. Je n’ai pas été dupe une seconde. Il faut dire que Ruthie, ma ô combien charmante génitrice, avait les mêmes réflexes.
Nous n’en avons plus jamais reparlé. Nous avons juste continué à vivre comme si de rien n’était. Mais nous savons que ce jour-là, quelque chose s’est irrémédiablement cassé entre nous.
* * *
Cette fois encore, inutile de vous préciser que je ne suis pas attendu comme le Messie réincarné. Des deux pièces qui donnent sur le cimetière et qu’elle a aménagées en atelier me parviennent des bruits de voix, ponctués du vacarme de la machine à coudre. À reculons, parce que j’ai reconnu les interlocuteurs de Nelly et qu’ils me sont franchement antipathiques, je me glisse jusqu’à la porte.
Un silence de plomb succède à mon apparition. Il n’y a pas à tortiller. Je suis plus indésirable qu’un mammouth dans un magasin de porcelaine.
Comme je l’ai deviné, une espèce d’éphèbe blondin est en train d’inspecter les coutures d’un corsage taillé dans un fabuleux taffetas gris perle, si étroit qu’il doit avoir été conçu aux dimensions d’une rescapée des camps. Je ne relève pas son petit sourire pédant et me concentre sur Nelly. La serrant de trop près à mon goût, un trentenaire me jette un regard méprisant. Tant mieux, c’est réciproque. J’emmerde ces deux cousettes désapprobatrices. Ne compte pour moi que le regard sombre de ma moitié qui me transperce comme si je n’existais pas.
Puis Nelly reporte toute son attention sur sa machine.
Autant l’avouer tout de suite : un de mes fantasmes récurrents est qu’elle m’envoie sa bécane à la figure, ou qu’au moins elle me crie dessus, qu’elle râle que je suis une ordure et qu’elle se tire avec un type plus attentionné. Je saurais ainsi qu’elle m’a aimé à défaut de m’aimer encore, qu’elle a un jour espéré quelque chose de moi. Ni elle ni moi ne sommes de grands expansifs, mais dans ce domaine, je reconnais qu’elle me bat à plate couture, ce qui est normal vu le boulot sur lequel elle s’esquinte les yeux. Je m’empresse donc de disparaître pour me réfugier dans la grande salle de séjour, m’effondrant dans un fauteuil. Les yeux fermés, j’attends l’affrontement inévitable. Mais elle tarde à me rejoindre et je m’assoupis un instant.
Lorsque j’émerge de ma torpeur, je la retrouve debout devant moi, les bras croisés, le visage fermé, pas franchement hostile, mais pas davantage follement amoureuse. Vais-je enfin avoir la crise tant espérée, avec tous les reproches qu’une femme de constitution normale devrait m’assener après une nuit et une journée passées au-dehors, sans avoir pris seulement le temps de la prévenir ? Mais non. Si jamais elle a existé, la colère se dissout d’elle-même, comme si le simple fait de me revoir lui suffisait. Moi, cela ne me suffit pas ! Du coup, j’attaque bille en tête.
Tu me fais la gueule ?
Oh, putain ! Dieu sait combien je déteste qu’elle me fixe de la sorte avec ses yeux tellement sombres. Cette femme, c’est de la glace sous le feu. En la rencontrant, vous vous imaginez une Méditerranéenne ombrageuse, mais découvrez au bout du compte l’impassibilité d’un fjord suédois. Son silence continue de me mettre horriblement mal à l’aise, moi qui, sans ciller, suis capable de vider un barillet dans le crâne de n’importe quelle cible vivante ! Aussi j’en rajoute un poil dans le style goujat, fier de l’être et décidé à le rester.
J’ai aucun compte à te rendre.
T’ai-je demandé quoi que ce soit ? rétorque-t-elle d’un ton uniforme.
J’aurais aimé ! Jamais tu ne t’inquiètes de mon sort ?
Ma mauvaise foi accroche une ombre de sourire sur ses lèvres pâles.
Il faudrait savoir ce que tu veux. Certes, nous ne sommes pas mariés.
C’est toi qui as refusé !
Elle préfère ne pas relever le ridicule de mon interjection – qui, je l’admets volontiers, est digne du plus nul des tragédiens antiques – et poursuit son raisonnement.
Mais nous partageons le même appartement et de temps à autre le même lit. Aussi dois-je me ronger les sangs lorsque tu ne rentres pas pendant plus de vingt-quatre heures sans trouver une seconde pour me rassurer sur ton sort ? Autant t’informer tout de suite. J’ai l’intention de mourir le plus tard possible et, dans l’intervalle, de profiter à fond de la vie. Avec ou sans toi. L’anxiété est déconseillée dans ce cas. Donc, je ne m’inquiète plus. Si tu n’appelles pas, c’est que tu ne veux pas ou que tu ne peux pas le faire, ce qui revient au même.
Tu en as marre de moi. Il y a un autre mec dans ta vie ?
Enfin, il semblerait que j’aie réussi à ébranler la façade. Avec un soupir découragé, elle s’assied sur l’accoudoir du canapé qui me fait face. Ses doigts agiles tripotent machinalement un bout de l’étoffe sur laquelle elle travaille. À ce que j’ai eu le temps de remarquer lors de mon entrée dans son atelier, le corsage sera de même couleur et finement incrusté de minuscules perles noires.
Une fois dans ma vie, j’aimerais la voir enfiler une des robes qu’elle exécute pour les grandes gigues filiformes qui promènent d’un air hautain ces merveilles soyeuses sur tous les podiums du monde, silhouettes décharnées à la Giacometti, ondulant des hanches avec excès pour attirer l’œil du chaland sur leurs fesses maigrelettes.
Tu me réponds !
Ma voix est montée d’un cran. Aussi sec, les arpettes déboulent sans crier gare. Sans doute écoutaient-elles aux portes et ont cru que j’allais user de violence. Leurs attitudes vaguement menaçantes sont risibles, mais je n’ai pas le cœur à la plaisanterie. Il me suffirait de si peu pour les réduire au silence.
Un problème ?
Julio Galvani, le plus viril des deux spécimens, n’a pas encore compris qu’il n’est pas nécessaire de me chercher longtemps pour me trouver. Je me lève d’un bond et m’approche de lui, un sourire dangereusement carnassier aux lèvres.
Nelly, tu demandes à tes chevaliers servants de la mettre en veilleuse ou je vais devenir méchant.
Nez à nez, nous devons être cocasses, tels des bouledogues sur le point de s’entre-dévorer. Nelly soupire au vu de la comédie pitoyable et immature que je leur joue, mais accepte de mettre le holà à toute forme d’affrontement.
Tout va bien, Julio. Allez boire un café en bas. Je vous rejoins.
C’est au tour de la gravure de mode aux cheveux filasse de s’interposer.
On est plutôt juste côté timing. D’autant qu’on doit repasser à l’atelier.
C’est sa manière à lui de soutenir son compagnon qui continue de me jauger, pensant sans doute me réduire ainsi à l’état de statue.
Ça ne prendra pas longtemps.
Là, elle me vexe. Nos affrontements ont-ils si peu d’importance qu’elle s’imagine les régler à la vitesse de l’éclair ? Déjà sur le pas de la porte, le prudent blondinet cherche à attirer son copain dans son sillage. La porte claque sur leur départ et ma colère renaît aussitôt.
Je ne veux plus voir ces faces de rat !
On travaille ensemble. Il est normal qu’ils viennent, argumente-t-elle à juste titre.
Rien à battre !
Tu sais ce que représente cette collection pour moi, et les débouchés que j’en attends…
C’est ton problème. Hors de question de les croiser ici !
Mais Nelly connaît par cœur l’argument capable de me faire vaciller.
Cet appartement n’est donc plus le mien ?
Bien sûr que si !
Je peux parfaitement aller m’installer ailleurs, si tu le désires. Je n’ai que l’embarras du choix…
Explicite, la menace me laisse pantelant. Sans Nelly, la vie n’aurait plus de sel. Elle me procure l’équilibre que ma personnalité limite sociopathe réclame depuis toujours pour s’apaiser. Seule la peur de la perdre peut me ramener à davantage de discernement. Je retourne m’asseoir, la tête fourrée au creux de mes mains, l’estomac encore barbouillé par l’alcool.
Pardonne-moi, je suis ridicule.
D’aucuns penseraient que je lui fais le coup de l’apitoiement maximum, ce qui n’est pas entièrement faux. Les mélancoliques sont ainsi. De grands chieurs égocentriques, persuadés que personne ne saurait souffrir davantage qu’eux.
Ça n’a rien à voir avec toi, ajouté-je.
Réponse fourre-tout lorsqu’on cherche à la fois à épargner et à accabler l’autre, rétorque-t-elle.
Par prudence, je préfère revenir à mon premier raisonnement et désigne son atelier d’un signe de tête.
Par pitié, si tu me trompes, que ce ne soit pas avec ce dégénéré.
Ce sont les hommes qui trompent sans quitter le navire. Ils aiment trop leur petit confort. Les femmes, elles, s’en vont. Tu vas me dire que je généralise trop vite… sans doute…
Son honnêteté m’énerve tellement que je me fais avoir et fonce à nouveau tête baissée en cherchant la petite bête.
Tu restes parce que tu as la trouille de vivre toute seule ?
Cesse de faire l’idiot, Sam, veux-tu ? Tu sais parfaitement que j’aime la solitude autant que toi. Je reste parce que je suis bien avec toi. Sauf quand tu bois comme un trou pendant des nuits entières, bien sûr. Et là, ça fait même des semaines que ça dure. Il est normal que je m’interroge sur notre avenir commun, non ?
Son explication ne me rassure nullement. Elle aurait dû dire qu’elle reste parce qu’elle m’aime.
Pourtant, tu as reconnu que tu te moques de savoir ce qui peut m’arriver lorsque je découche sans prévenir, insisté-je d’un ton rogue.
Nelly est une chic fille. Elle déteste blesser même si elle estime la leçon bonne à donner. Cette fois encore, elle l’arrête à temps, trouvant les mots pour me calmer. Du moins, c’est ce qu’elle imagine.
OK, j’admets. Je savais où tu étais, quelqu’un m’a prévenue.
Qui ?
Le barman du Repaire.
Ramón ?
Elle acquiesce d’un hochement de la tête, l’œil perdu dans une rêverie dont je me méfie d’instinct.
Tu le connais ?
Même manège de sa part qui a pour résultat immédiat d’augmenter ma suspicion. Puis elle revient sur terre, s’ébrouant presque comme un chiot.
Il fallait bien que je sache où tu te réfugies quand tu bois.
Excuse totalement bidon à mon sens.
Et vous avez parlé ?
Il a engagé la discussion en me draguant très agréablement.
Ramón t’a quoi ???
Je m’en étrangle, tellement la fureur me prend à la gorge. Ce Mexicain minable ! Dire que j’use et abuse des rares relations qu’il me reste de mon passé de flic pour qu’il ne soit pas reconduit fissa à nos frontières. Voilà qu’il ne trouve rien de mieux pour me remercier que de pirouetter autour de ma compagne ! Ingratitude manifeste d’immigré ! Qu’il ne compte plus sur moi pour truander ses papiers déjà à moitié falsifiés.
Nelly ne se doute pas une seconde du raisonnement ségrégationniste que ses propos ont réveillé en moi. Elle se lève, met la jupe devant elle et se regarde dans un grand miroir en pied pour envisager le travail à effectuer. Puis elle me sourit. Aussitôt je ressens l’impression odieuse d’être un mouflet de 5 ans en train de faire son caprice quotidien. Elle se régale de ma colère, goûtant une vengeance bien méritée.
Nous avons parlé de toi. Il t’aime beaucoup. Chapeau, mon vieux, tu es fort pour te rendre agréable aux autres quand tu en fais l’effort. Il te trouve drôle, gentil et il n’est pas le seul. Tu as ton fan-club là-bas, tout un tas d’alcoolos pathétiques que tu dois séduire en leur payant des tournées. Je n’ose imaginer la nature de vos discussions lorsque vous êtes tous ivres morts.
Nelly…
Mais la femme de ma vie lève une main intraitable. Elle en a vraiment marre de moi et de mon comportement de soiffard dépressif, aucun doute à ce sujet. Hélas !
Ramón est plutôt bel homme. Je penserai à lui le jour où je te quitterai. J’ai toujours rêvé de visiter le Mexique. D’autant que lorsque j’ai prononcé ton nom, une espèce de poupée Barbie à peine pubère et à l’avant-scène assez impressionnante m’a fusillée du regard comme si tu lui appartenais. Tu pourras toujours te consoler avec elle, si ce n’est déjà fait.
Je me lève d’un bond pour la contredire, mais elle s’est déjà échappée à l’autre bout de la pièce.
En attendant de faire plus ample connaissance avec ton ami Ramón, je lui ai laissé mon numéro de portable pour le cas fort probable où tu ferais une escale prolongée dans son établissement et qu’il puisse me prévenir. C’est ce qu’il a fait hier soir, pendant que tu ingurgitais cette infâme boisson dont le parfum subsiste encore dans ton haleine pestilentielle.
Le sermon est terminé. J’en ai bien perçu les deux principaux messages : Nelly est prête à tomber dans les bras du premier venu si je continue à tirer sur la corde, et Lola a des vues sur moi. Il va me falloir jouer serré, savoir exactement ce que je veux pour ne pas tout faire foirer avec ma délicatesse habituelle. Nelly est la première personne avec laquelle je me sente en harmonie presque totale, la perfection n’étant pas de ce monde. Ce n’est pas une greluche et un Mexicain de pacotille qui vont parvenir à mettre le foutoir dans notre vie. D’instinct, je comprends qu’il me faut mettre le paquet pour obtenir son pardon.
Alors, l’air contrit, je m’avance vers elle, la prends dans mes bras où elle reste sans bouger, le menton posé sur mon épaule. Si ses bras ne serraient un tant soit peu ma taille, j’aurais de sacrés doutes quant à son plaisir d’être contre moi. Dans mon cou, je sens son souffle lorsqu’elle murmure l’indicible à mon oreille.
Tu abuses largement de ma patience. Je ne suis pas différente des autres. J’ai besoin d’être désirée et je déteste qu’on m’oublie.
Comment veux-tu ?
Tu as dépassé les limites de l’inacceptable depuis trop longtemps. Si je ne te fais plus de bien, je préfère qu’on se quitte bons amis.
Inutile d’en entendre davantage. D’autorité, je prends son visage entre mes mains et l’embrasse très longuement pour la contredire. Malgré l’haleine qu’elle a décrite de manière guère flatteuse un peu plus tôt, elle se laisse faire.
C’est le moment que choisit mon portable pour sonner deux fois, s’arrêter, puis recommencer. Cela fait un sacré bail que ce putain de signal n’avait pas retenti. Il ne me manquait pas et ne peut tomber plus mal.
Lorsque Nelly et moi avons décidé de vivre ensemble, je n’ai exigé qu’une chose d’elle : ne jamais utiliser mon Samsung. Elle a accepté sans rien demander, se doutant à force de l’entendre à intervalles réguliers que cet engin était un élément important de ma vie. Quand je vous dis que cette femme est une perle et que je la gâche ! Alors pour la première fois, j’hésite à obéir au doigt et à l’œil sitôt qu’on me siffle.
C’est elle qui me délivre, l’air désabusé.
Vas-y, Sam.
Tu me mets dehors ?
Non, je sens juste que le devoir t’appelle, ironise-t-elle. Et puis Pierre et Julio vont remonter si je ne les rejoins pas. Il est plus sage que vous vous évitiez en ce moment, tu ne crois pas ?
Mon air incrédule et malheureux la fait sourire. C’est déjà ça !
Chapitre 3


Ces mystérieux appels sont fondamentaux dans mon métier. Ils m’avertissent du besoin imminent que l’on va avoir de mes talents particuliers. Contrairement à un fantasme ordinaire, le rendez-vous n’a pas lieu dans un parking miteux, près d’une supérette de quartier ou à un carrefour de banlieue excentrée. Non, l’usage veut que je sois convié dans un immeuble moderne et impersonnel à souhait, bien à l’abri des regards indiscrets. La localisation des bureaux a changé une fois, suivant les desiderata du pouvoir en place, sans doute en vue de favoriser la ville d’un de ses élus, abandonnant ainsi le centre de la capitale pour s’installer dans la proche banlieue friquée.
Le scénario, lui, ne varie jamais et en cela se veut rassurant. Je montre d’abord patte blanche à différents plantons, lesquels ignorent tout de moi et s’acquittent donc religieusement de leur mission de contrôle, notamment en me délestant de mon mousqueton si jamais je le trimbale avec moi. Puis je gagne les étages, enfile un dédale de couloirs impersonnels au bout duquel m’attend le même gratte-papier depuis une décennie, dont je n’ai strictement aucune idée des attributions dans ce lieu. Ce type, charmant au demeurant, a la passion des papillons au point d’avoir transformé son antre en un véritable musée. Affalé sur son siège, le plus souvent les orteils posés en éventail sur son bureau, il m’accueille d’un large sourire, comme s’il se faisait une joie de revoir un vieux pote après de longues années d’absence. Puis il reprend pied dans la réalité, au propre comme au figuré, tend le bras par-dessus sa table jonchée de piles de papiers, saisit une enveloppe de papier kraft scellée en bonne et due forme qu’il me remet en me rappelant mon droit d’en étudier le contenu aussi longtemps que je le souhaite du moment qu’il ne sort pas de l’immeuble.
Je rejoins alors le bureau mitoyen. En général, un quart d’heure me suffit pour mémoriser l’ensemble – photos, adresses et noms en tous genres –, déposer le dossier dans un coffre-fort laissé fort opportunément ouvert dans l’attente de ma venue, dont je n’omets pas de claquer la porte par sécurité, puis retourner voir mon lampiste. Celui-ci profite invariablement de la deuxième partie de notre entrevue pour me narrer avec force détails ses dernières chasses au lépidoptère et exhiber ses plus fameux trophées dont je n’ai strictement rien à foutre. Aussi, lorsque je parviens à interrompre sa logorrhée, c’est pour activer le mouvement et enfourner dans la poche intérieure de mon blouson une seconde enveloppe, tout aussi cachetée que la première mais contenant un acompte en petites coupures, rétribution d’un travail qui s’achèvera avec l’obtention d’un troisième pli, beaucoup plus épais que le précédent.
Entre les deux m’échoit l’immuable mission de gérer l’art et la manière pour résoudre en douceur l’insoluble problème posé.
* * *
Cette fois, la mise en route est différente du tout au tout, ce qui a le don de me déplaire souverainement. J’ai beau être nomade dans ma vie quotidienne, je m’astreins à une précision d’horloger helvète dès qu’il s’agit de mon labeur. Cette rigueur me sert avant toute chose à rester en vie, excellent motif à mon sens pour ne pas déroger à des habitudes spartiates si profondément ancrées. Quel humain aime voir sa petite routine bouleversée, surtout s’il s’agit de risquer sa peau ? Je fais un boulot où la réussite tient d’un savant mélange de discrétion et de minutie. Comme je l’ai déjà dit, mes sinistres tendances cafardeuses ne s’expriment qu’en période de désœuvrement.
Donc, contre toute attente, sitôt le contact établi, je suis convoqué dans le bureau d’un technocrate du ministère de la Défense, encore cravaté de près malgré l’heure tardive du rendez-vous. Sans doute en vue de m’amadouer, il me tend une main que je me refuse à seulement effleurer, la devinant moite par expérience. Le bougre s’en étonne un peu, guère habitué à ce type de comportement. D’autant que malgré son invitation à m’asseoir en face de lui, je persiste à camper sur mes positions et mes deux pieds, attendant qu’il m’explique la raison de ma présence dans ces murs.
Je profite aussi de l’instant pour examiner d’un œil perplexe les vastes fresques qui ornent le plafond de son bureau, scènes quelque peu égrillardes et même carrément obscènes sous couvert d’être mythologiques. Ils ne s’ennuient pas, nos gouvernants, lorsqu’il leur suffit de lever les yeux au ciel pour s’envoyer en l’air ! La pièce devait servir autrefois de boudoir coquin.
Soyez le bienvenu, Monsieur Wiener. Mon nom est Philippe Brignoux. Je travaille pour le cabinet du Ministre.
Le soupçonnant fort de ne pas partager mon sens de l’humour, j’évite de lui répondre que cela me fait une belle jambe et que, lorsque j’en aurai deux, je me mettrai en short.
Qu’est-ce que je fabrique ici ?
Mon ton rogue le prend de court. Je n’ai jamais prétendu être féru de diplomatie.
Euh… Mais ma foi, vous devez vous en douter, vous êtes coutumier de ces choses-là…
L’entrevue vient de commencer et ce digne diplômé de notre école nationale d’administration – sans majuscules, s’il vous plaît ! – m’agace déjà avec ses imprécisions elliptiques. Il faut dire que j’ai pour habitude d’appeler un chat par son nom !
Justement… Les traditions sont faites pour demeurer constantes, et vous venez les chambouler. Je n’ignore pas que la période est sombre, mais de là à me convoquer ici, je vais finir par croire que nous sommes en situation d’état de siège.
Brignoux laisse échapper un soupir décontenancé. Est-ce la situation, singulière pour un rond-de-cuir, ou ma trombine patibulaire qui le met mal à l’aise ? Les deux sans doute, car il se met à minauder comme une vieille grenouille de bénitier.
Citer des noms équivaudrait à prendre des risques inutiles.
Aussi sec, je le salue bien bas.
Désolé. Si vous commencez comme ça, je crains fort d’être obligé de mettre un terme immédiat à cette entrevue. Et quand vous aurez davantage de billes pour envisager de seulement user de mes services, utilisez les canaux habituels et adressez-vous à qui de droit.
À peine ai-je posé la main sur la poignée de la porte que mon oiseau chauve orné de lunettes d’écaille m’apostrophe.
Attendez ! On peut en discuter, non ?
Mon air sceptique l’oblige à se découvrir davantage.
Donnez-moi juste une seconde.
Le temps pour lui de contacter son secrétariat par téléphone. En attendant, je m’octroie le droit d’allumer une Rothmans malgré son regard réprobateur. La loi Évin, je me la mets où je pense.
Nous ne sommes pas longs à attendre. À peine quelques secondes plus tard, une porte s’ouvre à l’autre bout de la pièce. Décidément, cette vieille vache de Cheminard ne vieillit pas. Il semble même en meilleure forme que moi malgré la décennie qui nous sépare. Homme de taille moyenne, sa carrure impressionnante est moulée dans un costume de laine gris souris à chevrons. Seuls les cheveux autrefois couleur charbon se font poivre et sel. Je le soupçonne d’ailleurs de les soumettre à des rinçages par pure coquetterie, ce qui met en valeur son teint naturellement mat.
Après un petit signe de tête entendu à l’énarque de service, il s’avance vers moi la main tendue, un sourire engageant aux lèvres comme si nous étions de vieux potes. C’est loin d’être le cas. Cette fois, il m’est impossible de me défiler. Nous nous secouons donc la louche, sa poigne me broyant les phalanges.
Ce vieux Sam ! C’est un réel plaisir de te revoir.
Pas partagé, Roland, comme tu le devines sans peine.
Son sourire se fige en un mince rictus de haine. Ses yeux bleu très clair assortis à sa chemise tentent de me congeler sur place. Mon peu d’enthousiasme ne devrait pourtant guère le surprendre. À plusieurs reprises, il a été victime de cette franchise légendaire qui m’a valu tant de remontrances, mais dont je ne me départirais pas pour tout l’or du monde.
Après un passage sportif chez les paras, Roland Cheminard a sévi comme moi chez les flics. Je ne l’ai jamais aimé et l’estime encore moins. Doté d’un sens politique certain, il a gravi les échelons jusqu’à devenir le Monsieur numéro deux de l’officine ultra secrète qui m’emploie. Il m’est donc parfois nécessaire d’en découdre avec lui. Ce soir, je dois avouer que je suis presque content de le voir, comme s’il crédibilisait par sa présence l’entretien en cours.
Le Gros est mort ?
J’agrémente ma question d’un large sourire goguenard. Il feint de ne pas goûter ma plaisanterie.
Tu te trouves spirituel ? Il serait déçu d’apprendre que tu le surnommes ainsi.
Un haussement d’épaules lui fait comprendre que j’ai passé depuis belle lurette l’âge d’être sermonné comme un collégien.
Alors, je te fais la traduction. Rivail est au courant ?
Comment veux-tu qu’il en soit autrement ? Tu le connais.
* * *
Je veux, mon neveu, depuis le temps que je travaille pour Roger Rivail. Il a été le premier et le seul à tirer au mieux parti de mes capacités, que d’autres jugeaient trop dangereuses. À l’époque, j’étais encore dans la police et on le voyait parfois traîner ses guêtres dans les couloirs. On ouvrait la porte du bureau d’une huile de la maison et on entrevoyait son éternel complet rayé de mafioso, dont la coupe sur mesure parvenait à épouser presque élégamment sa circonférence démesurée.
Des légendes de couloir traînaient à son sujet, le dépeignant comme une sorte de référence ambulante, conscience inévitable du pouvoir en place. Les mieux renseignés allaient jusqu’à prétendre qu’il était indéboulonnable, dans le genre éminence grise des ministres de l’Intérieur successifs, quelle que soit leur famille politique d’origine. Sa carrière au sein de la flicaille était qualifiée d’irréprochable et personne ne pouvait expliquer la raison qui l’empêchait de profiter d’une retraite bien méritée dans son Limousin natal.
En le croisant, je bénéficiais du rare privilège de ne pas être un inconnu à ses yeux. À qui ou à quoi devais-je cet honneur, je ne l’ai appris que plus tard. Mais à chacune de nos rencontres, il posait sa main dodue sur mon épaule, accolade que d’aucuns m’enviaient comme si Dieu en personne me mettait le doigt dessus, remake inattendu du plafond de la chapelle Sixtine où je tenais bien malgré moi le rôle d’Adam. Ce genre d’apanage me laissait indifférent. Voire je m’en méfiais carrément. Je préférais donc penser qu’il s’agissait du comportement d’un original, mais finissais par trouver lassante la pantomime qu’il me forçait presque à exécuter.
* * *
Cheminard me prend par le bras et me ramène au centre de la pièce en même temps qu’à nos moutons. Si j’avais su à cet instant que le suivre équivaudrait à mettre le pied dans un merdier puissance mille, j’aurais fui à toute vitesse ce bureau de malheur. Comment n’ai-je pas deviné l’évidence ? Mon flair m’a abandonné au pire moment. Le début de la fin ?
Le commis zélé, soulagé de voir les choses revenir à la normale, reprend de plus belle.
Monsieur Cheminard assure que vous êtes le meilleur.
C’est vrai.
Mon regard fusille Brignoux qui se fige dans un sourire crispé, pas si à l’aise qu’il voudrait le laisser croire dans ses Weston à mille euros la paire.
Alors qu’on ne me le propose plus, je vais me vautrer dans un fauteuil Louis XVI. Si jamais il est possible de se prélasser sur un siège dur comme la pierre !
Donc ! Qu’est-ce qui empêche le Gros d’être parmi nous ce soir, s’il n’a pas cassé sa pipe ?
Il est en convalescence. Un léger pépin de santé, marmonne Cheminard d’un air chafouin.
Excuse classique lorsqu’on cherche à se faire oublier.
Ce qui n’explique pas la raison pour laquelle la procédure est modifiée… Qu’est-ce qu’on fout chez les troufions ?
Me voilà presque en train de regretter mon lépidoptériste. Brignoux décide de jouer la mouche du coche. Au moins, on reste dans l’insecte.
Une affaire des plus délicates…
C’est toujours le cas.
… où la plus grande discrétion est requise.
Avide d’éviter les salamalecs dont ce guignol abreuve les foules électorales au travers de discours pondus pour son ministre de tutelle également élu de la Nation, je poursuis mon travail de sape en le renvoyant illico presto dans ses buts.
Vous me joueriez la scène un peu moins hollywoodienne et atterririez sur le plancher des vaches, que j’en serais très heureux.
On n’a pas dû l’habituer à être malmené de manière aussi discourtoise. Désarçonné, il cherche un appui auprès de Cheminard et lit dans le regard métallique l’encouragement à persévérer. Il déglutit donc bruyamment avant de reprendre son baratin à l’usage des débiles mentaux.
Vous n’êtes pas sans savoir que le gouvernement souhaite mettre en place de grands projets en vue de renforcer la compétitivité de notre industrie sur le plan international, notamment en créant des synergies en matière de recherche.
J’esquisse un sourire en forme de grimace avant de le couper.
Si vous cherchez un intello, voire un scientifique, vous vous êtes trompé de porte.
Il ne relève pas la pique et poursuit sa conférence, galvanisé par son élan patriotique.
Certains aimeraient voir avorter ces tentatives. Une alliance dans le domaine de la Défense est particulièrement menacée aujourd’hui. L’échec des négociations mettrait en péril l’intérêt supérieur de l’État.
Tout de suite les grands mots. Je pousse un soupir que j’aimerais éloquent. S’il savait ce que je fais de l’intérêt supérieur de l’État, il perdrait beaucoup de sa morgue.
Quel genre de menaces ?
Nous ne pouvons vous le révéler.
Tout cela ne me tranquillise guère. Je connais toujours la raison nécessitant mon intervention musclée et définitive et il n’est pas dit que je me laisserai entuber par un technocrate. Je me tourne donc vers Cheminard pour obtenir des précisions.
Roland, explique à ce monsieur qu’il aurait tort de se gausser impunément de ma trogne, sauf s’il veut le regretter toute sa chienne de vie, bien entendu.
Calme-toi, Samuel, contrairement à nous, monsieur Brignoux n’est pas habitué à ce type de situation.
Pourtant, il n’y a rien de compliqué là-dedans. Soit je sais tout ce qu’il est nécessaire de connaître pour ne rien négliger et m’en tirer sans bobo. Soit on arrête les frais.
C’est vraiment top secret.
Cheminard refuse de m’affranchir. Ce devrait être un authentique signal pour m’inciter à mettre les bouts. Pourtant, je laisse mon séant bien ancré dans la tapisserie. Je vieillis, même si je râle.
Tu m’évites les platitudes, Roland, s’il te plaît. Si c’est une affaire d’État, utilisez les services spécialisés. Ils coûtent bien assez cher au citoyen. Et quand tu auras vraiment besoin de liquider des gus dans des affaires où nulle autre procédure n’est envisageable, préviens-moi.
Vous ne croyez pas en la loi de la République !
Même Cheminard semble un peu déboussolé par le glapissement de l’énarque. Cela me rassure. Il n’est pas complètement dupe. Au prix d’efforts surhumains, je parviens à conserver mon sang-froid. Mais le fonctionnaire est moins prompt à se calmer.
Car vous n’êtes pas seulement un tueur ! Vous êtes aussi un ivrogne !
Je me sens blêmir. Mes tendances éthyliques relèvent du secret de Polichinelle pour Rivail et ses troupes. De là mon inaction forcée pendant de longs mois. Mais qu’un haut gradé de l’administration me renvoie mes torts en pleine figure rend la pilule impossible à avaler.
Et alors ?
Vous donner trop de détails équivaut à courir le risque que vous racontiez tout à un compagnon de beuverie.
Je me jetterais sur lui et lui rectifierais le portrait rendu cramoisi par la colère, si Cheminard n’avait le sain réflexe de me saisir à bras-le-corps pour me ramener à un comportement moins belliqueux. Par magie, le teint de Brignoux profite de ce retournement inespéré de situation pour recouvrer une palette plus pastel, hochant la tête d’un air presque contrit. Sans doute a-t-il compris le risque couru par son nez de se muer en une patate à la Belmondo, ce qui ne servirait guère sa physionomie. Je n’en reste pas moins sur mes gardes, très loin de mon flegme habituel, arpentant la pièce de long en large sans parvenir à me détendre.
Votre petit jeu à la con va durer encore longtemps ?!
Revenant vers le bureau derrière lequel Brignoux s’est retranché, je pose mes deux poings gantés de noir sur la marqueterie impeccablement cirée. Cheminard me suit à la trace, prêt à intervenir. Savoir que je les inquiète me réjouit.
Mais quel con je suis de m’en satisfaire !
Guidé par un subit instinct de survie, Brignoux décide de passer aux choses sérieuses. Ouvrant un tiroir, il y prend la fameuse enveloppe bien gonflée aux entournures et me la tend prudemment. Une seconde beaucoup plus petite l’accompagne, qui semble remplacer le dossier rituel. Comme les deux ostrogoths s’attendent à ce que je la décachette, je m’exécute. La photo d’un homme y est glissée. Il doit avoir une petite quarantaine d’années. Une adresse est notée au dos, juste au-dessous de son nom.
Même si le visage immortalisé à réduire en purée ne m’est pas inconnu, je ne cache pas ma surprise.
Vous vous foutez de moi ? Éliminer ce guignol ? En quoi peut-il menacer la Nation ? Vous n’avez qu’à l’acheter.
Cheminard ricane d’un air méprisant.
Il est riche à millions et prétend avoir besoin de laver sa conscience.
Comme s’il en avait une. Avancez plus de fric, voilà tout.
C’est notre problème. Le tien est d’empêcher ce fouteur de merde de déclencher un raz-de-marée avec ses pseudo-révélations !
Il a fouillé dans le bureau du paternel et a trouvé des papiers compromettants ? Il a entendu des choses qu’il n’aurait pas dû découvrir ? Et même si son vieux est mouillé, pourquoi irait-il le balancer ?
Cheminard esquisse un geste agacé sans répondre. Car il est vrai qu’un détail me turlupine. Jusqu’à présent, toutes mes victimes ont été des salopards notoires, dangereux criminels ou terroristes potentiels ou avérés. Parce que la voie légale s’avère trop lente pour les stopper dans leur marche destructive, le gouvernement en place, quelle que soit sa couleur politique, se pince le nez très fort pour ne pas sentir le relent d’abus de pouvoir et se résigne à me faire intervenir, ou l’un de mes rares homologues. Mon patronyme ne figurant a priori sur aucun document officiel, le risque que je sois identifié par les enquêteurs est quasi nul. Enfin, je n’ai jamais ressenti aucune réticence à faire passer une ordure de vie à trépas.
C’est pourquoi, ce soir, ma proie me semble plus proche du misérable fantoche que du dangereux psychopathe ou du djihadiste illuminé.
Le Gros est vraiment au courant ? insisté-je.
Le jour où il acceptera d’être mis de côté, c’est qu’il sera mort.
C’est toi qui le prétends vivant.
Tu fais vraiment chier, Wiener !
Cela devait arriver tôt ou tard. Je n’ai plus droit au familier Sam. Cela me rassurerait presque. J’affiche aussitôt un sourire réjoui.
Je sais, je t’ai toujours fait cet effet laxatif, plaisir que je n’ai nulle envie d’abandonner.
Cheminard serre les dents. Faut-il qu’il ait besoin de moi pour s’écraser si facilement. Je ne suis pas crédule. Dès qu’il le pourra, il me réservera un chien de sa chienne. En temps normal, j’insisterais avec plus de virulence. Au fond, que m’importe ce type dont le destin vient d’être scellé ? Brignoux se croit alors obligé de renchérir sur Cheminard.
On nous a assuré que vous seul accepteriez de le faire.
Je préfère rentrer dans son jeu pour relever l’affront.
Qu’on aille se faire foutre, surtout s’il s’agit du Gros ! Ça ne peut lui faire que du bien !
Tu acceptes la mission, oui ou merde ? s’interpose Cheminard.
Je hausse les épaules. L’occasion est belle pour m’arracher malgré moi des bras gluants de l’alcoolisme et reconquérir ma belle, s’il n’est pas trop tard. De plus, si je refuse leur proposition, je cours un réel danger, puisque je connais leur objectif totalement inavouable et arbitraire.
Pas avant une petite semaine, il faut que je me remette dans le bain.
Tu n’as pas à en sortir !
Je t’emmerde, Roland, c’est à prendre ou à laisser.
Ma menace les déstabilise, j’en mettrais ma main au feu. Chacun use du pouvoir qui lui échoit. Le mien est le fruit de ma réputation. Les zigues qui me font face n’ont apparemment d’autres choix que de requérir mes services, car, sans me vanter, je dois être l’un des seuls à pouvoir tuer de sang-froid. Cheminard le sait, mais il est à bout d’arguments. Je le tire d’affaire par une fausse révérence en forme de pied de nez.
Je n’abuse pas davantage de votre temps que je devine aussi précieux que le mien.
Le pli en papier kraft glissé sous mon bras, je vais sortir du bureau par la porte dérobée qui m’a vu entrer, lorsque Cheminard me rappelle à la raison.
Encore une minute, si tu veux bien.
Je me retourne de mauvaise grâce, attendant qu’il précise la teneur de son interpellation.
Voilà… On apprécierait en haut lieu que ça ait l’air d’un suicide.
Pourquoi faut-il qu’il y ait toujours des types qui parlent pour ne rien dire ? Il n’est écrit nulle part que des ronds-de-cuir vont m’apprendre mon boulot !
Et inutile d’emporter un quelconque document ou un PC quand tu seras chez lui, des nettoyeurs passeront derrière toi.
Je marque un temps d’arrêt. Jamais je n’ai eu à faire autre chose que tuer. Je sais que derrière moi, d’autres larbins font le ménage quand c’est nécessaire. Pourquoi aujourd’hui Cheminard prend-il soin de me spécifier le périmètre de mon intervention ? Qu’a donc ma cible à révéler de si dérangeant, que je ne dois découvrir sous aucun prétexte ? En face de moi, Cheminard se mord les lèvres d’un tic nerveux. Il doit déjà regretter d’avoir parlé trop vite et s’empresse d’apporter une réponse passe-partout à mon hésitation instinctive.
Ne discute pas, Wiener, ça nous dépasse.
Tête de lard je suis, tête de lard je reste. Pourtant cette fois, j’aurais vraiment dû me méfier.
Chapitre 4


Tu t’es remis à courir.
Ce n’est pas une question, juste une constatation exprimée à voix haute qui n’appelle pas de réponse. Entre nous, six mots d’affilée, c’est déjà énorme, puisque Nelly me bat froid depuis ma réanimation inespérée par la Cellule. Elle dormait encore quand je suis sorti. Cela fait une semaine que j’ai repris l’entraînement et, ce matin, j’ai encore accéléré la cadence. Alors, c’est sans aucun complexe que je m’écroule sur une chaise dans la cuisine.
Usé, dépassé, lessivé, le gars Wiener ! J’ai cru crever mille fois en crachant mes poumons, pestant en moi-même contre la frénésie avec laquelle je continue à tirer sur le filtre lorsque tous les experts assurent que le tabac et la nicotine sont nocifs pour ma santé. Mais il était hors de question de reculer et, après quinze kilomètres éreintants dans le petit jour montmartrois – c’est-à-dire tout en descentes et en grimpées, histoire de bien épuiser le chaland –, je suis à ramasser à la petite cuillère, cramoisi, le tee-shirt en eau et les aisselles sacrément odorantes.
Debout devant la cuisinière, Nelly attend patiemment que l’eau frémisse pour la verser dans la théière. D’ordinaire, elle me concocterait un jus de citron tiédi pour me purifier les intestins. Là, je reste avec mes toxines et mon foie encrassé.
J’ai le temps de prendre une douche ?
Ce serait plus agréable.
Je ne relève pas le ton caustique dès le matin. Je préfère me concentrer sur le fait qu’elle aligne enfin des phrases et vais me réfugier sous l’eau, faisant alterner jets glacés et brûlants pour me tonifier. Dans l’appartement voisin, la voix sucrée guimauve de Mylène Farmer piaille sur la bande FM son dernier tube inaudible, affligeant de connerie gratuite, à laquelle j’oppose une vaillante résistance en gueulant l’air de Papageno : … Die, welche mir am liebsten wär… wär sie mein Weib und ich ihr Mann {2} … Mais ne nous plaignons pas, je n’ai pas à subir une de ces gueulardes, canadiennes ou pas, qui chantent toutes pareillement leurs rengaines formatées pour plaire à la multitude bovine des auditeurs.
Rasé de près et propre comme un sou neuf, je reviens en sifflotant Mozart dans la cuisine. Il me faut quelques minutes pour me beurrer un monceau de tartines, car la course a pour conséquence de décupler mon appétit. J’attaque donc avec enthousiasme mon repas agrémenté d’un bol de müesli bio, donc au bon goût de carton bouilli, et un jus d’orange que je me suis pressé tout seul comme un grand garçon. En face de moi, Nelly sirote son thé d’un air absent, bien loin de partager ma belle voracité.
Tu ne manges pas ?
Ce changement met aussitôt en branle tout un bataillon de signaux d’alarme dans mon crâne de piaf.
Tu es malade ? D’habitude, tu dévores.
Et si on changeait les habitudes ?
Oh, oh ! Voilà qui est clairement un mauvais point pour ma pomme. Serais-je devenu une mauvaise habitude ?
Tu m’en veux toujours ?
Elle lève les yeux au ciel.
Mais non, je n’ai pas faim, voilà tout. Cesse de te prendre pour le nombril du monde.
Elle voudrait me faire comprendre qu’elle me considère comme un crétin de base qu’elle ne s’y prendrait pas autrement. Le problème est que j’ai d’autres chats à fouetter. Alors, je me contente de sa version sans pousser plus avant l’enquête quant à ses nouvelles coutumes alimentaires.
Tandis qu’elle reste à rêvasser, ce qui – ça aussi – ne lui ressemble guère, je vais m’habiller, abandonnant la vaisselle sale sur la table. Je paie assez cher les services d’une femme de ménage portugaise de la première génération – et donc, sans revendication d’aucune sorte – pour ne pas trimbaler mon bol jusqu’à l’évier. Quand je reviens, ma dulcinée n’a pas bougé d’un poil. Son joli visage repose sur ses deux mains jointes et ses yeux graves se lèvent vers moi.
Tu fais quelque chose de spécial aujourd’hui ? lui demandé-je.
À part le boulot, j’ai ma séance chez Marais, comme tous les mercredis. (Omniprésent, le lacanien !) Et toi ?
L’agressivité reste explicitement sous-jacente.
Rien, des bricoles.
Filer un mec gênant, me renseigner sur ses habitudes, au besoin le descendre si l’opportunité se présente. Rien que de très banal en somme.
À te voir reprendre soin de ta santé, j’imagine que tu ne vas pas tarder à mettre les voiles, pas vrai ?
* * *
Ce qu’il y a de bien avec Nelly, c’est qu’il n’est pas nécessaire de lui répéter cent six mille fois la même chose. Avec un stoïcisme digne d’Épictète, elle a vite compris que me tirer les vers du nez relevait du fantasme pur et simple. La première fois que j’ai fait mon sac devant elle, elle a eu la politesse de se montrer surprise. Lorsque je l’ai avertie qu’il m’était interdit de lui expliquer quoi que ce soit, qu’il lui fallait m’accepter avec ce petit travers ou me laisser tomber, elle n’a rien répondu. Elle a juste levé un sourcil hésitant, puis s’est détournée de moi et a quitté la pièce.
Vous dire que je n’ai pas tremblé le temps qu’a duré ma mission serait mentir, persuadé qu’à mon retour, elle serait au bout du monde, sortie à jamais de ma vie. Mais non. Je l’ai retrouvée assise derrière sa satanée machine à coudre. À mon entrée, elle m’a regardé comme si j’étais sorti une heure auparavant pour faire une course. Puis elle a terminé son ourlet avant de m’autoriser à la serrer dans mes bras, manière habile de me faire comprendre que je lui avais manqué mais qu’elle n’était pas à mes bottes et n’accourait pas dès que je la sifflais.
J’ignore totalement ce qu’elle s’imagine quant à mes activités. Elle n’ignore rien de mon goût pour le jeu et en déduit sans doute que mes revenus importants et irréguliers viennent de parties gagnées auprès de partenaires plus qu’aisés. Elle ne se trompe qu’à moitié, car officiellement, c’est-à-dire aux yeux du Trésor public, c’est là ma condition de retraité précoce de la fonction publique. Le reste, même s’il regarde la République, ne dépend finalement que de moi.
* * *
Aujourd’hui encore, Nelly me jauge du coin de l’œil, pas dupe pour un sou de mes circonlocutions. L’idée qu’elle puisse me demander de renoncer à accomplir mon boulot me fait devancer ses plans, si jamais elle en a eu.
En effet, ne compte pas trop sur moi dans les jours qui viennent. Ça ne devrait pas être très long. Ensuite, on ira faire un tour sur la côte normande, si ça te chante.
Je me mords aussitôt les lèvres, pas fier de ma muflerie. J’ai en effet pris la mesquine habitude machiste et bourgeoise de l’emmener dans un coin douillet dès qu’une seconde enveloppe vient arrondir les liquidités déjà considérables de mon compte bancaire. Pourtant, je déteste ces types qui croient pouvoir acheter une femme avec quelques chèques habilement distribués de-ci de-là.
Si ça me chante. Tu as de ces expressions.
Elle semble à cet instant tellement découragée que je la prends aussitôt dans mes bras. Elle s’y fait molle comme une poupée de chiffon.
Moi, ça me chanterait beaucoup !
Tu me fatigues, Sam. On verra si je suis libre.
Elle n’ajoute rien et je reste inquiet. Que veut-elle dire ? Compte-t-elle me larguer sans prévenir ? A-t-elle un déplacement prévu de longue date dont je ne me souviens plus ? Certes, il m’est interdit d’être jaloux ou d’exiger des explications lorsque je reste moi-même muet quant à mes occupations. Il n’empêche que mon sang se met à bouillir dans mes veines et l’inquiétude assombrit quelque peu mon regard.
Qu’est-ce que tu veux dire par libre ?
Cette fois, elle s’arrache à mon étreinte comme si mon corps la brûlait vive. Son ton se fait cinglant.
Tu le fais exprès ? Quelle conne je suis, à la fin !
Je reste à la regarder d’un air perplexe. Qu’ai-je oublié d’essentiel ? En cette seconde que je ressens fondamentale pour la pérennité de notre couple, la déchéance de mon cerveau attaqué par le bourbon se fait tristement sentir. La colère de Nelly redescend aussi vite. Mon cas est jugé.
Tu me fatigues avec tes sempiternels fantasmes de trahison pseudo-conjugale. Simplement, j’ignore si je serai disponible quand tu daigneras te préoccuper de ma petite personne, nuance.
Elle est en rogne et a décidé de me le faire payer.
Écoute, le moment est mal choisi, je suis pressé ce matin.
Avec toi, ce n’est jamais le moment.
À mon contact, elle n’a eu aucun mal à perfectionner sa disposition naturelle pour la raillerie sous toutes ses formes.
C’est vrai, c’est dommage, pour une fois que tu as les idées claires ! ajoute-t-elle, devinant sans difficulté mes plus intimes pensées.
Le sarcasme est mérité. Je fais donc mon mea-culpa.
OK, je suis un porc alcoolique et tu as raison de m’en vouloir. Mais laisse-moi juste le temps de faire ce pour quoi on me paie et je t’expliquerai tout.
Elle me jette un regard en biais dont je me méfie. L’attaque en règle ne tarde pas et fait mouche.
Ai-je jamais prétendu vouloir savoir quoi que ce soit ?
Tout à sa satisfaction légitime de m’avoir verrouillé la margoulette, elle avale une dernière gorgée de thé et laisse tomber sa cuillère dans le bol, laquelle résonne avec un tintement sinistre contre la porcelaine. Je remarque alors seulement qu’elle a maigri. Elle travaille trop et ne se nourrit pas correctement. Me prend l’envie irraisonnée de tout plaquer pour l’emmener beaucoup plus loin que Trouville, là où jamais personne ne nous retrouverait.
Mais ce lieu magique n’existe que dans mon imagination et la sagesse me conseille de réfléchir avant d’agir.
D’ailleurs, l’arrivée de la femme de ménage citée précédemment dans ce récit nous empêche de poursuivre le débat. Nelly se lève pour l’accueillir. Je tente de retenir sa main lorsqu’elle passe près de moi. Elle se dégage avec vigueur, comme si je l’avais brûlée. Inutile d’insister.
Laisse passer l’orage, Sam Wiener, sois bien veule, comme toujours. Disparais sans prononcer les mots que tu connais par cœur et qui sont seuls capables de la reconquérir.
Dans la cour, je lève les yeux vers le dernier étage, imaginant qu’un rideau se lèvera, laissant apparaître son doux visage. Aber nichts ! {3} D’un coup de pied rageur, je shoote dans un caillou et sors dans la rue, bien décidé à ne pas perdre de temps pour expédier ma cible rejoindre les anges, si jamais Dieu l’accepte parmi les siens.
Chapitre 5


Commencée de manière singulière et déplaisante dans le bureau d’un budgétivore, ma mission s’est poursuivie sur un rythme plus anodin. Un temps, j’ai même eu la candeur de l’imaginer véritable promenade de santé. Naïf, le bougre ! Il me faut en effet convenir que mon patient – ainsi que je surnomme les malheureux dont l’avenir est de devoir quitter ce bas monde déprimant du seul fait de ma main experte – s’est montré plus coopératif que la moyenne nationale. Il m’a donné les clés de son intimité avec une diligence involontaire fort appréciable.
J’aime à ne pas gâcher mes munitions pour des individus indignes de figurer à mon tableau de chasse. Avec ceux-là, en général, les choses ne traînent pas. Si tous se montraient aussi accommodants qu’Alain Lenoir, leur mort serait plus douce. En une semaine, je sais quasiment tout de ce type à force de l’escorter, telle une ombre invisible et attentive. Chaque fin de matinée, il quitte son duplex bourgeois de la Rive gauche pour aller déjeuner dans une brasserie proche de l’Odéon. Il y prend généralement son repas en solitaire, avant d’octroyer à ses neurones une heure d’oxygénation au bon air pollué des allées du Luxembourg. Ce rituel obligé m’a alloué le temps nécessaire pour faire quelques recherches à son sujet, notamment en interrogeant mon marchand de journaux, Lucien Maurois.
Personnage sympathique et haut en couleur, Lulu souffre d’une vocation contrariée de journaliste et s’est transformé en informateur public. Chaque jour, il dévore tous les quotidiens qu’il vend, de L’Huma jusqu’à La Croix en passant par L’Équipe . Alors indubitablement, question potins mondains, politiques voire sportifs, il en connaît un sacré rayon. S’il ne tenait qu’à lui, il proposerait des conférences devant son kiosque pour commenter l’actualité.
Mais Lulu ne m’a rien appris de singulier concernant Alain Lenoir. Chroniqueur requin, fouille-merde renommé mais plus mythomane que véritablement dangereux, tout a été mille fois raconté de sa vie de premier-né indigne d’une richissime famille d’industriels. Pour quelle raison n’a-t-il pas fait Polytechnique, comme le voulait son ascendance à bicorne, et préféré vendre ses scoops au plus offrant ? Personne ne saurait le dire. Il a donc bâti sa célébrité corrompue sur des procès dont les médias avides de sensations fortes et puantes se sont toujours fait les échos serviles.
Qui gêne-t-il exactement ? Jusqu’à aujourd’hui, le père lui a pardonné toutes ses frasques et l’entretient de ses largesses financières. Le frère n’est que le cadet, devenu le classique polytechnicien ayant grimpé rapidement les échelons grâce à son ADN, sans doute un peu jaloux d’une vie plus médiatique que la sienne. Ce mec a indubitablement pas mal d’ennemis, mais de là à décider de le buter, le pas est d’envergure, que je n’aurais pas imaginé voir franchi avant mon entrevue avec Cheminard et Brignoux.
Désespérant de découvrir la solution de l’énigme, je lui ai accordé malgré moi un double sursis. Le premier soir, il se promenait seul sur les quais et m’a eu par surprise, se plaisant à rêvasser le long du fleuve qu’il remontait vers l’île de la Cité, avant de s’en revenir sans plus de hâte malgré la profondeur de la nuit. Le tuer avant de le jeter à l’eau eût été chose aisée. La police aurait mis le meurtre sur le compte d’un vol à l’arrachée qui se serait mal terminé pour la victime. Une affaire enterrée et classée, mais trop facile et donc indigne de ma réputation.
Le lendemain, je quittais son immeuble par le parking. Il est rentré plus tôt que prévu d’un dîner en ville. Une balle alors qu’il était au volant de son véhicule m’a un instant semblé une mise en scène de suicide crédible. J’ai hésité trop longtemps et j’ai laissé passer ma chance.
* * *
Cette troisième occasion sera donc la bonne. Il me découvre sur son paillasson, côté escalier de service, le canon d’un pistolet pointé sur son abdomen, dans une attitude presque courtoise. Pris au dépourvu, il ne s’affole pas pour autant de la tournure que prend sa soirée. Tant mieux. L’entrevue n’en aura que davantage de piquant. Rien ne vaut une bonne vieille angoisse allant crescendo jusqu’à l’inévitable paroxysme du dénouement.
J’avoue des tendances sadiques. Je déteste flinguer sans goûter le sel de l’action. J’ai donc usé de toute la politesse requise pour carillonner à sa porte. Pénétrer dans son appartement m’est pourtant devenu aussi familier qu’à lui. Mes talents de serrurier m’ont permis de le visiter tout à loisir pendant ses rares absences, repérant les lieux pour mieux m’en imprégner. J’en ai profité pour lui subtiliser son calibre, avec le dessein d’en faire bon usage lorsqu’il s’agira de le tuer.
Son identité m’avait informé de l’état outrageusement confortable de ses comptes bancaires. Il est de notoriété publique qu’un pisse-copie tire souvent le diable par la queue. Les bénéfices des entreprises paternelles doivent mettre de sacrées mottes de beurre dans ses épinards aux truffes. Même en ignorant le contenu de sa fortune personnelle, un simple coup d’œil sur les meubles et autres babioles qu’il a accumulés m’aurait laissé deviner que son problème majeur dans la vie n’est pas de boucler ses fins de mois.
Ayant ouvert sans méfiance, il se retrouve assis dans un fauteuil de cuir fauve, loin d’une fenêtre aux volets clos. Il me dévisage avec une mimique incrédule, refusant toujours de comprendre ce que je lui veux. Peut-être imagine-t-il une blague potache de très mauvais goût, sorte de bizutage tardif infligé par quelques vieux copains mal intentionnés ? Seule sa gorge trahit son angoisse galopante et laisse filtrer une étrange mélopée, composée de borborygmes obscurs avant qu’il ne se fasse plus explicite dans son propos. Redevenu maître de lui, en apparence du moins, il croit intelligent de me prendre de haut.
Si c’est une plaisanterie, permettez-moi de la trouver d’un goût douteux.
Ai-je l’air d’un comique ?
J’ai des relations très haut placées.
Moi aussi.
Je le laisse mariner quelques secondes, intermède dont je profite pour faire le tour du salon à pas lents, sans jamais qu’il ne quitte mon champ de vision. Sur la cheminée, une photo proclame son attachement du moment pour une jeune beauté, dont le visage trop parfait et le corps anorexique inondent depuis quelques mois la Une des magazines de mode que Nelly potasse religieusement. Comme si elle avait besoin de piquer des idées chez les autres !
Que me voulez-vous ?
La raison de ma présence chez lui est donc si peu évidente. Pourtant, le plus taré de tous les crétins comprendrait que je ne me suis pas payé cinq étages à pinces pour tailler une bavette.
Ma question reste donc purement formelle.
À votre avis ?
C’est ma collection qui vous intéresse ?
J’imagine qu’il parle de l’amoncellement de masques africains accrochés aux murs de sa chambre, ornement effrayant au point que je me demande comment son top model favori peut accepter de se faire sauter dans un tel décor.
Je n’attache aucune espèce d’importance aux biens matériels. Un de mes amis prétend qu’on n’a jamais vu un coffre-fort suivre un corbillard.

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