Un automne à La Garde-Freinet
145 pages
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Description

Sam, 45 ans, consultant financier s’est lancé dans la rédaction d’une thèse économique sous l’égide de l’éminent et arrogant Professeur Bertrand De Monbazillac, académicien émérite. Si la première année fut constructive, il n’en a pas été autant pour les deux suivantes durant lesquelles Sam s’est laissé aller au point d’être complètement démotivéHeureusement, son épouse qui supporte toutes ses frasques croit en lui et le persuade qu’il peut arriver au bout de sa thèse. Aussi, après des vacances passées en famille à la Garde-Freinet dans le Golfe de St Tropez, elle propose à Sam qui veut abandonner définitivement de prendre une retraite en passant les trois mois d’automne seul, à la Garde-Freinet afin qu’il se concentre sur la dernière ligne droite de son étude et qu’il mène à bien son projet.L’idée séduit Sam mais, tout comme son épouse, il est loin d’imaginer que ces quelques semaines vont bouleverser leur vie à tout jamais.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 10 mai 2021
Nombre de lectures 3
EAN13 9791097406004
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0345€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Un automne à La Garde-Freinet
 
 
 
Tous droits réservés
©Estelas Éditions
11590 Cuxac d’Aude France
 
estelas.editions@gmail.com
www. JaimeLaLecture.fr
www.estelaseditions.com
 
ISBN : 9791097406011
« Le Code de la propriété intellectuelle interdit les copies ou reproductions destinées à une utilisation collective. Toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle faite par quelque procédé que ce soit, sans le consentement de l’auteur ou de ses ayants cause, est illicite et constitue une contrefaçon, aux termes des articles L.335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle. »
 
 
 
 
Serge Tailler
 
 
 
 
 
 
 
Un automne à La Garde-Freinet
 
 
 
 
 
 
 

 
 
 
Table des matières
Table des matières
Personnages
Chapitre 1
Chapitre 2
Chapitre 3
Chapitre 4
Chapitre 5
Chapitre 6
Chapitre 7
Chapitre 8
Chapitre 9
Chapitre 10
Chapitre 11
Chapitre 12
Chapitre 13
Chapitre 14
Chapitre 15
Chapitre 16
Chapitre 17
Chapitre 18
Chapitre 19
Chapitre 20
Chapitre 21
Chapitre 22
Chapitre 23
Chapitre 24
Chapitre 25
Chapitre 26
Chapitre 27
Chapitre 28
Chapitre 29
Chapitre 30
Chapitre 31
Chapitre 32
Chapitre 33
Chapitre 34
Chapitre 35
Chapitre 36
Chapitre 37
NOS TITRES
NEWSLETTER

 
 
 
Personnages
 
Personnages principaux
Sam Deschrijver , financier, ancien HEC, doctorant à la Sorbonne.
Professeur Bertrand De Monbazillac , professeur de Finance de l’Université de la Sorbonne dont il a été président. Académicien émérite et reconnu pour sa pugnacité.
Professeur Jean Pierre Le Foll , directeur de l’école doctorale de l’Université de la Sorbonne.
Marie , épouse de Sam Deschrijver, maman de Manon et de Victor.
Manon , 14 ans, fille de Sam et Marie. Très complice avec son père.
Victor , 16 ans, fils de Sam et Marie. Proche de Marie. Adolescent timide et sensible.
Anna Faubourg , architecte de formation. Quadragénaire élégante, femme de Marc Faubourg, néphrologue à Paris.
 
 
Personnages Secondaires
Madame Mosberg , propriétaire de l’Ermitage.
Madame Loïc , propriétaire du Gîte dans le Golfe du Morbihan.
Max Duval , auditeur chez Ernst & Young, connaissance de Sam.
Colette , femme de Christian, ancien camarade de faculté de Sam dont elle est la confidente.
Richard , patron de la Pizzeria de la Garde Freinet.
Julie Faubourg , fille d’Anna et de Marc Faubourg.
Arnaud Faubourg , fils d’Anna Faubourg mais surtout de Marc Faubourg.
 
 
 
 
 
 
Chapitre 1
 
 
 
— Bonjour monsieur, je dois aller à la gare du midi. Peut-on y être dans la demi-heure ?
—  Ouh là là, monsieur ! Il est à quelle heure votre train ? Il y a du monde ce matin, et ça coince un peu partout !
—  9h13.
—  Bon, ça devrait aller. On a quand même une heure devant nous.
—  Oui mais j’aimerais…
Je n’ai pas eu le loisir de terminer que le chauffeur avait déjà catapulté sa voiture au bout de la chaussée. Le taxi s’est rapproché de la gare en se jetant dans une course dont il maîtrisait toutes les circonvolutions. Son bahut a tangué dans les rues étroites et défoncées de la capitale et a poursuivi sa lancée en dansant sur les pavés du centre avant de se retrouver englué dans l’asphyxie de la circulation, à une centaine de mètres de mon lieu de chute.
J’avais réservé à la dernière minute un billet, non échangeable, ce qui était contraire à mes habitudes, alors que mon aparté avec De Monbazillac était arrangé de longue date. Je ne pouvais donc m’autoriser le luxe d’arriver en retard et me rallier à la correspondance suivante.
Ma dernière convocation dans le bureau De Monbazillac remontait aux premiers jours de janvier. Les fêtes de fin d’année venaient juste de se terminer. Notre tête-à-tête s’était mal couronné. Très mal même. Il m’avait sèchement expédié ce jour-là, en me faisant comprendre sans détour qu’il n’avait plus de moments à perdre. Il m’avait assigné à revenir en juin pour le rendez-vous final, conformément au planning sur lequel nous nous étions alignés vingt-quatre mois plus tôt. Il avait éructé oralement quelques instructions abstraites avant de me presser à libérer son guichet en veillant à bien fermer la porte derrière moi.
J’ai débarqué sur le quai huit minutes avant l’arrivée du train, soit juste le délai nécessaire en vue de faire une brève irruption à la librairie avant de m’engouffrer dans l’express afin d’assister à l’audience de 14h avec le Professeur Bertrand De Monbazillac, mon directeur de recherche. Mon agenda m’autorisait deux heures d’entretien avant de sauter dans la navette du retour en fin de journée.
La nature de cette assignation était exceptionnelle et urgente. Une forme de deuxième chance que mon administrateur avait eu la générosité de m’accorder suite à la session avortée, par ma faute bien entendu, début janvier.
Bien que mon tête-à-tête ne soit fixé qu’en début d’après-midi, j’ai prévu un espace suffisant dans le but de m’abandonner et flâner dans le secteur proche de l’Université. Cet arrondissement m’est familier pour y avoir séjourné, à raison de trois à quatre jours par mois, durant mon cycle préliminaire à l’école doctorale. Résident Parisien à mi-temps, je suis devenu un abonné de ce quartier proche des auditoires de la Sorbonne, fidèle pensionnaire de l’Hôtel Cluny et habitué des brasseries voisines qui m’ont vu défiler pendant près de deux années.
Avant de grimper dans le train qui m’attendait, j’ai fait le tour des vitrines de la librairie et j’ai entassé dans ma besace une revue de voitures anciennes, lecture récréative susceptible de m’aérer l’esprit pendant la traversée.
Le quai était déjà envahi d’une horde de navetteurs, tous impatients de se précipiter sur la place numérotée qui leur était assignée. J’ai été bousculé par un passager, absorbé par son portable, lorsque j’ai voulu rejoindre mon siège dans la voiture 2 qui ressemblait à une ruche en effervescence. Les voyageurs se brusquaient afin de s’agripper à leur siège et déballer leurs ordinateurs et se mettre au travail au plus vite, comme s’ils étaient surveillés par des caméras nées de leur imagination. J’ai pris place côté couloir, assis à la gauche d’un itinérant vissé sur son écran à manipuler des colonnes de chiffres. Celui de face était, lui, plongé dans une conversation téléphonique assommante qu’il tenait dans un anglais très approximatif. Le train s’est élancé et le standardiste s’est décollé de la banquette dans l’intention de poursuivre sa conférence dans le couloir qui séparait les deux wagons. Il a repris sa place quelques minutes plus tard de manière à lancer son deuxième débat virtuel. J’étais incommodé tant par sa hurlée que par les regards qu’il me jetait lorsque son interlocuteur prenait la parole. Il me dévisageait vulgairement, comme s’il attendait de moi que je lui souffle ce qu’il devait répondre à son allocutaire.
Importuné par le brouhaha, j’ai scruté ma montre, tourmenté et incapable de structurer mon raisonnement et réfléchir à ce que j’allais présenter à De Monbazillac. Je n’ai pas non plus eu le courage d’extraire de mon cartable l’état d’avancement de mon labeur. J’ai préféré m’immiscer dans ma lecture automobile bien qu’incapable de me concentrer, hanté par l’ombre de mon mentor. J’ai parcouru les pages de mon illustré de manière distraite, en lançant un regard superficiel sur les images en quadrichromie des voitures d’époque.
Mon voisin tenait la cadence de ses appels téléphoniques. Irrité par son manque de savoir-vivre, je me suis réfugié sur une place inoccupée dans une voiture de seconde classe. J’ai enfin pu souffler. J’ai rangé ma lecture dans le but de converser avec Marie, ma femme, qui m’a souhaité bonne chance à propos de mon entrevue avec le vieux mandarin qu’elle savait coriace. Elle était consciente de l’ambiguïté de ma relation avec le vieil intellectuel et du fait que je ne me rendais pas le cœur léger à cet entretien. Elle connaissait presque tout de mon parcours académique si particulier qu’elle suivait à distance. Elle était au courant de beaucoup de choses mais elle ignorait que depuis l’entretien de janvier, je n’avais pas pissé une seule ligne de ma thèse et que j’étais réellement sur le fil du rasoir.
 
 
 
 
 
Chapitre 2
 
 
 
Le train a terminé sa course en s’enfonçant dans la station Parisienne à 10h23 précises. Je disposais d’un peu plus de trois heures pour réviser ma copie et me préparer à cette audience que je savais décisive. Un quart d’heure de marche me séparait de la Sorbonne, située à un jet de pierres de la gare que je quittais. J’ai traversé le passage clouté en vue de considérer les différentes options qui s’offraient à moi, le temps d’un expresso.
Le plus raisonnable était bien évidemment de rejoindre la bibliothèque de la faculté dans le but de me cuirasser à convaincre mon mentor que j’étais sur la bonne voie et que ma composition était sur le point d’être clôturée. Je devais le persuader que ma revue de la littérature était affinée, après avoir labouré toutes les publications et dressé un inventaire exhaustif de ce qui avait déjà été publié sur l’objet de ma recherche qui comblerait un vide académique évident. Durant l’entretien que mon maître avait l’indulgence de m’accorder, je serais contraint de lui exposer une longue démonstration : tout d’abord, celle de l’angle sous le lequel j’allais peaufiner mon exploration, ensuite finir de lui faire admettre que mon modèle, qu’il jugeait léger et défaillant, était solide. En janvier, j’avais joué au poker menteur avec lui. Je lui avais inventé, sans la moindre preuve tangible, que le modèle qui constituait le cœur de ma thèse fonctionnait parfaitement et qu’il avait craché ses premières données dont la rigueur scientifique était probante.
J’ai siroté mon café en tentant de chasser de mon esprit que, depuis janvier, je n’avais rien fait ou du moins pas grand-chose. Au lieu de suivre ses instructions, j’avais complété en dilettante ma revue de la littérature, en analysant cinq publications, à la valeur scientifique discutable et signées par de parfaits inconnus.
Quant au modèle dont je m’étais approprié la paternité, je ne l’avais plus aiguisé. Je m’étais cantonné à entasser de manière empirique quelques données brutes qui démontraient modestement que ma théorie pouvait ou pourrait être confirmée.
J’ai tressailli en me remettant à l’esprit les derniers propos lâchés par De Monbazillac avant que je ne ferme la porte de son bureau trois mois plus tôt :
—  Monsieur Deschrijver, ne perdez pas de vue que le compte à rebours est lancé et que vous êtes supposé sprinter dans la dernière ligne droite. Mais soyez bien conscient qu’à ce stade, vous êtes bien loin de franchir la ligne d’arrivée. Si vous la franchissez un jour bien entendu. Il ne vous reste qu’une seule chose à faire : travailler jour et nuit jusqu’à notre prochaine entrevue, laquelle sera, de mon côté du moins, décisive. Vous voilà prévenu, cher Monsieur !
 
Notre aparté de janvier avait été beaucoup plus furtif que convenu. Alors que De Monbazillac me consacrait une heure en moyenne chaque trimestre afin de faire le point en face-à-face, il m’avait prié de dégager son bureau après vingt-cinq minutes.
J’ai recommandé un second expresso en jetant des regards compulsifs sur les aiguilles de ma montre. Mon cartable était ouvert mais je n’ai pas à nouveau pas eu le courage de réviser la note que j’étais censé lui exposer trois heures plus tard.
Je me suis levé de table en vue de plonger dans un taxi.
—  Bonjour monsieur. Au Trocadéro, s’il vous plaît.
J’ai débarqué sur la plaine quinze minutes plus tard. Indécis, je me suis dirigé presque malgré moi vers les quais de la Seine. Il me restait trois heures à tuer. L’air était doux et le soleil scintillait sur les eaux polluées du fleuve. Soudain, c’était clair : la perspective de réviser ma copie m’était intolérable et j’allais plutôt profiter de cette météo clémente avec comme dessein de parcourir la cité en bateau-mouche et ensuite déjeuner avant de rejoindre Bertrand De Monbazillac.
Je me suis adossé à l’arrière de la grande péniche métallique, vidée de ses touristes, qui glissait paresseusement sur l’eau. Mon excursion fluviale m’avait oxygéné le cerveau et permis de tenir à distance l’ombre embarrassante de mon mentor ainsi que les remontrances et menaces qu’il ne manquerait pas d’éructer. Ce voyage flottant m’avait creusé l’appétit et j’ai poussé la porte d’une trattoria aperçue en arrivant à l’embarcadère.
J’y ai déjeuné copieusement, en m’offrant en bonus deux ballons de rouge sicilien, histoire de me donner un peu de courage. J’allais en avoir besoin car lorsque j’ai grimpé dans le taxi, il était déjà 13h48 et je savais que De Monbazillac n’allait pas être conciliant, surtout en arrivant en retard à son audience. Le vieil universitaire n’avait pas que des qualités mais il était d’une ponctualité maladive.
 
 
 
 
 
Chapitre 3
 
 
 
J’avais déjà enregistré trois minutes de pénalité lorsque le chauffeur m’a débarqué devant l’entrée de la Sorbonne. Je l’ai réglé sans prendre la monnaie ni la fiche qu’il me tendait. Mon retard allait immanquablement compliquer cette entrevue que je savais être filandreuse.
J’ai avalé les deux étages qui séparaient la grande arcade en marbre et le département dans lequel trônait mon mentor.
Bertrand De Monbazillac, Professeur de Finance, était une personnalité éminente et reconnue de l’Université Parisienne. Il était redevenu un professeur ordinaire après avoir assuré, au milieu des années 90, la présidence de la faculté et enchaîné deux mandats consécutifs. Durant ses années de gloire, le Président dominait fièrement les deux cent cinquante mètres carrés de l’état-major du cinquième étage. Il jouissait d’un pouvoir absolu et ce, à tous les niveaux, ainsi que de quelques privilèges additionnels tels que chauffeur particulier et berline de fonction. Il avait à peine franchi le cap de la quarantaine lors de son intronisation et des photographies de lui datant de cette époque de magnificence malheureusement révolue égayaient aujourd’hui les cloisons abîmées de son réduit.
Il avait marqué la Sorbonne de son empreinte en entreprenant de nombreuses réformes après avoir repris les rênes d’une institution fanée et dont la réputation s’était malheureusement étiolée. À l’issue de son deuxième mandat, lorsqu’il avait remis la clé de la Présidence à son successeur, la Sorbonne figurait dans le haut du classement des Universités Françaises et Européennes. Le département de finance et d’économétrie dont il était lui-même issu, était réputé bien au-delà des frontières Européennes et nombreux étaient les économistes reconnus qui avaient soit suivi leur cursus, soit entrepris un troisième cycle dans cette unité.
Le retour au statut de Professeur ordinaire avait été cuisant pour De Monbazillac, et son ego égratigné. Ses collègues ainsi que les autres membres de l’Université qui le saluaient avec respect et le courtisaient autrefois en lançant du Monsieur le Président le considéraient aujourd’hui comme un collègue lambda. Certains le tutoyaient et prenaient un malin plaisir à l’appeler Bertrand. En dépit de son retour à une condition d’enseignant ordinaire, il ne se considérait pas comme un quelconque professeur d’université. Il était intimement persuadé d’appartenir à une race supérieure à celle de ses pairs.
Convaincu de pouvoir jouir en toute légitimité de privilèges issus de son imagination, mon promoteur avait refusé d’animer notre séminaire sur la finance de marché au début de notre programme doctoral. Nous n’étions que neuf thésards à siéger dans l’auditoire ce jour-là. Il avait poussé la porte de l’amphithéâtre sans prendre la peine de nous saluer et était resté figé quelques instants sur le seuil avant de regagner le couloir en hurlant le nom de Sylvie, la secrétaire du département afin qu’elle constate de visu la faiblesse numérique de l’auditoire.
Un règlement interne à l’Université, promulgué lors de sa magistrature, autorisait les Professeurs à ne pas donner cours si l’hémicycle ne recensait pas a minima douze étudiants. Sylvie, que nous connaissions bien, était entrée tête baissée dans l’amphi, sommée par De Monbazillac d’acter en sa présence le nombre de doctorants présents.
Il avait fini par s’asseoir et se calmer. Il s’était ensuite adressé aux deux doctorants assis aux premières loges. Il les avait questionnés sur les raisons susceptibles de justifier l’absence de leurs comparses. Aucun des deux n’avait répondu aux questions insidieuses du vieil aristocrate qui s’était alors montré agressif. Il avait haussé le ton en reformulant sa question. Sa comédie avait duré près de quarante minutes. Nous étions tous restés silencieux, amusés par sa pièce de théâtre. Face à notre mutisme, il avait claqué avec rage la porte de l’auditoire en nous invitant à prendre contact avec le responsable de l’école doctorale.
Je me suis approché de son bureau. J’étais en nage et haletant. La porte était entrouverte et De Monbazillac faisait mine de s’occuper. Cela devait faire une dizaine de minutes qu’il m’attendait, visiblement irrité de mon retard.
—  Ah ! Monsieur Deschrijver ! Vous voilà enfin ! Je pensais que nous avions convenu de nous retrouver à 14h. Mais il est possible que ma mémoire me fasse défaut et que nous ayons fixé à 14h15. Vous êtes donc en avance et je vous remercie de votre ponctualité. Comme vous le savez, je me rapproche à grands pas de l’éméritat. Mon temps n’a jamais été aussi précieux.
Je n’ai pas répondu à sa ruse et n’ai bien évidemment pas pris la peine de m’excuser. Mon silence lui a accordé son premier point. Le match n’avait pas commencé que mon précepteur prenait déjà l’avantage.
—  Mais, prenez place je vous prie. Dites-moi, cher Monsieur, où en êtes-vous depuis notre dernière entrevue ? C’était début janvier si je ne m’abuse ?
Il venait d’extraire de son tiroir les notes de notre dernier bilan. Il tenait un registre sur chacun de ses doctorants dans lequel il notait discrètement à la fin de chaque entrevue son compte rendu. Bertrand De Monbazillac avait comme réputation d’être extrêmement parcimonieux en ce qui concerne la supervision de ses thésards. Il ne les rencontrait physiquement que trois à quatre fois par an. Ses consignes étaient uniquement verbales. Il ne rendait jamais les versions manuscrites qu’il avait lues et dans lesquelles il avait annoté ses remarques et s’abstenait de remettre par écrit ses recommandations.
De Monbazillac était un directeur exigeant et capricieux alors qu’il aurait pu être un mentor exceptionnel. En prélude à nos entretiens en face-à-face, j’avais comme consigne de lui faire parvenir par courrier postal une version amendée de mon essai que je devais lui envoyer sous forme reliée en deux couleurs, en surlignant de rouge ce qui devait être amendé ou corrigé ainsi que les compléments sur lesquels il m’avait invité à rédiger après m’avoir exposé les raisons et la pertinence d’aller labourer ce champ d’investigation. Il exigeait de recevoir les versions complètes sur son bureau, au minimum trois semaines avant nos réunions d’évaluation. Même si je ne devais retravailler qu’une dizaine de pages, il imposait une mouture complète, surlignée et reliée. J’étais donc obligé, deux à trois semaines avant chacune de nos entrevues, de lui envoyer un document de trois cents pages même s’il ne contenait qu’une dizaine de feuillets rédigés ou révisés. Au terme de nos entretiens, il prenait un malin plaisir à jeter, en ma présence bien entendu, dans la corbeille ce que je lui avais envoyé, signifiant que j’étais bien loin du compte. Quelques mois plus tôt, il avait mis un terme à notre entretien de manière nettement plus tranchée.
—  Cher Monsieur, lorsque vous me verrez ranger la dernière version de votre œuvre sur cette planche de mon armoire, cela signifiera que vous approchez du but. Soyez rigoureux et limitez vos efforts aux indications que je vous donne. Cela m’épargnera des relectures inutiles ou du moins sans réel intérêt. Et ce n’est pas en s’éloignant de la trajectoire qu’on gagne une régate, ni en s’accrochant à la bouée. Et ce que vous produisez actuellement n’est bénéfique ni à la science ni à l’environnement. Je vous prie de me recontacter en vue de nous revoir lorsque ce que vous aurez produit aura du sens et justifie que je m’y attarde. Je vous en remercie d’avance.
Tel était le climat de ma cohabitation avec mon directeur depuis plus d’un an. Notre relation avait cependant débuté sur de bonnes bases. Nos échanges avaient été courtois et j’avais même pris un excellent départ. Dix-huit mois plus tôt, au terme de notre quatrième entrevue qui s’était tenue en juin, mon maître m’avait souhaité un bel été. Il était sorti du terrain académique avec comme intention de m’interroger sur mes projets de vacances. Il avait feint de m’écouter alors que j’avançais timidement sur la sphère privée. Il m’avait interrompu et demandé de prendre de quoi écrire. Alors que je sortais ma plume et me préparais à noter ses recommandations, il avait listé une dizaine d’académiciens et de références de publications qu’il m’invitait à lire et analyser pendant l’été. « De quoi s’occuper intelligemment » avait-il ponctué en me souriant. Il m’avait promis que ses références m’éclaireraient à coup sûr sur la suite de mon parcours. Il avait clôturé notre face-à-face avec un sourire sardonique en me souhaitant d’excellentes vacances. J’ai passé un été abominable à analyser tout ce qu’il m’avait imposé. Je n’y ai rien trouvé de pertinent à part deux auteurs et deux références qui pourraient peut-être m’être utiles dans la seconde partie de ma recherche.
—  Cher Professeur De Monbazillac. J’ai lu et analysé tout ce que vous m’avez conseillé. Je n’en retiens que les deux derniers. Les six autres ne me seront, je pense, d’aucune utilité. Voici ma grille d’analyse et mes commentaires.
—  Ah ! Mais c’est parfait ! C’est très bien. Bel esprit critique ! Ce sont effectivement les deux principaux… oui, et l’angle sous lequel vous les appréhendez est le bon. Ne vous inquiétez pas. Vous n’avez pas perdu votre temps. Vous avez appris une chose et non la moindre : identifier un vide académique. La seconde, c’est de pouvoir dire non et choisir les référents auxquels vous vous attaquerez. J’espère que vous les démonterez et les critiquerez de manière aussi aiguisée lorsque vous rédigerez les conclusions de votre thèse. Enfin, si vous arrivez jusque-là bien entendu !
De Monbazillac s’est retourné vers son étagère afin d’attraper la dernière version de mon projet alors que je sortais de mon sac un compte rendu succinct de mon état des lieux et de ma proposition d’étude. Son regard transpirait de tout le mépris qu’il avait à mon égard.
Il a parcouru ma feuille de route avec agitation avant de consulter sa montre. Cloué sur ma chaise, j’étais à l’affût de ses remarques. Je l’ai laissé lire et analyser. J’étais en nage. Il a levé les yeux de ma copie avant de refermer le document. En janvier, il avait écourté notre entretien et craché oralement la liste de tout ce qui devait être revu selon lui en préalable à une avant-dernière séance de calibrage avant de partager ma thèse avec deux de ses confrères.
—  Cher Monsieur, nous n’y sommes pas du tout. Enfin, je veux dire : vous n’y êtes pas du tout. Nous sommes déjà en mars. Je me suis engagé à vous accompagner sur un format sur lequel nous nous sommes mis d’accord. Une durée de trois ans que nous aurions pu éventuellement prolonger de six mois si les résultats de votre étude étaient d’un niveau de qualité suffisamment élevé. J’ai toujours été limpide sur le sujet. Six mois afin de retravailler une thèse à condition de remporter prix de thèse ou, à défaut, des publications dans des revues prestigieuses d’outre atlantique. Nous sommes mi-mars et vous êtes supposé avoir bouclé en juin, disons en septembre et là, je suis magnanime. Je vais être franc avec vous, monsieur Deschrijver, parce que vous ne me laissez pas d’autres choix : vous n’êtes nulle part ou enfin presque. La question de recherche est cernée, ce n’est pas parfait évidemment, c’est même assez médiocre, mais disons suffisant de manière à avancer sur une thèse qui sera de toute façon assez fade. À la rigueur, elle pourrait même être qualifiée d’intéressante par mes confrères quand je vois les âneries qu’ils supervisent et qu’ils envoient à la défense. Mais je suis à quelques mois de la retraite, cher Monsieur, et comme je vous l’ai déjà indiqué, vous êtes un des deux derniers thésards que je dirige. Sur la vingtaine de doctorants que j’ai encadrés au cours de ma carrière, j’ai obtenu cinq prix de meilleure thèse de l’année et mes anciens thésards sont presque tous aujourd’hui des académiciens brillants et reconnus dans leur milieu. Je n’ai pas de temps à perdre sur des recherches qui ne seraient pas alignées sur le standard et sur le niveau que j’ai exigé pendant toutes ces années. Et ce n’est pas parce que je suis à quelques mois de la retraite que je vais associer ma réputation à un dossier aussi mal conçu. Je vous l’ai déjà répété. Vous avez pris beaucoup trop de retards. Je vous communiquerai la semaine prochaine mes recommandations. Non, en réalité, c’est inutile ! Revenez sur celles de janvier et avancez. On se reverra en juin si vous avez fait ce que je vous demande et là, nous aviserons si c’est défendable ou pas. Si ce n’est pas le cas, tant pis pour vous. Vous pourrez à la limite vous trouver un autre directeur de recherche dans une autre Université mais je crains que ce soit impossible car quoi qu’il en soit, je serai dans votre jury. Je vous en fais la promesse. J’ai eu un cas analogue au vôtre il y a quinze ans qui a fini par défendre mais dans une autre faculté et cinq ans plus tard. Restons-en là, je vous prie. Je vous remercie.
—  Euh, bien. J’ai pris note.
—  Vous pouvez y aller !
—  Merci, Professeur De Monbazillac.
—  …
 
 
 
 
 
Chapitre 4
 
 
 
Bertrand De Monbazillac est mon directeur de thèse depuis près de deux ans. C’est moi qui l’ai élu, quelques mois après mon arrivée à l’école doctorale. Notre Directeur de programme, Jean-Pierre Le Foll, avait soumis aux thésards de notre cohorte une liste de candidats promoteurs disposés à les encadrer.
Dans mon domaine, Bertrand De Monbazillac était le compétiteur idéal mais ne figurait pas sur le registre. Il détestait le bénévolat. Il préférait la flagornerie.
Je caressais l’ambition de consacrer mes recherches sur le caractère nébuleux des recommandations formulées par les analystes experts en finance de marché. Je visais à les démasquer et justifier qu’elles pouvaient être parfois subjectives, infondées voire totalement arbitraires. Mon promoteur était reconnu comme une pointure sur le sujet. Sa thèse, rédigée quarante ans plus tôt, débattait de la même problématique, et ses publications -   nombreuses et extrêmement bien argumentées   - avaient fait grand écho dans le monde la finance. Il avait démontré par A plus B en s’appuyant sur un modèle mathématique complexe que ces prétendus experts rédigeaient des prescriptions qui portaient sur du vent. Sa thèse mettait en lumière que ces gourous du monde financier prenaient en réalité des décisions basées sur des éléments superficiels sans grande valeur et que leur connaissance des fondamentaux des sociétés qu’ils inventoriaient était vaporeuse.
C’est Le Foll qui m’avait soumis quelques articles signés de sa plume une dizaine d’années plus tôt. J’avais été ébloui par la pertinence et la solidité de ces écrits et confié à notre directeur que De Monbazillac incarnait à mes yeux le promoteur rêvé.
Après en avoir discuté avec Jean-Pierre Le Foll avec lequel mes rapports étaient excellents, j’avais pris la liberté de contacter Bertrand De Monbazillac. Ce dernier m’avait vite répondu et de manière courtoise, m’invitant à le rencontrer lors de mon prochain séjour à la Sorbonne. Il s’était dit lui-même réjoui à l’idée de me rencontrer, intrigué par mon sujet. En outre, il avait pris l’initiative de dégager du temps libre dans son agenda après s’être renseigné sur le planning de notre cohorte. J’étais aux anges. La perspective de me voir supervisé par un promoteur aussi illustre et aussi aimable m’avait stimulé et comblé.
Je m’étais empressé de lui répondre en vue de le rencontrer et lui avais proposé un rendez-vous le jeudi suivant, entrevue qu’il avait confirmée en réitérant son impatience à me rencontrer.
Dix jours plus tard, il m’avait convié à un face-à-face préliminaire tout à fait informel afin de faire connaissance. Arrivé vingt minutes à l’avance, j’étais entré tendu dans son cagibi, craignant de lâcher une connerie susceptible de le faire changer d’avis. Le Foll m’avait souhaité bonne chance pour cette rencontre préliminaire avec lui. Il la savait décisive.
—  Bonne chance, Sam ! Bertrand est assez coriace avec ses aspirants doctorants. Avec lui, ça passe ou ça casse ! Ne sois surtout pas trop impressionné et essaye de l’apprivoiser, car ce n’est pas parce qu’il accepte de te recevoir qu’il accédera à ta demande. Il fait honneur à sa réputation de ne s’engager que lorsqu’il est persuadé de la valeur de son candidat. Il n’encadre que quelques thésards à la fois, il est très sollicité et prend un malin plaisir à les trier sur le volet. De plus, il adore être courtisé. Mais s’il accepte, accroche-toi car tu rentres dans son écurie. Il est très orgueilleux par rapport aux parcours de ses poulains. Il les cheville au corps de manière à ce qu’ils décrochent un prix de thèse ou qu’ils fassent la une des revues les plus prestigieuses.
De Monbazillac était arrivé à l’heure à notre rencard. Il m’avait salué et était venu courtoisement me serrer la main. Il m’avait tendu la voie, m’invitant à rentrer dans son bureau. Avant d’aller s’asseoir, il m’avait informé qu’il serait ravi d’encadrer un étudiant Belge. Il m’avait posé quelques questions très générales et diplomatiques sur mon pays d’origine et sur ce qui me motivait à fréquenter la Sorbonne plutôt qu’une université Belge.
Il m’avait invité à présenter le cadre de ma recherche, mon sujet, mes motivations et m’avait sondé en vue de savoir comment je comptais m’y prendre. Il m’avait interrompu et avait regardé sa montre. « J’aime la concision » m’avait-il expliqué. Et avant d’aller plus loin, il était impératif que les choses soient très claires. Primo, le sujet était dans ses cordes et la façon dont je lui avais présenté mon projet l’avait convaincu. Secundo, il était hors de question de traîner. Il se préparait à partir à la retraite d’ici deux ans ; il fallait donc rédiger et défendre avant son départ. Tertio, je serais un de ses derniers thésards et il espérait clôturer son parcours en beauté. Pas de thèse lambda ou sans grand intérêt. Il fallait marquer le coup. Travailler beaucoup et sortir du lot en produisant du contenu de qualité le plus rapidement possible. Il m’avait invité à laisser mûrir ma décision. « La balle est dans votre camp » avait-il ajouté avant de clôturer l’entretien. Je l’avais remercié, et avant de franchir le seuil de sa porte et de lui serrer la main, je lui avais confirmé que j’étais partant.
—  Ne vous précipitez pas, cher Monsieur ! C’est une décision importante que nous devons prendre l’un comme l’autre. Laissez décanter tout ce dont nous venons de discuter. Rien ne presse. Prenons quelques jours afin d’y réfléchir vous et moi. Revenez vers moi d’ici une dizaine de jours et nous prendrons position à ce moment-là. Je vous souhaite un bon week-end et un bon retour chez vous en Belgique.
Une semaine plus tard, je lui avais écrit dans l’intention de lui signifier que j’avais mûri sa proposition et que je serais ravi de compter parmi ses doctorants. Il m’avait répondu deux jours plus tard en vue de me fixer un rendez-vous afin de discuter de l’agenda et de notre mode opératoire. Durant cette première année, nous avions convenu de commun accord de faire un point mensuel en face-à-face. Par la suite, il lâcherait la bride et nos rencontres s’espaceraient.
Les entretiens avec De Monbazillac s’étaient enchaînés. Au fil des mois, ces apartés étaient devenus de plus en plus brefs et concis. Il ne m’écoutait déjà plus et lisait superficiellement ce que je lui envoyais. Il m’invitait à aller investiguer et lire tout ce qui se rapportait de loin ou de près à mon sujet.
C’est au terme d’un de ces prologues que la situation avait commencé à se dégrader. Mon promoteur était devenu de moins en moins disponible, de plus en plus capricieux dans sa manière de m’apporter des réponses, parfois très alambiquées et sibyllines. Il avait commencé ensuite à ne répondre que tardivement à mes demandes et un bon nombre de mes messages étaient restés lettre morte.
Notre cohabitation avait commencé à devenir rapidement insupportable. De Monbazillac était à présent engagé dans un rapport de force lors de chacune de nos confrontations. Lors d’une de ces comparutions durant laquelle il était supposé m’orienter, j’avais commis l’indélicatesse de lui reformuler oralement une question déjà abordée par mail. Il m’avait fixé et m’avait bavé avec hargne que je ne devais rien espérer ni attendre de lui. Il n’était pas là pour faire le travail à ma place.
Notre relation s’était davantage détériorée lorsque je lui avais remis un canevas de thèse initial, adressé par mail. À la fin de mon message, je lui avais signifié être disposé à lui faire parvenir une version imprimée de mon écrit, s’il le souhaitait. Il m’avait répondu dans l’heure :
 
Cher Monsieur,
Je vous remercie de votre envoi. Néanmoins, je n’en prendrai connaissance qu’au travers de ma version imprimée que je vous serais obligé de bien vouloir envoyer à mon attention. Je ne suis ni votre secrétaire ni votre mécanicien. Et l’impression dans le format requis vous incombe. Merci de notifier la date et d’accompagner votre manuscrit d’un plan d’avancement ainsi que vos propositions futures. Soyez clair ET concis ! Mon temps est précieux, soyez en conscient à l’avenir.
Cordialement,
Professeur Bertrand De Monbazillac.
 
 
 
 
 
Chapitre 5
 
 
 
De Monbazillac m’a mis KO dès le premier round.
Il ne m’a pas laissé l’occasion d’encaisser la violence de ses coups, ni de me défendre. Il m’a traité comme un chien, tirant profit de tous les arguments que je lui ai servis sur un plateau sans m’en rendre compte. L’audience n’a duré qu’une vingtaine de minutes et le vieux mandarin ne m’en a pas laissé placer une. Il a flairé, dès le début, la vulnérabilité de ma position, soulignant la médiocrité de mon argumentaire et de mon état des lieux. Il a déballé son monologue sans me regarder et sans trouver d’espace pour le consensus. Fort de sa position de dominant, il n’a pas davantage cherché à remplir son rôle de guide afin de m’aiguiller vers des pistes qui m’auraient permis d’avancer.
Mon mentor n’avait plus une seconde à perdre, lui qui allait bientôt endosser le costume de l’universitaire émérite et couler une retraite paisible tout en continuant à être reconnu et convié à diverses mondanités académiques. Il comptabilisait ses heures comme s’il était subventionné et avait déjà amorcé sa descente vers l’apathie. Il considérait ne plus avoir à se diluer avec un impétrant qu’il jugeait médiocre et paresseux. Il aspirait à ne plus s’embarrasser d’un cheval de trait, lent et têtu, qui n’avait rien à faire dans son écurie de pur-sang universitaires dont il s’appropriait la reconnaissance. À quelques semaines d’une retraite justement méritée, il ne voulait pas terminer son parcours et associer son nom à une thèse qui n’était pas le reflet de sa carrière. Son aspiration était de gravir une dernière fois la plus haute marche du podium avant de quitter la faculté qui avait été un peu la sienne pendant une dizaine d’années.
Je suis sorti de son bureau silencieusement, frappé par la virulence des remarques qu’il venait de proférer. J’ai traîné les pieds dans les longues coursives de la Sorbonne jusqu’au grand hall d’entrée. Je n’ai eu ni le courage ni l’énergie de grimper jusqu’au bureau de Le Foll que j’avais promis de venir saluer après mon entrevue.
Je me suis éloigné de la faculté dans l’intention d’aller respirer en solitaire le long des quais. Le train dans lequel j’avais réservé ma place n’entrerait en gare que d’ici deux heures. Je n’avais plus goût à rien. Je me sentais désemparé, ne sachant comment tuer le temps avant mon retour.
J’ai erré dans le quartier nord et me suis attablé dans le plus miteux des troquets qui faisait face à la gare. C’était le début de l’après-midi et le bistrot était quasi désert. Seuls deux clients, visiblement habitués des lieux, étaient accoudés au zinc en train de converser avec le patron sur le bilan du nouveau locataire de l’Élysée. En me rapprochant du bar afin de commander un ballon de rouge, je leur ai souri. J’ai été tenté de m’immiscer dans leur intimité et de prendre part à leur débat, de leur faire savoir combien ces deux-là me semblaient sympathiques et humains après la douche froide que je venais de recevoir. Je brûlais d’engager la conversation avec eux et de leur raconter mon histoire, de leur décrire l’humiliation que mon patron venait de m’infliger. Je leur aurais payé la première tournée et mon histoire les aurait sûrement émus. Ils m’auraient trouvé amical et les tournées se seraient succédé. Ils auraient partagé mon indignation et nous nous serions promis assistance et fidélité. Nous avions tous, un jour, été écorchés par un De Monbazillac. Je me serais rallié à leur cause et eux à la mienne. Il serait devenu leur ennemi à eux aussi et rapidement l’ennemi public numéro un du quartier. Ils auraient confié à leurs disciples de beuverie l’odieux personnage qui se travestissait derrière le respectable universitaire.
Mais je suis resté silencieux et inerte sur la vieille banquette en moleskine située à l’entrée du troquet et j’ai siroté mon verre sans moufter.
Je venais de me recommander un second ballon lorsque je réalisai que mon téléphone avait vibré à plusieurs reprises. Je n’avais pas eu le courage de lire mes mails. J’ai sorti mon portable de mon sac en vue de lire les messages que Marie venait de m’envoyer.
 
Bonjour mon chéri ! Comment ça s’est passé avec Bertrand ? Tu me semblais bien anxieux en partant ce matin.
 
Bon pas de réponse, je suppose que tu es toujours en conciliabule avec lui.
 
En découvrant les premiers mots de Marie, je n’ai su que lui répondre. J’ai souri, soulagé par la bienveillance de ses propos.
 
Victor dort chez un copain ce soir et Manon boude dans sa chambre. J’ai mon dernier patient dans un quart d’heure et je peux venir te chercher à la gare si tu veux. On peut aller au chinois et tu m’expliqueras ton entretien.
 
J’ai hésité à répliquer. La perspective d’une soirée en tête en tête signifiait passer aux aveux et expliquer à Marie la gravité de ma situation. Cela faisait des mois que je tentais de noyer le poisson afin d’éviter d’aborder mon état d’avancement. Je me limitais à lui faire savoir que mes échanges avec mon mentor étaient tendus mais gardais de lui confesser l’ampleur du désastre. Lors d’une soirée passée en tête à tête à la mer quelques semaines plus tôt, j’avais craqué à la fin du repas. Je lui avais exprimé mes doutes quant à savoir si je me sentais en mesure de continuer, arguant que je n’avais pas la fibre académique, que cette saloperie de thèse polluait mon quotidien et qu’elle m’empêchait même parfois de dormir.
—  Mon pauvre chéri ! Tu sais, personnellement, j’ai toujours considéré cette thèse comme de la folie. Je peux parfaitement comprendre que tu te résignes à abandonner. Tu peux jeter l’éponge et déclarer forfait. Fais ce qui te semble le mieux. Prends surtout soin de toi et ne te laisse pas envahir.
Déclarer forfait. Résigner à abandonner. Jeter l’éponge. J’avais rabroué ma femme qui ne voulait pas heurter ma susceptibilité mais simplement me rassurer. Elle m’avait invité à partager mon inquiétude et mes tourments, me voyant submergé par l’amertume.
 
Ma chérie, ça s’est très mal passé avec Bertrand. Entretien furtif et cassant. Pour le chinois, bonne idée mais je risque de ne pas être d’excellente compagnie.
 
Marie viendrait me cueillir dans deux heures. J’ai eu le temps d’envoyer un mail à Jean-Pierre Le Foll, conscient que mon idée n’était pas des plus lumineuses. Je me suis obstiné et j’ai quand même tenté ma chance.
 
Bonjour Jean-Pierre,
J’espère que tout va bien pour toi. Je viens de quitter la Sorbonne et attends mon train avant de rentrer chez moi. L’entretien avec De Monbazillac s’est déroulé de manière désastreuse. Nous ne sommes plus très alignés. Penses-tu qu’il puisse être concevable de repartir avec un autre directeur de recherche ? Je sais ma requête singulière et embarrassante mais j’en suis là. SOS.
Sam
 
La réponse de Le Foll est tombée dans ma boîte vingt minutes plus tard.
Bonjour Sam,
Merci de m’avoir prévenu. Je vais tenter une approche diplomatique avec Bertrand mais je ne peux pas te garantir grand-chose. Il est inconcevable de solliciter un autre directeur de recherche après deux ans de mentorat. Et les raisons sur lesquelles tu devrais t’appuyer en formulant cette demande devraient être très solides. Tu risques tout d’abord de te mettre l’école doctorale sur le dos. Puis, c’est Bertrand en personne qui ne te lâchera pas. Il considérera ta décision comme un affront personnel et tu peux être certain que tu le retrouveras dans ton comité de défense et dans le jury. Il est le spécialiste de la question qui t’occupe. C’est une très mauvaise nouvelle car tu es censé déposer ton projet final d’ici juin, soit dans trois mois. À brève échéance, la seule chose que je puisse faire est de t’obtenir un report à septembre. À condition bien entendu que Bertrand soit d’accord et partage la décision. Je te reviens rapidement.
Amicalement,
Jean-Pierre
 
 
 
 
 
Chapitre 6
 
 
 
Ma femme m’a cueilli à la gare comme promis et j’ai passé la soirée à répondre à ses questions. Elle a compris, ce soir-là, la gravité de ma situation. Mon état était critique et il s’avérait peu vraisemblable que je sois en mesure de soutenir ma thèse dans les délais convenus.
J’ai tenu des propos discordants - « oui… oui, je vais m’y remettre et il est encore possible de tenir l’échéance » et « non, de toute façon, c’est foutu, c’est plié. La charge de travail est impossible à boucler dans les trois mois qu’il me reste ».
Ma femme m’a adressé à deux ou trois reprises la même question. Elle attendait que je clarifie mes intentions et que je prenne position. J’ai brodé avec elle, fidèle à mes habitudes, comme je le faisais avec Bertrand depuis plus d’un an. J’ai tenté de l’embobiner mais elle n’était pas dupe des fissures de mon engagement.
Le tête-à-tête avec Marie ne s’est pas déroulé comme elle aurait pu l’attendre. J’étais nerveux. Je ne tenais plus en place, incapable de mettre mon anxiété en sourdine. Avant de revenir à la charge une énième fois, ma femme m’a demandé d’arrêter de tapoter sous la table et de répondre à ses questions, une fois pour toutes. Je l’ai suppliée de changer de sujet, lui promettant de la tenir informée dans les jours à venir. J’ai invoqué un retour imminent de Bertrand De Monbazillac tandis que je spéculais sur les résultats d’un arbitrage de Jean-Pierre Le Foll.
Lorsque nous sommes revenus du chinois, j’ai lancé ma gibecière dans mon bureau et entassé au fond d’une armoire les feuillets ramenés de la Sorbonne. Je n’ai plus touché à ma dissertation pendant deux semaines. Et je n'ai eu aucun échange avec Bertrand ni la moindre réponse de Jean-Pierre.
Les semaines se sont enchaînées. Les vacances de Pâques se sont rapprochées et Marie et moi avions convenu de nous évader dans le Morbihan quelques jours avec nos deux enfants dans le dessein de nous recentrer une semaine sur notre famille.
Lorsque Marie avait réservé le gîte quelques semaines plus tôt, je lui avais assuré que je n’emmènerais pas mon ordinateur dans nos bagages. Je lui avais promis d’être présent, affranchi de toute obligation durant une semaine. Une trêve salutaire.
Malheureusement, mon entretien désastreux avec Bertrand a remis les choses en relief. Avec comme dessein d’obtenir un peu de clémence de la part de mon jury et espérer un report de défense en septembre, je n’avais d’autre option que celle de turbiner et de me caler du mieux possible sur les directives du vieux gourou.
Une semaine avant notre départ, c’est sans grande conviction que j’ai rallumé mon portable afin de m’y remettre. Ma femme n’a pas pu dissimuler son irritation en me voyant agglutiné sur mon écran. Incapable de tenir ma parole, que ce soit avec les miens ou avec De Monbazillac.
—  Mon chéri, ça fait maintenant trois semaines que tu es revenu de la Sorbonne. Je peux comprendre que tu sois un peu déconfit suite à ton entretien avec ton promoteur. Tu aurais pu bosser depuis et prendre de l’avance en vue d’éviter de devoir t’y consacrer pendant notre semaine de vacances. Tu m’avais promis de te libérer. Or, depuis que tu es revenu de Paris, tu as enchaîné les sorties et tu n’as plus rien fait. Tu dois à présent te positionner et être clair. Soit tu continues, soit tu abandonnes et si tu continues, je peux l’entendre mais j’aimerais dans la mesure du possible que tu sois quand même un peu avec moi et avec tes enfants pendant cette semaine.
Elle venait de taper dans le mille. Je l’ai fixée sans pouvoir dire un mot. Je n’ai su quoi lui répondre, hormis le fait que ses propos étaient tout à fait légitimes. Prenant conscience de ma confusion, elle m’a adressé un large sourire conciliant. J’ai balbutié quelques mots.
—  Tu as raison. Je vais m’organiser en ce sens. Je vais écrire à Bertrand dès ce soir en vue de renouer et voir si c’est possible.
Deux jours avant notre départ, au terme d’une tergiversation de plus de deux heures, j’ai finalement envoyé un courriel à Bertrand.
Cher Professeur De Monbazillac,
J’ai le plaisir de vous revenir suite à notre dernière entrevue. Je vais profiter de la période de Pâques pour finaliser ma revue de la littérature et le design de recherche, comme vous me l’avez précieusement indiqué. J’espère être en mesure d’amorcer la phase de recherche et vous livrer les premiers résultats d’ici deux semaines. Si ceux-ci sont concluants, je pense qu’il est toujours possible de finaliser la recherche et de rédiger les conclusions de manière à vous remettre un projet de thèse fin juin, conformément aux échéances convenues. Nous verrons alors si la soutenance doit être postposée en septembre.
Bien à vous.
 
Contrairement à ses habitudes, Bertrand De Monbazillac m’a répondu dans les 24 heures.
Monsieur,
Je prends bonne note de votre résolution, enfin de vos bonnes intentions. La revue de la littérature et le design sont à ce stade très imparfaits et je crains que vous ne sous-estimiez l’effort attendu, comme vous en avez l’habitude. En ce qui concerne un potentiel report, cette décision relève du directeur de recherche et non du doctorant. Votre demande devrait être solidement argumentée avant que je puisse me prononcer.
Bon travail !
 
 
 
 
 
Chapitre 7
 
 
 
Trois jours avant notre départ, tandis que je peaufinais le planning de mes obligations académiques qui ne manqueraient pas de polluer la quiétude de notre escapade familiale, j’ai vu un peu par hasard qu’Iggy Pop se produisait dans une salle du centre-ville.
J’ai acheté mon ticket en ligne le mardi soir, sans prendre la peine d’en avertir Marie, montée dormir deux heures plus tôt. Ma sortie musicale risquait d’être mal saluée par ma femme, déjà peu enthousiaste à l’idée de me voir plongé dans mes écrits durant notre semaine de répit.
Le lendemain soir, alors que nous étions tous attablés, je lui ai annoncé ma récréation du lendemain. Je n’ai pas pris la peine de lui proposer de m’accompagner, anticipant sa réponse que je savais négative. Non seulement le répertoire musical du vieil iguane ne faisait pas partie de sa médiathèque mais l’heure était aux préparatifs en cette veille de congé. Comme attendu, elle a très mal encaissé mon projet de sortie.
—  Franchement, Sam, tu exagères. Tu m’apprends que tu vas te consacrer à la rédaction de ta thèse pendant notre semaine de vacances. Je te connais, tu minimises l’ampleur de la tâche et je sais comment tu fonctionnes, tu ne trouveras pas ce que tu recherches, tu vas t’obstiner et tu seras collé sur ton écran matin, midi et soir. Cerise sur le gâteau, au lieu de m’aider, tu préfères aller t’amuser et te divertir, c’est magnifique, je te remercie !
—  Je ne trouverai pas ce que je cherche ? Peux-tu, s’il te plaît, être un peu plus explicite ? Tu veux dire par là que je patine ou sous-entends-tu plus simplement que je suis incapable d’y arriver ? C’est ça ? Mais dis-le-moi ! Livre le fond de ta pensée, ça sera beaucoup plus clair !
—  Mais mon chéri, non, pas du tout. ! Je n’ai pas voulu dire ça ! Il n’y avait absolument aucun sous-entendu. Je voulais juste dire que tu pouvais parfois témoigner d’une certaine âpreté à la tâche, que tu ne lâches pas le morceau et que, quand tu es absorbé par un projet, tu ne fais pas toujours la part des choses.
—  Marie, je suis désolé ! Je te promets de ne pas y passer la semaine ! Mais en ce qui concerne Iggy, j’ai vraiment envie d’y aller.
—  Oui, c’est vrai. Tu as raison ! Tu ne l’as plus vu depuis son dernier concert ! Et tu ne peux surtout pas te permettre de le rater et rester avec nous et m’aider. Enfin, je dis Iggy mais c’est la même chose avec tous les autres d’ailleurs.
—  Oui, c’est tout à fait ça. C’est exactement ça. Je ne peux pas rater Iggy demain. C’est inconcevable.
Depuis mon retour de la Sorbonne, j’étais d’une irascibilité peu commune. Je prenais la mouche pour un rien. Ces derniers jours, il m’était arrivé de me lancer dans des joutes écrites sur les réseaux sociaux. Au gré de mes humeurs, j’estimais légitime de dégainer en lisant le moindre propos que je considérais comme abscons.
Au niveau professionnel, alors que je menais une mission imposée par mon commanditaire, un important groupe industriel Américain, et que je faisais des allées et venues entre mon domicile et le Grand-Duché du Luxembourg où je devais aller auditer les comptes à raison de deux jours par semaine, j’avais eu une violente discussion avec un des membres de l’équipe qui était resté sourd à mes sollicitations et qui ne m’avait pas transmis toutes les informations requises. Après avoir envoyé deux ou trois rappels, je m’étais levé de ma chaise, j’avais traversé les deux couloirs qui séparaient mon bureau de celui de mon collègue avant de faire irruption dans son alcôve en hurlant, exigeant d’avoir le rapport demandé sur-le-champ. J’avais ensuite claqué la porte violemment avant de sortir m’aérer quelques minutes et finalement regagner ma tanière.
Le jeudi, je me suis mis en route sans avoir pris la peine de me consacrer à ma famille et de partager avec elle le repas du soir. Je suis arrivé dans le cœur de la cité une heure avant l’ouverture des portes. Je me suis attablé à une terrasse en vue de profiter du moment présent en me délectant d’une bonne bière entourée de quelques tapas.
Je suis arrivé à l’entrée de la salle alors que les accès venaient juste de se dégager. Sur le trottoir, une longue file attendait de pouvoir remplir la salle et être aux avant-postes, dans l’espoir d’approcher la star de plus près. Je venais de franchir le seuil de l’entrée lorsque j’ai entendu dans mon dos une voix qui criait mon nom.
Le cri était celui de Christian, un ancien condisciple de fac avec lequel j’avais passé pas mal de temps vingt-cinq ans plus tôt, lors de nos années passées sur les bancs de HEC. Nous nous étions ensuite perdus de vue, mon camarade ayant fait le choix de la finance de marché tandis que j’avais fait celui de la finance d’entreprise. Lui et moi étions assez soudés durant nos premières années d’études, même si nous avions finalement assez peu d’affinités et des modes de vie et de pensée fort dissemblables. Mais une chose nous unissait : la musique. Nous étions fans des mêmes groupes, échangions nos découvertes musicales respectives. Il nous arrivait aussi de rassembler nos maigres pécules d’étudiants et de nous martyriser les tympans aux mêmes concerts.
À la sortie de HEC, il s’était exilé à Londres et avait rapidement trouvé le job dont il rêvait, celui d’être un jour trader à la City. Il avait fait l’acquisition d’un loft tape-à-l’œil qu’il n’occupait que très rarement car il avait à disposition un appartement confortable situé en plein cœur de Londres, dont le paiement de l’exorbitant loyer mensuel était assuré par la banque privée qui l’employait. Nous nous étions perdus de vue mais Christian avait rassemblé un soir ses anciens copains de fac dans son appartement Bruxellois décoré avec du mobilier hors de prix mais dénué de goût. La soirée avait rapidement pris une tournure glauque. Le fond de ses conversations ne portait que sur l’argent et sur les montants faramineux avec lesquels il jonglait au quotidien. Nos retrouvailles s’étaient déroulées de manière singulière et nombreux convives l’avaient écourtée en prétextant tout ou n’importe quoi en vue d’abréger leurs souffrances.
Christian a amassé une fortune en salaires et bonus divers quand il œuvrait à la City et s’est ensuite fait débarquer par son employeur au début de la crise financière de 2008. Il est revenu le cœur léger, lesté d’un parachute doré et de compensations diverses qui l’ont mis à l’abri, lui et les siens, lui permettant de vivre une existence douillette et feutrée jusqu’à la fin de sa vie.
Il a quitté à la fois Londres et le monde de la finance. Il a célébré sa retraite anticipée et, accompagné de Colette, rencontrée sur les bancs de la fac, il a fait le tour du monde. À son retour, il a changé de vie et s’est réinscrit à la fac avec comme projet de boucler un master en philosophie, discipline supposée être son curriculum de cœur et qu’il prétend ne pas avoir pu poursuivre vingt ans plus tôt en raison de pressions familiales.
L’ayant bien côtoyé durant sa prime jeunesse, je ne lui ai jamais connu la moindre affinité avec la philosophie alors que nous partagions à l’époque les mêmes goûts musicaux mais également les mêmes lectures, essentiellement limitées à des biographies de chanteurs de rock.
Après avoir terminé avec brio son cursus de philo, il est devenu consultant en éthique des affaires. Il offre aujourd’hui au monde de la finance des conseils éclairés, contre rémunération bien entendu, sur la morale des pratiques grâce auxquelles il est aujourd’hui lui-même multimillionnaire. Après son parcours de trader ambitieux et doué, il s’est métamorphosé en gourou de l’éthique et de la justice sociale.
Même si nous nous sommes éloignés et que j’ai décliné presque toutes ses invitations, il m’arrive encore de le croiser lors d’un concert ou festival quelconque. En revanche, ma fidélité à Colette, qui a toujours suscité chez moi estime et affection, est restée intacte.
Le vigile venait de scanner mon ticket lorsque Christian est arrivé à ma hauteur. Il semblait non pas surpris mais heureux de me voir. Je n’ai pas partagé son enthousiasme. Depuis plus de vingt ans, sa ferveur n’était plus réciproque.
—  Sam ! Mon vieux Sam ! C’est marrant mais j’étais quasi certain que j’allais te rencontrer ici. Comme une intuition.
—  Oui, bon, enfin, euh, une intuition. Un concert d’Iggy, faut pas beaucoup d’intuition. Mais j’ai failli ne pas venir. J’ai dû négocier avec Marie. On part en France demain soir. Ce concert m’a complètement échappé et j’ai acheté mon ticket à la dernière minute. Pêché sur le site mardi soir juste avant que la prévente ne soit clôturée. Comment vas-tu ?
—  Moi ? Super ! Super bien ! Je n’ai jamais été aussi épanoui. La philo, tu sais, c’est vraiment mon truc et mes activités de consultance, ça commence à bien marcher. Même si je n’en ai pas besoin pour vivre. Je fais ça un peu afin d’aider les gens, tu comprends ?
—  Oui, je comprends fort bien que ce ne soit pas essentiel à ta subsistance. Par contre, aider les gens ? Bon, soit ! Impatient de voir Iggy ce soir ? Tu as écouté les premiers morceaux de son album qui sort fin d’année ?
—  Il sort en septembre et je l’ai déjà pré commandé.
Christian et moi avons plongé vers le stand de merchandising et avons exploré tous les articles à l’effigie de notre idole. Mon choix s’est porté sur un vinyle méconnu d’Iggy and the Stooges. Un enregistrement inédit des leurs compositions d’avant 70. J’ai demandé au responsable de l’échoppe s’il pouvait me le mettre de côté jusqu’à la fin du concert. Il m’a répondu en souriant et l’a rangé derrière en me tendant le pouce vers le haut. Alors que je sortais ma carte de crédit afin de régler l’équivalent en euros des 24 pounds que représentait mon achat, mon pote a demandé à l’autre vendeur de le mettre sur son ardoise. Il venait d’acheter une collection de CDs, de pins, le tout accompagné de trois t-shirts dont il n’a même pas jugé utile de vérifier la taille. Je n’ai pas eu le temps de réagir qu’il avait déjà soldé son compte avant d’entasser son fatras dans un grand sac en plastique qu’il est allé déposer en vitesse dans un casier au vestiaire du sous-sol.
Son geste m’a irrité. Comme beaucoup de choses chez Christian, dont sa générosité qui empestait la naphtaline. Tout chez lui m’horripilait en réalité. J’ai décidé de passer l’éponge et accepté son invitation à aller boire une bière. Je suis allé au bar avant de revenir m’asseoir à ses côtés, les bras encombrés de deux grandes blanches d’un demi-litre. La musique nous rapprochait mais aussi la blanche. On en avait siphonné ensemble des hectolitres en étant jeunes.
—  Bien vu, Sam, merci.
—  Mais de rien, mon vieux. Avec le vinyle, introuvable par ailleurs que tu viens de m’offrir, je peux te rincer le gosier toute la soirée. Comment va Colette ? Vous allez bien ?
—  Elle va bien et te remet bien évidemment le bonjour. Et toi ? Marie ne t’a pas accompagné ?
—  Non tu sais, Iggy et le rock en général ça n’a jamais été son truc. Pourtant, elle l’a vu une fois lors d’un petit festival, je ne sais plus lequel. Il y avait les Charlatans et Iggy en tête d’affiche. J’ai booké deux tickets en dernière minute. On a écouté un best of dans la voiture et à la sortie du concert, elle m’a dit qu’elle avait adoré, envoûtée par l’énergie qu’il peut encore déployer sur scène mais bon, elle n’a jamais remis le couvert.
Il a bu une gorgée de bière et a marqué une courte pause. Je l’ai senti embarrassé, comme s’il voulait aborder un sujet sans oser se lancer.
—  Tiens, au fait, Sam, et tes études en France ? Colette m’a raconté.
—  Euh, changeons de sujet. Iggy va monter sur scène dans vingt minutes et je n’ai pas vraiment envie de parler de ça.
—  J’ai du mal à comprendre mais bon.
—  Christian, s’il te plaît !
—  Comme tu veux. Mais je pense que tu l’as un peu cherché, non ? Bon, écoute Sam, tu n’as pas envie d’en parler mais laisse-moi quand même te dire ma façon de penser.
—  Cherché quoi ? Où veux-tu en venir ?
—  Chier dans le tube de manière prestigieuse. C’est ça que je veux dire. Et c’est exactement ça.
—  Chier dans le tube ? Ah bon ?
—  Oui, Colette m’a expliqué le sujet de ta thèse. Elle, elle trouve ça éblouissant. Mais bon, quand il s’agit de toi, c’est toujours magnifique avec Colette. Moi, je trouve ça assez minable. C’est considérer les financiers de marché comme des crétins, c’est cracher dans la soupe avec en bonus un diplôme de doctorat sous le bras. C’est démontrer sous le couvert de l’académique que les financiers de marché sont des idiots, des analphabètes qui ne peuvent pas décoder les fondamentaux d’une société.
—  Je ne suis pas le premier à m’être penché sur le sujet tu sais, et il m’est arrivé de lire des âneries de recommandations sur des boîtes dont je connaissais les comptes. Je ne comprends pas tes arguments. Et puis, tu t’en fous, non ? Tu as quitté ce monde-là depuis longtemps.
—  Oui mais je ne chie pas dans le tube, moi !
—  Ah bon ? À ta manière, si ! Ressuscité en gourou de l’éthique et de la pensée philosophique alors que tu t’en es foutu plein les fouilles pendant des années. Si tu avais suivi tes préceptes idéologiques il y a quinze ans et bossé de manière orthodoxe, tu mènerais une existence normale.
—  Tu es jaloux ?
—  Mais jaloux de quoi ?
—  De ma réussite.
—  De ta réussite ou de ta sagesse, Christian ? Ni jaloux de ta réussite, et alors là, certainement moins de ta reconversion.
—  Tu sais, ta thèse, si tu la termines, tout le monde ne va pas apprécier. C’est un solide pavé dans la mare.
—  C’est une question personnelle, mon vieux, un travail intime. Une démarche académique. Je ne cherche pas la gloire. Je n’ai pas l’intention de faire un Goncourt des conclusions de ma recherche.
—  Faudrait-il d’abord que tu la termines. Apparemment, ce n’est pas gagné.
—  Ce n’est pas gagné, non. Là tu as vraiment raison. Ça te fait plaisir, non ? On dirait, tu jubiles !
—  Non mais ça remettrait les choses à leur place. Tu n’as peut-être pas l’envergure ou la discipline nécessaires à un chantier pareil.
—  Ou peut-être pas le talent ou l’intelligence. Dis-le, fais-toi plaisir !
—  J’allais y venir…
—  Et toi, ça va mieux avec Colette ? Elle te trompe toujours ? Note que je ne peux que lui donner raison. Tu sais, ta femme, je la connais presque mieux que toi.

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