Abrano : Tome 1
160 pages
Français

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Abrano : Tome 1 , livre ebook

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Description

De nombreuses fois déjà, l’Ombre a tenté de recouvrir les terres de l’Acor. Dans les guerres d’autrefois, les Géants et les Fées ont combattu ces créatures des ténèbres, mais cela n’a pas suffi. C’est maintenant au tour des Humains d’affronter cette terrible menace.
Abrano a entendu ces légendes. Grand chasseur, il sait reconnaître les signes du danger. C’est en voulant traquer un Grand Cerf que sa vie sera bouleversée à jamais. Alors que tombe la lumière, les Arepires, monstrueuses créatures envoyées par les forces malveillantes du Nord, lanceront l’attaque.
Au sein du Gouvernement, les partis ne s’entendent plus. Certains croient que l’Ombre n’est qu’un souvenir. Or, elle est bien réelle, prête à frapper de nouveau…

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 09 avril 2020
Nombre de lectures 1
EAN13 9782925009269
Langue Français
Poids de l'ouvrage 3 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0300€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Copyright © Les éditions ÉdiLigne Inc.
44 de Darvault, Candiac, Québec, Canada, J5R 6X5
Tél. : 514.990.6534
Tous droits réservés. Toute reproduction en tout ou en partie, par quelque moyen que ce soit, graphique, électronique, manuelle ou mécanique, est strictement interdite sans l’autorisation écrite de l’auteur et de l’éditeur.
Catalogage avant publication de Bibliothèque et Archives nationales du Québec et Bibliothèque et Archives Canada
Titre: Abrano / Julien Poirier.
Noms: Poirier, Julien, 1990- auteur.
Description: L’ouvrage complet comprendra 2 volumes.
Identifiants: Canadiana (livre imprimé) 20200071130 | Canadiana (livre numérique) 20200071149 |
ISBN 9782925009245 (couverture souple : vol. 1) |
ISBN 9782925009252 (PDF : vol. 1) |
ISBN 9782925009269 (EPUB : vol. 1)
Classification: LCC PS8631.O3713 A62 2020 | CDD jC843/.6—dc23
Dépôt légal - Bibliothèque et Archives nationales du Québec, 2020
Dépôt légal - Bibliothèque et Archives Canada, 20 20
D’après l’idée originale de Julien Poirier-Godon
Éditrice : Annie-Claude Larocque
Couverture : Pierre Rig Rodrigue
Image du calendrier : Annie-Claude Larocque
Images des cartes : Pierre Rig Rodrigue
Mise en pages : Annie-Claude Larocque
Révision et correction  : Carine Paradis et Paquin & Carrier Révision
Première impression : 20 20

Participation de la SODEC.
Nous reconnaissons l’aide financière du gouvernement du Canada par l’entremise du Fonds du livre du Canada (FLC) pour nos activités d’édition.
Gouvernement du Québec — Programme de crédit d’impôt pour l’édition de livres — Gestion SODEC.
Réalisé au Québec, Canada


Le mouvement des astres

Dans le passé de l’Acor, le soleil, encore jeune, ne faisait le tour du monde qu’une seule fois par année. La lune, plus ancienne et plus rapide, le faisait douze fois, c’est cette dernière qui formait les douze mois indiqués sur le calendrier solaire de la page 11. Les étoiles, encore plus vieilles, bougeaient à la vitesse que nous connaissons aujourd’hui, soit à raison d’un tour par journée.
La période de l’année où le soleil était visible dans le ciel se nomme « Fara » ou « Jour », avec une majuscule, en raison de l’importance que les Orestoran accordaient à cette période. Il en est donc de même pour le terme « Nuit ».
« Teca » était le terme employé pour parler d’une seule journée, soit un tour d’étoiles. Pour alléger le texte, on utilise « jour » ou « nuit » avec une minuscule. La majuscule n’est employée que lorsque Fara ou Ilesme sont exprimés pour mettre l’accent sur la relation puissante entre la force du Jour et celle de la Nuit.
Aussi, le « Jour » coïncidait nécessairement avec la saison de l’été (Fare), tandis que l’hiver (Ilesme) s’étendait pendant toute la période de la « Nuit ».








Chapitre 1
INQUIÉTUDES DANS LE BOIS SOMBRE

Le vent du nord sévit sur mon visage. Sa vigueur n’est pas inhabituelle pour ce mois de l’année, mais il est étonnamment froid. Bien que le soleil soit bas dans l’ouest, l’air est à glacer le sang. Je resserre mon capuchon contre mon front. Mes pieds s’agitent d’eux-mêmes pour retrouver leur chaleur.
Mon frère fouette une fois de plus l’arrière-train de Donara, notre cheval.
― Erom, ne crois-tu pas qu’il a eu son lot ? lui dis-je brusquement. Il n’avancera pas plus rapidement au centième coup. 
Il grommelle quelque chose que je n’essaie pas de comprendre.
Mon père et mon autre frère, assis dans la charrette, se gardent de tout commentaire. Jamais nous n’avons affiché une humeur aussi sombre. D’ordinaire, lorsque nous revenons de la Cité après y avoir vendu notre marchandise, nos rires se dispersent dans tous les champs. Nos bourses tintent des pièces d’argent dont elles sont nouvellement remplies et les essieux de la charrette travaillent sous le poids de ce que nous nous sommes procuré dans les marchés.
Mais notre dernier tour ne nous a pas donné les résultats escomptés. Nous avons à peine de quoi payer les taxes du Royaume et notre chargement est tristement léger. L’été s’est révélé infructueux, pour ne pas dire désastreux. Nous avons de nombreux mois pour nous procurer ce qu’il nous faut : fourrure, graisse animale, ivoire et surplus de viande ; tous des produits que recherchent les riches propriétaires
Mon cœur se serre en songeant que nous ne retournerons plus à la Cité jusqu’au milieu de l’été prochain. Comment allons-nous passer l’hiver ? Et si le prochain été se révélait aussi peu généreux que les deux autres ? Bien que, depuis longtemps déjà, je me creuse la tête à la recherche d’une solution, mes efforts demeurent infructueux.
Après trois jours et demi de voyage depuis la Cité, nous traversons le dernier village que croise le Chemin-du-Bois-Sombre avant de plonger dans la forêt ténébreuse. Nous hésitons à poursuivre, mais soucieux de rejoindre au plus vite notre domaine, nous retardons encore le moment où nous camperons. Cette décision se révèle peu judicieuse puisqu’après une douzaine d’arpents, quand le bois s’est totalement refermé derrière nous, un plateau nuageux vient à notre rencontre. Une pluie froide et abondante ne tarde pas à se déverser sur nos têtes. Erom propose de rebrousser chemin, mais mon père, saisi d’une étrange détermination, rejette l’idée.
La fin du voyage se passe dans le morne silence de notre abattement partagé. À tout le moins, la pluie cesse plus rapidement que je ne l’avais d’abord prévu.
Notre tourment croît à l’approche de notre demeure puisque nous appréhendons déjà la manière dont ma mère et ma sœur prendront nos dernières nouvelles. Elles savent déjà que la chasse n’a pas rempli ses promesses habituelles, mais sans doute ne soupçonnent-elles pas combien nous avons dû vendre à bas prix : il semble que toute l’économie du Royaume ait été frappée par le mauvais temps.
Notre domaine se présente au bout de la route. Il sera bon d’avaler un repas tout juste sorti de la marmite, de s’installer avec un bon livre devant la chaleur de l’âtre et de prendre du repos dans un lit douillet, à l’abri du vent et de la pluie !
C’est Otvire, le grand-père de mon père, qui a bâti cette maison en bois rond. Du côté est de la clairière, son épouse a aménagé un vaste potager que les femmes de la famille ont pris coutume d’entretenir avec soin. Mon père a hérité seul du domaine : ses frères sont morts en bas âge et ses sœurs se sont mariées. Ses cousins, quant à eux, sont partis pour la région du Bedlial. Seul notre oncle Inilo est demeuré avec nous jusqu’à sa mort. Cet endroit magnifique, cerné par des bouquets de feuillus, est plus grand que tout ce que les résidents de la Cité peuvent espérer acquérir, même en dépensant une fortune.
Tandis que nous pénétrons dans la clairière, ma sœur sort du poulailler annexé à la grange, non loin des autres bâtiments. Le panier qu’elle transporte doit être rempli d’œufs frais. Elle regarde dans notre direction et s’arrête en nous envoyant la main. Je lui renvoie son geste. Puis je me tourne vers mes frères et mon père, et nous échangeons un regard qui en dit long sur la suite des choses.
Comme prévu, les nouvelles de notre séjour abattent ma mère et ma sœur de telle façon que notre propre moral, déjà chancelant, finit par s’effondrer complètement. À l’heure du repas, le silence meuble la salle à manger. Tout à coup, ma mère s’élance sans prévenir, faisant sursauter toute la tablée.
― Itlat, je t’en prie, dis-moi : qu’allons-nous donc faire ? Nous avons à peine l’argent pour payer les taxes du Royaume, du moment qu’elles n’augmentent pas l’année prochaine. L’hiver dernier, nos réserves de bois ont à peine suffi à nous chauffer. Voilà que nous avons deux cordes de moins qu’à la même date l’an passé. Le potager n’a jamais si peu donné et j’en ai honte, je l’avoue. 
― Ne sois donc pas si dure envers toi-même, Uria, répond Itlat. L’été a été froid et couvert de nuages ; qu’aurais-tu pu faire de mieux ? 
― Le fait est que nous n’aurons pas de quoi tenir tout l’hiver, dit-elle. Nous faudra-t-il quémander auprès des voisins ? Et nous aurons de la chance s’ils ont eux-mêmes assez de nourriture.
Personne n’ose ajouter quoi que ce soit à cela. Quant à moi, mes réflexions se sont hissées à un autre niveau. Je repense à ce que Vieux Norin nous a dit quand nous sommes passés chez lui. Les choses ne suivent pas leur cours normal, dans le nord.
― La rudesse des hivers et l’inclémence des étés ne me paraissent pas chose normale, dis-je. Mon instinct me dit qu’il y a quelque chose de plus à considérer ici que les simples caprices de la nature. Je sais que nous en avons parlé plusieurs fois dans les derniers mois, mais la rareté du gibier, à mon avis, ne vient pas des rigueurs du ciel. Et puis, selon Vieux Norin, il se passe des choses au-delà du fleuve…
À ces mots, Basca émet un rire moqueur. Je me tourne vers mon frère, lui signifiant par là qu’il me doit des explications.
― Vieux Norin dirait n’importe quoi pour avoir un peu d’attention. Tu crois vraiment ses histoires à dormir debout ?
― Il n’a rien dit qui soit si extravagant, réponds-je en me tournant de nouveau vers mes parents et ma sœur, qui m’écoutent attentivement. Des messagers vont et viennent par la Route-de-l’Ouest.
― Encore qu’on ignore quels messages ils portent, et qui les envoie ou les reçoit, se permet de préciser mon père.
― Peut-être, dis-je, mais le nombre de leurs allées et venues est inhabituel. À mon avis, l’Artale est aux aguets. Peut-être que des choses rôdent à la frontière du Royaume, des choses que l’on ne veut pas voir entrer. Tout ce que je veux dire, c’est que ce mystère-là semble lié aux mauvaises saisons et à la disparition du gibier. Même le chant des oiseaux s’est raréfié dans la forêt !
― Quand le gibier disparaît, c’est qu’il a raison de le faire, admet Itlat. Il est plus futé que nous. Il n’attend pas que la tempête lui tombe dessus avant de déguerpir. 
Il y a de nouveau un silence.
― Une chose est sûre, c’est que l’hiver ne nous apportera rien de mieux que l’été, reprend Uria comme pour revenir aux sujets plus terre à terre.
― Non, rien de mieux, répète Itlat. Mais je n’ai pas l’habitude de laisser ma famille dans la vase à cochon. J’ai pensé à quelque chose sur la route. Au retour de la Cité, nous avons fait escale à Esosi. On dit que le travail paie bien dans les Mines d’Argent. Je partirai donc pour le nord et j’y amasserai une petite fortune que je vous ferai parvenir. Vous aurez ce qu’il faut pour acheter de la nourriture et survivre jusqu’au retour du chaud.
Uria prend un air à la fois surpris et outré.
― Toi, dans les mines ? s’exclame-t-elle. Es-tu devenu fou ? On dit que c’est un travail de malheur. Des gens y meurent étouffés ou écrasés par des éboulements. Ta famille n’a pas besoin d’une idée aussi insensée ! Et puis, nous aurons besoin de toi cet hiver pour les travaux.
― Mes fils peuvent très bien s’occuper du domaine en mon absence, réplique Itlat. Si tu as une autre solution, je t’en prie, Uria, fais-nous-en part ! Quant à moi, je dois prendre mes décisions maintenant, avant qu’il ne soit trop tard.
― Tu veux donc fuir tes véritables responsabilités ! affirme-t-elle.
― Uria, cela suffit ! 
Les poings de mon père s’abattent sur la table, faisant trembler les bols et la bougie.
― Les quatre murs de cette maison suffisent déjà à te faire sentir à l’étroit, dis-je en guise de plaisanterie.
Je veux à tout prix apaiser l’humeur de mes parents, qui commence à s’échauffer.
― Ne pourrions-nous pas emprunter à notre voisin, le jeune Latiaret ? demande Erom. Juste pour cette année, au moins. 
― Ridicule, Erom ! répond Itlat. Latiaret nous demandera le double de ce qu’on lui empruntera. C’est un homme qui profite de la misère des autres. Non, jamais je n’irai mendier à cet imposteur. Ne soyez donc pas de mauvaise foi, vous tous ! Votre père en a enduré une et une autre. Ce ne sont pas quelques mois dans des mines qui achèveront ses vieux os ! 
― Mais justement, dis-je avec douceur, avec tout le respect que je te dois, tu es trop vieux pour ce genre de labeur, mon père. Si quelqu’un doit y aller, c’est moi, ou mes frères. 
Je les regarde tour à tour, et je ne suis pas surpris de constater qu’ils évitent d’en faire autant. Mes frères ne montrent leur dévotion que dans les activités auxquelles ils excellent comme dans l’atelier, par exemple, où leur talent manuel profite à toute la famille. Mais il est difficile de compter sur eux pour autre chose. Ni l’un ni l’autre n’accepterait de travailler dans les mines.
― Non, reprends-je avec un soupir, ou bien c’est moi, ou bien il nous faut survivre par nos propres moyens, ici, tous ensemble. Je n’accepterai pas de te voir quitter ta famille pour un travail de malheur, quand bien même il nous rapporterait quelques pièces. 
― Vous êtes têtus, vous tous. Et toi, Abrano, plus que les autres, dit Itlat. Mais peut-être bien que je vous ai élevés de cette façon. Enfin, soit ! Notre famille a toujours habité le Bois Sombre. Ce n’est pas de mon vivant qu’elle s’en verra chassée ! Nous nous serrerons la panse. Toutefois, si je dois rester, nous devrons redoubler d’ardeur jusqu’à ce que l’hiver sévisse. Nous chasserons mieux que nous ne l’avons jamais fait. Les proies sont rares : il ne faudra pas en laisser une seule filer entre nos doigts. Je compte sur toi, Abrano. Je te le dis maintenant, tu es devenu un bien meilleur chasseur que je ne l’ai jamais été. 
Cette conclusion provoque un souffle de soulagement sur les membres de ma famille. Pourtant, je sens le regard jaloux de mes frères tourné vers moi.
― Ne dis pas de sottises ! balbutié-je. Ta mémoire est trop courte, voilà tout. À mon âge, tu devais être impitoyable ! 
― Non, Abrano, vraiment, je suis très fier de toi. Si ce n’était de ton habileté, nous nous trouverions dans une situation encore plus préoccupante. 
Évidemment, cette dernière remarque ne contribue pas à apaiser la jalousie de mes frères. Mais cette fois, je me garde de toute réplique : peut-être empirerais-je seulement les choses. D’un accord tacite, nous retournons chacun à notre plat, sans plus parler de tout le repas. Chacun, je le sens, couve encore de nombreuses inquiétudes dont seul le temps révélera la justesse. Au moins, nous demeurerons unis, quelles que soient les épreuves que nous présentera le prochain hiver.


Chapitre 2
LE CERF

Le soleil rejoint lentement l’horizon. Le ciel d’ouest se teinte de vanille, de doré et de blanc. La lune se lève à peine. Elle est encore d’un blanc timide, mais son éclat deviendra plus puissant à mesure que le ciel s’assombrira.
Mon père et moi chassons sans relâche, de l’éveil au repos. Nous tendons des pièges aux alentours de la demeure et faisons régulièrement la tournée. Nous n’attrapons cependant que du petit gibier : castors, perdrix, lièvres. Nous devons même nous rabattre sur des loutres. Aussi bien dire que nos efforts trouvent peu de récompenses. Sangliers et cerfs semblent avoir totalement déserté les alentours. Non sans crainte, je relève plusieurs empreintes de loups. Ceux-ci s’avancent rarement aux abords des terres habitées, redoutant les flèches des hommes. Il m’arrive de temps à autre de croiser le passage d’une meute en migration ou d’un loup solitaire, mais leur nombre est trop important pour être l’objet du hasard. Cela renforce mon idée que les choses ne tournent pas rond. D’autant plus que toutes les empreintes des prédateurs que nous relevons semblent converger vers le sud ou l’ouest.
Itlat et moi campons à deux lieues de la clairière, aux abords du Ruisseau de la Roche. Le feu a mis du temps à prendre sur le bois humide des dernières pluies, mais à présent les flammes sont vives et nous procurent une chaleur réconfortante.
― Mon fils, tu trouveras peut-être que je fais des redites, mais je suis fier de toi. 
La voix d’Itlat est plus basse que d’ordinaire. Elle vibre jusque dans ma poitrine.
― Notre famille ne serait pas grand-chose sans ton apport, continue-t-il. Nous avons toujours vécu de la chasse et, sans toi, ce ne serait plus chose possible aujourd’hui. Je sens que je vieillis et je ne pourrai bientôt plus te suivre à travers le bois. Puisqu’il est clair que tes frères vont un jour ou l’autre quitter le domaine, tu te retrouveras seul avec cette responsabilité. Pourras-tu chasser et en même temps veiller aux bons soins de ta mère et de ton père vieillissant, en plus de prendre le relais sur les tâches que tes frères exécutent ? 
― Tu oublies Esa, mon père. Elle aussi veillera sur vous. Elle peut travailler sur le domaine tout autant que moi.
― Je ne veux pas qu’Esa finisse vieille fille, répond Itlat. Elle est peut-être farouche, et jusqu’ici, j’ai laissé libre cours à ce comportement, trop sans doute. Mais j’ai bien l’intention qu’elle trouve époux avant que l’âge ne la ride. 
Ce n’est pas la première fois que mon père aborde de tels sujets, mais il semble que la fragilité de notre présente situation donne à ses inquiétudes une vigueur renouvelée, comme si, tout à coup, le temps nous pressait d’y répondre. Je sais qu’il attend de moi un commentaire. Mais aucun mot ne se présente à moi. Le feu crépite d’autant plus fort dans le silence qui s’impose.
― Tu auras besoin d’une descendance, Abrano, et le plus tôt sera le mieux. 
― Crois-tu que j’aie le moindre désir d’épouser les filles de nos voisins ? réponds-je malgré moi.
― Elles sont jolies, mon fils, plus que ta mère ne l’était à leur âge – ne va surtout pas répéter cela à Uria. 
Je pousse un soupir bien audible.
― Mon père, ce n’est pas leur visage qui m’ennuie, mais ce qu’elles ont dans leurs têtes – ou plutôt, ce qu’elles n’ont pas. C’est bien ta faute, toi qui as tenu à ce que nous sachions lire ! Nous sommes les habitants les plus éduqués du Bois Sombre : je n’affirme pas cela par vanité, mais pour me l’être fait trop souvent confirmer par nos fréquentations.
― Attends-tu qu’une belle et grande dame de la Cité, éduquée de la tête aux pieds, se présente à toi et t’offre de combler tes caprices d’érudit ? 
Je décèle dans son ton une pointe d’humour qui me tire un sourire.
― Eh bien, pourquoi pas ? réponds-je. Tu as bien vu combien elles sont nombreuses à me lancer des sourires par-dessus leur éventail.
― Tu te trompes, petit insolent. C’est que j’étais juste derrière toi et qu’elles me regardaient, moi. 
Nous pouffons tous les deux.
Mon père retrouve son calme plus rapidement que moi. Malgré la tournure amusante de notre discussion, il n’en a pas fini avec les choses sérieuses. Mais le fil de sa pensée, tout autant que le mien, est détourné par une gigantesque volée de corneilles qui passe au-dessus de nos têtes. Nous demeurons cois un long moment. J’ai déjà vu ces oiseaux se rassembler par dizaines sur les cimes des arbres, et prendre leur envol en même temps, vers l’ouest toujours, à la fin de l’été. Mais cette fois, elles se comptent par milliers ! Elles défilent, sans fin.
― On dirait que toutes les corneilles du Bois Sombre migrent vers le sud, commente Itlat. As-tu vu comment elles semblent pressées ? 
― Oui, approuvé-je d’une voix grave. Voilà une nouvelle énigme qui s’ajoute au lot.
La tombée du jour a toujours provoqué chez moi une sorte de douce mélancolie. Mais cette fois, la venue de la nuit suscite en moi une profonde angoisse qui me mord les viscères. Le temps joue contre nous. Le soleil sombre trop vite à l’horizon. Le froid s’est déjà enraciné dans le sol. Les bêtes de terriers ne sortiront bientôt plus ; et toujours aucun signe de gros gibiers.
L’ardeur, qui avait gagné nos cœurs quand nous nous sommes promis une dernière chasse digne de nos talents, ne s’est pas refroidie. Mon instinct me dit que nos efforts sont sur le point d’être récompensés. Je demande à Erom et à Basca de nous accompagner désormais dans nos recherches. Ceux-ci rechignent d’abord : certains bâtiments ont encore besoin de réparations. L’enclos est également endommagé à plusieurs endroits. Je promets de leur prêter main-forte dès notre retour, et leur assure que, cette fois, nous ne reviendrons pas bredouilles.
― Faites confiance à votre frère, mes fils, dit Itlat. L’instinct d’un chasseur se trompe rarement. Ce sont bien des repas d’hiver qui sont en jeu, ici !
Ne désirant pas défier l’autorité de leur père, ils se joignent à la chasse. S’ils nous sont de peu d’utilité pour relever des pistes, ils portent vaillamment les deux traîneaux à viande, les outils et quantité de vivres.
Habillés de laines chaudes et de fourrures, nous parcourons à quatre la forêt, ne rentrant à la maison que lorsque nos réserves de nourriture viennent à manquer, ou que les pluies s’abattent avec trop d’acharnement. Le soleil finit par disparaître sous l’horizon. Son éclat persiste dans le ciel, arrosant les nuages d’un orangé vif, mais en bas dans la forêt, l’ombre s’étend partout. Pourtant, nous sillonnons encore et encore le territoire qu’Itlat a délimité pour nos déplacements dans le Bois Sombre.
― Dans la lumière du jour, répète-t-il souvent, un homme peut aller où bon lui semble dans la forêt, aussi loin qu’il le veut. Mais la nuit n’est pas faite pour lui. C’est le Royaume des créatures et des dangers. Celui qui s’aventure trop loin ne revient pas toujours. Cela, nos ancêtres l’ont appris à leurs dépens. 
Mais en désespoir de cause, nous franchissons la frontière à quelques reprises : c’est près d’un arbre que nous nommons le Vieux Tordu, à une demi-lieue au-delà des limites, que l’espoir s’embrase en moi. Dans le sol boueux et couvert de feuilles, je relève la piste d’un énorme gibier.
― Un cerf ! m’écrié-je. Je n’en ai jamais rencontré un de cette taille ! 
Itlat, qui s’est éloigné pour chercher des empreintes d’un autre côté, me rejoint et se penche à côté de moi ; pendant un instant, il examine la piste.
― Plus de deux mètres au garrot, à en juger par la largeur de ses sabots et la profondeur à laquelle ils s’enfoncent dans le sol.
― Regarde ces branches fracassées par là-bas, dis-je en pointant le nord, direction dans laquelle file la piste. Je n’ose estimer la taille de ses bois.
― Peut-être une toise, dit Itlat d’une voix comme ensorcelée. Mon vieux m’a souvent parlé des grands cerfs qui vivaient dans les terres lointaines du nord-ouest, au-delà des montagnes et du Royaume. Les Géants les montaient, tout comme ils montent en ce moment les bisons du sud et les plus robustes des chevaux. Mais ces grands cerfs appartiennent aux vieilles légendes. 
― Il semble pourtant que ces bêtes légendaires ne soient pas toutes mortes, réponds-je. De toute évidence, nous venons de croiser le chemin de l’une d’entre elles !
― Je ne pourrai confirmer tes dires que lorsque nous aurons cet animal devant nous.
Je me tourne vers mes frères qui, à bout de souffle, viennent à peine de nous rejoindre et de poser les traîneaux au sol, croyant que nous nous arrêterons pour un moment.
― Allons, Basca ! Allons, Erom ! m’exclamé-je. Nous avons devant nous la plus grosse bête que vous n’aurez jamais rencontrée ! Ne vous ai-je pas promis que le vent tournerait enfin en notre faveur ? Les empreintes sont fraîches : notre proie ne se trouve pas à plus d’une demi-journée de marche. 
Sans un commentaire, ils reprennent leur fardeau et nous suivent tant bien que mal, mon père et moi, tandis que nous pistons le cerf.
Nous parcourons encore une lieue, et puis une autre. Je ne permets à mes compagnons que de brèves haltes et, lorsqu’ils sont trop épuisés, je me propose de porter l’un des traîneaux. Les nuages qui parsèment le ciel tournent lentement de l’orangé au rouge vif. J’essaie de taire l’angoisse qui me parle avec plus d’insistance. Ce n’est pas que j’aie peur de l’obscurité en temps normal, mais quelque chose me dit que, cette année, mieux vaudrait retourner aux environs de la Clairière avant que le crépuscule ne soit trop avancé.
― Alors, Abrano, lance Basca lors d’une pause, es-tu toujours convaincu que nous allons attraper ce cerf ? Peut-être qu’il te faudrait entrer toi aussi dans la légende pour y arriver. 
― Que dis-tu là ? Qu’est-ce que tu insinues ? demandé-je sur un ton de défi.
― Ce n’est pas un secret : tu te crois capable de tout. Tu veux rapporter une prise qui fera de toi le meilleur chasseur du Bois ! Peut-être que ça pourra impressionner les filles du village.
― Comment peux-tu dire de telles sottises ? m’exclamé-je en me levant d’un coup.
Bien que je sois dressé au-dessus de lui, Basca se contente de me regarder avec un sourire à la fois moqueur et gêné, comme s’il avait révélé le fond de sa pensée. Mon père s’est relevé lui aussi, et pose une main ferme sur mon épaule.
― Moi je dis qu’il faut que tu laisses ton orgueil de côté, pour une fois, et que l’on retourne tous à la Clairière, reprend Basca. Nous t’avons déjà suivi assez loin comme ça. 
Une réplique cinglante monte jusqu’à mes lèvres, mais je l’arrête quand je vois une lueur dans les yeux de mon frère. Je comprends qu’au-delà de la jalousie, c’est la peur qui provoque chez lui un tel comportement. Je la ressens moi aussi, depuis un bon moment.
 ― L’ombre s’épaissit. Le froid me gèle les os, dit Erom d’une voix sombre, comme s’il n’avait même pas remarqué notre dispute. La première étoile est apparue dans le ciel.
― Et la piste monte toujours vers le nord, ajoute Itlat. 
Cette dernière parole exprime tout le problème de notre situation. Bien que nous en ignorions la véritable raison, chaque pas qui nous conduit dans cette direction réduit notre sentiment de sécurité. Nous nous trouvons à dix lieues, peut-être plus, de notre demeure. Une voix me suggère qu’il est folie de continuer plus loin. Pourtant, je regarde la piste du cerf qui s’éloigne en serpentant entre les troncs et je ne peux taire l’étrange impression qu’elle m’impose de la suivre, quoi qu’il m’en coûte.
― Il faut s’abandonner à la raison, Abrano, dit Itlat après un moment de silence. Il devient dangereux de s’aventurer aussi loin de la Clairière. La vue baisse, et si l’un de nous met le pied à la mauvaise place ou qu’il se blesse d’une façon ou d’une autre, le chemin du retour sera trop périlleux. Nous avons eu de la chance, jusqu’ici, de ne pas rencontrer une meute de loups. La nuit est leur domaine, et les proies se sont faites rares pour eux aussi. Ils n’hésiteront pas à frapper dans l’obscurité. 
― Père… 
Mais celui-ci repose une main sur mon épaule, cette fois pleine de compassion.
― Viens, mon aîné. Tu ne sais pas avec certitude la distance qu’il nous faudrait parcourir pour rejoindre ta proie. C’est la première fois que tu files un animal d’une telle taille. Peut-être que les traces ne sont pas aussi fraîches qu’elles le paraissent. Nous avons déjà donné beaucoup pour lui, plus que ce que le suggère la raison. Nous trouverons un autre moyen de passer l’hiver. 
Je suis sur le point de céder quand un souvenir refait surface et attise ma volonté.
― N’est-ce pas toi qui m’as dit que tu comptais sur moi ? Nous avons besoin de cette prise. Non, ce n’est pas pour ma gloire personnelle que je le fais, comme Basca semble le croire, mais pour toi, pour mes frères, pour maman et Esa ! Nous aurons de la viande pour tout l’hiver. Et pense à la fortune que nous ferons quand nous vendrons la fourrure et les bois d’un grand cerf des légendes ! Cela compenserait tout ce que nous n’avons pas obtenu ces deux dernières années. Après tous ces mois d’infortune, allons-nous vraiment nous détourner de cette chance, ou ferons-nous preuve de courage devant ces tout derniers défis ? 
Mes frères détournent le regard en maugréant. Mon père, lui, me fixe avec des yeux brillants.
― C’est d’accord. Nous ferons comme tu l’entends, Abrano. 
Je m’illumine à ces mots.
― Venez ! m’exclamé-je. Nous avons déjà perdu trop de temps avec tous ces débats. Quand vous verrez la taille de ce cerf, n’oubliez pas de me remercier ! 
Mes frères se mettent aussitôt à protester : ils croyaient que la partie était enfin finie.
― Assez, vous deux ! tonne mon père. 
Quant à moi, je me mets déjà au pas de course, à moitié arqué au-dessus du sol pour bien suivre la piste du cerf dans la pénombre grandissante. Mon entrain est tel que, malgré cette posture, mes frères et mon père peinent à suivre mon allure. Nous franchissons un ruisseau, et puis un autre, et la Vieille Combe, où s’entassent de longs troncs d’arbres vaincus par les intempéries. Le bois est plus épais dans cette partie de la forêt. Des fougères et de la mousse couvrent la terre : ma tâche se fait plus délicate. J’ai du mal à comprendre comment un animal de cette taille peut se glisser à travers une telle végétation. Je me demande également ce qu’il vient y faire, lui, alors que toutes les autres proies semblent s’être éclipsées pour de bon.
Trop absorbé par ma quête, je nous conduis, sans même m’en rendre compte, jusqu’à la Petite Clairière. C’est un curieux endroit où s’enfoncent lentement les fondations en roches taillées d’une ancienne habitation. D’autres pierres sont entassées autour, les restes des murs effondrés, que dévorent lentement les plantes grimpantes et de jeunes pousses. Aucun habitant du Bois Sombre ne sait qui résidait en un tel endroit, au cœur même de la forêt.
― Bon sang, s’écrie Erom pendant que son paquetage glisse de ses épaules et tombe sur le sol. Je ne peux plus faire un seul pas. Voilà des heures que nous n’avons pas pris de repos, Abrano. Bien que tu sembles au-dessus de toute fatigue, moi, ce n’est pas le cas. Je n’irai pas plus loin avant d’avoir mangé quelque chose et dormi un peu. 
Je suis en effet comme protégé contre toute forme d’épuisement. Une vigueur court dans mes membres. Jamais je ne me suis senti ainsi. Je dois pourtant me conformer à la demande de mon frère. Basca et mon père ne paraissent pas non plus en meilleur état. Je jette un regard vers le ciel. Un long nuage, étiré d’ouest en est, emprunte des tons de lilas et de mauve. Bientôt, il sera tout engrisé. Nous approchons des dernières étapes du crépuscule.
― Très bien, dis-je. Reposons-nous un peu et reprenons dans quelques heures. Ayez confiance. Cette fois, je vous le dis, nous sommes vraiment sur le point de découvrir notre proie ! 
Je devine bien que mes frères n’ont rien à faire d’une telle affirmation, mais je m’en moque. Je sais sans le moindre doute que le cerf est dans les parages : autant qu’on peut être sûr de la présence d’un cours d’eau quand retentit son flot sonore.
― Sur le point ou pas, nous nous arrêterons quand même, dit Basca, qui semble ne pas avoir compris le début de ma remarque. Même si on tombait dessus, on n’aurait pas la force de l’abattre. 
Je ne réponds guère à son commentaire et me retire un instant, le temps d’un petit tour de reconnaissance pour vérifier la direction dans laquelle la piste du cerf s’éloigne. À mon retour, j’entends le souffle profond de mes compagnons endormis. Discrètement, je dispose mes affaires autour de moi. Je mange une bouchée de viande séchée avant de m’allonger à mon tour. Je sens que le sommeil est à une lieue de me trouver. La tête bien installée contre une grosse racine, je contemple les étoiles naissantes au-dessus de moi. Une brise douce file entre les arbres, mais le silence est complet. Je ferme les yeux.
Mon imagination se met aussitôt à une tâche bien singulière : comme si j’en avais assez de ne pouvoir contempler le cerf de mes propres yeux, elle se propose de l’esquisser pour moi. Cela se manifeste d’abord sous une forme floue, une sorte de nuage grisâtre qui change constamment d’aspect. Mais à peine émerge-t-elle de mon esprit qu’elle s’y fond à nouveau et disparaît, me laissant sur ma faim. Captivé par ce jeu, je m’efforce de déterminer sa silhouette ; or, chaque fois que j’impose ma volonté, elle se disperse comme sous un vent trop féroce. J’abandonne donc tout effort. Les vapeurs étalées se rassemblent aussitôt et le gris se mue en teintes de pourpre et de mauve vif que traversent d’innombrables petits éclairs. Le nuage se condense en une forme cette fois beaucoup mieux définie, une grande figure robuste. Elle se tient, le cou tendu, la tête haute et me faisant face. Ses bois immenses sont telles les branches d’un grand arbre. Je crois même entendre son museau renifler ! Elle hoche tout à coup la tête de haut en bas. Malgré toute sa prestance, elle semble inquiète. Son hochement se fait plus insistant, comme si elle veut par-là livrer un message qui n’est pas entendu.
Mû pour un soudain empressement, j’ouvre les yeux. La silhouette que j’apercevais en pensée se tient là, devant moi, en chair et en os. Elle est immense et majestueuse. Mon instinct de chasseur prend rapidement le dessus sur ma fascination. Je considère mes chances. Mon arc et mon carquois se trouvent à portée de bras, mais d’ici à ce que je les empoigne et que je me retrouve en position de tir, ma proie aura eu tout le temps pour déguerpir. Je me maudis de m’être allongé. J’aurais dû attendre assis, sachant que l’animal était dans les parages.
Jusqu’ici, je suis resté totalement immobile. Le cerf également. Nos regards ne se sont pas quittés un seul instant. Il me dévisage presque. Je soutiens cet échange inattendu, qui rompt le fil de mes pensées pendant je ne sais combien de temps.
Soudain, le cerf redirige ses oreilles et, captant quelque bruit inaudible pour moi, tourne la tête et regarde alentour. Un brin de déception recouvre mon cœur : je sentais une paix indescriptible dans l’équilibre de notre rapport. Une vapeur grise s’échappe de ses narines tandis qu’il expire longuement. De nouveau, il plonge son regard dans le mien. Puis, brusquement, il émet un bruit sec, se retourne et disparaît en un bond impressionnant dans l’opacité de la forêt.
Je reviens à moi. Je bondis sur mes pieds et m’empare de mon arc et de mon carquois. Je vérifie que ma machette et mon poignard de chasse tiennent toujours contre ma ceinture et plonge dans les arbres, à la suite du cerf. Ni mon père ni mes frères n’ont été tirés de leurs rêves. Je file seul entre les troncs et les branches, empruntant le chemin suggéré par la nature. Je n’accomplis qu’une centaine de pas quand je l’aperçois : il se tient, de profil, la tête tournée en ma direction. Il ne paraît guère effrayé par ma présence. Je n’attends pas que le bon sens lui ordonne de fuir. Je campe mes jambes contre le sol et saisis une flèche que j’encoche en un clin d’œil. Je tends la corde et vise le cou de ma proie. L’obscurité est épaisse, mais mes yeux de chasseur me servent mieux que jamais. Mon cœur résonne jusque dans mes tempes. Une goutte de sueur glisse froidement le long de ma nuque.
Mes doigts vont lâcher la corde quand j’entends un grand cri provenant de la Petite Clairière. J’hésite, regardant de part et d’autre. Je pousse un juron, avant d’abandonner ma cible. À contrecœur, je me précipite vers mon père et mes frères. J’évite la plupart des branches qui se présentent sur ma route, mais quelques-unes me fouettent douloureusement le visage. Quel danger peut donc les menacer pour qu’ils hurlent de telle façon ? Un ours ? Cela est peu probable. Nous n’en avons pas vu de toute l’année ! Des loups, peut-être, mais d’ordinaire, ils n’attaquent pas aussi subitement !
Mes joues brûlent sous les écorchures causées par les branches. Peu m’importe. Les cris se renouvellent. Cela écarte également l’idée que l’un d’eux s’est seulement blessé par accident. Mais tout à coup, je comprends avec horreur que les cris ne proviennent pas tous de mon père ou de mes frères. Je ne peux les attribuer à aucun animal connu. Ils sont aigus et insupportables, pleins d’une furie qui me rend presque fou. Je parviens enfin à la clairière. Machette et arc en main, je bondis hors des arbres. Ce n’est pas une bande de loups qui pourra rivaliser avec Abrano ! Mais à peine ai-je franchi la lisière du bois que la stupeur frappe mes membres.
Au-dessus de nous, une nuée de grandes formes noires, plus sombres que les ombres, tourbillonne d’un vol frénétique dans l’air ténébreux. Ce ne sont pourtant pas des oiseaux ni des chauves-souris. Quelque chose entre les deux, peut-être. Leurs ailes, larges, nervurées et terminées de pointes acérées, battent l’air en de grandes bourrasques. Leurs jambes, longues et chétives, pendent comme une queue trop lourde. Ce sont des Arepires ! Je les reconnais par la description qu’en faisait mon grand-père lorsque, du temps de ma jeunesse, nous nous installions au coin du feu et qu’il me racontait les Légendes de la nuit . Quelques-unes agrippent déjà les membres de ma famille de leurs griffes courbes, comme les aigles enserrent leurs proies.
Ce n’est pas possible, non… Ces créatures attaquent au beau milieu de notre Royaume ! Voilà qui résout l’énigme des dernières années. Quatre Arepires enlèvent Erom et Basca, les soulevant de terre. Trois autres s’acharnent sur Itlat. Celui-ci lutte encore, gourdin en main. Les monstres taillent son manteau en pièces, mais aucun n’est encore parvenu à le saisir convenablement pour l’emmener. Remis de ma frayeur, je m’apprête à tirer sur les assaillants quand je reçois un violent coup à la tête. Par chance, mon chapeau de fourrure encaisse une partie du choc. Les étourdissements ne me gênent qu’un bref instant. Levant mon regard vers le ciel, j’avise la bête qui m’a ainsi heurté. Elle plonge vers moi de nouveau. Sa bouche est ouverte sur une rangée d’innombrables dents qui luisent dans la nuit. En quelques gestes précis, je bande mon arc et décoche une flèche qui va se loger profondément dans la poitrine de la Arepire. Elle pousse une plainte déchirée et s’effondre à deux pas de moi. Alertées par sa mort, deux Arepires abandonnent Itlat et s’élancent en ma direction.
Je suis terrifié, mais une lueur de courage surgit en moi. Je viens d’abattre l’une de ces créatures ! La situation n’est pas sans espoir ! Je décoche une nouvelle flèche vers l’une des deux Arepires, mais ma cible remue dans les airs : le projectile touche son aile gauche et ne perce qu’un petit trou dans la palmure. Devant la fureur de leur charge, je dois battre en retraite à travers les arbres. Les monstres freinent leur allure, et cela me donne un léger sursis pour réfléchir. Quelque chose de chaud coule le long de ma joue. Je tends instinctivement la main. C’est mon sang : sans doute le fouet des branches de tout à l’heure. Les Arepires ouvrent grand leur gueule, passant une langue rouge sur leurs petites dents pointues. Mon sang se glace dans mes veines. Pour la première fois, mon regard plonge dans leurs yeux, noirs comme le fond des ténèbres. Je n’y rencontre qu’une hargne sauvage, un appétit vorace.
Je dois faire vite. Je suis parvenu à éloigner ces deux-là de la clairière, mais, par le fait même, je me retrouve isolé, incapable de secourir ma famille. Je brandis ma main tachée de sang vers les monstres.
― Allez, venez ! Essayez de me goûter pour voir ! 
Les Arepires passent habilement entre les arbres, bondissant d’une branche à l’autre. Je recule par réflexe, mais je les laisse approcher. Je patiente encore un peu, enfilant mon arc à mon épaule pour libérer ma main. L’occasion de prendre l’avantage se présente quand l’une d’elles s’éloigne vers la gauche pour contourner un bosquet. Aussitôt, je m’élance vers la seconde en brandissant ma machette. La Arepire avise l’arme et, d’un large coup de pied, la rejette vers l’arrière. C’est ce à quoi je m’attendais. De ma main libre, je saisis mon poignard de chasse, encore attaché à ma ceinture, et le plante dans le flanc de la bête. Un torrent de sang jaillit de la plaie quand j’en retire la lame. Saisie de douleur et de terreur, la bête bat désespérément des ailes pour se dégager de moi. Elle recule de quelques pieds, mais dans sa précipitation, elle se heurte contre le tronc d’un arbre. J’ai encore le temps d’abattre un nouveau coup, dans la jambe cette fois. La créature rétracte son membre, son corps est pris de violentes convulsions. Elle s’écarte enfin du tronc et bat en retraite, emportant mon poignard avant que je ne puisse le récupérer.
Tout s’est déroulé très rapidement. La seconde Arepire achève à peine son détour. Elle s’approche, mais voyant la rage briller dans mes yeux, la peur la dompte et elle refuse de combattre. Elle s’élève hors de mon atteinte, demeurant cependant au-dessus de moi, menaçante, prête à me faire payer tout manque de vigilance. En guise de réponse, je range ma machette et j’empoigne mon arc et une flèche. C’est alors seulement qu’elle cède complètement la lutte et disparaît derrière la cime des arbres.
Sans reprendre mon souffle, je retourne à la Petite Clairière. Le silence et la solitude que j’y trouve me paraissent plus insoutenables encore que le précédent tumulte. Aucune trace de mon père ou de mes frères, sinon leurs effets qui, éparpillés, traînent dans l’herbe. Je pousse un long gémissement avant de tomber à genoux contre le sol humide, et d’enfouir mon visage dans mes mains. Pour l’instant, j’espère seulement m’être assoupi, cela ne doit être qu’un cauchemar duquel je me réveillerai bientôt ! La douleur dans mon corps et mon cœur, le sol dur contre mes genoux, et le froid tout autour sont pourtant trop réels pour qu’il s’agisse d’un rêve. Je pleure et me traite de tous les noms. Je ne songe plus qu’à m’effondrer, à geindre jusqu’à ce que le froid m’emporte dans la mort, ou que les Arepires reviennent pour m’emporter à mon tour. Ce serait peut-être là le meilleur moyen de rejoindre mon père et mes frères, de faire une ultime tentative pour les secourir. Mais même mes ennemies me laissent à l’abandon.
Allons, Abrano, chasse ces pensées inutiles ! Rassemble ton courage. Fais la seule chose qui te paraît sensée.
Je sèche mes larmes et me relève. Je rassemble tout ce que je peux emporter pour une longue marche : eau, nourriture, pierre de silex et briquet d’acier, ainsi qu’une étoupe de coton et un bâton de feu. À mon arc, mon carquois et ma machette, j’ajoute les couteaux de chasse de mes frères, qu’ils ont échappés durant la lutte. Je fourre le plus de matériel possible dans mon sac de voyage et accroche le reste à ses nombreuses ganses.
Je me mets en mouvement sans m’attarder aux sombres pensées qui me répètent constamment que mon entreprise est perdue d’avance. Je connais si peu de choses sur les Arepires ! Seulement ce qu’en disent les légendes de bord de feu. Notamment que ces créatures traînent leurs proies jusque dans leur repaire, où elles les dévorent. Cette information me procure un terrible sentiment de détresse, mais elle me propose une direction, ce dont j’ai désespérément besoin.
Il ne fait aucun doute que leur repaire se trouve quelque part dans le nord : c’est cette région que les animaux ont fuie en premier lieu. En outre, parce que ce sont des créatures volantes, elles préfèrent certainement s’installer dans les hauteurs. J’en déduis qu’elles nichent probablement quelque part dans les Galaseven, de l’autre côté du fleuve. Très bien, je n’ai donc qu’à escalader toutes les falaises et à parcourir tous les cols de cette grande chaîne de montagnes, et je trouverai sûrement ce que je cherche !
Je nous ai mis dans un vrai pétrin, avec mes grandes ambitions. Basca avait peut-être raison, après tout. Et puis, si je parviens vraiment à dénicher le repaire des Arepires, si un tel miracle se produit, il me faudra encore affronter seul leur bande pour sauver ma famille. Quelle peut bien être la taille de leur colonie ? J’ai cru en apercevoir une dizaine dans la Petite Clairière, mais cela ne constituait sans doute qu’une poignée d’entre elles.
Une chose à la fois…
Cette pensée apaise un peu les autres. Je fixe mon attention sur la forêt devant moi. Je marche à grandes enjambées, ne m’arrêtant qu’à quelques reprises pour écouter les alentours, au cas où le danger rôderait. Le vent du nord s’est de nouveau levé. Sa brise humide et glaciale file entre les arbres. Un large et sombre nuage investit le ciel et déverse sur moi une pluie fine, mais froide.
Je rencontre un ruisseau qui s’échappe d’un haut tertre de roc couvert de mousse. L’eau roule en de petites cascades noircies par la pénombre. Son clapotis me rappelle l’insouciance de l’été, maintenant bien derrière moi. Je m’y abreuve un instant.
Soudain, j’aperçois le Grand Cerf. Il se tient au milieu du ruisseau, un peu en aval. Ses pattes sont couvertes d’écume. C’est une vision magnifique, et pourtant, mon cœur s’emplit de colère.
― Encore toi ! aboie-je. Par ta faute, je n’ai pas pu leur venir en aide ! Pourquoi m’as-tu éloigné d’eux, tout juste quand le danger allait frapper ? Tu le savais ? Tu voulais leur mort ! Tu voulais notre ruine ! 
Je ne sais plus trop ce que je dis. La rage agit sur ma langue et je ne peux rien faire d’autre que de lui laisser libre cours. Je traite l’animal de toutes sortes de noms. À bout de paroles grossières, je saisis une pierre et la jette vers lui. Il la reçoit sur son flanc robuste et, bien qu’il ne paraisse pas du tout blessé, s’éloigne par de longs bonds vers l’ouest. Une profonde solitude s’empare de moi et je constate soudain la stupidité de mon geste. Il est trop tard, pourtant, pour y changer quoi que ce soit.
Je continue ma course désespérée vers le nord. De temps à autre, il me semble apercevoir le cerf sur ma gauche, mais je suis pressé et ne m’arrête pas. Je m’imagine sans doute un compagnon d’infortune pour ne pas céder à l’insupportable solitude qui m’enveloppe autant que l’obscurité de la forêt. J’ai néanmoins l’étrange sentiment que quelque chose me suit, une présence qui pourrait me venir en aide.
Je cours encore et encore… et encore, jusqu’à ce que, malgré toute ma détermination, je doive m’arrêter pour me reposer. La pluie s’abat depuis plusieurs heures déjà. Le vent sévit, rude et aigu, porteur d’un mauvais pressentiment qui murmure constamment à mon oreille. Je remarque une étroite cavité sous un petit crêt, au fond d’une légère dépression. La boue ne s’y est heureusement pas encore accumulée. Je ne peux espérer un meilleur endroit pour m’abriter. J’arrache des branches de sapins et les rassemble en une natte sur le sol froid. Je me loge tant bien que mal dans le creux.
Bien que je n’aie sans doute pas dormi depuis près d’une journée, le sommeil ne me tente point, mais mes membres sont douloureux et mon cœur est épuisé. Mes pensées défilent tandis que j’observe les gouttes d’eau qui dégoulinent de l’arête de roc. Je me suis enfoncé loin dans la forêt. Si je connais maints ravins et cours d’eau dans le Bois Sombre, à présent, dans l’obscurité tombante, je me sais partiellement perdu. Je me rapproche nécessairement de l’Alemitan et des Galaseven, mais le compte des lieues s’est brouillé dans ma détresse. Je ne sais plus quelle distance me sépare du fleuve. D’ailleurs, comment vais-je traverser ses eaux ? Sera-t-il trop tard, lorsque j’aurai découvert le repaire des Arepires, si tant est que j’y parvienne ? Que pourrai-je bien faire dans un tel cas, moi, seul, contre toute une bande ?
Ces questions et plusieurs autres tournoient déjà depuis plusieurs heures dans ma tête engourdie par la fatigue et le désespoir. Aucune d’entre elles n’a trouvé la moindre réponse. Blotti dans mon terrier de fortune, je me sens aussi impuissant devant la situation qu’un ver de terre face à un merle. J’ai les os mouillés, et je me rends tout juste compte de la faim qui tenaille mon estomac. Je n’ai pas avalé une seule bouchée depuis notre arrêt dans la Petite Clairière !
Pour la troisième fois, le cerf m’apparaît. Dressé de toute sa taille au sommet de la petite dépression, il me fixe avec intensité. La joie pointe en mon cœur, chassée aussitôt par une colère incontrôlable.
― Que me veux-tu donc ? Je n’ai rien pour toi ! Rien ! J’ai parcouru un long chemin pour t’abattre, pour te mettre en pièces ! Mais maintenant, je n’ai plus rien à faire de toi. M’entends-tu ? Va-t’en ! 
Évidemment, le cerf n’a que faire de mes insultes. Mais que me veut-il donc ? Selon toute vraisemblance, il me suit à travers ma course dans la forêt. Il garde une oreille tournée vers moi, l’autre pivote de tous côtés. Il ne me quitte pas du regard et la douceur de ses yeux parvient à traverser le mur de ma colère. Elle plonge en moi et frappe aux portes de mon cœur. Je n’ai plus la force de lutter. Les portes s’ouvrent d’elles-mêmes ; la douceur me pénètre. Elle me submerge et des larmes chaudes commencent de ruisseler sur mes joues. Les sanglots me secouent de la tête aux pieds. Le cerf, lui, se tient coi, sans toutefois paraître indifférent. Mon chagrin se déverse pendant un long moment. Et pendant tout ce temps, le cerf m’observe d’un air calme. Je n’ai pas la moindre honte à me tenir ainsi, comme nu sous son regard. Mais enfin, trop épuisé pour pleurer davantage, je m’endors.


Chapitre 3
LA GRANDE AREPIRE

J’ai terriblement soif. Ma gorge est bien la seule partie de mon corps qui soit sèche. Je la sens si rêche que je me demande pendant un instant si je n’ai pas avalé de la terre pendant mon sommeil. Je bois la moitié de ma gourde : de toute façon, il ne sera pas difficile de la remplir en cette saison des pluies. L’eau froide coule dans mon gosier, apportant à mes membres et à mon esprit une agréable sensation de vigueur. Les nuages s’en sont allés et la pluie a cessé, ce qui m’apporte un peu d’encouragement. Le vent est tombé. Le silence est complet, sinon pour le coassement d’une grenouille au loin et le battement irrégulier des gouttes de pluie qui glissent des branches.
À ma grande surprise, le cerf se trouve toujours là. Il a descendu le dénivelé et s’est couché dans la mousse, à quelques pas seulement de mon abri. Il patiente, le museau humant l’odeur des feuilles mortes et les autres fragrances humides du crépuscule.
― Je suis content que tu ne m’aies pas abandonné, me surprends-je à dire.
Encore las, les membres engourdis d’un mauvais sommeil, je me dégage de ma cachette et clopine vers le cerf à pas prudents. Après la pierre et les mots durs que je lui ai lancés, je ne voudrais pas qu’il s’enfuie à mon approche. Mais comme à son habitude, il n’affiche aucune crainte. Je m’accroupis devant lui, tends lentement ma main vers son museau et lui laisse la renifler un moment. Quelle bête fascinante ! Elle accepte ma présence comme si je l’avais apprivoisée pendant des mois. Je gratte le dessous de sa mâchoire, là où la peau est molle et le poil particulièrement doux. Je souris.
― Eh bien, il va falloir que je t’appelle Viltrolo. Tu as bien mérité ton nom. 
Le cerf ne réagit pas. Il regarde la forêt d’un air indifférent. J’ai la drôle d’impression qu’il fait semblant d’ignorer ma présence.
― Pardonne-moi d’avoir été rude avec toi. Je suis désespéré, vois-tu. Je n’aurais pas dû… 
Ces paroles ne provoquent chez lui aucune réaction. Par un élan insoupçonné, je dis, avec un soupçon de timidité :
― Je me demandais : ne pourrais-tu pas me porter un peu ? Je suis très, très pressé. 
Comme il est absurde de m’entretenir ainsi avec un cerf ! Quoi qu’il me veuille, quelle que soit la raison pour laquelle il m’a suivi, je ferais mieux de repartir maintenant. Je perds mon temps à bavarder avec un animal qui ne comprend rien à mon langage.
Mais soudain, il se lève, déployant sa gigantesque stature juste devant moi. Ma tête ne rejoint pas même son garrot. Ses bois, énormes, triomphent dans les airs comme un grand bouquet de branches. Il regarde droit devant lui, immobile et fier, donnant l’impression d’observer quelque chose de lointain. Puis il penche la tête et plonge son regard dans le mien. Je comprends alors, sans le moindre doute, qu’il se tient à ma disposition.
― Attends-moi un instant ! 
Je retourne rapidement à ma cachette et ramasse mon bagage que j’avais enfoui derrière moi sous le rocher. Je songe au caractère étrange de la situation : je m’apprête à monter un cerf… un Grand Cerf des légendes qui, de toute évidence, a compris quelque chose de ma quête et se propose d’en faire partie. Je reviens près de lui ; Viltrolo plie ses pattes arrière et, avec maladresse, je grimpe sur son dos.
― Tu es vraiment énorme, dis-je une fois en place. Et bien lucide pour une bête. Je parierais que tu sais déjà… 
Sans prévenir, ma monture se met en mouvement. En quelques bonds, elle nous mène hors du ravin. De justesse, je m’agrippe à la base de ses bois, évitant d’être projeté vers l’arrière.
― Attention ! Tu vas me renverser ! 
Si le cerf a compris mon message, il ne semble pas en prendre compte. Heureusement, mes membres retrouvent vite leur souplesse et ma tête, tout son équilibre. Je ne suis pas le plus habile des cavaliers, mais le défi prend ici ses proportions étant donné que je ne dispose d’aucune selle. Je manque de tomber à plusieurs reprises, et chaque fois, mon estomac bondit jusqu’à ma poitrine. Après plusieurs bonds douloureux, je commence à m’adapter à cette nouvelle façon de monter. Je rapproche mon torse de la large nuque du cerf. Mes mains s’agrippent toujours aux bois. Mes bras et mes jambes se détendent et sont plus à même de me maintenir en place et d’amortir les chocs. J’encaisse tout de même quelques coups de nuque dans la mâchoire, avant de tenir ma tête à distance sûre. Je suis à des lieues d’une promenade de plaisance, mais j’avance à un train que je n’aurais jamais pu espérer sans son aide.
Viltrolo file à travers la forêt avec une agilité étonnante. À chaque arbre, à chaque tournant, je crains qu’il n’empêtre son immense couronne dans les troncs ou les branches. Mais la plupart du temps, il choisit un chemin suffisamment dégagé pour sa masse, esquivant au besoin les obstacles en penchant la tête. Parfois, il se contente de passer au travers : les branches mortes volent en éclat. Les lieues défilent à toute allure. Le cerf semble n’avoir avancé qu’un court moment quand le bois s’ouvre sur la vallée de l’Alemitan. Les pluies abondantes ont gonflé les eaux du fleuve. Ici, hors du bois, souffle une brise glaciale, descendue sans doute des montagnes au nord. À gauche demeurent des lueurs de jaune et de rouge dans l’horizon. La lune continue sa lente ascension dans le ciel. Les premières étoiles, parsemées dans le bleu sombre, brillent d’un éclat pâle et froid. De l’autre côté du fleuve s’étire la ligne noire de la forêt ; par-dessus, dans le lointain, s’élèvent les sommets presque mauves des Galaseven.
― Crois-tu qu’ils se trouvent là-bas ? 
Viltrolo prend à droite, commençant à remonter le fleuve.
― Hé, oh ! Attends ! Que fais-tu ? Tu ne sais même pas dans quelle direction ils ont été emmenés ! 
Mais il ne veut rien entendre. Il continue tout simplement sa course, alternant entre le trot et le galop. Je n’ai d’autre choix que de sauter à bas ou de me laisser porter. Aussi bien garder ma monture. De toute façon, il n’y a aucun moyen de traverser l’Alemitan à cette hauteur. Et j’ai l’impression, bien que ce soit difficile à avouer, que Viltrolo a une meilleure idée que moi de ce qu’il me faut faire dans cette histoire.
Pendant encore trois ou quatre lieues, nous voyageons avec le fleuve à notre gauche et la forêt à notre droite. Je jette de fréquents regards vers le ciel, au cas où j’apercevrais l’une de ces immondes Arepires. Peut-être pourrais-je par-là obtenir un indice sur le lieu de leur repaire. Mais le ciel ne me présente rien d’autre que de petits nuages isolés, et me rappelle avec insistance que le temps s’écoule, au détriment de ma famille. Bientôt, nous atteignons le confluent du fleuve et de la Rivière-aux-Ronces. Le Bois Sombre bifurque en cette direction et suit la course de la rivière. Au nord, sur l’autre rive, la végétation se raréfie tout à coup : le sol devient rocailleux et rien n’y pousse, sinon de petits buissons épineux parmi les rochers. C’est là la frontière de l’étrange région des Tarebaï, les Collines Nues, sortes de longues racines émergées des Galaseven.
Viltrolo quitte la ligne du fleuve et suit la rivière sur une courte distance. Au premier gué rencontré, il passe d’une rive à l’autre. Ce n’est pas le chemin de traverse le plus commode : l’eau monte parfois jusqu’à sa taille et mes pieds finissent par être trempés. Fort heureusement, il n’a pas besoin de nager. Puis, la fourrure encore toute dégoulinante, il continue en direction du nord-est.
Les Collines s’avancent rapidement, cachant le disque de la lune derrière leurs sommets arrondis. Le vent s’affirme tout à coup. Je l’entends hurler dans les hauteurs de l’air. Tout près des premières collines, Viltrolo oblique vers le nord et rejoint une fois de plus le cours de l’Alemitan. À cette hauteur, le fleuve se fait beaucoup plus étroit, d’une largeur de deux arpents peut-être, mais même un bon nageur comme moi ne pourrait traverser son courant puissant sans fournir un grand effort. Viltrolo s’engage dans le passage que le cours d’eau a creusé dans les collines au fil des âges. Nous suivons la berge grise de galets, mouchetée par-ci par-là du brun des arbustes. L’air est sec au sein des collines privées de toute végétation. J’entends parfois le roulis d’une pierre qui dégringole depuis des hauteurs masquées. Je tente de me rassurer : sans doute le passage d’une simple bête a-t-il provoqué cette chute. Mais je guette instinctivement les airs avec une vigilance redoublée. Je ne peux m’empêcher d’imaginer une volée de Arepires surgissant brusquement des sombres replis des parois rocheuses.
Infatigable, Viltrolo nous a menés au trot sur quelques lieues dans le ravin, quand des silhouettes, humaines de toute évidence, apparaissent de derrière un mur de roc. Elles viennent vers nous d’un pas pressé.
― Mon père et mes frères ! m’exclamé-je en mon cœur.
Ce dernier frappe ma poitrine comme un bélier. Mais mon fol espoir s’envole rapidement quand je compte quatre silhouettes et non trois. À en juger par leur stature, ce sont tous des hommes, mais leur allure ne concorde pas avec celle des membres de ma famille. Mon humeur redevient lourde comme une roche.
L’une des silhouettes ouvre la marche de quelques pas en avant des autres. Peut-être s’agit-il de bandits, tel qu’il y en a longtemps eu dans cette région déserte. Après la Première Guerre contre le Nord, nombre d’entre eux avaient investi les Collines. Ils en avaient fait leur repaire pour attaquer les convois passant par la Route-du-Nord. Or, depuis l’installation des mines, voilà de cela plusieurs décennies, les forces du Royaume avaient mené la vie dure aux hors-la-loi. Ne les avaient-elles pas traqués et chassés jusqu’au dernier ? C’est du moins ce que l’on affirme. Pourtant, si ce n’était pas là des bandits, qui étaient donc ces gens qui allaient au beau milieu de cet endroit sauvage ?
Par mesure de précaution, j’empoigne mon arc et encoche une flèche, sans toutefois tendre ma corde. De lui-même, Viltrolo ralentit le pas, jusqu’à s’arrêter.
― Halte ! clamé-je quand ils ne sont plus qu’à un demi-arpent. Qui êtes-vous ? Que faites-vous sur ces terres ? 
Les silhouettes se figent aussitôt. Elles ne s’attendaient sans doute pas à rencontrer quelqu’un dans les parages, qui plus, est dressé sur une telle monture ! Dans la pénombre du crépuscule, Viltrolo et moi devons leur suggérer une figure des plus imposantes.
L’homme qui marche en tête se ressaisit et approche à pas prudents.
― C’est plutôt à nous de vous poser ces questions-là.
Il parle d’une voix grave qui, si ce n’était de sa confusion, résonnerait avec beaucoup plus d’autorité que la mienne. C’est un homme imposant, au visage dur et à la barbe forte et noire.
― En fait, disons qu’on a tous bien raison de le faire. Qui se promène dans cet endroit-là à pareil temps de l’année ? continue-t-il en échappant un rire sombre. Nous descendons le fleuve, et vous, vous le montez. Pour notre part, on le fait parce qu’il le faut : mais vous, vous savez vraiment ce que vous faites ? Vous ignorez peut-être que toute la région est infestée d’horribles monstres ? Ils sont partout dans les Collines. Ils ont attaqué les Mines d’Argent il y a trois jours.
― Trois jours ? répété-je.
Ma famille s’est fait prendre d’assaut voilà deux tours d’étoiles. Certaines bandes ont donc gagné les mines à l’est et d’autres se sont jetées vers le sud. Leur nombre doit être considérable pour couvrir un territoire aussi vaste.
Je range mon arc et ma flèche, convaincu de ne pas avoir affaire à des brigands. Devinant mes intentions, Viltrolo me rapproche de mon interlocuteur. Celui-ci, bientôt surplombé par la tête haute et les larges bois du Grand Cerf, affiche un air d’étonnement et de respect, teinté d’un soupçon de crainte. Les trois autres hommes nous rejoignent enfin. L’un d’eux est grièvement blessé et soutenu par ses compagnons. Une profonde entaille rougit le haut de sa jambe gauche. Ils semblent tous un peu plus jeunes que leur camarade de front : celui de droite ne doit pas dépasser les vingt ans.
― Oui, trois jours, répète le porte-parole du groupe. Beaucoup d’entre nous ont été emportés à la première volée. On travaille dans les mines, dans le secteur ouest. Ces monstres sont arrivés comme ça, sans prévenir. Eh bien, en vérité, beaucoup disaient avoir aperçu de gros oiseaux, ou une sorte de chauves-souris géante au loin, quand le soleil avait passé l’horizon. Certains affirmaient même en avoir vus l’hiver dernier. Mais personne ne prenait ça pour une menace sérieuse. On se moquait plutôt de ceux qui en avaient peur.
« Après une grosse journée de boulot, on sortait des mines, on était en route pour le campement, à quelques arpents de là. Sur le chemin, dans les cols, on était aussi vulnérable qu’une souris dans un désert l’est pour un faucon : c’est là qu’ils ont frappé. » 
― Combien étaient-ils ? demandé-je.
L’homme fait une moue songeuse.
― Difficile à dire. Des dizaines ? Peut-être plus d’une centaine. C’était un vrai essaim, aussi fou que des abeilles dont on a abattu le nid. Mais ces monstres dont je vous parle, ils sont à peu près de notre taille, et plus forts que nous. Pas eu la moindre chance de résister. Bolo, le chef de camp, il nous a ordonné de retourner dans les mines et là, on s’est barricadés autant qu’on le pouvait. Le problème, c’est qu’on était déjà assoiffés par le boulot de la journée. Dans les mines, on ne garde pas beaucoup de réservoirs. L’air est poussiéreux dans les souterrains, il assèche la gorge. La soif, il nous a fallu l’endurer un jour complet, jusqu’à ce que le choix s’impose : mourir prisonniers des trous ou tenter une sortie. Moi et plusieurs autres avons quitté en premier. Au début, pas le moindre signe des monstres, mais c’était ça leur plan. Ils nous sont tombés dessus à mi-chemin des campements, exactement comme pour la première volée ! Ils nous ont dispersés. Moi et les trois ici, on n’a pas eu le choix que de fuir vers l’ouest dans les collines. C’est comme ça qu’après une dure marche on a atteint le fleuve un peu par chance. On en suit le cours depuis quelques heures seulement. Impossible de dire si on est sauvés du danger. 
― Je peux vous confirmer que ce n’en est pas le cas, réponds-je. Ma famille et moi, nous avons nous aussi subi une attaque. Ces monstres ne sont autres que des Arepires, j’en ai bien peur. Elles se sont aventurées profondément dans le Bois Sombre. Je ne sais trop ce qu’elles espéraient y trouver, car la région compte peu, sinon aucun humain, au nord, et le gibier a presque totalement disparu. Peut-être auraient-elles poursuivi leur vol jusqu’à la lisière sud du Bois, où se trouve les domaines et les villages. Peut-être aussi auraient-elles frappé la région du Bedlial, un peu à l’est. Enfin… Le fait est qu’elles nous sont tombées dessus, mon père, mes frères et moi-même. C’était pour elles une chance inattendue, et pour nous un profond malheur. C’est moi qui avais conduit ma famille jusqu’aux profondeurs du Bois, lancé dans une chasse… mais passons ces détails ! En fin de compte, je suis le seul à avoir échappé à leur attaque. Depuis, j’ai parcouru nombre de lieues à la recherche des miens. Ce cerf m’est apparu dans mon désespoir, et je serais bien en mal d’en fournir les explications. Si ce n’était de lui, je n’aurais pas encore rejoint les Tarebaï avant les deux ou trois prochains jours. 
― Celui-là, dit l’homme en désignant ma monture, c’est bien le plus grand cerf que j’ai jamais rencontré ! Il rivalise sûrement en force avec un cheval de trait. 
― Oui, et je l’ai nommé Viltrolo, car malgré les mauvais traitements que je lui ai imposés en premier lieu, il ne m’a pas abandonné. Il m’a longtemps suivi alors que je cheminais vers le nord à travers le Bois. Et il semble connaître l’objet de ma quête.
― Mais comment donc avez-vous pu dompter un animal pareil ?
― Je n’ai pas eu à le faire. C’est plutôt lui qui m’a dompté. Mais voilà, je dois écourter notre entretien, car le temps presse. Dites-moi seulement : avez-vous la moindre idée de l’endroit où je pourrais trouver le repaire des Arepires ? Car la région est vaste, et je pourrais mettre un an à les chercher sans leur tomber dessus.
L’homme ne cache pas sa confusion.
― J’ose à peine vous répondre… Je ne voudrais pas avoir votre mort sur la tête ! 
― Et pourtant, à vous interdire une réponse, c’est la mort de mon père et de mes frères que vous auriez à assumer.
― Les monstres sont venus du nord, oui, mais d’où, vraiment ?
― Sans doute quelque corniche, ou une cavité dans les montagnes, avancé-je en espérant que ma proposition l’incite à se creuser l’esprit davantage.
― Des grottes et des falaises, il y en a des centaines dans les montagnes. Mais j’ai entendu parler d’une caverne plus grande que les autres, assez pour servir d’antre à une bande de créatures comme celles-là. Ce sont les Galeries-sur-la-Falaise. On les appelle comme ça parce qu’elles se trouvent en hauteur, au-dessus d’un grand précipice, comme vous le devinez sûrement, qui coupe le flanc sud du Galcano. 
Pour avoir, toute ma jeunesse, consulté les cartes du Volimtiale, la Grande-Vallée-des-Deux-Fleuves, et particulièrement celles du Bois Sombre et des régions avoisinantes, je connais exactement l’emplacement du Galcano. Cette montagne se trouve encore à plusieurs lieues au nord-est.
― Mais qu’est-ce que vous comptez faire une fois là-bas, si c’est même possible d’y arriver ? demande le plus jeune des quatre.

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