Un Dieu Tout Puissant
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Un Dieu Tout Puissant

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Description

Je ne tirerais pas un sou de tout ça, si je ne me mettais pas sérieusement à écrire mon livre à propos de cette affaire. Car, que je l'écrive ou non, le scandale allait être historique. L'onde de choc allait toucher des millions de fans et les tabloïds allaient avoir du grain à moudre pour des mois et des mois… Parfois, on devrait laisser le passé là où il est. Mais pour Azahel Brun, dont la curiosité est insatiable, le passé est une zone tentante et extrêmement périlleuse. Née à New York et élevée à Los Angeles, n'ayant jamais vraiment su qui était son père, elle ignore également qu'elle détient la clé d'un incommensurable trésor. Restée seule après que sa mère Isabelle, célèbre photographe de rock stars, a trouvé la mort avec tout le groupe de Lizzie Byrne dans un accident d'avion historique, Azahel s'est détournée du monde excentrique du Rock'n'Roll et du show business dans lequel elle est née. Vivant et travaillant à présent à Paris comme correspondante de presse, elle est loin de se douter qu'elle est surveillée de très près.
Un beau jour, d'étranges spams d'annonces immobilières apparaissent sur son écran. Mais en répondant à ces dangereuses sollicitations, c'est toute sa vie qui va basculer : fiancé, amis de longue date, nouvelles connaissances, tout le monde semble porter un masque. Que cherchent-ils ?
Azahel, futée et légitime enfant du Rock, devra exercer tous ses talents de déduction, pour affronter ses ennemis, sauver sa peau et celle de Telly Jones, icône Rock et ami de toujours et trouver enfin les réponses à ses questions.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 15 mars 2016
Nombre de lectures 3
EAN13 9782363155313
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0007€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Un beau jour, d'étranges spams d'annonces immobilières apparaissent sur son écran. Mais en répondant à ces dangereuses sollicitations, c'est toute sa vie qui va basculer : fiancé, amis de longue date, nouvelles connaissances, tout le monde semble porter un masque. Que cherchent-ils ?
Azahel, futée et légitime enfant du Rock, devra exercer tous ses talents de déduction, pour affronter ses ennemis, sauver sa peau et celle de Telly Jones, icône Rock et ami de toujours et trouver enfin les réponses à ses questions.
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Un Dieu Tout-Puissant


Bee Suzuki

2016
Cet ebook a été réalisé avec IGGY FACTORY. Pour plus d'informations rendez-vous sur le site : www.iggybook.com
Table des matières

Chapitre 1 : Derrière le rideau
Chapitre 2 : La nuit dernière, avec mes ailes Google
Chapitre 3 : Histoire du rock
Chapitre 4 : À La Gardieu
Chapitre 5 : Après cet inoubliable dîner
Chapitre 6 : Tout ce qui arrive à Las Vegas...
Chapitre 7 : De vieilles connaissances
Chapitre 8 : Nous pourrions tous être ton père
Chapitre 9 : Dans la penderie d’Azahel
Chapitre 10 : Un thé avec Fizzie
Chapitre 11 : L’intuition est un don précieux
Chapitre 12 : Droit dans le piège
Chapitre 13 : Salim
Chapitre 14 : Ne méprise jamais l’innocence
Chapitre 15 : Argent et vérité
Chapitre 16 : Une nuit dans la bibliothèque
Chapitre 17 : La clef
Biographie
Chapitre 1
 
Derrière le rideau
 
Cela faisait dix minutes qu’il l’attendait, caché derrière l’épais rideau poussiéreux. Il avait fracturé le loquet de la fenêtre de derrière pour pénétrer dans cette petite maison minable, située dans une allée du quartier de Kenwood, à Burbank, Los Angeles, Californie, États-Unis, Amérique du Nord, Terre, Système Solaire, en prenant à gauche sur la Voie lactée.
 
Il était vraiment enchanté que tout se soit si bien passé. En un sens, cela avait été bien plus simple qu’il ne le prévoyait. Patti Fernandes allait rentrer à la maison vers sept heures, comme tous les jours, sauf le dimanche. Sept heures du soir, c’est ça. Il jeta un coup d’œil satisfait à sa nouvelle Apple Watch. 6:56. Quatre minutes… Et il obtiendrait enfin ce qu’il avait attendu pendant des années. Bien sûr, qu’elle passerait un très sale quart d’heure ! Mais, quoi, on n’a rien sans rien, comme chacun sait !
Derrière le rideau, l’odeur de la poussière et des vieux murs gris, écaillés, lui rappelaient l’endroit où il avait l’habitude de se cacher, lorsque Rob, son beau-père, le pourchassait pour le battre. Et se faire battre n’était certainement pas ce qu’il y avait de pire.
Quand Rob était ivre, les rideaux, les placards, le dessous des lits étaient les premiers endroits à être brutalement visités. Il avait encore dans l’oreille les cris suraigus de Kate, sa sœur, à chaque fois que Rob lui mettait la main dessus, l’attrapait par les cheveux et la traînait dans le sous-sol, où il passait l’après-midi à abuser d’elle, malgré ses supplications. Ou de lui-même, s’il le trouvait en premier. Il n’y avait plus de mère pour les sauver, plus de mère pour les protéger. Elle était morte deux ans après son remariage et ils avaient dû faire face au monstre, seuls, dans la maison maternelle. Leur père était mort, leur avait-elle dit, et de toute façon, ils ne se souvenaient plus très bien de lui. Seuls, ils restèrent.
Avec Rob.
Voilà pourquoi, un jour… Oh, allez, ça va, tu la connais, cette histoire.
 
C’était très déplaisant de repenser au passé. Une fois caché derrière le rideau vert, il s’était fait prendre malgré lui dans cette remontée de souvenirs désagréables.  Ne pas bouger. Se taire. Comme alors, il s’était forcé à rester parfaitement immobile, à respirer silencieusement. Cache-cache. Survivre. Il était un survivant. Rob était un monstre, qu’ils durent… Tu connais cette histoire, ça suffit.
Mais… Kate avait dix-huit ans et lui presque seize. C’était sa dernière année de lycée.
Rob repose six pieds sous la pelouse.
Kate a grandi, sous une apparence tout à fait normale. Kate est maintenant une épouse, avec des moments où elle retombe dans de profonds silences, gardant la vérité bien cachée derrière l’écran de ses pupilles. Et elle a pris un nouveau nom.
Car c’est Kate qui avait décidé qu’ils le feraient. Elle, qui avait peaufiné chaque détail depuis l’âge de quinze ans. Elle, qui savait quoi faire. Elle, qui avait toujours été la tête, le chef silencieux.  Profondément silencieuse. Comme ce puits où ils avaient…
Ce puits dangereux, au-dessus duquel il leur était interdit de se pencher, qu’ils n’avaient même pas le droit d’approcher, le puits au fond de la propriété.
Un puits noir, désaffecté, sous les arbres.
Où il…
Égorgé et noyé dans son bain, livide monstre pourri, enterré avec toutes ses affaires, le rasoir rouge et poisseux, sa bombe de mousse à raser, sa brosse à dents, ses chemises et ses slips, toutes ses fringues, ses cartes de visite, tout ce qui était à lui dans la maison, et bientôt son corps avait disparu, couvert par toujours plus de chaussettes, de casquettes, de vestes, de paquets de cigarettes, de briquets, et jusqu’à sa mallette de représentant.
Ils avaient gardé l’argent.
Ils avaient poussé des tas de terre et de pierres par-dessus ses chapeaux, ses capotes, ses chéquiers, son imper, ses tournevis et toute sa boîte à outils (parce qu’aucun type ne se ferait la malle sans sa boîte à outils toute neuve, avait dit Kate), sa bouteille d’aftershave préalablement vidée, sa seule paire de chaussures chic. Terre, terre, terre, boue, graviers, pierres, parpaings, terre, sable, encore plus de terre. Encore et encore.
Le même soir, sous la pluie de décembre, tremblant, fiévreux, il avait conduit la voiture jusqu’à la ville voisine et l’avait garée, laissant les clés sur le contact, dans un de ces quartiers où les voyous et les dealers la voleraient avant l’aube. Habillé de la veste des dimanches de Rob et portant son bob de pêche enfoncé jusqu’aux yeux, il avait tiré tout l’argent qu’il avait pu au distributeur avec la dernière carte de crédit, dissimulant son visage dans l’ombre et évitant soigneusement la caméra de la banque.
Puis il était revenu à la maison en faisant du stop, glacé jusqu’aux os.
Après quelques jours, ils s’étaient rendus main dans la main au commissariat, pour signaler que leur beau-père, Rob, les avait abandonnés. L’assistante sociale avait visité toute la maison, fouillé dans les placards, trouvé le stock d’alcool et la collection de cadavres de bouteilles, en plus d’un certain nombre de boîtes de capotes vides. Elle en tira des conclusions extrêmement logiques.
6:59. « Oh, magne-toi, tu veux ! » marmonna-t-il. Il avait tellement hâte de sauter à la gorge de Patti et de lui flanquer la trouille de sa vie. Tout ce qu’il attendait d’elle, c’était la clé du trésor .
Il était dans le même état que lorsqu’il s’apprêtait à entrer en scène, et il savait qu’il oublierait ensuite tout son trac, comme jusqu’à la fin des concerts.
En tant que musicien – et un très célèbre musicien ! se glorifia-t-il –, il avait une ouïe exceptionnelle. Debout derrière le rideau, il pouvait entendre jusqu’au ronronnement du trafic sur Ventura freeway et, encore plus loin, la rumeur distante de la cité, où l’empreinte de ses mains avait été à jamais fixée dans le béton d’Hollywood Boulevard. « Quand je pense qu’ils ont déjà mes empreintes », songea-t-il, amusé.
C’est à ce moment précis qu’il avait su qu’elle s’apprêtait à rentrer, grâce au faible et musical tintement de ses clés.
Dès la porte claquée, elle s’était déchaussée. Elle était sûrement ivre, en avait-il déduit depuis sa cachette, en comptant les pas alourdis, d’abord vers la cuisine  où elle avait laissé tomber le sac de courses sur la table, jusqu’à la salle de bains  pour pisser, porte grande ouverte, puis de retour au salon où elle s’était écroulée sur le canapé. Il voulait attendre qu’elle ramasse la bouteille de Jack Daniel’s qu’il avait vue, tout près d’elle. C’est ce qu’elle n’avait pas tardé à faire, en allumant la télé.
Excité, il avait souri nerveusement. C’est bon, Patti était bien toujours la même, toujours aussi prévisible. Dans sa poche il avait un couteau. Oh, allez, tu sais bien pourquoi tu l’as pris… Tu la connais, l’histoire.
 
Patti Fernandez était vraiment morte de fatigue après sa journée et buvait délicatement quelques gorgées d’eau-de-feu à même le goulot. Depuis qu’elle avait décroché ce boulot d’« assistante » (le nouveau terme pour « femme de ménage »), c’était à elle maintenant, que la corvée de nettoyer tout un studio d’enregistrement incombait, après qu’une bande de sauvages l’ait utilisé trois jours d’affilée.
Carrément épuisant.
Et le manager, qui l’avait houspillée sans cesse, à cause de la session nocturne prévue… Il voulait que tout soit en ordre pour le groupe suivant. Crachats, cendres, mégots, morceaux gras de pizzas sur le sol, pisse dans un coin, capotes usagées dans un autre… Un jour de travail ordinaire, quoi.
Patti s’apprêtait à prendre une douche bien chaude, à shampooiner ses cheveux blonds décolorés et à poser quelques bigoudis avant le dîner…
Au moment où elle s’extrayait du canapé, le rideau de la fenêtre s’ouvrit brutalement et apparut un homme qu’elle reconnut instantanément. Elle fut si effrayée qu’elle ne put même pas crier. « Oh, mon Dieu ! » gémit-elle d’une toute petite voix essoufflée.
– Allez, Patti ! Bouge pas ! Il la fixa du regard et avec un sourire inquiétant, la saisit par le cou.   Nous y revoilà, ma vieille !
– Non ! S’il te plaît ! Ne me frappe pas ! Je n’ai pas de coke dans la maison, je n’ai rien…
– La ferme !
D’un simple mouvement du poignet, il avait ouvert son cran d’arrêt. Il fut ravi de constater qu’elle était vraiment terrifiée. Il l’avait traînée rapidement dans la salle de bains et lui avait fait remplir la baignoire avec de l’eau chaude. Puis se déshabiller. Puis entrer dans le bain.
– À présent qu’on est vraiment à l’aise pour parler, chérie, je te jure que si tu ne me réponds pas, je te tuerai.
– Okay, okay,  avait répondu Patti, flippée à mort. Quelle est la question ?
– La question est : « Qu’est-ce qu’Azahel, la fille d’Isabelle, a reçu de sa  mère ? Et… où est-elle ? »
Elle le regarda avec des yeux ronds.
– Ça fait deux questions…
– RÉPONDS ! » hurla-t-il.
Il est dingue , a vai t-elle pensé. C’est le salopard le plus dingue que j’aie jamais connu, aussi dingue qu’avant, sous ses faux airs de type gentil. Dingue… et vraiment dangereux.
– Okay, okay, calme-toi. Et ensuite tu t’en iras, n’est-ce pas ? S’il te plaît ?…
Oui, j’ai connu Azahel… bien sûr. D’ailleurs, est-ce que tu savais que le vrai nom d’Isabelle était Brun ? B-R-U-N, ça fait Brown en anglais. Elle avait seulement changé deux lettres. Après sa mort, nous avons dû presque tout vendre pour vivre. Azahel n’a gardé qu’un carton avec les appareils photo de sa mère et des trucs perso… Quelques souvenirs, rien de précieux. Nous étions tellement fauchées… Je n’étais pas encore clean , à cette époque… Je n’ai pas pu prendre soin d’Aza. Il a fallu qu’elle se débrouille par elle-même. Mais j’ai eu de ses nouvelles, il y a trois ans, parce qu’elle m’a envoyé une carte postale de Paris pour me dire qu’elle travaillait comme journaliste et que tout allait bien ! Bon, écoute, voilà : c’est tout ce que je sais, je te le jure. Peut-être est-elle retournée à New York après Paris ? Et pourquoi tu ne vas pas le demander à Telly Jones ? (Mais tu as bien trop peur qu’il te casse ta sale gueule, pensa-t-elle.)
Il sentit que ce dernier conseil cachait quelque chose.
– Pourquoi ? C’est lui, son père ?
– Quoi ? Non ! Isabelle m’a toujours dit qu’elle ne savait même pas qui était le père de sa fille… Et je ne sais rien de plus, je t’assure… Ça n’avait pas d’importance, on faisait beaucoup la fête, en ce temps-là, comme tu sais.
– Ça, pour une fêtarde !… Où est la carte postale ?
– Sur la porte du frigo. Maintenant, est-ce que tu pourrais me laisser tranquille, s’il te plaît ?
C’était le moment où jamais. Il devait le faire avant qu’elle ne comprenne ce qui allait lui arriver.
Il avait lentement posé le couteau à terre et, soudain, avec une détente fulgurante, lui avait envoyé un coup de poing en pleine face. La tête de Patti était partie violemment en arrière. Elle était groggy. Sa tête était retombée une ou deux fois sur sa poitrine, puis il l’avait vue s’évanouir, assommée pour le compte. Quel type intelligent et rapide, se dit-il. Vite et bien ! Son nez n’avait même pas saigné !
Sans perdre de temps, il lui avait enfoncé la tête sous l’eau. Ses cheveux blonds, flottant dans le bain, lui avaient rappelé des vacances au bord de la mer à Cancun, des vacances passées ensemble, pendant l’une des nombreuses tournées qu’ils avaient faites en Amérique du Sud, vingt ans auparavant. Isabelle avait rejoint le Lizzie Byrne Band, à cette époque…
Ensuite, il se laissa tomber sur le siège des toilettes à côté de la baignoire.
Quelle pitié.
Mais il faut ce qu’il faut.
 
 
 
Chapitre 2
 
La nuit dernière, avec mes ailes Google
 
La nuit dernière, avec mes ailes Google, j’ai encore survolé les collines calcinées de sécheresse aux alentours de Los Angeles et j’ai découvert une maison. Elle me semblait familière, mais je n’étais pas très sûre de la connaître, je n’arrivais plus à me souvenir où j’avais déjà vu ce paradis vert et blanc. Alors je suis descendue, descendue, presque jusqu’à toucher les pixels turquoise de la piscine, à caresser le sommet des arbres, à regarder au-dedans, par les fenêtres. Depuis le sommet de la colline, où cette demeure est sise, j’avais une vue merveilleuse sur l’océan Pacifique.  Depuis quelques s emaines, je ne sais absolument pas pourquoi, je reçois des spams en provenance d’agences immobilières de Los Angeles qui me proposent tous de visiter leurs offres. Au début, je les ai jetés, mais ils sont revenus obstinément et, du coup, j’ai recommencé à regretter L.A, à rêver de ma mère (ce qui était plutôt une bonne chose, parce que j’ai rarement rêvé d’elle depuis sa mort) et à repenser à mon enfance.  Troublant, me suis-je dit le premier matin. Perturbant, ai-je conclu lorsque, nuit après nuit, ces spams ne cessèrent d’affluer et d’encombrer ma boîte mail.   C’est alors que, pour apaiser ma nostalgie, j’ai décidé de survoler les endroits où j’avais vécu autrefois.
 
Revenons à cette incroyable maison, par exemple. Ni trop grande ni trop petite, dont l’architecture moderne, sans être celle d’une de ces villas californiennes m’as-tu-vu, m’a semblée très familière… Je pouvais tout à fait m’imaginer marchant sur sa douce pelouse fraîchement arrosée, respirant profondément sous le soleil matinal de L.A. avant qu’il ne devienne bouillant.
Waow ! Quel petit veinard possédait ça ?  Un type riche ? Une de ces familles wasp typiques, avec quatre ou cinq gosses, qui tourneront tous très mal à l’adolescence ? Un inconnu friqué ? Une veuve noire ayant assassiné son quatrième mari milliardaire ? Une star de cinéma ? Une rock-star ?
Une rock-star   ?  Des profondeurs de ma mémoire, une petite écaille de ma turbulente jeunesse, lentement, est remontée à ma conscience. Puis s’est s’évanouie en un instant.
« D’accord, lui ai-je dit. Sais-tu bien à qui tu as affaire ? Je suis Azahel Brun, journaliste de mon état, et on ne me la fait pas ! Allez, viens là ! Tu ne m’échapperas pas. Reviens, je serai gentille, je le jure ! »
J’ai plissé les yeux, très fort.  Alors m’est revenu un ruban flottant de cheveux roux. Une longue et brillante mèche de cheveux raides. De cheveux masculins. Et Comment savais-je que ces cheveux appartenaient à un homme ?
 
Ma mère aussi était rousse, en partie grâce aux nombreux soldats irlandais et écossais qui, depuis le Moyen Âge, sont passés par la Normandie, dont elle était originaire.
Parfois ennemis, plus récemment alliés, mais en tout cas ils ont beaucoup aimé les Françaises. Je suppose que c’est ce qu’on appelle de nos jours le nécessaire brassage des gènes. Je ne suis pas née avec la précieuse combinaison « yeux verts, cheveux roux ». Pour seul lot de consolation, j’ai hérité d’une peau pâle comme le lait, qui brûle au soleil. Les plages californiennes ne font pas de cadeau aux brunettes dans mon genre.
Bon. Donc, j’ai deux indices, maintenant. De longs cheveux roux et une maison de rêve au sommet du monde.
À ce moment-là, j’ai malheureusement perdu le fil de mes pensées, car mon Iphone a bourdonné. C’était Jeannette Lapart, rédactrice en chef du magazine Prems , «  le journal des filles, d’abord  ».
« Azahel ! » a-t-elle commencé, d’un ton assez péremptoire.
Jeannette est une cheffaillonne. Elle est jeune, mais souffre d’un manque absolu de courtoisie. Il lui arrive souvent de se conduire comme un paillasson face à un grand patron, mais avec les pigistes, elle est odieusement tyrannique. Elle m’appelait pour s’enquérir de la raison pour laquelle je ne lui avais pas encore envoyé tous les articles qu’elle m’avait commandés, ou plutôt, qu’elle avait exigés deux jours auparavant.
Dans ces cas-là, je réponds toujours (enfin, quand on me le demande, ce n’est pas si souvent, en fait…) que je suis une vraie journaliste. Sinon, pourquoi serais-je si fière de faire ce boulot controversé ?
Certes, en ce moment, je suis une simple rédactrice free-lance, travaillant pour l’un des innombrables magazines féminins français, dans les pages desquels les mannequins sont minces et jolies, surtout parce qu’elles ont de quatorze à vingt ans, qu’elles sont totalement anorexiques et que leur meilleure amie s’appelle « la Coco ».
Lorsque Jeannette Lapart vous appelle à… disons… dix heures du soir, généralement pour vous envoyer un ultimatum, il faut choisir : plier ou casser. Mais cette fois, je n’avais pas envie de m’aplatir. Je lui ai rétorqué que cela prenait un peu de temps pour écrire quelque chose de bien tourné et de mesuré à propos de la bisexualité dans les dernières productions hollywoodiennes, n’étant pas gay moi-même, ni même intéressée par les diverses sexualités des people… Et tellement plus par leurs travaux personnels ou même leurs passe-temps.
« Pointe-toi demain à dix heures ! » Et elle m’a raccroché au nez.
Ouch !
Je vis à Paris, France, terre des idéalistes, avec mon petit ami allemand, artiste, dans mon vieil appartement bourré de livres et d’objets que nous ramassons généralement sur le trottoir.
À Paris, chaque jour, on peut faire des trouvailles.
On peut s’habiller, se meubler, dégoter des plantes vertes, des livres et des CD dans tout ce qui est laissé pour compte « sur le trottoir ». Évidemment, il faut accepter d’entrer en compétition avec des douzaines de chasseurs à l’affût. Le temps moyen pour mettre la main sur une bonne affaire est de dix à douze minutes. C’est un genre de sport national.
« Chéri ? », ai-je dit en me tournant vers Stefan, mon cher et tendre, affairé autour de la préparation d’une version low cost de spaghettis au foie gras. « Ne mets pas trop de ce pâté dans les nouilles ! Je suis peut-être virée, à l’heure qu’il est ! »  Il a marmonné un truc inaudible à propos de mes stupides boulots alimentaires et m’a rappelé avec ironie, une fois de plus, que j’étais un écrivain et que mon seul et unique véritable travail aurait dû être de travailler jour et nuit à mes romans.
 
Yes . Nous sommes un cliché. Il est presque célèbre ; je suis un auteur non publié. Nous sommes complètement fauchés, la majeure partie du temps. Comme tous nos copains.
Parfois, pourtant, l’un de nous devient célèbre. Et nous sommes alors si fiers de lui ou d’elle. Nous sommes tous des Poètes, des Écrivains, des Peintres, des Photographes, ou des Guitare-héros en devenir… Mais bientôt, je le sais bien, le favori des dieux reviendra vers nous en pleurnichant : « J’étais bien plus heureux quand j’étais libre de faire ce qui me plaisait ! Maintenant, il faut produire, produire, produire pour faire de l’argent, sinon je perdrai tout ! (« Eh au fait, les amis, vous avez vu ma géniale nouvelle maison à Formentera ? Ooooh ! Il faut que vous veniez ! ») Et je travaille tellement… que je n’ai même plus le temps de venir en fumer un petit et de discuter peinard avec vous à l’improviste ! »
Quelle pitié, n’est-ce pas ?  Et de recommencer à geindre à la première occasion : « Mon agent/ma femme/ mon manager pense que je devrais… »
Stefan aussi a un agent. Un véritable agent, très sérieux, monsieur Franck Chavez, qui le représente dans les foires d’art internationales.
Je ne le connais pas encore personnellement, mais j’ai vu sa photo sur les catalogues d’exposition de Stefan. Un type élégant. Des cheveux longs, un sourire éblouissant.
Stefan, qui est encore dans la trentaine, est un grand mec aux yeux bleus, originaire de Hambourg, en Allemagne, avec des cheveux blonds, courts, style néo-punk. Il porte toujours aussi des pantalons en cuir avec des T-shirts grunge ahurissants, ou des jeans et des blousons de cuir à même la peau. C’est un romantique, comme on peut voir.
Nous nous sommes rencontrés à un concert. Pas un grand concert. Un joli petit récital de violon donné dans une église abandonnée, où des copains musiciens s’essayaient à tourner leur premier clip vidéo.
Stefan avait peint les décors de scène, j’avais rédigé un court article sur eux. À cette époque, il avait vingt-huit ans et travaillait souvent pour l’industrie du cinéma. Son nom commençait à apparaître sur les génériques.
Une fois, Sony (Eh oui ! La firme.) lui a demandé de fournir généreusement une sculpture pour l’une de ses pubs. Nous avons reçu en guise de paiement… une télé neuve. Ses peintures géantes ont flotté sur la façade du Parlement européen. Des restaurants, des clubs, des galeries voulaient le faire travailler. Mais ce n’était pas de l’art qu’ils voulaient, c’était de la décoration. Il était sur le point de devenir un célèbre faiseur d’images, lorsqu’il décida de décliner toutes les invitations et de retourner à son établi.
« La lumière des projecteurs est mauvaise pour moi… J’ai besoin de temps », me déclara-t-il, humblement.
Une anecdote entre mille : avec tous mes manuscrits retournés par les éditeurs, tous les dessins déchirés et les copeaux des sculptures invendues de Stefan, nous avons pu faire du feu dans notre vieille cheminée et nous chauffer lorsque la compagnie d’électricité, impayée, a coupé le courant, en janvier dernier.
« Est-ce que ce n’est pas génial, hein, de pouvoir faire l’amour devant le feu ? m’a demandé Stefan, alors que nous gisions à même le sol.
– Inoubliable, chéri. Et, en même temps, ai-je fait remarquer, je suis drôlement contente d’avoir une chaudière au gaz pour l’eau chaude. Au moins, quand nous n’aurons plus de combustible et que la température tombera à zéro dans le salon, on aura encore la ressource d’un bain chaud, pour y passer la nuit. »
 
Après le dîner, j’ai préféré retourner à mes rêves. Je suis une rêveuse-type, moi, je l’ai toujours été. J’ai de nouveau contemplé l’endroit idéal que j’avais découvert sur mon écran. La carte indiquait Latigo Canyon, Malibu.
Est-ce que je connaissais cette maison ? C’était exactement le genre de demeure dont j’avais toujours rêvé. Car, me disais-je souvent, ne méritais-je pas ce qu’il y avait de mieux dans la vie ? Comme tout un chacun ?
Dans une maison comme celle-ci, je pourrais certainement écrire un prix Pulitzer ou un prix Nobel. Bon, peut-être pas, mais… rien de moins qu’un prix Goncourt !
Et est-ce que Stefan n’avait pas besoin de plus de place pour créer ? Mais si ! Absolument ! Nous n’étions pas milliardaires ? Et alors ? Rien n’est impossible !
Je savais bien ce qui me restait à faire.
La nuit précédente, je crois que j’avais eu une sorte de révélation : tout ce dont j’avais besoin, c’était d’écrire un livre qui se vendrait à des centaines de milliers d’exemplaires, grâce à son contenu – excusez du peu ! – très exclusif et très particulier !
Voilà les thèmes de best-sellers auxquels je pensais : « les Jardins des dieux du Rock », « Rock-stars : leurs refuges secrets ».
En un mot comme en cent : maisons, stars, endroits de rêve, mode de vie intime des rock-stars… Je n’aurais qu’à donner quelques coups de téléphone et mon rêve deviendrait réalité.
 
Au petit matin, je me suis sentie pleine d’une nouvelle énergie. Les portes de la gloire allaient indubitablement s’ouvrir à deux battants devant moi. Mon premier coup de téléphone a été pour Jeannette, à dix heures moins le quart, pour lui annoncer que je quittais définitivement le monde merveilleux des magazines pour ménagères frustrées.
« Quoi ! Comment ça ? » Elle ne pouvait en croire ses oreilles. La quitter ? Quitter mon boulot ? Sa voix étranglée et amère a sonné comme une douce chanson à mon oreille. Ce serait la dernière fois que j’aurais à l’appeler et, ai-je perfidement ajouté, la dernière fois qu’elle me casserait les noix (qui sont, de fait, chez moi, des ovaires.) avec ses sujets ineptes .
L’homosexualité ? Mais tout le monde s’en fiche ! Personnellement, je m’en…  Essayez de vous mettre à la place d’un grand artiste, d’un véritable génie, et la finalité d’une interview par des gens comme Jeannette Lapart serait : « Et, dites-nous, cher maître, quel parti artistique tireriez-vous d’un orifice et d’un tuyau ? »
Sois moderne, Jeannette Lapart !
 
J’ai raccroché, assez contente de moi, quoique un peu incertaine quant au solde de mon compte en banque. Tant pis !
J’ai allumé ma première cigarette de la journée. Enfin libre. Ça prend du temps de claquer certaines portes. Qu’allait dire Stefan, ce soir, quand je lui annoncerais fièrement que je travaillais sur mon nouveau super-projet et… que j’avais perdu mon boulot ?
Je m’en fichais, j’avais trente-trois ans, j’avais pris ma décision.
Et voilà.
Je me suis emparée d’un de mes très vieux petits livres d’adresses, tout noir et gribouillé de crânes, de serpents et de numéros de téléphone presque effacés. Quand je dis que j’ai eu une enfance et une jeunesse spéciales…
Ce ne sont pas des bobards. Entre cinq et vingt-deux ans, sur la planète Rock, j’ai vraiment vu tout et n’importe quoi.
Ma chère mère, Isabelle, a été la photographe des rugissantes années 80 jusqu’au jour de sa mort. Elle m’a mise au monde à New York, en mars 1983, et dès qu’elle a pu me prendre avec elle, une fois son affaire bien installée, en 1985, je suis arrivée en Californie, à Los Angeles.
Bon, à vingt-trois ans, elle n’était pas exactement du genre maternel. Elle me laissait un peu partout. Dès qu’elle rencontrait des gens assez gentils pour s’occuper de moi, elle disparaissait des jours, des semaines, puis revenait comme une fleur et s’enfermait dans sa chambre noire, où je n’avais pas le droit d’entrer. Elle avait d’abord loué une petite maison, au coin de Webb et Roscoe, et quand sa petite activité a pris un essor presque industriel, les plus grands magazines de rock du monde se sont mis à faire appel à elle. Elle a couvert les concerts, les tournées, les répétitions et fait d’innombrables séries de portraits et de nus. Elle est devenue célèbre, sans pourtant devenir riche. Nous avons emménagé dans une très belle maison avec trois chambres, deux salles de bains, une petite piscine bleue et une terrasse, nichée sous de beaux eucalyptus. C’était situé sur Cole Crest Drive. Le rêve.
Mais nous ne passions guère de temps à la maison. Nous voyagions dans le monde entier à longueur d’année, avec les groupes qu’elle photographiait, les stars avec qui elle sortait ou couchait. Parfois, j’ai pu être inscrite quelques mois dans une école, à Los Angeles, mais je ne suis jamais restée assez longtemps pour faire une année complète.
Elle était très égoïste et très belle, spirituelle, avec de longs cheveux roux et raides, de fantastiques yeux verts qu’elle dissimulait derrière des lunettes bleues toutes rondes. Elle était grande, avec un corps magnifique et une paire de seins splendides qui ne me donnèrent jamais une once de lait.
Elle était aussi une grande sorteuse, très, très appréciée pour sa nature chahuteuse.
L’argent n’était pas un problème pour elle, non plus que mon éducation, ni tout ce que cela impliquait, comme aller à l’école, au collège et plus tard à l’université. J’ai dû étudier à distance, bercée à l’arrière des caravanes familiales pendant les tournées, dans des avions privés, des trains, des chambres d’hôtel, n’importe où.
J’obtenais des A et des B, mais elle ne me complimentait jamais que de façon distraite.
Moi, rien ne me perturbait. J’aurais pu dormir sous une scène : c’était mon monde. Les équipes des tournées et les membres des groupes étaient comme ma famille. Leurs enfants étaient comme mes frères et sœurs, les roadies et les gardes du corps gardaient souvent un œil sur nous autres, les gosses. Quelques célèbres batteurs ou guitaristes nous ont parfois enseigné des airs de musique classique entre deux shows. Nous n’étions pas de très bons élèves, mais nous les aimions pour leur patience.
Ma mère vivait avec des célébrités et je la suivais, chaque fois que c’était possible. À cette époque de ma vie, ne connaissant rien d’autre, je croyais que tout le monde vivait comme nous.  Et puis… Mon petit monde s’est effondré en une heure et je me suis retrouvée seule au monde, à treize ans.
Ma mère venait de mourir avec tout le Lizzie Byrne Band dans ce fameux accident d’avion, en 1996.
Ouais. Le LIZZIE BYRNE BAND !
 
Au tout début, autour d’un jeune surdoué musical appelé Samuel Drescher  s’étaient réunis trois amis, Dave, Luke et Roberta, qu’il avait rencontrés au cours de littérature anglaise du CUNY, l’université de la ville de New York. Leur premier groupe, le Dresher Stock, jouait dans des Bar et des Bat Mitsvas pour se faire un peu d’argent, mais très vite Samuel décida qu’ils ne joueraient pas une fois de plus Chatanooga-choo-choo , ni les chansons de Dean Martin ou de Pat Boone : il se tourna hardiment vers le rock. Ils avaient un agent, en ce temps-là, mais il était si inexpérimenté qu’il n’arrivait même pas à leur trouver assez de concerts dans les clubs pour toucher plus de fans.
Ils avaient pourtant fait des démos mais personne ne les avait signés, parce que leur agent s’est avéré incapable de faire venir les dénicheurs de talents des maisons de disques. Ils étaient sur le point de se séparer et de laisser tomber, ne possédant en tout et pour tout que  leurs instruments et les vêtements sur leur dos. Par chance, la généreuse mère de Dave, le batteur, pouvait les nourrir dans son restaurant, après le service du soir. Ils jouèrent encore dans quelques petits concerts et ce fut le miracle : la rencontre avec Ron Weinberger, qui leur signa un engagement pour cinquante concerts d’échauffement sur une de ses tournées européennes.
Tout ça parce qu’après les avoir vus se produire dans la boîte de Hilly Kristal, le CBGB (et OMFUG, ne l’oublions jamais), il était apparu à Ron comme une divine évidence qu’ils deviendraient des stars.
Et comment pouvait-il en être si sûr ?
Parce qu’il était déjà le manager des Sea Dragons, leur éditeur et leur producteur. (Il aspirait depuis toujours à devenir un nouveau Peter Grant.)
En quelques jours, il estima que le Drescher Stock, ce groupe prometteur mais immature, avait sérieusement besoin d’une refonte et d’un nouveau nom. Il commença par virer la lead guitariste, la seule fille du groupe, en alléguant qu’elle était le maillon faible qui ne tiendrait pas la distance dans le grand projet qu’il avait en tête.
Ron était un vrai macho. Roberta, disait-il, n’était pas assez sexy, elle était trop timide, malgré ses talents de musicienne. Elle fut sortie du groupe, sans discussion possible. Lorsqu’elle les supplia, Samuel et les autres détournèrent lâchement le regard. Elle dut partir.
Ron incita également Samuel à se lâcher, à oublier ses bonnes manières et sa personnalité de juif bien élevé, pour devenir ce qu’il devait devenir : un talent d’exception, une mégastar en puissance.
Après une beuverie épique avec leur nouveau protecteur, agent et manager, Samuel décida  de tout envoyer valser et prit le nom de sa bien-aimée mère décédée. Il renaquit sous l’incarnation de Lizzie Byrne, le frontman androgyne et hyperactif que nous avons connu, et Ron devint encore plus riche.
À présent, je ne suis plus en contact avec les autres membres survivants du clan du Lizzie Byrne Band, le LBB. Nous nous sommes perdus de vue. C’est peut-être mieux comme ça.
Comme chacun sait, la presse à sensation a longtemps suspecté un attentat ou un assassinat collectif à propos du crash du jet privé de Lizzie Byrne, parce que les conditions météo étaient idéales, ce jour-là, et que l’avion était très récent.
Ça s’est passé sur la frontière canadienne, et seuls quelques corps presque intacts ont été retrouvés dans la queue de l’avion, tombée du côté américain de la frontière. Tout le reste du jet s’est transformé en un météore fou au-dessus des Grands Lacs et a explosé dans le soleil couchant, comme un gigantesque et dernier effet pyrotechnique sur scène. Le siège de ma mère était à côté de celui de Lizzie et aucune trace d’eux ne fut jamais retrouvée. Elle allait avoir trente-six ans. À bord de l’avion, il y avait vingt-deux passagers et membres d’équipage, incluant mon chien, Napoléon, et deux enfants avec qui je jouais et dormais depuis que j’avais dix ans. Vaporisés.
Je n’étais pas à bord, parce que la fièvre m’avait clouée au lit. Mes oreilles étaient douloureuses, j’étais trop faible pour les suivre à Montréal, pour ce volet de la tournée nord-américaine. Les oreillons m’ont sauvé la vie.
C’est la meilleure amie de ma mère, Patti Fernandes, qui me gardait à Los Angeles. C’est elle qui a encaissé la première le choc de l’annonce et je me souviendrai toujours d’elle, cassée en deux, sanglotant silencieusement dans le salon pour ne pas m’alarmer. Finalement, elle a dû me dire ce qui était arrivé et nous avons pleuré dans les bras l’une de l’autre, longtemps, longtemps.
 
Ils étaient tous morts et j’avais, en quelque sorte, perdu toute ma famille. Il fallait que je fasse mon chemin, et bientôt sans un sou vaillant. La maison dans les collines étant louée, j’ai dû mettre tous les trucs de ma mère dans un garde-meuble et il ne m’est pas resté grand-chose après avoir vendu tout son matériel photo pour survivre un moment.
Famille ? Quelle famille ? Je n’avais jamais appris le nom de mon père et ma très chère Maman n’était pas encore décidée à me le révéler lorsqu’elle s’était envolée. Avait-elle jamais su qui il était ? Peut-être pas.
Avant de partir pour Montréal, en septembre, elle m’avait fait un joli cadeau : elle m’avait passé au cou une chaîne en or relativement épaisse sur laquelle une petite clé de fer servait de pendant. Un petit cadenas doré fermait le collier.
« Et voilà ! Maintenant, tu es vraiment à la mode, ma chérie, m’a-t-elle dit. Les punks, à Londres, portent tous ce genre de collier depuis Sid Vicious ! »
J’en doutais, à cause du strass bleu collé sur la petite clé. Et je trouvais en plus que la mode punk était un peu out , mais j’ai gardé mes réflexions pour moi, parce que c’était un cadeau. « Bon, si vous ne l’aimez pas, mademoiselle la difficile, m’a-t-elle assuré, tu me le rendras et je te le changerai à mon retour, mais s’il te plaît, jusque-là, garde-le et ne le perds pas ! »
Après sa mort, j’ai décidé de ne plus jamais enlever ce dernier cadeau. Je le porte encore, à ce jour.
Tout le reste de nos meubles et de nos vêtements s’est entassé dans le petit appartement de Patti. Petit à petit, nous avons mis en gage les vestes en cuir de ma mère, ses bijoux, ses bottes haute couture. Patti a gardé ses robes du soir et ses saris brodés. J’ai gardé deux Nikon comme des reliques ainsi qu’une « zéro », une de ses valises en alu Halliburton, quelques sacs en peau de python, une poignée d’agendas-planning noirs, des boîtes de tirages papier en noir et blanc. J’ai aussi beaucoup de rouleaux de pellicule, mais je n’ai jamais eu les moyens de les faire développer.
 
Quelques membres du groupe avaient échappé de peu au drame, parce qu’ils n’étaient pas à bord de l’avion. C’était le cas de Garett Hampton, le guitariste qui avait remplacé Roberta, de Cole Deany et de Tuck Sailor, le bassiste et le batteur, engagés après la mort récente de Luke et de Dave. (Luke avait fait une overdose dans sa piscine et Dave était mort dans un accident de la route.) Mais aucun d’entre eux n’était membre fondateur du LBB. Ils n’avaient aucun droit sur les crédits des chansons.
Après le crash, ils ont cofondé un nouveau groupe, les Lone Stars, et sont partis en tournée avec des chanteurs engagés pour chanter le répertoire de Lizzie. La légende du groupe maudit attirait les foules. Ron était aussi leur agent et leur manager.
 
L’âme et le cerveau du groupe avait toujours été Lizzie, même s’il se shootait et planait parfois si haut qu’il lui arrivait d’apparaître en scène avec des heures de retard. Les concerts devaient être annulés et les fans furieux cassaient tout. Lizzie était une figure controversée, mais c’est encore un auteur populaire adulé. Il pouvait jouer plus de quinze instruments et on le considère comme un génie littéraire, dont les poèmes sont enseignés de nos jours à l’école, avec ceux de Léonard Cohen et de Bob Dylan, à travers toute l’Amérique du Nord. Ses chansons sont des références musicales dans le monde entier.
 Lizzie avait un sens inné de la ballade et du rythme. Un talent pour exprimer l’émotion, la nostalgie, l’amour et le désespoir. Il chantait du rock, mais aussi de magnifiques et émouvantes chansons a capella avec une puissante voix de ténor.
Même shooté ou trippant sur scène, il prétendait pouvoir encore chanter. Tout le groupe prenait de l’héro. Et, même si tout risquait de très mal tourner, personne ne voulait en parler.
Un beau jour, il décida de devenir clean , et la météo changea du tout au tout dans notre petit Lizzieland. Le grand homme devint un tyran. Injuste et mégalomane. Tout le monde tremblait.  Il se sentait appuyé par Ron, qui lui trouvait toujours des excuses. Pourquoi Ron agissait-il ainsi ? Je ne sais. Peut-être parce qu’il avait créé Lizzie et se sentait envers lui comme le docteur Frankenschmurz envers sa créature ?
Ou plus simplement, peut-être, parce qu’il était attiré comme tout le monde par son charisme de gourou et son talent ? Peut-être aussi parce que l’agence de management de groupes de rock de Ron, HM, Hermes Management, avait besoin de toujours plus d’argent ?
La maison de disques du groupe, Proud Am Records, était très intéressée par l’opportunité de se glisser entre Ron et Lizzie. Je me souviens d’un drôle de type, un lèche-bottes appelé Paul Sotter, qui épiait et espionnait tout le monde. Sotter était à bord de l’avion, lui aussi.
Mais pas Ron, resté en Floride pour la première des Sea Dragons, à l’Orange Bowl, en 1996. J’ai vu le film de ce concert un millier de fois sur YouTube. Au moment où Telly Jones chante For Ever Mine , ma mère est perdue, à jamais.
Cependant, jamais Ron ne m’envoya ne serait-ce qu’une carte, alors que je le connaissais depuis ma naissance.
Cela m’a toujours sidérée.
 
Certains rockers et leurs familles, eux au moins, se sont révélés très généreux et très gentils. Ils m’ont aidée, à leur façon , jusqu’à ce que je grandisse et que je sois capable de gagner ma vie, en me faisant travailler comme baby-sitter ou jeune fille au pair sur des tournées. J’aurais pu tomber dans la prostitution, devenir dealeuse, que sais-je ? J’étais si jeune.
Mais parce que j’étais une fille grande pour mon âge et une petite futée, j’ai commencé à travailler ici et là, bien avant l’âge légal, pour arrondir mes fins de mois et compléter ce que me versait ma tutrice de l’Assistance sociale. Patti, quant à elle, n’avait pas d’argent. Elle ne travaillait pas régulièrement, à cette époque. Je pense qu’elle faisait surtout beaucoup la fête et dealait un peu, pour payer le loyer et sa dope. Tout ce que je pouvais faire, c’était ajouter mon écot pour payer la note d’épicerie avec ce que les musiciens me donnaient.
 
Parmi eux, il y avait le sublime Telly Jones, le chanteur de l’un des plus grands groupes de rock’n’roll de toute l’histoire : les Sea Dragons.
Ce groupe a été le premier dans l’histoire du rock, dès la fin des années 70, à être assez riche pour posséder non seulement un, mais deux avions peints de leur emblème viking.
La voix à cinq octaves de Telly pouvait atteindre ciel et enfer. On les disait adorateurs de Satan, mais jamais je n’ai vu chez eux de croix inversées, ni d’autres pentagrammes que celui qui était peint sur la porte des chiottes chez Telly.
Ma mère et Telly avaient eu un coup de foudre. En tout, ils ont vécu complètement innamorati pendant six ans à L.A., partageant les hauts et les bas des junkies, les séances de yoga transcendantal, les vacances en unités de soins psychiatriques et de grands moments d’inspiration. À cette époque, ne sachant rien de l’héroïne ni de l’addiction, j’apprenais à faire du vélo dans les allées du jardin de Telly. Il allumait mes bougies d’anniversaire sur mes gâteaux et a organisé une super surprise-partie pour mes dix ans. Je me souviens encore avec quelle patience il m’a appris à nager et à plonger dans sa piscine, éloignant de moi ma bouée rose et bleue.
Pendant ces années-là, alors qu’il avait lui-même un fils, qu’il ne voyait jamais à cause de ses mauvaises relations avec la mère de l’enfant, il s’est occupé de moi comme si j’avais été de sa famille.
Mais ma mère et lui avait de mauvaises habitudes. Ils détruisirent totalement deux voitures et Isabelle se retrouva dans un corset en plâtre où elle dut endurer les affres du manque. Elle déclara ne jamais pouvoir lui pardonner de l’avoir laissée aux mains de médecins sadiques qui avaient juré qu’elle ressortirait sevrée, qu’elle le veuille ou non.
Entre temps, Telly, qui ne pouvait absolument plus rien pour elle, avait également été envoyé en désintoxication, à la requête de Ron et des autres membres du groupe. Je sais qu’il s’est longtemps senti misérable à propos de tout cela.
Et je ne peux m’empêcher de penser qu’elle a fait une immense erreur en le quittant. À vrai dire, elle ne l’a pas vraiment quitté d’elle-même : elle a été chassée, éjectée par Lana Jones, femme légitime et mère du fils de Telly, pendant que ce dernier était retenu au loin. Isabelle n’était pas une guerrière. Elle aurait pu tenir tête à Lana, mais elle n’a pas regimbé, épuisée. Elle a entassé ses affaires et moi dans sa voiture et nous avons pris le premier vol pour New York, où Lizzie et sa communauté, secte, groupe, famille, comme on voudra l’appeler, nous ont accueillies à bras ouverts.
Et là, elle est retombée aussitôt dans les bras de Lizzie, qui était accro à l’héro, lui aussi.
 
Telly et moi n’étions pas père et fille, mais il y avait de la tendresse entre nous. Je me souviens que je lui envoyais des cartes postales à chaque étape des tournées de Lizzie. En réponse, il a écrit la fameuse chanson Your Absent Face , à mon propos, qui est restée numéro un au top des charts pendant dix semaines.
« Orphan toys out in the rain/Empty beds and empty pain/ Left, the lovely shadow/Of your absent face/Your absent face… »
(« Jouets orphelins sous la pluie/Vides les lits et vide l’ennui/ Reste l’ombre adorable/de ton visage distrait/ton visage distrait… »)
Il fut très déprimé de découvrir en rentrant qu’Isabelle l’avait quitté et m’avait enlevée à lui. Il savait parfaitement qu’elle rechuterait après vingt-quatre heures chez Lizzie, qui était un junkie fini.
Le temps a passé et l’avion les a emportés à jamais. Demeurée seule, je me suis sentie pratiquement détruite, et puis les semaines, les mois et bientôt les années passèrent… Et soudain, j’eus dix-sept ans.
Patti avait fait des cures de désintoxication plus d’une fois, nous avions perdu l’appartement, j’avais fini par mettre mes affaires au garde-meuble avec le reste des possessions de ma mère. À son tour, en repartant en détox, Patti m’a abandonnée en me conseillant de me trouver un petit ami en fonds et possédant un studio, pour y habiter. J’ai traîné ici et là, où je pouvais, squattant un canapé, partageant une chambre. J’ai commencé à perdre pied, à couler, à devenir une de ces gamines qui traînent dans les clubs.
Je fréquentais une bande de filles très turbulentes, fumeuses de crack. Je ne fumais pas le crack, dont l’odeur douceâtre de pneu brûlé-sucré m’écœurait. Je préférais boire du Cuba Libre et fumer de l’héroïne sur une feuille d’alu. Ça n’aurait plus été qu’une question de temps (assez court) avant que je ne la prenne d’une façon plus directe.
C’est alors, d’après ce que l’on m’a raconté, que Gilani Senior, propriétaire du Toxy, un des plus fameux clubs du Sunset Strip, m’a aperçue un soir et a averti Telly que j’étais en train de mourir. En un sens, je lui dois mon sauvetage. Désolé d’entendre ça, Telly m’a invitée à rester chez lui et m’a laissé une chambre bien à moi. En échange, je devais rester clean , garder un œil vigilant sur ses deux chiens et ses nombreux chats, sur son instable épouse, Lana, ainsi que sur son garçon de quinze ans, Tim. Je pouvais le joindre à tout moment, si quelque chose tournait mal. Et en deux ou trois occasions, je dus le faire. Son principe de précaution n’était pas de la paranoïa.
Telly n’était pas seulement ce dieu nu et blond que des millions et des millions de femmes désiraient, c’était un père aimant, un businessman avisé et un ami intelligent. Je me rappelle comment il envoya son chauffeur et son garde du corps pour être sûr de me ramener (car, comme il le savait lui-même, les junkies ne sont pas très fiables…). À cette époque, je ne pesais plus que quarante-deux kilos. Telly m’a rattrapée, juste à temps.
 
Mes trois premières tentatives ont échoué. Allez, aucun people ne garderait le même numéro de téléphone plus de cinq ans, n’est-ce pas ?

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